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Rêve de cristal : La poésie de Sigurd Agrell
Sigurd Agrell (1881-1937) est un poète suédois également connu pour une théorie sur les runes, auxquelles il impute une fonction numérologique et magique. Il paraît que ce point n’est pas admis par les spécialistes. Entendons-nous : s’agit-il de nier que les runes eussent une fonction magique ou de nier le détail des vues d’Agrell dans le cadre d’un usage magique des runes ? Que les runes aient eu une fonction magique se laisse aisément déduire de nos connaissances sur les sociétés indo-européennes : les travaux de Dumézil sur la tripartition de ces sociétés attribuent à chacune d’elles une classe sacerdotale dont la fonction propre ne se conçoit pas sans une forme ou une autre de magie. Que la magie dans la classe sacerdotale des Scandinaves ait eu pour support l’alphabet runique serait conforme aux pratiques magiques des autres cultures indo-européennes pourvues d’un système d’écriture : l’absence d’une fonction magique aurait quant à elle un caractère exceptionnel et l’exception ne doit pas être supposée sans de bonnes raisons, ce à quoi l’absence de preuves tangibles ne peut servir car cette absence n’est pas en elle-même une preuve d’inexistence tant nos connaissances sont fragmentaires. Le nombre de documents runiques parvenus jusqu’à nous est singulièrement restreint, ce qui ne se laisse interpréter que comme le résultat d’une volonté d’effacer ce patrimoine culturel. Or les traces d’un usage magique semblent bel et bien exister puisque les bractéates, des médailles runiques, auraient entre autres servi de talismans.
Sigurd Agrell était en outre slaviste et a traduit de la littérature russe en suédois, dont Anna Karénine de Tolstoï.
Il était d’ascendance huguenote, ce qu’il évoque dans l’un de ses poèmes (que nous n’avons pas traduit) parlant de son ancêtre Denis Chenon, alias Dionysius Paschilius ou Denis Påkesson, émigré en Suède et décédé dans ce pays en 1689 après y avoir fait souche.
Pour les traductions suivantes, dont nous n’avons pas besoin de dire qu’elles sont une première en français (certains travaux d’Agrell sur les runes ont été traduits en anglais), nous nous sommes servi d’une anthologie parue en 1931 (Valda dikter 1901-1930) et vraisemblablement constituée par le poète lui-même. Les rubriques sous lesquelles les poèmes sont placés ne semblent pas reprendre les recueils publiés, étant structurées par thèmes.
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Poèmes indiques
(Indiska dikter, 1901-1905)
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Ndt. Si nous avons adopté la transcription française usuelle, qui diffère de la suédoise, pour les termes sanskrits employés dans ces poèmes, nous n’avons pas explicité ces termes. Leur sens peut être facilement trouvé en ligne, mais il n’est pas non plus vraiment nécessaire de le connaître pour apprécier cette poésie qui fait fond sur l’attrait d’une « invitation au voyage ».
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La fleur de lotus (Lotusblomman)
La lune suit son chemin solitaire
en silence dans la nuit qui rêve,
la fleur de lotus est ouverte
et glisse sur l’eau bleue,
glisse et dérive, la tige cassée ;
lentement le fleuve l’entraîne,
le regard de la lune la suit
jusqu’à sa disparition dans la mer.
Ainsi ai-je vu avec tristesse ma bien-aimée
loin de moi glisser lentement ;
prise dans le courant froid de la vie,
détachée de mon sein.
*
Âranyaka, un poème de la forêt (Âranyaka, en skogsdikt)
Ô vie, semblable aux attrayants scintillements
dans la danse des rivières,
aux puissants, attirants murmures
dans les forêts de chênes anciens
qui font trembler le cœur de l’homme
de désir et détresse,
nous apportent la joie et la peine –
pour toi mon désir est mort !
Au bord du fleuve sacré,
dans la forêt où vit l’ermite,
j’attends la nuit éternelle,
le repos bienheureux de l’extinction :
comme un murmure léger dans les taillis,
comme une paisible et claire mélodie,
dans la solitude passent mes ans
en une paix pleine de rêves.
Le front entre les mains,
oubliant tout ce qui est,
immobile, je vois au-delà du monde,
avec un calme sourire dans les yeux.
Parmi les arbres murmurants de la forêt,
au bord du Gange chantant,
dans les chambres gelées de l’Himalaya,
je vois mon propre moi.
Les branches en bourgeon qui se balancent
haut sous l’azur des cieux
et tous les oiseaux qui chantent
sont aussi mon être. –
C’est seulement un rêve qui passe ;
quand en moi-même je retournerai,
je sais que le monde entier disparaîtra,
avec moi retournera au néant !
*
Dans le mois de Chaïtra (I månaden Tjaitra)
Te souviens-tu du printemps, des premiers jours
hésitants du rêve de langueur amoureuse,
de la chanson du kokila dans la paix des nuits
claires et souriantes du mois de Chaïtra ?
Te souviens-tu comme tu balançais doucement,
bien-aimée, sur mes genoux
tandis que la fraîcheur du soir irrorait
le bois rouge sang des manguiers !
Tes yeux de lotus se fermaient doucement,
ta tête parfumée se nichait contre mon bras,
lentement nos lèvres s’unissaient,
nous rêvions en silence, sein contre sein.
Les étoiles, grandes, étonnées,
glissaient dans l’azur froid,
mi-joyeuses – mi-tristes –,
nous restions comme cela – longtemps…
*
Salut au printemps (Vårhälsning)
Avec le brillant des onguents de santal sur leurs reins bronzés
et de blanches couronnes dans leurs cheveux noirs,
avec des bracelets dorés, et dans des habits jaunes,
une procession de vierges s’avance lentement
dans la clarté de midi pour saluer le printemps :
leurs mains tendent des fleurs d’ashoka !
Leurs dents brillent comme des perles
et leurs lèvres comme des fleurs de bandhudjiva
tandis qu’elles vont en rêvant tendrement de Kama. –
Mais dans sa demeure Yama les attend toutes :
de ce que donne Vishnou rien ne peut rester.
Tu le reprendras, loué sois-tu, ô Shiva !
*
La saison des pluies : Sur un motif du Ritusamhâra (Regntiden: Med motiv från Ritusamhâra)
Sur les hauts éléphants bleus et gris des nuages,
la saison des pluies s’avance ; des flancs de la montagne
le fleuve torrentueux se précipite comme une panthère.
Alors retentit le tambour du tonnerre,
les paons dansent à l’unisson,
la queues grande ouverte, dans une pompe d’éclairs.
Sur l’herbe d’émeraude gambadent les gazelles,
partout où presse le pied la forêt est pleine
de bourgeons d’or et de champignons rouges.
D’innombrables oiseaux, légers, petits,
chantent dans les ramures, se balancent, palpitent,
orange, rouges et bleus avec des clartés de métal. –
– On entend approcher le tonnerre.
Les femmes cessent de sourire, maugréent
et se blottissent inquiètes les unes contre les autres.
Troublées, elles se précipitent des toits et des terrasses,
leurs seins gracieux se soulevant avec des parfums
d’onguent de santal et de poudre de safran.
Autour des chevilles et des bras leurs anneaux d’or cliquètent,
les clochettes à leurs ceintures de soie tintinnabulent.
Dans l’agitation de leurs jeunes corps élancés,
les cheveux dénoués tombent jusqu’à la taille –
de toutes les fleurs brillantes dont elles les avaient ornés,
seules restent quelques petites kadambas.
*
Complainte nocturne (Nattklagan)
La lune glisse comme un flamant rose
sur le calme étang du ciel, vert de cristal,
entre les lotus pâles et blancs des étoiles.
Tout est si calme, immobile et silencieux. –
Mon cœur veut sangloter, se lamenter,
et pleurer, pleurer. Sais-je pourquoi ?
Mon cœur veut se lamenter comme un oiseau solitaire.
*
Comme l’étoile du soir au loin (Som aftonstjärnan fjärran)
Ah ! comme l’oiseau chakora qui vit seulement
des froids et pâles rayons du clair de lune,
mon cœur, ô bien-aimée, peut vivre
de la seule lumière de ton front, comme la lune clair.
Si loin de moi que tu sois,
comme l’étoile du soir au-delà des bambouseraies,
tu m’es pourtant proche, si proche
que ta lumière inonde mon âme.
*
Poèmes à la manière de Bhartrihari (Bhartrihari-dikter)
Le corps immergé dans l’impureté,
nous restions dans le noir du ventre maternel,
notre premier son fut un cri de douleur,
le dernier sera un soupir, et personne ne sait nommer
tous les tourments dans lesquels nous nous serons convulsés,
qui nous auront brûlés aux yeux de tous et consumés en secret,
et même s’il nous est arrivé de connaître un fugace plaisir –
de quelle aide et consolation cela peut-il nous être,
même si nous avons mis le pied sur nos ennemis,
même si notre amour est parvenu jusqu’aux bras d’une femme –
de quelle aide et consolation cela peut-il nous être !
***
La vieillesse nous guette comme un tigre dans la nuit,
les chacals des maladies attendent notre corps. –
La vie s’écoule – aussi sûrement que l’eau
d’une cruche brisée.
***
Le papillon, mes amis,
qui ne connaît point la peine
vole vers la flamme et se brûle les ailes ;
l’homme, mes amis,
bien qu’il connaisse
la vanité du désir et de la jouissance
s’y précipite les yeux ouverts,
ni l’homme ni le papillon n’est libre.
***
Shiva, Shiva, Shiva,
accorde-moi de vivre dans la paix
d’une sainte forêt –
puissé-je voir mes jours s’écouler
d’un regard égal, avec les mêmes paroles
un fétu de paille et une femme,
une pierre et un champ de fleurs,
l’ami à qui l’on a tout pris
et l’ennemi qui possède des trésors,
un serpent et un collier de perles,
une pierre précieuse et une poignée
de terre putride !
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Visions et rêves
(Syner och drömmar, 1901-1906)
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Rêve de cristal (Kristallisk dröm)
Contre le clair azur se berce l’entrelacs givré des arbres,
si léger, fragile ! Vois, dans la lumière du matin
le vaste pré repose gelé, d’une blancheur éclatante,
avec des millions de cristaux étincelants
sur les pierres grises et l’argile sombre.
Ô mon âme, immobile, endormie par le murmure de l’hiver,
tu tombes lentement dans les eaux du rêve,
en de paisibles rêves, aussi paisibles que les cristaux !
Plonge dans une froide clarté de couleurs
où tu ne percevras plus ni son ni parfum
et rêveras seulement, fraîche comme les lys de la glace.
Qu’est loin la joie, qu’est loin la lutte :
l’espace cède, le temps s’arrête –
ta volonté se minéralise en sensations ayant l’acuité du froid.
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Défunt amour (Död kärlek)
Hier je me suis rendu sur le chemin silencieux
où nous marchions autrefois. Parmi les fleurs blanches,
les feuilles brillantes, toute la richesse du printemps
et les doux souvenirs m’étaient présents.
Comme tout prit fin soudainement et comme fut amère
notre séparation. Comme fut dur mon jugement
qui tomba silencieux sur toi. – Que tu fus pauvre et vide
devant moi quand mes sentiments étaient morts !
Je le sais à présent : mon amour était le rêve de ton amour –
mon âme seule t’avait créée.
Pourtant ! avec des regards parfois durs, parfois tristement doux,
je vois deux yeux partout me suivre.
Comme deux étoiles réfléchies par une rivière,
ils suivent éternellement mon existence… Ferme les yeux, oublie !
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Villes russes
(Ryska städer, 1906)
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Astrakhan (Astrachan)
La Volga est large, sombre de miroitements d’huile.
De hauts bateaux aux lourdes roues se croisent.
Les odeurs de peinture et de goudron brûlant se mêlent
à celles du poisson et de l’écorce des grumes.
Des Perses bistrés portent des corbeilles de raisin.
Le soleil est accablant. Des sirènes aiguës déchirent l’air.
L’oreille assourdie entend la chanson du travail des grues. –
Dans l’azur profond, pas le moindre nuage.
Le long d’interminables rues bordées de maisons basses,
le vent tourbillonne sur le gravier ardent.
Des porcs gras vont et viennent parmi des moutons noirs.
Solennel et tranquille, le chameau avance ;
Sur son char plat aux hautes roues, apathique,
le Kalmouk aux yeux bridés, corpulent et jaune, repart.
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Nijni Novgorod (Nizjnij Novgorod)
Des Tatars enrubannés de rouge et vert
vendent les babouches frangées d’or de Kazan.
Le maigre Chinois en caftan bleu, à la longue tresse,
solennellement muet dans le souk bruyant,
va et vient sur des socques plats.
De la tente tzigane résonnent des fanfares.
En bottes blanches, ceinture large et belle,
les kupiecs1 reluisent comme des samovars :
l’affaire est bientôt conclue par un baiser et de la joie.
Assoiffés de schnaps et de roubles –
le regard lourd, embué, les observent
un noir Arménien, un Danois blond.
Ici la Volga reçoit l’Oka2 dans ses bras :
ici se rencontrent Pékin, New-York et Moscou.
1 les kupiecs : Traduction de kupjetser, mot inconnu du Dictionnaire de l’Académie suédoise et qui ne peut être qu’un slavisme introduit par Agrell. En l’occurrence, kupiec désigne un marchand en polonais et c’est forcément ce terme qu’on retrouve ici suédisé (kupjets doit se prononcer à peu près comme kupiec, et le « er » final n’est que la désinence propre au suédois). Il s’agirait donc, dans le poème, de marchands polonais ou d’Europe de l’Est. C’est un peu par hasard que nos recherches nous ont conduit à ce qui nous paraît être l’interprétation correcte de ces vers.
2 l’Oka : Affluent de la Volga.
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En matières précieuses
(I ädel materia, 1907-1908)
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Cristal (Kristall)
Mon désir est un vase clair de cristal
où dans une eau fraîche et d’une immobilité d’argent
une fleur regarde vers la nuit
qui se répand, d’un bleu profond, étoilée, haute et froide.
Dehors, dans les platebandes d’un jardin,
ses sœurs communiquent le flux de la vie,
les ailes des papillons répandent le trésor
de la pluie caressante des pollens dorés.
Dans la paix du soir ses sœurs parlent
du chuchotement du vent et des présents du soleil.
Mais cette fleur plongée dans la fraîcheur du cristal
regarde haut et loin, elle ne sait rien de la terre.
Elle rêve, béate, blanche, glacée et frissonnante,
aux seules floraisons de l’espace. Aux lumières silencieuses.
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Marbre (Marmor)
J’aspire à toi, blanche paix du marbre :
tu possèdes la chasteté de la froideur dans l’éclat doré,
munificent que répandent les chauds rayons du soleil
qui donnent les rêves de la chair hors des sens. –
Qu’est-ce que le désir agité, fébrile, avide
de l’adolescent, au regard du calme
héroïque et courageux d’un homme seul au travail
pour gagner la beauté silencieuse de l’œuvre !
– Hétaïrisme bruyant et couronné de feuilles de la jeunesse,
avec ton tintamarre de coupes, qu’es-tu ? –
contre le grand amour muet d’un cœur créateur
pour tout ce qui grandit lentement dans l’âme
ne désirant point être hypocrite – mais seulement
donner avec sérénité, dans la frigidité dure et blanche !
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Dans les Tatras (Zakopane)
(I Tatralandet [Zakopane 1907])
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Ndt. Les Tatras sont un massif montagneux à cheval sur la Pologne et la Slovaquie. Zakopane est une ville polonaise. (Ces points sont d’ailleurs largement indifférents aux poèmes que nous traduisons dans cette série.)
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Vois cet azur au-dessus de nous ! –
Dans les odeurs de la résine chauffée par le soleil
parmi le repos des branches, contemplons
à deux la pureté du firmament !
Nous voyons errer les nuages blancs,
partageant une même pensée.
Au loin se dresse la montagne puissante. –
À présent la paix de la beauté peut prévaloir :
silencieux moment d’éternité
quand les sens deviennent de cristal. –
Ô sur toute choses que je sais et que je vois
se répand une lumière dorée :
un trésor se cache dans le mystère
derrière la grille fermée de l’âme.
*
De fleurs blanches tes genoux sont couverts,
au soleil tu souris,
assise en robe bleue
sur la chaise basse dans le jardin.
Ton être est comme une brise d’été,
comme un parfum de violette. –
De fleurs blanches tes genoux sont couverts,
au soleil tu souris.
Mais parfois ta voix devient un soupir,
comme d’un vent soufflant sur un rivage désert. –
La douce lumière de tes yeux bruns
a l’éclat du pays des morts !
Avec un murmure léger pulse le sang
de tes mains finement veinées.
*
Ainsi vis-tu dans cette contrée
parmi des lacs aux eaux vert sombre
et des sommets gris où parfois
il neige dans la lumière de l’été. – –
Tu me parais entraînée vers un rivage inconnu
parmi de lointaines îles mystiques,
princesse d’un pays de légende
au-delà de montagnes et de mers déchaînées :
Tu ne peux en être ramenée
par celui qui gagne ton cœur. –
C’est dans l’écume des vagues et le tumulte du vent
que splendit la lumière de ton existence
jusqu’à ce que des lointains
son vaisseau retrouve le port natal.
*
Ma journée s’écoule en un rêve paisible,
loin de la tristesse comme du bonheur. –
Je vois nimbés d’une auréole
tes cheveux mats irrorés d’or.
Ta bouche est rouge comme la plaie du Sauveur.
Je ne la presserai jamais. –
En un rêve paisible ma vie s’écoule,
loin de la tristesse comme du bonheur.
De tes yeux la bonté limpide
est comme le regard de la mère de Dieu,
le timbre de ta voix porte l’écho
des fleuves du Paradis –
je viens de la forêt d’épines,
en frère égaré.
*
Le sombre Eros
(Den mörke Eros, 1909)
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La pureté de ton front, mon amour,
a le brillant de l’ivoire,
les riches boucles de tes cheveux portent
l’éclat étincelant et doré du soleil !
– Mais le silence du ciel matinal,
de la plus lumineuse et claire turquoise,
rêve dans les globes de tes yeux.
Ma nostalgie en eux s’attarde.
Quand ton âme balance comme un lys
dont les feuilles servent de calice à la rosée,
mon vouloir en a la nostalgie
ainsi que d’une rose sanglante, sombre comme la nuit.
Ô amour, mon cœur veut refléter
de ton être la pâle et froide lumière –
comme la mer reflète l’étoile blanche et bleue
dans les murmures du matin qui s’éveillent !
*
Je ne sais, souriante amie,
si tu comprends la profondeur de l’amour.
La racine de notre être – c’est la souffrance
qui saigne depuis des milliers d’années !
Ah, tu m’as donné la couronne d’affliction
aux rubis d’un froid tranchant –
j’ai bu le sang répandu de mon front
comme un vin précieux.
– Et nous avons plongé dans la mort
pour être emportés comme des feuilles
par la tempête éternelle
sur la ville sans repos –
et tu serrais violemment mes épaules
de tes bras rigides comme la glace,
et je te pressais, ô mon aimée,
contre ma bouche éternellement sanglante !
*
Je reste un moment dans la paix du soir
au bord de l’azur froid à la fenêtre
tandis que le grand cercle pâle de la lune
s’exonde en silence des nuages. – –
Tu es à présent si blanche, si froide
comme la lumière pâle de la lune –
ta bouche a la clarté de glace du cristal,
ton front la pureté de la neige.
Albe lys dans le calice duquel
a versé son poison une étoile :
sur le noir catafalque du cœur
tu habites un tombeau froid comme la nuit. – –
Pourtant, ô viens parfois comme une vision blême
à la fenêtre de ma maison –
formée du jeu de lignes légères,
d’algide lumière blanche et tremblante !
Et baise ma bouche fermée… Un moment
dans le bleu silence du soir,
quand le grand cercle muet de la lune
brille pallide sur nous deux…
Ta bouche a la clarté de glace du cristal,
ton front la pureté de la neige –
ma bouche veut oublier les vagues du sang,
mon front veut oublier la lumière du soleil !
*
Mon amour, je me rappelle tes cheveux étincelants
aux odeurs de prairie en fleurs.
– Ah ! mes mains y jouaient jusqu’à la souffrance,
ils devenaient pour elles des cordes vibrantes !
Tu devenais pour elles des cordes d’un métal précieux
qui résonnaient claires sur une lyre
en doux accords tandis que la nuit était froide
et qu’en délire le sang pulsait avec la légèreté du vent.
Tu devenais pour elles des cordes coupant jusqu’au sang,
comme des buissons d’épines tranchantes,
cela faisait sentir un cœur de poète
comme jamais auparavant…
Mon amour, je posai mes lèvres sur tes cheveux étincelants
aux odeurs de prairie en fleurs –
car les mains y jouaient jusqu’à la blessure :
ils devenaient pour moi des cordes sonores.
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Varia (1915-1929)
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Printemps de Lund (Lundavår) (I-II/II)
I.
Le ciel est bleu derrière les arbres sombres
où les feuilles tendres se répandent à la lumière.
Comme il sourit, le tapis de l’herbe, vert émeraude, amical !
Ainsi qu’autrefois revient le murmure du vent printanier.
Dans les chatoiements du soleil joue la fontaine enivrée.
Sur l’étang aux cygnes des ondulations frémissent.
Comme avant. – Mais la jeunesse est passée
et le cœur qui chantait est devenu muet.
En homme fatigué par la lecture, tenant un enfant par la main
je marche dans les chatoiements de ce soleil de printemps.
L’insouciance n’est plus mienne comme autrefois,
mais le chant des oiseaux ne rend pas amère mon âme.
Ah, il n’y tombe plus qu’un seul rayon de la vie –
la vieille lyre est oubliée au fond du cœur.
II.
C’est printemps aujourd’hui. Premier mai.
Un ballon de baudruche rouge est attaché
à un bouton de la veste de marin de mon garçon. –
Je me souviens des printemps de mon enfance, aux odeurs de goudron
et de peinture au soleil sur le quai du fleuve,
où les coques des bateaux brillaient comme des faux.
Comme autrefois, c’est mai. Avec l’ondoiement des drapeaux.
Ô temps de l’enfance, si lointain et si proche…
Je me souviens de mon père. – Aux printemps du siècle passé
on buvait des toddies parmi l’odeur des feuilles de chêne.
Et le verre était brisé. Et il y avait des rires et des larmes.
Et l’on chantait Bellman3 le soir sous la tonnelle.
C’est printemps aujourd’hui – alors vive les jours de printemps !
Je me souviens de mon père. Plus tard, tu te souviendras de moi, mon fils.
3 Bellman : Carl Michael Bellman, poète du dix-huitième siècle, « l’Anacréon de Suède ».
Automne dans l’archipel et autres poèmes d’Emil Kléen
Le poète suédois Emil Kléen (1868-1898) était proche d’August Strindberg, autant qu’on pouvait l’être de ce solitaire, lequel écrivit une préface à l’anthologie posthume produite par les amis de Kléen après sa mort prématurée de tuberculose à trente ans. C’est de cette anthologie, Valda dikter (Poèmes choisis), parue en 1907 et dont le projet fut dirigé par le poète Lännart Ribbing, que nous nous sommes servi pour les présentes traductions.
Dans sa préface, Strindberg raconte qu’il fut aux côtés de Kléen lors de la lente agonie de ce dernier, après lui avoir servi de mentor (« ce fut une joie pour moi de lui enseigner mon art »). Il ajoute que Kléen pouvait « peut-être à bon droit » lui reprocher de l’avoir conduit sur la mauvaise voie, vu qu’il était, lui, Strindberg, plus jeune dans ces années-là : on sait que Strindberg devint célèbre pour un esprit de révolte qu’il discuta et renia par la suite (ce qui ne le rendit pas moins célèbre).
L’anthologie en question connut plus de succès que les recueils publiés par Kléen de son vivant, notamment en raison des éloges qu’en firent quelques hommes de lettres, à l’instar de Vilhelm Ekelund que connaissent les lecteurs de ce blog (voyez ici).
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Poèmes tirés du journal étudiant
Från Lundagård och Helgonabacken
de l’Université de Lund
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Ndt. Le nom du journal renvoie à deux parties de la ville de Lund. Les poèmes en question ont été repris dans l’un ou l’autre des trois recueils poétiques publiés de son vivant par Kléen. L. Ribbing explique en prologue que les responsables de l’anthologie ont préféré retenir les poèmes dans la forme qu’ils avaient dans le journal plutôt que dans les versions publiées en recueil.
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Chants à Vénus : Prologue (Venussånger: Prolog)
Je ne viens pas avec des roses rouges
des sombres buissons d’Eros
ni avec de fragiles rêves de nuit de printemps
quand les clairs de lune illuminent la vie.
Je ne chante pas des cantilènes
au virginal amour, timide et délicat ;
les seringas de ma poésie sont fanés.
Mais la vigne sauvage y pousse à profusion.
Autour du château de ma pensée s’enroulent ses feuilles
en formes merveilleuses et fantastiques
et leurs longues vrilles rouges balancent
quand y passent les orages de Vénus.
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Venus Victrix
Dans tes yeux rêve le printemps
dont les jours sont pleins de soleil et de sève,
les nuits, de bouquets d’amour dans les taillis –
tu es une Aphrodite, habitante de l’écume,
à la chair chaude et tendre.
Et tu m’appartiens ! Pour moi seul agit la magie
du trésor de ta jeune beauté, de tes regards
où mes yeux scrutent dans des profondeurs obscures
les larmes chaudes du bonheur
comme des perles de rosée sur des violettes.
De ton sein fluent des parfums d’amande,
des odeurs de vanille de tes cheveux blonds,
et les rêves audacieux de vingt ans
lâchent la bride à tes sentiments
quand tu vas telle un glorieux vaisseau.
Dans les crépuscules de juin,
tu t’enfonces au cœur de la forêt
tandis que le soleil darde ses derniers rayons,
répandus en rouge de sang,
et trémulants, d’arbre en arbre.
Je t’embrasse, ma beauté bronzée,
ta blanche gorge m’appartient,
comme tes pieds que mouillent les langues de l’herbe –
et quand je le désire tu donnes à boire
à ma bouche le vin chaud de ta jeunesse.
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Venus Rustica
Il y a une couleur, un brillant de vigne
délectable et chaud
dans ton regard qui brille,
tu respires la santé, le printemps
et les sombres taillis
pleins d’obscurité mélancolique
quand tombe un soir d’été.
Née sous une bonne étoile,
tu connais les mystères
que cache le voile d’Isis,
tu as posé ta tête sur son bras
et bu la sève chaude
que ce sein géant
répand au soleil de printemps.
Des odeurs de bruyère de la vaste lande
ton esprit est embaumé,
plein de rêves obscurs.
Tes épaules sont larges, ta joue bronzée
par le soleil et le vent –
tu fermes les yeux quand les tilleuls
embaument les jours de juin.
Mais viennent les danses des nuits dominicales,
alors avec un rire ardent
tu te rends aux veillées de l’amour,
les yeux humides, et ton sein se soulève
quand belle et chaude
tu ploies contre le bras
fort et velu de l’homme.
Pour toi bien des plaies s’ouvrent
dans les sombres taillis,
quand les couteaux sont tirés
et l’homicide voit couler le sang –
mais toi tu restes couchée
parmi les roseaux au bord du lac
l’esprit tranquille, attendant le vainqueur…
Il y a une couleur, un brillant de vigne
délectable et chaud
dans ton regard qui brille ;
enfant chérie de la nature, tu sais
dans la langueur torride
déchiffrer son mystère
durant les veillées des nuits de saints.
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Chants à Vénus : Épilogue (Venussånger: Epilog)
Avec quelle ardeur j’ai voulu chanter
un hymne au printemps, aux jeunes désirs,
mais les mots se glacent sur ma bouche
et tombent sourdement dans le noir.
Mon regard est assombri par des visions mauvaises,
contre le doute le poème aiguise sa pointe sèche
mais le chant de joie ne monte plus.
C’était un mensonge ce que nous avons pensé quand notre sang était chaud,
quand les yeux brillaient en pleine jeunesse
et les rêves vénusiaques donnaient aux paroles
la couleur de la pourpre et l’odeur de la mer.
La nouvelle épopée ne fut jamais écrite,
ne prit jamais forme dans la joie
quand le rythme bouillonnait comme la sève printanière.
Mais il arrive encore parfois, certaines nuits,
que des lueurs s’élèvent, dans des feux gris –
je veux serrer les poings
pour asséner un coup à cet eunuque de siècle,
me venger de tout ce que nous avons souffert,
de tous les combats menés sans fruit,
des sarcasmes excités par chaque idée nouvelle.
Pour la Vénus indomptée je veux chanter
un hymne, un ave aux jeunes désirs –
mais les mots se glacent sur ma bouche,
aussi chaude que soit la pensée les faisant naître.
La nouvelle histoire ne sera jamais écrite,
le bonheur ne jaillit plus pour nous autres,
nu, dans la vague de sang.
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Nocturne (Nocturne)
Voilà que se défont les lourdes chaînes des choses
et c’est la nuit, une nuit de visions et de rêves
où les âmes balancent comme des arums
sur le fleuve mystiquement sombre des sentiments.
Alors tu seras mienne. Les trésors de ton être,
tu les étales humblement à mes pieds,
les blancs parterres fleuris de ta beauté
dans la pénombre brillent devant moi.
Et quoi si je ne jouis que de leur parfum
sans toucher à ces lys délicats,
si je ne te serre pas dans mes bras
ni ne trouble le silence de ta pudeur ?
Écoute ! Dans la nuit s’exhale, pesant,
un soupir de tristesse : Pan est mort !
Mais Psyché vit, Psyché, faible et fragile,
nous charme et comble de bonheur.
En son nom je veux, tout doucement,
te murmurer mes rêves,
ô Rosa Mystica, Virgo Intacta,
dont la pupille est pleine de l’azur lointain du ciel.
Et la nuit en silence passera,
nuit d’un bonheur délectable comme les fleurs,
et notre âme glissera lentement
dans un seul et même Nirvana bleu.
*
Lilith
I.
De mon âme j’ai fait un chœur de temple
où des parfums de lys flottent dans l’ombre
et sous une vaste et haute voûte
règne un silence profond, solennel.
Comme une jeune vierge en neigeuse gaze,
les sentiments défunts de ma jeunesse marchent sans bruit
vers la niche du chœur où derrière des voiles de soie
vit l’Isis jamais aperçue de mes désirs.
Ô Lilith, Lilith, toutes les nuits de printemps
quand de la chaste Diane luit la faucille dorée,
je m’attarde en ce lieu aux heures les plus propices.
À la fenêtre de la coupole, pâles et faibles
ruissellent sur le marbre des brassées de lumière –
et tout est Recueillement : rêve et repos.
II.
Dans une menaçante et noire mort de nuée
se consume le flambeau rouge du crépuscule
mais une lueur s’attarde encore, rose, belle,
comme une faible et fragile harmonique.
Le voile sombre qui couvre le ponant
brille comme d’une lumière intérieure
et sur les bords de la nuée un ruban s’étend,
un tremblant rayon rouge pâle.
Ô Lilith, Lilith, jamais aperçue, seulement rêvée !
Dans ces jeux de lumière le Symbole est caché
dont ma pensée en vain cherche à percer le mystère.
Et le temps fuit. Les années s’accumulent. –
Ô Mort, sur ton chemin de Damas nous allons
pour obéir aux lois obscures de l’Éternité.
*
Souvenirs (Minnen)
Le parc est sombre. Le vent du soir
chuchote étrangement dans la pénombre des arbres,
et veillant sur le vieux portail
dans l’obscurité brille la maison du jardinier.
Mes pas m’ont à nouveau conduit en ce lieu familier ;
des souvenirs dorment tout autour de moi, où que j’aille,
et le parfum d’automne dans le soir étoilé
est languissant des souvenirs de ce mort, le passé.
Ils se réveillent ; sur mon chemin ils attendent
et l’obscurité murmure un chant mélancolique :
je te vois à nouveau marcher avec moi
comme nous marchions, si souvent, autrefois.
Je tiens ta main dans ma main fermée,
ta main légère qui presse la mienne ;
un aster cueilli dans les platebandes
sur le respir de ton sein balance…
Oui, c’est toi – pas la même pourtant,
tout comme ce parc n’est plus ce qu’il était ;
il y a longtemps que ma bouche ne bredouille plus
ton nom avec émoi et lasse passion.
Et je marche seul. Seul, je veux parcourir
la route de mon errance le long des voies ombreuses
où nul souvenir mélancolique ne s’attarde
et rien ne chante la chanson de ce qui n’est plus…
Le parc est sombre. Le vent du soir
passe tristement dans les ramures avec un murmure étrange,
et veillant sur le vieux portail
dans l’obscurité brille la maison du jardinier.
*
Vigne sauvage et pavots
(Vildvin och vallmo, 1895)
.
Une chanson (En visa)
Une feuille morte tombe sur le chemin,
le chemin familier de ma flânerie solitaire –
autour de moi règne le silence d’un soir d’automne
sous un ciel bas et rouge, pâle ;
triste et fatigué
je vais, je vais
sur le chemin que mes pas ont usé.
Mon âme est vide et silencieuse,
que m’importent les biens et maux de cette vie
si les heures s’écoulent sans profit
et passent comme des feuilles au vent ?
Écoute la chanson de l’automne :
le plaisir dure peu –
mais la tristesse, la tristesse dure longtemps !
*
Octobre (Oktober)
Derrière les frondaisons clairsemées le ciel est froid et jaune,
les érables du parc perdent leurs feuilles rouges.
Octobre garde dans la grange et la remise
les dernières gerbes des moissons.
Sur les parterres de fleurs où cet été
le réséda exhalait son parfum si pur,
un pauvre aster solitaire, pâle et tendre,
ploie encore, tardif, dans le soir glacé d’automne.
J’ai mis mon âme en mineur pour le repos de l’hiver,
pour les heures crépusculaires devant le feu de l’âtre
quand sur tous souvenirs se ferme la cicatrice
comme la mousse efface le nom gravé sur un tronc d’arbre.
Bientôt, un soir la première neige tombera,
le bruit du fléau s’entendra tout le jour dans le fenil,
la glace étendra ses blancheurs bleutées sur le lac
et les coups de hache tomberont dans la forêt silencieuse.
Tu fus, été fini, munificent, et bon,
quand juin répandait les bleuets dans les seigles,
quand le chaud mois d’août vint avec l’or des grains
et les nénuphars de juillet se balançaient sur l’eau !
Je me souviens de toi comme d’un rêve, une lumière dorée :
le jasmin fleurissait dans la pénombre du parc
et le pré, ceint du murmure de la forêt,
réfléchissait l’œil du soleil, renoncule jaune.
Oui, munificent… À présent cette misère
est le dernier souvenir que tu répands autour de toi :
où tu élevais il y a peu le fier château des fleurs,
un aster jaune pâle baisse la tête en silence.
Derrière les frondaisons clairsemées le ciel est froid et jaune,
les érables du parc perdent leur feuilles rouges –
octobre garde dans la grange et la remise
les gerbes fanées des moissons…
*
Les jasmins
(Jasminer, 1898)
.
Poème d’ouverture [au recueil Les jasmins] (Inledningsdikt)
Le jardin de mes pensées s’est changé en friche
et nulle pluie de printemps n’en arrose la terre,
la flamme bleue et lilas des seringas
s’est consumée, ne se rallumera pas.
Tout est fané, fané. La fraîcheur du printemps s’en est allée,
les parfums ne flottent plus dans la pénombre,
l’herbe et les feuilles couvrent le sable mouillé
et le silence de ce redoux d’automne se répand perceptiblement.
Mais quelquefois par une nuit, une nuit claire et vaste,
quand le ciel brille comme la nacre
et l’éclat doré de la lune resplendit sur la terre…
je sens venir doucement un parfum vers moi,
dans la masse sombre des feuilles une blancheur filtre –
alors, en silence, je cueille les jasmins de mes poèmes.
*
Une impression du passé (Gammalstämning)
Le vieux parc du presbytère
a de nouveau ses feuilles, ses fleurs,
ses jeux de lumière sur le sol
dans une profusion dorée.
J’ai retrouvé mon vieux banc,
à la même place sous le tilleul –
un tilleul sur lequel un nom est gravé,
un nom de jours qui ne sont plus depuis longtemps.
Tant de souvenirs à demi oubliés
reviennent à la lumière,
j’écoute comme en rêve
le doux murmure des arbres. –
Ô, vieux parc devant moi,
abandonné depuis tant d’années,
que caches-tu
dans la luxuriance de ta verdure ?
Je sens vers moi flotter
un étrange parfum du passé,
il se détache des haies et reste là,
augural et doux. –
Ce qui vient de briller soudain
derrière le tronc du noyer,
ne sont-ce pas deux yeux gris et tendres
au regard sérieux ?
Avec une charmante coloration des joues,
elle est jeune, délicate et belle,
et le vent vif joue
dans ses cheveux blonds.
En chemisier et robe de linon,
à nouveau la fille du pasteur
marche vers le portillon
et la lande couverte de fleurs, pour attendre.
Où l’aubépine et le pommier remuent
leurs floraisons de neige sur la colline ensoleillée,
notre savant maître d’école
autrefois se rendait souvent. –
Quel poème compose-t-il en ce jour du printemps ?
Ce ne sont pas des homélies pour la maison du Seigneur,
ne va-t-il pas, sévère et morose,
vers le jugement dans le délire du péché ?
Il est attiré vers son bonheur
et le portillon fermé du désir
où des mains brûlantes sont pressées
en échange d’un baiser sur la joue
quand des paroles ferventes timidement traduisent
le plaisir et la détresse de deux jeunes cœurs
et la nudité de la terre se pare
d’une profusion de feuilles…
Sur la colline le vent joue comme avant
avec les feuilles tombées des pommiers
mais ce lieu près du portillon
est depuis longtemps désert,
ce rêve de bonheur qui exista un jour
s’est perdu dans le ressac des années ;
et ne reste plus que, sur le vieux tilleul,
un nom gravé dans l’écorce.
*
Rêve d’un jour de mai (Majdagsdröm)
Tu inclines la tête dans ta main de porcelaine,
c’est le mois de mai, les haies fleurissent,
les rayons du soleil jouent avec le sable du jardin
et scintillent sur des murs blancs,
le ciel est haut, pur et bleu,
il neige des fleurs de pommier,
le cheval hennit dans l’écurie
et racle du sabot contre la pierre de la stalle.
Quand je te regarde ainsi, mon esprit s’émeut
et rumine l’avenir –
Nés dans l’ivresse et les jeux,
nous mourrons dans la misère et les combats,
le bonheur qui te semble parfait,
une fleur d’été, jaune comme le soleil,
se fane dès que l’automne répand
les feuilles sur la terre mouillée.
Est-ce que je trouble ton rêve, ce rêve d’un jour de mai,
enfant qui mûris et deviens femme ?
Mes paroles sont creuses, oublie-les,
laisse-les couler comme du sable entre les doigts,
tu es encore la convive de la vie,
profite de ce qu’elle offre de meilleur
tant que les flambeaux pétillent
à la fête de ton bonheur !
*
Automne dans l’archipel (Höst i skärgården)
Le tremble murmure dans le vent,
le clair de lune blanchit les bois ;
debout près du portillon, j’entends
battre des ailes les colombes.
La mer et la forêt soupirent :
les moissons de l’été sont mûres.
Le soir tombe, il fait sombre. Dans la nuit
s’éteignent les dernières couleurs du jour ;
gris sur la mer grisonnante
se dressent les rochers, la falaise,
tandis que, criant, les mouettes planent
dans les vastes ténèbres.
La lune brille dans la forêt,
le hêtre tremble, de même le bouleau jaune,
le seigle est blanc et mûr
mais le coteau du jardin est sombre,
et les ombres longues et fantomatiques
marchent furtivement comme un bandit.
La nuit silencieuse ferme les yeux,
j’écoute le chant des ailes de colombe
qui disent que l’automne approche,
temps d’obscurité, temps long de mort,
temps d’obscurité dedans et dehors,
temps d’obscurité dans l’esprit de l’homme…
*
Chanson de pluie et de mélancolie (En rägn- och vemodsvisa)
Il pleut en silence sur la ville
dans le ciel gris d’un soir de mars. –
Bientôt les fleurs et les feuilles
viendront à l’efflorescence.
Je vois enfler les bourgeons
dans l’allée bordée de châtaigniers. –
Ah ! fluante source de la vie,
ah ! bonheur et mélancolie du printemps.
Bientôt fleuriront dans les parterres
le narcisse, la jacinthe et la violette,
bientôt reverdiront les prés et les collines
au soleil étincelant du matin.
Mais le désir qui se cache
au plus reculé du cœur,
le plus farouche désir rêvé –
n’a point la force d’atteindre au soleil.
Le narcisse et la violette bourgeonnent
tout au fond de notre être,
si secrètement qu’il n’est permis d’espérer
un moment heureux d’éclosion…
Il pleut en silence sur la ville
dans le ciel gris d’un soir de mars. –
Mais les fleurs et les feuilles
viendront-elles à l’efflorescence ?


