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Offrande à la Mort : La poésie de Medardo Ángel Silva

Medardo Ángel Silva (1898-1919), mort à vingt et un ans, est un poète équatorien de la « Génération décapitée » ainsi nommée car les trois autres écrivains principaux qui la composent sont eux aussi morts (plus ou moins) jeunes. Ces quatre auteurs sont les représentants, relativement tardifs même au point de vue latino-américain, du modernisme poétique en Équateur. On sait que c’est le Nicaraguayen Rubén Darío qui introduisit le modernisme en Amérique latine et même en Espagne, laquelle refusa de le recevoir de la France, sa voisine, où il était né, et ne l’adopta que des mains d’un poète américain de langue espagnole. L’Espagne avait reçu le romantisme en faisant l’économie d’un tel circuit parce que le romantisme était un mouvement allemand et que l’Allemagne c’est encore l’Espagne, mais les emprunteurs de tendances françaises ne sont jamais nommés de l’autre côté des Pyrénées que du nom péjoratif d’afrancesados.

L’Équateur littéraire a non seulement eu la « Génération décapitée » mais aussi, plus tard, dans les années soixante du vingtième siècle, le mouvement tzantique des « Coupeurs de tête » (dont nous avons traduit des poèmes dans « Poésie révolutionnaire d’Équateur : Le mouvement tzantique » ici). Tropisme singulier !

La mort de Medardo Ángel Silva n’est pas entièrement éclaircie. Dans l’anthologie dont nous nous sommes servi (Ariel Clásicos Ecuatorianos, 2e éd., 2019), qui est en fait la réunion d’un recueil, L’arbre du bien et du mal paru du vivant du poète, en 1917, et de poèmes choisis, le préfacier, Hernán Rodríguez Castelo, se montre sceptique vis-à-vis de la thèse la plus courante, celle du suicide, suivant en cela le biographe Abel Romeo Castillo (1969). Dans la mesure où Castillo rejette également la thèse de l’assassinat (dans un triangle amoureux), il en vient à émettre l’hypothèse de la roulette russe (le barillet du pistolet ne contenait qu’une seule balle, mais cela peut aussi bien indiquer une intention suicidaire purement et simplement) ou celle du « somnambulisme mortel, à la Manuel Acuña » (alors même que, dans le cas de ce dernier poète, mexicain, c’est également le suicide qui est la thèse en général retenue !). La question est sensible au plan religieux : obsédé par la mort, Medardo Ángel Silva n’en est pas moins marqué par le christianisme, or le suicide est un acte grave pour le salut de l’âme. Le rejet de la thèse du suicide – sur un certain fond de prosélytisme qui ne permet cependant pas à lui seul d’écarter ce point de vue – s’appuie sur une étude de l’évolution de la poésie de l’auteur, qui montrerait un travail interne sur l’obsession de la mort vers un renouveau de l’attachement à la vie, par la foi, ainsi que sur des questions quant à la passion amoureuse supposée qui aurait déclenché l’acte. Il est certain par ailleurs que les conditions matérielles du poète n’exercèrent pas de pression dans le sens du suicide, autrement dit le poète ne vivait pas dans la misère (qui fut la cause du suicide de Chatterton, par exemple), et il était en outre le père d’une petite fille, ce qui rend un suicide supposé d’autant plus irresponsable et critiquable moralement (ou le rend en soi critiquable, même sans autre fondement pour une critique).

Le suicide est sans doute une explication par défaut, compte tenu de l’existence d’un instinct de mort en l’homme, lequel homme pourrait bien n’avoir en revanche qu’un « réflexe » de survie. Les philosophies du pessimisme radical développent une telle conception. Chez le philosophe Philipp Mainländer, par exemple, suicidé à vingt-cinq ans, l’humanité doit finir, sinon avec l’univers lui-même, où l’entropie est un phénomène généralisé par lequel toutes les sources d’énergie du cosmos sont vouées à s’éteindre et disparaître, bien avant cela dans un suicide collectif universel par « contagion spirituelle ». Dans ce cadre, un poète caressant dans ses écrits l’obsession de la mort a sans doute quelques chances d’être le premier « contaminé » par lui-même.

Portrait de Medardo Ángel Silva
par Nicolás Delgado, 1915.

*

L’arbre du bien et du mal
(El árbol del bien y del mal, 1917)

.

L’investiture (La investidura)

Si, inspiré par Hari, ton esprit se délecte de la volupté littéraire, si l’art des jeux d’amour suscite ta curiosité, alors écoute, suaves, faciles, adorables, ces paroles… (Jayadeva, Gita-Govinda)

C’était par un coucher de soleil magique de pourpre et d’ors,
avec une musique de brises dans les pins sonores ;
les heures défilaient rythmiques au crépuscule
comme une ronde grecque ciselée sur un vase ;
La pampa ressemblait à un velours vert
et ce chromo était pareil à une image d’églogue.

Les vallées écoutaient la parole infinie
avec laquelle Il parle aux choses,
aux humbles brins d’herbe, aux roses,
au lion aux griffes acérées,
au vent qui secoue la forêt orgueilleuse,
et dirige dans les ombres l’orchestre symphonique
du bosquet, en concert de demi-million de harpes.

Comment se fit-il que soudain je me trouvasse dans la forêt –
qui, lugubre et sans chemins, était sœur de la sylve obscure
que vit le Dante ?
Je ne sais. Comme un enfant je tremblais de peur ;
dans ma chair l’Angoisse plongeait ses ventouses
ainsi qu’un poulpe informe ; à mon oreille parvenait
une caricature confuse
de sanglot, de blasphème et de rugissement.

Mille insectes conversaient en dialectes nasillards
et, déployant la soie de leurs ornements,
dans la pénombre ces insectes étaient
des pierres précieuses avec des ailes.

Les fleurs exotiques imitaient de sveltes bayadères,
et de leurs pétales obscurs s’exhalait
une haleine de fragrances narcotiques
qui montait à la tête des animaux, en rêves impurs.

Dans cette chaude atmosphère,
comme un remords
se faisait entendre la reptation d’invisibles vers,
une rumeur de fermentation
sortant du sein des chênes anciens…

Les lianes s’enroulaient autour des troncs massifs,
déployant dans leurs courbes des sortilèges féminins,
donnant à leurs mouvements des inflexions perverses
et simulant en maladroites convulsions
les spasmes lubriques de la jouissance…

Et, à la lueur livide d’une lampe à huile,
tout cela prenait à mes yeux des aspects inouïs,
lorsque je vis passer des cavaliers des cavaliers,
confusément, et j’entendis les cris rudes
par lesquels excitaient dans le bosquet occulte
leurs lévriers agiles
les mânes de l’Envie et de l’Injure…

Mais mon esprit triompha de cette embuscade perfide
et je lançai, comme un lys sur une eau stagnante,
sur eux la pitié silencieuse d’un regard.
Puis, tel un Amadis de moderne épopée,
je poursuivis mon chemin, sous l’admiration muette de la forêt…

Oh ! alors mes yeux extasiés contemplèrent
la merveille sacrée du visage de la Déesse,
mes sens fous prosternés la virent,
portant un auguste diadème sur son front rose.

Elle avait tout le savoir dans ses pupilles,
de ses mains naissaient les desseins éternels,
comme un oiseau dans son nid l’Harmonie sacrée
résidait sur ses lèvres. Son regard versait
de la lumière sur les ténébreux glaciers intimes !

Oh, céleste prodige ! Le Dieu suprême
de solaires fulgurances avait tissé son habit immaculé.
Ses seins palpitaient comme des mers tranquilles
de marbre pentélique. Oh, céleste prodige !

Et dans l’air subtil son inénarrable accent,
sa voix, comme jamais mortel n’en entendit,
vibra telle un miracle d’impossible douceur
dans un badonguement triomphal de cristaux sonores :

« Lyrique adolescent, réalise ta vocation ;
que ton esprit soit un bûcher ardent ;
mets tes rêves en musique,
sois divin par le haut don de la Lyre.
Dans le calice améthystin écumant de miels dorés,
donne à boire à ton âme assoiffée d’idéal ;
Psyché est un papillon
qui dans son vol se pose
sur la chair rose des roses charnelles !

Sois ingénu, comme l’eau des pures citernes
ou de l’étang qui reflète le ciel tout entier ;
tu verras triompher l’aurore de ton aspiration,
et le royaume des choses éternelles sera tien.

Tu sauveras les dures vérités métaphoriques
de l’abîme profond de toi-même,
et tu écouteras les claires musiques pythagoriques
depuis la nuit de ton abîme…

La fontaine d’Hippocrène jaillit en toi ;
Pan sommeille dans le noble sein de l’Adamite ;
examine-toi dans la pénombre, regarde-toi, lis en toi
comme en un livre ouvert de Vérité et de Vie !

Fais taire l’interrogateur de l’Avenir, qui prive de lumière,
dresse-toi haut et serein dans la grâce du jour
rose ;
et, en toute chose,
cherche éternellement
l’Harmonie, l’Harmonie, l’Harmonie… »

Ainsi parla la Déesse…
En extase dévote,
mon esprit écoutait cet enseignement divin…
Levant les yeux, je vis que l’enchantement était rompu :
la vision se dissipait dans les lointains bleus.
La forêt paraissait un cœur immense,
les doux fruits d’or pleuraient de l’ambroisie,
la terre respirait comme un subtil encens.
J’étais plein de Toi, auguste Poésie !

Entre les arabesques des branches en fleur,
où la rosée était des larmes de diamant,
les étoiles s’éparpillaient
comme une traînée de globules d’or.

Et heurtant son impétuosité sur les pierres
pour la délectation de la forêt,
la rivière complétait cet orchestre
de ramages, de brises et de bouches… !

Depuis lors, la multitude fascinée m’a vu
– l’œil incendié par la fièvre sacrée,
le front couronné d’épines comme le Christ,
mains tremblantes d’orfèvre chevelu –

dédaignant les futilités du monde,
consacrer mon existence au rite apollinien ;
ainsi ma vie possède-t-elle l’harmonie d’un vers,
et devient sanglot rythmique ce qui naît cri.

Indifférent au temps et à la douleur,
sur la route ignorée va mon esprit pérégrin,
tandis que caché dans l’ombre assassine
l’Archer me tire en vain ses flèches !

*

Crépuscule d’Orient (Crepúsculo de Asia)

Des roses vierges inclinèrent jusqu’à
tes cheveux le réseau de leurs pistils,
au baiser des étoiles, rendues inquiètes
par tes pupilles humides de grâce.

Comme une araignée ourdissant
la perfide trame de ses fils,
l’ombre des tilleuls se projetait
sur ton balcon de vieille aristocratie…

Tremblantes devant le prodige de tes charmes,
comme noyées de larmes célestes
les étoiles fixes te contemplaient.

Et c’était un triomphe de reines diadémées
dans les Mille et Une Nuits parfumées
du monde sidéral de tes bijoux !

*

Heure sainte (Hora santa)

Les miroirs aux regards limpides
avec une voluptueuse complaisance
reflétaient ta magnificence impériale
de blondes et de soie parfumée.

Les bougies à la flamme ardente
dans le salon à l’orientale opulence
imitaient, enveloppant ta présence,
les yeux d’un animal hypnotisé…

En une rare mélodie, Chopin
versait un long et musical sanglot…
des cadences fuyaient comme de vains rêves…

Il flottait un parfum de lilas couchés,
et devant l’immensité de tes pupilles
je laissai mon cœur entre tes mains !

*

Stances (Estancias) (4/12)

Seigneur, mon pied n’a pas même encore parcouru
la moitié de la route, dont parlait le Florentin,
et je suis dans le noir complet et marche à la manière
de l’enfant qui dans une forêt ne connaît le chemin.

De profundis clamavi. Berger des cœurs,
donne à mon âme le feu qui fit de l’hétaïre une sainte ;
renouvelle les miracles des résurrections ;
comme Lazare, j’attends que tu me dises : Lève-toi !

Pas une volonté, pas un espoir, pas même un désir
n’agite cet étang crépusculaire qu’est mon âme.
Mes lèvres sont humides des eaux du Léthé.
La mort m’offre par anticipation son meilleur présent : la paix.

De toutes les passions je porte le feu éteint,
je ne suis qu’une ombre de tout ce que je fus,
cherchant dans les ténèbres, pareil à un enfant aveugle,
le magique chemin qui conduit à l’oubli.

Lassitudes d’automne… plus rien ne m’enthousiasme
de ce qui provoquait mes admirations d’enfant,
et je vais dans la vie comme un pâle fantôme
parcourant les rues d’une ville en ruines.

Mon âme, qui croyait le printemps éternel
quand elle entreprit ses fous et doux pèlerinages,
aujourd’hui, comme un lépreux dans sa caverne,
voit lentement pourrir les fruits de ses jours.

Pour nous qui avons, comme un poignard subtil,
à l’intérieur de l’âme un poison ;
pour nous qui voyons notre illusion d’avril
faite misérable charogne ;

c’est en vain que résonne ton histrionesque tambour de basque,
ô vie frivole et banale !
puisqu’elle n’est pas pour nos lèvres, la divine chanson
printanière et matinale.

*

Estampes romantiques (Estampas románticas) (La cinquième des cinq)

Par les salles bleues, mélancoliquement,
la lune traîne sa robe de mariée,
tandis que les brises déploient dans les parcs en fleurs,
avec une rumeur de soie, leurs ailes tremblantes…

Au clair de lune énigmatique et triste,
dans le bleu de la nuit harmonieuse
un château dressé sur le fief d’antan
dessine les finesses de sa silhouette gothique…

Aux douze coups, l’étoile versant ses fleurs d’oranger,
se répand une fragrance de lointaines légendes…
et se font entendre les pas furtifs des nobles dames…
et un grincement de gonds aux fenêtres couvertes de mousse…

*

Divagations sentimentales (Divagaciones sentimentales) (2/5)

I

Vie de la ville : l’ennui quotidien,
les beaux rêves morts et le cœur déchiré ;
vie extérieure et desséchée, vie fausse, océan
sur lequel mon âme est comme un esquif perdu !

Non, donne-moi le règne pur du silence exquis,
la solitude, fleurie de pensées blanches,
et la tour intérieure ouverte sur l’infini,
au-delà de la douleur, du temps et de la vie.

Où mon cœur – urne de mélodie –
répand en tristes vers son lyrique trésor
et dort dans ton giron – ô Poésie sacrée ! –
devant le lys, sous l’étoile, au tiède crépuscule d’or.

V

Comme ces moines pâles dont parlent les légendes,
spectres des noirs corridors conventuels,
je veux abandonner les chemins scabreux
où le Mal ourdit ses sept labyrinthes fatals.

Dans un cloître j’enfermerai ma douleur exquise
et seul avec mes rêves je cultiverai mes roses ;
miroir qui reflète l’Infini sera mon âme,
par-delà l’humaine limite des choses…

Ainsi, ma vie sera vie de paix… jusqu’au jour
où dans la cellule dévote les frères me trouveront
moribond au pied de la Vierge Marie,
serrant ton portrait jauni dans mes mains !

*

La libératrice (La libertadora)

De ma tour d’ivoire
je vois passer la vie.
Mon âme romantique et légère
soupire, sourit, s’ennuie.

Il y a un jardin de roses noires,
il y a un jardin de lys blancs :
roses noires sont mes tristesses,
lys blancs mes illusions.

Parfois, dans l’air bleu,
le vent sanglote un miserere,
s’enfuit un oiseau aux ailes de tulle :
c’est un lys qui meurt.

Et tellement sont déjà morts,
en silence, un par un,
que le jardin bientôt sera désert,
il n’y aura plus personne.

Déjà ne reste plus de mon printemps
qu’une odeur de rose desséchée…
et mon âme attend, attend, attend,
filant des rêves à son rouet.

Elle attend d’ouïr aux confins,
au terme doux de son destin,
la voix aiguë du clairon
de la Mort.

Les dures chaînes tomberont,
s’ouvrira la porte de fer :
et dans un parfum de lys blancs
l’âme quittera sa prison !

*

Le chasseur (El cazador)

Satan est un chasseur dissimulé dans la céleste sylve
où divague le troupeau mystique,
et, comme celle d’un jeune satyre, dans cette agreste douceur
résonne la tentation de sa flûte subtile.

Malheur à qui écoute le chant du Mal ! à qui écoute
la perverse sirène du Péché mortel :
même en déchirant sa chair possédée, il ne pourra
extirper le poison du fatal sortilège !

Et tu le sais bien, toi, mon âme mélodieuse,
hirondelle chantante dans la claire harmonie
du bosquet où les Chœurs pincent les cordes des luths,

toi qui vis le chasseur, entre ses mains lascives,
ses mains velues, emporter prisonnières
les sept colombes de tes sept vertus.

*

Offrande à la Mort (Ofrenda a la Muerte)

Mère nourricière, clef de nos cachots,
ô toi qui à nos côtés marche à pas d’ombre,
maudite impératrice des noirs empires,
quel est le mot talismanique qui te nomme ?

Porte scellée, mur où expirent sans écho
les interrogations de la tribu humiliée,
de même que la toux d’une poitrine creuse
ne peut troubler l’harmonie pérenne des constellations.

Je chanterai dans mes odes ton visage mensonger,
ton corps mélodieux comme un bras de lyre,
tes pieds qui ont foulé des Érèbes et des Léthés,

et la sereine grâce de ton regard fleuri
qui noie nos âmes, exemptes de désirs,
dans une mer de silence, de quiétude et d’oubli.

*

De profundis clamavi

Seigneur, vois nos âmes dans leurs dures prisons
où de vagues philosophies ne jettent aucune lumière,
vierges jetées nues aux molosses,
à peine allumées les roses de leurs beaux jours.

En vain nous avons cherché en différentes voies
la route bleue qui mène à l’idéale Byzance…
et maintenant nous marchons vers le havre de tes bras divins,
pauvres en volonté, par la fatigue exsangues…

Nous avons sacrifié notre amour à de folles idolâtries,
quand nous croyions éternels le plaisir et la vie…
et maintenant à tes pieds nous abandonnons ces dépouilles
attachées au ruban des rêves fanés.

*

Poème de la chair (Poema de la carne)

Chair de l’assassin, maudite pourriture
qui pend des gibets en grappes funèbres
et montre aux yeux de la multitude avide
le maléfique héritage de tous reçu !…

Oh, chair des martyrs, Gloria in excelsis Deo ;
de notre Roi le Christ divines moissons !
Oh, lèvres toujours ouvertes à la consolation d’un « Je crois » !
Divin habit transpercé de flèches !…

Oh, chair des vierges qu’hermine l’innocence,
neige, lys, étoile, iris, campagne polaire
sur laquelle n’a point posé l’Amour son pied de feu !

Hostie, chair de Dieu pour la cène mystique,
qui par le miracle de la grâce eucharistique
à notre chair immonde unit sa sainte chair !

*

Poèmes choisis
(Poesías escogidas)

.

Sonnet (Soneto)

Ô Reine silencieuse, couronnée
d’ombres et de pâle asphodèle,
dont les mythiques yeux consolateurs
ont l’infini pour regard !

As-tu brisé les rameaux funèbres
sous ton pied si léger de glace ?…
Et cette rumeur, est-ce le vol nocturne
de ton ombre désolée ?

La brise bourdonne sur la terrasse déserte
et prononce, effleurant les rideaux,
le nom d’une morte idolâtrée.

Il y a des bruits de robe sur le tapis,
et je ne sais quelles phrases sibyllines
dit dans l’ombre une voix de femme !

*

À une qui est triste (A una triste)

À sœur Marie de la Consolation (Sor María de la Consolación)

Au son vague des célestes lyres
du vent qui divague dans les frondaisons,
tu chantes, et l’on ne sait si tu soupires
ou si c’est le rossignol qui t’imite.

Tes yeux noirs au dolent regard,
je ne sais dans quel tableau de Rossetti je les ai vus,
ils me rappellent inconsciemment
les yeux mélancoliques du Christ.

J’aime, pour sa douleur, ta beauté :
ton doux visage de vierge martyre
couronné de tristesse mystique.

Et ton esprit romantique vaut plus
que tout ce qui existe, possédant
la suprême élégance de ce qui est triste.

*

Le mendiant (El mendigo)

Oh, l’angoisse de vouloir exprimer l’ineffable
quand, oiseau prisonnier, une émotion agite
ses ailes dans la prison du verbe misérable
qui jamais ne traduit en rythmes son infinie douceur !

Las ! mieux vaut le rossignol dont la gorge trille
son amour et sa peine que la langue de l’homme,
dont l’âme douloureuse devine l’Infini,
sent l’Éternité… et ne sait la nommer !

Nous sommes comme un mendiant qui, possédant un trésor
dans sa besace, supplie la terre pour des aumônes…
De temps en temps tombe une pièce d’or
dont l’éclat trahit le contenu du sac !

*

L’horloge (El reloj)

Ta jeunesse de musique, de parfums et de trilles
sent les magnolias humides, la terre après la pluie…
c’est une odeur charnelle et spirituelle, une fine
odeur que je porte en moi sans pouvoir l’oublier.

De ta blancheur me parle la divine étoile,
le rossignol connaît ta voix et l’imite,
et la divagation du vent vespéral
m’apporte le souvenir de tes cheveux de soie.

Mon cœur se vêt du deuil de l’absence…
et parce que je me souviens ma nuit est moins triste,
mais dans mon âme résonne, sinistre, agressive,

cette horloge qui compte les heures passées loin de toi,
et je l’écoute ainsi qu’un enterré vivant
qui entendrait un impossible commentaire à sa mort.

*

La mort parfumée (La muerte perfumada)

Convalescent de ce mal étrange
dont toi seule connais le remède,
le soir me vit, fantomatique et sauvage,
comme échappé de la sépulture.

Le malheur a fauché mes joies
ainsi qu’un innocent et candide troupeau,
sous la faux d’une vieille désillusion
mon bonheur fugace agonise…

Chevelure blanche dépeignée,
la pluie ondoyait derrière la vitre…
et, ce soir pâle et caduc,

je sentis dans ma douce prostration intérieure
la belle tentation de me donner la mort
en me tressant une corde avec ta perruque !

Le Qua et autres ballades : La poésie de Hans Friedrich Blunck 2

Le présent billet est la suite de nos traductions d’œuvres poétiques de l’écrivain allemand Hans Friedrich Blunck (1888-1961) : après des poèmes (Gedichte) (x), voici des ballades (Balladen). Les deux billets ensemble fournissent une illustration de notre bref exposé (ici) sur ce qui s’appelle la « ballade » en allemand, à savoir un genre de narration versifiée, et ce qui la distingue des autres formes poétiques. La ballade allemande connut un renouveau à partir des premières années du vingtième siècle, avec les pionniers que furent Börries von Münchhausen et Agnes Miegel (nos traductions de ballades de cette dernière se trouvent dans le lien précédemment indiqué : notre exposé sur la ballade allemande introduit en effet le billet de traductions de textes d’Agnes Miegel). Blunck se situe dans ce renouveau.

Les ballades de Blunck puisent dans un répertoire varié en même temps que classique dans le genre : l’histoire, parfois plus ou moins romancée (Les astres de Kepler, Wallenstein devant Breitenburg, La mort de l’empereur Othon), les contes, dans la veine des contes de Grimm, les sagas islandaises (Helgi, Thora et Irsa), la légende arthurienne (Perceval rencontre Merlin)…

Les contes et légendes populaires formant la majeure partie des traductions qui suivent, dont la ballade Le Qua qui donne son titre au billet – ballade racontant l’histoire d’une espèce de gobelin naufrageur combattu par un capitaine de vaisseau fantôme –, un mot du travail littéraire des frères Grimm au dix-neuvième siècle. Les contes de Grimm occupent une place importante dans la littérature allemande en ce qu’ils ont contribué à l’unification par une langue nationale des cultures populaires régionales de tradition orale : les enfants apprenaient dans ces livres le folklore populaire et traditionnel des provinces par le biais d’un médium unique, la langue allemande. Blunck a perpétué ce travail de collecte et transcription avec plusieurs ballades, dont deux ci-dessous, Le prodige de la seconde main et La reine morte, au sujet desquelles il est indiqué qu’elles sont la transcription d’œuvres dialectales (le volume dont nous nous servons, le dixième tome des œuvres complètes de Blunck, comporte une version en dialecte pour la seconde mais non pour la première). Ceci quand elles ne sont pas un pur travail d’imagination de l’auteur ou bien empruntées au corpus recueilli par les frères Grimm ou à d’autres sources écrites, comme c’est probablement le cas pour certaines d’entre elles (dans la ballade Le chasseur qui n’avait pas le temps, ci-dessous, apparaît le personnage de Dame Holle [Frau Holle] qui figure dans les contes de Grimm, il est donc probable que la ballade soit tirée de ce corpus).

Blunck a également laissé des œuvres en dialecte bas-allemand (niederdeutsch, le dialecte du nord de l’Allemagne), comme la plupart des membres du « cercle poétique d’Eutin » (Eutiner Dichterkreis), des années trente aux années soixante, auquel il appartenait.

Portrait de Hans Friedrich Blunck par Emil Stumpp, lithographie de 1931. Deutsches Historisches Museum, Berlin.

*

Perceval rencontre Merlin (Parzival begegnet Merlin)

« Merlin ! », appela Perceval devant la forêt magique,
« Merlin l’ensorcelé ! ». Émergeant de brumes grisâtres,
une ombre incorporelle parut. Comme si s’élevait une fumée,
spectrale, sans flamme, depuis le monde immatériel.
« Invincible saint, à qui de l’avenir
et de toutes choses l’origine est manifestée,
qui connais les langues de tous les oiseaux,
qui donc t’a subjugué, toi semblable à Dieu ? »

Le cheval noir frappait la terre du sabot, le harnois cliquetait,
le cavalier se pencha pour entendre : « Merlin,
toi qui as mesuré les cycles de l’éternité,
qui as contemplé des entités sans nom,
qui donc t’a vaincu, qui fut plus puissant que toi ? »
L’ombre fléchit, deux yeux brillèrent
indiciblement tristes, pleins de volontés renoncées,
sur le cavalier couvert d’acier.
« Passe ton chemin, enfant de la douleur !
Il fut un temps où, le plus grand des magiciens, je savais tout,
plus prêt de l’Éternel que ne l’est ta route du Graal.
Alors, moi le sage, avant d’atteindre l’ultime frontière,
j’aspirai à l’amour terrestre, encore une fois
avec ferveur je voulus sentir la véhémence de la création.
Un jour où je me sentis trop seul et sombre,
je fis d’une femme la compagne de ma route,
comme si j’avais voulu que fleurît le désert.
Mon corps était encore humain, bien qu’à moitié usé,
inconcevablement éthéré, pourtant une charge encore. » –
Le spectre se tut. De la vallée l’obscurité montait,
le vent de la nuit d’été soufflait en silence,
un rire séduisant, fantasmagorique traversa la forêt.

« Continue, Merlin. »

« En ce jour, un homme m’entend
pour la dernière fois, je vivrai pour toujours
dans mes propres chaînes au bon vouloir de mon aimée.
Ô Perceval, même celui qui pressent l’Éternité
agit en mortel ; sot qui s’en justifie.
Je savais toutes choses, savais ce qui arriverait,
et j’appris à une femme l’exercice d’invincibles pouvoirs
sur moi et mes forces,
des pouvoirs éternels. En raison de mon amour. »

« On raconte que tu es monté au ciel »,
dit Perceval. L’ombre hâve se dissipa,
livide. Seuls les yeux gris
qui scrutaient surnaturellement depuis le monde sans forme,
en s’éteignant tristement brillaient encore.
« Le sort s’accomplit, Perceval, mon aimée
m’a enchaîné avec ma propre magie.
Le cœur tient à la terre, et la femme
ne veut point de limites à son bonheur.
Malheur à moi, mon Perceval, la brume épaissit
ses anneaux autour de mon ultime éternité. »

Un tintement se fit entendre. Une vapeur roula de profonds nuages,
une invisible main agita la feuillée,
et mille clochettes retentirent dans les branches.
Des prairies en fleurs monta la nuit
telle une forêt obscure. Seul un feu brillait au loin
et des violons chantaient, les rossignols trillaient. –
Alors Perceval fit tourner bride à son cheval.

*

Les astres de Kepler (Keplers Gestirne)

La main de Johannes Kepler vole sur le papier,
y laissant des chiffres, encore des chiffres,
constellations d’étoiles.
Un vieux serviteur regarde dans la lunette :
« Maître, la Lune vient d’entrer dans le septième quartier,
quelque grand malheur s’y trouve ! »

La plume tombe des mains de Johannes Kepler.
Il a tiré ce jour son horoscope,
à présent lui viennent de sombres visions :
ce n’est pas lui que le danger menace – mais il est proche !
la mort vient pour les siens. – Son frère surgit :
« Au secours, Hans, empêche un meurtre judiciaire !

Les gens d’armes viennent d’emmener notre mère cette nuit, dit-il.
Il y va de sa vie : elle est accusée de sorcellerie,
d’entendre des voix démoniaques. »
Johannes Kepler écrase la feuille de papier dans sa main.
« Mère ? C’est donc de ta mort que parlait le Destin ?
– Qui ose déranger les astres ? » –

Johannes Kepler se présente devant le tribunal,
il voit la prisonnière, la lumière égarée de ses yeux.
« Dieu me vienne en aide ! »
« Parlez ! » « Messeigneurs ! qu’il existe des forces surnaturelles,
nous le savons. Nous savons qu’il est des esprits dans l’eau et le vent,
et qu’ils interviennent dans notre vie quotidienne.

Nous avons également appris qu’il est des formules mauvaises
capables de nuire par des sorts et des émanations diaboliques –
opposons-leur un courage viril !
On triomphe de ces séductions par l’esprit
de la bonne magie qui circule au-dessus de la magie nocturne :
elle est ma dague d’argent.

Il n’y a pas de sorcières mais des esprits, obscurs ou lumineux ;
recherchant les bons, fuyant la mauvaise compagnie,
chaque jour est un combat.
Si l’on ne recule pas, ceux d’en-haut nous aident,
ils aident les prêtres et les saints à la manière de maîtres
depuis le vaste firmament.

Mais ne déchaînez pas votre chasse sur celles qui enfantent ;
les mères sont sacrées, sont un grand mystère troublant,
car elles ont donné la vie,
formée d’après le souffle et la face de Dieu,
ce qui leur confère une force supraterrestre,
celle du Créateur en elles appelé.

Ainsi plaidé-je pour ma mère. Elle m’a donné son sang
et m’apporta un savoir plus ancien que les origines,
honorez une telle magicienne !
Car d’où celui qui pour l’empereur et les seigneurs
interprète les astres connaîtrait la séparation entre le proche et le lointain ?
C’est quelque chose qu’elle a mis dans mon cœur. »

Kepler retint son souffle, regarda la vieille femme
dont les yeux brillants le contemplaient. Le gendarme maintenait
les mains décharnées dans leurs rudes liens.
Les juges se parlèrent bas. Sur l’ourlet brun de leurs robes
le matin brillait. Dehors, dans un arbre les oiseaux
commençaient à chanter.

« Monsieur l’astrologue, lui demanda l’un d’eux, astucieux,
vous dites que la sorcière vous a donné le moyen d’élucider les astres ?
C’est une connaissance funeste. »
« Les étoiles m’ont dit que la mort était près de ma mère,
les étoiles sont les pas de Dieu devant la porte du ciel
sur un tapis éternellement sombre. »

« Elles vous ont appelé aujourd’hui ? » « Elles m’ont annoncé le danger. »
« Les étoiles ou l’enfer ? » « Quelles paroles !
mais il en est comme je l’ai dit. »
Ils se regardèrent, souriaient au-dessus des encriers.
« Monsieur l’astrologue de la cour, que votre mère vous reste.
il ne s’agit pas de l’accusée,

mais de vous, monsieur Kepler ! Surveillez vos propos, vos écrits.
N’avez-vous point parlé de périples de la Terre à travers les mondes ?
C’est en vous que sont les esprits !
La femme est libre. Remarquez comme la prédiction
de la nuit de sa mort s’avère fausse. Prenez vous-même garde au Destin,
car il pourrait frapper le fils au lieu de la mère ! »

Menaçants, ils sourirent – ainsi qu’à la femme hébétée,
que le gendarme libéra de ses entraves – à Kepler durement,
qui s’empressa vers sa mère.
Il l’embrasse et caresse ses cheveux blancs,
et : « Mère ! Mère, exulte-t-il, je sais à présent
que les astres aussi peuvent mentir !

Comme tu es pâle ! » Elle soupire : « Mon fils, passer si rapidement
de la peine à la joie fait mal. » Et pressant sa main sur son cœur
en expirant, elle tomba inerte dans les bras de son fils. –
La mort, passée près d’elle,
s’était retournée, et prit sa vie.
« Les astres sont sans pitié ! »

*

Le chasseur qui n’avait pas le temps (Vom Jäger, der keine Zeit hatte)

La jeune femme pleure : « Jamais je n’aurais pensé
que je serais délaissée toute une longue nuit.
Si Dame Holle savait ! »

« Ton chasseur doit partir pour la forêt,
il reviendra demain, reviendra bientôt ! »
Il la laissa seule, sans baisers.

Sa belle épouse pleura beaucoup.
Le jeune homme galopait dans les bois,
comme le veulent ses occupations.

Quand il arriva au relais de chasse,
la nuit était depuis longtemps tombée,
avec une lumière fantomatique –

et quand il ouvrit la porte,
se dressait en pelisse devant lui
la géante Rauhnot.

« Que j’ai faim ! Eh, chasseur,
donne ton cheval ou je m’en prends à toi,
ce qui serait ta mort ! »

Elle saisit le cheval gris-pommelé
et l’étrangla. Cette femme était terrible,
d’une force colossale.

« Au tour de ton chien, chasseur,
j’ai tellement faim ! Ou bien je te fais de même
et boirai ta moelle. »

Parce qu’il résistait, l’ogresse rit,
car elle avait la force de cent hommes
avec chevaux et attelages.

« Cela me donne soif, apporte du lait et de la bière,
et si tu n’as rien, je t’avalerai comme tes bêtes,
mon chasseur. »

Et quand les pots et les cruches furent vides :
« Viens à présent t’assoir ici,
repose-toi contre moi. »

« Ah, mauvaise femme, mes mains sont froides,
je n’ai pas le temps, je dois aller dans la forêt.
Laisse-moi partir. »

« Je t’attendrai donc. Puisque tu dois partir,
laisse-moi ton cœur
pour que je passe le temps en le regardant. »

« Mon cœur ? Vieille femme, pardon,
j’ai déjà une bonne amie et je l’aime.
Que se passerait-il,

que dirait-elle si je revenais sans mon cœur ?
Je dois retourner près d’elle, le matin va poindre,
il va bientôt faire jour. »

Et quand il eut dit cela, elle lui rit à la figure ;
Dame Holle se tenait, radieuse, devant le chasseur,
accompagnée d’abois de chien.

Il entendit son cheval hennir dehors,
et Dame Holle à la porte lui amena
sa bien-aimée.

« Tu peux retourner chasser dans la forêt
mais ta femme te demande pour elle du temps. Du temps. »
« Mille tonnerres, oui ! »

*

 Wallenstein devant Breitenburg (Wallenstein vor Breitenburg)

Ndt. Le siège de Breitenburg par le généralissime des armées impériales Wallenstein (personnage rendu célèbre par Schiller en littérature) eut lieu en 1627, pendant la guerre de Trente Ans.

C’est famine parmi les gens de Breitenburg ;
le seigneur Wallenstein campe devant les portes,
ses canons ont frappé retranchements et murailles.
Ils auraient depuis longtemps renoncé
sans l’existence d’un passage caché
par lequel on leur apportait du pain –
peu mais assez pour qu’ils gardassent courage.

Wallenstein jurait : « Je prendrai cette ville
et n’en laisserai pas une pierre debout. »
Les gens de la ville riaient : « Quand tu l’auras ! »
Ils partageaient leur maigre pain.
« Que veut la vieille sorcière ?
Nourrissons d’abord les femmes et les enfants,
qui nous cassent les oreilles de leurs cris. »

Duweke Vossen, à présent grise, ratatinée,
avait naguère croisé la route du roi ;
un chancelier ordonna aux bourgeois
de prendre soin d’elle jusqu’à sa mort.
« Quoi, courtisane ! ne vois-tu pas que c’est la guerre ?
Les hommes crient famine parmi la poudre des canons,
nous n’avons pas le temps de nous occuper des vieilles ! »

« Je fus jeune moi aussi, messieurs,
et bien des chevaliers s’honoraient de danser avec moi ! »
« Et tout ce qui se goberge à la cour,
nous devons le nourrir en temps de paix,
mais il s’agit de sauver la ville, au diable la bonne femme,
nous économisons le pain, chaque miche
nous sauve trois hommes sur le rempart. »

La vieille était si petite et rabougrie
qu’elle put se faufiler la nuit entre les sentinelles.
On la conduisit devant Wallenstein
qui la laissa jacasser et rire :
« Me promettez-vous le pain jusqu’à la fin de mes jours ?
Je vous montrerai le four où les bourgeois cuisent leur pain,
car ils vous abusent. »

Les seigneurs écoutaient. « Dis-nous pourquoi
tu es venue à nous. »
Duweke Vossen sourit hideusement :
« Demandez ce que mijotent les femmes !
Ma carcasse est faible, je vous montre le passage,
en échange vous me donnerez mon pain
– c’est le contrat que les autres n’ont pas respecté. »

Wallenstein proféra des mots peu amènes.
La vieille les conduisit par des chemins cachés
et leur découvrit l’entrée du passage.
« À présent, veuillez me donner mon pain. »
Wallenstein l’aurait plutôt fait rompre sur la roue.
« Quel dommage qu’une ville si vaillante
tombe après une telle trahison. »

« Puis-je me fier à la parole de vos Seigneuries ? »
Le comte fit signe au prévôt.
« Qu’on attache cette vieille sorcière à un canon
après avoir mis du pain dans le fût,
elle a suffisamment vécu comme ça ;
il est honteux qu’une femme dénigre des hommes. »
Telle fut la fin de Duweke Vossen.

*

Le prodige de la seconde main (Das Wunder der zweiten Hand)

(D’après la version dialectale)

Ndt. Un conte du Schleswig-Holstein, dont l’histoire fut marquée par des oscillations de souveraineté entre le Saint-Empire et le royaume du Danemark.

Les anciens de la Dithmarse réclamaient leurs droits,
le roi pensait que leurs épées n’étaient pas bonnes.
Sous la pluie battante d’un orage,
il cherchait son chemin vers la bataille, à travers la lande ;
il vit un pêcheur : « Je suis cette nuit
sur le dos des paysans ;

tu auras cent ducats si tu me conduis,
autrement la mort, une corde autour du cou.
Laisse là tes grillades et prête serment ! »
« Je lève la main droite, ô roi,
et la clouerai moi-même à la porte de l’église
si je ne vous conduis pas où vous le demandez. »

Mais il les égara dans les marais,
les Danois errèrent parmi les bancs de sable et les joncs
et l’eau finit par les engloutir.
Le pêcheur s’était éclipsé dans l’ombre,
reprit son métier comme avant la guerre,
oublia sa parole. –

Le vent souffle dans les roseaux,
les morts chantent une chanson lugubre :
« Ton serment – pense à ta main droite !
Coupe-la, cette main,
et cloue-la sur la porte de l’église ! »
Ils venaient toutes les nuits.

Il ne savait à quels saints se vouer. « Lune, mon compagnon,
aide-moi, fais que ces fantômes m’épargnent,
je n’ai rien appris d’autre que la pêche.
Donner ma main droite, c’est la mort assurée. »
La lune brillait blanche, la lune brillait rouge,
il ne pouvait échapper à sa calamité.

« Ma femme est malade, monsieur le curé, essayez
de chasser les fantômes. » « Ta main est maudite,
cherche le salut de ton âme ! »
Il alla sur le rivage. « Aide-moi, Dame blanche,
mes enfants sont petits et ont faim, aide-moi !
Il est dur de se séparer de sa main droite. »

« Que pende ta main sans plus attendre. »
Les morts ricanent sur les toits, sur la digue,
l’homme délire dans son chagrin :
« Ma main a droit à une dernière volonté :
elle veut encore une fois me servir à la pêche –
aide-moi, Dame blanche, demain matin ! »

La Dame blanche sortit des eaux
et l’aida dans sa pêche,
la mer était brillante comme de la soie.
Puis il descendit à terre, glacé de peur,
chercha une hache. Le moment
était venu de tenir sa parole.

Mais avant qu’il frappât, oyez : une main
vint par-dessus le sable et les cailloux
et se posa près de la sienne.
Une main droite, morte et crochue,
comme s’il avait frappé – et elle saignait encore.
C’était la bénédiction de la Dame blanche.

Le pêcheur courut, quelle journée !
Il cloua la main miraculeuse à coups de marteau
sur l’église dans le port.
Les morts passèrent leur chemin cette nuit-là,
ils dansèrent chacun selon son rang
et purent enfin reposer en paix.

*

La noire Marguerite (Schwarze Margret)

Enfants, nous jouions souvent sur le flanc de la montagne.
Le garde champêtre nous montrait les cavernes,
illuminait l’intérieur de la lanterne dans sa vieille main tremblante :
« Surtout n’allez pas là-dedans ; entendez-vous ce bruit ?
Elle doit être en train de laver le calcaire,
la Marguerite, qui vit dans ces profondeurs. »

Nous demandions au vieillard de raconter.
Il bougonnait que nous connaissions déjà l’histoire de Marguerite
et qu’il avait seulement voulu nous rappeler l’avertissement.
« Car celui qui la rencontre saura l’épouvante qu’elle répand.
Et si elle s’imagine qu’il cherche son trésor,
elle le gardera prisonnier entre des portes de feu. »

Le vieux pays de Segeberg est riche en légendes :
Dame Marguerite, dit-on, régnait sur le pays
et cachait, avant que le diable ne la frappe,
son or dans les grottes et crevasses de la montagne.
Elle fait peur aux enfants, les attire à l’intérieur,
il suffit de quelques pas – les premiers pas.

Ils jouent à cache-cache dans le clair-obscur,
l’un d’eux s’enhardit plus avant –
le silence l’invite à chercher à tâtons –
et soudain il glisse dans une anfractuosité.
Il rit, choqué, palpe des degrés, des marches,
se relève, veut appeler ses camarades.

Il fait si noir ! Un martèlement sourd dans cette nuit.
Deux flammes s’allument, sans bruit disparaissent
puis reviennent. Un cri de volatile,
il y a quelqu’un dans l’obscurité – il le sait à son souffle –
il l’entend patauger dans la boue
et sent une brise passer sur ses cheveux.

Le garçon apeuré veut retrouver son chemin –
et n’entend qu’un murmure et des éboulements,
il appelle en vain ; la pierre suinte,
l’air est lourd comme une pelote sale ;
et nulle part un appui, nulle part de lumière –
alors il gémit, se met à pleurer.

Il geint puis ose – il connaît un nom –, crie faiblement :
« Que Dieu et la noire Marguerite me viennent en aide ! »
Un sursaut – un écho – ah ! que ne se taisait-il –
l’air devient squameux, enfle, rouge,
elle arrive, est devant lui,
prête à l’étrangler, les deux mains tendues,

elle regarde l’enfant et pleure comme une bête,
et ne le frappe pas – elle le fourre dans sa robe
et l’emporte à travers les rochers jusqu’en haut.
C’est pour l’enfant un rêve, le temps d’un instant.
– Et quand il rejoint ses camarades à l’air libre,
il est seulement l’un d’eux.

*

L’ondine (Die Wasserfrau)

Le paysan quitta l’ondine de la lagune,
les cloches sonnaient trop fort à ses oreilles.
Il épousa sa servante et en eut un enfant.
« Dieu t’en récompensera et la digue est haute », dit le curé.

Les anciens l’avertissaient : « Tu n’as pas bien agi ;
ils ne se laissent pas abandonner comme ça, ceux qui sortent des eaux,
ils s’attachent tellement, on en a vu s’avancer dans les terres,
pleins de ressentiment. Sois sur tes gardes. »

Le paysan riait. Il traversa la chênaie jusqu’à la digue
et à sa jeune épouse montra les prés et les marais ;
il siffla dans le vent et menaça la mer :
« Que l’amour renonce à l’amour, le pareil aille au pareil. »

« Qui chante, mon homme ? J’entends une autre chanson
qui me rend triste. C’est une plainte, le soupir d’une créature abandonnée
qui souffre. Qui donc veulent saisir ces brouillards ?
Ah, comme cela tire de la mer, par des voix implorantes ! »

« Tu entends les eaux ? » Le cavalier contint son cheval
et sourit tristement : « Ils n’auraient aucune pitié pour toi,
ceux qui nous appellent. » – « Qui donc ? » – « Les malheureux…
Ne me demande plus rien.  Et je ne t’ai rien dit ! »

Puis, une nuit, ce fut l’inondation ; comme une tour sombre,
elle roula par-dessus la digue, déferla par-dessus brisants et fossés ;
sautant du lit, le paysan prit sa femme avec lui sur le cheval,
sauvant leurs vies à travers l’assaut déchaîné de la tempête.

Et quand il eut apporté sa femme inconsciente sur la dune :
« Mon enfant », demanda-t-elle, et elle cria, entourée par les torches des gens.
– « L’enfant ? » – Il est resté là-bas ! Elle s’agenouilla devant les éléments en furie,
et le prêtre à haute voix pria dans la nuit assourdissante.

Personne ne pouvait plus rien. – L’inondation dura trois jours.
Alors deux hommes se frayèrent un chemin le long des fossés ensablés
jusqu’à la ferme et cherchèrent de la vie parmi les décombres.
Ils virent – sur une branche de chêne, un berceau !

Et quand le paysan prit son enfant dans les branches,
le petit lui sourit, en parfaite santé,
et il avait encore du lait sur les lèvres. Il le tendit à sa femme,
des mouettes criaient au loin dans leurs vols blancs ;

et portée par les vents vint une chanson
que la femme entendit : « Tu as eu pitié de ma souffrance,
pense à l’abandonnée dans les bras de ton homme ;
ton enfant est beau, autant que le temps m’est long ! »

*

La reine morte (Die tote Königin)

(D’après la version dialectale)

Le roi se réveille, une lampe est allumée.
A-t-il bien entendu, le bébé pleure ?
Il secoue sa femme, qui grogne sans ouvrir les yeux :
« Que s’en occupe la morte puisque c’est son enfant ! »

La morte paraît à la porte :
« Entends, mon enfant, il me faut t’être mère à nouveau. »
Elle le prend dans le berceau, le serre dans ses bras,
lui donne le sein, et regarde autour d’elle tristement.

Le roi voit la reine morte,
saute hors du lit mais ne sait que dire ni que faire.
« Ne me dérange pas tant que le petit a faim,
je viendrai à toi quand il aura fini. »

Elle repose le bébé dans le berceau
et s’avance vers le roi.
« Pourquoi nous effrayer, femme ? Ah ne viens plus,
pauvre morte, d’où arrives-tu ? »

La jeune reine, blanche de peur, gémit :
« Qui es-tu, étrangère, je ne t’ai rien fait. »
« Mon enfant avait faim, alors il m’a appelée. »
Et la morte hoche la tête et songe.

« Mon enfant avait faim, ce fut le pont.
Si tu avais mon cœur, je n’aurais pas à revenir ;
si tu avais mon cœur » – et elle la regarda,
s’approcha du lit, oublia l’homme

et comme une somnambule ouvrit sa robe,
tira de son sein quelque chose de sombre,
sa main blanche comme une fleur d’hiver
s’enfonça dans la poitrine de la jeune reine.

« Porte mon cœur, pour que de mon giron
plus jamais cet enfant ne soit privé. »
Elle soupira, puis disparut. – La jeune femme
berça l’enfant comme la chair de sa chair.

*

Le moulin (Die Mühle)

Quand le meunier prit sa retraite,
il n’avait pas encore les cheveux gris, n’était pas fatigué,
mais il céda tôt son moulin.
Le voisin était un homme riche,
la ferme bien située, au sud,
il voulait ces terres.

Le moulin s’arrêta de tourner ;
et les oiseaux bientôt s’interrogèrent,
et les vents voulaient le faire tourner. –
Le moulin, ah ! criait famine,
ses ailes vieillirent, devinrent languissantes,
la meule s’émoussa, se couvrit de mousse.

Cela faisait de la peine au meunier ;
il allait à la taverne, buvait tant et plus
et souvent la nuit en s’en revenant passait
près de sa ferme abandonnée.
Et il en montait comme un ressentiment
dans la nuit sinistre au cri des hiboux.

Et toujours l’homme revenait
voir son moulin au clair de lune,
son moulin qui toujours l’attirait.
Il vint au cours de la douzième nuit†,
la nuit où tous les êtres parlent,
sur son vieux domaine, écouta et veilla.

Il attendait – il ne sait quoi,
l’avait-on appelé ou avait-il regardé
trop profondément dans le verre de la nouvelle année ?
Il vit que, sans le moindre vent,
le moulin sombre, silencieux
se mit à tourner et à moudre, fantomal.

Sa structure craque faiblement,
comme s’il l’appelait. Les ailes s’ébranlent,
reprennent leur vieux mouvement, leur ancien vol ;
Dans le coin droit se trouve le mandrin,
les pierres roulent, l’invitent,
et meulent, meulent sans grain ;

Et comme les bêtes en cette nuit,
la meule dit sa chanson sourde,
le moulin est à nouveau réveillé,
commande au meunier, se fait reconnaître.
Le meunier se sent attiré, le moulin l’entraîne
tout-puissant à cette heure magique.

Il balaie le sol du moulin
et jette au pauvre fantôme de ces ailes,
un peu effrayé, cette poussière à manger,
et entend comme il moud, comme il dévore,
comme il festoie avec cette récolte.
La roue crécelle, la structure grince.

– Alors le meunier perçut comme un avertissement. –
Et le jour suivant, à son réveil,
sa femme s’écriait, penchée à la fenêtre :
« Regarde un peu, le vieux moulin
n’est que décombres, il s’est écroulé
pendant la nuit – il n’y a pas eu de tempête pourtant ! »

La douzième nuit : Ou nuit des rois, la dernière nuit des jours de Noël, qui marque l’Épiphanie. Le poème fait allusion à des traditions qui nous sont, nous l’avouons, quelque peu obscures. Lors de la nuit des rois, tous les êtres sont censés parler, pour peu qu’on les écoute (dans d’autres poèmes de Blunck, cela concerne surtout la nuit de Noël). Plus loin dans cette ballade, il est question du « verre de la nouvelle année » (Neujahrsglas), un verre, probablement le premier de la nouvelle année, dans lequel, avant ou après y avoir bu, on lirait des choses ; que le meunier suppose d’y avoir lu « trop profondément » est une allusion à sa pratique de la boisson depuis sa retraite.

*

Helgi, Thora et Irsa (Helgi, Thora und Irsa)

La reine Irsa est pensive : « D’où suis-je venue ?
Ma mère gardait le silence, baissait la tête
quand je lui posais la question ;
on disait qu’elle ne vivait plus que pour une lointaine vengeance.

Pourtant, elle était bonne. L’île qui nous sustentait
jusqu’au jour où, mon roi, tu en foulas la terre, était ensoleillée.
Et quand ton navire appareilla et ton feu
fut allumé sur la plage, ma mère en hâte me couvrit de bijoux.

À peine eut-elle entendu ton nom, Helgi,
mon cher époux, qu’elle m’envoya vers la plage,
pour porter au Viking étranger à manger et à boire,
– celle qui n’avait pas de nom fut relevée par la main du roi.

Oui, toi qui vis et délaissas cent vierges,
tu me choisis pour compagne – comme tu fus généreux !
tu accueillis mon fils né de ton sang,
et je suis reine, la reine sans nom ! »

Le grisonnant Helgi entre dans sa cour,
guilleret il rit, plaisante avec ses gardes
et attire la reine Irsa dans ses bras,
elle et son enfant. « Qu’est-ce qui te réjouit tant ? »

« J’ai, Irsa, fait envoyer un bateau vers ta mère
– je n’aime point ces soupirs que nous poussons loin d’elle –,
l’ai invitée à venir. C’était il y a sept semaines,
le bateau arrive, prépare-toi pour les réjouissances.

Et demande-lui, quand elle verra notre enfant,
quel est son nom, elle nous le révèlera.
Je t’aimais sans nom, puisse le plaisir
de voir ton fils lui desceller la bouche.

Et si elle est aussi terrible qu’on le dit,
froide comme la glace et muette comme la pierre,
alors touche-la : demande de qui elle te porta,
soutire-lui le nom de ton père, ton nom.

Et nous irons contents au banquet avec elle.
Peut-être t’engendra-t-elle d’illustres aïeux ?
Mais si c’était un valet, n’en aie point de honte.
Le champ que sème le roi Helgi est à la garde des dieux. »

Une vieille femme entra. Les servantes répandaient
devant ses pas du sable et des fleurs, la garde baissa les armes.
Irsa, la reine, alla l’embrasser avec dévotion,
son fils dans les bras. – L’étrangère chercha l’âtre des yeux.

« Non, la place d’honneur n’est pas assez
pour la mère d’Irsa, la reine inconnue ! »
Helgi salue son invitée. Un visage blême
lui fait face, comme envoyé par les frimas.

« Dis-nous ton nom ! » – « Thora ! » – « Quelle Thora ? »
« Heure effroyable ! Helgi, prends peur !
Sort épouvantable par lequel je frappe un roi
pour accomplir ma vengeance.
                                                   Je suis ta femme !

Helgi se rappelle-t-il comment jeune, en Islande échoué,
il enleva l’enfant de son hôte, la nuit,
promit l’hymen et le lui prit ? – Au matin,
il monta dans son bateau, ne voulait rien entendre.

Ton enfant est Irsa, ta reine,
je fus ta femme, ô Viking, mon homme !
Tue le fils conçu avec ta fille !
La reine a reçu les embrassements de son père.

Et meurs dans l’affliction, que ton royaume soit plongé dans la honte. –
Je rappelle mon enfant, la coupe est vidée,
ma vengeance est accomplie, la vie retourne
aux ténèbres d’où elle est sortie comme une lie. »

*

Le Qua (Der Qua)

Il y a cent ans vivait sur la côte septentrionale,
moitié nain moitié monstre,
avec un œil de flamme au milieu du front,
le méchant Klaas, dit le « Qua ».
Il éteignait, déplaçait les feux de la côte
et faisait signe avec de trompeurs brandons.

De nombreux bateaux s’échouèrent ainsi,
mais personne ne put l’attraper.
Quand il voyait une voile sombrer,
il s’emparait des morts attachés aux mâts, aux vergues ;
quand la nuit tombait, le Qua se précipitait
et pêchait dans les herbes et le varech,

déchirait le cœur, le cerveau de ceux qui nageaient encore,
buvait aux veines ouvertes,
suçait le sang des plaies comme du vin d’un tonneau.
Ses lèvres noires coupaient comme du verre.
Ainsi vivait le Qua en haine du monde,
ennemi de Dieu.

Et l’on répétait toujours : « Les feux sont faussés
mais le ciel oublie de punir. »
Alors vint, dit-on, par une nuit mauvaise,
un voilier à la livide cargaison.
Klaas le méchant s’était mis en chemin
et avait déplacé les feux du port.

Étrange bateau – bateau fantôme,
maudit depuis des ans sans nombre ;
un enfant à bord, que le spectre avait sauvé
des flots, enfant perdu, orphelin,
et le navire avait mis le cap vers l’île du petit
pour le ramener chez lui.

Messire Fock, un réprouvé, par Dieu condamné
à conduire son navire sans repos,
voulait atteindre à cette côte bénie
où il pourrait, en ramenant un enfant à terre,
ce qui lui était autrement interdit : de la main
toucher la terre en signe de grâce.

Messire Fock vit les fausses lumières,
savait vers quoi elles conduisaient ;
il courut sur les eaux, emmenant l’enfant avec lui :
« En cette occasion donne-moi sept pas, ô Dieu,
jusqu’à la côte, et je le punirai ! »
Et il se cacha dans l’écume en rumeur.

Quand à pas de loup le Qua s’approcha des naufragés,
il entendit pleurer un petit enfant,
comme une lanterne tremblote et grésille –
c’est alors qu’il l’aperçut parmi les vapeurs mais trébucha, épouvanté,
car une barbe, un genou, une main de fantôme
brillaient d’une lueur grise dans les vagues.

Une brise éteignit ses feux
et, forme entourée de flammes,
Berend Fock le poursuivit de dune en dune,
avant d’écraser le Qua sous son poing d’os. –
Alors il se tourna vers la terre en soupirant,
puis repartit accomplir son destin.

*

La mort de l’empereur Othon (Kaiser Ottos Tod)

Ndt. Il s’agit d’Othon Ier (912-973), fils d’Henri l’Oiseleur et fondateur du Saint-Empire romain germanique.

Le son des cloches de Pâques à Quedlinbourg expire ;
les princes de l’empire, venus de toutes les provinces,
saluent encore une fois l’empereur malade devant la cathédrale ;
et avec respect se presse la masse des fidèles
autour des cavaliers, envoyés des Sarrazins,
des Russes, des Hongrois, des Polonais, des Grecs et des Danois.

Ils se montrent les uns aux autres le vieillard émacié
qui s’avance devant le maréchal du palais vers les chevaux,
le Saxon, le grand empereur du Nord, qui,
sous l’éclat roboratif du soleil, à cheval s’en va.
Ce fut jour de Diète à Quedlinbourg,
le son des cloches expire, la messe est dite.

Sonore printemps ! Ce fut en une saison comme celle-ci
que son père lui transmit la couronne
et que sa charge commença. – Le cœur de l’empereur
bat péniblement. Les années viennent et interrogent,
exigent une réponse. Il hoche la tête. « Le cercle est accompli,
seul Dieu est éternel ; la vie est jeune et change. » –

L’empereur est malade ; il n’ira guère plus loin.
Memleben n’est plus loin, la capitale en ses prairies dorées,
ville où des rois reposent, – « son père repose » –
entend-il dire les cavaliers. Il sourit, sous les sourcils tremblants
contemplant le chemin coloré par les bouleaux ;
il sut vivre, et un empereur sait mourir.

Et il songe comment tout s’accomplit,
comment il subjugua la France, vainquit les Romains,
consolida les marches, dispersa
les terribles tourbillons de Hongrois au Lechfeld,
contint le grand Orient jusqu’en Pologne. –
« Tel est mon œuvre, père, l’ai-je bien accomplie ? »

Sa vie fut longue. Aujourd’hui la vie lui semble peu de chose. –
Le grand mort est proche dont il reçut sa mission
avec l’être et le souffle. « Bientôt, mon père,
je me présenterai devant toi pour te donner ce que j’ai reçu. »
En souriant, le cavalier remercie le peuple sur la route.
Memleben n’est plus loin, la ville salue l’empereur avec des cris de joie,

veut lui faire fête. – mais les médecins recommandent le sommeil.
Ce fut encore une nuit blanche ! Le tisseur de mort
frappe sur son cœur. Au matin, le vieillard
cherche son chemin à travers les rues. Sa venue surprend
les gardiens des royales sépultures ; les gonds rouillés grincent,
à la lumière des flambeaux miroitent les piliers.

« Laissez-moi. » Il cherche dans le cloître la figure de son père,
pose la main sur la pierre. Le temps est écoulé
qu’il s’est fixé pour vivre. Et il frappe à l’entrée du tombeau,
il veut rendre ce qu’il a reçu ;
c’est ici que tout commença, ici que, supporté dignement,
le cercle de l’être, immense, se referme.

Il reste seul sous les hautes voûtes,
songeur, un sage. « Ai-je préservé ton héritage,
père, et l’ai-je acquitté ? Je vais bientôt me présenter,
solitaire comme le plus humble, devant Dieu.
Demande-lui : je suis un tir de ton arc,
ai-je volé jusqu’à la cible ? »

Ses paupières sont lasses, il caresse la pierre :
« Père, c’est ce que je suis, ne fais pas attendre un empereur,
c’est ce que je suis, Othon le Saxon ! » – Son front s’incline,
il s’affaisse lourdement sur les genoux. – Dehors cavalcades des étendards,
trilles du matin. Il les entend encore, en souriant,
tombant dans le sommeil – le sommeil d’un nouveau commencement.