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De l’autre côté des dunes : La poésie de Martien Beversluis
Le poète néerlandais Martien Beversluis (1894-1966) est quelque peu tombé dans l’oubli dans son pays, comme dans les leurs la plupart des écrivains des pays voisins compromis dans la collaboration avec les vaincus de la Seconde Guerre mondiale.
Il fait partie de ces militants de gauche passés du côté qui allait subir l’épuration. On ne saurait trop souligner le caractère non exceptionnel d’un tel parcours. Il suffit pour cela de rappeler quelques figures politiques éminentes de la collaboration française, qui venaient aussi bien du communisme (Jacques Doriot), du socialisme (Pierre Laval, Marcel Déat), du radical-socialisme que de l’anarchisme. Avant d’avoir été notables dans la collaboration, ces personnalités l’avaient d’abord été du fait de leur engagement dans les formations politiques de gauche. Doriot avait dirigé les Jeunesses communistes, été député de Saint-Denis et membre du Bureau politique du parti, ainsi que son porte-parole ; c’était « le grand Jacques », un des membres les plus connus du PCF à l’époque, le seul député du parti élu au premier tour lors des élections législatives de 1932, aujourd’hui un des noms les plus célèbres de la collaboration française avec le Reich. Quant au normalien Marcel Déat, membre, avec d’autres futurs collaborateurs, du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, il eut deux mandats de député SFIO et fut ministre en 1936 dans le gouvernement du radical-socialiste Albert Sarraut.
Que l’on retrouve de telles trajectoires dans les milieux intellectuels n’est a priori pas étonnant. C’est, comme nous l’avons dit, le cas de Martien Beversluis aux Pays-Bas, passé de l’anarchisme au socialisme, où il joua un rôle non négligeable dans la presse de ces formations, dont le journal Links Richten, avant de rejoindre le mouvement fasciste et de participer à la politique culturelle collaborationniste pendant l’occupation des Pays-Bas. En raison de quoi, à la fin de la guerre il fut (1) condamné à mort, peine commuée en 1947 par l’invocation de troubles mentaux, (2) interdit d’exercer la profession de journaliste pendant vingt ans et (3) interdit de publier quoi que ce soit pendant dix ans, peine ramenée en appel à trois ans. Le paradoxe que des forces ayant combattu au nom de la liberté prononçassent de telles peines contre la liberté d’expression ne semble pas les avoir déconcertées, le principe étant resté, en Europe et contrairement aux États-Unis, celui de la doctrine robespierriste « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », une absurdité qui rend tout à fait spécieuse la supposée supériorité d’un tel système. Il ne s’agit pas seulement d’une histoire de femmes tondues.
Pour les amateurs de poésie que ce préambule n’aurait pas dégoûtés, nous avons traduit en français dix poèmes du recueil Verzen (Poésies) de 1922. Il s’agit d’une poésie versifiée, classique et, sur le fond, impressionniste, par un virtuose de la description signifiante.
Martien Beversluis était marié à la femme de lettres Johanna Verstraate, connue sous le nom de plume Dignate Robbertz. Les deux ont été peints ensemble par l’artiste Han van Meegeren en 1942 : voyez le tableau ci-dessous.
Beversluis a traduit le poète belge francophone Émile Verhaeren en néerlandais (1935, 1940, 1966).
Pour rappel, sur ce blog nous avons déjà traduit du néerlandais en français de la poésie du Suriname et des Antilles néerlandophones. Les liens vers ces billets se trouvent en Table des matières.
*
De l’autre côté des dunes (Achter en over de duinen)
Soir
Nous avancions sur le chemin vallonné
le long des hautes herbes indistinctes,
formes sombres à travers le paysage clair,
vers les dunes brillantes et la vaste plage,
à pas lents, ascendants.
À travers la végétation arbustive,
les lacets du chemin,
tantôt nous descendions les déclivités couvertes de chardons,
tantôt nous gravissions les dunes, comme un rempart jaune
face à la mer immense.
Nous restâmes un moment sur la hauteur ;
autour de nous régnait la tranquillité de l’ombre
et à nos pieds, loin dans la lueur crépusculaire,
s’étendaient la plage, vespérale, et la ligne blanche
de la mer le long de la côte.
Nous écoutâmes d’un cœur recueilli
la profonde voix de cette paix…
nos yeux voyaient le rivage qui murmurait
sous l’écume effervescente devant la plage paisible
dans son périple depuis la mer obscure.
Ta forme sombre… sur la dune pâle
était pieuse, penchée,
ta robe flottait, lourde, et claires-obscures
étaient seulement la flamme de ton visage
et tes mains immobiles et nues.
Je t’emmenai le long de la pente,
nos têtes sous la ligne de crête ;
nos pieds s’enfoncèrent et glissèrent
jusqu’à la planéité face à la mer –
et les dunes furent derrière nous.
Sur la surface humide
récemment abandonnée par la marée,
nous avançâmes, dans le sombre retentissement
des vagues dont les chutes puissantes
crépitaient sur la plage.
Nous nous arrêtâmes devant la fière,
la déferlante et désespérée
– nos pieds immobiles couverts d’eau –,
devant la rebelle, folâtre,
la murmurante et démesurée.
Là-bas la mer roulait puissante
ses éruptions en avant,
son écume s’élevant et plongeant
et se développant en bande bleue
d’étincelants phosphores.
Ici le ressac déchaîné
était comme la limite de régions lointaines.
Au-dessus de nos têtes frissonnantes d’admiration
passait le tout-puissant et monotone
son de ce déferlement. –
La nuit tomba… nous remontâmes
la montagne de dunes mates ;
nous ne parlions pas mais emportions avec nous
le lointain tonnerre de la mer,
sourdement, par-dessus la ligne de crête.
*
Victoire (Zegetocht)
Ndt. Nous n’avons pas pour habitude de gloser sur nos choix de traduction mais cela nous paraît ici indiqué. La victoire dont il est question est celle de l’amour, deux amants célébrant leur union par un « zegetocht » en patins à glace sur une rivière gelée. Ce zegetocht est ce qu’on appelle en français une « marche de triomphe » ou « cortège de triomphe » ; or ni la « marche » n’a paru pouvoir être gardée, compte tenu du fait que le poème insiste sur la vitesse, ni le « cortège » puisqu’il ne s’agit que de deux personnes. Si le détournement du terme est possible de cette manière en néerlandais compte tenu des facettes du mot tocht, qui n’exclut pas a priori les idées de vitesse et d’acte à deux, une telle figure de style rencontre bien plus d’obstacles en français.
Le soleil se couchait, l’éclat
des murs jetait en flammes écarlates
son reflet sur nous, rouge comme le vin,
et la glace était sur le point de brûler.
Nous patinions à travers la lumière étonnée
en direction des cieux flamboyants,
nos patins crissaient sur la glace,
criant : victoire ! victoire !
Nous courions le long des champs,
ses cheveux illuminés par le soleil
volaient dans notre course,
le vent nous lançait des scirpes.
Et le monde nous était lumière
et, de toutes parts, immensité –
nos patins crissaient sur la glace
et criaient : victoire ! victoire !
Une bourrasque rapide descendue
dans notre dos avec un grand bruit
nous dépassa, s’éloigna devant nous
en soulevant de fins nuages couleur de chaux. –
On entendait de temps à autre frémir
les joncs de la berge ;
un grand bruit de glace se fissurant
courait, stimulant, avec nous.
Volant ainsi au bord des prés,
nous fîmes disparaître aire après aire,
sa main frénétiquement et fermement
attachée à la mienne.
Sa tête illuminée, sombre et fière
se renversait impétueusement –
planer sur la rivière, méandre après méandre,
c’était comme un rêve, un sortilège.
La boule rouge du soleil
s’immergea derrière les prairies,
la neige s’empourpra et le ciel
se constella d’étoiles éparses,
tout devenait solitaire… et le vent
tomba, les champs se turent…
nos patins crissaient sur la glace
leur hymne clair : victoire ! victoire !
Nous nous précipitions à travers le crépuscule
toujours plus vite,
bras contre poitrines
ou croisés autour de nos tailles.
Et plus sauvagement, fiévreusement
– le corps courbé… –,
notre route, les arbres et la voie,
le ciel, la berge volaient.
Parfois le vol de ses cheveux
caressait ma joue.
Je l’emmenais riche et fier avec moi
comme en rêve.
La vie était belle et bonne,
si près l’un de l’autre
comme deux oiseaux qui volent
ensemble dans le ciel.
La route sombre devint indistincte,
l’air figé, plus clair,
et elle allait de l’avant plus impétueusement
et jubilait : plus vite ! plus vite !
Nous courions en triomphe
vers les lumières des villages,
nos patins crissaient sur la glace,
criant : victoire ! victoire !
*
La neige tombe (Sneeuwval)
Quelle lenteur et quel silence autour de moi !
Comme tout est recouvert !
Pas un souffle dans l’air, seulement
en volutes d’en haut
la descente calme, la chute continue
des flocons, des flocons, partout !
Sur les chemins, le long des champs, à travers
les arbres enveloppés de blanc,
ils disparaissent sans laisser de traces
là où doucement ils se posent ;
sur mes mains, mon visage,
je les sens tomber, mouillés et légers…
…les sens tomber sur moi tel un duvet,
de la peluche envolée,
intraçables, en masse épaisse
d’étoiles et de points,
comme le vent printanier
fait avec les particules d’écorce des arbres.
Puis c’est plus doucement
qu’ils tombent du ciel.
Ce n’est pas une pluie, mais un vol
de cristaux en train de nager,
comme emportés, nombreux et légers,
à travers l’espace, impondérables.
Ils m’effleurent comme des ailes,
m’enveloppent de leur tournoiement,
je marche comme en un voile blanc,
erre à travers leur danse,
aveuglé, déconcerté, comme si c’était
un brouillard, un désert de flocons.
Mon cœur ne fut jamais si léger,
si joyeux qu’en ce moment,
conduit par la généreuse cadence
aérienne des flocons.
Ô blanche illusion, reste ! il le faut !
Mon cœur vit pour cette occasion !
Il fera bientôt soleil pour de bon ! pour de bon ?
mais… tout étincellera.
*
Un pré avec des vaches (Wei met koeien)
Au bord du pré,
là où les saules dispensent leur fraîcheur,
l’ombre mouvante
de leurs branches feuillues –
restent les vaches, indolemment penchées,
avec leurs pattes à moitié cachées
dans la profusion des boutons-d’or,
comme en une myriade d’yeux brillants.
C’est comme si leurs corps lourds,
noirs ou roux et parsemés de blanc1,
pressés les uns contre les autres
et mouchetés de soleil
étaient des taches,
sous le vert tremblant de la saulaie,
peintes sur un fond jaune
de pointilliste prairie d’été.
1 noirs ou roux et parsemés de blanc : La vache de Groningue, ou blaarkop, originaire des Pays-Bas, a en effet une robe noire ou rousse parsemée de blanc, avec une tête presque entièrement blanche comme l’indique son nom néerlandais.
*
Le prunus (De prunusboom)
Au début du printemps,
comme un blanc feston
au milieu des premières verdures,
le prunus.
Ainsi qu’un grand bouquet
sur le ciel paisible,
ainsi qu’un doux
rêve immaculé.
Se berçant déployé
en tous sens,
il inclina vers ma fenêtre
sa parure délicate,
si bien que je ne pus attendre
et cueillis
un rameau plein de fleurs et de soleil,
merveilleusement beau.
Combien je voulais,
désirais – ardemment,
que sans faner
il gardât ses fleurs,
mais je savais aussi
que cette splendeur
était condamnée
à mourir.
C’est au crépuscule
que je passais près de lui,
cherchant un souvenir
mais ne le trouvant pas.
Et de cela un peu attristé
– je ne le savais pas –,
je chantai une chanson simple
pour moi-même.
Et quand j’entends de nouveau cette mélodie
– n’est-ce pas merveilleux ? –
je revois la couronne de ce prunus
parée de fleurs
et je m’enivre encore
de la même luxuriance
que je vis ce jour-là
et n’oublierai jamais.
*
La rose dans le parc (Die roos aan de warande)
Et un soir le vent souffla sur la campagne,
et ses grandes ailes invisibles
battirent au-dessus
du paysage clair-obscur, des vallées de blé…
et de la frondaison
des ormes hauts comme des tours.
D’aller et venir ainsi
doucement réunies, les feuilles se parlèrent.
J’écoutai négligemment, sans bouger, cette mélancolie.
Sur le rosier qui le long du parc
laissait déborder sa profusion,
l’unique était perdue
de toutes mes pensées, des fleurs, de la rougissante
et tremblante douceur des roses :
une seule ! dans toute
cette luxuriance fantastique,
la plus chère, évoquait
tout ce qu’en toi je trouvais, ma rose, parmi tant d’autres.
Car tu n’étais autre chose qu’un rêve,
une fleur que je m’étais choisie
et que j’avais prise de la main.
Comme mon cœur se tournait vers son être ensoleillé !
elle brilla…
et mourut, avant que je connusse
la plénitude de sa confiance
en moi, qui étais sur le point de déployer
toute la rosée et le soleil.
Ô tu ne me fus qu’un rêve, une rose tremblante…
Et tout passa comme un rêve ce soir-là…
et le vent souffla loin sur la campagne
comme toujours… comme toujours…
comme s’il n’y avait plus de souffrance pour toi dans cette vie
à jamais…
et rien ne resta ;
mais, jeune fille, comme l’aveugle
désir du vent,
mon âme te trouvera…
devant toi m’inclinant ainsi qu’une rose tremblant dans le parc obscur.
.
À une jeune morte.
*
Le dernier voyage (De laatste vaart)
Dans son bateau longeant
la terre, qui lui était si congéniale,
de chaque côté,
comme toujours silencieux
il se pencha sur le bord…
et rêva.
Il regardait son image
voyager avec lui,
et les rides de l’eau disparaître
dans son sillon,
et il était content,
allant de l’avant…
Jusqu’à ce que son bateau,
dont le glissement ne s’entendait plus,
dans l’eau assombrie
par le crépuscule
se fût pris dans des herbes –
alors il s’éveilla.
Et moulinant précipitamment avec les rames,
– grand clapotement de part et d’autre –
il vit le soleil disparaître
derrière la rive et l’herbe
et la mer !… dont les sombres scintillations
n’étaient plus éloignées.
Et un si grand désir obscur
monta en lui
de l’ondulante, illimitée,
vaste pureté de la mer
qu’à ses yeux
pleins de rêve elle parut vivante.
Alors, oubliant la terre dont il s’éloignait,
accroissant son effort,
évaluant la ligne de démarcation
en riant –
il se laissa entraîner sans le savoir
vers son dernier bonheur.
…..
Comme une mouette qui vers la mer
moutonnante, sûre d’elle,
vole, où sa vie est si
diminuée, raréfiée,
son âme s’est envolée
ainsi qu’une voile qui rêve.
Nullement étonné, magnifique,
sur la joie du courant
il se sentit voler
vers la dernière limite…
jusqu’à ce que son rêve naufrageât dans la vie
et sa vie dans un rêve.
.
In memoriam Jan van den Broek.
*
Voix intérieures (Roepstemmen)
Une nuit je parcourais seul le long chemin,
enfant errant, plein d’aspirations,
quand dans le sombre paysage, parmi les arbres
avec force le vent se mit à souffler.
Le déferlement de sa plainte au-dessus de ma tête,
je suis allé à travers lui
pour boire son souffle purifiant et
comprendre sa voix obscure.
Il s’inclinait pesamment sur les fûts tremblants,
dont la base sombre gémissait,
et sur les branches fuyantes
retentissait son vaste flux.
Il emportait dans sa marche à travers la nuit frissonnante
et sur ses ailes prépondérantes
la chanson sans paroles de la terre obscure
et de la mer murmurant au loin.
De même tout le désir tendu qui vit
dans un fils de l’homme errant tristement,
sa lutte et sa joie rebelle aussi.
Ô sauvage – ô vent jubilant !
Ô vent délectable, soufflant, chantant !
esprit violemment présent !
Es-tu le puissant appel de la joie ou de la langueur ?
De quelle énigme es-tu le messager ?
…..
Ton être nous traverse dans les frissons d’amour
et par tout ce qui nous rend passionnément heureux et aveugles.
Nous touchons… saisissons… perdons comme toi !
ce qui se dissipe comme un parfum dans le vent.
Et toujours nous demandons… nous demandons,
jusqu’à ce que nous nous inclinions comme devant un ordre
et trouvions toute notre aspiration contenue
dans une soif indicible… de Dieu !
*
La mouette (De zeemeeuw)
Calme habitant de la côte et de la mer,
pressé, sans repos,
marin du ciel aux plumes d’argent,
mouette, vagabonde !
Ton esprit m’apporterait la consolation
du dernier et du plus cher hommage
en tournoyant lumineusement autour de moi
– si je mourais.
Car tu es la très-heureuse,
au-dessus même de la joie et de la peine,
au-dessus du retour des saisons,
de la tempête et de la bonace.
Car tu es, ne s’éteignant jamais,
la foi qui ose et brille,
comme une prière qui s’élève
au-dessus de notre mélancolie.
Mes yeux mouillés de larmes tristes
ont suivi de loin
ton vol enthousiaste,
étincelant, dans la lumière,
ô tu étais une penne projetée
d’arcs subtilement tendus,
fusant avec la rapidité d’une flèche
et tombant comme une étoile.
Tant de ce que j’ai vu le fut
d’après ton image, ainsi qu’une ombre ;
non, ô hirondelle aux ailes blanches,
sœur de la mer…
quelque joie qui me pousse à chanter,
rien ne peut aspirer à ta splendeur,
tes ailes prêtes contre la tempête
m’emportaient plus loin.
Je t’ai vue, vaillante
sur la masse des vagues sombres,
entre des dangers précipités
danser, joie après joie…
aussitôt visible que perdue de vue,
bercée et régénérée
– blanc drapeau sur de sombres donjons –
dans le vent, parmi l’écume.
Et à nouveau, sans embarras, détachée
du cylindre roulant d’une vague,
vers le ciel voler, comme un papillon
quittant une rose blanche…
et avec d’autres mouettes en chastes
mouvements d’ailes louvoyant
au-dessus du clapotis et du grondement
rapides et tumultueux.
À travers le tonnerre et l’accroissement de vent,
le mugissement et sifflement des vagues,
tu pousses ton cri de victoire,
grêle et sans écho…
et ainsi que des algues emmêlées
qui dansent dans la houle,
t’entraîne dans le ciel en tourbillons
ton âme de vagabonde.
Exilée dans le vent, mais ne navrant point,
au milieu de la détresse et de l’effrayant
grondement… mouette si légère, si noble,
sur tes deux ailes
tu étais une voix portant la joie
plus haut, plus aérienne, ascendante
vers le ciel, au-dessus de lourdes masses
alignées de musique.
Tu m’étais une voix intérieure et un signe,
étais, toute lumière éteinte,
le bonheur qui doit se libérer
à travers l’obscurité de l’âme,
qui vers le sommet guidé,
aspirant à la lumière donnera de la lumière
– chacun le verra dont la vie
est clairvoyante et pure. –
Mouette ! mouette ! être comme toi !
emporté puis de nouveau libre,
dansant dans la lutte et heureux,
sauvage, et sûr du vent,
mouette ! mouette ! qui appartiens aux dieux,
qui t’es envolée depuis nos cœurs,
qui entre la beauté de la terre et celle des cieux
es le lien.
*
Le berger… (De scheper…)
Qu’y a-t-il de plus semblable à toi,
ô berger, que la lande de bruyères ?
la lande rude et vaste,
forte comme tu l’es toi-même,
où le vent seul triomphe,
le ciel haut règne,
la lande, si ample et si ouverte,
si humble et si royale,
qu’y a-t-il de plus semblable à toi,
ô berger, que la lande de bruyères ?
Je garde ton image en moi depuis longtemps
et elle me devient toujours plus familière.
C’était une longue journée d’été
quand je la vis la première fois et à jamais.
Tu étais silencieux, assis
– depuis longtemps tu l’as oublié –,
le soleil du soir paraissait attardé
derrière ta tête tannée,
ton ombre devant toi s’allongeait difforme,
aplatie, colossale, sur le sable.
Une colonne de nuages, dorée, dilatée,
se leva sur la cuvette de la lande
au bord moucheté de noir où
tu étais en repos tel un géant ;
tête penchée, un menon2 paissait
de l’autre côté de la cuvette ;
ton bâton, comme illuminé dans le ciel,
était posé de biais à hauteur d’épaule ;
tableau mural devant la nuée,
héroïque et si puissant.
Le dos rude, penché ;
les mains grossières, jointes…
méditant devant la claire étendue
de la solitude du soir –
taciturne connaisseur de la lande,
c’est pour toujours que je te quittai,
mais comme un héros des temps anciens
tu ne peux être oublié.
Ainsi restes-tu dans ma mémoire
« le berger au crépuscule ».
2 menon : bouc châtré, traduction de hamel.
Hécate : Poèmes
Hécate
La tendresse reçut en toi son châtiment
Par le mépris d’un fou, devenu lycanthrope
Et qui hurle à la lune, aloubi, son tourment
Et sa rage jusqu’à la stase et la syncope.
Te mépriser, ce fut un suicide brutal,
Un reniement pervers du destin, dans la chute,
Un empoisonnement du miracle total,
Ce fut un désaveu du rêve par la brute.
Par cette déchirure a coulé tout mon sang.
J’avançais sans le voir épandu sur la route,
Et plus je m’éloignais plus je devenais blanc,
Plus je m’éloigne encore et plus marcher me coûte.
Vaincu, je suis au bout de mon triste chemin.
Tout le mal que j’ai fait, gagnant la solitude,
En elle m’assassine : un jour sans lendemain
Pour moi se lève au bord du gouffre où je m’élude.
S’il faut que ma pensée, au moment de mourir,
Vers une forme humaine investisse l’espace,
Qu’elle te voie, Hécate, et clame mon désir
De revivre avec toi le temps que rien n’efface.
*
Hécate II
Hécate, as-tu connu l’amour qu’en moi peut-être
Tu croyais dans le temps avoir déjà trouvé ?
Si je pouvais mourir de façon à renaître,
Je voudrais te reprendre, en époux relevé :
Relevé par ta main de ma peine sans âge
Quand à tes pieds aimés je demande pardon,
Je n’irais plus chercher en vagabond volage
Au hasard des chemins le bonheur de ce don.
Je sais que tu ne vis rien d’autre que tes larmes
Mais, parti, je laissai ma vie entre tes mains.
Volage, j’avais tout car comblé de tes charmes.
En partant je laissai chez toi mes lendemains.
Je t’aimais, le sais-tu ? malgré mes railleries.
Mais tu le sais, Hécate, et tu me pardonnais
Dans ton cœur bon l’absinthe et les mesquineries.
Ton cœur si bon, si tendre et doux, je le connais…
Puisse un ange clément te dire que ma plume
Atteste le respect de notre souvenir.
Ton cœur bon a connu par le mien l’amertume
Sans raison… je t’aimais, et veux te revenir…
Ô si je le pouvais, si je savais la route
Pour à tes pieds enfin sans fard m’humilier,
Je le ferais, Hécate, et te donnerais toute
Mon âme qui ne peut ni ne veut t’oublier.
*
Hécate III
Quand j’étais si content, je partis sans raison…
Hécate, tes baisers avaient un goût de rose
Et j’en étais comblé… Quelle bien douce chose
Que d’être dans tes bras à la belle saison.
Sans raison je partis, sourd à tes pleurs d’amante.
Qu’allais-je donc chercher que tu ne donnais pas ?
Je l’ignore ! et l’asphalte ébranlé par mon pas
Se tait : qu’allais-je donc chercher dans la tourmente ?
Où me suis-je perdu, solitaire et glacé ?
Hécate, bonne amie à mon cœur toujours chère,
Montre-moi dans ces bois ténébreux la lumière,
Ne me laisse pas seul, par le froid terrassé !
J’ai peur, je suis perdu, comme un enfant qui pleure
Je ne sais où trouver du secours dans la nuit :
Montre-moi le chemin sablonneux qui conduit
Vers ta maison où flambe un bon âtre à cette heure !
Je ne sais où je vais, je vais choir dans un trou,
Dans des sables mouvants : que ta bonté me sauve !
À mes cheveux se prend un vol de souris-chauve,
Mon cœur bat la chamade et je cours comme un fou !
Hécate ! j’avais tout avec toi, je t’implore,
Rends-nous notre jeunesse avec un long baiser.
Je ne peux plus courir, je vais agoniser…
Tout ce que j’ai, prends-le, prends puisque que je t’adore !
*
Hécate IV
Hécate, au bord du fleuve aux ondes scintillantes,
Dans le soir d’une ville onirique d’or blond,
Nous parlions poésie, en notre âge profond,
Et je t’improvisais des rimes bégayantes.
Mais surtout nous étions l’un contre l’autre, émus.
Mon cœur, si j’avais su ce que serait ma route,
Tu m’aurais vu pleurer, sans laisser une goutte,
Toute l’eau de mon corps et des viscères mus.
Si j’avais su qu’un jour ces moments de tendresse
Seraient dans ma pensée un paradis perdu,
Tandis que, les goûtant, j’y croyais voir mon dû,
Je me serais jeté dans les flots, de détresse.
Trop naïf et léger pour saisir que nos pas
Après nous fermeraient l’huis des châteaux magiques
Et que je m’avançais vers les déserts tragiques
Où l’amour, appelé, ne se retourne pas.
*
Hécate V
Hécate, mon amie adorable, ma mie,
Ma seule amie, écoute, écoute ma chanson.
Si tu ne réponds pas bientôt à mon frisson,
Je n’ai plus qu’à subir une lobotomie.
Si je m’en suis allé, c’est sans savoir pourquoi !
Sans savoir que le monde immense est une eau glauque,
Un marécage où rote un borborygme rauque,
Quand ta chambrette avait tout ce qu’il faut pour moi.
Ta chambre où l’on pouvait juste mettre une chaise.
(Sans doute devais-tu pâtir de tes voisins,
Le monde étant ce trou grouillant de rats malsains,
Mais je n’en ai rien su, tant j’étais à mon aise.)
Mais je m’en suis allé, confessant en ce jour,
Quelques lustres plus tard, effondré, que j’expie
Depuis lors cet abus abominable, impie.
Écoute, si tu peux, cette chanson d’amour.
La chanson que j’ai mis si longtemps à comprendre…
Si nous ne pouvons plus retrouver la candeur
De notre âge profond, sa délectable odeur,
Laisse-moi dans l’abîme éthéréen descendre.
Je ne chercherai plus ce que j’avais en toi.
Si la vie au-delà de tout retour possible
T’a corrompue, Hécate, étoile marcescible,
Reviens me délier de la commune loi :
Dans le sang de mon cœur je tremperai ma plume
Non pour tourner une ode à mon dernier moment
Mais pour devant tes yeux signer mon testament.
Je t’aimais mais le monde est un trou plein d’écume.
*
Hécate VI
Discussions sans fin et baisers et volutes,
Le monde autour de nous n’existait même plus.
Et baisers mais sans fin, cymbales, sistres, flûtes,
Et volutes ; le reste, additifs superflus.
Hécate, ô je pâlis en songeant à ma perte !
Je me méprise tant d’avoir abandonné
Le lilas de ta chambre à la fenêtre ouverte
Sur un monde onirique et pour toi seule né.
Sans savoir que j’allais rouler dans un abîme,
Je quittai la chambrette où Cythère éclatait,
Pour un désert sans nom ta lèvre magnanime,
Une forêt magique où l’oiseau bleu chantait.
Où vis-tu ? Que fais-tu ? Puis-je espérer encore
Te revoir ou faut-il que, sans direction,
J’avance sans savoir où se lève l’aurore ?
Et si tu n’en veux pas… quoi de ce million ?
*
Hécate VII
Si tu peux pardonner, Hécate, à ton ami,
Ne lui refuse pas cette miséricorde.
Si notre amour en toi fait vibrer une corde
Encore, ne dis pas ton cœur bon endormi.
Puis-je sans vanité croire à ta souvenance ?
Je veux me prosterner devant tous à tes pieds
Et baiser leur poussière, à mes jours inquiets
Donner rémission : que ce soit ta vengeance.
Le désert sillonné depuis ton oasis
Me laisse dans les yeux un larmoiement lugubre
Et dans la solitude égaré j’élucubre,
Mais j’ai gardé pour toi des tourmentes un lys.
Que l’eau de ta tendresse irrigue son calice,
Si tu peux pardonner à qui revient des morts.
Mais si tu n’en veux pas ou si j’ai trop de torts,
Conculque ce débris d’amour en ta justice !
*
Hécate VIII
Depuis que je comprends tout ce que j’ai perdu,
Je ne suis qu’un fantôme affamé de ta bouche.
Je n’ai plus d’existence et plus rien ne me touche,
Des baisers dont j’ai faim et soif au sang mordu.
Puisque mon âme, Hécate, errant à ta recherche,
Ne connaît plus mon corps dépouillé de ton feu,
Conculque ma dépouille inepte, c’est mon vœu :
Sur ton épaule, noir, que mon pneuma se perche.
Ou que, si ton caprice a besoin d’un golem,
Je serve en ta maison, hagard, muet, aveugle,
Brute qui sous l’effet d’un frisson parfois meugle,
Quand réentend sa chair son lointain requiem.
Que je fonde et ruisselle à côté de ton âtre,
Forme qui fut humaine et perdit son esprit,
Ou qu’avec les objets que la nuit assombrit
Je joue un vague rôle en ton secret théâtre.
Mais si le talisman est brisé, n’attends pas
Que la lune rappelle à sa pallide ouate
Le loup que doit occire une balle adéquate :
Tire quand se feront reconnaître mes pas.
Depuis que j’ai compris l’inouï de ma perte,
Je ne vois plus les fleurs qu’avec un long frisson.
Les choses et les gens me crient à l’unisson
D’aller au diable avec cette blessure ouverte.
Mon bonheur demandait près de moi ta beauté.
Je ne sais quel venin m’a corrompu la moelle
Pour avoir fait pâlir dans le ciel une étoile
Qui prodiguait sa blanche et féerique clarté.
Quel désert fatidique et nuit de l’amertume
Que ce néant rempli d’un brûlant souvenir !
Si j’avais le chemin, je voudrais revenir
À ton si tendre amour, par-delà tant d’écume…
*
Hécate IX
Le dégoût de la vie après t’avoir aimée
Sans savoir à quel point et perdue en riant,
Hécate, est si profond que ma main désarmée
N’ose pas se lever sur l’attentat criant.
Je hais le monde entier pour une cicatrice
Sur ton cœur dont je suis responsable ; je hais
Le monde pour ma lâche et frivole avarice ;
Je hais tous les regards, imbéciles et laids.
Je ne veux plus marcher que dans les nuits désertes
Où geignent, souvent crient à faire peur des chats :
Le jour, dans l’avenue aux fenêtres ouvertes,
Je sais que chacun veut me couvrir de crachats.
*
Hécate X
Hécate, qui pourrait dire la nostalgie
Que j’ai des arcs-en-ciel de ta blanche magie ?
Et l’amertume en moi depuis, longtemps après,
D’un gâchis trop futile et triste, et les regrets ?
Quand je me reposais sur toi de ma faiblesse
Et prenais de la force en aimant ta tendresse,
Quand j’épanchais mon cœur en mots tendres ou fous,
Car l’avenir était un mystère pour nous
Et nous ne savions pas ce que serait la vie,
La colline des jours pas encore gravie,
Je voyais alors mal à quel point ton cœur bon,
Présent du ciel, était ma bénédiction.
Quel perfide serpent voulut cette infamie :
Me jeter loin de toi, loin de ma seule amie ?
Ai-je en moi ce principe infernal de tourment ?
Cherchai-je à me tuer en niant mon serment ?
Quoi m’a jeté transi dans cette solitude,
Quand j’avais devant moi l’huis de ta plénitude ?
Et ce silence noir qui dévore mes cris,
Ta voix en fera-t-elle un jour mille débris ?
Le printemps n’a pas eu de mes mains sa couronne,
Donne-moi d’encenser de myrrhe cet automne…
Si tu peux pardonner une âme au désespoir,
Veuille que mon adieu ne fût qu’un au revoir…
Hécate, du bonheur je n’ai nulle autre idée
Que celle qu’à ton cœur aimant j’ai demandée.
Je ne sais pas ce qu’est sans ta main le bonheur,
Je n’ai d’autre raison que t’aimer dans mon cœur.
*
Hécate XI
Dans le nectar des dieux avoir versé l’absinthe
Pour ces lèvres de rose exquises, de corail,
C’était l’œuvre d’un fou, d’une raison atteinte :
Je suis cet égaré, ce vil épouvantail.
D’autres souffrent la nuit de cauchemars horribles,
Quand ils dorment, mais moi c’est en me revoyant
Dévaster, sans égard pour ses bontés sensibles,
Notre amour que je tremble et fuis l’alp effrayant.
C’est la réalité qui me fige, me glace,
Qui me fait supplier la nuit par où sortir
D’un monde où je ne peux avoir la moindre place,
Banni pour ce méfait malgré mon repentir.
Hécate était la coupe oblongue, améthystine
Où le divin nectar d’opale étincelait,
La nymphée hiératique et chryséléphantine
Où la source des eaux lustrales ruisselait.
Et moi, dans ces clartés de cascades célestes,
Tel un empoisonneur funeste au sang rongé,
Je mélangeais les noirs ferments de traîtres pestes,
Remuais des venins de serpent enragé.
Que cherchais-je instillant ces basses alchimies ?
Quel doute affreux blessait mon âme de son fouet ?
Étais-je conculqué par d’immondes lamies ?
De quel démon pervers étais-je le jouet ?
Hécate aurait pu m’être un bouclier d’étoiles
Et nous serions montés sur l’Olympe, immortels.
Au lieu de quoi, la glu d’aranéennes toiles
Me livre aux crocs souillés et pestilentiels.
Et je ne sais comment me déboîter la tête
Pour mettre fin au sombre et sanglant châtiment,
Ah ! que la ténébreuse estrapade s’arrête.
Je suis maudit… Hécate, abrège mon tourment !
*
Hécate XII
Hécate, pour deux mots cruels je te pardonne.
Et pour m’avoir compris à moitié mais trop bien
– L’autre moitié pourtant était la seule bonne.
Je te pardonne tout : est-ce que ce n’est rien ?
Je te pardonne ainsi ta famille modeste
Qui me posait un cas de conscience aigu,
Car si l’amour est tout, qui peut avoir le reste
Et s’en prive, son sort est, dit-on, ambigu.
Je te pardonne aussi de t’être consolée
Sans attendre un peu plus d’autres abaissements,
Qui m’auraient fait savoir que ton âme accablée
Serait toujours à moi, même dans les tourments.
Je te pardonne enfin d’avoir cru mes manèges,
Car j’étais moins méchant que fou, mais à lier.
Je te pardonne tout car tes roses, tes neiges,
Tes satins, tes velours me font tout oublier.
*
Hécate XIII
Hécate, le bilan d’une vie après toi :
Néant, désert, l’abîme aux profondeurs glacées,
Lamentable plongeon sans comment ni pourquoi,
Dérive lotophage, amertumes brassées.
Car je laissai plié sur la table de nuit
De ta chambrette un nerf vital tiré du coude
Dans lequel je posai, me retournant sans bruit,
Le fil bleu qui, rompu, jamais ne se ressoude.
Et surtout mon dernier coup d’œil fut, par hasard,
Pour le verre de sang à moitié plein ou vide
– Je ne sais toujours pas – qui noya mon regard,
Posé comme une horloge au bord du gouffre acide.
Et puis mon dernier mot, en main le combiné
Du téléphone et toi quelque part endormie
Dans l’ailleurs, d’une voix de menteur étonné
Ce fut pour dire « Allô » dans la glace ennemie.
Et si je me souviens, si je me souviens bien,
Je t’écrivis pourquoi je devais sans attendre
Prendre un bus vers la fin du monde, dans le rien.
J’écrivis tout cela sur le mur jaune tendre.
C’est pourquoi j’oubliai, comme en un cauchemar,
Mes chaussures, sorti sans voir que mes chaussettes
Étaient trop jade, en plus, pour monter dans un car,
Et je ne trouvais pas non plus mes cigarettes.
Pas plus que je ne vis la moindre station.
Alors je retournai chez moi ; depuis ce triste
Et fatal terminus, je fis soumission
Au marais désolé dont je suis un lampiste.
*
Hécate XIV
Hécate, dans la nuit que la lune irisait
Par son ruissellement de glace étincelante,
Un sylphe sur les lys que d’or il arrosait
Voletait près de nous en notre marche lente.
Je te montrais là-bas un immense escalier
Au bout du fleuve, après un ultime méandre.
Cet escalier aux cieux d’astres, pour oublier
Les maux, montait vers où l’on ne peut plus descendre.
Tu frissonnas, pourtant ce fut notre bonheur
Que dans le ciel brillant et noir nous regardâmes,
Les portes d’un château plus haut que la grandeur
Où nous serions entrés pour y sceller nos âmes.
Je vis dans ton œil bleu des reflets d’eaux du Styx
Quand tu me le plongeas au miroir de ta grâce,
Et mon âme battit des ailes de phénix
Tombé dans la prison de nos cœurs, mer de glace.
Je comprenais hélas que ton amour vivant
Dans le tourment suivait, résigné, comme une ombre
Mes pas éthéréens, sans sourire, et le vent
Dans les feuilles du saule, et des peines sans nombre.
Amour, t’ai-je jamais, blême chauve-souris,
Fait sourire ? ai-je vu sourire ton visage ?
Un voile est sur mes yeux, épais, mais tu souris
Comme moi sous la peau, mutique cartilage !
*
Hécate XV
Je ne me souviens pas de ton sourire, Hécate !
Comme si j’en avais perdu le droit depuis
Qu’en passant mon chemin je tombai dans le puits
Que m’est la vie, obscure et vide et scélérate.
Ou comme si jamais tu ne m’avais souri
Car je fus ton supplice et non ton sigisbée :
Un serpent hypnotique à la voix enrobée
Avec qui tu marchais sur un humus pourri,
Et dont tu te vengeas en prenant cet air grave
Que déposait l’affront indigne sur tes traits,
Ne comprenant pourquoi tes multiples attraits
S’attiraient l’avanie et non respect suave.
Si je veux méditer sur cela maintenant,
Je vois bien que, frivole, inepte, sans largesse,
J’étais séduit ailleurs, par la vaine richesse,
Qui dans le bran roula mon habit de manant.
Pourrais-je jamais dire à ta douceur blessée
Que je te traitai mieux que l’on ne me traita ?
Mais si quelqu’un jamais pour mon âme compta,
C’est toi, ma sœur, ma chère amoureuse offensée.

