Category: poésie
Ecrit le visage vers le ciel : Poésie de Juan Sánchez Lamouth
Juan Sánchez Lamouth (1929-1968) est un poète afro-dominicain. Son nom figure dans notre étude sur « la littérature latino-américaine engagée… à droite » ici. Parler d’un engagement politique pour ce poète est d’ailleurs sans doute exagéré, compte tenu d’une œuvre largement apolitique – mais on se rappelle que, pour le philosophe Alain, « l’apolitisme est de droite »… Dans l’essai susnommé, nous l’avons classé dans cette catégorie en raison du titre d’un de ses recueils, qui nous a ici servi, le Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes, de 1959 (cf. Rafael Trujillo, dictateur de République dominicaine de 1930 à 1961). Poète tombé dans un relatif oubli dans son pays, il a sans doute souffert de cet « engagement ».
Les éditions Cielo Naranja, qui ressortent néanmoins ses œuvres, ont décidé de les publier sans les textes engagés « politiques ». Ainsi le recueil Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes a-t-il été épuré du poème qui lui donnait son titre, si bien que l’éditeur a dû sortir le recueil sous un autre titre, Les chiens et autres poèmes (Los perros y otros poemas). Il se justifie en disant que les textes politiques de ce genre étaient à l’époque « quasiment obligatoires » (casi obligatorios) pour qu’un auteur fût publié en République dominicaine, mais le choix n’en est pas moins contestable de faire passer le poète pour servile plutôt que convaincu par le projet politique porté par un homme, fût-il, cet homme, intolérant à toute forme d’opposition politique. Nous rendons ci-dessous son titre original au recueil.
Sachant que les œuvres du poète ont été épurées par les éditions Cielo Naranja, qu’est-ce qui peut justifier que l’éditeur écrive, en présentation des Poésies complètes (sur Amazon) : « Tempranamente asumió su condición negra de manera crítica, frente a los órdenes excluyentes de la Era de Trujillo » (« Il [JSL] assuma très tôt sa condition d’homme noir de manière critique face aux ordres excluants de l’ère de Trujillo ») ? Cette formule, d’ailleurs assez obscure, décrit-elle un opposant à la dictature ? Ce serait un révisionnisme franchement grossier que de se permettre une telle interprétation dès lors qu’on veut rendre celle-ci possible par une édition tronquée ! Qui plus est, dans la présentation d’un autre livre, El pueblo y la sangre (Le peuple et le sang), le même éditeur appelle ce poète une « voz crítica de los órdenes dictatoriales » (une voix critique des ordres dictatoriaux), ce qui est confondant, compte tenu de ce qui vient d’être dit, puisque cet éditeur se sent obligé de censurer la voix qu’il décrit de cette manière. Par ailleurs, dans les deux recueils que nous avons lus (dans un volume publié par Cielo Naranja, qui a sorti, en plus d’un volume des œuvres poétiques complètes de JSL, plusieurs volumes comportant chacun un ou deux recueils), le thème de la négritude ou de la condition noire est d’une extrême discrétion, pour ne pas dire entièrement inexistant en tant que sujet distinct.
La poésie de Juan Sánchez Lamouth, de tendance surréaliste, fait montre d’une religiosité (complètement absente du surréalisme français) qui lui confère, plutôt que le prétendu thème de la négritude, sa véritable originalité. Le fait que l’éditeur le fasse passer pour un être de compromission pourrait étendre la suspicion quant à la « fausseté » du poète à d’autres tendances de son œuvre, par exemple, précisément, sa religiosité : dans quelle mesure celle-ci ne serait-elle pas elle aussi, à côté de poèmes en hommage à la dictature, un moyen opportuniste de s’insérer dans les cadres de l’ère de Trujillo, à supposer que ce régime s’appuyât sur l’Église ? Non, selon nous, Juan Sánchez Lamouth est un poète intègre, la beauté de sa poésie en est le signe, et s’il a publié des poèmes en hommage à la dictature, ces poèmes sont eux aussi sincères et il ne faut point les mettre sur le compte d’une résignation mêlée de fourberie ou de lâcheté, voire de l’opportunisme, mais les imputer au contraire à la conviction, plus ou moins profonde, qu’un tel régime pouvait être utile à la nation dominicaine, un peu comme les Français restent fiers, en général, de leur empereur Napoléon. Nous insistons d’ailleurs sur la formule « quasi obligatoires » employée par l’éditeur et qui, manifestement, indique que d’autres écrivains qui ne souhaitaient pas louer le régime de Trujillo parvenaient tout de même à être publiés dans le pays. – Et, encore une fois, l’apolitisme d’un auteur, voire, dans le cas d’un auteur supposé apolitique qui écrirait des hommages politiques, son opportunisme, ne peut le racheter aux yeux de ceux qui ne conçoivent pas l’écrivain comme détaché des questions politiques et sociales. Comme nous faisons partie de ces gens, nous affirmons que Juan Sánchez Lamouth, si l’on ne veut pas considérer seulement son talent, ne peut être sauvé par un opportunisme supposé mais seulement par son intégrité.
Le fait de le présenter comme un opportuniste est plus grave encore quand on affirme en outre que la véritable pensée du poète était « critique des ordres dictatoriaux ». L’éditeur prétend faire un critique des dictatures de celui dont il publie les œuvres purgées, on l’a dit, de ses quelques textes politiques. Pardon pour ces développements un peu longs, s’agissant de pratiques éditoriales qui, si elles ne sont sans doute pas encore banales, sont appelées à se répandre, partout où sévit le « politiquement correct » le plus flétrissant.
Ce billet complète nos précédentes traductions de poésie dominicaine ici.
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Automne et Poésie
(Otoño y Poesía, 1959)
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Élégie automnale pour les marins morts (Elegía otoñal por los marinos muertos)
Enfants démissionnaires d’un téton cancéreux
qui sur les docks allument leurs lampes à alcool,
le matin les oint à l’huile de poisson
quand ils partent sur les mers, visage tourné vers le soleil.
Ah musicale botanique d’yeux perdus,
odyssées émergeant des eaux dormantes !
Pour eux, depuis des siècles, des cloches submergées
sonnent le glas. Ô surface homicide !
Pourquoi au lieu d’aimer, de s’enivrer de terre
cherchent-ils le triste méridien du départ ?
Ils descendent le long de l’escarpement bleu des écumes
en récitant un poème de voilures inouïes ;
un coquelicot froid leur interdit l’oxygène,
la mer est un écran d’inquiétantes images.
Quand les bateaux partent, ils savent tous chanter
– le temps est bon, le vent en poupe – jusqu’à ce qu’ils tombent à la mer.
Les ondins de l’abîme font alors danser leurs bras,
des papillons translucides giguent la ronde autour de leur pauvre fleur,
de leur sang échoué sortent de lentes bulles
qui deviennent corail à la lumière du soleil.
Les jardins de l’océan fleuris de mâtures
donnent chaque jour des récoltes de naufrages ;
parce qu’ils voient les mouettes les marins savent
que les vents noirs leur portent d’horribles présages.
La terre bien souvent connaissant leur volonté
dans son amour maternel, souffre quand ils s’en vont.
Les phares brisés de leurs yeux engloutis
font souvent naître le chagrin,
ils descendent avec leurs bateaux – polyèdre d’ombres –,
une rosée verte sourd dans leurs lits de sable.
Dans les fonds océaniques, les saumâtres champs d’algues
prient pour ceux qui jamais ne surent prier…
Ô douleur ! ils ont forme de troncs horizontaux.
Pourquoi les sèvre-t-elle, la nourrice de la mer ?
Les marins morts descendent dans l’abîme
comme des scaphandriers à la recherche de leurs propres ancres flétries,
ils endossent les scaphandres légers du silence
se condensant en âcres larmes de stalactites.
Leurs ossements sont mordus par les eaux criminelles,
quand bien même les pleurs métalloïdes implorent compassion.
Pour eux la mosaïque lilas des crépuscules
brode une grande oraison funèbre sur la soie de la mer ;
pour eux les calanques se dénudent de chant,
pour eux volent si lugubrement les albatros.
Ils chargent leurs illusions comme des cotres en fuite
la rose des vents les aimante par son essence
en partant ils ne consultent pas leur horoscope
ni ne songent aux coups de vent d’amertume et de clémence.
Et à la fin ils caressent les lèvres des eaux
dans la paix liturgique de l’amour sous-marin,
c’est pourquoi les matelots, en jetant l’ancre dans les bars,
colorent leurs passions avec des lampes à alcool.
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Melba Marrero de Munné
NdT. Poétesse dominicaine (1911-1962).
Parce que tu es comme le fleuve courant sur la peau de la beauté,
c’est ma ferveur de te dire que te bénissent mes dieux intérieurs.
Parce que tu es comme les rayons des soleils à venir,
je te nomme dans toutes mes ruelles obscures.
Là-bas, devant la voix de la montagne
quelqu’un joue de ton luth…
Parce que tu es la question et la réponse des fleurs,
parfois je dis MELBA en regardant les étoiles,
parfois la terre a pour moi l’odeur de ton silence,
parfois sur ton attelage de bourres de coton je dis
que les automnes peuvent bien s’oublier.
Sans connaître ton visage je te peins amie faite de soleil et d’hirondelle.
Ramant jusqu’à ton nom,
je veux peindre ton âme de mails† isolés.
À présent que je te cherche, je comprends
pourquoi Dieu s’est endormi dans tes yeux.
Femme végétale… ?
Ou bien seulement l’intuition bleue qu’a la beauté.
Je te pressens dans tes horizons de prières,
femme si profondément en fleur – voix qui s’annelle
aux desseins des choses tristes.
La ronde de ma rose souterraine suit ta forme pure ;
ne laisse point solitaire le moment de nous délivrer ton message,
tous tes poèmes ont l’odeur des papillons.
† mails : Il ne s’agit pas d’e-mails mais d’un bon mot français, un mail, c’est-à-dire une allée bordée d’arbres pour la promenade. Le mot espagnol est alameda, qui désigne une peupleraie, un lieu planté de peupliers (álamos), et, par extension, une promenade bordée de peupliers ou de tous autres arbres.
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Ronde de ma rose souterraine (Ronda de mi rosa subterránea)
[En dix-huit chants, cinq ici traduits]
Chant I
Rose telle
plus amour que parfum,
quelque chose de toi ont gardé les fourmis
sur la couleur sacrée
des racines.
Dans tes cheveux se trouve incurvée
mon épine de chansons.
Rose de chair fugitive
sur la douleur des icebergs anciens.
Ma flèche d’élégie va volant
vers ta foi et la miséricorde des feuilles,
attirées par ta ronde
mes mains laissent tomber leur soleil en modèle réduit,
je comprends que dans ton cristal exubérant
les chasseurs dansent,
je comprends que de mon silence
quelque chose monte
par ton escalier de grâces ;
pour couper tes pétales
je voudrais les ciseaux du crépuscule.
Brûlée par les ombres
viens à moi depuis le pollen des morts.
Rose souterraine
de ton miroir transparent
je veux faire une vierge endormie entre des poupées dolentes.
Chant III
Avec mon épée forgée dans les douleurs
je vais vers les statues,
à la lumière de ton littoral
mon âme s’éclaire.
Puisque je vois ta ronde
je ne veux mentionner ce fragment de croix
qui m’emplit de vexations profondes.
Ces derniers mois
ont voyagé dans ma solitude
de grises cargaisons de surprises.
Près de ces pierres
j’ai le pressentiment
que quelqu’un va me dire – « Prends »
et ce sera un enfant avec une hirondelle dans les mains.
Rose-fenêtre d’amour
mon cœur sait imiter ton nom
pour l’air propriété de ton parfum,
qui s’adapte à qui le cherche,
pour ton corps.
Ivre de poèmes
te voilà au soleil des lutins,
pour toi il pousse des tournesols aux noyés
sur le fauteuil des paroles dernières.
Chant IV
Si seulement tes pétales profonds
reconnaissaient mon vent privé d’enfance…
Je te chante ainsi, te regardant
lointainement proche,
car je comprends
que d’une Rose morte
peut naître un merle
et que dans ta douleur de ciel
il tombe des statues de neige entre les feuilles.
Je ne veux pas mentionner
ton passé, ton présent ni ton avenir ;
je sais seulement que je tiens mes prières
près des concerts de tes rivières.
Emmène-moi dans ta galerie distante,
ta venue me blesse tant,
comme ces poèmes morts me blessent
de leur rumeur d’oiseaux de mer.
Dans ma chambre ta ronde aveugle,
ta chaleur a brûlé mes herbes,
tes larmes mûries sous la terre
ont fait fuir ma colombe rêvée ;
tout se cache en ta présence.
…Mon âme parle à la rose
car la rose est pure comme le ciel.
Chant XVI
Quiconque détruit une rose
aura une lampe en moins dans son temps de joie
et son cœur périra
comme les roses abandonnées dans l’incendie.
Que la grâce de ton nom
aujourd’hui soit avec mon esprit
fille des oiseaux endormis.
Ta bonté ne se termine pas avec mes chants ;
il est déjà là
le long de ton visage mon ange élève sa tranche d’iambes
ton nom est un astre attaché
à mon aveugle cerf-volant
que ta musique ne monte au ciel
par le chemin des rossignols.
Rose innombrable
verse tes graines sur mes aurores,
je suis émerveillé par ta ronde
d’abeille répétée.
Chant XVIII
Ne détruis pas ta fenêtre ailée ;
ici se multiplient les étoiles.
Rose seule-épiée
ta religion me fait chercher la route
des taupes et des racines aujourd’hui je te chante en sachant bien
qu’entre une rose et Dieu
il n’y a de place que pour un poète.
Déjà par les orifices de mes pleurs
on voit flotter ta vierge chevelure,
les hirondelles qui cherchaient ta ligne équatoriale
trouvent accueil dans mes mains,
je ne voulais pas rester hors de ta présence,
aujourd’hui je goûterai ton parfum sans précédent.
Par ce langage
toujours possible dans mon rêve de ciel
je chante à ta forêt-message ;
Plus rien ne sert de regarder la terre,
en toi se trouve tout l’univers.
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Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes
(Canto a las legiones de Trujillo y otros poemas, 1959)
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Panorama des chiens regardant le firmament (Panorama de los perros mirando el firmamento)
Dans la paix de samedi les chiens passent tristes
et contemplent le ciel comme leur unique maître ;
les chiens ont toujours su
ce qu’est la nuit pour les poètes
et même quelque chose de la tristesse des saules solennels.
Quand les chiens éprouvent
les jets de cailloux du soleil dans leurs aboiements,
ils suivent le sentier à la force du poignet blessé
sans le plaisir d’admirer les lys.
Et leurs gueules se referment sans l’os,
et ces yeux se meuvent sans lunettes,
et ce bosquet d’amour devient poussière.
Pour les pauvres chiens tout est triste,
même l’oiseau bleu traversant la rivière.
Cependant, il y a quelque chose que les gens ignorent
et c’est qu’il se trouve plus d’excellence dans un chien sans maître ;
car un chien solitaire est comme une aurore
sur la douce léthargie des fleurs.
Ma chanson aux chiens
a la noire saveur de raisins sans âge ;
néanmoins, je continuerai de chanter
jusqu’à ce que je voie la tempête mourir.
« Lecteur, mon frère », pitié pour les chiens,
pour les pauvres chiens, lecteur, pitié, pitié.
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Psaume marin (Salmo marino)
1–Seigneur, la mer, la mer, la mer est un enfant aveugle.
2–Mes fruits immatures
ne sont pas, Seigneur, les fruits de la terre ;
mon esprit n’est plus éclairé par la lampe du doute.
3–Seigneur, ce psaume vient de ton nom
pour monter vers mes levers de soleil.
4–J’invoque ce psaume marin pour voir si les poissons à fleur d’eau
m’offriront des « Alléluias ».
5–Ce flanc inconnu de navire
saigne des escargots.
Venez lire ce psaume formé avec des illuminations d’algues
vous qui tournez le dos aux épines.
6–Parce qu’il est temps de régler ses comptes,
je veux élever ce psaume :
peut-être que la mer est le sang de Dieu rendu transparent.
7–Je chante parce que je comprends en regardant le cours des choses
que l’être humain
est moins qu’un brin d’herbe sur la mer.
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Poème écrit le visage vers le ciel (Poema escrito con la cara hacia el cielo)
Je suis un invité en retard,
mes poèmes se sont perdus
dans les heures grises.
Les lamentations du temps
détruisent ma ruche
mais il faut être content
tout tend vers une fin
qui ne finit jamais
et c’est la même chose de dire
clocher ou violette
quand l’amour chuchote
son oraison sans givre ;
car si une heure de pluie
rend les champs joyeux
une minute de poésie
rend joyeuse mon âme.
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Lettre à un homme de mer (Carta a un hombre de mar)
Pour mon frère spirituel
Ramόn Rivera Batista
Homme de mer, mon ami, je ne sais que te dire
je te trouve étrange et silencieux, aussi voudrais-je te parler d’algues et de marées hautes
et de navires maculés par les sels marins.
Homme de mer, elle est pour toi cette collection de fous de Bassan.
Homme de mer, j’ignore jusqu’à quel point je me définis dans ton éventail d’écumes ;
il est pour toi ce livre mentionnant un Atlantique en modèle réduit.
Aujourd’hui ma voix va vers toi comme une navigation en direction des raisiniers du crépuscule.
C’est pourquoi je suis soumis en pensant au mystère sacré de la vie.
Homme de mer, je t’écris car je te vois exténué, car je sais que tu penses aux poissons
aux débris de bateaux funèbres.
Je t’ai tant regardé avec la longue-vue du silence
ces regards de toi faits à force de gréements et de mouettes.
Homme bon,
toi qui connais le pourquoi de la houle
et te réjouis en voyant voler des bandes d’oiseaux marins.
Je te salue, je te salue ! Ô funeste homme sans fortune !
Par ton maillot rayé de noir,
par ta barbe en communion avec les cyclones,
par ton dos carré éclaboussé de savon marin,
par cet escargot que tu portes dessiné sur le front.
Homme de mer, mon ami,
je t’écris et me réjouis de tes regards couleur du littoral,
je t’écris et me réjouis car je te vois comme le dernier gardien de l’océan.
*
Résistance dans les larmes (Resistencia en el llanto)
Seigneur ! Ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.
Je défriche le chemin de la jouissance
dans ce terroir sans printemps ;
je déclare avoir dans les larmes de la résistance à revendre
je déclare être plus solitaire que ces cimetières
à l’heure du crépuscule.
Hors de cette terre et de ses choses banales
je n’aurai point de paix… Que dis-je ?
Là-bas se trouve la rive aux lilas en fleur
de cette rive panoramique.
Nous autres les habitants de la douleur
nous ne disons jamais de quelle couleur est le visage de la misère ;
mais il faut vivre
même si la pensée marche à contre-courant
de ce qui lui appartient.
Aujourd’hui mes pauvres vers sont
comme ces vieux phares qui meurent bénis par la mer.
J’ai de la résistance dans les larmes ;
je suis comme un chêne pérenne qui même sans feuilles
conserve la vie face à la tempête.
Je me résigne à cette dure condamnation sans motif,
pour cette raison et parce que je ne peux verser mes larmes sur le printemps.
Seigneur ! ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.
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L’arbre (El árbol)
Il y a toujours quelque chose à donner aux hommes
parmi tes nombreuses branches vertes…
Pourquoi nous suis-tu tel un pénitent dans les profondeurs de la terre ?
Arbre, nous autres poètes te chantons car nous savons
que puisque tu es là tout n’est pas perdu.
Comme un ange avec des fleurs, et seulement ainsi, tu gardes la plaine ;
je me réjouis en te voyant et même j’aimerais être toi,
car je sais que ton psaume de verdure pérennise l’ombre du ciel ;
à la lumière de tes fruits ma voix reste endormie.
Arbre, cher arbre, en te regardant j’évoque le berceau de ceux en train de naître
et le cercueil de ceux en train de mourir.
Arbre, pour te donner mon chant
je garde en mon cœur le parfum des rouges méridiens ;
je ne sais pourquoi je pense aux anges aussi
en voyant cette verte cathédrale de ton feuillage.
Quand tu manques de fruits
alors tu donnes aux êtres ce fruit mat de ton ombre.
Arbre, monde des oiseaux, statue de silence,
croix du Christ, liturgique encensoir,
il devrait tomber sur ton calme des gouttes d’étoiles en guise de rosée.
Arbre, tu es tout.
Tu es la somme de la patience.
Je te chante parce que dans l’écoulement tu temps
toujours tu es comme celui qui attend Dieu.
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Mon ancre pour ton bateau de papier (Mi ancla para tu barco de papel)
À la délicate poétesse Luz Echavarría
Les anges qui forment l’équipage de ton bateau de papier
ont besoin de mon ancre de tendresse.
Mon ancre qui t’attend entre les fleurs
a l’odeur de ton blanc sourire.
Je ne sais pourquoi je cherche la grande fenêtre bleue de ton silence
en ce jour où le vent rafraîchit ta carte marine.
Sans mon ancre d’énigmes amoureuses ton bateau
dessinera dans les vagues ses anges noyés.
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Trèfle (Trébol)
La quatrième feuille du trèfle
Est d’écume
Et en elle se baigne
Le grillon de l’avenir.
La quatrième feuille du trèfle
N’est pas verte mais violette
Et la nuit venue la détache
Un ange sans cœur.
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Portrait du poète Manuel Luna Vásquez (Retrato del poeta Manuel Luna Vásquez)
Regardons-le, il sait imposer le silence
quand il lève son verre aux lèvres du ciel
pour chanter la rose qui s’illumine dans son âme…
À présent la voix des hirondelles est nécessaire…
Dans le nord de son rêve volent des anges tristes
émergeant du parfum de la mer et des astres !
Les sucres profonds de son idéal d’été suffisent pour adoucir
l’âcreté des forêts !
Regardons-le, son visage baisé par les muses
qui embellissent la forme des bateaux à l’ancre…
Sous sa plume est amour l’hémorragie du soleil levant
et des papillons dansent dans la paix de ses fleurs.
Les psaumes de temples lointains couverts de mousse
émergent de ses vers, à la lisière du temps…
Quand il écrit, on dirait qu’il interroge les chemins
et qu’il dénoue les clauses organisant les vents !
Regardons-le, observant les mystères marins,
comme si dans son esprit naissait le soleil !
Regardons-le, et taisons-nous, car dans sa veille
il pense contempler la présence de Dieu !
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Par-delà les ombres (Más allá de las sombras)
Par-delà les ombres où l’amour sourit
j’irai chercher les larmes fanées de la flore ;
là-bas tombent peut-être les flocons de mon âme
pour que soit bonne ma récolte poétique.
La lampe du pain dans ma tour jaune
n’éclaire plus le portrait des temps sonores.
Mon cœur marche parsemé d’holocaustes
sur le chemin indéfini que lui donnèrent les vents.
J’aspire à ces paroles à l’odeur de crépuscule
pour lesquelles l’art toujours vole vers les cieux.
J’aspire à ce tintement aigre-doux des cloches
poussées par les mains des vents de la campagne.
Au-delà des ombres on voit mieux les fleurs
et la terre respire par mon psaume de feuilles
au-delà des ombres mes voix trouveront
où pouvoir habiter leur méridien blanc.
Moi qui ai si souvent chanté l’absence des choses
je ne sais pourquoi à présent je souffre près des lampadaires
un horizon en fleur multiplie ces ronces
jusqu’où creusent mes messages nocturnes.
J’aime ces galets foulés par les morts
où pousse le chanvre aux célestes verdeurs.
Pourquoi dire la mort si nous observons la rose
décoiffant son essence dans la voix de la brise ?
Par-delà ces lieux saturés de cristaux
où des lianes brûlées tracent des courbes de paix
je porterai la grappe encore acide de cette âme mienne
sans penser aux miels captifs de mon signe.
Je partirai avec le souvenir de riens étranges
sur la terre opaque aux racines flamboyantes,
sur le contour de forêts humides
je veux me sentir l’âme comme un arbre sans feuilles.
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Seulement les choses tristes (Sόlo las cosas tristes)
Ce que j’aime dans ton amour ce sont les choses tristes.
Sans te regarder
j’ai touché ton corps miraculeux dans l’air,
le soleil, les branches.
Tu verras bientôt, tes sandales approchant,
mon chemin couvert de poussière,
c’est pourquoi je bâtis
ce blanc château de tendresse.
Je désire, mon amour, les choses tristes seulement
et te voir venir avec l’automne.
Déjà mes lys refusent à l’air leur parfum
le réservant pour ton sourire
amour, mon amour,
aujourd’hui je me sens maître de l’aurore
et suis ancré à la tristesse.
Sur ton mur ensoleillé
grimpent mes regards
ton visage est frais et doux
comme l’eau qui vient de tomber.
Mon amour,
de toi je désire seulement les choses tristes
et te voir venir avec l’automne.
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La marchande de fleurs de mon quartier (La florista de mi aldea)
La pauvre marchande de fleurs
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche.
Quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs
plus belle
que ces roses,
que ces œillets,
que ces hortensias
qu’elle vend.
Hélas ! si elle voulait,
de toute mon âme
je lui donnerais mon cœur ;
car cela m’attriste
de voir que cette jeune femme
pour vivre honorablement
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche
que je lui achetai, moi.
Hélas ! quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs.
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Fable de mon enfance (Fábula de mi infancia)
La méditation suffit
regarder mon portrait entre les feuilles
blesser cet œillet plein d’espoir
je crois aux fruits qui se perdent
dans la poussière du temps solitaire
LES FEUILLES de ma jeunesse
changèrent de couleur avec mes veilles
c’est pourquoi désormais je préfère m’éloigner
des choses qui s’ornent de pureté
c’est pourquoi je vais chargé de silence et de solitude
SEULS les arbres
surent me donner leurs musiques lentes
ma douleur alors avait la forme
d’un patio abandonné.
Je me souviens qu’un jour je dis :
les fleurs sont si belles
hélas ! depuis lors je sens que mon âme est vieille
comme le ciel.
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Les roses qui s’en vont de mon âme (Rosas que se me van del alma)
Bah ! tant de fillettes mélancoliques
ont pleuré dans l’ombre
en poursuivant ces roses qui s’en vont de mon âme.
Ô cœur !
Pourquoi contractes-tu ta morte toile d’araignée ?
Je marche ce soir comme sur un quai désert
le long d’un fleuve de coquelicots.
Bah ! même les roses fuient mon âme.
Pêcheur, la pitié est un poisson sans éclat,
il faut être prêt pour la danse de l’amour et de la mort.
Dans la paix huileuse de ces raisiniers
la brise a déposé ses nocturnes anneaux.
Pêcheur, pêcheur, parce que les prophéties sont en train de s’accomplir
mon ange laisse dormir son cœur blessé.
Les ovnis d’or : Poésie d’Ernesto Cardenal II
Après notre premier billet de traduction de poèmes d’Ernesto Cardenal, « La sainteté de la révolution » (ici), voici la suite de nos travaux consacrés au grand poète nicaraguayen, avec trois poèmes tirés du recueil Los ovnis de oro: Poemas indios (1988) (Les ovnis d’or : Poèmes indiens). Le titre du recueil est celui de l’un des poèmes qui s’y trouve, et que nous avons traduit ici.
Ces traductions sont également une suite à nos travaux sur la poésie des Guna du Panama et de Colombie, qui font l’objet de plusieurs billets de ce blog :
-Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama x ; dans ce billet, notre brève présentation de l’histoire et de la situation des Guna évoque déjà le poème Les ovnis d’or d’Ernesto Cardenal.
-Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala 1 et 2.
(Afin de ne pas multiplier les notes dans les présents poèmes, nous renvoyons le lecteur à la lecture de ces billets.)
Les trois poèmes qui suivent évoquent en effet les Indiens Guna. C’est une poésie documentaire, ou de témoignage, à la suite de la rencontre du poète avec ces Indiens, chez eux. Nous avons laissé les noms et mots guna tels qu’ils figurent dans l’original, bien que la transcription en vigueur aujourd’hui rompe avec l’usage antérieur : Guna au lieu de Kuna ou Cuna, Dule au lieu de Tule, etc. Par ailleurs, la même remarque qu’aux précédentes traductions des poèmes de Cardenal s’applique ici : l’agencement des vers n’a pas été respecté (faute de pouvoir le faire avec précision) et les vers commencent donc tous, ci-dessous, sur la même marge.
Un mot sur les « ovnis » du titre, au moment où le Parlement du Mexique vient de présenter au public, le 13 septembre 2023, deux corps d’« extraterrestres » momifiés. Les Guna, dont les légendes racontent que les dieux sont descendus sur la terre depuis le ciel, ont, est-il dit dans le poème, modifié leurs récits mythologiques à la lumière de l’actualité, en quelque sorte : alors qu’ils parlaient auparavant de dieux descendus sur terre dans un nuage d’or, ils disent à présent que les dieux sont descendus dans des soucoupes volantes en or, après avoir entendu parler des ovnis dans les médias waga (étrangers). (De même que les descriptions du paradis guna s’inspirent aujourd’hui de l’environnement technologique waga : « Dieu a le téléphone etc. ».) – À ce sujet, on relèvera, car ça ne manque pas de sel, que selon « les défenseurs de la théorie des anciens astronautes » (pour parler comme la série documentaire Alien Theory) les peuples anciens confrontés à des ovnis n’avaient pas le vocabulaire adéquat pour décrire ces phénomènes : ainsi, diraient ces partisans, les Guna, à l’époque de la constitution de leurs mythes, auraient parlé de nuages d’or faute de comprendre qu’il s’agissait de vaisseaux spatiaux extraterrestres, et leur adaptation du mythe suite à l’imprégnation via les médias par des hypothèses waga fondées sur les avancées technologiques serait plus conforme à la réalité des phénomènes en question.
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Photo : « Revoluciόn Dule de 1925: Hacia los 100 años » (Révolution dule de 1925 : Vers les 100 ans). Affiche trouvée sur le compte X (anciennement Twitter) du ministère de la culture du Panama, qui prépare le centenaire de la Révolution de 1925. Le drapeau porté par la femme guna sur cette affiche est celui de la République Dule fondée par les Guna à la suite de cette révolution, dans l’archipel de San Blas. Le swastika est un symbole traditionnellement commun à de nombreux peuples amérindiens. La femme porte l’habit traditionnel en mola ; on y voit entre autres un crabe stylisé comme dans le troisième poème ci-dessous.
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Nele Kantule
NELE KANTULE :
modèle d’hommes d’État et de présidents
Oui, modèle des Présidents d’Amérique
Tous les ans à l’anniversaire de sa mort
il y a des danses sur l’île d’Ustupo
Héros de la révolution indigène de 1925
contre les waga (étrangers)
Après la révolution
fondation d’écoles à Tigre
Ustupo, Ailigandi
Tikantiki, Tuipile, Playόn Chico
avec des enseignants indiens
Il créa une bibliothèque à Ustupo, à l’ombre des cocotiers
la Bibliothèque NELE KANTULE
Il acheta un bateau à moteur pour son peuple en 1931
L’Esfera [Sphère]
Il passa des accords avec le général Preston Brown
sur le travail des Indiens dans la Zone du Canal
conclut des traités avec le Président du Panama
Il défendit son peuple contre la police panaméenne
obtint des bourses pour les Indiens
à l’École des arts et à l’Institut national
En 1932 il introduisit les bureaux de vote
et demanda l’augmentation du nombre d’enseignants dans les écoles.
NELE KANTULE
en voyant une simple graine il pouvait décrire la plante entière
Il connaissait toutes les traditions et tous les chants sacrés
Il ne fut pas un partisan de la civilisation
adoptée aveuglément
ni de la position traditionaliste extrême
qui ne voulait rien des waga, mais il souhaita plutôt
assimiler de la civilisation tout ce qui peut en être bénéfique
tout en conservant ce qui a de la valeur dans la société indienne
En introduisant la civilisation
il commença par s’instruire lui-même
Les bourses visaient à former son peuple
aux métiers d’enseignant, d’artisan, de technicien agricole
Il ne prétendait pas au pouvoir politique
mais voulait servir son peuple.
À dix ans il allait avec son père chercher des plantes
au bord des rivières et dans les îles
À douze ans il commença à raconter ses rêves
À dix-sept il partit pour Rio Caíman (en Colombie)
afin d’étudier avec le vieux Nele Inayoga
D’abord, la conduite nécessaire pour être Nele :
« savoir être aimable avec les gens
et ne pas être orgueilleux »
Ensuite l’histoire ancienne des îles,
les Nele célèbres de San Blas :
Nesquesura, qui enseigna à enterrer les morts
à ne point forniquer en présence d’autrui
Il vint alors que les hommes vivaient dans le désordre,
Nesquesura
et prêcha la parole de village en village
Mago (autre grand homme) parla des assassinats
Cupna parla de l’amitié
et de savoir donner à ceux qui ont faim et soif
Tuna apprit aux hommes à faire des hamacs
Sué, connaisseur des phénomènes naturels
enseigna qu’il existe toutes sortes de fruits
Il parlait des fleuves : Olopurgandihual, Manipurgandihual
Siapurgandihual et Calipurgandihual
Les gens ne savaient pas se partager les fruits
et Sué disait qu’il faut les récolter avec ordre
les hommes se volaient les uns les autres
et c’est pourça que le vent soufflait plus fort qu’autrefois
expliquait Sué.
Taquenteba fut ingénieur et connaisseur des aliments :
gâteaux, brioches, recettes de manioc
Il parlait de la réparation des maisons
Ibelele rapporta les paroles de Dieu
les ennemis sont, disait-il :
Masalaihan (le fourmilier) et Masolototobalietl (l’iguane)
ceux qui ne croient pas en Dieu.
Ces Nele furent de très grands docteurs
envoyés par Dieu. Ils étaient très savants
connaissaient tous les remèdes
ils invitaient chez eux léopards, ocelots et jaguars pour discuter
Ils pouvaient apaiser les ouragans
Les poissons sauvages étaient amis de ces Nele
Et ces Nele réunissaient des congrès pour chanter aux gens
quand des vents violents commençaient à souffler.
Tiegun explora le monde des mauvais esprits et en parla
Sibú visita la région des morts
Salupip expliqua comment Dieu créa diverses sortes d’animaux.
Et prééminent entre tous les Nele, Ibeorgun
deux ans après Mu-osis (le Déluge)
vint Ibeorgun –
il vint pour leur enseigner à saluer, pour leur dire
que saluer est bon
que s’adresser de bonnes salutations les uns aux autres
c’est penser à Dieu
il leur montra le tabac et leur dit que cela s’appelait huar
« J’appelle le tabac huar »
et quand on le fume ou qu’il sert d’encens il s’appelle tola
(et ils ne comprenaient pas)
Il fut le premier homme à donner des noms aux Cunas
Le matin il réunissait le peuple en congrès
Il dit, Dieu m’a envoyé pour enseigner sur la terre
et il leur dit d’apprendre les chants
Absogeti-Igala, Camu-Igala, Caburrí-Igala, etc.
les chants médicinaux
que Dieu leur dit d’apprendre
Ceci est venu de la bouche de Dieu
et nous devons l’apprendre ici sur la terre
Et en ce temps-là les gens ne savaient pas dire frère
il leur dit que pour dire frère ils diraient Cargüenatdi
et pour dire sœur Om
le mari de ma tante se dit Tuc-so
et le mari de la sœur de l’épouse se dit Ambe-suhi
et le frère ou la sœur du beau-frère se dit Saca
et il leur dit de dire que là-haut dans le ciel vit Dieu
et nous l’appelons Diosayla (Papa)
et Ibeorgun dit que la terre que Dieu nous a laissée
nous l’appelons Nap-cu-na
parce que nous vivons au centre du monde
nous vivons à Kuna
Il leur dit que nous vivons à la surface de la terre
et que nous marchons debout, ucurmacque c’est-à-dire
« nous cheminons sur la terre »
Il leur enseigna les quatre sortes de fil pour faire des chemises
et les sucs de plante pour les teindre de couleurs vives
et les quatre sortes de terre pour les cruches
et que de même les gens ont différentes couleurs de peau
Il inventa l’usage de l’or pour la vaisselle et les couverts, et pour les bijoux des femmes
les anneaux dans le nez.
Et Nele Kantule apprit avec Inayoga la médecine
les plantes qui peuvent servir et celles qui ne le peuvent
la manière de les couper,
les oraisons propres à chacune
l’écorce de baila-ukka pour les maux de tête
le « beurre de lézard » pour la grippe
la coca calme la douleur
le palmier utirbe fortifie le corps
l’herbe-à-serpent sert contre les morsures de serpent
et il apprit
l’arbre qui est bon pour les plaies
la feuille qui sert à laver les yeux et à bien dessiner
le jonc pour apprendre les langues
le remède pour ne pas être saoul
et le remède pour être humble
le tronc, tacheté comme un serpent, pour
guérir la timidité avec sa femme
la racine pour guérir la folie.
Et de là il partit pour Arquía (Colombie)
où vivait le maître Orwity
pour apprendre l’histoire des anciens caciques
parce qu’il savait qu’un jour il serait Cacique des îles
– Orwity
était celui qui connaissait le mieux l’histoire des caciques
et il avait vingt disciples qui espéraient devenir neles
La formation des caciques dura trois ans
et Nele Kantule commençait à parler dans les Congrès
Ensuite il voulut connaître la civilisation moderne
et se rendit à Quibdό (Colombie)
chez le maître indien Jésus Manuel
diplômé de Cartagena
Et il fut avec lui trois ans de plus
Et pour connaître la culture d’Europe il se rendit à Socuptí (Panama)
chez le maître indien William Smith qui avait été marin
et navigué par toute l’Europe
et il étudia avec lui encore un an.
Le cours terminé, le maître lui dit
que s’il souhaitait connaître les nations d’Amérique
il fallait qu’il aille trouver Charles Aspinwal à Acandí
Et Nele se rendit au petit village d’Acandí en Colombie
le bel Acandí me revient à la mémoire ! J’y suis passé :
à l’embouchure d’un fleuve, au bord de la mer, avec des cocotiers…
Et dans la hutte de cet Aspinwal, sûrement sous les cocotiers,
face à la mer, il fut « instruit au sujet des nations d’Amérique, de l’Indépendance
et de la vie du Libertador Simon Bolivar
et du nom de tous ses généraux et de toutes ses batailles »
Il étudia là un an encore.
Enfin il fut au village de Paya (Panama)
chez le maître Nitipilele
pour peaufiner sa connaissance de la langue cuna
car ce maître savait comment avaient été créés les noms
de toutes choses sur la terre
et là il étudia encore deux ans.
Puis Nele Kantule retourna dans son village
son village Portogandi, prêt
à gouverner, Portogandi venait d’être inondé par le fleuve.
Il ne restait que six huttes
et il ordonna le déménagement du peuple sur une île (Ustupo)
C’était en 1903, et c’est sur cette île que débuta sa carrière politique.
On le fit cacique
– Le Cacique général était Inapaguiña –
Ses deux premières tâches :
développer l’agriculture
ainsi que de bonnes relations avec les autres caciques des îles
Il fit venir à Ustupo deux enseignants :
l’un d’espagnol et l’autre d’anglais
Le célèbre cacique Robinson, Charlie Robinson, ne voulait rien savoir de l’histoire des ancêtres
seulement l’histoire espagnole
Ce fut la différence avec Robinson
Parce que Nele disait :
« notre histoire est importante »
Colman devint ensuite Cacique Général, Simral
Colman, le grand Colman,
celui qui a dit : « Je souhaite que vous vous aimiez les uns les autres
que vous ne tuiez pas comme des animaux les personnes qui ont même visage
mêmes cheveux et même sang
et que vous aimiez aussi ceux qui appartiennent à d’autres races
et même vos ennemis »
et dans un autre discours :
« Nous devons défendre les mines d’or
de fer, de plomb
toutes les sortes de métaux qui se trouvent sous terre
ainsi que les poissons qui sont dans la mer
et même les insectes »
Et Colman nomma Nele Sous-Cacique (1923)
et convoqua ensuite un congrès
pour qu’il soit reconnu Cacique Général de tout San Blas.
Et Nele Kantule fut le Nele par antonomase
on l’appelait simplement Nele
ou Dr. Nele
Il connaissait les traditions cuna
mieux que tout autre Nele de San Blas
il faut recevoir ce qui est bon de la civilisation, disait-il
sans oublier les traditions cuna
Ce fut un « connaisseur du monde des rêves »
Il dicta à son secrétaire L’Histoire des Cunas
il se faisait lire les livres les plus intéressants
Il travaillait au poulailler de la communauté
quand venait son tour
Il composa des oraisons pour son peuple : « Père, je veux dormir
Père, abaisse le rideau d’or et de perles
entre les maladies et moi
Père, abaisse la moustiquaire d’argent et de perles
entre les maladies et moi »
Il guérissait les maux avec des chants et des remèdes magiques
mais aussi avec la pénicilline de la Zone du Canal
Il réprimandait les parents quand
les enfants n’allaient pas à l’école
Et les dernières paroles du Cacique à son peuple furent :
« Dix jours après ma mort vous réunirez le Congrès
pour choisir le Chef suprême qui me remplacera
Je recommande pour Cacique Général
le señor Olotebiliguiña
leader de la révolution de 1925
Qu’il maintienne mes relations avec le Gouvernement du Panama
réunisse autour de lui ceux qui parlent espagnol
c’est-à-dire les interprètes de la langue cuna
Que l’on fasse respecter la Loi 59 sur la Réserve indigène
Et tous les autres caciques de San Blas doivent être unis
comme un seul homme doivent être unis
pour défendre les droits sur la noix de coco et ses prix »
Et avant de mourir il se fit baptiser
Le missionnaire lui demanda s’il croyait en Dieu
et il répondit :
« Il existe »
– « Je te souhaite de voir Dieu »
– « Je vois mon Père qui est Dieu »
Entouré d’une eau de rêve, où pêchent les Indiens
Nele Kantule est enterré
sur un îlot-cimetière près de l’île d’Ustupo
Et il voit à présent la vision de Dieu
Cimetière paradisiaque que cet îlot de corail
Eau verte et bleue
avec les coraux au fond…
Squelettes florescents qui poussent sous les eaux
(vertes où elles sont peu profondes, bleues autrement)
comme des personnages de la résurrection. Les cocotiers chantent comme des Neles
comme des Neles chantant une chanson en cuna
Et si vous y passez en avion
vous apercevrez peut-être le grand filet immergé
– le grand filet de pêche –
et vous verrez le fond !
Tous les ans en son honneur
il y a des danses à Ustupo.
*
La terre que Dieu nous a confiée (La tierra que Dios nos entregό)
Message d’un cacique au gouvernement de Colombie
Je ne me rappelle plus son nom.
Ou peut-être que si, quelque chose comme Nekoklí,
là-bas dans le golfe d’Urabá.
Mais je me souviens de ses sables et de sa mer.
Un monde comme dans un livre de García Márquez.
Il y avait dans la forêt, dit-on, une frégate de boue.
Une frégate de pirates ou de conquistadores.
Elle pourrit et sa trace resta dans la fange.
Le plat-bord, les cloisons, la proue, la poupe, tout en boue,
comme une trace de chaussure dans la boue.
Plus rien ne restait du bois, mais peut-être encore une chaîne, quelques pièces de monnaie.
Un bateau de terre ancré sur la terre entre les nénuphars
lui-même seulement nénuphars et boue
de la boue ancrée dans la boue.
Nous n’avons pas vu ce bateau.
J’étais avec mon ami Eduardo
pour nous rendre ensemble à la terre interdite des Indiens.
Et nous y allâmes.
D’abord à cheval en longeant la mer.
Quand il n’y avait plus de chemin, en faisant entrer les chevaux dans la mer.
En faisant nager les chevaux dans la mer au milieu des grandes vagues
dans les embouchures infestées de requins.
Les chevaux hennissant entre les vagues.
Avec le risque de tomber de cheval
parmi les poissons-scies et les requins.
Ensuite à pied sur une côte sans fin.
Jusqu’à la première hutte, à la tombée de la nuit.
Près d’elle, dans le sable, une sculpture en balsa :
une avionnette.
Les Indiens !
Une fillette effrayée, avec des colliers.
De là avec un Indien à travers la forêt
écartant les branches des mains
traversant des fleuves glacés.
Jusqu’au sommeil, la nuit déjà bien avancée, dans une hutte, trempés, en hamac.
Et le jour suivant toujours plus avant dans la forêt,
jusque chez le cacique.
Dans la hutte de réunion le cacique parla :
« Qui m’aide aujourd’hui ?
Cela fait longtemps que nous luttons
mais les colons, semble-t-il, sont toujours plus nombreux.
Et cela ne nous plaît pas car c’est comme si cette terre était à eux.
Et je le dis à l’attention de tous les gens importants.
Car on ne m’aide plus et le phénomène s’accroît.
Et les hommes libres ont tout volé.
Les hommes libres viennent et disent que la terre n’est pas à nous.
Comme si le Gouvernement leur avait donné ces terres. »
J’étais triste qu’ils appellent les colons ou non-Indiens « les hommes libres ».
Seuls les hommes d’une autre race étaient donc libres ?
« Mais elles n’appartiennent pas au Gouvernement.
Dieu nous a donné de la bonne terre pour la cultiver.
De manière permanente.
Et on dirait que Dieu ne nous l’a pas donnée.
Et aujourd’hui notre tribu semble abandonnée.
Parce que les hommes libres me prennent la terre.
Et nous verrons qui m’aidera
si c’est le Gouvernement ou Dieu. »
La tribu presque tout entière était là.
Ils n’étaient déjà plus que 250.
Et je savais que la plupart étaient en outre tuberculeux.
Les hommes avec des colliers en dents de singe, de jaguar, de caïman.
« Nous n’échangerons pas la terre qui est à nous.
Nous n’abandonnerons pas cette terre où fut versé
notre sang au temps des Espagnols,
et depuis lors nous sommes ici,
et depuis le temps de nos grands-parents et ancêtres
nous vivons ici dans la tranquillité.
Mais ces derniers temps je n’ai pu être tranquille
car je dois à chaque instant parler avec Bogota
et ces messieurs les gouverneurs et le ministre du gouvernement.
Le gouverneur d’Antioquia a promis de nous aider. »
Un oiseau bleu passa.
Un toucan chanta.
Puis de nouveau la quiétude et le vert silence.
« Nous verrons s’il tient parole.
Oui, nous avons dit : nous verrons si vous tenez parole.
Car depuis tant d’années nos aïeux
ont vécu dans la tranquillité
et nous souhaitons vivre de même.
Mais, comme je l’ai dit, on dirait que cela ne nous pas été adjugé.
Ils ont abattu tous les cacaoyers et volé les bananes.
Dieu nous a dit qu’il nous donnait ici des terres
pour vivre en paix,
ainsi que les montagnes de réserve qui sont à nous
et les animaux qui y vivent
et que Dieu nous a donnés :
Pour que vous les mangiez, dit-il,
afin que vous et vos familles puissent vivre. »
Ils m’avaient posé des questions au sujet des Indiens des États-Unis,
parce que j’avais avec moi un livre en anglais d’Edmund Wilson
sur les peaux-rouges.
Et de ceux du Mexique. Et de ceux du Nicaragua.
Et ils me demandèrent combien il y en avait en Amérique. 30 millions.
Et je pensais en disant cela
combien de chants, de mythes, de mysticisme, de sagesse mystérieuse, de poésie il y avait pour l’Amérique
dans ces 30 millions.
Et c’est pourquoi nous étions avec eux dans cette forêt.
« Et maintenant on ne peut plus trouver d’animaux.
Et les fruits pour nourrir ces animaux que Dieu nous a donnés,
ils les ont abattus.
Ils ont abattu les arbres que Dieu nous a donnés,
ces arbres fruitiers qui nous servaient avant.
Quand nous tuions des animaux
paon, singe et pécari
ils servaient tous à notre corps.
Vous l’avez, vous autres, votre viande. Toutes ces prairies avec du bétail,
tous les animaux qui s’y trouvent.
Vous n’avez pas à les chercher dans la forêt. »
Dans un coin de la hutte se trouvaient ses saints,
statuettes en balsa de personnages sacrés :
êtres bienveillants, protecteurs.
Le bâton avec le serpent enroulé, pour guérir la folie.
Tout près coulait un ruisseau avec de petits poissons.
« Mais ce n’est pas le cas pour nous.
Parce que c’est ce que Dieu nous a ordonné.
Que nous allions les chercher dans la forêt où nous les trouverions.
Mais à présent on ne trouve plus ces animaux
parce que les hommes libres sont là.
Et nous devons les chercher avec beaucoup de peine, ces animaux
dont se nourrissaient les enfants.
Ces animaux sains que nous mangeons. »
Ensuite ils jouèrent pour nous de leurs flûtes.
*
Les ovnis d’or (Los ovnis de oro)
Ces villages ronds entourés par la mer !
Mulatupo :
Toute l’île un village compact de huttes,
les huttes arrivant jusqu’à l’eau
et même sur l’eau,
et qui paraissaient, en arrivant,
un village flottant sur la mer.
Des huttes avec des cocotiers.
Et la mer couleur de cou de paon.
Des poissons volants, quand nous approchions, volaient.
Moi, avec ma soutane de séminariste de Colombie.
Ils me demandent sur le quai si je suis marchand.
Ils me conduisent immédiatement à la maison du congrès.
La grande hutte carrée.
Le cacique au milieu d’un hamac
avec sa pipe rituelle.
Les femmes enveloppées dans de nombreuses couleurs,
des anneaux d’or dans les narines,
et des colliers de perles et de crocs.
Je dis que je venais pour le savoir de leurs Neles.
J’avais écrit à ce sujet dans les journaux.
L’interprète traduisait avec un bien plus grand nombre de paroles
et plus d’émotion, comme déclamant.
« Le mauvais interprète dit moins de mots que le cacique
– me dit-il –
le bon interprète dit plus de mots. »
Le cacique répondit que je pouvais rester dans l’île. Dans l’île
« Tout est gratuit. »
J’aurais un hamac et le couvert.
Si je disais : je n’aime pas le riz au poisson,
j’aime ma nourriture. J’aime mon lit :
il y a une hutte qui est comme les hôtels où nous payons.
J’avais entendu parler du système communiste
de cette nation inconnue d’Amérique centrale.
Je me sentais comme un visiteur en URSS.
Les hommes assis sur des bancs rudimentaires dans l’ombre.
Derrière, les femmes cousant à la lumière de lampes à huile pendant qu’elles écoutaient,
tissant les molas,
l’or brillant sur le visage (anneaux de nez et boucles d’oreille)
à la lumière des lampes à huile.
Molas : les corsages des femmes
orange et rouge et rose et noir et vert et jaune.
Ils lurent la liste de ceux qui travailleraient le lendemain
sur les terres communes.
Ils choisirent les nouveaux officiers de police.
Il n’y a pas d’argent.
Les noix de coco comme monnaie pour le troc.
Il y a des ministres du travail, de l’agriculture,
des transports (pour les canots),
de l’éducation,
et des fêtes.
Le cacique chantait dans le hamac.
Comme une sorte de chant grégorien.
Qui ne finit jamais.
C’était le « Chant pour guérir la folie ».
Les femmes distribuaient une boisson
tirée de grandes oules.
Chocula : faite de chocolat à la banane.
Et le repas. Une hutte,
écriteau rustique (en espagnol) :
SALLE DE SPORT – ÎLE MULATUPO
espèce de restaurant ou « club » indigène,
sol en terre, murs de bambou,
de jeunes Cunas buvant du coca-cola
– ils ne parlaient pas espagnol –
portant des colliers de dents de singe, de caïman, de cochon sauvage.
Glacières à gaz. Cuisinière à gaz,
bar de bambou et une étagère avec des boîtes de conserve.
Je mangeai dans une marmite en terre cuite du riz à la noix de coco
et des sardines frites.
Les étroites ruelles de terre
pas tout à fait un mètre de large
propres comme un hameau suisse.
Je craignais d’y jeter un mégot de cigarette.
Ruelles intriquées comme un labyrinthe.
Ils sortaient pour me voir passer,
souriants mais timides et craintifs.
Les huttes serrées occupant tout l’espace.
Mola d’une jeune femme avec un crabe stylisé.
D’autres formes, abstraites.
Une autre nuit, à un autre chef, le cacique Manibinigtiguiña,
je posais des questions au sujet de la création du monde.
Il se redressa dans son hamac :
« Quand Dieu vint au monde, il n’existait ni plantes ni animaux,
seulement les ténèbres.
Alors Dieu réfléchit
à la manière dont il laisserait une bonne terre à nos enfants.
D’abord il créa la terre, les étoiles, les fleuves, les plantes, les animaux, les jours, les nuits.
Ensuite il alla au ciel pour l’arranger aussi.
Il pensait : de quelle manière laisserai-je un ciel excellent
pour que mes enfants n’y pensent pas à la terre.
Il y créa toutes les plantes et les fleurs,
humaines, comme de jeunes femmes,
il créa ce jour-là toutes les plantes, comme des femmes.
Il créa aussi toutes sortes de bons chemins.
Les chemins se voyaient comme de l’or brillant au loin.
Pour que nos enfants empruntent ces chemins quand ils arriveraient.
Il souhaita même faire des animaux :
Afin que mes enfants connaissent un bonheur éternel,
dit-il.
Et aujourd’hui encore Dieu est dans le ciel.
Quand Dieu eut créé la terre, les étoiles, tous les satellites que l’on voit au ciel,
il nomma toutes sortes d’arbres
pour que nos enfants puissent se guérir avec ces plantes de toute infection, une aubaine.
Dieu dit aussi :
« Ils devront se souvenir de moi chaque fois qu’ils font une réunion.
En outre, en regardant le ciel, tu penseras :
C’est Dieu lui-même qui a fait cela.
Et quand tu penses, pense à moi.
Quand tu regardes les montagnes : je suis représenté dans les montagnes.
Moi-même.
Après qu’il eut créé toutes les plantes, il manquait une personne
à créer. Alors il fit l’homme.
Car l’homme, dit Dieu, doit venir s’occuper de ma création ;
je ne peux laisser les plantes seules sans l’homme.
Et ce que je dis c’est pour que cela soit enregistré sur cette bande magnétique
afin que la voix de San Blas aille dans les autres nations
et qu’elles sachent que nous avons foi en Dieu
car Dieu nous a créés. »
Dans les maisons voisines
on endort les enfants avec des maracas.
Le harpon en zig-zag dans le bleu
en raison de la réfraction.
Une eau couleur vert d’arc-en-ciel,
bleu et violet d’arc-en-ciel
iridescent.
Panier à poisson coloré comme un trésor de pirate.
Île Mulatupo !
Son bleu de cou de paon.
La mer pleine de canots pêchant.
D’autres cherchant des langoustes.
Les femmes apportant de l’eau depuis la côte.
Ainsi que de la terre, des pierres, du bois, des fruits.
À l’intérieur des terres se trouvaient leurs vergers et jardins.
L’Indien qui m’y conduisit portait des lunettes de plongée
et un fusil sous-marin, et un harpon primitif.
Il me dit, dans un jardin près du fleuve Colorado :
« Nous vivons comme Dieu voulait que nous vivions.
Ni pauvres ni riches.
Pauvres, mais sans manquer du nécessaire.
Pauvres mais pas très pauvres. Seulement un peu pauvres. »
Derrière le jardin, les cacaoyères.
Les dividendes sont en décembre.
Là j’entendis parler
d’un arbre de la connaissance
plein de fruits,
avec de l’eau et des tourbillons dans les racines
pour qu’y vivent les poissons.
Et d’un serpent tombé de l’arbre.
En fait, ils avaient de l’argent dans leurs colliers, avec les crocs,
des colliers enroulés en tours nombreux autour du cou.
Des chaînes de cheville en verroterie très serrées (pour les femmes)
qui leur affinaient les chevilles.
Les joues peintes au roucou
avec une ligne noire sur le front et le nez.
Les anneaux de nez en or coûtaient 30 dollars.
Faits par un joaillier colombien sur un bateau
Ils ne lui permettaient pas de débarquer.
Ils ne permettaient pas aux marchands de débarquer.
J’ai vu des cellules de prison.
Au nombre de trois.
Vides.
Ruelles de sable entre les joncs,
entre des murs de joncs,
cabanes de joncs et de palmes.
Et dans ces rues des fleurs.
Ils construisaient une hutte rituelle pour une fête de la puberté,
une hutte en feuilles de bananier.
Ils y boiraient de la chicha pendant quatre jours.
La fête coûta 300 dollars au père de la jeune fille.
Vert de queue de paon et bleu d’ocelle de paon.
L’île parfaitement ronde
toute l’île un village.
Et les autres îles,
villages ronds entourés par la mer.
(Des thons argentés sautent.)
Les Indiens reviennent du travail
et vont à leurs îles.
Des îlots de huttes seulement.
Des îlots de huttes et de cocotiers.
Des îlots de cocotiers seulement.
Nuages comme des orchidées.
À la surface de la mer, le ciel.
Et les bateaux à voile comme flottant parmi les nuages.
Les lents canoés sur ce miroir.
L’un d’eux conduit par deux gamines en slip.
Voiles lointaines dans l’azur :
– ailes d’aigrette élevées.
Des latrines sur la mer.
Fenêtre : derrière la fenêtre, la voile
du bateau amarré près de la maison.
Leurs souffrances commencèrent avec Colomb,
disent-ils.
Un jour ils fondèrent une république souveraine des Cunas
la République de Tulé (1925).
Ils sont socialistes depuis 2.000 ans.
Tous ensemble ils construisent les maisons de tous.
Les terres sont à toute la tribu.
Le bétail, les grands poissons sont partagés entre tous.
Parfaite harmonie interinsulaire.
Avec leur propre police
(pas tant pour eux que pour les « civilisés »).
Il n’y a pas de vols.
Si l’un d’eux volait un canot, Dieu lui en demanderait deux.
Ils ont peu de nombres. Plus de 100
s’exprime avec les cheveux :
selon le nombre, telle mèche de cheveux.
C’est pourquoi les civilisés les volent facilement.
Mais ils ne filoutent jamais entre eux.
L’entrée des marchands est interdite
sur tout l’archipel de San Blas
« Les marchands apportent le désordre. »
Ils ont seulement le droit de jeter l’ancre sur la côte
et les Cunas viennent voir leurs marchandises.
Les marchands créent aussi l’inégalité.
Les maisons de bois et de zinc sont nia nega (des maisons du diable)
parce qu’elles rompent l’égalité.
L’égalité des huttes.
Tous doivent être égaux.
En 1907 ils s’opposèrent à l’ouverture de magasins
parce que les magasins mettraient fin à l’égalité.
Aujourd’hui il existe des Magasins du peuple. Comme des Commissariats.
Mangues, bananes plantains, manioc,
tout ce qu’ils récoltent ils le partagent entre amis.
« Tous unis comme de nombreuses flèches.
Comme les flèches d’Ibelele quand il combattit les mauvais esprits. »
Ne pas fermer les portes quand quelqu’un vient.
Les ouvrir. Le laisser entrer.
Celui qui se croit savant se détruit lui-même.
Ils sont du « parti de Dieu », disent-ils.
Leurs congrès sont très fréquents,
d’hommes seulement, de femmes,
de garçons, de filles,
de garçons et de filles ensemble,
ou des assemblées générales.
La première partie est pour écouter Dieu.
Le cacique leur parle de Paba Igala
« les chemins de Dieu ».
Il répète les traditions
– peut-être depuis la préhistoire –.
Ils ne se lassent pas d’entendre la même chose.
La création du monde.
Ce que faisait l’Indien des anciens temps.
La seconde partie est pour les affaires diverses.
Nils Holmer assista à une assemblée de femmes.
Le cacique commença par leur parler du fleuve,
comment Paba l’avait créé.
Et ils devaient tous vivre en harmonie.
Il leur parla de la Norvège
où soufflent des vents violents et où les gens doivent se chauffer avec du feu
et où il y a de grands tremblements de terre et des volcans crachant des flammes.
Leurs îles étaient un paradis
sans tempêtes, tremblements de terre ni volcans en éruption
et ils devaient en être reconnaissants à Dieu.
Ils se souviennent d’un paradis d’où ils sont venus.
Le rio Tuile, au Darien.
Fleuve très beau des premiers Cunas.
C’est là que naquirent « les grands théologiens
historiens, moralistes et archéologues »
des Cunas.
Là-bas ils vivaient sans connaissances de la nature
ni du mystère de la gestation.
Ils savaient seulement s’aimer les uns les autres.
Ils connaissent Dieu depuis les commencements du monde.
Cela fait des milliers d’années que Dieu nous a créés
comme nous l’ont dit ceux qui savent,
tous les messieurs qui sont venus nous parler de Dieu n’exagèrent pas
eux aussi savent qu’ils croient en Dieu
comme l’histoire de Dieu que nos ancêtres connaissaient
il est vrai que ces messieurs sont toujours venus en prêchant
nous descendons du Piler (le premier homme)
comme le chantent ceux qui savent.
Ils sont offensés que les missionnaires disent qu’ils ne croient pas en Dieu.
Ils insistent :
Ils croyaient en Dieu avant l’arrivée des Espagnols.
Ils l’appellent Diosaila
de « Dios » en espagnol
ce qui ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas de Dieu avant
car de « oro » [or] en espagnol vient leur mot « olo »
(et ils avaient beaucoup d’or)
et de saila
(Pérez Kantule dit à Erland Nordenskiöld, à Stockholm :
« À Stockholm, il y a une station centrale
qui apporte de l’électricité partout
cette station centrale est saila de toutes les stations plus petites »).
Le vieux Saila William Smith était le gendre du grand Nele Kantule.
Il me parla de Nele Kantule. Qu’il leur disait :
« Ce que j’ai appris de mes maîtres,
faire le bien.
Aider à améliorer la communauté.
Nous sommes tous frères. Dieu le veut ainsi. »
Il fit la révolution de 1925
et libéra sa communauté.
Il disait : « Nous ne sommes pas des animaux,
nous sommes humains, nous sommes enfants de Dieu.
Il faut nous améliorer. »
Et Saila Smith avait des peintures de l’Arbre de la Vie.
Il ne les vend pas. Elles sont sacrées.
Un arbre
et dessous une rivière.
Qui apparaît souvent dans les motifs de leurs molas.
Il me dit, dans son île :
« Tous unis comme les oiseaux d’un arbre
ils chantent tous
depuis les quatre heures du matin
ils chantent tous :
Dieu, tu me donnes des asticots,
tu me donnes toujours de bons fruits
pour vivre, c’est comme cela
que nous devons être, les hommes, tous unis,
communier, nous associer. »
Je déjeune chez le Saila
servi par la fille de Nele Kantule :
poisson cuit et bananes cuites
et séparément citron, sel et piments.
Il n’y a pas d’église parce que Dieu est partout.
« Chez nous il n’y a pas de péneti (mécréants) »
« Mon père
– au missionnaire –
vous êtes chrétiens parce que Dieu est né dans la race waga (étrangère)
et pour cette raison nous autres ne connaissons pas Jésus-Christ
mais s’il était né cuna
c’est nous qui serions les chrétiens
et de meilleurs chrétiens que vous qui versez le sang. »
Mais :
« Personne n’a vu Dieu. Nous ne savons rien de lui » (un sage cuna).
Leur salutation est :
– Igi be pinsae ? – Dios gi an pinsae.
– À quoi penses-tu ? – Je pense à Dieu.
Dans le ciel, il y a des jardins avec des noix de coco
des bananes, du cacao, des cannes à sucre
des vêtements de toutes couleurs
« du genre de ceux qui arrachent les yeux aux Indiens ».
Tout ce qui appartient aux Blancs
automobiles, bateaux, trains
appartiendra aux Indiens dans le ciel.
Beaucoup de ces choses ont déjà leurs « âmes ».
Les bateaux qui passent par le Canal de Panama
peuvent se trouver spirituellement dans le ciel
et là-bas leur appartiennent.
Le Musée de Göteborg avec sa collection cuna
pourrait bien être à eux dans le ciel
dit en riant Pérez Kantule, à Stockholm.
« Mais non !
– au missionnaire –
aller en enfer, c’est pour vous, les waga. »
Les Cunas meurent contents parce qu’ils vont au ciel.
Et les enfants, en me voyant passer : Waga !
Le soir tombe. Devant la mer
allongé contre un canot accosté
un jeune Cuna écoute sur un magnétophone
une vieille chanson cuna.
Une gamine dans son canoé seule en pleine mer
transportant de l’eau dans des calebasses.
On croirait déféquer dans un aquarium.
Sous les latrines de palmes
l’eau de cristal, presque invisible.
L’étron qui flotte. Et le sable étincelant
étincelants les minuscules fragments de coquillages
et les petits poissons zébrés (jaune et noir).
Les animaux aussi vont au ciel.
Il y a des jaguars, des chevreuils, des tapirs.
Dans les anciens temps ils l’imaginaient seulement comme un lieu de chasse.
Aujourd’hui Dieu a le téléphone.
On raconte que pour monter au ciel on prend un ascenseur.
Dans les avenues il y a des sortes de lianes qui sont les fils téléphoniques
par lesquels Dieu communique à longue distance.
(D’après les récits de ceux qui ont travaillé au Canal ou ont été marins.)
Les Neles sont sceptiques
sur ce genre de ciel.
Nele Subo dit seulement :
« C’est le lieu où les hommes vivent à nouveau. »
Et
Iguantipipi
« célèbre philosophe cuna »,
selon ce qu’il dicta :
– C’est le lieu où nous serons amis.
On l’on va bras dessus bras dessous.
Et un autre :
« Au ciel il n’y a presque pas de Blancs.
Ceux qui s’y trouvent vendent des bananes dans la rue
comme les Indiens de Pintupo au Panama. »
L’âme est comme le reflet d’un miroir
mais vivant pour toujours.
Les Neles sont ceux qui connaissent les choses de l’âme.
Dans les Actes du 3e Congrès d’Alto Bayano (août 1956)
il est écrit :
« Nous avons une race cuna
et on dit aussi que Dieu fit le monde pour que
nous vivions sur
cette terre, comme un seul groupe. »
Cocotiers, sable blanc et au-delà les récifs de corail.
Les bancs de sardines verts comme des brins d’herbe,
comme un pâturage luxuriant.
Turpana1 m’avait dit, à Panama :
Là-bas tu trouveras ce que tu aimes
une société socialiste.
Le traditionnel, ici, est le révolutionnaire
dis-je à présent sur la plage devant le récif.
Turpana a étudié à la Sorbonne.
Et il me raconte, devant l’eau verte :
Avant, ils disaient qu’Ibeorgun est venu dans un nuage d’or,
maintenant, qu’il est venu dans une soucoupe volante en or.
Mais ça ne veut pas dire qu’ils pensent que ce soit réel.
Les ethnologues ne le savent pas.
Que ça ne veut pas dire que ce soit réel pour eux.
Ils voient le ciel comme une cité de lumière, de pure lumière.
Pour cette raison ils parlent d’or,
or veut dire lumière.
Ou quand ils disent qu’Ibeorgun n’avait pas de mère,
c’est que ses idées sont éternelles.
Et qu’elles viennent du ciel.
Devant ce vert resplendissant
vu avant depuis l’avionnette,
et si transparent, vu depuis l’avionnette jusqu’au fond profond
sous la transparence verte.
Couleur verte d’yeux verts.
Jardins submergés.
Des jardins japonais sous l’eau.
Des paysages silencieux sous l’eau.
Poissons de couleurs entre les coraux.
Saila vient de racine, me dit Turpana.
Peut-être parce qu’elle représente la tradition.
Purba-binye : perdre l’esprit. (Aliénation.)
Et pour le mot convaincre ils disent : chasser la pensée.
C’était alors le meilleur Panama.
Celui du temps de Torrijos2.
Un pauvre garçon acculturé comme moi…
dit Turpana.
Leurs souffrances commencèrent avec Colomb.
Les Espagnols vendaient les belles filles 30 dollars.
Et l’Espagnol dit à Iguab : je vais travailler ça
(la mine)
et l’Indien Iguab lui répondit que l’or était à Dieu
et l’Espagnol demanda l’or à l’Indien Iguab,
Iguab était un homme qui savait ciseler l’or.
Et il ne voulut pas leur montrer les mines d’or
alors ils tuèrent l’Indien Iguab.
Ils ouvraient le ventre aux ancêtres.
Ils retirèrent ses entrailles à un enfant
et les mirent à sécher au soleil.
Les ancêtres partaient dans la forêt, sur les rivières.
Et les Espagnols les chassèrent comme des animaux.
Dans le canot, face à l’île Alunega
Alejandro Henry, sur sa poitrine une dent de tapir,
me dit : « Les hommes doivent être unis comme une seule main,
sans un retranchement. » Et :
« Je voudrais voir tous les visages sourire
dans chaque village, chaque nation. »
Ils refusèrent de vendre du sable pour le Canal
parce que : « Celui qui a créé le sable de la mer
l’a créé pour les Indiens qui étaient là avant
et pour les Indiens qui sont là maintenant
et pour ceux qui viendront après. »
Un autre jour nous nous rendîmes dans une île éloignée
pour voir le bateau englouti
que nous regardâmes avec des lunettes de plongée.
Courbines sur le pont,
la boussole couverte de corail,
des mollusques incrustés dans le bronze corrodé, les fers entartrés,
dans les profondeurs violettes.
Les objets sans ombre,
lumière diffuse flottant la même partout.
Poissons virevoltant entre les garde-corps
rayés comme des tigres ou bien tachetés.
Des animaux qui ressemblent à des pis de vache
des animaux comme des calices,
des êtres en forme de champignons,
toutes les couleurs un peu éteintes.
Des plantes couleur de vin.
Entre des lames dentées
des branches de coraux rouges-noirs aux fleurs pâles.
Des algues ondulant comme des chevelures.
Des bancs de poissons sortant des hublots.
Le gouvernail couvert d’éponges.
Le navire englouti converti en récif.
Et je leur lus le poème NELE KANTULE à Ustupo.
Rien moins qu’à Ustupo.
Là où se trouve la place Nele Kantule avec son monument
de ciment et d’azulejos de salle de bain.
Au Congrès ils écoutèrent sur un magnétophone
un enregistrement que Pérez Kantule leur envoyait de Panama :
« Si vous aviez abandonné vos traditions
vous payeriez un loyer dans vos maisons
et la majorité d’entre vous n’auraient plus de terres. »
Une société voulait construire là un hôtel Hilton.
Le traditionnel était le révolutionnaire.
Le progrès capitaliste, une régression.
Au matin les canoés d’hommes qui vont au travail.
Des garçons et des filles qui vont à l’école, sur l’autre île,
par une route,
une route-pont qu’a construite le peuple tout entier.
Il commençait à y avoir un certain capitalisme, me dit-on à Ustupo,
et c’est pourquoi certains ne voulaient plus travailler.
Mais Torrijos m’a dit : « Il n’y aura pas de Hilton. »
Pleine lune sur la mer calme comme un lac.
Sur l’eau illunée les huttes du village cuna reflétées.
À l’intérieur de ce silence
des voix d’enfants jouant et parlant en cuna.
Ombre des huttes dans l’eau laiteuse,
et l’ombre des canoés lents.
Le scintillement sur la mer
de la lune
et du village cuna.
Ils ne croient plus que les albinos soient des enfants de la lune3.
Bien se comporter
pour ne pas être laissé sur le Quai du Ciel.
Tous unis comme un seul arbre.
« Nele », bien traiter autrui,
a dit le Saila.
Ils parlent en secret de l’arbre de la vie,
l’arbre Pulu-wala (la mère qui nous donna le jour à tous)
où il y avait des plantains, des terres, de l’eau de mer et de l’eau douce
du poisson et de nombreux animaux
et au pied de l’arbre une rivière
et Olouaipilele coupa l’arbre
et il en tomba des bananes, du manioc, des ignames, du maïs
et du poisson (vivaneau, tarpon, courbine)
et la mer se forma.
– L’ouverture du sac amniotique ?
Le littoral des îles un pur cristal,
et l’on peut voir le fond de la mer.
Là-bas des pneus, plastiques, pots de chambre…
Et par-dessus les ordures, les poissons de couleurs.
1 Turpana : Le poète guna Arysteides Turpana (1943-2020), dont nous avons traduit quelques poèmes dans notre billet « Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama » (voir le lien dans l’introduction ci-dessus)..
2 Torrijos : Le « général Omar Torrijos, Leader suprême de la Révolution panaméenne (Líder Máximo de la Revolución Panameña), qui dirigea le pays officiellement ou par personne interposée de 1968 jusqu’à sa mort en 1981, [conduisant] une politique progressiste saluée par des personnalités telles que le poète et ministre sandiniste Ernesto Cardenal ou encore l’écrivain Graham Greene, et soutenue par Fidel Castro. » (Tiré de l’introduction à mes traductions de « Poésie anti-impérialiste du Panama » ici)
3 enfants de la lune : L’albinisme est notoirement répandu parmi les Guna, et la prévalence du phénomène fait du Panama le pays ayant le taux d’albinisme le plus élevé au monde. Les enfants albinos étaient considérés comme des « enfants de la lune » et mal accueillis dans la communauté. Cardenal indique ici un changement de mentalité à ce sujet chez les Guna.


