Droit 42 Du génocide par accident et autres insanités

Janvier-juillet 2024.

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L’incivilité en tant que provocation au sens pénal :
L’échec de la dissuasion institutionnalisée

« États-Unis : un prévenu saute sur la juge pour l’agresser. » (20 Minutes France)

Selon certains commentaires, « le prévenu va prendre très cher. » Je pense au contraire qu’on peut plaider que sa condamnation était une provocation.

Notre société est beaucoup trop laxiste avec celles et ceux qui provoquent. Si la violence est provoquée par une incivilité, par exemple, elle est très excusable à mes yeux car les incivilités sont devenues un phénomène de masse que le système institutionnel est incapable d’endiguer.

« Comprendre le contexte ne devrait pas excuser la violence, sauf en cas de légitime défense, bien entendu », me réplique-t-on. Or, dans le cas de violences, la légitime défense n’est qu’un cas particulier de contexte ; bien d’autres contextes peuvent justifier une excuse totale ou, le plus souvent, partielle. Le contexte sert dans tous les cas au juge et au jury : même quand il condamne, le contexte sert à calibrer la peine. En cas d’excuse de provocation (expression consacrée), la peine est réduite, voire n’est pas prononcée. Par le passé, le mari trouvant son épouse en flagrance adultère était excusé par la loi pour toutes violences commises dans ce contexte, y compris l’homicide : c’est la défunte théorie du « crime passionnel ». Cette forme de violence n’a rien à voir avec des pulsions sadiques, par exemple. Comment pourrions-nous faire la différence si nous refusions de prendre en compte le contexte ?

Un certain degré de violence doit être accepté par la société parce qu’une possible réaction violente immédiate est plus dissuasive de certains délits et de certaines violences que la menace lointaine d’une enquête de police et d’un procès.

Certains contextes comme les faits de l’enfance sont très utilisés mais, s’ils n’ont pas conduit à déclarer la personne irresponsable pénalement, sont de peu d’effet. Ces sortes de contextes très larges ont bien moins de poids que les contextes immédiats auxquels je pense, voire n’en ont aucun. Une excuse de provocation (expression consacrée !) est une notion qui porte sur le seul contexte immédiat, et la provocation peut être telle qu’elle excuse entièrement l’auteur de l’acte.

Dans l’affaire qui nous occupe, j’ai exprimé l’idée que la conduite de l’accusé pouvait ne pas lui valoir « cher » parce qu’on pourrait trouver une excuse de provocation. Il y a évidemment provocation puisque, a contrario, si la juge avait écouté la demande de l’accusé ce dernier ne lui aurait pas sauté dessus. Il s’agit donc de répondre à la question de savoir ce qui fait que cette provocation n’excuserait pas au moins un peu l’accusé, contrairement à d’autres formes de provocation.

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La lutte contre l’antisémitisme n’excuse et ne justifie en aucun cas la diffamation. – Que LFI dépose à l’Assemblée une proposition de loi ainsi rédigée : « Le fait de traiter d’antisémite un antisioniste est puni d’un an d’emprisonnement. »

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Du génocide par accident

La décision de la Cour internationale de justice (CIJ) saisie par l’Afrique du Sud sur le génocide en cours à Gaza, décision qui parle de « risque génocidaire », n’a malheureusement guère de sens. Un « risque », ce sont les risques de catastrophe naturelle ; un génocide, c’est un crime, ce qui suppose une intention criminelle. Parler de risque génocidaire et demander à l’État poursuivi devant la Cour de prévenir ce risque est une absurdité. Il faut qu’un État cesse ses crimes ; il ne s’agit pas de lui dire de prévenir un risque venant on ne sait d’où, puisque c’est cet État et sa politique qui sont le « risque ».

Parler de risque génocidaire, c’est comme parler, quand, après avoir plongé le couteau dans la poitrine de sa victime, l’assassin le relève pour le plonger une nouvelle fois, de risque assassinatoire. C’est complètement absurde. Quand un crime est en train d’être commis, on parle a minima de tentative. Oui, la victime risque de mourir, mais ce n’est pas le résultat d’un risque, c’est le résultat d’une intention criminelle. Oui, les Palestiniens risquent d’être éradiqués de Palestine mais ce n’est pas à cause d’un risque de séisme ou d’autres catastrophes naturelles, c’est à cause de la politique génocidaire de l’État sioniste.

On ne dit pas à quelqu’un qu’on suspecte d’être en train de commettre un crime qu’il doit « l’empêcher », on lui dit qu’il doit cesser tous actes dans l’accomplissement de son crime. La terminologie de la Cour est un déni de réalité qui laisse craindre un déni de justice S’il y a un « risque génocidaire », en admettant, pour l’argument, que cette expression ait le moindre sens, ce risque est le résultat d’actes déterminés. Or ces actes sont imputables, selon la saisine, à un État et à sa politique. On dit par conséquent à cet État, dès lors que l’on ne trouve pas la saisine complètement infondée, de cesser immédiatement ses actes en le menaçant d’être empêché par la communauté internationale de continuer ses crimes s’il n’obtempère pas. Les distorsions conceptuelles de la Cour font émerger en creux le concept aberrant de génocide accidentel. Un génocide accidentel serait l’équivalent de l’homicide accidentel. Imaginez l’avenir : « L’État sioniste voulait seulement éliminer le Hamas mais il a éradiqué toute la population palestinienne. Cette éradication est un regrettable accident. » Il faut vraiment avoir perdu la raison.

L’Afrique du Sud demandait à la Cour de condamner un projet génocidaire. En ne retenant que des actes possiblement génocidaires, apparemment par des individus lamba, la Cour semble rejeter l’idée de projet. On peut parler de « risque » dès lors que l’on entrevoit un possible résultat choquant, mais c’est par accident dès lors que ce n’est pas lié à une volonté, à une politique. Cette décision de la CIJ risque d’enliser le droit international dans les marécages.

Reconnaître un « risque » génocidaire sans reconnaître un projet génocidaire, en refusant, au fond, de reconnaître un projet génocidaire, c’est inventer la notion de génocide par accident. Même si le parallélisme avec le droit pénal national autorisait à parler de génocide préterintentionnel – de « bombardements et famines ayant entraîné un génocide sans intention de le produire » –, les responsables de ces actes doivent être jugés et condamnés.

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Rima Hassan a été convoquée en audition libre. Pour les mêmes faits de supposée apologie du terrorisme, le syndicaliste Jean-Paul Delescaut était, quelques jours auparavant, interpellé à son domicile au petit matin. Ils sont en roue libre et ne savent plus ce qu’ils font.

Toute procédure judiciaire envers les pro-Palestiniens émanant du gouvernement auteur de la circulaire ministérielle illégale appelant à ignorer l’arrêt Baldassi de la Cour européenne des droits de l’homme est présumée nulle et non avenue.

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La différence juridique entre les propos haineux et l’outrage (i),
et celle entre la diffamation et l’atteinte à la vie privée (ii)

Rumeurs transphobes : la justice annule une procédure intentée par Brigitte Macron. (…) Dans sa décision, consultée par l’AFP, le tribunal a déclaré nulle l’assignation délivrée par Brigitte Macron pour atteinte au respect de la vie privée et au droit à l’image, estimant que les faits qu’elle dénonçait auraient dû être qualifiés de diffamation publique. (Le Point)

(i)
L’outrage et la législation sur la haine

Brigitte Macron portait plainte pour atteinte au respect de la vie privée à la suite de propos affirmant qu’elle était née Jean-Michel Trogneux à l’état civil et avait au cours de sa vie « transitionné », c’est-à-dire changé de sexe.

Le média que nous citons déclare, en titrant son reportage avec le terme « transphobe », que les faits de l’affaire sont des faits relevant des infractions à caractère haineux, dont ledit caractère représente une circonstance aggravante en droit français. La haine porterait ici sur le groupe des personnes défini par la loi « à raison de leur identité de genre », ce qui comprend les personnes ayant changé de sexe.

Or rien, dans le reportage ainsi titré de ce média, ne permet d’étayer la nature « haineuse » des faits, et par conséquent ce média invente de toutes pièces ledit caractère, qui n’a jamais été retenu à quelque niveau que ce soit de la procédure. Ce média parle de faits haineux pour la seule raison que la supposée atteinte à la vie privée n’est pas sans liens avec un groupe de personnes défendu par la loi contre les propos haineux et les autres délits aggravés en droit par le caractère haineux de leur motivation. C’est non seulement du mauvais journalisme, puisqu’une affirmation mise en exergue (« Rumeurs transphobes » en titre) n’est pas corroborée par le contenu du travail journalistique, mais aussi une marque flagrante d’ignorance juridique.

Une clarification s’impose par conséquent s’agissant du droit en matière de « haine ». Un délit sera plus gravement condamné, dans notre droit, s’il est établi que la victime a été visée parce qu’elle appartient à un groupe que la loi française défend, ces groupes étant définis par certaines catégories spécifiées dans les textes, à savoir : la race, l’ethnie, la nationalité, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’identité de genre (ce qui recouvre les personnes transsexuelles), le handicap. Si une personne est victime d’un délit motivé par la haine en raison d’un groupe ainsi défini, par exemple si c’est un homme injurié par une femme parce qu’il est un homme, il y a une injure présentant le caractère légal aggravant de la haine. C’est ce que dit la loi, et elle ne dit surtout pas, car ce serait d’une stupidité sans nom, qu’un individu de sexe masculin est forcément l’objet d’une injure haineuse en raison de son sexe quand il est injurié ni qu’une femme est forcément l’objet d’une injure haineuse en raison de son sexe quand elle est injuriée.

En d’autres termes, le caractère aggravant n’est pas, comme dans notre législation sur l’outrage, attaché à la qualité de la personne injuriée mais aux motivations de l’auteur de l’injure. Autant la question de la motivation ne se pose pas (du moins dans les mêmes termes) pour une injure adressée à une « personne dépositaire de l’autorité publique », car l’outrage est alors automatique du fait de la qualité de la personne en tant qu’il est investi de cette qualité, autant la législation sur la « haine » ne pourrait fonctionner sur une base semblable sans se contredire et se ruiner elle-même, puisque que toute personne appartient à l’un de ces groupes par une qualité ou par une autre. On ne saurait assez insister sur le fait que, quand la loi parle de groupe à raison de la race, par exemple, elle ne dit pas qu’elle protège telle race, par exemple les Noirs, et non telle autre, par exemple les Blancs : elle protège toutes les races en aggravant la peine pour les crimes et délits commis en raison de la haine envers l’un ou l’autre de ces groupes.

Dès lors que l’on a compris qu’une personne transsexuelle n’est pas protégée de la même manière que le sont ceux qui bénéficient de la législation sur l’outrage (et dont le privilège tient aux séculaires notions françaises – contestables, mais c’est un autre sujet – relatives aux prérogatives de l’État et de la puissance publique), il n’est pas permis, en droit, de qualifier de « haineux » ou de « transphobe » un fait dont serait victime une personne transsexuelle sans connaître les motifs à l’origine du fait en question, car les raisons possibles pour lesquelles cette personne a été victime sont innombrables, et innombrables celles qui n’ont aucun rapport avec l’identité de genre.

Ainsi, quand telle personne affirme que telle personnalité publique est transsexuelle à l’insu du public, ce n’est pas parce que cette personnalité publique porte plainte pour un délit d’atteinte au respect de la vie privée, donc qu’il y aurait peut-être un délit, que ce délit est « haineux » du simple fait qu’il est question dans l’affaire de transsexualisme. Nous ne sommes pas dans une affaire d’outrage, où la qualification de l’outrage ne se déduit pas principalement des motivations de l’auteur mais de la qualité de la victime (qui doit être « dépositaire de l’autorité publique »), et les motivations de la personne auteur des propos en question, que nous avons à rechercher et à connaître dans cet autre type de cas, nous sont inconnues et sont inconnues du média cité, comme son reportage le montre par son silence à ce sujet.

Parce que l’outrage et l’injure « haineuse » sont tous les deux des aggravations de peine, il faudrait comprendre, comme ce média, que parce que je suis Blanc m’insulter serait automatiquement du racisme anti-Blanc, et parce que je suis de sexe masculin m’insulter serait automatiquement de la misandrie, et parce que je suis hétérosexuel m’insulter serait automatiquement de l’hétérophobie. Ce n’est évidemment pas le cas, en droit, et cela vaut aussi, j’espère qu’on l’a compris, pour une femme homosexuelle de couleur.

Ce reportage est donc une honte. C’est même une diffamation, car prétendre sans raison légitime que la conduite d’une personne devrait subir une peine aggravée plutôt que la peine simple applicable aux faits supposés, c’est, de même que le fait d’accuser d’un crime une personne innocente, une distorsion de la réalité préjudiciable à la bonne réputation d’autrui.

(ii)
La diffamation et l’atteinte au respect de la vie privée

Ce mot « transphobe » était en réalité sans lien avec l’affaire et résulte des biais particuliers au média en question, qu’il partage avec d’autres. Le véritable sujet, c’est qu’un juge a rejeté une plainte pour atteinte au respect de la vie privée en invoquant la nécessité d’une requalification en diffamation.

Or la différence entre une plainte pour atteinte à la vie privée et une plainte pour diffamation, c’est que si les faits sont vrais il n’y a pas diffamation (exceptio veritatis ou exception de vérité) tandis que, pour une atteinte à la vie privée, que les faits soient vrais n’est pas une excuse. Cela se conçoit aisément : dans l’atteinte à la vie privée, le préjudice ne naît pas d’une distorsion de la vérité mais de la divulgation de la vérité, de la divulgation de faits que la victime avait le droit, légitime selon la législation française (ce droit n’existe toutefois pas au Royaume-Uni, par exemple), de vouloir garder connus d’elle seule ou d’un petit nombre de personnes dans son entourage. Autrement dit, dans un procès pour atteinte à la vie privée, la justice n’examine pas si les faits sont vrais mais seulement si les propos tenus portent atteinte à ce droit de la vie privée. Le juge n’avait donc pas à demander la requalification de la plainte dès lors que la plaignante souhaitait invoquer une atteinte à la vie privée plutôt qu’une diffamation, car la défense n’est pas du tout la même dans les deux cas.

Mais le juge a demandé cette requalification parce qu’une plainte pour atteinte à la vie privée dénonce une divulgation de la vérité et que la plaignante n’est pas un homme… S’il avait admis la plainte, il aurait cru faire passer, si l’on cherche à se placer à son point de vue, la diffamation pour une divulgation. Qu’il y ait dans cette mesure un préjugement de l’affaire est indéniable. Il faut donc que la plainte soit pour diffamation, et la cour devra entendre de l’auteur des propos sa défense en exceptio veritatis.

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Sur un média, je ne sais plus lequel, Bolloré ou un autre milliardaire, pour bien insister sur la dangerosité du candidat LFI Raphaël Arnault, il a été dit que ce dernier avait « trois fiches S ». Les agents secrets ont détecté un individu dangereux et fait une fiche à son sujet, puis ils ont oublié qu’il était dangereux et l’ont redécouvert, et ont fait une deuxième fiche, une fiche S comme la première, puis ils ne se sont plus souvenus de ce qu’ils avaient fait, etc. J’essaie de comprendre. Trois fiches S, est-ce que cela signifie que si j’ai une seule fiche S c’est que je ne suis pas vraiment dangereux, puisque certains individus peuvent en avoir trois ou dix ou peut-être vingt-cinq ? Ou bien, ce n’est pas du travail ? Ou bien quoi ?

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Le droit mou des étrangers en France

Un raciste n’est pas forcément contre l’immigration de masse. Quand on voit le droit mou qui s’est créé pour les étrangers en France, qu’on expulse en charter pour le moindre propos (au demeurant permis par la loi) que tel ministre, fonctionnaire ou duchmol juge incompatible avec « nos valeurs », on comprend que les étrangers immigrés n’ont pas les mêmes droits que la population autochtone et qu’ils sont là pour être exploités en fermant la bouche.

« Personne n’est expulsé en charter de France, d’où le nombre d’obligations de quitter le territoire français (OQTF). Il est normal que les autochtones aient plus de droits que les étrangers, comme dans 90 % des pays du monde, » me réplique-t-on, en concluant que je vis « dans un monde parallèle ».

Quand quelqu’un ne respecte pas une OQTF, on lui adresse une autre OQTF ? La réponse est dans la question. Si c’est le cas dans les faits (ce que j’ignore), c’est-à-dire si l’autorité publique se contente d’envoyer OQTF sur OQTF à la même personne refusant de quitter le territoire, ce ne peut pas être le droit mais une pratique dévoyée.

Dire qu’un étranger a, sur le territoire national, une moindre liberté de s’exprimer qu’un Français, c’est dire qu’il est normal pour les autorités nationales de moins respecter les droits humains de cet étranger. Or tous les hommes ont les mêmes droits humains, et il existe d’ailleurs une procédure d’accueil des étrangers dont les droits humains sont menacés dans leur pays : l’asile politique. Par conséquent, l’État aurait le devoir de donner l’asile à un étranger (car le droit d’un individu à l’asile a pour pendant l’obligation pour l’État de le lui accorder) mais il aurait le droit de l’expulser parce qu’il aurait dit telle ou telle chose permise par la loi nationale mais qui dérange je ne sais quel potentat de chez nous ?

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Dissolution et Droit constitutionnel :
Le « pouvoir » présidentiel de nomination du Premier ministre

(Écrit entre les deux tours des élections législatives des 31 juin et 7 juillet.)

C’est la liste arrivée en tête aux élections qui doit soumettre un nom au Président de la République pour le poste de Premier ministre, éventuellement après avoir engagé des négociations pour la formation d’un gouvernement. S’il y avait un doute quant au fait que cela doit se passer ainsi, les autres listes pourraient toujours sceller des alliances post-électorales pour former un gouvernement en vue d’évincer le parti vainqueur dans les urnes. Par exemple, trois listes ou partis B, C et D à 17 % chacun (total 51 %) pourraient s’allier pour gouverner alors que les élections ont été remportées par le parti A avec 49 % des sièges. Les partis B-C-D ne peuvent pas prendre l’initiative de former un gouvernement, ils doivent attendre et accepter ou refuser des propositions du parti A, si celui-ci veut une majorité absolue (>50%) au Parlement.

Même avec 49 % des sièges, A ne peut rien faire seul, par hypothèse, puisque pour qu’un texte soit voté par une assemblée parlementaire il faut au moins 51 % des voix (plus de votes pour que de votes contre). Si un autre parti que celui qui a obtenu la majorité relative peut être appelé à former un gouvernement, cela signifie que ceux qui ont perdu les élections peuvent se coaliser après le résultat pour dire que le gagnant est minoritaire par rapport à eux. En général, le gagnant trouve une liste avec qui s’allier, la droite avec le centre, les socialistes avec les communistes, écologistes et autres partis insignifiants ; c’est ce que nous avons connu ces dernières décennies. Mais si la formation ayant obtenu la majorité relative, le plus grand nombre de sièges, ne peut trouver d’alliés, la Constitution ne l’oblige pas, néanmoins, à se retirer au profit d’un gouvernement de perdants coalisés.

En d’autres termes, après le résultat des élections, il est trop tard pour faire bloc commun quand on a perdu. La liste qui a la majorité relative « tient » le gouvernement, que ce gouvernement soit soutenu par une majorité absolue de parlementaires ou non. Dans le cas contraire, il pourrait hypothétiquement ne jamais y avoir de victoire à la majorité relative puisque les perdants pourraient toujours gagner en disant qu’ensemble ils ont une majorité absolue que n’a pas le gagnant à lui seul. Le fait de perdre, aux portes du pouvoir, serait un stimulant suffisant pour faire oublier à toutes ces listes les raisons pour lesquelles elles se sont présentées en ordre dispersé plutôt qu’unies et ont présenté aux électeurs ces choix de dispersion comme pertinents en termes de projets politiques. Mais il y a plus étrange encore et c’est qu’un Nouveau Front populaire se présente sous une étiquette unie avec des « parias », les mélenchonistes, contre qui ceux qui poussent l’idée, illusoire pour les raisons que j’ai dites, d’un gouvernement d’union nationale des perdants veulent faire tout autant barrage que contre le RN.

Le Président de la République est dit par les constitutionnalistes avoir un pouvoir discrétionnaire de nomination mais en même temps il est obligé, en cas de cohabitation, de nommer quelqu’un de la majorité. C’est la manière paradoxale dont ces gens présentent les choses. Il y a là bien des ambiguïtés. En particulier, de quelle majorité parle-t-on ? Le vainqueur aux législatives, la première liste du pays en nombre de voix, peut n’avoir qu’une majorité relative et dès lors la majorité absolue est chez les autres listes ensemble. Si, après une élection dont la liste A sort vainqueur avec 45 % des sièges, le Président nomme un Premier ministre de la liste B parce que B et C, 26 et 25 % respectivement, sont d’accord pour négocier un compromis différent de leurs programmes électoraux respectifs, les élections ne servent fondamentalement à rien puisque le programme décrochant le plus grand nombre de représentants dans le pays peut être systématiquement écarté. De ce fait, il est évident que le Président ne peut accepter de nommer un Premier ministre qui serait désigné par des groupes se réunissant en majorité absolue de députés s’il ne se trouve parmi ces groupes celui qui a obtenu aux élections la majorité la plus importante de tous les groupes. Un gouvernement peut se former sans majorité absolue au Parlement, et soit il parvient à faire malgré tout voter des lois, parce que les députés votent individuellement, soit il n’y parvient pas et peut alors engager sa responsabilité avec un 49-3. Mais l’idée d’une majorité constituée de perdants est complètement fantaisiste.

Sur le plan constitutionnel, comme il n’y a pas de mandat impératif (article 27 de la Constitution), nul ne peut présumer qu’un gouvernement est dans l’incapacité de faire passer des textes au Parlement. Le Président pourrait certes le supposer vis-à-vis d’un gouvernement purement RN ou purement NFP avec un RN ou un NFP n’ayant pas la majorité absolue au Parlement, mais cette supposition se fonderait sur la discipline des partis qui n’est ni constitutionnalisée (et cette constitutionnalisation rendrait la Constitution contradictoire en raison de l’interdiction des mandats impératifs) ni même une réalité bien établie (il y a toujours ici ou là un certain éparpillement des voix au Parlement). Par conséquent, ce serait une faute de refuser de nommer un Premier ministre qui demanderait à l’être à la suite d’une victoire aux élections à la majorité relative. À défaut d’un vote d’investiture dans notre Constitution, un gouvernement doit être présumé capable de faire passer des lois tant que le Parlement n’a pas prouvé le contraire, et cette preuve ne peut intervenir avant la nomination d’un Premier ministre. Sur le plan politique, à présent, un gouvernement de tous les partis sauf un, le gagnant des élections, ne peut gouverner. Si un tel gouvernement pouvait faire voter des lois, cela signifierait qu’il n’y a qu’une seule véritable force d’opposition dans le pays, à savoir le parti que la formation de ce gouvernement d’union nationale a précisément eu pour but d’évincer, et que tous les autres partis sont en fait d’accord sur la direction politique du pays.

Pour nommer un Premier ministre après des élections, il n’y a pas deux systèmes mais un seul : la reine d’Angleterre nomme le gagnant, un point c’est tout. Si le Président peut nommer qui bon lui semble, à quoi servent les élections ? Majorité absolue ou pas, il nomme celui que la liste gagnante lui présente. Celui-ci fait le gouvernement qu’il peut, avec ou sans soutien d’autres partis. Il soumet des lois au Parlement et les députés votent. N’importe quel gouvernement est réputé pouvoir faire passer des lois car « tout mandat impératif est nul » (art. 27). Si le gouvernement n’arrive pas à faire voter des lois, il engage sa responsabilité avec un 49-3. C’est la théorie bien connue du parlementarisme négatif et c’est ainsi que les choses se passent dans plusieurs États européens, les pays scandinaves, le Portugal… Le mot « discrétionnaire » dans la bouche des constitutionnalistes pour désigner le pouvoir présidentiel de nomination du Premier ministre doit être compris à cette lumière : c’est discrétionnaire parce que c’est le Président, mais il n’a pas le choix. Croyez-vous que la Constitution non écrite du Royaume-Uni dise que le souverain doit nommer tel ou tel Premier ministre ? Pas du tout. Qui dit souverain dit discrétionnaire. Le Président nomme discrétionnairement le gagnant, un point c’est tout.

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Dissolution et Droit constitutionnel II :
Du caractère non démocratique de notre Constitution selon les médias

(Écrit après les résultats des élections législatives.)

Le député LFI Éric Coquerel, sur un plateau de télévision, à la question « Comment, si le Nouveau Front populaire forme un gouvernement minoritaire à l’Assemblée, peut-il appliquer son programme ? » :

« On passe par décret [pour les mesures d’ordre règlementaire]. »

 – « Ce n’est pas démocratique ! », lui est-il aussitôt répondu, avec une fraîche spontanéité.

 La Constitution définit les domaines respectifs de la loi et du décret (article 34) et, constitutionnellement, il n’est permis ni de prendre un décret à la place d’une loi ni de voter une loi à la place d’un décret. La pratique, illégitimement validée par le Conseil constitutionnel, de voter une loi à la place d’un décret (ou de prendre des mesures du domaine décrétal dans une loi) est un dévoiement contraire à l’intention du constituant et au parlementarisme rationalisé qu’il a mis en place. Dès lors que la pratique s’est écartée au fil du temps du texte constitutionnel sur ce point comme sur d’autres, le régime est devenu, en effet, « à bout de souffle » (Coquerel).

La pratique en question est évidemment inconstitutionnelle et sa validation par le Conseil constitutionnel complètement illégitime parce que cela revient à vider de tout contenu la notion de domaines respectifs de la loi et du décret. Certes, le texte de la Constitution est en soi trop succinct pour rendre immédiatement clair ce qui relève d’un domaine et ce qui relève de l’autre pour tous les sujets, mais c’est justement la pratique qui devait préciser les domaines respectifs, sur le fondement du texte et sous le contrôle du Conseil constitutionnel. Or tant la pratique que le Conseil constitutionnel n’ont fait que brouiller puis finalement ignorer les domaines respectifs, si bien qu’aujourd’hui annoncer qu’on va passer des mesures du domaine réglementaire par règlement/décret suscite des cris « Ce n’est pas démocratique ! » Un tel régime, où la Constitution et la pratique des institutions ne correspondent plus, ne peut durer longtemps.

S’il n’est pas démocratique de prendre par règlement des mesures du domaine réglementaire défini par la Constitution, cette Constitution n’est pas démocratique. Si cette Constitution n’est pas démocratique, le régime ne peut être démocratique que parce qu’il ignore sa Constitution, ne l’applique pas, par exemple ignore le domaine réglementaire propre. Si le régime ignore sa Constitution, ce ne peut pas être un régime constitutionnel. Si ce n’est pas un régime constitutionnel, il n’y a pas de garanties constitutionnelles et c’est un régime arbitraire.

N’était la mer : La poétesse Fernanda de Castro

Fernanda de Castro (1900-1994) est, avec Florbela Espanca et Virgínia Victorino (traduite par nous ici), un grand nom de la poésie féminine portugaise du siècle précédent. Elle fut l’épouse de l’écrivain Antόnio Ferro, qui, après avoir édité en 1914 la revue Orpheu, l’organe influent de la dénommée « génération Orpheu » comprenant en son sein les noms aujourd’hui les plus fameux des lettres et des arts portugais du vingtième siècle, fut pendant plus de quinze ans le « monsieur culture » de l’Estado Novo salazariste (en tant que « Secrétaire national à l’information et à la culture populaire » de 1933 à 1950) ; je vois dans cette donnée biographique la raison – à caractère idéologique – pour laquelle Fernanda de Castro est inconnue en France.

Descendant par son père de l’« Architecte en chef » du royaume du Portugal au dix-huitième siècle, João Frederico Ludovice (né Johann Friedrich Ludwig), elle était par sa mère d’un lignage de brahmanes indiens, de Margao dans la région de Goa, colonie portugaise jusqu’en 1961. De son mariage avec Antόnio Ferro sont issues plusieurs figures intellectuelles, leurs enfants, le philosophe Antόnio Quadros et les femmes de lettres Rita Ferro et Maria Ana Ferro, et parmi leurs petits-enfants la femme de lettres Maria Gautier ; cas singulier d’une dynastie intellectuelle d’origine brahmanique au Portugal. Cette filiation est évoquée dans le poème « Atavisme » ci-dessous (où l’aïeul brahme est dit « bouddhiste »).

Fernanda de Castro reste de nos jours une figure respectée de la littérature portugaise. Un dossier spécial lui a été consacré par la revue littéraire Nova Águia du deuxième semestre 2020, pour les cent vingt ans de sa naissance, avec la contribution de nombreux auteurs.

En 1969 elle publia une anthologie de son œuvre poétique, en deux volumes, Poesia I-II. Les textes du présent billet sont tirés du premier tome. – « N’était la mer », du titre de l’un des poèmes traduits, parce que l’âme portugaise est celle d’une nation maritime, qui eut un outre-mer avant tous les autres pays européens.

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Photo : Fernanda de Castro e Antoninho Gabriel, par Sarah Affonso, 1928. Il s’agit d’un portrait de la poétesse avec son fils, qui deviendra le philosophe Antόnio Quadros. Sarah Affonso était l’épouse du peintre Almada Negreiros, le grand nom du modernisme pictural portugais, membre de la « génération Orpheu ».

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Danses de ronde
(Danças de roda, 1921)

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Méditation (Meditação)

Parfois, quand la nuit tombe
lentement, paisiblement,
je m’assois à la fenêtre et suis des yeux
la courbe mélancolique du couchant.

Je ne veux pas allumer. Dans la pénombre
on pense davantage et l’on pense mieux.
La lumière blesse les yeux, éblouit,
et je veux voir en moi, mon amour.

Pour faire mon examen de conscience
je veux le silence, la paix, le recueillement,
car c’est ainsi seulement, pendant ton absence,
que je parviens à libérer ma pensée.

Je cherche alors à supprimer en moi
l’influence néfaste qui domine
mes nerfs fatigués ; mais à la fin
je reconnais que t’aimer est mon destin.

Loin de toi je m’enhardis à penser
à cette force étrange qui m’enchaîne,
et j’ai la sensation de la haute mer
dans une sauvage nuit de tempête.

Tu as dans le regard des magies de prophète
qui sait lire dans les cieux, la mer, les braises.
Tu le devines, je serai le papillon
qui voyant la lumière se brûle les ailes.

Pourtant je ne me plains pas, ne déplore pas
cette volonté qui s’impose à la mienne.
Je ne me révolte pas, je cède à l’enchantement
– esclave qui ne sut être reine.

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Ville en fleur
(Cidade em flor, 1924)

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L’esplanade (O aterro)

Ndt. L’Aterro da Boa Vista fut un chantier urbanistique majeur de Lisbonne au dix-neuvième siècle. Il s’agit du terrassement de sols boueux au bord du Tage. Sur cette « esplanade », comme nous l’appelons dans cette traduction, fut bâti un long boulevard, l’avenue du 24 juillet.

Le long de ce quai, énorme et mal fréquenté,
du Tage aux troubles eaux boueuses,
s’étend le marché.

Sur le bord,
ce sont des luttes violentes,
et sanglantes,
dans les mille tavernes du quai.

Fatales, éternelles,
les luttes pour la vie,
le vin, l’amour,
la douleur
déforment des crânes déjà grossiers.
Et il y a des visages noirs et des mains crochues
dans les bouges.

Ce gamin-ci, aux yeux profonds,
déjà sait larronner
et fait des gestes immondes
à qui passe devant lui.

Et cet autre qui va par-là,
cigarette à la bouche et casquette de côté,
est déjà maître dans l’art d’embobiner.
Et cette fillette ingénue
aux gestes timides,
quelle vie a-t-elle menée !

De retour de la Ribeira,
une poissonnière ambulante,
silencieuse, sculpturale,
a des mouvements agiles de sardine,
sent le sel.

Voilà que retentit le sifflet d’un train,
secouant la torpeur du chemin de fer,
immobile, endormi.

Macrocéphales, bilieux, les tramways
passent sur les rails rigides et géométriques.
J’entends un cri de boniment,
et le timbre, extraordinaire,
me fait penser
aux vers de Cesário†.

Un vieux clocher sonne midi
au-delà de Pampulha.
Sur les docks,
le fleuve a sommeil,
et clapote.

Le marché est à présent
un monticule de détritus,
où passe une vieille sorcière
traînant ses os.

Sur le quai, la marée tire avec force,
tente d’arracher la boue,
mais elle n’est jamais parvenue à l’emporter tout entière
et les eaux restent couleur d’argile,
et sur les murailles de pierre croît le tartre.

Ingénue et jolie,
seulement une note :
au loin, sur le Tage,
un vol de mouette.

Cesário : Le poète Cesário Verde (1855-1886), qui peignit de la campagne et de la ville des tableaux passant pour plus réalistes que ceux des poètes antérieurs.

*

Le marché (O mercado)

– Béni soit le Soleil ! On dirait une orange
qui fait couler son jus !
– dit la femme de la baraque,
en regardant le soleil en face.
Et je songeai : À quoi sert d’être poète ?
– Hé là, attention ! ne m’écrasez pas les fruits !
Elle ne regarde pas ses pieds parce qu’elle porte un chapeau !
Et je pense, résignée :
Tant de brutes
sous ce ciel clair et lumineux !

Je traverse des rues de légumes,
cela donne envie de boire tant de fraîcheur.
– Mademoiselle, s’il vous plaît ? –
alors surgit de derrière un panier
une fraîche et jolie fleur humaine :
– Oui, madame, voulez-vous prendre le reste ?

Mince, flexible comme un roseau,
elle a le visage rond, un petit nez aquilin,
et à force d’habitude cette jeune femme
a pris la couleur des fruits et des corbeilles.

Par un étrange et curieux mimétisme
qui rend leur apparence plus gracieuse,
les paysannes qui vendent leurs légumes
sont fraîches, estivales comme des fanes de navet,
et sentent le thym, la menthe.

Des poissonnières, dans leurs gais habits,
empressées, sveltes comme des yoles,
portent leurs paniers à travers la ville
telles des bateaux voguant le vent en poupe.

Des laitières sentant la crème, sentant le lait
sont descendues de la sierra, dures et farouches,
penchées sous le poids des pots.
Villageoises sans le moindre fard
qui ont sur la peau l’odeur des pâturages
et passent avec grâce, balançant leurs cruches.

– Les bonnes fraises mûres ! elles sont de Sintra !
Moins cher ? Non pas ! Quelle grippe-sou !

Et sur les fleurs, les fruits et les femmes,
le soleil devient plus doux, plus doré.
Épars dans l’air flottent mille plaisirs
et chaque regard réfléchit, passionné,
ce paganisme ardent du marché.

*

Jardin
(Jardim, 1928)

.

Un grand amour (Um grande amor)

Un grand amour ne tient pas dans un vers
de même qu’une vie ne tient dans un jardin,
que Dieu ne tient dans l’Univers,
ni mon cœur en moi.

La nuit est plus petite que le clair de lune
et le parfum est plus grand que la fleur.
La vague est plus haute que la mer.
Dans aucun vers ne tient un grand amour.

Dire en vers ce que l’on pense,
idée de Poète, idée folle.
La plus longue phrase ne peut suffire,
le baiser dit plus que la bouche.

Personne ne doit raconter son secret.
Les vers d’amour doivent être faits seulement
comme les oiseaux chantent dans les arbres,
comme les fleurs se baisent au jardin.

Quel vers incomparable, infini,
fait de soleil, d’éclat mystérieux
pourrait dire ce qu’avec un cri
la femme dit quand lui naît l’enfant ?

Et quand sur nous descend la tristesse,
comme la pénombre sur le jour,
une larme triste et sans beauté
dit plus que la froide parole nue.

Poème d’amour… pour l’écrire
que Dieu me donne l’encre du clair de lune,
la lampe suspendue d’une étoile,
l’immense encrier de la mer.

*

Soleil de Paris (Sol de Paris)

Pâle, imberbe, frileux et blond,
ce soleil de Paris,
bel et jeune et drapé d’or,
ne semble pas heureux.

Il traîne par les rues le dégoût
de son ennui sans fin.
On voudrait lui passer sur le visage
un peu de carmin.

Il y a je ne sais quelle nostalgie glacée
dans son regard distant.
Il traîne avec lui toute la neurasthénie
du long boulevard.

Il voit ses poumons se désagréger en sang,
aspire de la cocaïne,
et les taches violettes de son corps exsangue
sont des baisers de morphine.

À midi déjà sa poitrine malade
s’arque de fatigue.
Et il lui faut encore, avant de voir la fin,
traverser l’espace.

Lumière de Paris, anémique, épuisée
par tant de sensations :
l’herbe des jardins, fraîche et mouillée,
te fait mal aux poumons.

Soleil de trois heures, soleil dolent et blond,
déjà face à la mort.
La rue de la Paix, dans ses vitrines, a plus d’or
que toute ta cour.

Soleil de Paris, tu pâlis tout
ce sur quoi tes lèvres se posent :
les miroirs, les bijoux, le velours,
les roses et les femmes.

Cette lumière, grisâtre et sans chaleur,
qui te donne des tons de vert-de-gris,
te porte aux lèvres une fausse couleur,
tu dois avoir beaucoup de fièvre.

Cinq heures de l’après-midi. Cette lente agonie
m’affaiblit et me rend triste.
Le soir est à présent funèbre, couleur de cendre.
Le Soleil s’endort dans la Seine.

*

Communion (Comunhão)

Comme un oiseau fou, chante la cloche.
L’encens est comme un voile,
une auréole enveloppant chaque sainte.
Ce matin a saveur de ciel.

L’église est tout entière un grand autel,
et chaque autel est un brancard de procession
où les saints et les roses vont ensemble.
Ce matin a saveur de fleur.

C’est l’heure où l’hostie approche.
Les voiles de communion
sont plus blancs que la farine.
Ce matin a saveur de pain.

Dieu ceint d’un long, doux embrassement
la multitude fidèle.
Une saveur de printemps flotte dans l’air.
Ce matin a saveur de miel.

Dans la pénombre de l’église l’hostie bénite,
comme un phare lumineux,
arrache à l’obscurité la foule grise.
Ce matin a saveur de soleil.

Au sol s’effeuille le genêt à profusion,
la lavande des bois.
L’émotion monte à fleur d’yeux.
Ce matin a saveur de fontaine.

C’est l’heure où la foi, dans la communion,
expulse les pharisiens.
L’église à présent est tout entière un cœur.
Ce matin a saveur de Dieu.

*

De ce côté de l’âme et de l’autre
(Daquém et dalém alma, 1935)

.

Atavisme (Atavismo)

I

D’une aïeule blonde, pâle, innocente,
plus claire que la clarté même,
qui aimait en Jésus-Christ l’Humanité,
et qui mourut sans histoire, humblement…

D’une aïeule blonde, fragile et dolente,
plus chaste que la chasteté même,
qui d’un geste apaisait la tempête,
et qui aima sans délires, chrétiennement,

j’héritai les yeux clairs, sans péché,
toute une tradition, tout un passé
d’innocence, d’amour et de pardon,

un désir de paix, de vie calme,
une âme capable d’être seulement âme,
et mon douloureux cœur humain.

II

D’un aïeul mystérieux et fataliste,
aux gestes rares, au regard lointain,
qui vit arriver aux terres du Levant
les hordes européennes de la conquête…

D’un aïeul qui fut noble et fut bouddhiste
depuis les yeux jusqu’à la soie de son turban,
et voyait mourir, à dos d’éléphant,
des crépuscules d’opale et d’améthyste,

je reçus la couleur sombre de la cannelle,
l’étrange indifférence de la gazelle
qui meurt, en pardonnant, sans un cri,

je reçus des gestes et des croyances d’autres temps,
un respect sacré pour les animaux
et la volupté de la mort et de l’Infini.

*

Poème de la maternité (Poema da maternidade)

« Ce n’est pas possible ! Je ne veux pas ! Je ne consens pas !
Tout en moi se révolte, la chair, l’instinct,
ma jeunesse, mon amour,
ma vie en fleur !
C’est un mensonge ! Un mensonge !
Si mon enfant respire,
si mon corps consent,
mon âme ne le veut pas !
Je ne veux pas être mère ! Il me suffit d’être femme !
Il me suffit d’être heureuse !
Et mon instinct dit :
c’est fini, fini ! À présent renonce,
ta nuit commence, ton jour est terminé !
Tes vingt ans ? Envolés ! Ta jeunesse
a perdu sa flamme et sa chaleur, perdu son âge.
Résigne-toi. Tu es femme. Dieu l’a voulu ainsi.
Tu étais fleur, à présent seulement racine.
Cela ne se peut ! Mon sort est injuste,
je ne veux pas donner la vie à qui m’apporte la mort.
Je refuse de souffrir. Ma jeunesse
me demande horizon et liberté.
Mon destin doit avoir un autre lustre !
Je veux vivre ! Et je meurs, je meurs…

Mon enfant !
Ce n’est pas possible, Jésus ! Je ne mérite pas tant !
Enfant de ma douleur, je ne pleure plus, je chante !
Parce que, Seigneur,
il n’y a qu’un seul mot : amour, amour, amour !
Donnez-moi une autre voix qui n’ait jamais dit
de mauvaises choses, des choses viles, et qui ait saveur d’Infini.
Donnez-moi un autre cœur, plus pur, plus profond,
car le mien s’est brisé au contact du monde.
Donnez-moi un autre regard, qui n’ait jamais regardé,
ne possède ni présent ni passé.
Donnez-moi d’autres mains car les miennes ont touché
la vie et la mort, le bien et le mal, et ont péché.

Mon enfant, pourquoi ? En venant à moi,
tu as changé en jardin
les épines de ma triste chair.
Et comment es-tu parvenu
à peindre de soleil les heures les plus sombres ?

Mon petit, dors, dors,
et laisse-moi chanter
pour écarter
la vie, cet énorme croque-mitaine.

Allons jouer maintenant…
Avec quel jouet, mon petit ?
La mer, le ciel, cette rue ?
Je t’ai déjà donné mon destin,
je peux bien te donner la Lune.

Voici un bateau, un cheval,
une étoile, la mer sans fond.
Tu trouves encore que c’est trop peu ? Laisse ça !
Si tu le veux, je te donne le monde.

Pourquoi ne veux-tu pas jouer,
pourquoi préfères-tu pleurer ?
Jésus ! Qu’a donc mon fils ?
Quelle vie étrange brille
en ses yeux ?
Une vie inquiète et sombre
que je ne lui ai pas donnée
est en train de brûler sa fraîcheur.
Aujourd’hui encore, mon fils, tu n’as pas souri
et ton regard est triste,
tu as l’odeur de la nuit, du deuil, du vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre,
son souffle est brûlant, son regard, incandescent !
Lui dont la respiration sentait l’œillet
et qui avait un regard d’étoile ou d’émeraude,
il a maintenant dans la bouche un goût amer
et sent la nuit, le deuil, le vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre !
Retirez de mes yeux le ciel et la lumière,
délivrez-moi du blasphème… Dieu, Jésus,
car si mon fils meurt, s’il agonise,
pourquoi y a-t-il sur la terre des fleurs qu’il ne foule point ?
Si je dois le déposer dans une fosse, à genoux,
pourquoi les astres sont-ils si hauts ?
Seigneur, je suis coupable, je sais ce qu’est le péché,
mais lui, mon Jésus, n’a pas vécu.
Pour moi il n’est point de maux que je n’accepte,
mais lui, si près de ton ciel encore !
Sa vie a consisté à boire mon lait…
Dans le regard dont il me regardait il y avait un voile
de brouillards, de brumes d’autres vies.
Parfois il avait les paupières baissées
et se mettait à pleurer contre mon sein,
avec la nostalgie, peut-être, du ciel, de l’espace.
Ô mon fils a la fièvre !
Pourquoi entends-je chanter sur les chemins ?
Pourquoi y a-t-il des berceaux et des nids ?
Vie ! Mon fils était beau,
mon fils était fort !
Vie, quelle mère es-tu ? Défends-moi de la mort !
Vie, Vie, Vie…

Loué soit Dieu ! La mort s’en est allée,
tu n’as plus de fièvre !
Mon petit enfant vit,
cet enfant à moi, à moi seule !
Et mon petit enfant pleure, et je peux chanter !
Et mon petit enfant rit, et je peux pleurer !
Et mon petit enfant vit et toute la vie chante,
toute la terre est une gorge fraîche et sonore !
Que tout le monde le sache, que toute la terre le voie !
Dieu soit loué !
Qu’il soit loué !

*

Solitude (Solidão)

J’avais peur de la solitude. Je craignais
de me trouver face à face avec moi-même,
et je me résignais à vivre contente,
ne pouvant vivre heureuse.

Je voulais beaucoup de gens autour de moi,
partageais en minutes ma journée,
cherchant l’illusion d’une joie
que je désirais tant, en vain.

Mais bientôt je compris que la solitude
était de n’avoir personne dans le cœur,
alors cherchant un autre but à mes pas

je fis de la vie un chant plus profond
et peu à peu limitai le monde
à la courbe réduite de mes bras.

*

Trente-neuf poèmes
(Trinta e nove poemas, 1941)

.

L’île (A ilha)

Sur une carte de continents inconnus,
avec des forêts de rêves et d’étoiles
d’où jamais n’approchèrent les caravelles
des routes maritimes fréquentées,

sous le soleil tropical des climats chauds,
il est une Île avec des colombes et des gazelles,
des lits d’aromatiques ombelles
et des jardins de pommes et de serpents.

Bronzée et parfumée, mon Île
sent la cannelle, le santal, la vanille,
elle a la Lune et le Soleil dans sa peau sombre,

et ses pierres brûlent comme des braises.

Ah, qu’attends-tu ? Allons-y, si tu as des ailes
et as soif et faim d’Aventure.

*

Exil
(Exílio, 1952)

.

Exil (Exílio)

Je sais où je suis née : dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent peu à peu en bras.

Mais que m’importe ? Je me sens perdue
comme quelqu’un qui s’est perdu dans une vie d’enfant,
et je sais que ma vie est une autre vie,
je sais que je ne suis pas moi, que je ne suis pas moi !
Que je viens de plus loin, du pays reculé
qui flotte entre le rêve et la réalité,
que jamais mon enfance n’eut de patrie,
que mon âge n’eut jamais d’âge.
Que mon pays, s’il existe, est comme la quille
d’un bateau qui demande inutilement
une impossible île inconnue
baignée par une mer inexistante.

Et pourtant je suis née dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent simplement en bras.

*

Arôme, essence, pollen, harmonie… (Aroma, essência, polen, harmonia…)

Moi qui aime seulement les vieux vêtements,
les vieilles maisons aux murs obliques,
les poussières ancestrales, les cendres mortes,
les roses et les rouges décolorés ;

moi qui aime seulement les vieux domaines
aux agrestes rosiers mal arrosés ;
les rideaux de dentelles ajourés
par de vieux doigts dans de vieux dés ;

moi qui aime seulement les vieux tiroirs,
les vieilles malles pleines de satins défraîchis,
de soies, de rubans, de parfums oubliés,
éventails, missels, bouquets de violettes ;

moi qui aime seulement ce que nul ne convoite,
ors de soleil, argents de brume,
filigranes de fleurs sur les plates-bandes,
feuilles détachées que disperse le vent,

écume des marées, coquillages vides,
scintillations d’étoiles, cieux distants,
gouttes de rosée – frais diamants,
chants de bulots – vertes mélodies ;

moi qui ne demande à Dieu que les restes
des humaines ambitions et des vains partages,
continents de clair de lune, îles rêvées,
nuages de fumée que ne désire personne ;

moi qui n’aime que la rude symphonie
du vent libre, et les doigts de velours
de la pluie sur les toits de ma rue,
arôme, essence, pollen, harmonie,
moi qui n’aime rien, j’aime tout :
j’aime la Poésie.

*

N’était la mer ! (Não fora o mar!)

N’était la mer,
je vivrais heureuse dans ma rue,
au premier étage de ma maison,
en voyant, de jour, le Soleil et, de nuit, la Lune,
silencieuse, tranquille, sans coup d’aile.

N’était la mer,
mes pas seraient comptés,
tant pour vivre, tant pour mourir,
et tant de mouvements des bras,
petite angoisse, petit plaisir.

N’était la mer,
mes rêves seraient sans violence
comme des bulles irisées de savon,
cristal éphémère, transparente apparence,
et le reste – gouttes d’eau dans ma main.

N’était la mer,
ce cruel désir d’aventure
serait musique vague au crépuscule
et non braise vivace, une brûlure,
à peine plus que le parfum d’une fleur.

N’était la mer,
le long appel, le chant de la sirène,
serait seulement une illusion, un mirage,
brève chanson, courte promenade sur le sable,
balbutiant désir de voyages.

N’était la mer,
résignée, au lieu de regarder les étoiles,
tout ce qui est haut, inaccessible, profond
– sommets, châteaux, tours, nuages, mâtures –,
je marcherais dans le monde les yeux baissés.

N’était la mer,
mon chant serait fleur et miel,
aile de papillon, rossignol,
et non rude hallali, serre cruelle
d’aigle royal défiant le Soleil.

N’était la mer,
ce poulain sauvage, sans arçons,
la crinière au vent, sans harnais,
mon cœur altier, indomptable,

n’était la mer, mangerait dans la main,
n’était la mer, accepterait le frein !

*

L’oiseau bleu (Pássaro azul)

De la cage dorée
la porte était fermée.
Oiseau bleu, quel crime noir fut le tien !
Tu t’es posé sur une fleur,
tu as bu la rosée,
et bleu dans l’azur
tu fus un petit ciel dans le grand Ciel.

Oiseau bleu, le nuage ne te l’a donc pas dit ?
L’âme des hommes est mesquine et plate.
Des oiseaux bleus le monde rit.
Que lui importe l’arabesque d’une aile ?

*

Âme, Rêve, Poésie… (Alma, Sonho, Poesia…)

J’entrai dans la vie
avec des armes de vaincue :
l’âme, le rêve, la poésie.
Quand je chantais
le monde riait,
mais peu m’importait :
je chantais.

Un jour,
le monde jeta des pierres contre mon chant
et mon âme se déchira.
Qu’était-ce ?
Peur, effroi,
révolte ou simplement douleur ?
Quoi que ce fût,
l’orgueil fut plus grand.

Avec dix poignards dans les ongles effilés
et dans les yeux bleus deux épées,
jamais, plus jamais je ne serais
celle qui entre dans la vie
avec des armes de vaincue.
Mon vouloir fut alors plus profond :
moi d’un côté, de l’autre le monde.
Et j’engageai la lutte inégale
du tigre et de la gazelle.

Elle fut vaincue.

Mais quels lauriers reçut de cette victoire
le monde aveugle et brutal ?
Le sang des Poètes ? Triste gloire…
Des cendres de rêves morts ? Maigre fruit…

Ah, non, épées et poignards !
Je veux seulement chanter ! Je ne veux pas d’ossuaires
ni, sous les pieds, un sol de tombes rases.
Je veux seulement chanter ! Je veux seulement mes ailes
et ma mélodie :
Âme, Rêve, Poésie.
Âme, Rêve, Poésie.

*

Oiseau de nuit (Ave da noite)

Ô sorcière noire, noire et belle,
voici mon corps, prends-le dans tes bras.
Peut-être que mes fatigues se termineront enfin,
ô noire sorcière, noire et belle !
Je ne te vois pas mais te connais : tu es longue et courte
comme la fumée que le vent répand et disperse.
Ton habit blanc est un brouillard
en forme de suaire.
Personne ne connaît ta voix
mais dans le silence tu touches
cloches, cithares, harpes, violons
de tes doigts sans phalanges.

Fille de la nuit, pâle, spectrale,
aile noire d’oiseau de la Lune.
Lac aux eaux vertes,
ton visage nu.
Tes yeux, des puits profonds ; et, tout au fond,
une astrale phosphorescence
de commencement du monde.
Tes pieds, furtives fleurs silencieuses.
Tes bras longs, longues nébuleuses,
blancs rayons lunaires.
Le long de tes doigts
il y a des sortilèges et des peurs.
À travers le silence des sphères,
m’appelle ta bouche sans lèvres.
Oh ce doux, ce vénéneux appel
de sirène de glace !
Ô ton haleine de soufre, émanation
de cratères éteints,
de printemps morts.
Musique silencieuse ton pas léger,
un lent tomber de neige
sur les feuilles d’automne.
Et de tes yeux aveugles
coulent le venin et le miel du rêve aimé.
Depuis les blanches brumes liliales
viens de ton pas court, irréel,
ailée, immatérielle, tranquille et forte.
Viens avec tes longs bras, viens,
ô mort, ô ma mort,
viens !

.

.

Photo : Portrait de Fernanda de Castro par Tarsila do Amaral, 1922. Tarsila do Amaral est une artiste peintre brésilienne, membre du « Groupe des cinq » avec l’artiste Anita Malfatti et les écrivains Menotti Del Picchia (voyez nos traductions ici), Oswald de Andrade et Mário de Andrade, figures séminales du modernisme brésilien.