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Poèmes de Polynésie anglophone (Traductions)

Les traductions suivantes, réalisées sans but lucratif, comme tout ce qui est publié sur ce blog, sont tirées du recueil Mauri Ola: Contemporary Polynesian Poems in English (University of Hawai’i Press, Honolulu, 2010) (Mauri Ola : Poèmes polynésiens contemporains en anglais), compilée et présentée par Albert Wendt, Reina Whaitiri et Robert Sullivan. C’est la seconde anthologie de cette nature compilée par les mêmes, faisant suite à Whetu Moana publiée en 2003.

Comme l’expliquent les compilateurs dans leur introduction, l’expression mauri ola ou mauri ora est « la force vitale qui compénètre toutes choses, leur donne leur mana et les maintient en vie et ensemble ».

L’anthologie est un choix d’œuvres de poètes de différents États de Polynésie anglophone, y compris des poètes maoris de Nouvelle-Zélande. En ce qui concerne ces derniers, les présentes traductions complètent donc mes travaux sur la poésie maorie contemporaine (ici) publiée sur ce blog en avril. Certains poètes figurent dans les deux recueils, celui qui a servi à mes traductions de poésie maorie et la présente anthologie, et dans le cas des poètes Phil Kawana et Apirana Taylor les lecteurs qui ont apprécié leurs poèmes sous le titre « Poésie maorie contemporaine » trouveront ici de nouvelles traductions, sous ce chapeau plus général de « Poèmes de Polynésie anglophone ».

Outre de la poésie maorie, le lecteur pourra ici prendre connaissance de quelques spécimens de poésie polynésienne

– d’Hawaï, territoire qui, bien que situé en Océanie, est un État des États-Unis d’Amérique ;

– des Samoa, lesquelles se divisent en un État indépendant et en un « territoire non incorporé » des États-Unis d’Amérique, les Samoa américaines ;

– de Tonga ;

– de Rotuma, partie intégrante de la République des Fidji mais qui culturellement se rattache plutôt aux Samoa et à Tonga ;

– ainsi que de Niué, île de 1.600 habitants « en libre association » avec la Nouvelle-Zélande.

L’origine des auteurs est indiquée entre guillemets à côté de leur nom ; elle est tirée de l’anthologie. Les notices biographiques de l’anthologie montrent que l’origine ne veut pas dire que le poète en question ne vit pas ailleurs. C’est apparent dans le poème Visite à Tonga (ci-dessous) de la poétesse Karlo Mila, où celle-ci raconte un séjour à Tonga, où elle passe pour étrangère. Karlo vit en Nouvelle-Zélande.

Les poètes représentés sont : Alohi Ae’a (Hawaï, deux poèmes), Tusiata Avia (Samoa, 2), David Eggleton (Rotuma, 1), Sia Figiel (Samoa, 1), Phil Kawana (Maori, 1), Brandy Nālani McDougall (Hawaï, 1), Karlo Mila (Tonga, 1), Ruperake Petaia (Samoa, 2), Kiri Piahana-Wong (Maori, 1), John Pule (Niue, 1), Momoe Malietoa von Reiche (Samoa, 1), Robert Sullivan (Maori, 1) et Apirana Taylor (Maori, 1).

Sur ces treize poètes, sept sont des femmes, à savoir (les prénoms ne permettant pas toujours à un lecteur francophone peu familier de ces cultures de tirer des conclusions sûres à cet égard) : Alohi Ae’a, Tusiata Avia, Sia Figiel, Brandy Nālani McDougall, Karlo Mila, Kiri Piahana-Wong et Momoe Malietoa von Reiche.

*

Je pense ainsi conclure mes traductions poétiques pour ce blog.

Il y a peu, la fille et l’ayant droit d’un poète dont j’ai traduit deux poèmes à partir d’une anthologie de poésie cubaine de 1976 compilée par Ernesto Cardenal, m’a contacté au sujet de cette publication, et j’ai retiré les deux traductions de mon blog, compte tenu du fait que les poèmes étaient, comme les autres de l’anthologie dont ils sont tirés, une apologie de la Révolution cubaine et que cette dame ainsi que sa famille ont, dit-elle, souffert du régime castriste. Cette dame ne m’a pas formellement demandé de retirer ces traductions mais elle aurait souhaité que je lui demande son autorisation en tant qu’ayant droit avant de les publier sur mon blog. Après lui avoir présenté mes excuses, en expliquant ma démarche, non lucrative, et la difficulté devant laquelle je me trouve, traduisant à partir d’anthologies plus ou moins anciennes et de divers pays, de contacter toutes les personnes intéressées, pour, souvent, un nombre restreint de poèmes, voire un seul poème par auteur, j’ai fait ce que je pensais qu’elle voulait que je fasse.

Les poètes avec lesquels je suis parvenu à entrer en contact au sujet de mes traductions apprécient ma démarche et d’être traduits, même s’ils ne peuvent pas forcément juger du résultat. Mais je n’ai pas pu entrer en contact avec beaucoup, d’une part car un certain nombre de poètes que j’ai traduits sont morts, d’autre part car je ne trouve pas, s’ils sont vivants, comment les joindre via internet (je ne fais, je l’avoue, que chercher des adresses personnelles sur internet et n’essaye pas de contacter les maisons d’édition qui ont publié les anthologies que j’utilise, mais certaines de ces maisons d’édition, comme celle qui a publié l’anthologie de poésie cubaine de Cardenal, n’existent même plus). Enfin, parmi ceux que j’ai pu contacter, dans leur langue maternelle, certains n’ont pas répondu.

Pour ce qui est des ayants droit, la seule base de données que je connaisse pour les rechercher est le répertoire Balzac, un répertoire national qui n’intègre que les auteurs français ou francophones et ne peut donc être d’aucune utilité pour des traductions en français. Étant complètement étranger au monde des grandes maisons d’édition, qui possèdent des services et sous-services juridiques spécialisés, j’ignore le b-a-ba de la procédure à suivre pour trouver les ayants droit des écrivains de langue étrangère. Sans doute n’y a-t-il pas de procédure internationale standardisée ; il serait bon qu’une organisation internationale crée un site internet dédié où ces informations seraient facilement accessibles en recherchant par nom d’auteur.

Ce qui me retient d’entrer en contact avec des maisons d’édition pour des travaux de traduction, c’est que je pense que je ne pourrai pas traduire ce que je veux mais devrai traduire ce qu’elles me demandent. Cela dit, je me rends parfaitement compte qu’étant inconnu des auteurs que je traduis, je ne leur permets pas, s’ils ne lisent pas le français, de se faire une idée de mon travail ni de savoir si celui-ci respecte leur intention ou la trahit. À cet égard, la maison d’édition sert aussi d’« expert », grâce à un autre de ses sous-services spécialisés, et peut donc rassurer l’auteur à ce sujet.

Par ailleurs, comme j’ai parfois placé mes traductions sous des titres à connotation politique, l’auteur, au-delà même de la question de la qualité littéraire de la traduction, peut être en désaccord avec le fait de voir ses œuvres figurer sous un chapeau tel que « Poésie révolutionnaire » ou « Poésie anti-impérialiste ». Quand l’anthologie où j’ai trouvé le texte a elle-même un titre de cette nature, la question est moins sensible car l’auteur a déjà donné son consentement à une telle anthologie, sous un tel titre (mais il a tout de même pu changer d’avis entre-temps…). Comme je l’ai déjà expliqué, j’ai aussi pu trouver des poèmes qui n’ont pas en soi de contenu politique défini, sur un support qui n’en a pas non plus, et je les ai néanmoins placés sous une étiquette politique à laquelle leur auteur peut trouver à redire. Si je me souviens bien, après quelques centaines de poèmes traduits, cela me paraît s’appliquer surtout à quatre ou cinq poèmes dans la série que j’ai intitulée « Poésie anti-impérialiste d’Antigua-et-Barduba », et pour lesquels j’ai donné les explications suivantes (voir ici) :

S. Hunte et W. Inniss paraissent être de jeunes poètes qui n’ont pas encore fait parler d’eux ; je les trouve très prometteurs. J’ai recueilli leurs textes sur le site internet de poésie internationale poetrysoup.com (sur cette page). Leur poésie introspective et sentimentale n’est pas particulièrement « anti-impérialiste » et, ne connaissant pas leur vie, je n’ai pas à ma disposition d’éléments me permettant de dire s’ils ont le moindre engagement dans une cause politique anti-impérialiste. Au cas où ils jugeraient que leurs noms ne sont pas à leur place dans un billet sur la « poésie anti-impérialiste d’Antigua-et-Barbuda », je suis bien sûr prêt à rebaptiser mon travail en omettant l’adjectif.

Ou à retirer leurs poèmes, en fonction de leurs préférences, que je respecterai dans tous les cas s’ils entrent en contact avec moi.

Comme je le dis plus tôt au même endroit, la politique de l’État d’Antigua-et-Barbuda pourrait en partie me justifier de qualifier la poésie de ce pays d’anti-impérialiste de manière générale :

Antigua-et-Barbuda … fait partie de l’ALBA-TCP, l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique – Traité de commerce des peuples (Alianza bolivariana para los pueblos de nuestra América – Tratado de comercio de los pueblos), initiée par la déclaration conjointe signée en 2004 à La Havane par Fidel Castro et Hugo Chávez. L’ALBA réunit aujourd’hui dans un même projet fédérateur, opposé au libéralisme impérialiste des U.S., les pays suivants : Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, Antigua-et-Barbuda, l’Équateur, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès et la Grenade.

Il n’est évidemment pas du tout certain qu’un poète antiguais-et-barbudien approuve la politique internationale de son pays plutôt qu’il ne la conteste, s’il en a le droit (et j’espère sincèrement qu’il l’a). C’est pourquoi j’ai écrit les lignes d’avertissement qui précèdent en introduction à mon billet sur la poésie d’Antigua-et-Barbuda, qui signifient qu’il ne faut pas prendre l’expression « poésie anti-impérialiste » au pied de la lettre au moins pour une partie des poèmes présentés.

C’est peut-être aussi le cas d’autres poèmes dans d’autres billets dont le titre comporte les mots « révolutionnaire » ou « anti-impérialiste », pour lesquels la même déclaration de ma part s’applique alors.

Par ailleurs, même si l’auteur a lui-même approuvé et/ou revendiqué l’étiquette « révolutionnaire » pour son œuvre, ses ayants droit peuvent ne pas être du même avis. Et ce sont ses ayants droit.

Enfin, même sous un titre complètement anodin, un auteur ou son éditeur a le droit d’objecter à trouver son nom sur mon blog, si le contenu de celui-ci ne lui plaît pas.

Autrement dit, j’adresse par avance mes excuses à tous ceux qui trouvent à redire à cette partie de mon blog, pour quelle que raison que ce soit. Je ferai droit dans les plus brefs délais à toute demande de suppression de textes si je suis contacté à ce sujet.

L’inextricabilité de ces questions de propriété intellectuelle et leur absence de solution à tout point de vue satisfaisante (en capitalisme) me conduit donc à ne plus chercher à traduire autre chose que de la poésie ancienne. Cela signifie alors que je traduirai la plupart du temps des vers classiques, ce que j’ai tendu à éviter jusqu’à présent, en considérant – d’ailleurs peut-être à tort – que le passage d’un vers classique dans l’original à un vers libre dans la traduction représente une grosse perte de matière poétique. Bien qu’ayant publié principalement de la poésie « classique » (quatre recueils sur les cinq que j’ai publiés sont en vers classiques, et mon recueil en vers libres est également le plus mince des cinq), je considère que chercher à traduire des vers classiques en vers classiques, comme cela s’est parfois pratiqué, serait le choix le moins pertinent car ce serait au détriment de la fidélité au fond, que le lecteur pourrait légitimement s’attendre à trouver altéré du fait de l’obligation de respecter les règles de la métrique française.

*

Hālāwai (Réunion) par Alohi Ae’a (Hawaï)

Je rêve que tu es debout sous le ciel de la nuit,
regardant les étoiles. Tu suis des yeux
leurs mouvements tandis que le dôme de la terre se balance
au-dessus de toi. L’étoile que tu cherches monte

et, au moment où elle perce l’horizon, tu te tournes vers elle. Tu es face
à Tahiti. Le vent est silencieux. Je me tourne
dans mon lit ; l’air est frais.

Ce sont ces petites choses qui nous maintiennent unis. Je tresse
le chanvre de notre amour, le roule entre
mes doigts. La semaine prochaine, je t’aiderai à arrimer
les mâts. Dans la haute mer, les cordages que nous tirons

maintiendront la barque. Elle montera
et descendra avec le vent, les vagues et la tempête. Tu vas
avec elle. Je reste là.

Tu es assis à Moa’iki sous l’intense lumière
d’une lune distante. À Waikiki, la lumière de la lune
importe peu – mais je suis sur la plage de Queen’s,
contemplant le gonflement des vagues obscures

sur fond d’horizon gris. Je retiens mon souffle – vois
la pluie de lumière tomber, tomber. Je trouve les quelques
constellations que je connais. M’en empare en pensée.

Neuf heures. Dimanche matin. Les dauphins tourbillonnent
au loin. Je vois leurs ventres d’argent étinceler. Tu
veux les rejoindre et les toucher, caresser la pulsation luisante
de leurs flancs. Toute cette douceur,

que t’évoque-t-elle ? À quoi penses-tu quand le vent
gonfle les voiles ? Comment se fait-il que j’entende ta voix
en écho à travers les détroits lointains ?

*

Fins (Endings) par Alohi Ae’a

La vérité, au sujet des fins, c’est
qu’une chose n’est jamais vraiment finie
Quelqu’un reste toujours derrière
pour éteindre la lumière, passer un coup de chiffon
sur le comptoir, et mettre au lit une maisonnée
de nouveau calme.

Mais pour toi, mon ami, descendant les lacets
d’une route sombre
dans la nuit noire – les choses n’étaient pas supposées
finir ainsi.

Et ce que cette fin laisse derrière elle
c’est nous, tandis que toi
tu es parti pour un autre lieu
que nous imaginons plein de lumière
et du vert des montagnes
que tu aimais tant.

Mais nous restons ici,
où la nuit vient trop vite
et son obscurité dure trop longtemps
et nous ne pouvons voir les montagnes
ni la courbe de la route devant nous.

*

Chiens sauvages sous ma jupe (Wild Dogs Under My Skirt) par Tusiata Avia (Samoa)

Je veux me tatouer les jambes.
Pas bleu ou vert,
mais noir.

Je veux m’asseoir devant le tufuga (maître tatoueur)
et savoir qu’il veut me faire mal.
Je veux qu’il sorte son burin
et son marteau
et qu’il frappe mes cuisses
sur toute leur circonférence
comme traversant le monde à pied
comme traversant l’océan Pacifique à la rame
dans une barque
en sachant qu’une fois quittée la rive
avec les chiens à bord
il n’y a pas de retour possible, Bingo.

Je veux que mes jambes soient aussi tranchantes que des crocs de chien
de chien sauvage
de chien sauvage des Samoa
de la sorte de chien galeux qui mord les étrangers.

Je veux que mes jambes soient comme une pieuvre
une pieuvre noire
qui saisit des rats et les dévore.

Et je veux que mes jambes soient comme des mille-pattes
ceux de couleur noire
dont la piqûre laisse la peau enflée durant des semaines.

Et quand ce sera fini
je veux que le tufuga
s’enfonce dans son siège et sache qu’ils ne sont pas à lui
ne l’ont jamais été.

Je veux effrayer mes amants
les voir s’asseoir en face de moi
et siffler entre leurs dents.

*

Nafanua explique sa généalogie (Nafanua explains her pedigree) par Tusiata Avia

Note. Selon le glossaire attaché à l’anthologie, Nafanua est la déesse samoane de la guerre.

C’est vrai, mon père est une anguille
à moitié anguille
Personne n’a jamais rien dit de ses ancêtres
et personne n’a jamais rien demandé à ce sujet.
Ma famille est cinglée
mais vraiment complètement.
Mon père a dévoré mes oncles et tantes
ma mère était une jumelle siamoise
ce n’est pas un problème en soi
mais sa sœur a pris les deux moitiés du cœur.
Ma mère a épousé son oncle
ce qui fait de moi ma propre nièce
et une moitié de moitié d’anguille
et une moitié de moitié de jumelle
et ma sœur
elle me hait

*

Steve Irwin Way par David Eggleton (Rotuma)

Note. Steve Irwin Way est une route du Queensland, en Australie.

Les monts Glass House flottent à l’horizon.
Leurs formes étranges compénètrent le matin.
Ce sont des tonneaux de rhum qui ont roulé depuis Bundaberg,
ou de vieilles cloches de pagode déterrées
d’un monde ballasté de géants.
Steve Irwin Way oscille comme une queue de croco,
et les formes disparaissent quand gronde la circulation de Noosa.
La lumière du jour est à feu doux, vapeur grasse
et air chaud, une dose de sucre qui fait son effet.
Des yeux de reptile émergent à la surface de marécages couleur cappuccino,
les collines attendent de parler avec la langue du feu.
Les eucalyptus tamisent la lumière et suintent des onguents d’hôpital,
L’intérieur de mes sandales est aussi glissant que des peaux de mangue.
Le croassement ironique des corbeaux sur les toits
sonde l’ordre méridien des choses,
des vagues de puanteur ondulent à travers le nez.
Les feuilles sont faites brocard par le rongement des insectes,
cercueils d’écorce tressés pour leurs congrégations.
De hautes déferlantes dirigent le peigne lumineux du soleil
sur le ressac qui se désintègre en écume tachetée.
Les surfeurs s’élèvent sur des pics et des creux de cumulus
au-dessus des vaisseaux fantômes de méduses,
comme pour rejoindre l’essor de l’aigle au ventre blanc,
puis chutent comme des pigeons vers l’extase,
une ruée de bulles, le Bouddha riant de la mer.

*

Publicités pour voitures (Car commercials) par Sia Figiel (Samoa)

Assise
À regarder la télé
Je me sens possessive sans argent
Obsédée par l’apparence
L’âge
Essaye cette crème
Qui empêche les rides
À 25 ans
Auē ! (Las !)

Et puis les séries télé
Et les talk-shows
Sans parler des publicités pour voitures
Vantant des autos avec des blondes
éternellement jeunes en bikini souriant
À mes obsessions
Ma pénurie de biens matériels
Auē !

Je me demande
Si les blondes
Vont elles aussi avec une garantie de trois ans
Qu’elles ne rouilleront pas
Sous le climat des tropiques… ???

*

Comment former votre travailleur (How to Train Your Labourer) par Phil Kawana (Maori)

Elle pensait manifestement
qu’il était un peu bête. Après tout,
il était là pour déménager son
mobilier de bureau.
Quelle intelligence pouvait-il avoir ?
Et puisqu’il travaillait
sans ménager ses efforts et avec efficacité,
elle pensa qu’elle devrait lui donner
Quelque encouragement.

« Une pâtisserie ? »
offrit-t-elle, une viennoiserie danoise
au bout des doigts tendus.

Il la regarda un moment,
aboya, puis se coucha sur le dos
dans l’attente de chatouilles.

*

On Cooking Captain Cook par Brandy Nālani McDougall (Hawaï)

Note. Le titre est un jeu de mot intraduisible sur le nom du capitaine Cook, to cook voulant dire « cuisiner, faire cuire… » ; allusion à la mort du navigateur à Hawaï en 1779.

Si vous posez la question au portier blond
du Grand Kīhei Hotel, il vous dira
que nous l’avons dévoré tout entier,
…..que nous avons enfilé sa chair blanche sur une broche,
…..farci sa bouche de pommes,
…..et puis que nous l’avons rôti à feu doux.

Le vendeur bronzé de tee-shirts
à Lāhaina vous dira lui aussi que nous l’avons mangé,
mais seulement certaines parties :
…..la tête, le cœur, les mains
…..enveloppés dans une sorte de feuille d’épinard
…..et mis à cuire au-dessus de laves chaudes.

Le patron du Hoola-Hoola Bar
and Grill
vous dira que nous l’avons mangé parce que
nous ne connaissions pas la haute cuisine,
…..que nous avons frotté sa peau avec du sel de mer
…..puis que nous l’avons fait bouillir dans du lait de coco
….avant de l’apprêter sur un plat de patates douces.

Mon professeur d’anthropologie, qui a pendant de longues années étudié
les anciennes cultures, vous expliquera la découverte
de son dernier ouvrage :
…..Les hommes à peau blanche paraissaient des dieux
…..à ceux qui ne possédaient ni le métal ni l’écriture.
…..En le mangeant, ils souhaitaient devenir comme lui.

Mais si vous posez la question à ma grand-mère
tandis qu’elle arrose ses orchidées et protéas,
elle vous invitera chez elle
pour manger, manger.

*

Visite à Tonga : Sextine (Visiting Tonga: A Sestina Variation) par Karlo Mila (Tonga)

Vous m’appelez Pālangi mais je ne suis pas blanche
Je ne connais pas les mots mais je me sens en paix entre ces murs
fredonnant des hymnes dans l’église de Sion. Je ne vois pas
Sisu (Jésus), non. Mais l’amour ?
Oui, je ne fais pas que tuer le temps
un long et lent dimanche. Là où Dieu est Amour, je le sens aussi.

Sisu Kalaisi (Jésus Christ) est toujours blanc.
Et blond la plupart du temps
sur les tapisseries taïwanaises à bon marché qu’aiment les Tongiens
sa claire image auréolée pend aux murs des églises
et à l’intérieur des maisons et sur les tombes aussi,
ballottée par le vent que ses yeux bleus ne semblent jamais voir…

Le problème avec Tonga c’est que c’est tellement
petit, me dit ma cousine. Même si tu n’es pas enfermée
(par tes frères / ta mère) il y a des yeux partout – et pire – des bouches. Voyez-vous
ils appellent cette cousine à moi fie pālangi « une qui veut être blanche »,
avec ses notions de liberté elle est en avance sur son temps.
Elle veut se marier par amour.

Une vieille tante m’invite chez elle, dans sa fale (maison) où en guise de papier peint on trouve
les pages du Tongan Times
sa maison est un autel involontaire au 8 mai 19991, quand le papier peint
fut refait et la pauvreté – lisez entre les lignes des gros titres –
ma tante n’est pas capable de vous dire ce qui s’est passé ce jour-là. Voyez-vous,
nous voyons et en même temps ne voyons pas.

Mais vous n’avez pas besoin de savoir lire pour aimer
le Roi. Un événement que j’ai eu la chance de voir :
le Roi dans un vaka (bateau), avec des rameurs musculeux, concentrés, gardant le rythme
le bois labourant les vagues, et le long
du vaka nageait un banc de poissons humains, blancs
sur bleu. Exténués mais n’abandonnant pas, désireux d’honorer eux aussi leur roi.

Le palais royal est blanc comme de la frangipane
reposant ses os craquants sur une plage, un canon en ses murs
que l’on tire occasionnellement pour prouver quelque chose. Mais voyez-vous
l’amour
des sujets n’est pas la chose en question la plupart du temps.
Selon cette logique une grosse détonation flatulente force le respect (mais aussi la peur).

Que suis-je sinon un enfant de l’Amour qui cherche un parent absent
…..et le plus souvent ne comprend pas. Elle me voit
aussi. Tonga murmure à l’intérieur des murs
d’une coquille blanche : « Koe ha mea fia ma’u ? Lau pisi !
…..Tout le temps. Pas pressé. Ha’u kai »2

1 8 mai 1999 : Il ne s’agit pas d’une date marquante de l’histoire de Tonga ou autre, mais simplement de la date du journal utilisé pour tapisser les murs de la maison de la tante.

2 Paroles en tongien que le glossaire attaché à l’anthologie traduit ainsi : « Qu’est-ce que tu cherches à prouver ? Tu as la grosse tête. … Viens manger. »

*

Choses à la pensée primitive, animaux (Primitive Thinking Things, Animals) par Ruperake Petaia (Samoa)

Choses à la pensée primitive, animaux
ils chassent en meutes
et se déplacent en troupeaux ;
ils nagent en bancs
et se rassemblent en colonies ;

ils vivent dans les plus sombres jungles
et dans les vallées et océans les plus profonds ;
ils migrent de saison en saison
et vivent au jour le jour
de leur pâture accordée par Dieu :

Pourtant, ils ne construisent jamais d’armées
pour se détruire eux-mêmes
comme font les hommes à la pensée primitive.

*

Notre passé (Our Past) par Ruperake Petaia

La plus grande partie de notre passé
est comme un bon roman à suspense,
dont on se souvient surtout
en raison des innombrables
cauchemars que nous gardons
enterrés dans les tombeaux
de nos nuits sans sommeil :

les quelques moments
de repos verront
le héros se sortir de haute lutte
de la terreur vers
une suite probable.

*

Paroles en haute mer (Deep Water Talk) par Kiri Piahana-Wong (Maori)

en hommage à Hone Tuwhare
pour Melinda, Sophie et Nathan

et personne ne sait
si tes yeux sont
rougis par
le vent, par trop
de soleil ou
par les larmes striant ton
visage et qui peuvent être
des larmes ou simplement des lignes
de sel séché, qui
peut le dire

et tu ne peux jamais dire
si tu as le mal de mer
ou si tu es ivre ou si tu as juste
la gueule de bois – les
symptômes sont les
mêmes

et la mer et le ciel se confondent
si bien que l’horizon n’est
plus qu’une
infinie ligne bleue
dans toutes les directions,
et que tu navigues
non sur la mer comme
tu le pensais mais dans
un bol parfaitement bleu et circulaire,
ne quittant jamais
le centre

et tu te demandes qui
se déplace, de toi ou
des nuages courant
près de la tête du mât

et tu te demandes
si ces formes sombres
dans l’eau sont
des requins, des ombres, ou
seulement de vieilles peurs
en chasse derrière
toi

et la grande masse de
la terre s’amenuise, jusqu’à
ce que tu oublies que tu
habitais la terre et
que tu commences à sentir
la traction de gènes anciens
– à chaque marée, ton
sang chante contre
la lune

et la nourriture ne fut jamais
si bonne, ni l’eau
si douce – tu n’as
jamais conservé ton eau
en buvant du vin
auparavant – et du rhum ;
et du coca ; et des rhum-
coca ; et canette après
canette de bière
fraîche

et ton sommeil est
accompagné non par
le grondement de la circulation
sur l’autoroute,
mais par les grincements
et vibrations de ton
bateau tandis qu’il tangue
et gémit à travers
le sombre océan,
tout seul

et tu te demandes –
d’où cet oiseau,
cette grande mouette perchée
sur le beaupré,
vient-il ?

*

Auckland, 30/12/08 par John Pule (Niue)

un autre jour comme une pierre
comme un morceau de néant parmi
un grouillement d’insectes
rayon de soleil est un essieu brisé
mais je dois l’enfourcher

le centre de la vie d’un poète
est seulement une autre forme de fruit
le noyau si quiconque ose regarder
est une sombre colline où pousse
un arbre tronqué

un oiseau vit là
messager d’un ciel fortuné,
devrait si je ne renonce pas
chanter le chant le plus glorieux
pour me libérer de cette terre

*

Pute ‘Oso (Nombril saillant) – Une vie bien remplie (Pute ‘Oso – A Full Life) par Momoe Malietoa von Reiche (Samoa)

Ma mère me mit au monde
Un jour de soleil
Mordant à pleines dents le cordon ombilical
Qu’elle enterra sous l’arbre nono.
Elle n’hésita pas une seule seconde
Elle savait que je trouverais assistance
Grâce à mon cordon terrestre
Tel un fil électrique
Me régénérant, cherchant de l’énergie dans la bienfaisance
De la terre profonde,
Acquérant la sagesse dans l’humus de
Toutes choses parties avant moi.

Ce sont les ingrédients d’une vie bien remplie.

*

Fragments d’une Odyssée Maorie (Fragments of a Māori Odyssey) par Robert Sullivan (Maori)

i/ Le suaire de Laërte

J’ai tissé cela pendant de longues années,
tâchant de produire une tunique digne d’un chef d’État,
et repoussant les nouveaux-venus jusqu’au
retour de notre souveraineté.

ii/ Révérence

Le proverbe dit qu’il ne faut jamais incliner la tête
sinon devant une imposante chaîne de montagnes.
Un autre proverbe dit qu’un homme meurt pour deux
choses : la femme et la terre. Des parties de moi sont déjà
mortes pour l’une et l’autre, mais je suis prêt à passer
mes doigts par le chas d’une aiguille pour les atteindre.

iii/ Mer

Les cyclopes ont rédigé leurs critiques,
certaines si sévères qu’il est dur de traverser la mer
le cœur léger, sûr d’un bon accueil à la maison.
Les augures d’un retour sont mauvais.

iv/ Ithaque

Hawaiki3 met fin à la nostalgie, Hawaiki où l’âme
se repose après son plongeon vers l’idéal.
Nous entrons dans la grande demeure en nous déchaussant
et à ceux de nous qui croient il pousse des ailes.

3 Hawaiki : « Hawaiki est une île mythique où les peuples de Polynésie situent leur origine. Dans leurs légendes, l’esprit des Polynésiens retourne vers Hawaiki après leur mort. » (Wkpd)

*

routes en zigzag (zigzag roads) par Apirana Taylor (Maori)

les routes de Taranaki
zigzaguent et serpentent
sur la terre douloureuse
elles vont rarement droit

les constructeurs de routes
ont payé des compensations
seulement quand les routes passaient
sur les terres des Pākehā4

ils n’en payèrent pas
quand ils lancèrent leurs routes
à travers les lambeaux
des terres Maories

c’est pourquoi démentiellement les routes
zigzaguent et serpentent
à travers la région

la route des menteurs
n’est jamais droite

4 Pākehā : Homme blanc, en maori.

Poésie maorie contemporaine

Mes traductions de poésie aborigène d’Australie (ici) étant le billet le plus visité de ce blog, bien plus que la poésie d’Amérique latine ou d’Afrique, voyons si la poésie maorie de Nouvelle-Zélande rencontre un succès comparable.

Les poèmes suivants, traduits de l’anglais, sont tirés de l’anthologie The Moon on My Tongue: An Anthology of Māori Poetry in English (Arc Publications, UK, 2017) (La lune sur ma langue : une anthologie de poésie maorie anglophone), qui est elle-même une sélection de poèmes réalisée à partir d’une autre anthologie publiée antérieurement, Puna Wai Kōrero: An Antholy of Māori Poetry in English (Auckland University Press, 2014), éditée par Reina Whaitiri et Robert Sullivan.

Le maori est, à côté de l’anglais, langue officielle en Nouvelle-Zélande depuis 1987. Le nombre de locuteurs en est relativement faible puisqu’il ne représente que 3,7 % de la population du pays, alors que les Maoris sont 15 % de la population (chiffres Wkpd), ce qui témoigne d’une relative déculturation. Les locuteurs de maori sont tous bilingues maori et anglais. La littérature écrite en langue maorie reste rare.

Dans la poésie maorie contemporaine en langue anglaise, l’usage de mots maoris est fréquent (l’anthologie comporte un glossaire abondant). Comme le fait remarquer Ben Styles, auteur de la préface à l’anthologie The moon on My Tongue, ces mots maoris n’apparaissent pas en italique dans les poèmes. J’ai parfois choisi de garder les mots maoris, même si la tendance sans doute naturelle en anglais de Nouvelle-Zélande à employer des mots maoris pour évoquer des réalités culturelles maories, a fortiori dans un contexte de revendication identitaire, ne justifie pas forcément de laisser ces mots tels quels pour un lecteur français a priori moins intéressé par le véhicule de la culture, la langue, que par la culture elle-même et ses manifestations concrètes ; aussi, quelques autres fois, j’ai jugé préférable de traduire le terme en français à partir du glossaire, pour faciliter la lecture. De même, si le choix de ne pas employer en anglais d’italique pour les mots maoris a un sens dans le contexte d’une culture « dominée » qui cherche à imprégner le véhicule « dominant » en gommant le caractère d’apport étranger que souligne l’italique, cela aurait bien moins de sens dans une traduction française, tout en rendant la lecture plus difficile (car l’italique permet au lecteur d’identifier immédiatement des notions susceptibles de lui être moins familières).

Les poètes ici traduits sont Hiria Anderson (un poème), Hilary Baxter (2), Jacq (Jacqueline) Carter (2), Rangi Faith (1), Keri Hulme (1), Phil Kawana (1), Hinewirangi Kohu (1), Paula Morris (2), Tru Paraha (1), Apirana Taylor (1), Haare Williams (1) et Vernice Wineera (2).

Tout comme dans l’anthologie elle-même, les femmes sont particulièrement bien représentées puisque, sur ces douze poètes, seulement quatre sont des hommes, à savoir (dans la mesure où leurs prénoms ne sont pas toujours facilement imputables à un sexe ou à l’autre, pour un lecteur français) : Rangi Faith, Phil Kawana, Apirana Taylor et Haare Williams.

Langue fourchue (Forked Tongue) par Hiria Anderson

Tu me regardas dans les yeux
sans un tressaillement de ton front plissé
ni un pli de ta bouche souriante aux lèvres fines
et en remuant les mains tu dis :
« Même si nous contrôlons les voies maritimes
cela ne vous empêche pas de prier ‘votre’ dieu de la mer »
et tu t’attendais à ce que je sourie, puis tu dis :
« Nous serons de meilleurs gardiens car nous avons de l’argent »
et tu t’attendais à ce que je me sente mieux, puis tu dis :
« Ce n’est pas seulement ‘nous’ qui polluons les eaux mais tout le monde »
et tu t’attendais à ce que je sois d’accord avec ça, puis tu dis :
« Bien sûr que vous ‘pourrez’ manger les fruits de mer après que nous aurons nettoyé le système d’assainissement »
et tu t’attendais à ce que mon fils mange, puis tu dis :
« Tout le monde profitera de cette vente, ils ont besoin de notre sable »
et tu t’attendais à ce que j’y croie.
Mais je n’y croirai jamais !

*

Réminiscence (Reminiscence) par Hilary Baxter

Je me souviens enfant
mon père me portait
bien haut
sur ses épaules ou sur sa tête
j’avais tellement chaud
dans la salopette rouge en tricot
mon père portait
sa vieille gabardine

Il courait à travers
les bois de Karori
moi au-dessus en position instable
traversant chemins berges
ruisseaux perdus
de feuilles brunes humides

Puis remontant
l’allée de gravier
donnant sur la route ancienne
je ne trouvais plus que
mon trône d’arbres
regardait de haut le monde

autour de moi attendant que je grandisse

*

Octobre 1972 (October 1972) par Hilary Baxter

Ma joie est une joie tribale
ma solitude forte solitude
et ma tristesse
ce sont des allées de fleurs
qui mènent à la rivière
où va et vient le taniwha génie des eaux

et les chouettes appelaient
un père aux pieds nus
mon père
disciple du Christ maori

J’entends un vieil homme chanter
il a les cheveux dans la lumière du soleil

*

Nos ancêtres sont toujours là (Our tūpuna remain) par Jacq Carter

Note. Le terme Pākehā qui revient à plusieurs reprises dans le poème désigne, en langue maorie, le Néo-Zélandais blanc, d’origine anglo-saxonne.

Rien de tel qu’un palmier nīkau solitaire
au milieu d’une rizière
propriété de quelque Pākehā
pour vous donner honte

Entourée de montagnes
qui vous rappellent
que jadis cette rizière
partageait le même tapu, la même sacralité

C’est un peu comme le cimetière
au milieu de cette réserve
qui fut jadis un village
avant qu’un Pākehā y mette le feu

Alors vous êtes prévenus :

il faudra plus
qu’un
changement de nom
des arbres abattus
des maisons incendiées

pour nous faire oublier

que nos ancêtres sont toujours là.

*

En comparaison, il n’y a pas de quoi se plaindre (Comparatively speaking, there is no struggle) par Jacq Carter

Quand des gens comme toi me disent

que les choses ne vont pas mal aussi mal ici
qu’ailleurs

je me dis que tu n’as pas été

dans la région du Waikato1
ou parmi mon peuple

il y a quelque deux siècles
ni chaque jour depuis lors

vivant sur une terre
qui n’est plus la tienne
pêchant en des eaux
qui ne sont plus pures

ni à chaque réunion
de chaque place de village
ravivant les paroles
mana Māori motuhake2

comme le font toutes
les places de village du pays.

Tu sembles croire que les choses
ici vont mieux
parce que tu ne nous vois pas mourir
ou combattre ouvertement

comme si tout ça
c’était du passé.

J’ai tendance à penser

qu’un des pires effets de
la colonisation

c’est quand les gens ne luttent plus
car ils n’en voient pas la raison
et pensent que

tout va bien
en comparaison.

Alors combien de Maoris
as-tu convaincus aujourd’hui
que nous autres « Mahrees »
devrions nous considérer chanceux
et que les choses auraient pu être pires
comme elles l’ont été pour les « Abos » ?3

1 Waikato : région du nord de la Nouvelle-Zélande.

2 mana Māori motuhake : selon le glossaire annexé à l’anthologie : «separate Māori identity; autonomy» (séparatisme maori ; autonomie)

3 Mahrees et Abos : Le premier terme semble faire référence à une prononciation défectueuse par les « Pakeha » du nom des Maoris, et le terme « Abo » est en anglais une appellation des Aborigènes d’Australie considérée comme péjorative. Ainsi, la poétesse, en empruntant son langage insultant, souligne l’hypocrisie du colonisateur.

*

Nous perdons notre mana (Losing our mana) par Rangi Faith

Note. Le mana est une notion familière aux étudiants en anthropologie, qui la trouvent dans de nombreuses études consacrées aux peuples premiers, que ce soit chez Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Roger Caillois, Mircea Eliade… Le Grand Robert en donne la définition suivante : « Puissance surnaturelle impersonnelle et principe d’action, dans certaines religions (d’abord en parlant des Mélanésiens). »

Il fut un temps où le pied
glissait sur elles
dès que l’on entrait
depuis la berge
dans l’eau sombre,

à présent on dit
qu’aucune anguille n’a été
prise
depuis les trois dernières funérailles

et les frères
en aval de la rivière
sortent la nuit
et coupent les filets –

ils y sont contraints
il n’y a plus de kai4
dans la rivière,
nous perdons notre mana.

4 kai : nourriture (glossaire).

*

Fins et commencements (Ends and Beginnings) par Keri Hulme

D’où viens-je ?
Je ne demande pas le pourquoi de mon existence
quand tombe la nuit :
je fabrique des paniers de lin vert
pour garder les anguilles sanglantes au ventre d’argent
comme le faisaient mes ancêtres :
une lame en coquille de moule
est un outil de choix
pour découper des lanières
la mienne luit de ses taches

D’où viens-je ?
Je ne demande pas le pourquoi de mon existence
quand naît le jour :
je tamise un sable noir
comme le faisaient les mineurs,
empruntant leurs anciens passages d’espérance
grenat, titane, fer et or…
le visage grave et brun de ma pelle
montre un froid sourire d’acier.

Née de l’autre côté de la colline
fille de la mer-femme,
qui peut dire d’où je viens ?

*

Scènes de logement social (Scenes from a council tenancy) par Phil Kawana

L’Homme qui tousse se fracture la lumière
tamise à travers le treillis de la fenêtre
cliquetis de clés d’appartement et de poumons
sac de course plein de néants
chacun un capillaire rompu duquel
le sang dépité
se libère
pour monter à la surface

L’automne finissant est une plaisanterie du soleil caché
les collines se dressent à l’ouest moites, froides
une ombre lentement répand une ombre
les murs nus suppurent, le dos au jour tumescent
les fils du tramway tendent leur gaze
sur les banlieues d’esclaves pour dettes
aspire la méthamphétamine et les anxiétés
enfonce bien le manuscrit au fond de ta poche

Il y a des emballages de fast-food
des sacs de supermarché pour sniffer
et des haillons, dans la cage d’escalier
taguée qui sent la pisse
passe en baissant les yeux
tu ne sais pas quels yeux tu croises
ni ceux que tu n’oses croiser, ici
dans cet autre royaume

Les murs sont beige institutionnel
un air de dire « du calme, tu vas rester ici un moment »
chuchoté aux oreilles inquiètes
sols en vinyle polis
lambeaux de revêtement pendouillant des portes
ventilations hors service depuis des années
des années comme une intraveineuse, s’égouttant, distillant,
diluées par leur chute, leur moment passé.

Dans les couloirs, la lumière électrique
ne s’éteint jamais.

Entre les palissades des blocs de béton
un garçon des Samoa, trop jeune pour aller à l’école
trop grand pour rester au lit quand brille le soleil
chante des chants de chorale, des génériques de télé
des spots publicitaires et des mots sans queue ni tête, juste pour entendre
les notes sautiller et se pourchasser
l’une l’autre comme des poissons arc-en-ciel
par-delà mur et fenêtre dans le ciel bleu Pacifique.

C’est bon quand le soleil peut séparer
les silhouettes de la colline et du chez soi
quand il sèche les chemins vérolés et les torchons comme neufs
qui obstruent le quartier sur les rangs de cordes à linge
un peloton en vêtements blancs, gardant les manières d’antan
vieillards aux yeux gris, à la peau couleur de whisky et fatigués
traînés le long du patio par des chaises de cuisine
fuyant les ombres chasseresses

Il y a toujours des ombres ici ; elles passent
comme l’odeur de cannabis
près de l’ascenseur, comme l’émanation
des suintements du local à poubelles
sur lequel tout l’immeuble repose
le vide-ordures proute et les poubelles clappent
dans une joie symphonique, atone
écho d’une obscurité qui s’inhale

Et derrière les rideaux des fenêtres
plus haut où des aperçus
d’une autre vie peuvent encore être saisis
l’oligarchie de l’architecture et de la géographie
a relâché sa pression colonisatrice, mais
les empreintes restent, le panorama intérieur
conçu de l’extérieur et donnant seulement sur
des gens étalés comme des épingles.

Dans les couloirs, la lumière électrique
ne s’éteint jamais.

*

Pain grillé (Fried bread) par Hinewirangi Kohu

Pākehā /Femme blanche :
images subversives dans ma tête.
Je veux être une Pākehā.
Je veux être une femme blanche.
Ce serait sans douleur – aucune souffrance,
seulement de la dureté – aussi net
que l’inox.

Je cache ma laideur maorie
–…je fais une overdose de parfum Judith Arden,
…..me sépare des miens
–…nie l’essence maorie

haine du sol en terre de notre whare (maison),
du stigmate des poux,
haine des sandwichs au pain grillé
qui durcissent avec la mélasse,
j’échange mes repas de pain grillé
pour des clubs-sandwichs raffinés
et je bois dans une bouteille en plastique,
haine de la mauvaise articulation de la langue maorie,
j’essaie désespérément de parler comme une Pākehā.

Mon dieu, comme j’ai envie d’être blanche – une Pākehā.
Je serai,
Je serai,
Je serai la meilleure

Pākehā bronzée, brune, aux yeux bruns du monde !

*

Grand-mère anglaise (English Grandmother) par Paula Morris

Tu viens en bateau, la valise pleine
de savon et de chocolat. Nous sommes en 1970. Tu
ne sais pas trop ce qu’on peut acheter ici, ni à quel degré
de civilisation nous sommes parvenus.

Pour moi tu as apporté une belle poupée aux cheveux auburn.
Elle est si différente et surprenante que je l’appelle
Alison, un nom que je connais à peine et qui ne me plaît pas vraiment.
À Noël tu nous offres une balançoire.

Tu es assise sur une chaise de table à dossier rigide
– jamais sur le sol comme notre vraie grand-mère, celle
qui nous appelle ses mokopuna (petits-enfants). Tu dis que s’asseoir
par terre pour lire le journal c’est de la paresse.

Ma sœur est anglaise et à toi, mais nous te sommes étrangers
mon frère et moi. Tu souris peu.
Je suis une étrange petite fille basanée. Je parle peu.
Il refuse de te faire la bise.

Aujourd’hui, je pense que nous pourrions nous aimer l’une l’autre. Comme toi,
je noie ma nourriture sous le poivre, et je festonne
la maison à Noël. J’aime rester debout
en mangeant mon petit déjeuner et en lisant le journal.

Au bout d’un an tu retournes en Angleterre, déçue,
soulagée. Nous avons une nouvelle table pour la salle à manger – ronde et
blanche – avec des chaises qui se balancent. Ne te balance pas,
dit ma mère. Elle est toujours ta fille.

*

(Where) par Paula Morris

D’où êtes-vous, demandé-je au garçon de café.
Il vient du Brésil, de Pologne, de Florence.
Parfois il vient du Mexique, et je
dis alors : comme la petite amie de mon neveu.

À Auckland le chauffeur de taxi qui vit à
Henderson est Afghan. Ils sont
quarante ici, me dit-il. Ils aiment bien, même
s’ils doivent faire leur pain eux-mêmes.

À New-York le chauffeur de taxi est Pakistanais.
Il me demande d’où je suis, et veut parler
cricket. Son rêve, dit-il, est de vivre
avec son frère à Bradford.

À Auckland le dentiste est Brésilien. À
Sheffield le propriétaire du café vient d’Auckland.
À Londres le garçon qui nous sert vient de Glasgow.
À Glasgow le garçon qui nous sert vient de Melbourne, comme

mon docteur à Iowa City, le spécialiste du nez,
qui se penche au-dessus de moi sur la table d’opération.
D’où êtes-vous, me demande-t-il.
Je lui réponds que je suis d’Auckland. Excellent, dit-il.

Parfois à Auckland le chauffeur de taxi est
d’Auckland. Il n’est de nulle part ailleurs
que d’Auckland. Mon rêve, lui dis-je,
est de revoir le tramway.

*

Connaissant parfaitement tout ce qui est sur terre (Knowing entirely everything on earth that is) par Tru Paraha

Au poète Aï (To the poet Ai)

Alors, mon cœur d’argilite

frappé par le marteau
s’ouvrit en deux
formant deux herminettes de pierre

aux noms sacrés.
Libres, de ce
canyon déchiqueté s’envolèrent

des aigles et un faucon sauvage ;
des tempêtes de sable ;
des léviathans ; un papillon

venu de quelque archaïque
forteresse.
Esclave de ma vocation

Je parlementai avec les dieux
pour une vie, indiciblement
sensuelle, dévoilai

mon anarchie nue en
offrandes d’or et de printemps,
banquetai dans la solitude.

Connaissant parfaitement
tout ce qui est sur terre,
je tends les graines interrogatrices
d’un front plissé.

Laisse-moi étonner,
stupéfier
–d’abord, comme femme,

puis entre dans ma splendide
réserve de félicité.
Demande-moi n’importe quoi, demande-moi.

Je suis pure,
parfaite, ignorance.
Je sais moins que rien.

*

Pensées et souvenirs d’une ancienne (Feelings and memories of a kuia) par Apirana Taylor

Les Maoris d’aujourd’hui
ne sont plus des Maoris
Je ne sais pas ce qu’ils sont

Je me souviens des gens d’autrefois
ils étaient polis
et aimaient parler
ils allaient d’un pas tranquille
mais ce qui était à faire était fait

Aujourd’hui mon petit-fils est toujours pressé
mais on dirait qu’il ne fait jamais rien
ils ne m’adressent presque pas la parole
et n’ont pas l’air heureux

Dans mon enfance
nous avions de grands jardins
et tous les enfants y travaillaient
les anciens
faisaient des plaisanteries
ils préparaient un grand repas le matin
nous étions très heureux

Parfois
nous allions au lac
ramassions des fougères
et les liions en gerbes
avec des fibres d’akeake
puis nous jetions les fougères
dans l’eau

Après les en avoir retirées
nous les secouions
et de nombreux poissons
en tombaient

Dans la forêt
il y avait quantité
de pigeons gras et succulents
la rivière
abondait en anguilles
notre repas nageait devant nous
il suffisait
de tendre la main

La forêt
a été abattue
la rivière barrée
le lac pollué

Plus le Pākehā est proche
et plus il nous rend la vie
difficile

Puis ce fut la guerre
de nombreux Maoris
qui auraient été de grands leaders
pour notre peuple
ont été tués
et pourquoi donc

Pour que nous vivions sur des parcelles de dix ares5
alors que nous avions autrefois
plus de terre
que je n’en pouvais mesurer des yeux

Pour que nous mangions
des hamburgers
alors que nous avions autrefois
de la nourriture fraîche

Pour qu’au bout du compte nous soyons
abandonnés
malheureux
sans savoir pourquoi.

5 parcelles de dix ares : traduction de quarter acre sections. Ces parcelles, avec pavillon, ont longtemps représenté la norme idéale de la propriété (suburbaine) en Australie et Nouvelle-Zélande (voir Wkpd « Quarter Acre »). Elles font partie de ce qu’il est convenu d’appeler le New Zealand dream (ou Kiwi dream). Entre parenthèses, des études montrent que ce système de pavillon avec jardin serait plus favorable à la fertilité et donc à la démographie que le logement en appartement : cf Wkpd « New Zealand Dream ».

*

Koha par Haare Williams

Notre
Nounou Waï
chantait
aux arbres du jardin
donnant un nom
à chacun

Nous ne savions pas trop
pourquoi
« Les arbres donnent tout
pour les arbres
ne pas donner c’est
mourir

Tu ne donnes presque rien
quand tu donnes
des choses
donner de soi-même
comme les arbres
ça c’est donner
apprenez d’eux

La Terre
pour Mère
et le Ciel
pour Père
il n’est rien
qu’ils ne partagent ! »

L’année
où Nounou Waï est partie,
les arbres se mirent à vieillir
et moururent,
nous ne savions pas trop
pourquoi.

*

Chanté depuis Kapiti (Song from Kapiti) par Vernice Wineera

Il est des gens
qui survivent
par la promesse du soleil.
Tels sont les habitants
de la côte de Paekākāriki,
dans leurs habitations nichées contre
la falaise d’argile crénelée
face à la fureur hivernale
de l’immense océan.
Je regarde un oiseau de mer solitaire
immobile comme un morceau de bois
sur un rocher battu des vents,
les plumes ébouriffées
par le vent froid du sud
soufflant depuis l’Antarctique.
Les éparses herbes toetoe
ploient sous le vent
et traînent leurs frondes emplumées
sur la grise plage farouche.
Elles plongent des doigts glacés
dans mon cœur.
Je suis cet oiseau
transi par le vent du sud,
aux ailes de bois
dans l’air froid salé.
Je suis l’enfant des Ngāti Toa6,
cherchant ma place
dans une société de métropole.
Je suis celle qui apprend à chanter
les chants doux-amers de l’âme d’un peuple.
Je suis l’oiseau solitaire
vivant dans les limbes de la nostalgie,
combattant le monde hivernal,
survivant
grâce à la promesse ténue
d’un été qui s’annonce.

6 Ngāti Toa : nom d’un clan maori.

*

Wellington, vers 1950 (Wellington, circa 1950) par Vernice Wineera

Le vent était toujours là.
Vent du sud, soufflant de l’Antarctique,
qui montrait ses dents pour arracher les vêtements,
les cheveux, la peau, la chair même des côtes,
et ensuite te léchait les os
de sa langue infiniment froide.
Et parfois vent du septentrion,
non moins cruel, grondant le long des gorges
au nord du village, tranchant d’un coup de griffes les branches
des eucalyptus, les toitures
des maisons de bois, fragiles, le moindre clou
grinçant pendant l’assaut.
Alors nous craignions de sortir
chercher du bois, les charbons
achetés pour quelques shillings bien gardés dans la bourse.
Quelqu’un le devait pourtant,
et je me soustrayais à la coulpe de te regarder
engoncée dans ton mince manteau
dans le vent sauvage, ton insuffisante écharpe
battant l’air autour de tes cheveux gris,
la hache tenue en l’air
quand tu luttais pour la laisser choir
contre les bûches humides
sur le billot.
Alors je sortais, au-devant
du claquement de la porte à minuterie
dans le jour animal,
le monde entier en contorsions,
les serpents dans les arbres,
les chiens hurlant au ciel,
les piquets de la palissade se balançant possédés
par quelque chose de terrible, d’invisible.
Les pièces vides de la maison,
moites de leur vue sur la mer grise
et le ciel sombre, devenaient alors
la seule matrice de chaleur restante
pour une jeune femme de quinze ans perdue
dans la tempête, une évanescente année de grand-mère
seule compagne.