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Métapataphysique : La poésie d’Augusto Meyer

Un autre poète académicien du Brésil est le « gaucho » Augusto Meyer (1902-1970). « Gaucho » désigne au Brésil les habitants et la culture de l’État le plus méridional du pays, le Rio Grande do Sul. Cet État et les deux autres États du Sud du Brésil que sont le Paraná et Santa Catarina sont marqués par une importante immigration allemande à partir du dix-neuvième siècle : c’est dans ces États que se concentra la plus grande partie des colons venus d’Allemagne, à l’instar de la famille du poète. (Meyer – « métayer » – est un des noms allemands les plus répandus : dans son roman Siegfried et le Limousin, Jean Giraudoux écrit que « le premier Américain qui fit un prisonnier en 1917 s’appelait Meyer, et son prisonnier aussi ». Mais il s’agit probablement d’une boutade.)

Après avoir commencé sa carrière littéraire au Rio Grande do Sul, Augusto Meyer fut appelé en 1937 à Rio de Janeiro pour diriger l’Institut national du livre (Instituto Nacional do Livro, INL), l’institution en charge de la politique en matière de livres et de bibliothèques. Cela se passait pendant la dictature de Getúlio Vargas. D’autres intellectuels de renom, à l’instar du célèbre auteur de Macunaíma, Mário de Andrade, remplirent des fonctions officielles à cette époque, Augusto Meyer n’est pas un cas exceptionnel. Il dirigea l’INL jusqu’en 1956 et fut élu à l’Académie en 1960.

En tant que critique, il s’est particulièrement illustré par des travaux sur Machado de Assis, la culture gaucho, ainsi que la littérature française.

Sa prose poétique, qui occupe la plus grande partie du présent billet, nous rappelle certaines œuvres, que nous avons traduites, du futurisme italien (ici). Le titre du billet, « Métapataphysique », est celui d’un de ces textes en prose ; c’est un hommage à la pataphysique d’Alfred Jarry.

Pour les présentes traductions, nous nous sommes servi de l’anthologie Melhores poemas consacrée à Augusto Meyer et parue en 2002 chez Global Editora, maison d’édition dont nous saluons à nouveau le travail d’anthologisation des poètes brésiliens.

Portrait d’Augusto Meyer
par Cândido Portinari, 1937

*

Cœur vert
(Coração verde, 1926)

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Poète (Poeta)

Laisse couler cette rosée pure
sur tes épaules douloureuses.

Vois comme la terre est douce :
même dans les branches les plus rudes,
regarde, il y a des caresses amicales.

Tout a plus de cœur, car tu as plus de cœur.

Rosée… Rosée… Il semble
que dans ta vie quelque chose mûrit.

Laisse choir, laisse rouler ton poème
comme un fruit mûr au sol.

*

Ombre verte (Sombra verde)

Sur l’herbe couverte de rosée, odorante…

Douceur des pâquerettes,
épine des petites roses,
cricris subtils dans ce monde immense,
si menu…

Volupté de goûter ces sensations,
de sentir près de moi le cœur de la terre
dans son travail millénaire et silencieux,
comme si j’étais, longtemps, une racine profonde…

Mère verte…

Je me suis couché dans son giron,
où sont poisons et parfums.

Et toute l’odeur de ses feuillages,
toute la sève de ses fruits,
fraîcheur d’eaux claires et de feuilles vertes,
baignent comme un baume mes paupières fermées.

*

Ironie sentimentale (Ironia sentimental)

Le coassement des crapauds quand la nuit est calme,
sans jardins symbolistes, sans fontaines chantantes,
ni roses mystiques dans l’ombre, ni douleur en vers…

Le coassement des crapauds, longtemps,
quand le ciel palpite dans le cadre de la fenêtre,
en un doux mystère, un mystère infini,
et dans chaque étoile est une lèvre, une lèvre pure qui tremble,

et un secret dans la lumière qui palpite, palpite…

*

Giraluz, 1928

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Chanson de la minute puérile (Canção do minuto pueril)

Un nuage passa.
Toute la maison plonge
dans le halo noir de l’ombre,
dans la pénombre de l’autre monde.
La fenêtre illunée du salon…

Il pleut de la cendre.

Et le tapis agonise
dans la pénombre du monde.

Personne ne parle.
Le vase brille sur la table,
de même qu’une partie du miroir.
J’ai peur…

Il pleut l’ombre du monde
sur le nid de l’ombre.

Ô la chanson des vergers !
Donne-moi le soleil !
Donne-moi l’enfance perdue
comme un rayon de soleil !

*

Littérature et poésie
(Literatura e poesia, 1931)

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Métapataphysique (Metapatafísica)

Lucidité du matin quand les idées volent avec des ailes de lumière et ne se posent pas : toute idée qui se pose est morte. Au moment de fermer ses ailes, mon ombre descendra sur moi. Toute idée dont je m’empare est une poignée de cendre.

Et le joli mot s’est fané sur le papier ; que voulait-il dire ?

Quand je m’arrête, j’agonise. Mon destin est de marcher. Joie ! Les chemins ne vont nulle part, ils portent la joie de marcher.

Si je dis je dis, je dis que je ne dis pas je dis, je dis que je dis : je dirais.

Qu’en serait-il de moi si je trouvais le chemin ? Les docteurs subtils traçaient des itinéraires. Mais ils arrivaient toujours sur un nouveau chemin. Alors ils conseillèrent aux gens d’utiliser des œillères comme les bêtes de trait, car les œillères apprennent à ne pas voir les raccourcis. Mais ce n’est pas pour autant qu’on a détruit les raccourcis.

Depuis que mon regard apprit à voir, j’ai perdu le préjugé des routes royales. Elles conduisent au repos mou, à la paix dominicale, et je n’aime pas la paix dominicale.

Toute certitude fait grossir. Et un voyageur ne doit pas grossir.

Je t’apprendrai à ne pas croire ; alors tu comprendras pourquoi la joie existe en ce monde, pourquoi les eaux courent, pourquoi les hommes meurent et les feuilles tombent.

Pense aux vies qui vont naître.

Pense au chant des souffrances à venir.

Où serons-nous tous les deux dans cent ans ?

Les coqs chanteront : vive le soleil !

*

Antonello

Ndt. Antonello était le nom d’un café à Porto Alegre (Rio Grande do Sul) fréquenté par des écrivains et des artistes.

Les dés roulent. Confusion de voix mêlée aux trémolos du ténor dans le tourne-disque. De la cigarette monte le ruban bleu de la pensée.

Les dés roulent embrouillés sur la table. Pour quoi ? Le hasard est un trio des Parques. Des Allemands sanguins à l’âme d’hydromel boivent et reboivent trois cents barils. Glouglou des gorgées blondes dans le gosier. Le gringo dévore une pile de sandwichs, mâchant les tranches roses de salami avec des mandibules d’acier. Pour quoi ? Après la faim vient la faim. La serveuse, sans mystère dit : pas avec moi… La pluie tombe dehors, les doigts de l’eau lavent la vitre et le reflet des lampes. La nicotine et l’odeur des imperméables se mêlent à la chaleur digestive des corps. Mon chapeau fait une triste mine de portemanteau : il me regarde depuis le mur comme un rêve égorgé.

Que de voyages j’ai faits dans ce coin, ici dans ce bar ! Mes compagnons pensent que je suis là et discutent avec mon apparence. Mais je me suis perdu dans les miroirs et ne me suis jamais retrouvé. Je laisse dans le monde des phénomènes, oui, mon corps vide comme un pardessus qui se plie et pend méticuleusement. Je trouve ça très drôle quand quelqu’un demande à ma simple apparence : comment vas-tu ? Car je ne suis là pour personne, je suis toujours ailleurs…

Il y eut des moments où j’étais pleinement un ange, et eux ne voyaient pas la clarté qui m’entourait tout entier, ils traversaient ma lumière comme la terre traverse la queue d’une comète : sans le savoir.

Les dés roulent. La pluie bat contre la fenêtre, imitant l’assonance d’un poème plein de murmures timides, poème que je n’ai pas lu depuis longtemps et ne veux pas relire – car je suis beaucoup plus intéressant.

Ce bar est un monde. Des imbéciles gravitent autour des tables. Comme tout est étrange dans les visages banals ! L’ange Azraël va et vient entre les groupes avec une épée noire et personne ne voit comme est fin le fil qui nous attache à nos amours, à nos affaires, à nos vices de chaque jour. Les hommes souffrent d’une cataracte opportune. Le disque tourne, les dés roulent, les bouches boivent. Seu Nunes coupe des tranches de jambon cru. Ça c’est Paris1. When day is done. Il peste.

Ma pensée ouistiti fait des grimaces :

Eh, ouistiti !
qu’est-ce que tu viens faire ici ?
– Je saute par ci,
je saute par là.

1 En français dans le texte. Titre d’une chanson interprétée par divers artistes français, à l’instar de Maurice Chevalier et Mistinguett.

*

L’autre (O outro)

L’homme opaque marche dans l’ombre. La rue humide reflète le sommeil des lampadaires, et à chaque pas un reflet s’en va sur la chaussée mouillée, un autre reflet arrive, monotonement. Comme les amours qui meurent et se répètent, comme les idées, comme tout. Des maisons fermées de banlieue sont les témoins muets de ce moment, des chats souples dans l’obscurité, aux pattes de velours, la fraîche clairière d’un jardin saturé de pluie printanière ouvre son affectueux giron, l’haleine de la sève dans la nuit. L’homme passe.

Au pied des foyers de lumière, l’ombre de l’homme s’étend, longue, interminable, avec de fantastiques jambes de bois, jusqu’à toucher l’autre côté de la chaussée et grimper au mur. Mais il ne voit pas le délire de sa propre ombre, il voit seulement les autres ombres attardées dans sa mémoire…

Mille et un visages du passé arrivent sur la pointe des pieds et se penchent sur son épaule avec la malice du mystère. Ils apportent un avis de décès, un « salut ! » indéchiffrable. Et ils pèsent tellement lourd que, pour alléger ce fardeau, l’homme soupire, comme un malade qui change de position dans son lit pour déplacer le poids de la fièvre.

Des nuages de poix pesaient si bas que la silhouette se fit bossue. Les pas éveillaient des pas sur la chaussée. La pluie devint plus drue, longue respiration rafraîchissante. Plic-ploc et froissis de l’imperméable. Puis, la clé dans la porte, la montée de l’escalier obscur, en catimini comme un voleur.

L’index sur l’interrupteur fit la lumière. Son paletot enlevé, défaisant son nœud de cravate, il alla jusqu’au miroir.

De l’autre côté, dans le lac encadré, le même Autre, qui était et n’était pas lui…

*

Ne fais pas ça (Não faça isso)

C’était peut-être le poids de ces nuages bas qui écrasait l’air tiède. Ou le poids de la vie ? Il sentait dans sa tête couverte de sueur un tas de plomb. Il avançait sans savoir comment.

Les rues nocturnes titubaient à chaque pas. Torpeur : les fenêtres curieuses, épiant cet homme dans la nuit, devaient avoir l’air d’une pupille ironique et attentive. Elles imitaient son attitude ridicule. Douloureux sentiment d’abandon : il était, à cette minute, le seul homme qui ne… Bêtises ! Tout était comme avant. Il rentrerait chez lui, et, après une veille inquiète, le plongeon dans le sommeil, tout simplement. Ah, c’est vrai, qu’il n’oublie pas de prendre un comprimé…

Qu’était ceci ? La porte de la maison. Clé. Deux tours. Entrer. Il monta dans le noir, palpant le mur. Il devait être humide, ce mur. Une masse veloutée lui frôlant les jambes : le chat de la pension.

Il entra dans sa chambre et alluma. Le miroir était en face de la porte et, en allumant, son image, dans la clarté soudaine, lui parut plus réelle que son propre corps.

Il approcha, regarda. L’autre regardait, pâle, pâle, regardait dans l’infini des pupilles réfléchies. Était-ce lui ? En y pensant, quelle chose étrange que ce dédoublement sans fin, ce dialogue d’un homme avec son ombre. Sur la surface lisse, l’image vivait : grands yeux fixes, la tête pesant sur le visage fin.

Lentement, l’expression s’altéra. Un frémissement ironique parcourut les lèvres, dans le regard passa un rien de folie, dans la main crispée quelque chose brilla…

Le coup de feu partit de l’image dans le miroir. L’ombre avait tué l’homme.

*

Poème (Poema)

La première porte céda finalement sous mes coups : c’était un bar. Des milliers de lumières se réfléchissaient dans des milliers de bouteilles. Au plafond, l’histoire de tous les vices. Enseveli dans des abîmes de coussins, on faisait ses adieux à la vie tandis que des houris triées sur le volet servaient des poisons. De temps en temps une pluie de pétales, et la magie du parfum aidait à la beuverie subtile. Je reconnus des gens qui m’étaient familiers dans la vie réelle, et qui paraissaient des habitués du lieu.

Et je dis : je refuse !

La porte suivante me révéla un jardin merveilleux où le soleil illuminait la corolle unique et pure d’une rose.

– Cette rose, dit le Génie, est ton enfance.

Je m’approchai, aspirai l’âme de la rose, mais une bestiole était cachée dans son sein en chou pommé, et atchoum ! à tes souhaits.

La troisième porte s’ouvrit lugubrement : il faisait noir. Nous entrâmes. L’obscurité remplit mes pupilles vides, j’eus peur. Seule la main d’Arhat me retenait à moi-même. Obscur comme avant le soleil. Enfin, loin dans le fond apparut une lueur bleue. Nous marchâmes, marchâmes, la lueur grandissait, grandissait. – jusqu’à ce que parvînt à mon oreille une étrange, une profonde mélodie… De près, cette vision : l’abat-jour turquoise rendait plus livide la tête ridée où les sourcils traçaient deux accents circonflexes, la main maigre arrachait des cordes le chant suprême.

– C’est le violoncelle du Diable, expliqua le Génie.

Et je dis :

– Arrête, créature, ne m’explique pas…

La dernière porte s’ouvrit sur la Galerie des Miroirs. Plafond, murs, sol, tout était miroir. Mon image était si multipliée que j’en perdis le compte. J’étais moi mais mille moi et derrière ceux-là mille encore. Je fus épouvanté à l’idée d’avoir à supporter la compagnie douteuse de tant de moi, quand un seul, franchement, me suffit… Arhat ouvrit la bouche pour détruire le mystère des images mais fut pris d’une crise de hoquet : hic ! hic ! hic ! et je profitai de la confusion pour me déguiser en garçon distrait et sortir par l’escalier dérobé, à l’arrière – jusqu’à ce que je tombe en moi.

*

Autoportrait (Auto-retrato)

Visage à la lumière avec deux yeux alertes
corps et fantôme, le miroir est ton royaume, roi.
Narcisse sourit à l’ombre des moments,
ombre, qu’est-ce qui me regarde comme ça ? Je ne sais pas.

Ici le poète s’arrête et, comme le peintre qui examine la toile depuis une certaine distance en fermant un œil et en inclinant la tête de côté pour trouver l’angle de vision parfait, voit que l’autoportrait est peut-être très ressemblant mais que ce n’est pas pour autant qu’il connaît mieux le modèle. Où est l’original ? Je ne sais pas. Pourtant, c’est la seule retouche juste, ce saillant je ne sais pas tombant à la fin du dernier vers, comme le haussement d’épaules de quelqu’un reproduisant le geste de l’ignorance.

Cela vaut-il la peine de continuer, alors ? Oui, parce qu’au milieu de ce jeu absurde il se peut que quelque négligence illumine cette figure et que le halo inespéré apparaisse. En creusant, qui sait, l’or brillera peut-être ? Le voyant est perdu dans son aveuglement, parfois oui, parfois non.

Autoportrait, que de fois j’ai recommencé ton ébauche entêtée, comme quelqu’un qui dessine sa propre ombre sur le sable ! Tu me surprends dans la tache d’humidité sur le mur, dans le nuage passager, sur la page vide. Tu étais dans le premier livre que j’ai lu, caché derrière les mots, et tu m’appelais par mon nom du fond du puits inversé, d’une voix caverneuse qui n’était déjà plus ma voix. Parfois, tu paraissais sur la vitre illuminée contre la nuit, mais, quand je regardais de plus près, la forme chaude de cette image s’effaçait dans l’ombre.

Soleil dans les cheveux, tête haute
et la ligne sensible de la bouche…

Seulement le masque, ami, le jeu de la lumière ourdissant l’apparence. Là-bas, au fond, la clarté frémit :

Regard profond dans mon regard – est-ce moi ?
Regard vide, plein d’ombre,
regard de qui s’est regardé trop longtemps et s’est perdu.

Sans fin l’effort du peintre. Ouvrier fidèle penché sur l’incertitude inévitable, peins et retouche, efface et recommence. Les yeux dans les yeux, l’image inhumaine sourit.

Tu vieilliras à la recherche de l’évidence masquée. Les veilles attentives et la nuit puissante. Au fond de la toile, il y a toujours un triangle bleu, la feuille verte et une fleur qui va parler. Tandis que la vie t’appelle, Ève mâchonnant un brin d’herbe, tu continues de creuser le sol du souterrain multiplié en galeries ouvrant de nouvelles galeries. Au loin brille la lueur, mais elle ne supporte pas le regard qui s’approche. Il m’arrive parfois de penser qu’elle se trouve au centre de mes pupilles comme le disque négatif que laisse la fulguration du soleil.

Alors :

Efface ta forme dans le sable,
ferme ces yeux traîtres
et retourne à l’ombre originelle.

*

Encore de la métapataphysique (Mais metapatafísica)

La tête fut créée pour les maux de tête, disait un philosophe constipé. Mais c’est là une opinion personnelle (avec la licence du pléonasme) et je pense quant à moi que la tête a été créée pour ne pas avoir d’opinion, car la vie est si grande et si belle qu’elle accepte et contredit toute opinion. Au même moment, avant que quelqu’un me contredise, je me sens contraint d’ajouter deux qualificatifs : mesquine et laide.

Magali, cela m’a rendu triste de t’entendre dire que tu croyais à ceci et cela : croire veut dire – vouloir que les choses soient comme nous le voulons. Derrière la croyance se trouve l’égoïsme, une idole ventrue adorant son propre nombril. Derrière l’incrédulité se cache toujours un peut-être.

Gratte un peu la foi, tu verras l’estomac. Force le scepticisme, l’oraison paraît. Ainsi, tout est si embrouillé qu’il est difficile de trouver un falsetto dans l’harmonie complexe. La dissonance sert l’assonance. À y regarder de près, comme les contraires se ressemblent ! La connaissance s’acquiert en mettant noir sur blanc.

Tout cela est bien connu, Magali, pourtant les hommes continuent d’éructer des opinions. Et un autre fait plus curieux encore : même les opinions ont leur utilité, elles servent à savoir de quel côté souffle le vent. Dis-moi quel vent souffle et je te dirai qui tu es…

*

Psitt (Psiu)

La clairvoyance voit dans toutes choses une correspondance profonde.

Mon univers : formes, couleurs, vue. Dans toute vue, aussi simple soit-elle, il existe un principe de vision. Voir c’est intégrer la forme pour percevoir l’essence. Un paysage avec sa diversité reflétée dans la rétine cherche en nous l’unité. Arbre, colline, maison, nuage, ciel. De temps en temps un oiseau passe, signe rapide qu’il convient de déchiffrer. Mais tout cela est seulement la matière que j’emploie pour construire le monde.

Mon univers ! Mes yeux se réveillaient matinaux et lavés par la rosée de la vie. Lyncée ouvre les fenêtres de la tour et le matin entre dans ses pupilles affamées de lumière. Je devais prononcer ton nom dans mon cœur clair comme un lac où l’évidence bleue de la lumière contemple le ciel. Je devais prier ton nom sans penser qu’il y a d’autres paroles, anciennes ou nouvelles, dans ma dévotion. Car je ne suis pas un poète, je suis l’homme. Je viens de la chair et retourne à la terre.

Matin, quand pourrai-je enfin disparaître dans le royaume de ton silence, me dissoudre dans ton harmonie comme ce nuage qui vient de passer et dont personne ne sait où il est ? Silencieuse est la beauté, et nous parlons tant… Il y a un moment où toute parole semble mensongère : c’est quand la beauté de la vie s’entremontre, minute fuyant la vue.

C’est pourquoi je préfère rester dans le paysage comme un lac passif. Aucune pierre ne rayera d’ondulations mon miroir : je suis une pupille innocente et profonde. Je reflète la pureté naturelle des choses sans le moindre tremblement. Je suis la rose au soleil et l’humble jardin au pied du mur. Je suis la trame argentée de la toile d’araignée humide de rosée.

Ma flûte s’appelle silence. Et j’entends dans le mensonge de la bouche le ban du psitt.

*

Feuilles arrachées
(Folhas arrancadas, 1940-1944)

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Place du Paradis (Praça do Paraíso)

Cela s’est passé place du Paradis, un jour.

Le rire était dans l’air, hirondelle. Entre les plates-bandes vertes, des vagabonds tétaient la béatitude du septième sommeil, à l’ombre maternelle des gendarmes. Il y avait une charrette à bras pour le divertissement des prophètes repentis. Et une énorme affiche interdisait de sortir.

La table était mise, le vin servi. Les fenêtres de l’hôpital, épiant entre les arbres, reflétaient le soleil des autres soirées, toutes les mêmes, et un cri très aigu monta au ciel comme un cerf-volant depuis la colline.

Les illusions du bon temps se regardaient sur la rive du lac, sans troubler le calme miroir du sang de leurs blessures. On quittait son nom à l’entrée et les pieds ne laissaient aucune trace dans le sable.

C’est là que j’enterrai le secret des heures qui reviennent, pour un pauvre de cette place, avec la couleur, le son, le goût, le mystère et la torture de l’évocation.

*

Le message perdu (A mensagem perdida)

Une page fut arrachée au livre du temps, seulement elle était irremplaçable, capitale ! En vain cherchai-je à quatre pattes, comme un bibliophile, grognant et flairant sous les meubles. Ô tranches implacables des livres !

Une mite en rêve me visita ; du haut du tome épais elle vomit la page dévorée, du ton cynique d’un speaker de radio. Mon ouïe fonctionnait comme un disque et chaque mot était une fulgurance indélébile, une vérité capitale ! J’applaudissais à tout rompre, avec la peur de fondre en larmes. La page perdue et à jamais retrouvée, le message télégraphique de l’Éternel à soi-même, était simple comme un sujet de journal. Ô sublime reportage, pensais-je, quand je retournerai dans ma peau, je raconterai tout dans les moindres détails.

Mais retour vers la vallée du lit – le bombardier larguait une à une les grandes roses effeuillées – le fil de l’évidence se rompit et les mots roulèrent au sol comme des perles de collier…

Depuis lors, j’ai compulsé les gros tomes vermoulus, parcourant leurs index avec une patience de maniaque. Qui sait… entre deux pages, sur le papier sale et rongé, un jour brillera peut-être le mot que j’attends depuis tant d’années, depuis mes livres cartonnés, à l’école.

*

Cauchemar du pédant (Pesadelo do pedante)

L’ironie des livres… Épars sur la table ou rangés dans la bibliothèque, ils se créaient des yeux sur le dos pour épier mon visage de chasseur sans chasse. Chasseurs, sachez chasser2. Ils me regardaient, et je voyais à travers les couvertures l’expression particulière de l’auteur, une clarté, une flamme qui était à l’intérieur, des feux de toutes couleurs, palpitant. Ces feux étaient les âmes reliées. Je possédais dans mon cabinet, sans le savoir, un dépôt d’explosifs. Je pris inconsciemment l’attitude de l’individu dangereux qui stocke des pétards avant de faire son lit sur eux et de fumer sa pipe.

Ce fut une soudaine illumination de nouvelles galeries intérieures, minées, avec la mèche attendant le briquet.

Mais les livres, pendant ce soliloque, changeaient leurs pages en ailes et volaient jusqu’au plafond, retombant sur moi. De façon que, si je n’étais pas mort en me réveillant, c’est seulement grâce à la belle indifférence des fées. Écrasé par la dure montagne en prose et en vers, je me souvins de moi-même, constatai brutalement mon existence et pris la résolution d’agir.

À coups de poing et de pied, j’ouvris une brèche dans les gravats littéraires. Les auteurs consacrés roulaient le long de mes flancs indépendants, roulaient comme des torrents de chaux écaillée et tombaient en poussière sur le sol. Toute la science de l’homme fut réduite en miettes de biscuit, parce que j’avais découvert cette chose si simple : que j’étais moi, c’est-à-dire que j’étais un monde particulier avec mes cataclysmes, mon centre de gravité, les marées de mon caprice cosmique. La vie que les livres prétendaient posséder dépendait de moi, ils étaient ma création de chaque instant car ils vivaient du sang bu dans mes veines ouvertes.

Soudain je sentis ma pensée se consumer dans sa dernière goutte… Et la terre des livres se conjoignit pour ensevelir mes restes vides. Avec bonté, mes amis d’enfance me faisaient signe du haut du remblai avec des rubriques nécrologiques consolatrices, en gras et majuscules. Que la terre lui soit douce, dit une voix.

J’eus encore le temps de demander ma crémation, par un restant de voix. Mais des trompettes claironnaient. Et de moi s’exhalait à présent un grand soupir de soulagement : sur les lignes claires des stores, rayées d’une amoureuse clarté, j’épelai l’indéchiffrable…

2 En français dans le texte. Du fourchelangue bien connu.

Lumière méditerranéenne : La poésie du Brésilien Raul de Leoni

Pour qu’un poète brésilien nomme l’unique recueil publié de son vivant Lumière méditerranéenne (Luz mediterrânea, 1922), il faut qu’il ait été bien loin des tendances qui commençaient à se faire jour à l’époque dans la littérature du Brésil et des autres anciennes colonies d’Amérique latine, tendances qui entendaient « nationaliser » la littérature produite localement. Raul de Leoni (1895-1926), mort à trente et un ans, est l’auteur de ce seul recueil « méditerranéen », publié en 1922 et qui connut huit éditions entre sa parution et la mort du poète, témoignage de son succès.

Raul de Leoni fit à la veille de la Première Guerre mondiale un long voyage en Europe, où les impressions d’Italie furent particulièrement fortes.

Sa poésie, que d’aucuns veulent décrire comme de transition, pour la raison, semble-t-il, qu’elle reçut les faveurs jusques et y compris de la critique acquise aux notions d’avant-garde, peut être comparée à celle de Paul Valéry en France au même moment (avec La jeune Parque de 1917, l’Album de vers anciens en 1920, Charmes en 1922…) : les deux renouent avec l’inspiration de l’Antiquité dans un esprit moderniste. Cette approche qui fit de Valéry le poète le plus en vue en France me paraît, je dois le dire, moins intéressante chez ce dernier que chez le poète brésilien. La poésie de Valéry tend en effet vers l’abstrait, voire l’abscons ; ses vers intellectuels et soporifiques paraissent témoigner d’une époque où, en France, la poésie devenait pâture de professeurs, avec, devant quelque texte littéraire que ce soit, cette principale préoccupation : « Comment ceci se laisse-t-il commenter par l’exégèse scientifique ? » (« La matière poétique qui est langage etc. »)

Les textes qui suivent, traduits pour la première fois en français ici, sont tirés de l’anthologie Melhores poemas de Raul de Leoni, publiée en 2002 par Global Editora. Le premier poème, Ode à un poète mort, parut en plaquette en 1919 avant d’être inséré dans les éditions ultérieures du recueil Lumière méditerranéenne. Les deux derniers poèmes, Décadence et Eugenia, sont posthumes.

Raul de Leoni (à gauche) Source : Academia Brasileira de Poesia – Casa de Raul de Leoni

*

Ode à un poète mort (Ode a um poeta morto)

À la mémoire d’Olavo Bilac

Ndt. Olavo Bilac (1865-1918) est un des grands poètes parnassiens du Brésil. L’ode est un portrait du personnage du Poète à travers les âges.

Semeur d’harmonie et de beauté
qui reposes en glorieuse sépulture,
ton âme fut un chant varié
plein de l’éternelle musique des choses :
une voix supérieure de la Nature,
une idée sonore de l’Univers !

Où tu passais, le long des routes,
des trames d’images rutilantes
tissaient en filigrane, comme le regard des fées,
dans les plus belles et nobles perspectives
le panorama des idéaux de cette Terre
et le paysage onduleux de l’âme humaine.

Toute l’émotion qui vit dans les choses parle
avec ses différents accents, reflets et couleurs
par ta voix irisée d’opale
faite de rayons et fines tessitures :
depuis la vie subtile du papillon
jusqu’à l’âme légère de l’eau et des fleurs,
l’exaltation du soleil et le rêve des créatures :
toute la diffuse sensualité de notre planète.

Dans ton art frémit le sang de Dionysos
mélangé aux vertus apolliniennes ;
et de son sein voluptueux pleuvent
d’albes âmes païennes, des frises ardentes,
bas-reliefs, camées, sanguines,
dans une palpitation de jeune chair.

Dénudant un destin splendide,
le toucher de ta main possède
la subtilité platonicienne et la douceur
d’un Florentin de la Renaissance
tourmenté d’élans romantiques
travaillant l’émail du Piémont,
dans son burin lascif et fin
le rêve capiteux d’Anacréon
et le lyrisme sensuel du Cantique des cantiques.

Tu viens de loin pour aller loin. Ton âme
s’incarna dans d’autres entités,
peuples, temps et pays,
et poursuit éblouissante,
plastique, mobile, irisée et nue,
sa longue pérégrination à travers les âges,
laissant ses fruits et ses racines après elle.

Tu fus l’Homme de toujours, dans un prestige
de poète sensualiste traversant les siècles,
retrouvant partout tes propres vestiges :
un jour, dans l’Inde védique, rêvant
au seuil des éternels printemps
– les mains pleines de roses et d’améthystes –,
tu fais des offrandes lyriques et des vœux
aux puissants génies avatars
et composes tes poèmes animistes
sur la feuille du lotus et du nymphéa,
sur la somnambule fleur du nénuphar…
Et tes vers dans lesquels un vaste rêve est embrassé,
en chantant descendent le Gange.

Puis, pasteur dans l’Argolide ou l’Épire,
vivant en paix parmi les troupeaux,
au clair de lune, sur les montagnes, une à une
tu vas comptant les étoiles dans le ciel,
et la sonate subtile de ta flûte
a la saveur du miel d’abeille
et la mélodie simple et sereine
de l’âme errante et docile des brebis.

Plus tard, en Thessalie, entre forêts et rivières,
compagnon des satyres vagabonds,
tu modules ton chant étourdissant
et vas chercher le son de tes rimes
dans l’intermezzo des sources, au levant,
dans la chanson de l’eau fraîche,
l’orchestre nostalgique des vents,
les cavalcades des centaures sauvages,
les rires faunesques,
la pourpre rayonnante des vendanges.

Dès que le soleil dore la feuille de vigne
et que tu entends le bruit des premiers pipeaux,
tu sors guetter, des heures durant,
sur le sable argenté des rives
les oréades turbulentes et imprudentes
aux bras entrelacés,
ourdissant la toile d’or des aurores
dans la fantasmagorie de leurs danses.

Après tant d’existences, tu réapparais
avec le même cœur immense et sonore
dans les cours bibliques et chantes
sur la longue harpe rituelle, parmi les spirales de l’encens,
les triomphes des rois et les moissons bénies,
les légendes du Jourdain et le regard des Moabites.

Tu retournes en Grèce, où tu appartiens
au peuple, es le poète de la ville.
Tu fais honneur à la vieille race des rhapsodes ;
ta voix a la sublimité
du parfum des parcs athéniens :
et c’est une expression de la patrie et l’évangile de tous.
Tu portes des myrtes et des pampres au front,
entonnes des hymnes à Phébus
et danses avec Anacréon
dans l’arabesque de la ronde des éphèbes.

Ensuite, à Mytilène, tu es le seul homme
dans cette île extravagante de femmes.
Les épithalames que tu profères,
parmi des bruits de crotales et de coupes
s’élèvent et se consument dans l’air ;
ils éveillent de nouveaux désirs
et tu parviens à posséder pour tes caresses
Sappho elle-même, une nuit – avant de partir.

Tu te rends à Rome, au sommet de l’Empire,
où te favorise la prédilection des Césars.
On te donne à Tibur des domaines et des villas ;
tu fréquentes à Capri la cour de Tibère ;
tu bâtis ton palais sur l’Aventin ;
des eunuques éthiopiques gardent ta porte
et tes litières d’étoffe damasquine ;
tu es l’âme délirante des tricliniums,
exhortes aux jeux du cirque,
chantes aux bains bleus des courtisanes impériales,
es l’intime des chambres nuptiales patriciennes
où tes vers sacrés et profanes
sont gardés dans les urnes légendaires
sur de précieux papyrus africains.

Plus tard, à l’époque alexandrine,
tu conquiers à nouveau la terre hellénique
et, doux poète ironique,
dans le ton élégant et frais des bucoliques,
tu chantes les chants appris de Théocrite.

Je te revois alors
à Cordoue comme à Bagdad, presque en secret,
dans ton destin idéal de citharède :
chanteur du califat, parmi les trésors
de l’Islam et les mystères de l’Orient.
Tu dors au harem royal et combats dans les guerres,
continuant d’être, au milieu des Maures,
le même qu’en d’autres temps sur d’autres terres.

Dans la Germanie féodale tu trouves au loin
un groupe d’harmonies communiant
avec ton cœur de poète hellène.
À ton oreille, en écho murmure
la légende païenne des Niebelungen.
Tu es tout l’amour des châtelaines du Rhin
et ta voix de minnesinger résonne
tantôt véhémente et profonde, tantôt en suaves trémolos :
avec Tannhäuser elle visite le Venusberg
et chante dans les châteaux des margraves.

Plus avant,
tu renais dans la Florence bleue de la Signoria1.
Florence exhale dans le chant de ses cloches
son âme de Vénus et de Marie.
C’est un rêve d’amour dans les Apennins.
La cité des fleurs et des poètes,
des passions élégantes et discrètes,
des fontaines, des jardins et des duchesses,
des chefs-d’œuvre et des raffinements.
C’est tout un peuple aimable qui s’anime
pour aimer et sourire, de l’aube au crépuscule.
Elle fait de la Vie un chef-d’œuvre
de sensibilité et de bon goût…

Il y a des guirlandes votives
d’acanthes et de lauriers dans les rues !
Le grand Pan est revenu ! Les formes vivantes
de la Grèce réapparaissent, brillantes et nues !
Dans les maisons seigneuriales et les villas bourgeoises
égayées par les fêtes, tout le monde
apprend la langue homérique,
s’entretient d’Érasme et de Boccace,
d’humanistes et de lettrés,
et des derniers marbres retrouvés
sous la catholique poussière de Rome.
Sur les belvédères de l’Arno les grandes dames se promènent,
Esmeralda, Lucrèce, Simonetta,
parmi les roses, les sourires et les épigrammes…
Botticelli contemple le ciel couleur de violette ;
on lit Platon dans les églises ; et je te vois,
serein et beau,
dans un cortège devant le Ponte Vecchio
récitant des sonnets dorés à des princes,
Laurent de Médicis écoutant !

Tu composes aussi de ton génie audacieux,
dans l’antique forme cristallisée,
certains vers du dix-huitième siècle,
quand Watteau peignait au cœur du printemps
l’Embarquement pour Cythère
et Jean-Jacques écrivait la Nouvelle Héloïse.

Poète cosmopolite, âme moderne,
avec Leconte2 et Banville du Paris des années soixante-dix
tu cherches tes motifs d’art dans les voyages,
passes l’hiver à Nice, le printemps à Lucerne,
et ton ombre périodique paraît
dans les salons de Mathilde Bonaparte.

…..

Dans l’amplitude de ton embrassement
– hors du temps et de l’espace
dans l’humanité et dans le monde –
je te vois partout présent
où un homme éprouve
que la vie est un sentiment bel et profond !
Les âmes comme la tienne, à qui les considère,
transmettent l’émotion de la vie souveraine.

En tous lieux on peut les comprendre
car, sans fin, sans patrie et sans limite,
elles possèdent dans le concept éternel de l’âme humaine
l’universalité des étoiles.
Si l’humanité était faite d’elles,
dans le doute auquel elle n’appartient pas
et dans lequel elle se rétrécit,
peut-être ne serait-elle pas plus heureuse, qui sait,
mais elle serait plus belle et plus parfaite…

Tu as dignifié l’Espèce, dans la noblesse
des grandes sensations d’harmonie et de beauté ;
tu as dit la gloire de vivre, et désormais
ton écho, en chantant dans les siècles à venir,
dira aux hommes que le destin le meilleur,
le sens de la Vie et son arcane,
est l’immense aspiration d’être divin
dans le suprême plaisir d’être humain !

1 la Signoria : Piazza della Signoria, à Florence.

2 Leconte : Leconte de Lisle. (On trouve « Lecomte » dans le texte, une coquille.)

*

Portique (Pόrtico)

Âme d’origine attique, païenne,
né sous le ciel bleu
qui azura les divines épopées,
je suis frère d’Épicure et de Renan,
je connais le plaisir subtil de la pensée
et la sereine élégance des idées…

Il y a dans mon être des crépuscules et des aurores,
tous les florilèges du génie aryen,
et mon ombre aimable et douce
passe dans l’écoulement universel des heures
en cueillant les fleurs de la destinée humaine
dans les athéniens jardins de l’Ironie…

Ma pensée libre, qui s’unit
aux idéologies claires et spontanées,
c’est une suave cité grecque
dont le souvenir
est splendide vision dans l’histoire
des civilisations méditerranéennes.

Cité de l’Ironie et de la Beauté,
elle repose dans le pli bleu d’un golfe pensif
entre des ceintures de plages cristallines,
coupant des enluminures de collines
avec la grâce ornementale d’un chromo vivant :
d’antiques eaux la baignent, délirantes,
bleues, kaléidoscopiques et délectables,
où se reflète en lointaines réfractions
la forme panoramique d’Athènes…

Entre les dieux et Socrate elle apparaît
et contient dans l’amplitude de son génie
toute la grandeur grecque dont je descends ;
de l’Hellade des héros à la fin de Rome,
des cités illustres d’Étrurie
au mystère des îles de l’Hellespont…

Cité des vertus indulgentes,
fille de la Nature et de la Raison
– déjà corrompue par la luxure orientale –,
elle sourit au Bien, ne croit pas au Mal,
se fie à la vérité de l’illusion
et vit dans la volupté et le savoir,
jouant avec les idées comme avec les formes…

Par le passé elle pensait beaucoup,
tenta de pénétrer le monde des essences ;
elle souffrit tant de cet effort inutile
qu’à la fin elle perdit foi
en la pensée ; si elle pense encore,
c’est dans une indifférente sérénité
et elle trouve peut-être son agrément
dans la joie des belles apparences bien plus
que dans la contemplation des idées éternelles.

Aimable ville où la vie passe
en défaisant un collier de réticences :
elle a l’âme ironique des décadences
et les cristallisations d’une fin de race…

Elle conserve dans la mémoire des sens
l’expression de ses origines séculaires,
et parmi ses habitants des milliers sont
les descendants des dieux oubliés ;
et tous les autres ont encore bien vivant
dans la noble géométrie de leur crâne
le plus pur profil dolicho-blond…

Les dieux de la cité sont morts…
Mais les aimant toujours, avec joie
elle les garde dans le désir et le souvenir ;
et ce fut vers elle (son destin est grand !)
que Julien l’Apostat en expirant
dirigea son dernier espoir,
par la bouche d’Ammien Marcellin…

Cité d’harmonies délicieuses
où souriant à la ronde des destinées
les hommes sont humains et divins
et les femmes fraîches comme les roses…
Des jardins aux perspectives enchantées
– bustes de faunes aux carrefours –
ouvrent à l’or du soleil leurs éventails de longues
promenades arborées : éphèbes, poètes, sages
s’y croisent, conversant avec délectation
de la plus bienveillante des philosophies.
Avec aux lèvres les coupes lesbiques,
et des émotions dionysiaques dans les yeux…

Comme sont lumineux ses jardins
aux joyeuses colorations musicales !
Sur la rive fleurie des étangs parés
de roses et d’aloès, d’anémones et de myrtes,
boivent des colombes blanches et chastes ;
et, limpides et scintillantes,
irisées, joviales et transparentes,
les eaux aromatiques, souriantes,
tombent de la bouche austère des tritons,
glougloutant de furtives ritournelles…

Dans la moulure de feu des aurores
aux plages d’opale et d’or, antiques,
sur la mollesse du sable, en farandoles
dansent leurs rondes saines et sonores
adolescents et jeunes filles,
copiant la frise des Panathénées…

Au bord de la mer, suivant la courbe onduleuse
du vieux quai long, éblouissant,
quand l’horizon et le ciel entre chien et loup
montent dans la porcelaine des crépuscules,
des silhouettes furtives
de belles courtisanes d’Agrigente et de Chypre,
comme en rêve regardent recueillies
le retour des trirèmes et des vaisseaux
qui leur apportent l’esprit de l’Orient
en pierreries, en légendes, en parfums…

Alors ondoient dans l’air diaphane et fluide
des suavités d’idylles, des accords
de flûte, de cornemuse et d’ocarina
qui viennent de loin, de l’âme blanche des bergers,
apportées par les vents d’outre-mont
et spiritualisés en sourdines…

Terre qui entendit Platon dans les temps anciens…
Son peuple spirituel, lyrique et généreux
qui sourit au monde et à ses secrets
n’entend plus l’oracle d’Éleusis
mais aime encore, presque avec ingénuité,
la glorieuse nostalgie de ses dieux
dans les chants ancestraux des citharèdes
et les épithalames de l’Orient…

Ses fils aiment toutes les idées,
dans l’œuvre des sages et les épopées,
dans les formes claires et celles obscures,
cherchant dans les choses le moyen de les comprendre
– fugues de sentiment et de subtilité –
et les comprennent dans la nature elle-même,
entendant Homère dans la rumeur des ondes,
lisant Platon dans l’éclat des étoiles…

Ses poètes, hommes forts et sereins,
produisent un art royal, subtil et fin,
la douceur des ultimes Hellènes
stylisée dans l’éloquence latine…

Et les vieillards de la cité, gracieux ponants
de radieux rhéteurs et sophistes,
passent en regardant les choses et les créatures
avec de pieux sourires indulgents
où leurs longs renoncements optimistes
s’ouvrent, au milieu de l’ironie,
à tous les rêves de l’Univers…

Se revoyant dans une époque engloutie,
ma pensée, toujours très humaine,
est une cité grecque décadente
du temps de Lucien
qui, glorieuse et sereine,
souriant de la parole nazaréenne,
a disparu lentement
dans le plus aimable crépuscule des choses…

*

Florence (Florença)

Matin d’automne…
À travers la gaze humide du brouillard,
ton panorama, tremblant, hésitant,
furtivement se dessine
dans une blanche délicatesse de dentelle…

Du balcon fleuri de San Miniato,
comme dans un cosmorama imaginaire,
je vois se révéler peu à peu ton paysage
en sérénissime appareil…

Avec des tons changeants de nacre,
aux reflets d’un arc-en-ciel fugace,
dans l’air transparent et le ciel doux
s’ouvre en lumière le coquillage coloré
de la vallée de l’Arno…

Au loin, où le brouillard bleu se dilue entre les lignes
aimables des collines
en capricieuses courbes serpentines
d’oliviers en fleur, d’ormaies et de vignes,
de pins royaux et d’amandiers paisibles,
Fiesole, bucolique et galante,
montre dans une rafraîchissante expression de couleurs
l’émail seigneurial de ses villas
et le chromo pastoral de ses domaines
dans les bois du Décaméron…
Des coupoles de mosaïque se dressent, profils durs
d’arrogants palais gibelins,
des silhouettes de basiliques votives,
des tours mortes et de suaves perspectives,
ainsi que le long méandre de tes murs
coupant le cadre bleu des Apennins…

Tes cloches chantent en lent prélude
l’élégie des heures immortelles ;
c’est la chanson de ton propre sentiment
dans la voix somnambule des cathédrales…

C’est alors que je franchis tes portes
et, entendant tes ruines pensives,
je me sens de corps et d’esprit à Florence :
la plus humaine des villes vivantes,
la plus divine des villes mortes…

Florence, ô mon refuge spirituel !
subtile vignette de ma pensée !
C’est avec la même affection humaine que je t’ai aimée
depuis que tu fus la commune guelfe
idéaliste, rebelle et sanguinaire,
jusqu’au jour
où ton âme, fleur liturgique et sombre
de l’esprit chrétien,
fuyant du « Jardin des Écritures »,
allant chercher la lumière d’autres hauteurs,
s’assit au « Banquet de Platon » !

Noble, aimable Florence !
douce fille du Christ et d’Épicure !
fleur de Volupté et de Connaissance !
dans ton âme de Vénus et de Marie
se trouve une étrange harmonie ambiguë, indescriptible :
la chaste mélancolie des lys
et la grâce aphrodisienne des roses ;
la mansuétude ingénue de Fra Angelico !
et la joie piquante du Boccace !

Je t’aime ainsi, indéfinie et variée !
chaste et lascive – gothique et païenne,
harmonie entre l’Acropole et le Calvaire.
Ô Patrie sérénissime
des formes pures, des idées claires ;
des églises, des fontaines, des jardins ;
des mosaïques, des dentelles, des brocarts ;
des coloristes limpides et délectables ;
des âmes versicolores et de la grâce perverse ;
du discret esthétisme des raffinements ;
des vices rares, des perversions élégantes ;
des poisons subtils et des poignards lascifs ;
délicieuse dans le crime et la vertu,
où l’existence était une belle attitude
de sensibilité et de bon goût,
et qui passas dans l’histoire en farandole
méditative et brillante
de fête galante3 !…

…..

Je t’apporte ma gratitude latine
car c’est dans ton sein qu’eut lieu
la résurrection de la Vie de lumière :
Ô Florence ! Florence !
la plus humaine des villes vivantes,
la plus divine des villes mortes…

3 fête galante : En français dans le texte.

*

Machiavélien (Maquiavélico)

À de certaines heures mon âme songe
à des temps altiers qui n’existent plus,
incarnée en prince humaniste
sous le Lys rouge4 de Florence.

Je la vois alors, dans cette présence historique,
harmonieuse et subtile, égoïste et sensuelle,
fille de l’idéalisme épicurien,
formée par la morale de la Renaissance.

Je la vois telle, aimable fleur de l’Hellénisme,
virtuose – restaurant les vieilles cartes
du génie antique, entre exégète et artiste.

En même temps, par dilettantisme,
trempant dans l’intrigue des papes
avec l’élégante perfidie d’un sophiste…

4 Lys rouge : Blason de la ville de Florence. Voyez le roman d’Anatole France Le Lys rouge (1894).

*

Histoire ancienne (Histόria antiga)

Dans mon grand optimisme ingénu,
je n’ai jamais su pourquoi… un jour
elle me regarda d’un air indifférent.
Je lui en demandai la raison… Elle ne savait pas…

De ce moment notre intimité sans réserve
passa d’un coup
aux salutations de pure courtoisie,
et la vie suivit son chemin…

Nous avons cessé de nous parler… elle va distante…
Mais quand je la revois, toujours un vague moment
son regard muet croise le mien,

et j’éprouve, sans pourtant la comprendre,
qu’elle tente de me dire quelque chose,
mais qu’il est trop tard pour le dire…

*

Platonicien… (Platônico…)

Les idées sont des êtres supérieurs
– âmes cachées de sensitives –
pleines d’intimités fuyantes,
de scrupules, délicatesses, pudeurs.

Où que tu ailles, où que tu sois,
fais attention à ces fleurs pensives
qui ont pollen, parfum, organes et couleurs,
et souffrent plus que toute autre chose vivante.

Cueille-les dans la solitude… ce sont des chefs-d’œuvre
venus d’autres temps et d’autres climats
pour les jardins de ton âme dans lesquels je pénètre.

Pour tisser avec elles, sur le versant,
la couronne votive de ton Rêve
et la légende impériale de ta Vie.

*

Imagination (Imaginação)

Schéhérazade de l’esprit, qui brodes
sur un fil idéal de vraisemblances
le Symbole et l’Illusion, les seuls biens
que nous ont laissés les dieux en héritage !

Transformant nos tentes en Alhambras,
par ta voix notre regard atteint
les Mille et Une Nuits de l’Espérance
et la sphère bleue des rêves et des légendes !

Quand le réveil de la Réalité
nous blesse, c’est toi qui de nouveau nous persuades,
avec tes consolations qui ne trompent pas toujours.

Car dans ta splendide éloquence
tu es le sixième sens de l’Existence
et la mémoire divine de l’âme humaine !

*

Sincérité (Sinceridade)

Homme qui penses et dis ce que tu penses,
si tu veux que parmi les hommes et les choses
tes idées vivent en ce monde,
crois d’abord en elles, souffres-en,
fais en sorte qu’elles vivent dans ton âme,
dans la sincérité la plus intime de ton être !

Il y a des idées que nous cultivons dans la vie
pour l’inutile volupté de penser,
pour leur simple beauté, leur grâce
florale, pour le plaisir qu’elles nous donnent…
Pour cet état d’illusion chinoise5
dans lequel elles endorment notre conscience :
éphémères aquarelles de l’esprit,
adorables paysages de l’imagination,
belles idées qui ne créent rien !
Elles passent, rayonnantes, colorées,
dans la fluctuation superficielle de la pensée ;
oui, ce sont des plantes aquatiques, des nénuphars
d’or équatorial, des nymphéas enchantés
par l’argent des clairs de lune sédatifs,
légères végétations aux teintes lumineuses,
rêves des eaux tremblantes qui passent
– racines flottant sur le miroir des rivières –,
avec des musiques de couleurs dans les plumes,
des vanités féminines dans les palmes,
mais sans un grain de vie ni le moindre fruit
dans cette éblouissante stérilité…

Les idées qui créent, les idées
vivantes qui bâtissent des religions et des empires,
qui font les génies et les héros et les martyrs et les saints ;
les idées organiques, éternelles
qui donnent leur nom aux siècles, leur destinée
aux races, la gloire aux hommes, force à la Vie,
qui nourrissent l’âme et guident les peuples,
fécondent les générations, engendrent les dieux
et sèment les civilisations,
ces idées devront venir de notre source humaine,
jetant des racines profondes
dans l’esprit généreux où elles naissent :
elles devront être humaines, ce qui veut dire
être notre énergie et notre foi,
être des semences cachées, être des douleurs,
des sentiments, des passions, presque des instincts,
être la voix des abîmes transcendants
de la conscience profonde… être nous-mêmes…
Car les arbres les plus féconds sont ceux
qui vont au plus profond dans les entrailles du sol
et font le plus souffrir le cœur de la terre.

5 illusion chinoise : Allusion à l’opium (compte tenu du vers suivant, où il est question d’un endormissement de la conscience).

*

Décadence (Decadência)

C’est l’habitude de vivre, au fond,
qui fait que nous continuons de vivre.
Aucune autre intention que, simplement,
la tendance mélancolique de l’être…

On continue de vivre… c’est le vice de vivre…
Et si ce vice donne quelque plaisir aux gens,
comme tout plaisir vicieux il est triste et douloureux,
car le vice est la douleur du plaisir…

On continue de vivre… et l’on vit trop,
et vient un jour où ce que l’on est
n’est plus que la nostalgie de ce que l’on fut…

On continue de vivre… et souvent on ne sent même pas
qu’on est une ombre, qu’on n’est déjà plus rien
que le survivant de soi !…

*

Eugenia

Nous sommes nés l’un pour l’autre, de cette argile
dont sont faites les créatures rares ;
tu as dans tes chairs limpides des légendes païennes
et moi, l’âme des faunes dans ma pupille…

Tu es comparable aux beautés héroïques,
en moi la flamme olympienne flamboie.
En nous crient toutes les nobles tares
de la Grèce splendide et tranquille…

La gloire qui nous guide est telle,
dans notre amour d’élite, profond,
que (j’entends au loin l’oracle d’Éleusis)

si j’étais tien un jour et mienne toi,
notre amour concevrait un monde
et de ton ventre naîtraient des dieux…