Category: Littérature
Poésie cubaine de la Révolution (traductions)
Seize poèmes tirés de l’anthologie Poesía cubana de la Revolución publiée en 1976 par le poète nicaraguayen Ernesto Cardenal et traduits en français (peut-être pour la première fois, pour certains d’entre eux, ou peut-être pas).

*
Réponds… (Responde tú…) par Nicolás Guillén
Toi qui es parti de Cuba,
réponds,
où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.
Toi qui as oublié ta langue,
réponds,
et qui mâchonnes en langue étrangère
le well et le you,
comment peux-tu vivre muet ?
Réponds.
Toi qui as oublié la terre,
réponds,
où repose ton père
sous une croix,
où laisseras-tu tes os ?
Réponds.
Ah, malheureux, réponds,
réponds,
Où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.
*
Chronique de la fin de la dîme et du tribut (Crónica del fin del diezmo y del tributo) par Félix Pita Rodríguez
Ceci est la fin de la dîme et du tribut.
La fin des pieds nus et des haillons.
C’est la fin de je n’ai nulle part où dormir,
je n’ai ni assiette ni cuillère. C’est la fin de je meurs,
sans médicaments. Et l’hôpital ?
Ils m’ont fait sortir comme incurable.
…..L’hôpital n’a pas de lits
pour ceux qui portent leur cadavre sur le dos.
C’est la fin de si ça ne te plaît pas va voir ailleurs
si tu trouves un autre travail.
La fin de je suis trop vieux, ils ne me veulent pas,
dans aucun atelier, aucune usine.
C’est simple et facile à comprendre,
c’est la fin de je n’ai pas et de je voudrais,
la fin de si je pouvais et de je ne peux pas
car je n’ai pas.
…..La fin de ne sois pas idiote, ma fille,
avec ce corps, moi, je n’avais pas faim.
La fin de si vous ne payez pas demain je vous assigne en justice,
la fin de si vous ne payez pas demain j’arrête de vous servir le lait.
La fin de pour le moment je ne peux pas aller à l’école
on verra si le mois prochain ce sera possible
de t’acheter de nouvelles chaussures.
C’est simple, ce sont des paroles claires,
c’est la fin de je suis blanc et tu es noir,
ne t’y trompe pas. La fin de que pouvais-je faire,
ils ont pris ma terre, les soldats sont venus,
un de mes enfants est mort en route.
Chacun peut le comprendre, c’est très simple,
je suis en train de parler de choses qui se passaient
tous les jours de l’année.
…..C’est la fin d’ils m’ont donné
dix pesos pour voter. La fin d’il n’y a pas de pupitres,
pas de crayons, pas de livres à l’école.
…..La fin d’ils l’ont tué
quand il montait dans le train, à Manzanillo,
un capitaine qui lui a tiré dans le dos.
Il paraît que c’était un ordre de l’ambassade américaine.
Ce sont les choses qui se passaient alors,
des choses amères, troubles, qui blessaient
au plus secret du cœur.
La fin de je te dis que c’est la fin du monde,
que ça n’en vaut pas la peine, il faut vivre et c’est tout.
La fin d’hier, de désespoir, un homme sans travail
a tué sa femme et leurs deux enfants
avant de se suicider. La fin de tu l’as lu comme moi, il s’est dépensé
cette nuit vingt mille pesos pour une fête au Biltmore.
C’est la fin d’il serait encore en vie s’ils l’avaient opéré à temps,
mais l’opération coûte cher.
La fin de tu te rends compte le Ministre
a encore perdu cette nuit au Casino.
Trente mille en une heure et demie, à ce qu’on dit.
La fin de s’il te plaît peux-tu me lire cette carte de mon fils.
La fin de si vous ne savez pas signer, mettez une croix ici,
devant deux témoins. La fin de dans notre région
il meurt trois enfants tous les cinq jours.
…..C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est à pleurer de joie en le voyant,
parce que c’est comme si c’était le premier matin
après la fin, la fin du monde.
Le premier matin, le premier sourire,
le premier air pur, le premier enfant.
C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est la Révolution qui entre dans les maisons
pour mettre les choses à leur place.
C’est la fin de la nuit et de l’amertume.
C’est la fin de la dure dîme et du sanglant tribut.
*
Visite aux tranchées (Visita a las trincheras) par Samuel Feijóo
Le soir est violet
comme hier. Bleu-gris
la mer qui déjà ne peut
égaler le soir et l’étoile
de Vénus.
……….Le milicien
regarde l’horizon. Il attend
l’envahisseur qui viendra pour sa maison,
sa ferme, son pétrole,
des prostituées, des esclaves.
Il attend. Les palmiers s’enténèbrent.
Dans la nuit dense
si nous devons mourir, que ce soit
avec le pauvre ; si nous devons
vivre, que ce soit
avec le pauvre digne.
*
Che par Samuel Feijóo
Sobre, tranquille et catégorique,
il se levait, allait,
palpitait.
Il ne perdait jamais un moment dans l’oisiveté,
en petitesses, en jactance, en plaintes.
Sa main ne s’arrogeait
aucune nourriture
à la table de tous.
Il était la justice, souriante et ferme.
C’est ainsi seulement qu’il parut.
Aussi, jamais son souvenir ne disparaîtra de nos mémoires.
Il reviendra comme la tempête et l’éclair,
tout feu tout flammes, comme il était
et comme il est, dans la justice,
et il abattra les corbeaux et les bêtes sauvages,
les aigles sanguinaires.
Qu’il n’y ait pas de deuil pour lui, il a gagné la flambée
de celui qui se sacrifie entièrement.
Tous les maltraités du monde
le comprennent, l’embrassent, le font sien : héros
qui n’attend d’autre gloire qu’un avenir
d’allégresse. Qu’il n’y ait pas de deuil.
Sa victoire est la nôtre ; ne faiblissons pas ;
siècle après siècle.
*
Au président Ho Chi Minh (Al presidente Ho Chi Minh) par Fina García Marruz (1969)
Toi qui disais
ressentir de la peine
même en voyant tomber
l’avion ennemi
qui réduisait en cendres
la maison, toi
qui t’adressais en vers
aux délégations
venant à ta rencontre,
guerrier de la paix
à qui la guerre
ne déforma point l’expression
de singulière finesse,
de douceur,
toi qui parlais une langue
que l’on n’avait entendue
depuis longtemps
parmi les hommes,
descendue d’on ne sait
quelle source vive,
tu es descendu dans la mort
avec la légèreté d’un flocon,
gracieusement, sans bruit,
de sorte qu’à personne ne vient l’idée
d’entonner à présent
des chants de guerre,
ni un chant funèbre.
Aujourd’hui je voudrais
par exemple savoir
dessiner,
tracer à l’encre noire
sur une toile très blanche
la tige d’une fleur
flexible et dure.
Je voudrais tresser
une natte de sol très fine
en roseau.
Car il m’a semblé
que tu entrais
dans la mort
comme sur un vieux visage
qui s’acquitta bien de sa tâche
un sourire.
*
Avec ces mains (Con las mismas manos) par Roberto Fernández Retamar
Avec ces mains qui te caressent je construis une école.
J’arrivai presque à l’aube, avec des vêtements que je pensais de travail,
mais les hommes et les enfants en haillons qui m’attendaient
m’appelèrent « monsieur ».
……….Ils vivent dans une bâtisse à moitié détruite,
avec quelques lits pliants et planches de bois : c’est là qu’ils passent la nuit
à présent, au lieu de dormir sous des ponts ou des porches.
L’un d’eux sait lire, et ils le firent venir quand ils surent que j’avais une bibliothèque.
(Il est grand, lumineux, porte une barbichette sur son insolent visage de mulâtre.)
J’allai dans ce qui sera le réfectoire et qui est aujourd’hui marqué seulement par une plinthe
au-dessus de laquelle mon ami trace en l’air avec le doigt des fenêtres et des portes.
Plus loin se trouvaient les pierres, qu’un groupe de garçons
transportaient en rapides charretées. Je demandai une brouette
et me mis à apprendre le travail élémentaire des hommes élémentaires.
Puis j’empoignai ma première pelle et je bus l’eau sylvestre des travailleurs,
et, recru, je pensais à toi, à l’époque
où tu participas à une récolte jusqu’à ce que ta vue se brouille
comme aujourd’hui la mienne.
……….Que nous étions loin des choses réelles,
mon amour, que nous étions loin – comme l’un de l’autre !
La conversation et le déjeuner
furent mérités, comme l’amitié du curé.
Il y avait un couple d’amoureux
qui rougissaient quand nous parlions d’eux en riant,
en fumant après le café.
……….Pas un moment
sans que je pense à toi,
……….aujourd’hui peut-être plus encore,
tandis que j’aide à construire cette école
avec ces mains qui te caressent.
*
Épilogue (Epílogo) par Roberto Branly
Les superbes
jamais
n’osèrent
imaginer
qu’au fil des jours
ceci
allait devenir
la révolution
des humbles.
*
La génération de 1930 (Generación del 30) par Lisandro Otero
Ils étaient nés dans des maisons à étages
de la rue Subirana ou de Lamparilla,
au-dessus d’une école ou à côté
d’une charcuterie.
Ils jouaient à la quimbumbia et suivaient des yeux
le haut drapeau d’un cerf-volant.
Ils n’avaient pas toujours en poche la pièce
de cinq centavos pour aller au cinéma.
Mais ils virent au temps de leur gloire
William S. Hart, Max Linder, Gloria Swanson, Chaplin, Greta Garbo.
Ils préféraient le bus au tramway
parce que c’était le progrès.
Ils aimaient aussi le jazz, la radio et l’aviation.
Au chapeau de paille ils opposèrent les cheveux longs
et au gilet la chemise ouverte
avec les manches retroussées jusqu’au coude.
Ils lisaient Salgari, Vargas Vila, Eugène Sue
et les aventures d’Arsène Lupin.
Ils firent connaissance dans les librairies,
sur les bancs de l’université
ou lors d’actions civiques.
Ils se prirent davantage au sérieux et lurent Ingenieros,
Mariategui, Rolland, Barbusse, Rodo
et le Manifeste du Parti communiste.
Ils discutaient autour de tasses de café, dans les parcs,
les expositions d’art nouveau.
Tout était excitant dans la vie.
Leurs héros pouvaient s’appeler Diego Rivera, Cocteau, ou Langston Hughes.
De même Sandino et Zapata
et à l’occasion
Jack Dempsey.
L’art nègre et le cubisme, Lénine ou Renan, pouvaient être les thèmes
d’une longue nuit blanche.
Et toujours Marti et toujours Cuba.
Il éclatait dans leur poitrine une force coléreuse et impatiente,
ils voulaient « conquérir des montagnes et amasser des étoiles ».
Ils aimèrent des femmes, comme eux
belles et pleines de vie.
Ils adorèrent les corps dans lesquels ils se reflétaient,
firent des enfants et écrivirent des livres.
Ensuite vint le temps des définitions :
ils se bagarrèrent avec des sbires, signèrent des manifestes
et furent envoyés en prison
où ils attrapèrent les morpions et les poux de précédents détenus.
Bien que la situation ne fût pas à prendre à la légère,
ils ne perdirent pas leur sens de l’humour.
Et entre saillies, donquichottismes et lyrismes,
avec le tonnerre et les commotions comme toile de fond,
mêlant nostalgies et courage,
ils se donnèrent à la grande Accoucheuse de l’Histoire.
Ils moururent les poumons détruits par la tuberculose,
démolis à coups de pied,
tirés comme des lapins dans les rues,
assassinés dans leurs lits,
combattant dans les tranchées de révolutions vaincues.
Ils voulaient changer la vie
parce qu’ils l’aimaient trop.
*
Pancarte pour 1960 (Pancarta para 1960) par Heberto Padilla
Usuriers, bandits, affameurs,
adieu.
Le feu de la Révolution
vous a effacés.
Les mains du peuple
vous ont fauchés de telle façon
que vous ne pourrez jamais renaître.
C’en est fini de vous.
Pour vous, la mort ; et si vous voulez,
amen.
Ceux qui ont sué
au fourneau siècle après siècle,
ceux qui saignaient
soufflent à présent sur les feux de joie
où se consument les tributs, les papiers
d’usure et de privilège.
Regardez leurs enfants
qui vous contemplent. Vous ne voyez aucune rage
dans leurs yeux.
Ils sont la justice
de ces pères justiciers.
*
Vie de Clément (Vida de Clemente) par Rafael Alcides
Aux voisins de la 16e rue entre Linea et le 11 de Vedado
Clément avait quatre-vingts ans.
Il était venu de Jamaïque il y a cinquante ans (là-bas son père avait été colonel de je ne sais quelle guerre qui n’avait servi à rien et dont personne ne se rappelle).
À la fin Clément était sourd
et ne voyait presque plus. Il marchait avec difficulté, traînant une jambe,
tout en répétant qu’il était trop jeune pour prendre sa retraite, et
d’une façon ou d’une autre il parvenait à rester le seul à entrer et sortir les poubelles,
à récurer, balayer et maintenir propres les parties communes,
tous les jours.
Clément parlait avec la voix de quelqu’un qui dit des secrets.
Plus qu’un employé on aurait dit un professeur,
il paraissait un doux grand-père noir.
Clément aimait
s’asseoir le soir au seuil de la porte des voisins
pour lire les journaux. Aux enfants
il offrait de petites poupées. Il leur offrait aussi
des bonbons, des bouts de bois ;
Clément se faisait des cadeaux à lui-même.
Nous autres adultes, il nous invitait à prendre le café
et nous racontait comment les petits oiseaux venaient sur le toit manger dans le creux de sa main :
« Que veux-tu faire quand tu seras grand ? »,
demandait-il aux enfants.
Clément disait que Fidel était formidable !
Hier matin,
après avoir arrosé les plantes,
Clément monta sur le toit pour réparer le moteur de la citerne.
Cette fois, en plus de sa jambe, il traînait avec lui une longue échelle.
Le moteur était très haut
et j’ai dit que Clément était très vieux.
« Il avait de la famille ? », demanda plus tard le médecin légiste
devant les restes répandus sur le trottoir.
« Non, dirent les voisins,
Clément était tout seul. »
« Alors pourquoi pleurez-vous ? »
Personne ne sut que répondre. (Le médecin légiste lui-même
avait les yeux mouillés.)
Dois-je préciser que Clément n’était pas quelqu’un d’important ?
Il est certain qu’il n’y eut aucune grande aventure dans sa vie.
Clément était un homme comme tout le monde.
À part nous voir grandir,
aider à construire cet immeuble
et s’en occuper pendant presque cinquante ans,
Clément n’avait jamais servi à rien.
Je ne sais plus très bien qui a organisé la collecte
mais dans la chambre mortuaire il n’y avait pas assez de place pour tout le quartier.
Nous marchons tous à présent derrière sa dépouille.
Adieu, Clément,
……vieillard,
que plus jamais ne s’arrête le moteur de la citerne.
*
Ces étés-là les mêmes événements se répétaient (Por aquellos veranos se repetían los sucesos) par César López
Ces étés-là les mêmes événements se répétaient
(comme on le sait, à la ville les saisons n’existent pas,
il y a seulement la chaleur et par moments encore plus de chaleur ;
mais nous insistons pour dire : ces étés-là…)
Un exemple pour illustrer les faits,
rien qu’un exemple parmi de nombreux autres exemples.
(Le nombre de morts en ville, en ces temps d’accidents,
fit que les secteurs affectés se retirèrent de la mer.)
Il n’est pas nécessaire de se souvenir de Flebas, mais souvenez-vous
d’Eugenia Solorzano, cette noire rondelette en maillot de bain rouge
qui se noya sur la plage publique et dont le corps
fut retrouvé flottant au milieu des sargasses et des taches de fioul. Un poisson,
ou de nombreux poissons lui rongeaient les seins, les yeux,
tandis que les jeunes à la taille svelte la regardaient étonnés
depuis leurs voiliers de compétition, les cheveux plus ou moins blonds au vent,
protégés par l’insigne du club à la mode. L’eau
n’était pas l’amie des pauvres, des Noirs. C’est étrange,
il n’y avait de noyés que sur la plage publique.
On n’entendit jamais parler de noyade ailleurs.
*
Playa Girón par Antón Arrufat
Avec mes mains inutiles
qui ne savent qu’écrire,
je voudrais recueillir vos têtes,
mes frères, mes compatriotes,
les têtes tranchées et démolies par les obus,
pour la poitrine qui reçut la mitraille
et laissa les entrailles à l’air libre
– car il y avait là des cœurs violents –,
pour la chair réduite en lambeaux et les balles
et les foulards sanglants,
personne ne sait la peine que j’éprouve de mon impuissance
et combien avec cette pauvre voix je voudrais
vous créer une autre vie, distincte et pérenne.
Moi qui ai le triste office
de celui qui attend que les autres vivent pour lui,
pour son sang.
Dans mes veines coulerait votre sang
et la nécessité de la mort juste.
Aujourd’hui je n’ai pas peur des mots
justice, liberté, pain.
*
E = MC2 par Orlando Alomá
Princeton, New Jersey. – Cette nuit est décédé dans sa maison le docteur J. Robert Oppenheimer, précurseur du développement de la première bombe atomique nord-américaine. (Tiré de la presse quotidienne)
Tes tristes mains qui avaient l’habitude d’ajuster la pipe s’apaisent,
ainsi que tes os effrayés d’enfant d’immigrés.
Tu ne parles plus de choses toujours plus terribles
d’une voix douce,
tu n’es plus un homme timide,
tu n’es plus rien.
La guerre et la paix sont pour toi la même chose.
On pourrait dire que tu as perdu
toute énergie.
Entre la vie et toi s’est élevé
un mur :
dans le monde indivisible des morts
à présent tu te désintègres à tout jamais.
*
Hypothèse (Hipótesis) par David Fernández
Demain les poètes… (E. González Martínez)
Une révolution plus grande que nous… (Fidel Castro)
.
On dira : les poètes n’avaient pas d’opinions,
ils se contentèrent d’écouter et de répéter ce qu’ils écoutaient,
d’arborer l’ultime espoir des autres transformé en consigne,
de copier les pancartes brandies par le peuple les jours de grande manifestation ;
on dira : les poètes ne comprirent pas la grandeur de ce moment historique,
ils ne surent que faire de ce phénomène immense qui leur tomba soudain dans les mains,
de ce grain de lumière trop grand qui leur entrait dans les yeux
et les aveuglait ;
on dira : ils ne surent capter les ondes de poésie vierge, non écrite se formant constamment autour d’eux, et ils succombèrent sous le torrent des choses ;
on dira : les poètes ne trouvèrent pas les mots, les modes, les essences, les formes essentielles, les contenus essentiels, ils ne conjuguèrent pas leur travail avec le travail urgent de leur peuple,
leur poésie était un reflet
pâle des œuvres, des chemins conduisant où nous sommes aujourd’hui,
leur poésie était une redite, un battage des mêmes sentiers, un effort frustré pour aller de l’avant et atteindre le rythme violent de la vie, sa vigueur irrépressible ;
on dira : ils se perdaient dans des jeux intellectuels, supprimaient points et virgules pour pallier leur inefficacité
mais malgré cela leur voix n’était pas leur voix, on trouvait en elle l’admiration outrée du fanatique, le doute stérile du sceptique.
Mais malgré tout leur voix n’était pas leur voix, il n’y avait pas en elle la même résonance qu’un ra de tambour ou qu’une pelletée de ciment ou qu’une paire de bottes fatiguées battant les chemins ;
on dira : il n’existait pas de dimension commune entre un poète et un internat de montagne, entre un poète et un contingent de maîtres d’école volontaires, entre un poète et la réforme agraire ;
le travail du poète se réduisait
à raconter des histoires, à mettre en mots ce que les hommes faisaient en dehors de celles-ci (il faut être juste et reconnaître que parfois les histoires ne leur furent pas contées et vinrent dans leurs livres par leur propre effort) ;
on dira :
les poètes n’étaient pas à la hauteur de ce moment historique.
Et peut-être bien que c’est la vérité.
*
Je dis Révolution (Digo Revolución) par José Yanes
Indiscutable comme une averse,
comme la soif
ou la faim,
tu es là pour apporter l’épée.
T’ont conduite ceux qui n’ont pas
de quoi se chausser,
ceux qui parlent avec la fumée et le bruit
des machines,
ceux qui retournent après dans leurs maisons
obscures
et pleines de cris.
Ceux qui doivent avoir une autre vie.
Ta présence est comme l’air
et le soleil,
à partir de toi nous abandonnerons nos ruses
mesquines
et découvrirons notre vie intérieure.
Toutes les méthodes que nous apprîmes pour respecter
et baisser la tête
ont été rasées
et jetées dans le sel.
Et la peur en habite même quelques-uns
qui seront balayés.
Tu es là,
les bras pleins d’amour
et capable de colère
et de haine.
Tu es là
comme une porte qui conduit vers nous
et nous invite à nager.
Tu es là,
aussi certaine que cet arbre qui grandit.
*
Fête de famille (Fiesta familiar) par Cus Causse
Ils sont venus barbus et à cheval
je savais que ce n’étaient pas les rois mages
mais qu’ils apportaient quand même un grand cadeau,
parce que grand-mère leur dit au revoir en agitant son mouchoir de soie
et que pour la première fois je vis maman sourire.
***
La Créature du billard électrique
Sait-on quelles rencontres l’espace infini nous réserve ?
Dans un monde infini, les possibilités sont infinies.
Quelles peuvent être nos certitudes ?
Et toi, jeune lecteur qui n’a pas connu le loisir de la salle de jeux enfumée ou du café-bar où l’acariâtre tenancier (certains, toutefois, étaient plus bonhommes et conciliants) obligeait ses jeunes clients venus pour le billard électrique à consommer pour avoir le droit de jouer au milieu des poivrots et des chômeurs PMUistes – si bien que les joueurs devaient payer et pour leurs parties et pour des consommations –, qui pourrait te faire comprendre la fadeur de ton temps libre aux yeux de ceux qui gardent en mémoire de tels souvenirs ? Ne t’avise pas de lire ce qui suit au Starbucks où tu te morfonds habituellement après les cours avec des amis tout droit sortis des magasins, et des magazines, car le contraste risque d’être trop fort pour ton âme sensible. Que ceci serve d’avertissement légal.
*
La vie d’une araignée se passe en grande partie immobile sur sa toile. Plus sa vie est immobile, plus elle est parfaite, car cela signifie que les revers de la fortune lui sont épargnés. L’araignée se meut nécessairement pour trouver un lieu où tisser sa toile (c’est la fonction des fils de la Vierge, qui transportent les araigneaux), puis elle bouge pour tisser celle-ci, puis elle attend ses proies et elle bouge pour les mordre, les empaqueter, les momifier, les dévorer, elle se déplace aussi, régulièrement, à la recherche d’un partenaire sexuel. En dehors de ces nécessités, si elle doit bouger, c’est qu’un accident est arrivé à sa toile et qu’elle est contrainte de la refaire, peut-être en se déplaçant ailleurs. Moins, donc, elle a bougé dans sa vie, plus elle a vécu heureuse à l’abri des dévastations du monde. Sa toile a piégé les mouches et autres menus insectes dont l’araignée et ses rejetons se nourrissent, tout en échappant à la destruction par des objets, des créatures, des forces naturelles toujours menaçantes.
Son piège tendu, la vie devient pour l’araignée une attente immobile. Rien de ce qu’elle pourrait faire désormais n’est davantage propice à lui dispenser sa nourriture que la plus parfaite impassibilité. Cette mortuaire léthargie est immédiatement rompue quand la frêle mouche engluée dans les fils du piège se débat avec l’énergie du désespoir, car l’araignée, informée par les vibrations de sa toile, se précipite sur sa proie et lui plonge ses crochets dans le corps, l’empoisonnant et la paralysant, pour ensuite la dévorer vivante, morceau par morceau.
Or il existe une forme de vie extraterrestre et prédatrice qui repose sur les mêmes principes d’évolution que l’araignée mais peut se servir de l’environnement artificiel de la civilisation pour piéger ses proies. Et ses proies ne sont autres que les créateurs et habitants de cette civilisation – par exemple, les Terriens.
En l’an 1986 de notre ère, un vaisseau spatial d’origine martienne, invisible aux appareils de détection humaine, connut une avarie à peu de distance de notre planète. Durant le temps que prit l’équipage prit pour réparer cette panne, un caisson transporté par l’astronef s’ouvrit, l’absence de courant ayant rendu vulnérable le système de fermeture, et son occupant s’en échappa. Quand l’un des techniciens à bord le constata, il en informa, alarmé, le capitaine, qui activa immédiatement le protocole d’autodestruction de l’appareil. Juste avant l’explosion de ce dernier, une capsule d’évacuation se dégagea avec le capitaine et trois officiers à son bord, conformément au protocole. Les survivants retournaient vers Mars quand le pilote en second informa le capitaine que, selon les censeurs qu’il venait d’activer, l’occupant du caisson avait subrepticement pénétré la capsule avec eux et s’y trouvait en ce moment même. Le capitaine n’eut alors d’autre choix que d’activer le protocole d’autodestruction de la capsule, qui explosa quelques secondes plus tard.
Entretemps, le mystérieux passager s’en était extrait et se dirigeait vers l’éco-milieu le plus proche : la Terre. C’était une sorte d’araignée noire, dont le tronc chitineux et boursouflé avait la taille d’une main humaine, et qui se servait au moment présent de l’ensemble de ses longues pattes filiformes comme d’un appendice caudal grâce auquel elle nageait dans l’espace avec une impressionnante vélocité, en vue de rejoindre la surface terrestre.
L’araignée extraterrestre tomba en pleine nuit dans la banlieue parisienne de Champville. Elle se trouvait sur une surface gazonnée, non loin d’un pavillon, et approcha de celui-ci. Pénétrant par une chatière à l’intérieur de la cuisine, elle entreprit d’explorer les lieux, dont les habitants dormaient, et quand elle découvrit dans une des pièces du sous-sol un billard électrique, cet objet ludique autrement connu sous le nom anglo-saxon de flipper, elle sut qu’elle avait trouvé son piège.
*
M. et Mme Dubois avaient trois enfants, dont deux, Pauline, seize ans, et Jean, douze ans, vivaient alors avec eux à Champville, et le troisième, d’un autre lit de Mme Dubois, suivait des études de droit à Berkeley.
Un soir où leurs parents étaient de sortie, Pauline dit à Jeannot de rester dans sa chambre, car elle avait invité son petit ami Marcel à la maison. Jeannot fut dégoûté mais il obéit, car sa croissance n’avait pas encore commencé et Pauline, qui faisait de l’aïkido, savait le moyen de lui administrer des clés de bras affreusement douloureuses.
Marcel et Pauline descendirent dans la pièce du sous-sol aménagée en second salon, minimaliste, avec le flipper, une télé, une console de jeux Philips Videopac, un canapé, une table et quelques chaises, non loin de l’autre pièce du sous-sol, la cave proprement dite, où se trouvaient un coin pour la buanderie ainsi qu’un grand réfrigérateur. Les pièces recevaient en journée la lumière du soleil par des vasistas en haut des murs, donnant sur le jardin.
Ils venaient de regarder un film d’horreur quand Marcel eut envie de jouer au flipper. Funky Fair était un flipper très attrayant sur le thème de la fête foraine, avec un affichage électronique sur le fronton, des bruitages stimulants, des enluminures colorées : tentes de foire, clowns badigeonnés, ballons de baudruche, femme à barbe… Les trappes, rampes et bumpers évoquaient diverses attractions, la grande roue, le train fantôme, les montagnes russes, le kiosque de la femme à barbe, les tirs aux pigeons.
Marcel lança une partie et Pauline en profita pour se rendre aux toilettes, en haut. Les Dubois avaient aménagé un second living-room au sous-sol comme un espace de liberté pour leurs enfants en croissance, ou pour faire du salon du rez-de-chaussée un espace de liberté pour eux ; de l’un on n’entendait pas ce qui se passait dans l’autre. Quand Pauline redescendit, Marcel n’était plus là. Elle l’appela, en vain, lui dit, banalement, que ce n’était pas drôle, sans effet, puis remonta au rez-de-chaussée, où de nouveau elle l’appela en vain, puis monta à l’étage où elle demanda à Jeannot, surpris en train de feuilleter un magazine pour adultes, s’il avait vu cette andouille de Marcel, mais Jeannot n’avait vu ni entendu personne. Pauline jura que Marcel le paierait.
Quand les parents de Marcel déclarèrent à la police qu’il n’était jamais rentré de son rendez-vous avec ses amis Norbert et Jacques, il fallut dans un premier temps découvrir qu’il avait en réalité passé la soirée chez les Dubois avec leur fille Pauline, qui fut alors connue comme la dernière personne ayant vu Marcel. Elle expliqua qu’ils avaient passé la soirée ensemble jusqu’à ce qu’il décampât à l’improviste, sans rien lui dire. Elle ajouta qu’elle avait d’abord cru que c’était une plaisanterie mais qu’elle avait fini par se rendre à l’évidence : Marcel avait profité de ce qu’elle se rendît aux toilettes quelques instants pour mettre un terme à leur soirée. Les enquêteurs demandèrent à Jeannot s’il avait entendu quoi que ce fût depuis sa chambre, quelqu’un sortir par la porte d’entrée, par exemple, mais Jeannot leur dit qu’il n’avait rien entendu. On mit son trouble, pendant le bref interrogatoire, sur le compte de son jeune âge, sans se douter qu’il craignait que soit découvert ce qu’il était en train de faire au moment de la disparition de Marcel.
La disparition de Marcel, un jeune homme sans histoires ni fréquentations douteuses, restait un mystère. Le mystère s’épaissit encore quand, quelque deux semaines plus tard, Jeannot disparut à son tour.
Alors que leurs parents étaient de nouveau sortis, car ils avaient une vie sociale intense à cause des obligations professionnelles de Mme Dubois, Pauline se morfondait dans sa chambre, pelotonnée sur son lit et pensant à Marcel. Elle ne sut pas dire aux enquêteurs ce que faisait Jeannot pendant ce temps, toujours est-il qu’il n’était plus à la maison le lendemain. Les Dubois étaient rentrés tard dans la nuit et avaient supposé que leurs enfants étaient couchés. Ils n’avaient pas l’habitude de s’en assurer à chacun de leurs retours de soirée et ce ne fut donc que le lendemain que, l’absence prolongée de Jeannot devenant suspecte, ils découvrirent qu’il n’était pas dans sa chambre. Toujours sans nouvelles le soir venu, malgré leurs appels chez les uns et les autres, ils contactèrent la police.
Les enquêteurs relevèrent ce qui pouvait l’être et dirent aux Dubois que tout serait fait pour retrouver leur fils. Personne ne le revit jamais.
Tout comme Marcel, il avait été victime de la créature extraterrestre cachée dans le flipper. Celle-ci s’était logée dans le parallélépipède incliné constituant le plateau. Ce qui l’avait attiré là, c’est, d’une part, le système électrique qui occupait les entrailles de l’objet, dont elle avait besoin pour maintenir sa température corporelle, et, d’autre part, le fait que la caisse du plateau offrait un espace confortable, pour elle comme pour ses victimes, ou ce qu’il en restait quand elle les dégonflait sous l’effet de ses sucs de momification instantanée. La créature possédait en outre des pouvoirs électriques. Elle ouvrit la portière du flipper, là où, dans les salles d’arcade, on introduit la pièce de monnaie pour jouer, et se glissa à l’intérieur. Quand Marcel alluma le flipper et que la créature comprit qu’il était seul, elle ouvrit le clapet depuis l’intérieur et entraîna sa victime dans le caisson. Marcel s’y trouvait donc plié – ou pour mieux dire cassé – en deux, le dos et la tête entre les jambes, et momifié, c’est-à-dire grandement réduit, comme une tête réduite par les Jivaros, de l’ordre des quatre cinquièmes, sans que sa valeur nutritive s’en trouve cependant diminuée d’un iota et sans qu’aucun fluide corporel n’endommage les circuits du flipper. La souplesse du monstre lui permettait de s’adapter parfaitement à l’encombrement du caisson ; le rangement de sa proie était un peu plus délicat, il fallut découper quelques morceaux pour éviter qu’elle ne pèse trop lourdement sur certaines pièces des circuits électriques internes et compromette le bon fonctionnement de la machine. C’est ainsi que la créature se nourrit les jours qui suivirent, puis attendit une nouvelle proie, qui fut Jeannot.
Cette perte accabla les Dubois, qui décidèrent de changer d’air et mirent leur pavillon en vente. Le propriétaire d’une salle de jeux miteuse de Champville, la seule dans cette banlieue, se porta acquéreur du flipper. Il le chargea dans une camionnette puis lui trouva une place au milieu de ses autres machines, billards électriques et bornes d’arcade de diverses formes et couleurs et bruitages variés. La créature se réjouit de ce nouveau milieu qui lui apporterait sa pitance à profusion.
*
La salle de jeux enfumée était occupée par une quinzaine de jeunes gens et bourdonnait de la cacophonie électronique et carnavalesque typique de ce genre de repaire socialement mélangé, quand tout à coup l’électricité fut coupée. Le silence des machines fut couvert par les huées des joueurs. L’obscurité était profonde car seule la porte d’entrée apportait de la lumière naturelle en ce lieu. La femme du propriétaire, qui tenait la caisse à ce moment-là, allait ouvrir en maugréant la boîte des fusibles quand l’électricité revint. Il fallut discuter un moment pour éviter de rembourser quelques clients énervés dont la partie avait été interrompue, puis tout rentra dans l’ordre.
La patronne crut bien remarquer que le joueur qui s’essayait au nouveau flipper – provenant de chez les Dubois – n’était plus dans le local, mais elle ne sut qu’en penser et s’imagina que la confusion résultant du black-out lui avait troublé l’esprit.
En réalité, le joueur avait été happé par le flipper. Il était venu seul à la salle de jeu depuis Meulon, une banlieue voisine, n’était pas connu des autres joueurs et sur le moment sa disparition ne fut pas remarquée. Quand les parents de la victime déclarèrent sa disparition un peu plus tard, la police ne parvint pas à établir son passage à la salle de jeux de Champville.
Ce fut différent avec la seconde victime de la salle de jeux. Cette fois-ci, le patron était présent quand le black-out se produisit. De même que précédemment, l’électricité fut coupée et se rétablit au bout de quelques instants, mais le joueur de notre flipper était accompagné. Quand, une fois les lumières rallumées, son camarade, Gaston, ne le trouva plus, il pensa que Didier était reparti chez lui pendant la coupure de courant mais, apprenant quelques jours plus tard que son ami était porté disparu, Gaston se présenta à la police pour déclarer qu’il l’avait perdu de vue à la salle de jeux.
Les enquêteurs se rendirent donc à la salle de jeux pour un entretien avec M. Groseille, le propriétaire. Ce dernier était inquiet. Il n’ignorait pas que le dernier flipper qu’il avait acquis avait été mis en vente après la disparition du fils de la famille des vendeurs – et c’était maintenant un de ses clients qui disparaissait. Par ailleurs, Mme Groseille lui avait parlé du précédent black-out de la salle, un phénomène qui venait de se produire deux fois en quelques jours après des mois de bon et loyal fonctionnement. En temps ordinaire, ce genre de séries événementielles n’est pas de nature à susciter l’étonnement, l’idée qui vient naturellement à l’esprit étant que les fusibles ont pris un coup de vieux. Mais M. Groseille ne put s’empêcher de faire le lien entre ces black-out et la disparition, même s’il écartait aussitôt l’idée faute de pouvoir l’interpréter de manière satisfaisante. En lui apprenant le premier black-out, Mme Groseille n’avait rien dit au sujet de sa propre impression fugace qu’un client avait disparu chez eux, et de son côté elle n’apprit la disparition du second black-out qu’après que la police eut parlé avec son mari.
L’inspecteur Henri se présenta à M. Groseille alors que celui-ci était en train de tenir la caisse de la salle de jeux. Cette troisième disparition à Champville, plus celle du jeune de Meulon, rendaient la police nerveuse. Rien de bien intéressant ne sortit de ce premier entretien mais M. Groseille était désormais informé du fait que le disparu avait été vu pour la dernière fois dans son établissement.
Lorsqu’il l’apprit à Mme Groseille, l’impression de celle-ci au moment du premier black-out lui revint à l’esprit et elle en fit part à M. Groseille. M. et Mme Groseille pensèrent à la possibilité inquiétante qu’un malfaiteur hantât leur salle de jeux et qu’il avait profité du mauvais état des fusibles pour exécuter de sombres desseins… M. Groseille demanda à son épouse de ne rien dire à personne, qu’elle s’était peut-être d’ailleurs tout simplement imaginé des choses, comme elle l’avait elle-même cru d’abord, et que tout rentrerait dans l’ordre. Il lui dit cependant qu’ils devaient désormais redoubler de vigilance, afin de repérer les conduites suspectes.
Il fit venir un électricien pour examiner les plombs de l’établissement. Celui-ci, un honnête homme, constata que tout était normal.
Une banlieue parisienne est un petit monde mais nous ne sommes pas à la campagne où les crimes en série suscitent des mouvements de panique collectifs, et ces disparitions successives ne troublèrent pas le calme, la plupart des gens ignorant ce qui se passe à côté de chez eux. Les faits furent relatés dans de petits journaux locaux mais la plupart des habitants de Champville, quand ils lisent la presse, lisent les journaux nationaux, où l’on ne parle pas de ce qui se passe à Champville.
Quand un troisième adolescent disparut dans la salle de jeux de M. Groseille après un nouveau black-out, les choses prirent pour lui une tournure franchement désagréable. D’autant plus qu’on retrouva cette fois-ci les chaussures de la victime. La créature du flipper trouvait que les chaussures le ballonnaient, aussi décida-t-elle cette fois de les recracher. Cela créa un mouvement de panique dans la salle obscure car une des deux chaussures ainsi éructées heurta la tête d’un client qui crut qu’on l’agressait et bouscula plusieurs autres personnes, lesquelles crurent la même chose, et, tout le monde se précipitant vers la sortie en distribuant coups de poing et coups de pied pour se défendre, plusieurs furent blessés.
La police et le SAMU furent sur place en peu de temps. L’inspecteur Henri fut mis au courant et prit le chemin de la salle de jeux toutes affaires cessantes. Une personne impliquée dans la mêlée et restée sur place déclara avoir perdu une chaussure. On en trouva trois. On lui rendit la sienne, tandis que la paire restante ne trouvait aucun preneur. Trois garçons indiquèrent qu’elle appartenait à leur ami Roger, avec lequel ils étaient venus à la salle de jeux et qui était certainement rentré chez lui – en chaussettes ! – après le mouvement de panique. L’inspecteur Henri demanda qu’on allât sonner chez le garçon puis prit à part M. Groseille, dans un coin de la salle. S’appuyant contre le flipper Funky Fair, sur le plateau duquel il posa son calepin, il recueillit son témoignage.
M. Groseille dit que c’était la troisième fois que l’électricité lui jouait des tours en l’espace de deux semaines, alors que le voisinage n’avait connu aucun incident de la sorte, et la dernière fois un client avait disparu :
« Je pense que ce sont des actes de malveillance, conclut-il. Un malade rôde par ici.
– Le compartiment des fusibles, répliqua l’inspecteur, est pourtant derrière votre caisse. Si quelqu’un l’avait manipulé, vous vous en seriez rendu compte.
– Je ne suis pas tout le temps derrière la caisse. Il faut se dégourdir un peu les jambes, et parfois des clients nous appellent auprès d’une machine pour constater le fonctionnement. La caisse, comme vous avez pu le voir, n’est pas près de l’entrée et elle est encastrée dans son meuble ; il n’est pas vraiment risqué de la laisser seule quelques instants.
– Où étiez-vous quand les plombs ont sauté tout à l’heure ?
– Derrière la caisse.
– Quelqu’un s’est-il approché du compartiment aux fusibles ?
– Pas que je sache. »
L’inspecteur Henri était l’officier de police qui s’était rendu chez les Dubois au moment des disparitions de Marcel et Jeannot. Il avait donc déjà vu le flipper Funky Fair mais pour lui, qui n’avait jamais été joueur de flipper, les flippers se ressemblaient tous. L’aspect du billard électrique lui donnait une vague impression de déjà-vu, trop vague pour s’y arrêter.
« Bien, bien. Voyez-vous, je suis porté à croire qu’un peu de temps va passer avant qu’on revoie ce garçon aux baskets, comme les autres, car je pense à des fugues. On sait quel genre d’adolescents viennent passer le temps dans des établissements tels que le vôtre. Le premier garçon a saisi l’opportunité d’une coupure de courant dans votre salle pour fuguer, tout en laissant croire, étant donné les circonstances inhabituelles et quelque peu dramatiques, à un enlèvement – afin de maximiser l’inquiétude de ses parents, dans un esprit de vengeance, parce qu’il considère qu’ils ne le traitent pas comme il le mérite. Le bruit court parmi ceux qui le connaissent qu’il a quitté Champville et ses parents de cette façon extraordinaire, on en parle à couvert, on l’admire, une autre panne se produit chez vous et l’un de ceux sur lesquels son geste a fait impression décide sur le champ de l’imiter. »
L’inspecteur Henri croyait également à des fugues dans le cas de Marcel et Jeannot. Il se fondait sur une théorie psychosociologique selon laquelle les fugues sont contagieuses : quand un jeune fugue, ses camarades veulent l’imiter. Un trait parmi d’autres de la déliquescence post-soixante-huitarde. Par ailleurs, aucune demande de rançon n’avait été demandée ni aucun corps retrouvé.
– Ma foi, répondit M. Groseille, ça se pourrait bien. Je donnerais tout de même cher pour savoir ce qui se passe avec mes plombs…
– Un conseil : changez-en. Je m’étonne que vous ne l’ayez pas déjà fait. Ne tardez pas, si vous voulez conserver votre gagne-pain à Champville. »
M. Groseille protesta qu’il avait fait venir un électricien, mais l’inspecteur était déjà sorti. Grommelant dans sa barbe (c’est l’expression consacrée : M. Groseille était imberbe, alors qu’une barbe aurait caché la flaccidité de ses joues), il crut percevoir entre deux cibles du flipper un regard maléfique le scruter depuis les profondeurs de la caisse ; quand il fixa les yeux sur le phénomène, cela avait disparu. M. Groseille soupira mélancoliquement.
Le jour même, il appelait un second électricien, lequel constata un dysfonctionnement inexistant et remplaça le matériel. Le garçon aux baskets ne revint jamais chez sa mère et fut à son tour porté disparu. L’inspecteur Henri voyait ainsi son intuition confirmée. Ou presque.
*
Quand un quatrième black-out se produisit dans la salle des jeux des Groseille, Mme Groseille qui tenait la caisse s’évanouit. Là encore, une mêlée s’ensuivit, avec plusieurs blessés, et des chaussures furent retrouvées ici et là. Ceux qui en avaient perdu attendaient à la porte de l’établissement et purent les récupérer des mains de la police. Cependant une paire resta sans preneur. Mme Groseille en larmes faisait une crise d’hystérie et dut être conduite à l’hôpital pour prise en charge.
Passablement en colère, l’inspecteur Henri retrouva M. Groseille sur les lieux. M. Groseille lui présenta d’emblée les documents signés par l’électricien, indiquant les travaux réalisés et la date de leur réalisation : le problème ne pouvait provenir de sa propre installation, le nombre de ses machines était bien inférieur au maximum autorisé, l’origine était à chercher du côté du prestataire, il allait poursuivre EDF en justice…
« Et bien sûr, interjeta l’inspecteur, on retrouve une paire de chaussures sans propriétaire… Pour embrouiller les esprits, j’avoue que c’est très fort de la part de ces fugueurs. Qui fuguerait sans ses chaussures, n’est-ce pas ? Mais, d’un autre côté, pourquoi le criminel ôterait-il les chaussures de ses victimes ? Les marioles veulent faire croire qu’il y a eu résistance, lutte, bien sûr, seulement le précédent fugueur de votre salle de jeux portait des lunettes, et qui peut croire qu’on perd plus facilement ses baskets au cours d’une lutte que ses lunettes ? Le fugueur les a bien sûr gardées sur le nez tandis qu’il enfilait au coin de la rue une autre paire de chaussures, sans doute apportée dans un sac à dos. Il avait chez lui une seconde paire de baskets mais pas une seconde paire de lunettes, voilà tout. Ça me paraît clair.
– Il faut faire quelque chose au sujet des lignes électriques, monsieur l’inspecteur. Ce n’est plus possible, c’est très mauvais pour le commerce. J’en ai assez que des gens se servent de mon établissement pour fuguer. Ma réputation… La santé de ma pauvre femme… »
L’inspecteur Henri avisa le billard électrique Funky Fair et tout à coup – ce fut un éclair d’inspiration – se rappela avoir vu le même chez les Dubois. Il réfléchit un instant, puis :
« Où achetez-vous vos machines ? demanda-t-il à M. Groseille.
– Chez des vendeurs spécialisés. J’ai plusieurs fournisseurs.
– Celui-là ? demanda l’inspecteur en montrant Funky Fair.
– Ah, celui-là, c’est différent. S’il y a moyen, je regarde aussi de temps en temps les occasions. On trouve parfois de bonnes machines ayant peu servi.
– Vous vous rappelez à qui vous l’avez acheté ?
– Aux Dubois, de Champville. Ceux qui ont perdu leur fils.
– Leur fils fugueur… Vous m’en direz tant… »
L’inspecteur trouva la coïncidence étrange, pendant un court instant, mais il se fit la réflexion qu’il était tout à fait normal qu’un flipper soit acheté par le propriétaire d’une salle de jeux et qu’il n’y avait donc aucune coïncidence en réalité.
« Monsieur Groseille, reprit-il, nous allons devoir fermer votre établissement pendant quelque temps… Le temps que nos fugueurs retournent au bercail et que tout cela se tasse un peu, vous comprenez ? »
Ces propos chagrinèrent beaucoup M. Groseille. Son commerce était en règle ; existait-il une raison de penser qu’il était pour quelque chose dans ces disparitions ou ces fugues ? Si les jeunes de cette ville s’étaient mis en tête de fuguer, la fermeture de son établissement ne les en empêcherait pas. Pouvait-on obliger un honnête citoyen etc. ? L’inspecteur accepta un compromis : M. et Mme Groseille se donneraient quinze jours de vacances.
Pendant ce temps, la police demanda à la direction de l’équipement quelques vérifications sur les installations électriques de Champville, dans le quartier de la salle de jeux. Le personnel compétent procéda aux vérifications et, ne trouvant rien d’anormal, il s’ensuivit un âpre échange de courrier entre directeurs d’administration, au terme duquel l’équipement finit par constater deux ou trois petites imperfections dans son système, auxquelles elle remédia, au grand soulagement de l’inspecteur Henri.
Aucun fugueur – et le propriétaire des dernières chaussures dont il a été question était à présent lui-même porté disparu – ne s’était manifesté quand M. Groseille, qui sut par l’inspecteur Henri qu’EDF avait corrigé le défaut constaté sur la ligne, rouvrit son établissement. Le lecteur aura bien sûr compris que les pannes de courant étaient en fait produites par les pouvoirs électriques de la créature du flipper.
À la cinquième coupure de courant, une nouvelle paire de chaussures avait perdu son jeune propriétaire.
Mme Groseille retourna à l’hôpital, cette fois pour des soins prolongés. Le local et l’appartement des Groseille furent passés au peigne fin ; cela avait déjà été le cas lors de la première disparition constatée, cependant la police, cette fois-ci de très mauvaise humeur, se montra particulièrement brutale. Mais ne trouva toujours rien. L’inspecteur Henri lui-même commençait à douter de sa théorie et à suspecter M. Groseille de se payer sa tête. Il allait demander qu’on arrête celui-ci comme principal suspect, quand un agent lui dit qu’un témoin du dernier black-out demandait à lui parler. C’était Gaston, l’ami de Didier, disparu.
« Quelque chose à me dire, mon garçon ? lui demanda l’inspecteur.
– Je ne sais pas si ça peut avoir le moindre intérêt mais je connais la personne à qui les baskets appartiennent et je l’ai vu jouer, avant la coupure de courant, au même flipper que Didier avant sa disparition. Ce flipper-là. »
Il montrait Funky Fair. Le sentiment d’étrange coïncidence qui avait un instant saisi l’inspecteur lors du précédent entretien lui revint en mémoire, mais il trouva cela complètement absurde.
« Et bien ? Quelles conclusions en tires-tu ? demanda-t-il à Gaston, avec une certaine intonation propre à faire comprendre qu’il n’appréciait pas du tout qu’on lui fasse perdre son temps. Gaston se troubla, mais répondit :
« J’ai joué à ce flipper. Il fait des bruits bizarres.
– Je n’ai jamais rien remarqué de tel, interjeta M. Groseille, soucieux de la réputation de son établissement.
– C’est bien, mon garçon. L’agent Couillard va recueillir ton témoignage. »
Couillard reconduisit Gaston et l’inspecteur Henri se trouva de nouveau seul avec M. Groseille. Comme il était dans la plus extrême perplexité dans cette affaire, il chercha à gagner du temps devant M. Groseille et pour cela décida de mettre à profit l’inepte témoignage de Gaston.
« Bien, dit-il, vous allez m’ouvrir cette machine. »
M. Groseille fut décontenancé.
« Que pensez-vous donc y trouver ? eut-il l’audace de répondre. Un cadavre ? Je sais que la caisse ressemble à un cercueil, mais ce n’est pas vide, là-dedans ; il y a toute la machinerie, les circuits… Vous, impressionné par les propos de ce garçon ? Allons, monsieur l’inspecteur…
– Faites ce que je vous dis, Groseille. Nous parlerons après. »
M. Groseille sortit un trousseau de l’énorme poche de son pantalon informe et chercha la clé. Quand il l’eut trouvée, il scruta l’inspecteur. Celui-ci restait impassible, attendant que son ordre de représentant de la loi fût exécuté. Au moment où M. Groseille allait introduire la clé, le clapet s’ouvrit brusquement, des cordes noires jaillirent de l’orifice et s’enroulèrent autour de M. Groseille, et voilà ce dernier, sans avoir le temps de dire ouf, disparu dans le trou, pourtant beaucoup trop étroit pour laisser passer son corps – et le clapet de se refermer derrière lui en claquant !
L’inspecteur Henri dégaina son pistolet et le déchargea sur la machine infernale. Tandis que le verre du fronton et du plateau volait en éclats sous l’impact des balles, les lumières du flipper clignotaient comme hallucinées, les bruitages de la mise en scène du jeu, musique acidulée, explosions, ricanements de clown, approximations électroniques de montagnes russes et de foules en liesse, jouaient une partition hystérique et délirante, et le flipper à son tour déchargea, comme une arme à feu d’un genre nouveau, sa réserve de billes métalliques sur l’inspecteur Henri. Une bille se ficha par ricochet dans la jambe de ce dernier, qui dut trouver refuge derrière la borne d’arcade la plus proche.
Des pattes arachnéennes, immenses et noires sortirent alors de plusieurs points du plateau du flipper et, touchant le sol, hissèrent l’objet dans les airs, où il ressemblait désormais au corps d’une horrible araignée géante.
Quand les agents postés à l’extérieur entendirent les coups de feu et, hurlant des ordres sans queue ni tête, entrèrent dans la salle de jeux pour porter secours à l’inspecteur, ils trouvèrent celui-ci baignant dans son sang et le mur du fond percé d’un trou béant.
*
La nuit était tombée. La créature cherchait à rejoindre les bois de Champville, où elle n’attirerait pas l’attention et pourrait abandonner son flipper endommagé pour changer d’appareil. Son pouvoir électrique créait le black-out autour d’elle ; comme si elle était entourée d’un halo de ténèbres, l’éclairage public s’éteignait à son passage et se rallumait derrière. Seules ces ténèbres mouvantes et les illuminations du flipper trahissaient sa présence. En outre, la plupart des rues de Champville sont peu passantes ; le monstre fut donc peu remarqué, bien que ceux qui le remarquèrent s’en rappellent encore et tentèrent, en s’organisant, d’alerter l’opinion publique sur l’existence de monstres inconnus issus d’accidents industriels. Mais les Champvillois lisent la presse nationale, où l’on ne parle pas de Champville, et le reste du monde ne veut pas non plus en entendre parler. Une voiture, cependant, croisa le chemin du monstre ; le conducteur freina des quatre fers et son véhicule pila entre les pattes avant de l’araignée. Il allait détacher sa ceinture de sécurité pour s’éjecter quand la caisse du flipper, dont la créature se servit comme d’un marteau, s’abattit sur le toit de la voiture dans un horrible fracas de tôle froissée et le tua sur le coup.
Alors que la police tentait d’organiser la traque du monstre, celui-ci était déjà pris en chasse. Les Martiens, naturellement, avaient eu vent des événements dramatiques survenus à leur vaisseau près de la Terre et de la mort par autodestruction de l’ensemble de l’équipage. Ils savaient ce que cela signifiait et envoyèrent un membre de leurs commandos à la recherche de la créature échappée.
Le commando martien arriva à la salle de jeux au moment où la créature s’en extrayait après avoir blessé l’inspecteur Henri. Il avait adopté un déguisement de motard en blouson noir, avec un gros casque qui cachait aux yeux des hommes ses traits peu humains. Il vit sur son radar-bracelet que la créature était lâchée dans les rues, et se lança à sa poursuite en moto. Quand il l’aperçut galopant entre les immeubles, le corps protégé par une étrange armure, il fit immédiatement feu sur elle avec un pistolet-gicleur qui projetait à longue distance une sorte de mousse carbonique destinée à paralyser la créature. Quand la mousse ratait sa cible, elle se désintégrait immédiatement, sans laisser de trace. Heureusement, aucun être humain ne fut non plus touché, car c’eût été la mort assurée pour les malheureux.
Quand la créature se vit pourchasser, elle grimpa le long d’un immeuble afin de semer l’ennemi, mais la moto de ce dernier était du dernier cri martien et pouvait rouler à la verticale. Il la poursuivit donc le long de la façade de l’immeuble, puis sur les toits, où elle sautait de terrasse en terrasse, et il sautait après elle tout en la mitraillant de jets de mousse.
L’araignée dégringola un dernier immeuble et plongea dans l’étang d’Ursus, à l’orée des bois de Champville. Le motard plongea à sa poursuite ; sa moto toucha le fond et fendit les eaux vaseuses de l’étang, tandis qu’il continuait de la mitrailler sous l’eau. L’araignée nageait à grande vitesse à quelques mètres devant et au-dessus de lui, un peu en-dessous de la surface du lac. Elle émergea sur la rive opposée et, quand il sortit à son tour, elle l’attaqua. Elle sauta sur lui en se servant de la caisse du flipper comme d’un marteau, ainsi qu’elle l’avait fait plus tôt avec la voiture. Le motard esquiva le coup de justesse, en dérapant, tandis que le flipper faisait gicler la boue de tous côtés. Un second coup l’obligea à sauter de la moto, que le choc du marteau géant enfouit en profondeur. Le motard culbuta et se mit immédiatement en position de tir, sur un genou. Le flipper-marteau allait lui tomber sur la tête quand le jet de mousse aspergea le plateau et, ruisselant à l’intérieur, paralysa la créature. Les pattes se rétractèrent et le flipper retomba mollement.
Le motard fit sauter le clapet et, inclinant la caisse, en répandit le contenu : deux momies ratatinées qui avaient été il y a peu des êtres humains et ressemblaient à présent à des poupées hideuses, et une espèce de faucheux noirâtre et horrible, la créature du flipper, tombèrent au sol au milieu d’une lavure de mousse carbonique.
L’agent martien sortit d’une poche de son blouson un tube contenant un gaz rare et il y enfourna sans ménagement la créature paralysée. Il procéda de même, dans un autre tube, avec les deux momies, qu’il emportait pour ne pas laisser de traces, et à l’aide de son gant-exosquelette jeta le flipper en ruine au milieu du lac. Il parla dans son bracelet-transmetteur, d’une voix caverneuse :
« B-4 en boîte stop. Croissance entravée stop. Dommages minimes stop. Planète sauvée. »
Quand l’inspecteur Henri fut visité par ses collègues à l’hôpital, il tint des propos qui les firent se jeter des regards. Cependant, il était indéniable qu’une bille de flipper avait été extraite de sa jambe. En outre, les agents qui examinèrent la comptabilité de M. Groseille trouvèrent qu’un flipper manquait dans la salle de jeux : le flipper Funky Fair acheté d’occasion aux Dubois de Champville. On considéra par conséquent que l’inspecteur avait été blessé lors d’une explosion accidentelle de la machine – explosion résultant de la combinaison d’un défaut de fabrication et d’un défaut du réseau EDF local, par laquelle le billard électrique avait été entièrement désintégré et le mur de la salle de jeux partiellement démoli (tandis que les autres machines de la salle ne présentaient que peu de dommages, cela soit dit en passant). L’inspecteur ne chercha pas à maintenir sa version des faits, que l’on attribua à la fièvre provoquée par sa blessure, et put réintégrer ses fonctions une fois sur pied. Les discrètes recherches qu’il conduisit pendant quelque temps montrèrent qu’aucune disparition liée à des salles de jeux, des cafés-bars ou des particuliers propriétaires de billards électriques ne fut déclarée dans le pays à la suite des événements survenus chez M. Groseille, et il finit par douter de la réalité de sa rencontre avec le flipper infernal.
Juillet 2017

