La roseraie du tête-à-tête : Recueil de poèmes

I/ Les chauves-souris du beffroi
II/ La roseraie du tête-à-tête (i), (ii), (iii), par le marquis de Bouchavannes
III/ Poèmes pour Hécate (i), (ii)

Portrait du poète de quinze ans plus jeune,
par Marc Andriot
février 2025

*

1

Quand la lune apparaît sur les bois fongineux,
Entre les noirs vaisseaux délabrés des nuages,
Dans la clairière glisse en troupeaux moutonneux
Un peuple saugrenu de gnomes lotophages.

Ils viennent pour danser, difformes et bossus,
Ivres des roses d’eau dont leurs âmes sont folles.
Les chats-huants cachés dans les vieux troncs moussus
Se taisent, affolés par ce raz d’aspioles.

Le long bourdonnement des tambourins brandis
Éprend le lumignon des yeux gais ; les grimaces
Qui leur servent d’appas les rendent ébaudis ;
Leur teint blême a l’aspect de la peau des limaces.

Dans le château de nuit, ce soir a pénétré
Le peuple des luitons par de brunes poternes.
Sur le ballet cornu s’est répandu, doré,
Un vol de vers luisants, comme un fil de lanternes.

*

2
À Dame Galatée

À votre majesté dont je suis fanatique
Je lève cette coupe ambrée, où le vin d’or
Comme un lac de montagne en combe selvatique
Miroite et l’on entend monter le son du cor.

C’est le vin d’or du Rhin : loin de vous je m’enivre,
Madame Galatée aux chatoyants cheveux.
Je bois ce vin, je bois car l’ivresse délivre,
L’ivresse oppose aux maux des beaux yeux d’autres feux.

– Raisin né pour ma soif, si bon, si bénévole,
Quand tu trempes ma lèvre altérée, entends-tu
Tout mon être qu’un long, triste automne désole
Vibrer comme une lyre et chanter, retendu ?

– Je ne suis qu’un grillon sur un pampre de vigne.
Madame, à votre auguste et belle majesté
Je lève cette coupe, en un poing trop indigne,
Et déclame, inconnu des rives du Léthé.

.

1/
LES CHAUVES-SOURIS DU BEFFROI

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3
Pour l’Art

Perdus en un désert infini, sans chemins,
Plein de serpents siffleurs et de cactus humains,
Les bardes exaltés !

                            Plus devenaient hostiles
Les citrons épineux, les venimeux reptiles
Et plus la Muse avait pour mon chant de faveurs,
Plus s’envolaient mes vers ailés, altiers, meilleurs.
C’est comme si la pluie en ce tombeau de sable
Ne tombait que pour moi, cascade délectable.
Et la tourbe disait : « Écris tant que tu veux,
Nous ne te lirons pas ! Quand nous avons des yeux
En bon état, voilà, nous ne savons pas lire.
Et quand nous l’avons su, nous le perdons pour rire.
Et s’il fut parmi nous quelqu’un d’intelligent
Qui savait ses leçons, il gagne de l’argent,
Ce qui rend ta chanson pénible à son oreille.
Cette perte de temps, Pierrot, est sans pareille ! »

Ô toi, le maître aimé que je n’ai jamais eu,
Comme tu fusses fier si tes yeux m’avaient vu
Braver dans les déserts ces foules de babouins,
Pour l’Art ! À bas l’argent et ses vils baragouins.

*

4
Vermillons contre Zoulous

« Vermillon (s. m.) : Anglais, à cause de l’habit rouge des soldats de la Grande-Bretagne. »

Le Drakensberg ouvrait des ailes de cristal,
Andriaque éployé sur l’immensité nue
De la steppe, où son ombre omineuse et cornue
Heurte contre l’éclat du soleil, au Natal.

De quel héros le crêt sera le piédestal
Cependant qu’un python vermillon s’insinue
Dans le veld, enroulant la cuirasse inconnue
De canons sur le flanc du roc monumental ?

Le dira la fumée en tourbillons farouches,
Quand le cri de la guerre à leurs sanglantes bouches
Aura résonné, dure, immense explosion.

Les boucliers de peau voleront en lanières,
Et la lance clouera, dans la confusion
Du choc, le taffetas contre les étrivières.

*

5
Marquise

Si vous saviez les maux que j’endure, Marquise,
Depuis que mes serments envers vous, absolus,
Parce que je suis fou ne me permettent plus
De rien trouver de beau que votre mouche exquise,

Vous pleureriez, je crois, plus que je ne le fais !
Tant de larmes alors, en cascades limpides,
Couleraient de vos yeux, qu’y viendraient les sylphides
Au bord s’émerveiller hautement de ces faits.

Je suis le prisonnier d’un monde qui m’offense.
Et bien qu’il soit altier de suivre son devoir,
De tenir un serment, quand c’est sans nul espoir
La moindre haleine impure est une violence.

Et quel recueillement, d’un tel astre éclairé,
Pourrait ne point souffrir comme d’une estocade
D’un contact importun, fait à rendre malade,
De son attention sans égards séquestré ?

Car ma joie est aussi volatile qu’un souffle,
Cette extase, aussi grande et fugace que l’air.
Comme le souvenir est un sublime éther,
Il s’envole emporté par le nez d’un maroufle.

*

6
L’obstacle

Cet obstacle entre nous, Madame Galatée,
Cause que notre amour ne put être fêtée,
Ne fut point un discord entre des Montaigu
Et des Capulet, non, même le plus aigu :
C’est, ce fatal barrage, une haine de classe
Dont en mon cœur ému demeurait une trace.

Car vous avez poussé, las ! dans les beaux quartiers,
Sans palmes et plus froids que les sombres glaciers
D’Islande, sans appas pour l’âme sensitive,
Qui sont un bastion crénelé, gris, livide,
Une épaisse muraille où loin d’herbe et d’oiseaux
On couve, dans une ombre exsangue de préaux
Prestigieux, les fils de vaine bourgeoisie,
Comme si l’on pouvait semer de l’ambrosie
Dans un obscur dédale écrasant, caverneux.
C’est ce donjon qui fut l’obstacle entre nous deux.

Et le jardin, français hélas, enceint de grilles,
Où pompeusement vont dix ou douze familles
Se saluer, foulant un sable au peigne fin,
En tournant tout autour d’un filet d’eau, sans fin,
Est l’emprisonnement final de la Nature.
C’est là qu’avoir vingt ans me fut une torture.

Et si votre beauté, ce parfait diamant,
Emporte un cœur saisi soudain au firmament,
Baissant les yeux je vis sur votre tête blonde
L’ombre vaste d’un mur : ce masque est votre monde,
Je plaignis mes bosquets, mes rêves, ma chanson…
Un invincible ennui m’insufflait son poison
Devant la vision de cette barbacane
Au loin, monumental berceau de votre arcane,
Depuis les verts taillis de mes bois contemplé.

Le plus beau souvenir qui me reste, appelé
D’une page tournée, est quand, sous une arcade
Près de chez vous, auguste et sombre colonnade
– Je ne connaissais pas encore vos beaux yeux –,
Avec un bon ami poète, insoucieux,
Nous fumâmes du kif en riant : quels gens d’armes
L’auront vu, je ne sais, mais aujourd’hui ces charmes
Ont plus d’appas pour moi, hélas, que la froideur
Poussant, fruits corrompus, en funeste Elseneur.

Je ne sais si c’est moi, si c’est vous ou ma race,
Mais vous a condamnée une haine de classe.

*

7
Sous l’arcade

Après avoir fumé le kif sous une arcade,
Effrontément assis contre une balustrade,
Sans savoir où j’étais, suburbain sans crédit,
Causant avec l’ami poète que j’ai dit,
Riant comme fumeurs de kif en ont coutume,
Cinq ou six ans plus tard je venais en costume
Sur le lieu transcendant que j’avais outragé,
Et je ne riais plus, s’il était inchangé :
Le plus beau souvenir que je garde en mémoire
Fut ce jour où le kif le rendit dérisoire.

C’est pourtant là qu’était « la plus belle qui soit ».
Mais l’amour malheureux ne nous donne aucun droit
De se targuer de beaux souvenirs de jeunesse.
Mon plus beau souvenir est celui de l’ivresse.

Je reste convaincu qu’elle possédait tout
Ce que peut désirer le cœur s’il a du goût.
Mais elle était née, elle, au bord de cette arcade.
Mon meilleur souvenir : une bonne bravade.

Je ne l’ai plus revue, elle s’est fait un nom ;
Suburbain sans crédit, elle bien sûr, moi non.
J’ai perdu mon amour et la solde coquette,
Mais j’ai perdu surtout un vieil ami poète.

Suburbain, je n’avais droit qu’à ce qui m’est dû,
Le costume et l’amour sont un malentendu.
Mais un bon souvenir de franche rigolade,
C’est ce qu’un sous-urbain peut rêver, sous l’arcade.

*

8
Haine de classe

Quand Hécate souffrit à mes yeux sans pitié
De son moindre statut dans la société,
Vous-même, à votre tour, Madame Galatée,
La grandeur à mes yeux vous a désargentée :
Les beaux quartiers, ces murs pétrifiques, osseux,
Ont sur vos cheveux blonds mis leur sable glaceux,
Et la perfection qu’évidemment j’admire
Suscite contre vous, invincible mon ire.
Car je ne comprends pas que ces lugubres toits,
Qui paraissent bâtis sous de funestes lois,
Aient pu laisser pousser une si douce plante
Et non quelque roncier ou broussaille sanglante…
Et comment ce sourire éclatant peut-il bien
S’être ainsi conservé, dans l’antre chtonien
Où jamais je ne vais que de glaçants murmures
N’attestent le cœur froid de damnés et lémures ?
Comment, si ce sourire est vrai, le milieu
Ne l’a-t-il congelé, peut-il voler un peu ?
Quels sont donc les lotus qui font votre régime
Pour qu’un esprit décent ne tombe dans le crime,
Entouré de bassesse infâme, sans honneur ?
Le fait est que jamais sans un remous d’aigreur
Je ne posai le pied sur le seuil écarlate
Où, comme un médaillon sur le velours éclate,
Vous fûtes, vaporeuse, une apparition.
Un délire hanté de macération
Me maintint quelque temps, pour vous, dans la caverne,
Mais je ne trouvai point aux eaux de cet averne
Un élixir d’oubli pour plonger en vos yeux
Et rouler dans les bras d’un flot torrentueux.
Je fus chassé.

                    Jardins, bosquets, ô belles sources
Et ruisseaux cristallins, baignez-moi dans vos courses !

*

9
Haine de classe II

Un instinct plus puissant que toutes les carottes
Opposait mon dégoût fatal, droit dans mes bottes,
Au succès qui promet d’être de ces bourgeois
Responsables des plus dégradantes des lois.
J’avais le sentiment de leur hypocrisie
Avant que de savoir, grâce à la Poésie
Qui hélant m’emporta loin de leurs beaux quartiers.
Et j’aurais, sans scrupule, avec les cordonniers
Conspiré pour monter une ou deux bombinettes,
Si la Muse n’avait gréé les goélettes
Où je voguais, épris de brise et d’océan.
Car occupé toujours à chanter le péan
D’Apollon sur la lyre agreste de mes odes,
À peaufiner un style homérique de laudes,
Gardant sur le métier l’ouvrage de mes vers,
Je ne voyais plus rien de ce pauvre univers
Abandonné des dieux.

                                     Que dans la solitude
Je ne trouve, assailli par quelque inquiétude
De vulgaires bourgeois, le loisir de chanter,
Je jure de tout faire aussitôt éclater !

*

10
Suburbaine Romance

J’avais une Lucinde à Sèvres
Mais c’était la fille d’un flic.
Si, prononcé du bout des lèvres,
Ce mot ne vous parle du hic,

Ne vous dit mon destin tragique,
Vous ne me comprendrez jamais.
J’ignorais le fait, pathétique,
Et j’ai souffert, car je l’aimais.

Si mes parents, plus raisonnables,
Ne m’avaient produit sous-urbain,
J’aurais aimé de délectables
Filles de banquier, de robin.

En aimant la fille d’un cogne
Sans savoir, je fus dégradé ;
Je mettais de l’eau de Cologne
Mais pour la fille d’un condé.

Ah comme je hais la banlieue,
Où cela peut vous arriver !
Moi je rêvais à la fleur bleue
Et ne peux cesser de rêver.

Or cette fille-là de bourre
Un beau jour voulut bien de moi,
Même si ma folle bravoure
Me faisait violer la loi.

Car je fumais alors de l’herbe
Et d’elle ne m’en cachait pas.
Comme le dit un vieux proverbe,
L’Amour se moque des papas.

C’est après la peine et les larmes
Que je sus que son paternel
Était roussin, fils de gendarmes,
Pour mon traumatisme éternel.

Pourquoi pas la fille d’un juge,
D’un grand d’Espagne ou d’un milord ?
Ah que m’emporte le Déluge !
Fille de flic, bougre de sort !

La fille du flic est « sortie »
Avec un poète, un rêveur…
Et corrompu sa modestie
Par des propos de débardeur.

Elle avait ce qui manque aux mièvres
Et sut me produire un déclic.
J’avais une Lucinde à Sèvres
Mais c’était la fille d’un flic !

*         

11
Carte scolaire

Je suis le Sous-urbain – le Bœuf
– L’Inconsolé… De ma patrie
Je ne porte point l’habit neuf
Mais la loque la plus pourrie.

Quand les mignons des beaux quartiers
Sont payés sur leur bonne mine,
Je dois de volumes entiers
Emplir ma cervelle chagrine

Afin qu’une croûte de pain
Contente ma panse concave.
Que me fait le mauvais lopin
Que j’ai, puisque je suis esclave ?

Tout ce que j’ai ne sert à rien
Du fait que la Carte scolaire
Me marque au fer « Béotien »
Et « Prolétaire héréditaire ».

Sur cette Carte mon pays
C’est Pur-Néant, Sables-des-Âmes.
Les meilleurs chez nous, ébahis,
Ne voient que les valets des Dames.

Ils montent quartier Saint-Germain,
Assurés que leurs bonnes notes
Les y conduiront par la main,
Mais on leur fait cirer des bottes.

Ils sont, tristes humiliés
Que tant d’offenses rendent blêmes,
Par les cognes crucifiés
Leur donnant du « bourgeois bohèmes ».

(ii)

Dans la mixité sociale,
Pourquoi sont-ce les miséreux
À qui l’amitié cordiale
Me joignait et non les heureux ?

Quand elle fait que chacun pue,
Comment le gibier de prison
Ne rendrait l’âme corrompue,
Puisqu’on l’invite à la maison ?

Quand l’école est celle du vice,
Pour qui Racine est à fumer,
Quel espoir que l’on réussisse,
L’objectif étant d’assommer ?

Et tandis que l’on s’acoquine
Avec ses voisins délinquants,
Sans savoir on a pour copine
La fille de flics… trafiquants !

*

12
Sous-urbain

Paris, pour moi le sous-urbain,
C’était d’abord un délétère
Monde grouillant et souterrain,
Le métro puant sous la terre.

Ou des trains sales, cahotants,
De longs trains de gares fantômes
Dont la moins vieille avait cent ans,
Fleurant l’urine. Quels royaumes !

Et ce fourmillement hideux
Vous oppressant dès l’arrivée !
J’aurais dit « Paris, à nous deux ! »
N’eût été ma tripe éprouvée.

Ma fenêtre sur un jardin
Me manquait dans ces avenues.
C’est toujours en eau de boudin
Que partent les déconvenues.

Je n’ai jamais su quels plaisirs
À Paris se donnent les riches.
Que je remporte mes soupirs,
Je les laisse avec leurs fétiches.

Ce que j’y trouve de bon, moi,
C’est une immense solitude.
Hélas, ma voisine est – pourquoi ! –
Mégère et c’est la Multitude.

*

13
Les souterrains

« me consoler des minutes misérables qu’il faut vivre dans une voiture publique » (François Mauriac)

Un sous-urbain dans le métro,
Quelle sera sa contenance ?
Il ne peut plus comme au bistro
Cracher de la fumée en transe.

Et même accompagné d’amis,
Les oreilles sont indiscrètes,
Il sent un fardeau, s’est soumis,
N’a que des phrases toutes faites.

Car il n’est plus dans son milieu.
Inerte pantin dans un gouffre
Avec une foule sans lieu
Qui fleure l’urine et le soufre.

Et c’est pire quand, haschiché,
D’infimes détails le taraudent ;
Il voit son horizon bouché,
Des monstruosités qui rôdent.

Et l’ennui d’être là-dedans
S’exacerbe en folle épouvante :
Il claquerait presque des dents.
C’est là le progrès qu’on nous vante ?

Ne sachant même plus pourquoi
Il s’inflige cette torture
– Un livre, un film, un café, quoi ? –,
Fait violence à sa nature.

Cet entassement inhumain,
Bétaillère expérimentale,
Ce calvaire sur le chemin
Vers un peu de la Capitale !

Que n’allait-il, après les cours,
Retrouver la fille du cogne
Et d’autres, vivre ses amours
Au bord du zinc avec l’ivrogne ?

*

14
La fille du cogne

Quand j’étais sous-urbain, j’aimais
Ô j’aimais la fille… d’un cogne !
À Sèvres, non loin de Boulogne.
Je n’en savais rien, n’en peux mais.

Moi chavillois, crépusculaire ;
Tout cela devait tourner court.
C’était plus près de Billancourt,
De fait, le versant populaire,

Avec son bloc utopien,
Sa dalle « Orange mécanique »,
À quoi, pour être bucolique,
Manquait de n’être martien.

Tel fut le cadre aborigène
Où notre amour se consuma
Pour terminer dans le coma.
Je ne lui garde point de haine.

Elle fumait comme un pompier
Mais c’était la fille d’un bourre.
Fallait-il donc qu’elle se fourre
Avec un artiste… pompier ?

Je l’ai plusieurs mois fréquentée
Sans qu’elle ne dît jamais rien
De la carrière de gardien
De la paix, la grande éhontée !

Quand je pense qu’elle voulait
– Évidemment –, fille de cogne,
Le cadeau que fait la cigogne
De moi, la fille d’un poulet !

C’est la mixité prolétaire.
Je l’aimais, étant sous-urbain ;
Elle m’aimait, son chérubin,
Je suis resté célibataire !

*

15

Quand vous lirez de moi ces lignes,
Je sais bien que vous m’aimerez.
Mais vos mœurs sont tellement dignes :
Jamais vous ne m’acclamerez.

Pour me rendre ce témoignage,
Vous attendrez que je sois mort ;
Et c’est le pasquin du voyage
Que moi vivant vous louerez fort.

Sa bêtise monumentale
Vous évoque le Panthéon.
Sa verve un peu sentimentale
Vous jouera de l’accordéon.

Ce n’est pas un naïf, ô foule
Qui te perds de naïveté !
Moi-même je l’ai, cette boule
Dans la gorge, à voir la Beauté ;

Et quand j’étais épris de Claire,
C’est Gisèle que j’embrassai.
Si Claire avait tout pour me plaire,
Je n’osai lui dire… et passai.

*

16

N’était la prison sans attraits,
Je voudrais prêcher le suicide.
Au vieux qui n’est plus assez frais,
Au jeune à la vie insipide.

Mais la prison est sans appas
Et ma chanson sera donc brève.
Surtout ne vous suicidez pas :
À la fin, après tout, on crève.

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2/
LA ROSERAIE DU TÊTE-À-TÊTE,
PAR M. LE MARQUIS DE BOUCHAVANNES

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(i)

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17

Suivant nos entretiens, apprenez qui je suis,
Madame, dont l’empire est celui des sultanes
Et qui m’adorerez, vos silences instruits,
Car je suis Florimond, marquis de Bouchavannes.

Les femmes, qui souvent sont folles, me voyant
Le sont toujours, Madame. À cause de mes boucles.
Ma perruque a du chypre, et son blanc chatoyant
S’illumine au pourpoint émaillé d’escarboucles.

Sous un déguisement diapré d’Arlequin,
Je vous sus faire voir vous-même en Colombine.
Que ferez-vous, m’aimant sous les traits d’un faquin,
Quand vous saurez que j’ai des châteaux jusqu’en Chine ?

Je connais le beau monde et chacun à la Cour,
Et vous y veux conduire en voiture à ses fêtes.
Nous n’aurons plus enfin qu’à sceller notre amour
Par le descellement de vos bras sur nos têtes.

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(ii)

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18
Trésor des roses

Lidye, as-tu glané le trésor dans les roses ?
Ta main est délicate et blanche, tu ne l’oses
Car les épines font un hallier de couteaux
Sur les pétales blancs et jaunes les plus beaux
Et ta main saignerait dans les blanches corolles,
Tes larmes couleraient en noyant tes paroles…
Prends ma main, à la place, et je jure qu’alors
Je cueillerai pour toi sous les feuillages morts
Les fleurs dont une abeille indigète affairée
Saupoudra le pollen en terre consacrée
Aux dieux des jours bénis et des nuits de clarté,
Le pollen sur des doigts d’arc-en-ciel emporté…
Au ciel j’élèverai dans la coupe, Lidye,
Le philtre étincelant dont l’éclat irradie
En halo de rosée au fond de ton regard
Et qui sur ta peau claire et douce est le seul fard.

*

19
Nuage

Ô Lidye, assieds-toi sur ce nuage rose !
Je t’apporte, si jaune, éclatante, une rose
En traversant le ciel sur mon tapis volant,
Où je nous servirai du thé chinois brûlant.
Je te jouerai du luth sur les cordes nacrées
Des rayons de la lune, et tes lèvres ocrées
De rouge pompéien s’ouvriront sur tes dents
Qui sont, sortant de l’eau, des feux-follets ardents.
La vois-tu, cette rose aux flamboyants pétales ?
Rouges sont tes cheveux lorsque tu les étales
Sur ton dos pâle et nu, dans mon livre illustré
Où je lis ton histoire et ton nom est entré
Au milieu de tant d’ours débonnaires, de singes
En livrée améthyste et de fidèles sphinges
Qui servent dans les bains de tes riants loisirs,
Étoile, qui te fais belle pour quels plaisirs ?
Je ne veux plus fermer ce beau livre d’images :
Tu danses dans la ronde allègre avec des mages
Aux turbans scintillants et des oursons velus
Qui roulent-boulent, bonne amie ; et chevelus
Des elfes sont venus de la forêt profonde
S’incliner devant toi pour te bailler un monde.
Je ne veux plus quitter ce parchemin des yeux…
Si je pouvais t’avoir avec moi dans les cieux…

*

20
Jardin des faunes

Ô Lidye, acceptez ces quelques roses jaunes
Que pour vous je cueillis dans le jardin des faunes
Où pleurait une nymphe au pied d’un marronnier
Car son Panite ingrat voulait la renier :
Ses larmes en tombant dans l’herbe avec sa marche
Faisaient croître des lys et, passant sous une arche,
Elle devint glycine éclatante aux rameaux
Rouges comme la vigne et les sombres ormeaux
De l’automne…

                           Ô Lidye, aimez comme ces roses
La brise qui répand le pollen sur les choses,
Leurs délicats parfums dans les cœurs affligés.
Les blessures d’amour, les mépris infligés
Par les belles qui vont sans penser que leurs charmes
Inondent les chemins de rivières de larmes,
Tel est le conte ému qu’éveille ce bouquet
Cueilli dans l’épaisseur du plus profond bosquet
Quand riait la syrinx moquant ma solitude,
Mon cœur plein de soupirs et plein d’incertitude…

Je rêvai qu’un sourire à vos lèvres monté
M’ouvrait les portes d’or d’un palais enchanté…

*

21
Le dragon à la rose

Ô Lidye, acceptez de moi ces roses jaunes !
Placez-les dans de l’eau, sentez-en le parfum :
Vous entendrez couler, dans la flûte des faunes,
Un ruisseau volubile emmi l’ample nerprun.

Vos yeux illuminés de chatte, dans l’ivoire
D’un songe au crépuscule étincelleront verts,
Verts en la toison rousse iridescente et noire,
Métal de scarabée – ô vos yeux grands ouverts !

M’aimantez-vous, Lidye, à qui j’offre des roses
Pour m’avoir envoûté de sourires si bleus ?
Ô ne déclinez pas, de grâce, mes névroses
Sans un baiser, qui pleure avec moi dans les cieux !

Un baiser triste et long, long comme une rivière,
Long comme un parchemin, comme un chemin planté
De charmes, un baiser de volcan aurifère,
Un baiser dans la nuit de mon château hanté !

Hanté par tout un cirque étonnant de clowns pâles.
Un baiser d’amour jaune et la clef d’un trésor
De pirate caché dans une île aux pétales,
Et pour bain sur ta peau toutes ces pièces d’or !

Je te place, arc-en-ciel de lune, apothéose,
En un cristal magique où tangue, distendu,
Un dragon dans sa gueule apportant une rose
De toutes les couleurs du paradis perdu !

*

22
Revenant

Quand je mourrai, Lidye, amoureux sans espoir,
Moi qui vis à vos pieds, moi qui suis idolâtre,
Je ne pourrai quitter la terre, et dans le noir
J’infesterai vos nuits, fumerolle verdâtre.

Minet, dans la chambrette, affolé grondera
Quand mon pâle ectoplasme effrayant, en silence,
Agrégé lentement se réchafaudera ;
Il fuira sous le lit ma lugubre présence.

Et vous verrez alors mon fantôme flotter
Sur place comme un feu fétide de tourbière.
D’un coup vous redressant, vous que je viens hanter,
Le froid vous saisira devant cette lumière.

Vous vous rappellerez le poème angoissant
Qui vous avait trahi la noirceur de mon âme
Et ne saurez que dire au squelette glaçant
Qui sans espoir voulut que vous fussiez sa femme.

*

23
Roses jaunes

Lidye, en ce bouquet de roses printanières
Jaunes – ce sont, je sais, celles que tu préfères –,
Regarde l’arc-en-ciel de mes larmes monter
Vers le ciel où je veux avec moi t’emporter
Pour enlacer ton corps léger comme un nuage
Et te donner mon cœur lourd de soupirs et sage,
Dénouer tes cheveux roux d’ambre et de clarté
Aux parfums de halliers profonds, à la beauté
De cuivre étincelant de bouclier antique
Et, tombant en cascade auburn, en dalmatique
D’enchanteresse parthe habitant les ajoncs
Pleins d’étoiles, d’oiseaux moirés tels que plongeons,
Sarcelles et colverts, canards branchus, tadornes,
Et de taureaux pointant vers la lune leurs cornes
En meuglant outragés par les cris dans le ciel
Des vanneaux migrateurs vers les pays de miel
Et de lait sillonnant les brumeux crépuscules.
Dans l’onde un Waasensteffl amoureux fait des bulles :
Il a vu tes grands yeux dans le miroir de l’eau
Et pleure car il sait qu’il n’est pas assez beau
Pour que tu viennes vivre avec lui dans le sable
Au fond du fleuve glauque, et qu’il n’est point capable
Non plus de t’entraîner de force dans son trou
Plein d’algues ; et transi d’amour, il devient fou…
Si tu n’as point pitié de cette créature
Infortunée, au moins que ta noble nature
Ne reste point de glace en voyant un bouquet
De roses citron : viens, siège à notre banquet !

*

24
Roses blanches

Ô Lidye, acceptez de moi ces roses blanches !
Ô si vous préférez la teinte vermillon,
Je verserai mon sang en chaudes avalanches
Sur le bouquet que boit un heureux papillon.

Pour vous je viderai de leur sève mes veines,
Pour vous dont les cheveux sont des flammes d’airain,
Les yeux des diamants de volcan dans leurs gaines,
Je viderai ces poings de leur sang saphirin.

Vous convoitez les fleurs aux coupes de topaze
Qui donnent à vos yeux des reflets smaragdins
De panthère, la nuit, aux bois de chrysoprase,
Des éclairs d’œil de tigre aux immenses dédains.

Acceptez ce bouquet candide et vos prunelles
En s’opalisant d’eaux souterraines luiront
Comme un glacier caché de macles éternelles
Où gît le corps des dieux qui demain renaîtront.

*

25
La rose noire

Ô Lidye, acceptez cette rose, elle est noire
Car je suis un vampire exhumé du tombeau
Et pour ma soif d’amour il n’est rien de plus beau
Que votre cou si long et blanc au pur ivoire.

Quand mes crocs effilés y perceront deux trous,
Vous serez en mes bras une amante pâmée,
Je boirai votre sang de blonde parfumée,
Votre âme trouvera ce long baiser si doux.

Puis se lisèreront vos yeux perle d’un cerne,
Votre bouche prendra le pigment violet
Des voluptés d’onyx et le goût aigrelet
Des sucs ferrugineux dans l’ambrosie interne.

J’immortalise ainsi notre amour, tout est noir
Et vous me presserez contre vous, ténébreuse
Ainsi qu’au bord du Styx une rose lépreuse,
En goûtant les beautés blêmes du désespoir.

*

26
Roses prune

Ô Lidye, acceptez de moi ces roses prune
Car je suis un vampire exhumé du tombeau
Et je veux contempler votre corps au flambeau
En sa nudité vierge et brûlante de lune.

Que rien ne couvre plus cet ivoire veiné
De bleu cobalt et blanc marbre de sépulture
Que le sang rouge et chaud pulsé sous la texture
Irrigue et rend, au feu du brandon, satiné.

Mon sourire devant ces formes floconneuses
Trahit mon appétit délirant de nectar.
Oui, je veux vous vider de tout le coaltar
Qui comble, magma lourd, vos failles caverneuses !

Que j’aime ce volcan : votre beauté qui bout !
Tendez ce cou d’albâtre, ô fulve néréide,
Tendez aux crocs sanglants la blême chrysalide
De ce corps convulsé qui me doit donner tout !

*

27
Roses sarcelle

Ô Lidye, acceptez quelques roses sarcelle
Car je suis un vampire exhumé du tombeau.
Mon âme est noire comme une aile de corbeau,
Et ma denture blanche, éclatante étincelle.

Vous dites ne pouvoir m’aimer car je suis mort
Mais cette mort, Lidye, est pourtant bien vivante
Et j’aime les cheveux de flamme que je chante,
Et j’aime vos yeux paon qui m’ont jeté leur sort.

Dénudez-vous, j’ai froid ! ou dans la chambre mauve
Où vous rêvez le soir penchée au fenestron
Vous sentirez passer un souffle d’aquilon
Et j’entrerai soudain, volante souris-chauve !

Alors je glisserai sur mes griffes vers vous,
Mes yeux vous darderont de flammes phosphoriques…
Vous pousserez des cris de canette hystériques
Quand je me suspendrai dans votre chanvre roux !

*

28
Roses puce

Ô Lidye, acceptez de moi ces roses puce,
Couleur de sang séché : leur capiteux parfum
Évoque un souvenir de vampire qui suce
La vie ardente au cou, potion rouge-brun.

Et vous défaillirez, yeux charbonnés de cernes !
Vous courez la forêt dans une épaisse nuit
Au milieu d’un sabbat de citrouilles-lanternes
Qui jacassent, gueulant, crécellent, font du bruit.

J’ai vu les saules morts, suintants du marécage
Sur vos galops étendre un lacis de doigts gourds,
Et l’assassiné vert dont l’épave surnage
Tenter de vous séduire avec des couplets sourds.

Alors je vous ouvris, délecté de ma proie,
Et déchirai le drap vous cachant, noir onyx.
Cependant, vous gardiez dans les plis de la soie,
Pour que nous explosions tous deux, un crucifix.

*

29
Roses citron

Acceptez un bouquet de ces roses citron,
Car c’est votre couleur, je le sais, préférée !
Et moi je ne suis pas richissime baron,
Mon âme est cependant par vos yeux sidérée.

Ô Lidye, acceptez ces roses, on dirait
Des têtes de magots chinois décapitées !
J’ai dû chercher partout dans la ville, il paraît
Que la plupart du temps ces roses sont ratées :

Il y faut du soleil méditerranéen,
Du terreau frais, du vent, de l’eau bien minérale,
Cristalline, un travail, dit-on, herculéen.
La moindre mouche bleue est pour elles fatale,

Le moindre puceron tout poisseux, tout velu
Peut ruiner le teint, avarier la robe
De ces riantes fleurs du bonheur absolu
Promis au cœur fidèle, au cœur loyal et probe.

Je dus chercher longtemps et me suis endetté
En signant de mon sang un pacte avec le diable :
Il possède mon âme et mon éternité
Mais ces roses, Lidye, iront sur votre table.

*

30
Roses mimosa

Ô Lidye, acceptez ces roses mimosa
Car c’est votre couleur, je le sais, préférée.
Je suis allé cueillir cette gousse dorée
Dans une forêt sombre au cœur bleu d’Ibiza.

Puis je pris l’avion de Mayorque à Sarcelles.
Hélas, un enchanteur funeste avait caché
Dans ces fleurs un serpent qui, tout effarouché
Par le bruit de l’engin, mordit trois demoiselles.

Si bien que la police en plein aéroport
Voulut me séquestrer et confisquer ma gousse,
Mais elle avait poussé sur une étrange mousse
Et pour la retenir il faut aimer bien fort.

Les fligolos, marris par l’inouï prodige
De roses mimosa qui ne se laissaient choir
Dans leurs bras pollués, perdirent tout espoir
De saisie : « Elles sont pour une autre ! », leur dis-je.

Cette autre est vous, Lidye, ange venu du ciel
Et dont je vis un jour le pied par aventure.
Depuis lors je n’ai pu refermer la blessure :
Je saigne mais pour vous, et c’est l’essentiel.

*

31
Roses topaze

Ô Lidye, acceptez ces sept roses topaze
Car c’est pour vous, je sais, la plus belle couleur.
En plaçant dans de l’eau cette blonde splendeur,
Vous goûterez, dit-on, de purs moments d’extase !

Je suis allé chercher ce bouquet merveilleux
Dans un jardin magique où vivent des vipères
Volantes dont les nids stridulants et prospères
Regorgent de joyaux, de trésors fabuleux.

Pour enlever ces fleurs, d’abord il faut résoudre
L’énigme d’une sphinge aux ailes de corbeau :
La réponse correcte ouvre un ancien tombeau,
Une flamme sinon réduit l’intrus en poudre.

Dans le sépulcre attend un sarcophage d’or,
Dedans une momie avec ses bandelettes
Et tout autour un grand appareil de squelettes.
Il faut trouver la clef d’un long, long corridor.

Ce long boyau conduit vers un lac sous la terre
Au fond duquel se trouve un abîme immergé
Où réside un vieux poulpe affreux qui, dérangé,
S’enfuira, qu’il faut suivre au volcan solitaire.

Dans le volcan l’on plonge en s’éclairant de rocs
Phosphorescents ; au fond, au milieu de la lave
Et des vapeurs de soufre, on pénètre une cave
Qui sert de garde-robe aux géants oiseaux rocs.

Quand vient un volatile, il faut pour le séduire
Lui jouer un morceau de balalaïka ;
Alors on peut sur lui voler vers la Volga
Où pour être empereur nous attend un empire.

C’est là que grâce à mille éléphants a poussé
Un bouquet merveilleux de sept roses topaze.
Les voici.

     Quoi, Lidye ! est-ce vrai ? Votre vase,
Quelqu’un en mon absence est venu, l’a brisé ?

*

32
Roses parme

Ô Lidye, acceptez de moi ces roses parme,
Ce mélange de rose et bleu comme vos chairs,
Ces calices mousseux et comme vos yeux clairs
Qui veulent s’épancher baumes sur votre charme.

Qu’elles vont bien avec le blond vénitien
De votre chevelure opulente, onduleuse,
Qui dans une légende ossète fabuleuse
Servirait de tapis volant, qu’elles vont bien !

Si vous m’aimez un peu, vertueuse Lidye,
Laissez-moi vous jouer un air de bandoura,
Cet instrument magique : advienne que pourra,
Qu’éveilleront les doux sons de ma mélodie ?

Lidye, on m’a parlé du vin d’une chanson
Quand, la corde pincée, une voix en ruthène
Loin du périphérique aboli nous entraîne
Dans les vastes forêts où vit Michka l’ourson !

*

33
Roses rubis

Humons à deux l’odeur de ces roses rubis,
Lidye, et nous serons transportés aux Moluques
Où vous me danserez, au milieu des eunuques,
Des pas voluptueux avec des bonds subits.

Vous me faites pâmer dans la danse du ventre
Lorsque je vois le lait épais de votre peau
Comme la mer au vent, un flamboyant drapeau,
Ondoyer, maelström dont rayonne le centre :

Une gemme de feu cache votre nombril
Et pulse dans la houle immense des remous
Avec les battements de coquillages mous
Sous le voile hyalin, éthéré vent d’avril.

Et ce voile est stellé de tant de papillotes
Par milliers clignotant, aveuglantes clartés,
Que je pousse des cris langoureux, hébétés,
En roulant sur les poufs blonds comme des carottes.

Vous dansez et je roule, et vous vous trémoussez
Et je roule si bien que j’en perds mes babouches
Et bave en suppliant que s’unissent nos bouches,
Je défaille, les poils du nez tout hérissés.

J’effeuille les rubis d’une touffe qui musque
Mes doigts et les répands fiévreux à pleine main
Sur le tapis moelleux où les ongles carmin
De vos doigts de pied font de moi ce gros mollusque.

*

34
Roses nankin

Humons à deux l’odeur de ces roses nankin,
Lidye, et nous serons portés par une jonque
Le long du fleuve jaune, ou dans un palanquin…
Ô je vois ton oreille éclatante de conque.

Et dans le ciel j’entends les oiseaux migrateurs
Qui, traversant le monde, éventail grandiose,
S’encouragent l’un l’autre en fendant les hauteurs.
C’est nankin que pour nous se doit vêtir la rose. –

…On dit que tu n’as plus ton vase en kaolin,
Qu’un jour il s’est brisé, l’eau s’en est répandue ;
Si c’est vrai, si n’est plus ce saxe zinzolin,
Je veux sur ce bouquet te voir toute étendue :

Sur mes roses nankin tu seras sans habits,
Tu seras blanche, nue et belle… Et tu regardes,
Leurs épines piquant dans ta chair, les rubis
De ton sang dessiner sur tes flancs des lézardes.

*

35
Roses corail

Respirons le parfum de ces roses corail,
Lidye, ô leur éclat est celui de vos lèvres.
Mains jointes je vous vois figure de vitrail,
Figure qu’ont voulu ciseler des orfèvres.

Comme la perle au fond de la mer vous brillez,
Invitant le plongeur dans la longue froidure
Où les coraux emmi le sable éparpillés
Ceignent le palanquin de votre diaprure.

Quand l’irisation de lune le retient
Trop longtemps, il blêmit, perdant son oxygène,
Il succombe un sourire aux lèvres et devient
Une épave où chérit ses œufs bleus la murène.

Mais avançant la main sans attendre plus long,
Il s’enlève avec vous vers l’air et la lumière.
C’est comme, dans le gouffre indistinct et profond,
Dans l’abîme insondable, un vol de montgolfière.

*

36
Roses zinzolin

Ô Lidye, acceptez ces roses zinzolin
D’un cœur que tout afflige à présent, solitaire
Et malade, trop près, en son asile austère,
Encore de ce monde inepte à son déclin.

Ces roses ont poussé sur un mont, dans la neige,
Et si vous les touchez, vous sentirez le froid
D’une occulte splendeur qui toujours seule croît
Et dont éclôt en vain le triste sortilège.

Depuis longtemps je vis enveloppé de nuit,
Et si je rêve encore à votre beauté fauve,
Si je la vois danser au crépuscule mauve,
Je suis trop près d’un monde abject qui se détruit

Pour goûter de ce rêve inouï la tendresse,
M’abandonner en paix à son embrassement,
Mais aussi bien trop loin de tout ce remuement
Pour espérer ce dont la carence me blesse.

Tout doit finir un jour, elle revient au port,
L’âme dans son désert, sur la glace engourdie.
Comme je n’attends plus vos caresses, Lidye,
Oui, comme je n’attends plus rien, j’attends la mort !

*

37
Roses brou de noix

Ô Lidye, acceptez ces roses brou de noix.
Je ne fus pas toujours un sombre misanthrope :
Dans le temps je savais faire entendre ma voix,
Ma peau ne m’était pas si fragile enveloppe.

J’ignore quelle étoile a guidé mon chemin
Dans la plus hermétique et morne solitude,
Où malgré moi j’éprouve envers le genre humain
Un dégoût véhément, et tant de lassitude.

De mauvais choix fatals m’ont privé des moyens
D’être moi-même avec autrui, je porte un masque
Et ne sais même plus qui je suis, ni les biens
Que pouvait espérer ma nature fantasque.

Et quand je ne demande à ce monde bourreau
Que la paix, un asile à ma peine muette,
Atrocement il rit et me montre un tombeau.
C’est là que finira cette errance inquiète.

Une course sans but au fond d’une prison,
Ô le sépulcre en est la seule délivrance !
Voilà tout ce qui s’offre à ma vaine raison :
Le terme de nos jours, terme de la souffrance.

*

38
Roses chartreuse

Aspirons le parfum de ces roses chartreuse,
Lidye, et que j’oublie ainsi le cauchemar
De vivre en ce bas monde, et que saoul de nectar
Je puisse imaginer vous rendre plus heureuse.

Était-ce d’un penseur, d’un héros, ou d’un roi ?
Je ne sais plus de quoi je crus avoir l’étoffe.
La vie est un désastre, est une catastrophe,
Et le pire de tout : vous vous moquez de moi.

Quelle vertu gravée avec vos tatouages
Sur votre peau de neige oppose sa froideur
À mon ultime espoir, infime, de bonheur,
Quand je n’espérais plus qu’en ces derniers mirages ?

Quand je vous avais crue encline à mon désir,
Le capiteux bouquet de ces roses chartreuse
Vous devait occulter ma main cadavéreuse,
Un sourire fané qui commence à moisir…

*

39
Roses sang de bœuf

Ô Lidye, acceptez ces roses sang de bœuf.
Quand je vous vis un jour assise – en Italie –
Sur un banc, je connus qu’à nouveau la folie
Me prenait, que c’était un grand amour tout neuf !

Longues jambes ! j’aurais été votre carpette
Si vous l’aviez voulu, votre tapis de chair,
Un tapis rouge sang parallèle à la mer
Sur un Lido de fleurs, un sable de Croisette.

Lunettes d’obsidienne et ceinturon en or,
Pour vous j’aurais été le Lido de Lidye !
Les palmiers d’un Plaza, sa piscine ébaudie,
L’arène où j’aurais mis mes bas de matador,

Mon habit de lumière, étincelles et flammes,
Avec la muleta, le cul jacaranda,
Le bonnet de Mickey : je hais la corrida
Mais ne sais bien comment sans cela plaire aux femmes.

Acceptez ce bouquet de triomphe galant,
De roses couleur sang fumant de Minotaure
Au Labyrinthe occis, des roses en pléthore
Vous disant mon amour sauvage, violent.

.

(iii)

.

40
Roses lophophore

Adieu, Lidye ! Assez de cette comédie.
Vous n’avez eu pour moi qu’un faible sentiment
Mâtiné d’intérêt, fourbe cupidement,
Et je ne veux plus rien de vous. Adieu, Lidye !

Adieu… Mais si c’était de ma part une erreur ?
Si j’interprétais mal quelque coïncidence
Qui ne devait avoir aucune conséquence ?
Si vraiment j’occupais vos pensers, votre cœur ?

Non, comment ne pas voir dans vos façons étranges
Et dans cette froideur, vos refus répétés
Le témoignage sûr de vos duplicités ?
Elles ont présidé toujours à nos échanges !

Mais si je m’abusais… Mais non… Lidye, adieu !
Mais si… Je plongerais les mains dans cette amphore
Pour combler vos appas de roses lophophore
Qui près des yeux feraient un si beau camaïeu !

*

41
Roses céladon

Adieu, Lidye ! Assez de tous ces faux-semblants,
Depuis bien trop longtemps je vis d’une caresse
Qui ne procédait point d’un vrai fond de tendresse
Mais du fard qu’employaient vos comptes vigilants.

Ô troublé d’un espoir que vous saviez futile,
Je vous fis de grand cœur mille affabilités,
Chaque jour prévenant vos moindres volontés.
Si tout vous était bon, tout me fut inutile.

Du jour où je cessai, par quelque événement,
De vous servir ainsi de commode accessoire,
Vous me fîtes sortir et de votre mémoire
Et de l’humanité, cruelle, indignement.

Las ! tous ces jours bercés de fantasques chimères,
Où je me figurais de vous un autre don,
Sont un vase garni de roses céladon
Au parfum dissipé, sont des feuilles amères !

*

42
Rose aurore

Adieu, Lidye, assez : mes suppliques sont vaines.
Sitôt que je n’eus plus pour vous d’utilité,
Vous payâtes d’abus mon assiduité
Et me poussez à rompre, enlacé dans vos chaînes.

Continuer serait augmenter mon tourment.
Quand on a comme vous de la délicatesse,
Montrer irréfléchie un peu de gentillesse,
C’était faire espérer ce que le cœur dément.

Si vous croyez, aussi, que vous fûtes sans faute,
Pour la civilité qu’affichaient nos rapports,
Et n’êtes responsable en rien de mes transports,
Il faut que de l’esprit cette erreur l’on vous ôte.

Car vous savez fort bien qu’à cause des appas
Qui sont vôtres, « merci » veut dire « mais encore ? »,
Que j’attendais de vous, comme une rose aurore,
Ce qu’il vous égayait de ne me donner pas.

*

43
Roses magenta

Adieu, Lidye ! Adieu, pour la dernière fois.
Votre masque est tombé, je vois la perfidie
Dont vous m’avez voulu circonvenir, Lidye.
Je vais me libérer de vos fers, de vos lois.

Adieu, m’entendez-vous ? La tempête vous montre
À quel point mon honneur fut par vous bafoué,
Sans respect, sans égards mon feu désavoué,
Et combien mon courroux s’enflamme en ce rencontre.

Pour la dernière fois, m’entendez-vous, je dis
Que vous n’entendrez plus jamais les témoignages
De mes préventions pour vos appas volages :
Plutôt la nuit sans vous que ce faux paradis !

Ah craignez les remords d’une âme pénitente
Quand vous vous souviendrez des roses magenta
Que ma main dans le parc aux faunes collecta :
Que vous serez de vous, Madame, mécontente !

*

44
Roses champagne

Adieu, Madame ! Assez, assez de rebuffades,
D’humiliations gratuites, de rebuts,
D’affronts, de camouflets et d’onéreux tributs
À des appas de marbre, à des glaçons maussades.

Assez de rabrouements à mon urbanité.
Puisque vous n’êtes point sensible à mon prestige,
Au monde je vous laisse emporter le vestige
De l’intérêt pour vous de ma capacité.

Je censure les jeux de la coquetterie
Qui s’oppose aux faveurs qu’il en devrait venir
Et ne sert d’aiguillon que pour gêner d’agir ;
Ce sont bien moins des jeux que fourbe et que rouerie.

Fi donc, Madame ! à moi, ce cruel traitement ?
Avec tout le respect, c’est battre la campagne,
Quand vous avez reçu de ces roses champagne
Par un homme du monde, épris si galamment.

*

45
Roses nacarat

Adieu, Madame ! ici prennent fin mes tourments,
Vous me donnez congé, je reprends ma franchise,
Et cette liberté n’en est pas moins exquise
Si je couvris mes fers de baisers véhéments.

Sans doute, les beaux jours de notre badinage
Paraissent aujourd’hui bien loin : depuis longtemps
Je ne reçois de vous que rebuts insultants,
La moindre privauté vous cause de l’outrage.

L’occasion toujours est bonne désormais
Pour me morigéner de la belle manière.
Je ne sais quelle mouche obstinément altière
De la sorte vous pique ; aussi n’en puis-je mais.

De façon à contrer ce diptère incommode
J’eusse aimé de sentir que mon lustre opérât.
Mais vous n’agréez point mes roses nacarat,
Vous piquant beaucoup d’être une belle à la mode.

*

46

« Je ne puis partager, Monsieur, vos sentiments. »
Eh quoi ! si vous pensez régimenter la chose,
À quoi bon discourir de mes seuls mouvements ?
Dites qu’à tout l’Amour votre décret s’oppose.

« Nous ne pouvons avoir d’autre relation,
Point d’autre absolument. » À l’absolu, je gage,
Jamais nul n’est tenu, mais mon intention
N’est guère de sortir des mœurs et de l’usage.

« Quand il vaut ce qu’il vaut, épargnez votre temps. »
Certes je vous sais gré de la sollicitude ;
L’homme de qualité, de précieux instants
Est prodigue : ôtez-vous de cette inquiétude.

Madame, tout ceci ne sont que des raisons,
Et mon amour n’a point pour ce fiduciaire
De traité permettant encaisse et livraisons.
Parlons du principal et non du secondaire.

.

3/
POÈMES POUR HÉCATE

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(i)

.

47

Nous sommes-nous si mal aimés ?
Ce triste amour de la jeunesse
Mord dans les rêves affamés
De mon avide sécheresse.

Si tout pouvait recommencer,
Je ne te ferais plus de peine ;
En gouaillant te renoncer,
C’était manie âpre, malsaine.

Si tu m’as bien aimé, j’ai mal,
Ô si mal de t’avoir meurtrie !
Que soit détruit cet anormal
Orgueil de ma sombre folie.

Quand tu m’as oublié, te voir
En l’impossible plénitude
D’un grand amour ! Mon désespoir
Te nomme dans la solitude.

Oublié mon mépris, tu vas
Dans la vie avec assurance ?
Je veux retourner dans tes bras,
Immobile dans la souffrance.

Cet amour frivole, imparfait,
C’est ma jeunesse et mon désastre.
Je t’implore, car tu m’as fait
Tragiquement te voir en astre…

Je fus celui qui part. Amer,
Chaque jour de mon existence,
Quand je pense à nous, est l’enfer
D’avoir méconnu ta puissance.

Ma jeunesse fut un gâchis,
Mon âge mûr une brimade.
De ton sein je ne m’affranchis
Jamais ! et tout me rend malade.

.

(ii)

.

48
Hécate

La tendresse reçut en toi son châtiment
Par le mépris d’un fou, devenu lycanthrope
Et qui hurle à la lune, aloubi, son tourment
Et sa rage, jusqu’à la stase et la syncope.

Te mépriser, ce fut un suicide brutal,
Un reniement pervers du destin, dans la chute,
Un empoisonnement du miracle total,
Ce fut un désaveu du rêve par la brute.

Par cette déchirure a coulé tout mon sang.
J’avançais sans le voir épandu sur la route,
Et plus je m’éloignais plus je devenais blanc,
Plus je m’éloigne encore et plus marcher me coûte.

Vaincu, je suis au bout de mon triste chemin.
Tout le mal que j’ai fait, gagnant la solitude,
En elle m’assassine : un jour sans lendemain
Pour moi se lève au bord du gouffre où je m’élude.

S’il faut que ma pensée, au moment de mourir,
Vers une forme humaine investisse l’espace,
Qu’elle te voie, Hécate, et clame mon désir
De revivre avec toi le temps que rien n’efface.

*

49
Hécate II

Hécate, as-tu connu l’amour qu’en moi peut-être
Tu croyais dans le temps avoir déjà trouvé ?
Si je pouvais mourir de façon à renaître,
Je voudrais te reprendre, en époux relevé :

Relevé par ta main de ma peine sans âge
Quand à tes pieds aimés je demande pardon,
Je n’irais plus chercher en vagabond volage
Au hasard des chemins le bonheur de ce don.

Je sais que tu ne vis rien d’autre que tes larmes
Mais, parti, je laissai ma vie entre tes mains.
Volage, j’avais tout car comblé de tes charmes.
En partant je laissai chez toi mes lendemains.

Je t’aimais, le sais-tu ? malgré mes railleries !
Mais tu le sais, Hécate, et tu me pardonnais
Dans ton cœur bon l’absinthe et les mesquineries.
Ton cœur si bon, si tendre et doux, je le connais…

Puisse un ange clément te dire que ma plume
Atteste le respect de notre souvenir.
Ton cœur bon a connu par le mien l’amertume
Sans raison… je t’aimais, et veux te revenir…

Ô si je le pouvais, si je savais la route
Pour à tes pieds enfin sans fard m’humilier,
Je le ferais, Hécate, et te donnerais toute
Mon âme qui ne peut ni ne veut t’oublier !

*

50
Hécate III

Quand j’étais si content, je partis sans raison…
Hécate, tes baisers avaient un goût de rose
Et j’en étais comblé… Quelle bien douce chose
Que d’être dans tes bras à la belle saison.

Sans raison je partis, sourd à tes pleurs d’amante.
Qu’allais-je donc chercher que tu ne donnais pas ?
Je l’ignore ! et l’asphalte ébranlé par mon pas
Se tait : qu’allais-je donc chercher dans la tourmente ?

Où me suis-je perdu, solitaire et glacé ?
Hécate, bonne amie à mon cœur toujours chère,
Montre-moi dans ces bois assombris la lumière,
Ne me laisse pas seul, par le froid terrassé !

J’ai peur, je suis perdu, comme un enfant qui pleure
Je ne sais où trouver du secours dans la nuit :
Montre-moi le chemin sablonneux qui conduit
Vers ta maison où flambe un bon âtre à cette heure !

Je ne sais où je vais, je vais choir dans un trou,
Dans des sables mouvants : que ta bonté me sauve !
À mes cheveux se prend un vol de souris-chauve,
Mon cœur bat la chamade et je cours comme un fou !

Hécate ! j’avais tout avec toi, je t’implore,
Rends-nous notre jeunesse avec un long baiser.
Je ne peux plus courir, je vais agoniser…
Tout ce que j’ai, prends-le, prends puisque je t’adore !

*

51
Hécate IV

Hécate, au bord du fleuve aux ondes scintillantes,
Dans le soir d’une ville onirique d’or blond,
Nous parlions poésie, en notre âge profond,
Et je t’improvisais des rimes bégayantes.

Mais surtout nous étions l’un contre l’autre, émus.
Mon cœur, si j’avais su ce que serait ma route,
Tu m’aurais vu pleurer, sans laisser une goutte,
Toute l’eau de mon corps et des viscères mus.

Si j’avais su qu’un jour ces moments de tendresse
Seraient dans ma pensée un paradis perdu,
Tandis que, les goûtant, j’y croyais voir mon dû,
Je me serais jeté dans les flots, de détresse.

Trop naïf et léger pour saisir que nos pas
Après nous fermeraient l’huis des châteaux magiques
Et que je m’avançais vers les déserts tragiques
Où l’amour, appelé, ne se retourne pas.

*

52
Hécate V

Hécate, mon amie adorable, ma mie,
Ma seule amie, écoute, écoute ma chanson.
Si tu ne réponds pas bientôt à mon frisson,
Je n’ai plus qu’à subir une lobotomie.

Si je m’en suis allé, c’est sans savoir pourquoi !
Sans savoir que le monde immense est une eau glauque,
Un marécage où rote un borborygme rauque,
Quand ta chambrette avait tout ce qu’il faut pour moi.

Ta chambre où l’on pouvait juste mettre une chaise.
(Sans doute devais-tu pâtir de tes voisins,
Le monde étant ce trou grouillant de rats malsains,
Mais je n’en ai rien su, tant j’étais à mon aise.)

Mais je m’en suis allé, confessant en ce jour,
Quelques lustres plus tard, effondré, que j’expie
Depuis lors cet abus abominable, impie.
Écoute, si tu peux, cette chanson d’amour.

La chanson que j’ai mis si longtemps à comprendre…
Si nous ne pouvons plus retrouver la candeur
De notre âge profond, sa délectable odeur,
Laisse-moi dans l’abîme éthéréen descendre.

Je ne chercherai plus ce que j’avais en toi.
Si la vie au-delà de tout retour possible
T’a corrompue, Hécate, étoile marcescible,
Reviens me délier de la commune loi :

Dans le sang de mon cœur je tremperai ma plume
Non pour chanter une ode à mon dernier moment
Mais pour devant tes yeux signer mon testament.
Je t’aimais mais le monde est un trou plein d’écume.

*

53
Hécate VI

Discussions sans fin et baisers et volutes,
Le monde autour de nous n’existait même plus.
Et baisers mais sans fin, cymbales, sistres, flûtes,
Et volutes ; le reste, additifs superflus.

Hécate, ô je pâlis en songeant à ma perte !
Je me méprise tant d’avoir abandonné
Le lilas de ta chambre à la fenêtre ouverte
Sur un monde onirique et pour toi seule né.

Sans savoir que j’allais rouler dans un abîme,
Je quittai la chambrette où Cythère éclatait,
Pour un désert sans nom ta lèvre magnanime,
Une forêt magique où l’oiseau bleu chantait.

Où vis-tu ? Que fais-tu ? Puis-je espérer encore
Te revoir ou faut-il que, sans direction,
J’avance sans trouver où se lève l’aurore ?
Et si tu n’en veux pas… quoi de ce million ?

*

54
Hécate VII

Si tu peux pardonner, Hécate, à ton ami,
Ne lui refuse pas cette miséricorde.
Si cet amour en toi fait vibrer une corde
Encore, ne dis pas ton cœur bon endormi.

Puis-je sans vanité croire à ta souvenance ?
Je veux me prosterner devant tous à tes pieds
Et baiser leur poussière, à mes jours inquiets
Donner rémission : que ce soit ta vengeance.

Le désert sillonné depuis ton oasis
Me laisse dans les yeux un larmoiement lugubre
Et dans la solitude égaré j’élucubre,
Mais j’ai gardé pour toi des tourmentes un lys.

Que l’eau de ta tendresse irrigue son calice,
Si tu peux pardonner à qui revient des morts.
Mais si tu n’en veux pas ou si j’ai trop de torts,
Conculque ce débris d’amour en ta justice !

*

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Hécate VIII

Depuis que je comprends tout ce que j’ai perdu,
Je ne suis qu’un fantôme affamé de ta bouche.
Je n’ai plus d’existence et plus rien ne me touche,
Des baisers dont j’ai faim et soif au sang mordu.

Puisque mon âme, Hécate, errant à ta recherche,
Ne connaît plus mon corps dépouillé de ton feu,
Conculque ma dépouille inepte, c’est mon vœu :
Sur ton épaule, noir, que mon pneuma se perche.

Ou que, si ton caprice a besoin d’un golem,
Je serve en ta maison, hagard, muet, aveugle,
Brute qui sous l’effet d’un frisson parfois meugle,
Quand sa chair réentend son lointain requiem.

Que je fonde et ruisselle à côté de ton âtre,
Forme qui fut humaine et perdit son esprit,
Ou qu’avec les objets que la nuit assombrit
Je joue un vague rôle en ton secret théâtre.

Mais si le talisman est brisé, n’attends pas
Que la lune rappelle à sa pallide ouate
Le loup que doit occire une balle adéquate :
Tire quand se feront reconnaître mes pas.

Depuis que j’ai compris l’inouï de ma perte,
Je ne vois plus les fleurs qu’avec un long frisson.
Les choses et les gens me crient à l’unisson
D’aller au diable avec cette blessure ouverte.

Mon bonheur demandait près de moi ta beauté.
Je ne sais quel venin m’a corrompu la moelle
Pour avoir fait pâlir dans le ciel une étoile
Qui prodiguait sa blanche et féerique clarté.

Quel désert fatidique et nuit de l’amertume
Que ce néant rempli d’un brûlant souvenir !
Si j’avais le chemin, je voudrais revenir
À ton si tendre amour, par-delà tant d’écume…

*

56
Hécate IX

Le dégoût de la vie après t’avoir aimée
Sans savoir à quel point et perdue en riant,
Hécate, est si profond que ma main désarmée
N’ose pas se lever sur l’attentat criant.

Je hais le monde entier pour une cicatrice
Sur ton cœur dont je suis responsable ; je hais
Le monde pour ma lâche et frivole avarice ;
Je hais tous les regards, imbéciles et laids.

Je ne veux plus marcher que dans les nuits désertes
Où geignent, parfois crient à faire peur des chats :
Le jour, dans l’avenue aux fenêtres ouvertes,
Je sais que chacun veut me couvrir de crachats.

*

57
Hécate X

Hécate, qui pourrait dire la nostalgie
Que j’ai des arcs-en-ciel de ta blanche magie ?

Et l’amertume en moi depuis, longtemps après,
D’un gâchis trop futile et triste, et les regrets ?

Quand je me reposais sur toi de ma faiblesse
Et prenais de la force en voyant ta tendresse,

Quand j’épanchais mon cœur en mots tendres ou fous,
Car l’avenir était un mystère pour nous

Et nous ne savions pas ce que serait la vie,
La colline des jours pas encore gravie,

Je voyais alors mal à quel point ton cœur bon,
Présent du ciel, était ma bénédiction.

Quel perfide serpent voulut cette infamie :
Me jeter loin de toi, loin de ma seule amie ?

Ai-je en moi ce principe infernal de tourment ?
Cherchai-je à me tuer en niant mon serment ?

Quoi m’a jeté transi dans cette solitude,
Quand j’avais devant moi l’huis de ta plénitude ?

Et ce silence noir qui dévore mes cris,
Ta voix en fera-t-elle un jour mille débris ?

Le printemps n’a pas eu de mes mains sa couronne,
Donne-moi d’encenser de myrrhe cet automne…

Si tu peux pardonner une âme au désespoir,
Veuille que mon adieu ne fût qu’un au revoir…

Hécate, du bonheur je n’ai nulle autre idée
Que celle qu’à ton cœur aimant j’ai demandée.

Je ne sais pas ce qu’est sans ta main le bonheur,
Je n’ai d’autre raison que t’aimer dans mon cœur.

*

58
Hécate XI

Dans le nectar des dieux avoir versé l’absinthe
Pour ces lèvres de rose exquises, de corail,
C’était l’œuvre d’un fou, d’une raison atteinte :
Je suis cet égaré, ce vil épouvantail.

D’autres souffrent la nuit de cauchemars horribles,
Quand ils dorment, mais moi c’est en me revoyant
Dévaster, sans égard pour ses bontés sensibles,
Notre amour que je tremble et fuis l’alp effrayant.

C’est la réalité qui me fige, me glace,
Qui me fait supplier la nuit par où sortir
D’un monde où je ne peux trouver la moindre place,
Banni pour ce méfait malgré mon repentir.

Hécate était la coupe oblongue, améthystine
Où le divin nectar d’opale étincelait,
La nymphée hiératique et chryséléphantine
Où la source des eaux lustrales ruisselait.

Et moi, dans ces clartés de cascades célestes,
Tel un empoisonneur funeste au sang rongé,
Je mélangeais les noirs ferments de traîtres pestes,
Remuais des venins de serpent enragé.

Que cherchais-je instillant ces basses alchimies ?
Quel doute affreux blessait mon âme de son fouet ?
Étais-je conculqué par d’immondes lamies ?
De quel démon pervers étais-je le jouet ?

Hécate aurait pu m’être un bouclier d’étoiles
Et nous serions montés sur l’Olympe, immortels.
Au lieu de quoi, la glu d’aranéennes toiles
Me livre aux crocs souillés et pestilentiels.

Et je ne sais comment me déboîter la tête
Pour mettre fin au sombre et sanglant châtiment,
Ah ! que la ténébreuse estrapade s’arrête.
Je suis maudit… Hécate, abrège mon tourment !

*

59
Hécate XII

Hécate, pour deux mots cruels je te pardonne.
Et pour m’avoir compris à moitié mais trop bien
– L’autre moitié pourtant était la seule bonne.
Je te pardonne tout : est-ce que ce n’est rien ?

Je te pardonne ainsi ta famille modeste
Qui me posait un cas de conscience aigu,
Car si l’amour est tout, qui peut goûter le reste
Et s’en prive, son sort est, dit-on, ambigu.

Je te pardonne aussi de t’être consolée
Sans attendre un peu plus d’autres abaissements,
Qui m’auraient fait savoir que ton âme accablée
Serait toujours à moi, même dans les tourments.

Je te pardonne enfin d’avoir cru mes manèges,
Car j’étais moins méchant que fou, mais à lier.
Je te pardonne tout car tes roses, tes neiges,
Tes satins, tes velours me font tout oublier.

*

60
Hécate XIII

Hécate, le bilan d’une vie après toi :
Néant, désert, l’abîme aux profondeurs glacées,
Lamentable plongeon sans comment ni pourquoi,
Dérive lotophage, amertumes brassées.

Car je laissai plié sur la table de nuit
De ta chambrette un nerf vital tiré du coude
Dans lequel je posai, me retournant sans bruit,
Le fil bleu qui, rompu, jamais ne se ressoude.

Et surtout mon dernier coup d’œil fut, par hasard,
Pour le verre de sang à moitié plein ou vide
– Je ne sais toujours pas – qui noya mon regard,
Posé comme une horloge au bord du gouffre acide.

Et puis mon dernier mot, en main le combiné
Du téléphone et toi quelque part endormie
Dans l’ailleurs, d’une voix de menteur étonné
Ce fut pour dire « Allô » dans la glace ennemie.

Et si je me souviens, si je me souviens bien,
Je t’écrivis pourquoi je devais sans attendre
Prendre un bus vers la fin du monde, dans le rien.
J’écrivis tout cela sur le mur jaune tendre.

C’est pourquoi j’oubliai, comme en un cauchemar,
Mes chaussures, sorti sans voir que mes chaussettes
Étaient trop jade, en plus, pour monter dans un car,
Et je ne trouvais pas non plus mes cigarettes.

Pas plus que je ne vis la moindre station.
Alors je retournai chez moi ; depuis ce triste
Et fatal terminus, je fis soumission
Au marais désolé dont je suis un lampiste.

*

61
Hécate XIV

Hécate, dans la nuit que la lune irisait
Par son ruissellement de glace étincelante,
Un sylphe sur les lys que d’or il arrosait
Voletait près de nous en notre marche lente.

Je te montrais là-bas un immense escalier
Au bout du fleuve, après un ultime méandre.
Cet escalier aux cieux d’astres, pour oublier
Les maux, montait vers où l’on ne peut plus descendre.

Tu frissonnas, pourtant ce fut notre bonheur
Que dans le ciel brillant et noir nous regardâmes,
Les portes d’un château plus haut que la grandeur
Où nous serions entrés pour y sceller nos âmes.

Je vis dans ton œil bleu des reflets d’eaux du Styx
Quand tu me le plongeas au miroir de ta grâce,
Et mon âme battit des ailes de phénix
Tombé dans la prison de nos cœurs, mer de glace.

Je comprenais hélas que ton amour vivant
Dans le tourment suivait, résigné, comme une ombre
Mes pas éthéréens, sans sourire, et le vent
Dans les feuilles du saule, et des peines sans nombre.

Amour, t’ai-je jamais, blême chauve-souris,
Fait sourire ? ai-je vu sourire ton visage ?
Un voile est sur mes yeux, épais, mais tu souris
Comme moi sous la peau, mutique cartilage !

*

62
Hécate XV

Je ne me souviens pas de ton sourire, Hécate !
Comme si j’en avais perdu le droit depuis
Qu’en passant mon chemin je tombai dans le puits
Que m’est la vie, obscure et vide et scélérate.

Ou comme si jamais tu ne m’avais souri
Car je fus ton supplice et non ton sigisbée :
Un serpent hypnotique à la voix enrobée
Avec qui tu marchais sur un humus pourri,

Et dont tu te vengeas en prenant cet air grave
Que déposait l’affront indigne sur tes traits,
Ne comprenant pourquoi tes multiples attraits
S’attiraient l’avanie et non respect suave.

Si je veux méditer sur cela maintenant,
Je vois bien que, frivole, inepte, sans largesse,
J’étais séduit ailleurs, par la vaine richesse,
Qui dans le bran roula mon habit de manant.

Pourrais-je jamais dire à ta douceur blessée
Que je te traitai mieux que l’on ne me traita ?
Mais si quelqu’un jamais pour mon âme compta,
C’est toi, ma sœur, ma chère amoureuse offensée.

*

63
Hécate XVI

Hécate, savais-tu que je serais émir,
Oui, l’émir Abdoullah, le justicier suprême ?
Que vaut-il mieux, ce mot suave « Je vous aime »,
L’entendre d’un mogol ou d’un maigre fakir ?

Un fou t’a délaissée, un prince te rappelle !
Laisse parler ton cœur dont je sais qu’il est bon !
Allah t’a tout donné pour m’en faire le don !
Allah n’a pas voulu pour rien que tu sois belle !

Allah créa le ciel, la terre et ta beauté !
Donne-moi le bonheur de baiser la poussière
De tes pieds en émir tout-puissant, ô par terre
Devant toi : me voici, pour cette volupté !

Volupté de payer ton bonheur de ce monde,
Que je tiens dans la main comme un diamant brut,
Pour ton bonheur privé dont ce monde est le but,
Et que je fais tailler en piété profonde.

As-tu pleuré ? C’est bon, le sel blanc d’un cœur pur !
Tu boiras désormais des jus ambrosiaques,
Des nectars enivrants, sucs paradisiaques
Qui sont halal car c’est mon amour sous l’azur.

Je te jure à genoux que tombera ma tête
Sous l’alfange céleste aussitôt si me prend
La folie à nouveau de fuir : Allah est grand !
Allah est grand ! Allah est grand ! Es-tu fin prête ?

Documents. « Panameñismo » : Arnulfo Arias et le panaméisme dans les années 30-40

La principale force politique panaméenne à avoir été éclaboussée par le scandale des Panama Papers en 2016 fut le Parti panaméiste (Partido panameñista), vieux parti panaméen qui, soutenant le pouvoir d’Arnulfo Arias Madrid, fut la formation politique qui dota le Panama de sa première Constitution d’État souverain, en 1941, le Panama ayant été jusqu’alors un protectorat des États-Unis.

La doctrine panaméiste est (ou était, car le scandale des Panama Papers trahit une corruption de ses hommes et de ses principes) un nationalisme anti-impérialiste réclamant une véritable souveraineté pour ce pays détaché de la Colombie en 1903 par des manœuvres états-uniennes visant au contrôle sur le canal de Panama : il était en effet plus simple pour les États-Unis de contrôler le canal quand l’entité politique avec laquelle ils devaient compter pour cela était non plus la Colombie mais un démembrement, une fraction de celle-ci.

Arnulfo Arias Madrid (1901-1988) entra en politique au sein d’une organisation connue sous le nom d’Action communale (Acción Comunal), fondée en 1923 et que le premier texte que nous avons traduit ci-dessous présente à grands traits. Il s’agissait d’une organisation inspirée du fascisme européen, comme son imagerie le démontre assez (cf. photo ci-dessous). Le coup d’État conduit par cette organisation en 1931 conduisit Harmodio Arias Madrid, le frère d’Arnulfo, au pouvoir. Arnulfo fut quant à lui trois fois Président du Panama, à la suite d’élections : (1) d’octobre 1940 à octobre 1941, date où il fut renversé par un coup d’État militaire téléguidé par les États-Unis, (2) de novembre 1949 à mai 1951, à nouveau chassé du pouvoir, cette fois par des émeutes déclenchant un vote du Parlement, et (3) du 1er octobre au 11 octobre 1968, renversé à peine élu par un coup d’État militaire conduit par le général Omar Torrijos. Il participa de nouveau à l’élection présidentielle en 1984 mais l’armée faussa les résultats de cette élection pour faire élire son opposant. On a rarement vu, que ce soit en Amérique latine ou ailleurs, un homme politique aussi plébiscité par les urnes et aussi empêché de gouverner qu’Arnulfo Arias.

Pour introduire le public français et francophone à l’idéologie du panaméisme, nous avons traduit de l’espagnol trois textes. Le premier (I) est celui qui insiste le plus sur le fascisme d’Arnulfo Arias, avec des approximations que nous soulignerons. Le texte est tiré de la littérature du mouvement nord-américain de Lyndon LaRouche, représenté en France par le haut-fonctionnaire Jacques Cheminade. Le texte que nous avons traduit ressemble, s’agissant du cadre interprétatif, à une resucée des thèses de Ludendorff en leur temps sur les puissances supra-étatiques, dont les sociétés secrètes, le mouvement d’Action communale panaméen, embryon du Parti panaméiste, étant décrit comme un appendice de l’Ordre de la Rose-Croix, lequel semble être pour le mouvement auquel appartient Cheminade une sorte de fil rouge dans l’histoire du national-socialisme hitlérien. Par ailleurs, l’auteur de ce texte prend pour argent comptant des rapports des services de renseignement états-uniens, ce qui signifie qu’il ne s’agit nullement d’un travail d’historien : en s’appuyant sur ce seul genre de sources, dont au prétexte qu’elles sont déclassifiées on peut facilement penser qu’elles font enfin la lumière sur des faits méconnus, en réalité c’est la même chose que si l’on prenait pour fin mot d’une affaire judiciaire des rapports de police en ignorant tout jugement par une cour. Encore une fois, les historiens sérieux ne commettent pas cette erreur, mais des militants politiques ne sont pas toujours aussi regardants. Même dans les régimes démocratiques, et même en temps de paix, il arrive que ces services jouent un rôle malsain de police politique au service des gouvernements en place. Nous soulignerons les points contestables dans ce texte.

Le second texte (II) est quant à lui tiré de la littérature panaméiste elle-même. Elle confirme de manière euphémistique la présentation générale du I quant aux influences du fascisme européen sur la doctrine panaméiste, tout en apportant d’autres éléments sur la constitution d’un parti de masse dans le cadre des institutions démocratiques du pays.

Enfin, nous donnons en Complément des extraits de la Constitution panaméiste de 1941.

Pour conclure cette introduction, un mot du terme panaméisme. Le mot espagnol est panameñismo, forgé à partir de l’adjectif panameño. Une traduction correcte consiste donc à prendre l’adjectif français « panaméen » pour appliquer le même traitement, ce qui donne « panaméisme ». Le terme « panamisme » que certains emploient, par exemple le Wikipédia français, est pauvre : si Arnulfo Arias l’avait voulu, il aurait appelé son parti « Partido panamista » mais il l’a appelé « Partido panameñista ».

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Photo : L’emblème d’Action communale figurait sur la page de titre de l’organe de presse du mouvement, comme on le voit sur cette photo. Ce symbole complexe comporte un faisceau lictorial comme dans le fascisme, et même deux, un grand et un petit, le petit ayant les lettres A au-dessus et C en-dessous (ce qui ne se laisse pas déchiffrer par le profane que nous sommes), une croix gammée, un livre ouvert surmonté d’une dague, qui évoque sans aucun doute les rites initiatiques décrits ci-dessous en I, et d’autres choses encore, dont une devise, « Veritas imperabit orbi panamensi », « la vérité dirigera le monde panaméen ». (Source photo : El Digital Panamá)

Les notes entre crochets [ ] dans le texte sont de nous. Des commentaires numérotés font également suite aux traductions.

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Plan

I/ Les éléments empruntés au fascisme dans la doctrine d’Arnulfo Arias

II/ Un fascisme démocratique ?

III/ Complément : La Constitution panaméenne de 1941 : Constitution panaméiste, la première véritable Constitution du Panama en tant qu’État souverain

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I/ Les éléments empruntés au fascisme dans la doctrine d’Arnulfo Arias

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Traduction :

En 1931, le Dr. Arnulfo Arias Madrid prit la tête d’un coup d’État contre le Président Florencio Arosemena, au cours duquel furent assassinés plusieurs membres de la Garde présidentielle du Palacio de las Garzas [siège de la Présidence de la République], et qui imposa comme Président Harmodio Arias Madrid, le propre frère d’Arnulfo Arias Madrid. L’organisation à la tête du coup d’État était le Mouvement d’action communale, une organisation secrète et clandestine de tendance nationaliste, fondée en 1923. De nombreux membres de l’organisation entrèrent dans les équipes du nouveau gouvernement.

Le Mouvement d’action communale était une organisation secrète dotée de rites d’initiation, comme l’a expliqué en 1964 l’un de ses membres, Víctor Florencio Goytía : « Après le serment de rigueur et la signature avec le sang, scellée dans un livre noir, au terme d’une cérémonie mystique, les membres étaient organisés en escadrons de combat ; les membres initiés d’Action communale utilisaient des capuches blanches, et les chefs des capuches noires1, qui permettaient seulement de voir les yeux ; ils avaient en outre un salut spécial, avec les mains croisées, pour reconnaître plus facilement un membre de la communauté. »

Le Mouvement d’action communale était organisé en escadrons paramilitaires en uniforme, adoptant la symbologie fasciste, avec un emblème qui incluait le svastika2, les faisceaux, une dague et un livre ouvert [voyez photo ci-dessus]. Une telle affirmation n’a pas de quoi étonner, car le Dr. Arnulfo Arias Madrid avait découvert et pratiqué l’occultisme durant son séjour de spécialisation médicale en Europe en 1925. Il entra en contact avec la société des Polaires qui avait des liens avec la société Thulé [Thule-Gesellschaft] en Allemagne, dont étaient membres le professeur Karl Haushofer, Rudolf Hess, Alfred Rosenberg et Adolf Hitler lui-même. Peu après l’arrivée au pouvoir d’Harmodio Arias Madrid, son frère Arnulfo Arias Madrid fut nommé ambassadeur du Panama en Italie, pendant le gouvernement fasciste de Benito Mussolini3, puis en France, de 1936 à 1939, où le Dr. Arnulfo Arias Madrid fut initié personnellement dans la société rosicrucienne, à laquelle il resta lié toute sa vie, de même qu’un grand nombre de ses partisans au Panama, comme nombre d’autres hommes de gouvernement liés au Troisième Reich allemand.

Le Mouvement d’action communale finit par se dissoudre, ses membres en venant à constituer diverses forces politiques, mais à la fin de la décennie 1930 la majorité d’entre eux se réunirent dans le parti fondé par Arnulfo Arias Madrid et qui allait le porter au pouvoir en 1940, le Parti national révolutionnaire (Partido Nacional Revolucionario), renommé par la suite adopterait Parti panaméiste (de tendance droitière et nationale-populiste), copiant le modèle de structure politique du NSDAP allemand.

En 1937, comme ambassadeur du Panama dans l’Italie de Mussolini [voyez note 3], Arnulfo Arias rencontra Adolf Hitler, Herman Goering, Adolf Himmler, Joseph Goebbels et d’autres dirigeants nazis, selon des rapports déclassifiés des Archives nationales du FBI nord-américain : « … il devint un nazi convaincu, corps et âme, et à son retour au Panama créa un parti politique nazi, le Parti national révolutionnaire ; en 1940, en tant que Président, Arias ordonna la création d’un escadron militaire de haut niveau dont l’entraînement fut confié au nazi guatémaltèque Fernando Gómez Ayau, qui travaillait sous l’autorité directe de l’ambassadeur d’Hitler au Panama, Hans von Winter, lequel les conseillait dans la formation d’une police secrète appelée la GUSIPA, la Garde silencieuse panaméenne (Guardia Silenciosa Panameña). »

Arnulfo Arias s’entoura de sympathisants nazis parmi ses amis intimes, ses partisans politiques et ses ministres, parmi lesquels Manuel María Valdéz (proche collaborateur politique d’Arias), José Ehrman (secrétaire d’Arias quand celui-ci était ambassadeur à Paris), Cristóbal Rodríguez (secrétaire général de la Présidence d’Arias), Antonio Isaza Aguilera (secrétaire privé d’Arias), le colonel Olmedo Fabrega (doyen et chef des escortes d’Arias durant sa présidence), le lieutenant-colonel Luis Carlos Díaz Duque (chef de la Garde présidentielle durant sa présidence), Julio Heurtematte (qui s’associa à Arias pour créer la société d’importation de voitures allemandes et japonaises Heurtematte & Arias), le capitaine Nicolás Ardito Barletta (chef de la Gusipa, coreligionnaire d’Arias dans la société rosicrucienne et ex-maire de la ville de Panama pour le parti d’Arias ; c’était en outre le père du Dr. Nicolás Ardito Barletta, un adversaire politique d’Arias qui lui disputa la Présidence en 1984, se faisant élire à une marge étroite – sous l’accusation de fraude électorale soulevée par Arias – en tant que représentant du Parti révolutionnaire démocratique, fondé par le général et révolutionnaire charismatique Omar Torrijos, qui avait renversé Arias en 1968).

Au cours de sa carrière politique initiale, Arnulfo Arias Madrid entendit « purifier » le Panama des « races inférieures ». En tant que ministre de la santé en 1933, dans le gouvernement de son frère Harmodio, il proposa une législation sanitaire pour la stérilisation des Noirs d’ascendance antillaise4, ainsi que l’application de l’euthanasie aux personnes âgées. Cette législation fut à l’époque rejetée par l’Assemblée nationale mais fut appliquée pendant le gouvernement d’Arnulfo Arias en 1940, à l’hôpital Santo Tomás de la ville de Panama.

De même, dans la nouvelle Constitution qu’imposa Arnulfo Arias Madrid en 1940, se trouvaient un article définissant comme « races interdites d’immigration les Afro-antillais, Chinois, Japonais, Hindoustanis et Juifs », ainsi qu’un article disposant que « les commerces de détail ne peuvent être gérés que par des Panaméens de naissance ». Un mémorandum du Département d’État nord-américain, produit juste avant le renversement d’Arias en 1941 – renversement promu par les États-Unis en raison des sympathies d’Arias pour l’Axe – rapporte la chose suivante : « … que le gouvernement d’Arias prévoit de prendre un décret-loi pour exclure des activités commerciales les Juifs, Hindoustanis, Chinois et Espagnols »5 (29 septembre 1941, N.A. 819.55J/4). (…)

De tels faits ressortent aussi du rapport confidentiel cité plus haut et envoyé en 1943 au Département d’État par l’ambassadeur nord-américain au Chili, Claude Bowers, dans une section intitulée « Activités subversives et déclarations d’Arnulfo Arias », qui décrit une entrevue d’Arias avec un informateur de l’ambassade nord-américaine : « … quand l’informateur entra dans la chambre de l’hôtel à Santiago du Chili où logeait l’ex-Président du Panama, le Dr. Arnulfo Arias, l’informateur leva la main en un salut nazi avec les mots ‘Heil Hitler’, à quoi le Panaméen Arnulfo Arias répondit de la même manière ; Arias dénonça la politique impérialiste des États-Unis et, interrogé sur son opinion quant au résultat de la guerre, il répondit qu’il avait cru une victoire des Alliés possible mais qu’avec les récents triomphes d’Hitler en Russie et en Afrique du Nord il pensait que la situation avait changé, que la Russie serait ‘liquidée’ au cours de l’hiver et qu’avec la victoire prochaine de l’Axe arriverait ‘le jour où nous serons libres’ ; enfin, quand il lui fut demandé s’il était partisan du nazisme, Arias dit qu’il était panaméen avant tout mais que si les nazis contribuaient à ‘notre émancipation latino-américaine’ il en serait un fervent admirateur. » (12 septembre 1942, N.A. 819.001/311, Arias, Arnulfo).

Rapport spécial de 1986 de l’Executive Intelligence Review, Lyndon LaRouche Foundation, Washington D.C. (décembre 2009)

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1 Il se pourrait que ces capuches ressemblassent à celles du Klu Klux Klan, c’est-à-dire avoir été coniques avec un sommet pointu. Un mot sur ce point. Il est évident que le KKK, qui se développa d’abord et surtout dans les États du Sud des États-Unis, a emprunté ce costume aux cofradías espagnoles de la Semaine Sainte, qui s’étaient répandues dans toutes les possessions américaines de l’Espagne, y compris aux États-Unis, dont la Louisiane espagnole de 1762, après le traité de Fontainebleau signé avec la France, jusqu’à 1800. Cette Louisiane espagnole couvrait plusieurs États où le KKK se développa par la suite. – Il est permis de supposer que le nom même du Klu Klux Klan est une allusion à ce costume emprunté : l’un des noms de cette capuche conique en espagnol est en effet cucurucho, et klu-klux peut être le son cu-curuch par déformation. Le nom du KKK reste un mystère à ce jour, et notre hypothèse semble moins fantaisiste que celle qui consiste à y voir le bruit d’un fusil que l’on réamorce. Le sens en est selon nous : le clan du (de ceux qui portent le) cucurucho.

2 En supposant qu’Action communale se fût doté de cet emblème avec svastika dès sa création, en août 1923, il convient de souligner que le NSDAP allemand dont le svastika était le symbole depuis 1920, n’avait guère encore fait parler de lui à cette date. Le putsch de Munich, par exemple, n’eut lieu qu’en novembre 1923, tandis que les fascistes italiens étaient au pouvoir depuis la Marche sur Rome d’octobre 1922. Il ne paraît donc pas absolument certain que le svastika d’Action communale fût un « emprunt » au national-socialisme allemand. Une autre possibilité est qu’il se fût agi d’un symbole indigène, la croix gammée étant, comme on le sait, un symbole ubiquitaire des civilisations amérindiennes. C’est le cas au Panama, parmi les Indiens Gunas (ou Cunas) de l’archipel de San Blas, qui obtinrent leur autonomie à la suite de la « Révolution de 1925 » et adoptèrent un drapeau orné d’un svastika, drapeau toujours en vigueur de nos jours. C’est une simple hypothèse de notre part. Du reste, la Constitution panaméiste de 1941 ne fait aucune mention des accords d’autonomie de mars 1925 concernant l’archipel de San Blas et l’autogestion accordée aux Gunas, si bien qu’on peut penser qu’Arnulfo Arias n’était pas un farouche défenseur de cet accord. Le titre XIV de la Constitution sur les « Provinces et le Régime municipal », est absolument muet quant à une quelconque spécificité de l’archipel.

3 Toutes les sources ne concordent pas sur le séjour d’Arias en Italie en tant qu’ambassadeur. La chose figure certes dans les les pages Wikipédia en anglais, par exemple, mais non dans celles en français ou en espagnol, ni par le texte ci-dessous en II. Selon ces dernières sources, le champ d’action d’Arnulfo Arias comme ambassadeur couvrait différents pays européens parmi lesquels l’Italie n’est pas nommée, et avait son siège à Paris. Il est fréquent que les petits pays nomment un seul ambassadeur pour plusieurs pays.

4 L’affirmation paraît sans fondement et mériterait à tout le moins d’être précisée. Les Noirs dont la langue maternelle n’est pas le castillan sont une catégorie parmi d’autres de « migrants interdits » dans la Constitution de 1941. Mais les autres catégories sont définies de manière plus extensive : par exemple, les personnes de race jaune sont toutes interdites d’immigration au Panama par cette Constitution sans que celle-ci fasse une différence selon la langue maternelle dans ce cas. D’un côté, par conséquent, la race noire est davantage acceptée que la race jaune dès lors que le texte constitutionnel fait jouer pour la première et pour celle-ci seulement un critère de langue. Les Noirs dont le castillan est la langue maternelle pouvaient immigrer au Panama. D’un autre côté, le fait qu’une personne née au Panama d’une personne appartenant à la catégorie des migrants interdits a tout de même la nationalité panaméenne si l’autre parent est Panaméen, connaît une exception quand le père appartenant à la catégorie de migrant interdit est un Noir dont la langue maternelle n’est pas le castillan (art. 12), c’est-à-dire que la Constitution semble en effet réserver le traitement le plus strict envers les personnes qui réunissent dans leur personne deux traits : (a) être de race noire et (b) ne pas avoir le castillan pour langue maternelle. De toute évidence ce sont les Noirs anglophones et francophones qui sont visés. Voyez la note 5 et notre choix d’articles de la Constitution de 1941 ci-dessous. Par conséquent, l’expression de « race inférieure » à éliminer par stérilisation est une grossière erreur ou une diffamation : pourquoi ce régime aurait-il cherché à éliminer les Noirs en tant que race inférieure alors qu’il n’interdisait pas d’immigrer aux Noirs de langue espagnole ? Cela n’a aucun sens. Soit l’auteur a mal compris le rapport des services secrets états-uniens dont il rend compte, soit c’est ce rapport qui est un tissu de faussetés. Sur la base de faits vrais, à savoir l’existence constitutionnelle d’une catégorie de « migrants interdits », l’un ou l’autre élucubre. S’il y a eu un programme de stérilisation envers les Noirs, il ne peut avoir visé ceux qui étaient libres d’immigrer dans le pays, mais seulement ceux, au maximum, à qui faisait défaut un certain trait culturel, à savoir la langue espagnole. Et même concéder ce point semble absurde ; l’un ou l’autre semble avoir allègrement mêlé deux dispositions de nature différente, à savoir une législation migratoire et une législation de nature eugéniste, appliquant sans fondement les moyens de la seconde aux objectifs de la première. S’il s’agissait d’une politique de nettoyage ethnique, comme l’un et/ou l’autre le laisse entendre, la stérilisation est bien moins propre à ce résultat que l’expulsion ou la pure et simple élimination physique directe. Bref, tout cela n’a aucun sens.

5 C’est l’article 23, alinéa 3, de la Constitution qui définit la catégorie des personnes interdites d’immigration. Il est rédigé comme suit : « Sont interdits d’immigrer : la race noire quand la langue maternelle n’est pas le castillan, la race jaune et les races originaires de l’Inde, de l’Asie mineure et de l’Afrique du Nord. » Il y a dans l’article, au paragraphe en question, deux citations qui ne se recoupent que partiellement. L’une omet les Japonais, l’autre omet les Espagnols. Chinois, Japonais et Hindoustanis relèvent des sous-catégories « races jaunes » pour les deux premiers et « races originaires de l’Inde » pour les troisièmes. En revanche, les Espagnols ne paraissent relever d’aucune des sous-catégories établies par la Constitution et le décret-loi évoqué en ces termes par les services secrets nord-américains était donc forcément inconstitutionnel : le plus probable est que ce rapport des services secrets n’est pas fiable. Quant aux juifs, nommés dans les deux citations, la constitutionnalité de leur interdiction serait également problématique mais cette interdiction pourrait à la rigueur signifier que le gouvernement entendait la catégorie « races originaires d’Asie mineure et d’Afrique du Nord » comme incluant, outre les Arabes et les Berbères, les Juifs dans toutes leurs composantes.

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II/ Un fascisme démocratique ?

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Arnulfo Arias Madrid

Traduction de « L’Ordre Arnulfo Arias : Sa mémoire est bien vivante », par Enrique de Obaldía, avocat.

En 1925 le Dr. Arias fut témoin de l’intervention militaire des États-Unis qui étouffa la grève des loyers6 en causant morts et blessés, cet événement influa sur le sentiment nationaliste du Dr. Arias, le poussant à rejoindre le Mouvement d’action communale.

En ce temps-là, le pays souffrait d’un état grave de décomposition politique, économique et sociale, produit de la structure semi-coloniale imposée par le traité antinational Hay-Buneau Varilla de 1903, et cette situation empêchait la croissance et le progrès de la Nation.

C’est comme conséquence de cette réalité que, le 2 janvier 1931, malgré les risques d’une intervention nord-américaine prévue par la Constitution et le traité du Canal, Action communale mène un coup d’État contre le Président Florencio Harmodio Arosemena, le renversant. La participation du Dr. Arnulfo Arias fut prépondérante et fondamentale pour l’exécution de la « Révolution libertaire » (Revolución Libertaria) du 2 janvier 1931, car il fut l’un des chefs les plus habiles et déterminants pour l’action armée de ce coup d’État. C’est en effet le Dr. Arias qui dirigea les opérations, en particulier la prise du palais présidentiel.

Après cette geste héroïque d’Action communale, le Dr. Arnulfo Arias occupa sous l’administration du Dr. Ricardo J. Alfaro (1931-1932) et de son frère le Dr. Harmodio Arias Madrid (1932-1936) des fonctions publiques importantes, en tant que ministre des travaux publics et ministre de la santé.

En reconnaissance de ses contributions à la campagne électorale de 1936, le Président Juan Demóstenes Arosemena nomma le Dr. Arnulfo Arias envoyé extraordinaire devant les gouvernements de France, d’Angleterre, de Suisse et du Danemark, établissant à Paris le siège de sa mission diplomatique. Durant son séjour en Europe, de 1936 à 1939, il fut en outre délégué du Panama devant la Société des Nations, à Genève en Suisse, et envoyé spécial au couronnement du monarque britannique George VI.

En Europe, Arias entra en contact avec les idéologies alors en vogue et qui comportaient une forte charge nationaliste. Ces manifestations patriotiques fascinèrent Arias. Il fut également impressionné par la législation sociale avancée qu’adoptaient presque toutes les nations du vieux continent. Il profita de cette expérience pour étudier différentes formes démocratiques de gouvernement, promotrices d’un nouvel ordre social et de l’intervention ordonnatrice de l’État.

Fin 1939, le Dr. Arias Madrid accepta depuis son séjour parisien la candidature à la Présidence de la République pour son parti, le Parti national révolutionnaire (PNR), auquel s’associèrent les partis conservateur, libéral national, démocrate, et libéral uni. Devant ce défi, le Dr. Arias était décidé à engager de nouvelles politiques pour le pays, fondées sur les principes nationalistes d’Action communale et les nouvelles idéologies naissantes en Europe7.

De retour au Panama pour conduire sa campagne électorale, devant un rassemblement de masse sans précédent dans l’histoire politique du pays, le 22 décembre 1939, devant la gare ferroviaire de la ville de Panama (l’ancien Musée panaméen de l’Homme « Reya Torres de Araúz », aujourd’hui l’École des beaux-arts de la Place du 5 Mai), le Dr. Arias présenta une nouvelle doctrine politique qu’il nomma « Panaméisme » (Panameñismo).

Cette doctrine était inspirée par un nationalisme culturel, démocratique et économique, basé sur l’exaltation de nos racines historiques et sur notre droit à bénéficier de notre position géographique8. Elle avait pour idées directrices l’intervention ordonnatrice de l’État, en remplacement du caduc laisser-faire, et l’adoption de droits sociaux.

Le Dr. Arias définit la doctrine panaméiste dans les termes suivants : « Panaméisme sain, serein, basé sur l’étude de notre géographie, de notre flore, de notre faune, de notre histoire et de nos composantes ethniques. C’est seulement de cette manière que nous pourrons parvenir à l’excellence d’institutions équilibrées et au gouvernement parfait qui produira la plus grande somme de bonheur possible, la plus grande sécurité et stabilité sociale et politique. » Cette déclaration peut se structurer en trois principes de base :

  1. Le nationalisme d’Action communale, tendant à défendre, à développer et à dignifier la nationalité panaméenne ;
  2. La pleine démocratie, la participation effective du peuple au pouvoir public pour forger son destin et son développement socioéconomique ; et
  3. La souveraineté nationale sous la devise « Le Panama aux Panaméens », dans le but de fortifier et grandir notre image de nation souveraine et indépendante.

Le Dr. Arias remporta une victoire éclatante aux élections de 1940 face au candidat du Front populaire, une alliance de socialistes, libéraux et communistes dont le candidat, Ricardo J. Alfaro, pour éviter l’intensification du climat de violence politique, s’était, curieusement, retiré de la campagne électorale de manière anticipée.

Une fois au pouvoir, le 1er octobre 1940, le Dr. Arias appliqua un plan de développement national fondé sur la doctrine panaméiste et commença l’application d’un programme de gouvernement qui poursuivait l’œuvre nationaliste et innovante des administrations des Présidents Harmodio Arias Madrid (1932-1936), Juan Demóstenes Arosemena (1936-1939) et Augusto Samuel Boyd (1939-1940), approfondissant au maximum un authentique processus révolutionnaire.

La première et principale décision du gouvernement révolutionnaire du Dr. Arias fut l’abrogation de la Constitution conservatrice et antinationale de 1904, qui fut remplacée par la Constitution du 2 janvier 1941 modernisant les structures de l’État panaméen et complétant l’abrogation du droit d’intervention des États-Unis.

Le travail gouvernemental, s’agissant de la législation, fut complété par 103 lois et six décrets-lois qui développèrent les nouveaux principes constitutionnels et introduisirent des changements importants tels que : l’inscription des femmes sur les listes électorales et le vote féminin, la création de la Banque centrale d’émission de la République chargée d’émettre le papier monnaie panaméen, la protection de la faune et de la flore, la protection de la famille, de la maternité et de l’enfance, la promotion de la sécurité publique et de la sécurité sociale, le développement de la santé publique, le patrimoine familial (patrimonio familiar) inaliénable des classes pauvres ouvrières et agricoles, la promotion de l’éducation populaire, des arts, du sport, de la culture vernaculaire et du folklore national, la protection du patrimoine historique, la nationalisation du commerce de détail, la première loi organique d’éducation, la création de la Banque agricole, la création du tribunal de tutelle des mineurs, la défense de la langue, la régulation des contrats de travail et le droit des travailleurs à des congés annuels payés, l’indemnisation des accidents, le droit de grève, l’égalité salariale entre hommes et femmes, la maternité ouvrière, l’établissement de la journée unique de travail dans les administrations publiques, la promotion de logements populaires et la planification urbaine, l’habeas corpus, le recours en protection des garanties constitutionnelles, le tribunal des contentieux administratifs, la fonction sociale de la propriété privée, la réorganisation de la police nationale, déclarant le Président de la République chef suprême de cette institution, et son œuvre majeure : la Caisse de sécurité sociale.

De même que le 10 mai 1951 et le 11 octobre 1968, le 9 octobre 1941 des secteurs oligarchiques, rétrogrades et antinationaux conduisirent un coup d’État contre le Dr. Arias, le renversant et freinant ainsi le prodigieux développement économique, politique et social dont jouissait alors le pays.

Il convient de souligner que l’opposition du Dr. Arias à l’établissement de bases militaires des États-Unis sur le territoire national en dehors de la Zone du canal pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que son refus d’employer militairement les navires sous pavillon panaméen, furent les principaux éléments qui occasionnèrent ledit coup d’État9.

Par une mesure du Président Enrique Adolfo Jiménez, le Dr. Arnulfo Arias Madrid put retourner dans son pays en 1945, après avoir subi l’exil. À son retour, le Dr. Arias s’engagea de nouveau dans la vie politique nationale.

tupolitica.com, 4 août 2008 (organe de presse panaméiste).

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6 « Huelgas inquilinarias » : Ces grèves des loyers par les travailleurs panaméens n’étaient pas une petite affaire puisqu’il arriva au gouvernement de demander à l’armée nord-américaine présente dans la Zone du canal de les réprimer par la force, dans les années 1920, ce dont il est dit ici qu’Arnulfo Arias fut témoin. Voyez le poème Chant au quartier du Marañón d’Álvaro Menéndez Franco que nous avons traduit en français dans notre billet de « Poésie anti-impérialiste du Panama » ici.

7 C’est une façon euphémistique de décrire l’influence des régimes totalitaires européens. Toutefois, comme il s’agit essentiellement d’interventionnisme étatique, et que pour le reste Arias resta partisan de l’élection, on pourrait tout autant rattacher son action à celle du Front populaire en France ou le situer dans une même classe qu’un de Gaulle en 1958.

8 C’est-à-dire le droit des Panaméens d’être souverains chez eux, ce qui devait inclure à terme la souveraineté sur le canal.

9 L’auteur nord-américain de I apporte des éléments des services secrets états-uniens pour dénoncer ces mesures de pure et simple neutralité comme étant motivées par une sympathie envers les pays de l’Axe. Comme si l’on ne vouloir être neutre sans avoir d’intentions hostiles. Quoi qu’il en soit des motivations d’Arnulfo Arias, il est impossible de voir dans les deux refus mentionnés autre chose qu’une politique de neutralité. Or il fut renversé en raison de cette politique, I et II s’accordent à le dire bien qu’ils ne portent pas la même analyse. La maxime « Qui n’est pas avec moi est contre moi » est souvent associée à Staline : on voit que les États-Unis la pratiquaient pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Complément :
La Constitution panaméenne de 1941

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La Constitution panaméenne, et panaméiste, de 1941 fut en vigueur jusqu’en 1946. Tirant les conséquences de l’accord Hull-Alfaro de 1939, elle mit fin au régime de la première Constitution panaméenne de 1904 qui faisait du Panama un protectorat des États-Unis. L’accord Hull-Alfaro et la Constitution de 1941 maintenaient cependant l’existence d’une Zone du canal sous souveraineté nord-américaine, qui ne fut supprimée qu’avec les traités Carter-Torrijos de 1977.

La Constitution de 1946 fut à son tour abrogée et remplacée en 1972, après le coup d’État de 1968 qui renversa de nouveau Arnulfo Arias. Cette dernière Constitution de 1972 est encore en vigueur aujourd’hui ; c’est la quatrième plus ancienne d’Amérique latine, après celles du Mexique (1917), du Costa Rica (1939) et de l’Uruguay (1967). Ce classement appelle quelques remarques. La Constitution du Mexique est purement et simplement l’imitation – on n’ose même dire une adaptation – de la Constitution fédérale des États-Unis. Elle fut le cadre d’une hégémonie du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) issu de la Révolution mexicaine longue de plus de soixante-dix ans. Quant au Costa Rica, la longévité de sa Constitution traduit la stabilité politique de ce pays au vingtième siècle, d’autant plus remarquée qu’elle en fait une exception parmi les petites républiques d’Amérique centrale. Cette stabilité fut imputée par le célèbre intellectuel mexicain José Vasconcelos à l’homogénéité raciale du pays : « Tout le monde sait que le Costa Rica est un pays civilisé et civiliste, démocratique et cultivé, peuplé par une race pure d’origine galicienne, sans presque aucun Indien et seulement quelques Noirs sur la côte qui ne créent pas de problèmes. Le Costa Rica échappe ainsi aux maux du métissage et du prétorianisme et ne connaît ni dictateurs ni caudillos. » (in José Vasconcelos, El Proconsulado, 1939, notre traduction)

Parmi les articles intéressants de la Constitution panaméenne de 1941, on relèvera (notre traduction) :

Art. 10 : Le castillan est la langue officielle de la République. Il relève des missions de l’État de veiller à sa pureté, sa conservation et son enseignement dans tout le pays.

Art. 11 : La qualité de Panaméen s’acquiert par la naissance ou par un acte de naturalisation. Art. 12 : Sont Panaméens de naissance : a) ceux qui sont nés sous la juridiction de la République, quelle que soit la nationalité des parents, à condition que ceux-ci n’appartiennent pas à la catégorie des migrants interdits (siempre que ninguno de éstos sea de inmigración prohibida) ; b) ceux qui sons nés sous la juridiction de la République, même si l’un des parents appartient à la catégorie des migrants interdits, à condition que l’autre soit Panaméen de naissance. Cette disposition ne s’appliquera pas quand le père appartenant à la catégorie des migrants interdits est de race noire et que sa langue maternelle n’est pas le castillan.

Art. 23, alinéas 2 et 3 : L’État veillera à ce qu’immigrent des éléments sains, travailleurs, adaptables aux conditions de la vie nationale et capables de contribuer à l’amélioration ethnique, économique et démographique du pays. // Sont interdits d’immigrer : la race noire quand la langue maternelle n’est pas le castillan, la race jaune et les races originaires de l’Inde, de l’Asie mineure et de l’Afrique du Nord.

Art. 27, alinéa 2 : Personne ne pourra être détenu plus de vingt-quatre heures sans être déféré aux ordres de l’autorité compétente pour être jugé.

Art. 31 : Il n’y aura pas de peine de mort au Panama. Il ne se pourra pas non plus prononcer de peine de bannissement contre les Panaméens.

Art. 38 : La profession de toutes les religions est libre ainsi que l’exercice de tous les cultes, sans autre limitation que le respect de la morale chrétienne. Il est reconnu que la religion catholique est celle de la majorité des habitants de la République. Elle sera enseignée dans les écoles publiques, mais son apprentissage ne sera pas obligatoire pour les élèves dont les parents ou tuteurs en feront la demande. La loi disposera de l’assistance qui doit être prêtée à ladite religion et pourra confier des missions (encomendar misiones) à ses ministres parmi les tribus indigènes.

Art. 47 Sont garantis la propriété privée et les autres droits acquis par un titre valable, conformément aux lois civiles, par les personnes physiques ou juridiques, lesquels droits ne pourront être méconnus ni lésés par des lois postérieures. // Quand du fait de l’application d’une loi justifiée par des motifs d’utilité publique ou d’intérêt social les droits des particuliers entreront en conflit avec la nécessité reconnue par la loi, l’intérêt privé devra céder à l’intérêt public ou social. // La propriété privée implique des obligations en raison de la fonction sociale qu’elle doit remplir.

Art. 53 Le travail est une obligation sociale et sera sous la protection spéciale de l’État. // L’État pourra intervenir par la loi pour réglementer les relations entre le capital et le travail en vue de réaliser une meilleure justice sociale de manière que, sans causer de préjudice injustifié à aucune partie, il assure au travailleur les conditions nécessaires à l’existence, et les garanties et rétributions congruentes aux raisons d’intérêt public et social, et au capital la juste rémunération de ses investissements. // L’État veillera à ce que le petit producteur indépendant puisse obtenir de son travail et de son industrie un fruit suffisant pour ses nécessités et spécialement pour le bien-être et le progrès des classes agricoles et ouvrières.

Art. 103 : Les loi n’auront pas d’effet rétroactif.

Nous avons discuté une disposition constitutionnelle identique au présent art. 103 dans la Constitution paraguayenne de 1940 (ici). Ici comme là nous ignorons quelle étendue était donnée à cette disposition, sachant que la même disposition figure aussi dans la Constitution des États-Unis (Article I, Section 9, clause 3) et que la Cour suprême nord-américaine a très tôt jugé que cela ne s’appliquait qu’aux lois pénales et non aux lois civiles (Calder v. Bull, 1798). Dans la Constitution panaméenne, nous avons cependant cité un autre article, l’art. 47, dont le premier alinéa pourrait apporter une réponse à la question : « Sont garantis la propriété privée et les autres droits acquis par un titre valable, conformément aux lois civiles, par les personnes physiques ou juridiques, lesquels droits ne pourront être méconnus ni lésés par des lois postérieures. » Cela semble indiquer la non-rétroactivité des lois civiles.

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Annexe :
Création de l’ordre Arnulfo Arias Madrid

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Loi du 8 janvier 2003. Est créé l’ordre Arnulfo Arias Madrid avec sa décoration. Sa finalité est de rendre l’hommage du peuple panaméen à l’un de ses plus distingués hommes d’État, qui fut élu à trois reprises Président de la République par le vote populaire, et, en commémoration du centenaire de la République, de promouvoir les vertus démocratiques et civiques qui sont au fondement de l’État panaméen, ainsi que les contributions les plus notables au développement durable dans les domaines scientifique, littéraire, artistique, intellectuel et humanitaire.