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Poésie futuriste italienne : Traductions 2
Pour faire suite à notre première série de traductions de poésie futuriste italienne (ici), voici quelques autres poèmes, tirés cette fois d’une anthologie intitulée I poeti del futurismo (Les poètes du futurisme, 1978), présentée et commentée par Glauco Viazzi.
Plusieurs des poètes qui suivent ont déjà été traduits sur ce blog, que ce soit dans le billet consacré à Corrado Govoni (ici) ou dans la précédente anthologie de poésie futuriste italienne. Luciano Folgore, Libero Altomare et Francesco Cangiullo sont nouveaux.
La présente série comporte des poèmes de :
–Paolo Buzzi : Le chant de Mannheim ; Lune de télescope
–Enrico Cavacchioli: Le peigne d’or ; Coups de pistolet dans les nuages ; Hymne à la cruauté
–Aldo Palazzeschi: Le miroir
–Corrado Govoni : Paris cauchemar
–Luciano Folgore: Au Charbon
–Libero Altomare : Dentelles d’ombre ; Les maisons parlent…
–Francesco Cangiullo: Vis-à-vis ; Narcose de haschich ; La fête des lumières colorées (boulevard des Italiens).
*

*
Le chant de Mannheim (Il canto di Mannheim) de Paolo Buzzi
Il me bat un cœur plus vaste.
Le clair de lune se noie
dans les flaques du Neckar.
L’air du Palatinat
sent le soufre et le charbon.
Sur les lucioles brillent, par milliers de milliers,
les réverbères électriques.
Le soir tout entier est en mouvement comme un jour.
Le travail dure frénétiquement acharné
comme s’il s’agissait d’une course de planètes.
Ici l’on se donne de la peine à créer pour le Monde.
Qui dort, à cette heure, sinon les morts ?
Ô mon cerveau,
allume-toi aux réverbérations de la fournaise
pourpre et or !
Ô veines, palpitez au frisson des secousses
des métiers à tisser qui semblent ourdir
un habit pour l’énorme nudité du Monde affamé !
Ô rêves de mon sommeil bientôt fourbu,
tracez-vous un amphithéâtre
de gladiateurs nus aux yeux de braise
ayant pour gestes les lignes brisées des éclairs
et des mugissements, crépitements et grondements pour cris d’amour !
Salut, ô Machine,
ô fer poli et denté
des fourreaux
qui imites l’effort des muscles,
rapide, luisant, ininterrompu,
et qui tourbillonnes sur des roues de néant,
et qui quand tu accroches un corps humain
l’écrases comme un insecte,
et qui fais vivre les torrents humains
comme une Providence de fourmilière !
Raffinez les sucres
pour tous les gosiers lèchefrites
de ces humaines et misérables mouches !
Manufacturez les tabacs
pour les nuages bleus
de ces cerveaux esthétiques de lupanar !
Et pour ces tabatières de Prélats
à l’or de mauvais aloi
qui plaisent tant aussi
aux petits nez des Précieuses Ridicules mondiales !
Et fabriquez les machines à fabriquer les machines,
l’héroïne unique toujours plus future
dans les drames de la vie et de la scène !
Ô musiques du chant et de l’orchestre de l’avenir !
Laissez-moi tendre l’oreille
au frisson qui assassine les âmes et les sphères !
Prenez toutes mes fibres
abreuvées de lait électrique
et faites-en des milliers d’anthères, par tout le ciel infini,
fleuries d’une étincelle d’extase sur la tête !
Tisser, tisser, tisser,
nous voulons tisser le tissu nouveau
pour l’Âme et la Chair de demain !
Je me conçois nouveau – oh tellement nouveau –
sous cette fumée du pays de Bade ! Mon âme
se détache du thalle pourri des millénaires.
Je suis plus loin de mes ancêtres
que ne le sont mes ancêtres de Noé.
C’est une Re-Genèse.
Les hommes volent comme les archanges.
Bientôt nous aurons la faune et la flore les plus nouvelles.
Une femelle monstrueuse
s’accouplera avec un mâle monstrueux.
Il en naîtra les Enfants impossibles du Futur.
Leurs membres seront de fer, mais éthériques.
Et l’énergie, du feu mais sans brûler.
Ô métiers à tisser, gloire à vous !
J’entends les hymnes
des lisses, des listels, des ensouples !
Tout frémit d’un même esprit.
La terre, l’eau, le ciel et le sang de l’homme
confondent leurs forces et les tendent
en généreuse matière de chaînes de tissage.
La nuit est une étoffe impériale
brodée d’étoiles ! Tissez-le,
tissez-le, sous le ciel de Schiller,
à foison, le linceul d’or !
Tissez-la, tissez-la
à foison l’idée toujours plus grande !
Chaque battant qui claque
tire la navette vers le terme toujours plus vaste de l’Avenir !
Navette soit ce cœur de poète qui vole
dans le frémissement métronomique des tempêtes
et lance des fils de fer
à la tête des astres
et retourne du fil d’or aux antipodes,
et décharne et engraisse
le Gobelin magnifique d’une de ses œuvres d’art recluse !
Cette poésie est fille du vent des Alpes,
blanche de neige, bleue de ciel et rouge de sang de soleil.
Elle ne ment pas. Elle ne compte pas ses pas. Elle est sans mesure
comme la Vie en dehors de la chair,
comme l’adorable Néant.
N’as-tu jamais demandé
de combien de pieds est longue
la ligne brisée de l’éclair ?
Combien de césures
sursautent à un vers de vent ?
Combien de nombres
en pluie continue d’automne
s’égouttent
du crible du ciel
sur les sillons démoniaques d’une vaste lande de mer ?
La Lyre et la Machine,
aujourd’hui.
Un tourbillon de roues diverses
géants invisibles ;
un souffle de mille sirènes,
les étincelles s’unissent aux astres,
les allumettes à la foudre :
partout crépitent les girandoles bleuâtres,
la lumière réticule le Monde,
tout est torpille.
Même les lucioles, on dirait,
éclatent en fracas de clarté
sur la nocturne obscurité des fleurs. Elle a été faite
vendange d’étoiles.
Le monstre électrique
inonde de feu la terre des nouveaux Démons.
Que la nuit énergétique
ait son chant plus digne,
couleur et saveur de foudre.
Que celui qui murmurerait – Amour –
à une vierge blonde emperlée de larmes
sente bourdonner dans les silences nocturnes
la horde de fer
des milliards de futurs Césars Ouvriers !
*
Lune de télescope (Luna di cannochiale) de Paolo Buzzi
Évadé sur le satellite.
Déporté dans l’Île morte de là-haut.
Perdu dans des géographies inconnues.
Pâle de peurs sismiques.
Jaune de toutes les Asies conglobées.
Prisonnier du soufre des volcans de boue éteints
et du sel des Tibériades défuntes…
Ainsi, solitaire, moi et mes yeux,
avec le geste dressé du métal et du cristal,
je brise, sur la palette azurée, sa coquille à l’œuf éternel
et nage dans le pâle jaune d’œuf des cieux….
*
Le peigne d’or (Il pettine d’oro) par Enrico Cavacchioli
Quand tu délies tes cheveux, prends mon peigne d’or
et caresse-les tant que tu veux, et compte les étoiles
en attendant que l’aube monte à l’horizon.
Rêve à mille choses jamais pensées
et voyage dans les royaumes de l’Impossible,
sur des bateaux imaginaires aux voiles violettes
qui gonflent au vent les seins turgides de la mer…
Tu trouveras dans certain port un môle désert
guillotiné par l’ombre,
où ne cherchent refuge les bateaux d’aucun pays.
Des femmes pauvres paraîtront au crépuscule,
tirant sur le rivage les épaves d’un naufrage
sans parler. Et les ténèbres du refuge impossible
te paraîtront lourdes dans ta solitude.
Peu importe. Reprends la route, il te semblera
être seule. Lève l’ancre pour d’autres rivages cachés
auxquels tu parviendras de nuit à travers la peur.
Trouve d’autres ports martyrisés aux phares livides,
écoute des sirènes de paquebots te caresser en passant,
et des appels d’homme avinés, occupés à la manœuvre,
et les langues étranges d’hommes jaunes, et le rire de femmes noires.
Et lève l’ancre. Sans repos. Sur le monoplan du désir
vole vers des aéroports où se rejoignent les étoiles filantes :
tu verras des terres sans lieu d’abordage, et d’étranges canaux encroûtés
de fantômes, et des créatures qui ne sont point humaines, et des bêtes !
Plane, jusqu’à ce que tu saches. Et sois reine de la création…
Puis, te réveillant quand l’aube roule sur l’horizon,
jette alors mon peigne d’or qui possède la magie de l’avenir
et teint tes cheveux d’une imprévue virginité de cheveux blancs !
*
Coups de pistolet dans les nuages (Revolverate nelle nuvole) par Enrico Cavacchioli
Parfois il m’arrive de voyager longtemps
dans une ville immense, opprimée par des nuages engloutis,
des rues en pattes de chien.
Où que je me tourne les maisons ont des murs de nuages
et des fenêtres d’azur. Des hommes inconnus tournent autour
comme des fantômes. On n’entend aucune voix sous les porches.
Aucun fleuve ne coule sous les ponts.
Mais derrière les grilles apparaît un étrange visage de cadavre
qui me fixe avec des yeux ivres sans parler.
Je voudrais fuir mais ne le peux : de ce cauchemar uniforme,
tout gris et insomniaque ; de cette cité décolorée
où les hommes n’ont pas de nom car ils ne savent parler
et se désignent par des gestes et traînent de vieilles simarres
naturellement tissées de fils de nuages diaphanes.
Je voudrais appeler mais ne le peux : ces compagnons de route
qui ont les délicatesses invisibles des vieilles soies
et me tendent les mains à travers la grisaille ;
ces fantômes, qu’ils soient hommes ou ombres,
à l’allure majestueuse de grues philosophales.
Plus grave, la nuée m’oppresse sous son parapluie
impalpable. Les rues se multiplient, de travers,
entre des taudis incrustés de pierres saintes,
et une tache de sang interrompt le pavé
lugubre avec la purulence rouge de sa trace.
Je vais. Je vais. Je vais. Et plus mes pas s’amenuisent,
plus la nuée m’écrase contre le sol,
élargissant mon corps : à tel point qu’il paraît être celui d’une grenouille gigantesque.
Mais quand enfin le cauchemar m’a étiré comme une feuille
de papier, tout à coup je me libère de cette vision.
Et dans le fracas infernal de trois coups de pistolet
qui déchirent à leur discrétion les routes solitaires du ciel,
je constate que les nuages s’exhalent comme un parfum
de cette cruauté passionnée de mon rêve.
*
Hymne à la cruauté (Inno alla crudeltà) par Enrico Cavacchioli
Cruauté, déesse mère, oracle corrosif de mon calendrier,
si tu aimes t’ouvrir le ventre sans crier,
et te piquer les mollets, et t’écorcher la peau,
t’aveugler les yeux pour qu’ils voient l’inconnaissable,
ayant la vicieuse curiosité du plus neuf et du plus douloureux,
je suis comme les hommes de ma race
ton fils le plus légitime, qui dort dans ton lit obscène.
J’aime comme toi abattre les grandes forêts millénaires
qui dans chaque tronc s’incendient de carmin au crépuscule ;
et soulever les mers en une onde d’écume volubile,
et faire souffrir les hommes que le mensonge dissimule,
l’un contre l’autre, bêtes irrationnelles, aux instincts de brutes,
partis comme des éclairs pour s’entretuer et mourir.
Mon âme est tatouée de signes cabalistiques,
en gribouillis qui connaissent ton insensibilité :
tu y lirais d’étranges histoires de convoitise et volupté,
dénouées en trois récits dont nul n’a la clé !
J’aime me tourmenter moi-même,
comme un fakir :
je peux me coudre les paupières avec une corde de voile
et voir quand même mon esprit
voguer sur de roses mers perlières ;
je peux me fermer la bouche avec le poids de mille quintaux de silence
et quand même entendre ma voix se perdre dans l’infini ;
je peux me faire couper les mains
et peser la vie qui m’entoure :
plus elles sont cruelles envers moi, et fortes,
plus je simplifie ma chair qui ne souffre pas
et suis éternel !
Toi, divine mère, déformée dans la convulsion hystérique
de tes désirs, qui développe dans nos volontés
la lente suggestion de la perfidie et crées l’horreur des mondes
qu’une loi physique fait naître des fondations ;
qui soulèves les ouragans parcourant ciel et terre ;
qui sèmes les épidémies maculées de tabès et de bacilles ;
qui cravaches la guerre avec ses parfaits instruments de mort
et détaches tout ordre et toute règle
de leurs gonds essentiels ;
toi seule je reconnais dans ma voix et ma chair périssable !
Je t’ai sentie dans le frisson des machines, lancées comme des monstres,
rugir dans le râle sourd de leur fuite impassible,
quand un levier s’arrêtait tout à coup
et l’engrenage gémissait
le sanglot de sa propre immobilité distillant de grosse gouttes
d’huile minérale fétide et jaune.
Plus tard,
dans le désir des hommes incapables de le dominer
tu brûlais, dans un brame, rouge de sang et de stupeur,
et les cieux étaient pleins, dans ta victoire bleue,
d’avions ronflants sur la trace des vents océaniques…
Nul ne se rend compte que ta férocité est inhumaine,
car elle paraît nécessaire.
C’est pourquoi j’exalte la férocité, qui se jette en moi, contre moi,
et qui arme ma main patiente et délicate, de femme.
À ton rappel je peux
oublier d’avoir été conçu :
je suis la créature parfaite née d’un égoïsme.
Avant moi il n’y a personne et tout finit avec moi ;
dans mon chant il y a la dilatation de tout mon univers ;
dans mon cri le farouche désespoir
de tout mon orgueil…
Que m’importent ceux qui détruisent la race
en ouvrant grand aux enfers les portes des hôpitaux ?
Je suis l’instinct en juvénile attitude d’adoration.
Et comme un drapeau je claque au vent
pour établir le règne de ma révolution !
*
Le miroir (Lo specchio) par Aldo Palazzeschi
Là, dans un coin de ma chambre,
se trouve un sordide et vétuste miroir
ovale, une lumière obscène réfléchissant
plutôt mal.
Pourquoi me regardes-tu, effronté miroir ?
Pourquoi me regardes-tu ? Qu’est-ce que tu t’imagines ?
que j’ai peur de toi,
vieil objet sordide ?
Un jour ou l’autre je te briserai en mille morceaux, tu verras !
Effronté ! Tu crois prendre
mon visage, parce que le tien
te manque, le mien, ce pauvre visage,
est blanc, mais le tien, que tu n’as pas,
est celui du plus sordide
et vieil étain.
Toujours là ce visage
impassible, égal, dans ce coin
de ma chambre cette lumière
qui réfléchit mal.
Le mien est toujours égal,
le tien est égal toujours,
lequel est le nôtre, lequel ?
Le sais-tu, toi ? Le sais-je ?
Je te hais ! et parfois, hélas, je t’aime
de toute ma haine !
Et je m’approche de toi, surmontant
ma répugnance
de la présence obscène
que je veux avoir dans ma chambre.
Tu es blanc, je suis blanc.
Je m’approche impassible, et toi
impassible tu te laisses approcher.
Dis, tu me reflètes ou me rejettes ?
Tu me fais voir un homme
qui me fait pitié !
Quel blanc visage !
Cette face tout uniforme !
Quand je ferme les yeux
cet homme, là,
me semble mort.
Quelle uniformité de blancheur
sur ce visage !
tout empâtée et enfarinée,
comme celle d’un petit clown
inconscient de son habit
et de son maquillage
mis par nécessité.
Sous l’œil gauche
on voit la palpitation
d’une étoile rouge
qui par sa vivacité
semble toujours en mouvement.
C’est un peu étrange
vraiment de voir
dans un ciel de céruse
une étoile de rubis.
Ces cheveux rouges,
rouges et frisés !
La racine des cheveux sur le front
ne pourrait être plus belle,
chaque mèche prend
une direction selon son caprice
et finit en boucle
ou friselis.
Cet énorme manteau
rouge est aveuglant –
J’ai peur… je te hais, vil miroir,
que me fais-tu voir ?
Un homme qui me fait
peur, un homme
tout rouge, quelle horreur !
Qu’il s’en aille, qu’il s’en aille,
maudit miroir !
Non, regarde :
je veux m’approcher de nouveau,
je veux surmonter l’horreur…
Regarde : je reviens,
peut-être pour de longues heures,
peut-être pour tout un jour
avec toi, mon étrange compagnon.
Dis-moi, quelle est ta vie ?
Quelle est ma vie ?
Vies étranges toutes les deux !
Pourquoi me fais-tu voir un homme
qui m’inspire de la peur ?
Pourquoi fais-tu ça ?
Je ne te regarde pas pour me voir, tu sais ?
Je te regarde pour te voir.
Je te regarde parce que je te hais,
et parce que je t’aime, hélas !
Je te hais parce que je te regarde,
je te hais parce que quand je te regarde je ne te vois pas,
je te hais parce que je ne te crois pas.
Alors pourquoi ne me dis-tu pas
si ce que tu me fais voir
est véritablement moi ?
*
Paris cauchemar (Parigi incubo) par Corrado Govoni
À peine endormi
dans mon lit de cygne
d’un saut je suis à Paris
aux milliers de toits gris.
Notre-Dame est une sainte folle
agenouillée sur une place
et levant au ciel les fanatiques
moignons carbonisés de ses tours.
La tour Eiffel semble une immense digitale
effeuillée dans le crépuscule brillant.
Il pleut ; un avion passe,
faulx d’ivoire de la pluie.
Quand soudain
l’ascension simultanée
d’innombrables globes aveuglants
crée la nuit.
Je ne sais où je vais, si je cours ou je marche.
Et je n’entends pas mes pas,
tandis que j’ai honte
de savoir mes pieds nus,
j’ai même oublié mon chapeau…
Les maisons parfois sont énormes et noires comme des cathédrales
parfois petites et basses
comme des cabanes de sorgho
au toit de boue avec une lucarne
comme un trou de souffleur au théâtre,
et la sonnette rouge qui tintinnabule.
Une vieille me croise,
certainement une mégère…. Attends
que je t’attrape, maudite !
Je me retourne : je suis dans un faubourg
avec le souvenir confus
de rues et de places que je n’ai jamais traversées.
Ah ! les faubourgs parisiens :
mon rêve.
Voici la pluie verte des lampadaires
le long de la Seine aux eaux troubles
qui donne à boire à tant d’assoiffés.
Mon Dieu, ces lampadaires partout !
On dirait des ivrognes le dimanche
qui titubent au vent sur le trottoir
dans le halo vert de leur vomi.
Quelqu’un me donne un coup de coude : je la suis.
Heureusement que je n’ai pas les pieds nus,
j’avais rêvé.
Me voilà dans un café de nuit.
Il y a tant de fleurs sur les tables
qu’on dirait que c’est pour
des dîners de roses et d’orchidées
d’amants et de poètes.
Dans un miroir mousse
le champagne sec
d’une chevelure de courtisane.
Au fond d’une salle
comme une rouge alcôve s’ouvre une petite scène de théâtre
avec un étrange orchestre de barmen.
Dans un jardin sempervirent
s’avance une magnifique jeune femme
en jupe courte pour jouer
avec l’ingénuité d’une enfant
avec d’effrayants jouets animés.
Elle joue au cerceau avec un serpent
qui se met la queue dans la gueule,
elle fait dada sur une araignée haute de deux mètres
qui lui tisse en un instant
une immense toile entre deux arbres
où elle peut se balancer comme dans un hamac ;
elle prend sur ses genoux et caresse
un gigantesque fantoche
ayant une tête monstrueuse à deux visages
qui parle avec une voix de bébé
et veut regarder sous sa jupe :
elle le jette,
le piétine,
celui-ci se dresse d’un seul bond
comme un ressort,
l’attrape, la jette sur ses épaules et court derrière les arbres
tandis qu’elle crie et se débat
et danse les jambes en l’air.
Puis, je ne sais comment, je suis à la morgue.
Les cadavres alignés dans la glace
(oh ils n’ont jamais eu un lit aussi frais !)
cadavres verts péchés dans la Seine
de suicidés ivres d’eau,
cadavres violacés et rouillés ;
d’assassinés ramassés
dans le vomi lilas d’un lampadaire ;
cadavres maigres de saints, de mendiants,
grévistes obstinés de la faim,
trouvés morts derrière un mur
avec la main rigide et tendue,
qui peut dire si c’est dans le geste
de l’aumône ou de l’insulte ?
de fœtus avortés et noyés comme des chats ;
de femmes avec une ligne livide autour du cou
(peut-être la marque d’un collier de perles !) ;
tuméfiés, gonflés, noirs de sang, sales,
avec des taches vertes sur les joues,
les yeux vitreux
et les pieds si longs, oh longs comme ça !…
semblant pendus aux jambes.
Puis à nouveau je suis au bord de la Seine ;
l’œil rouge d’un disque
égoutte du sang dans le courant.
Un train passe comme un frisson glacial
le long de mon épine dorsale.
Un couteau d’assassin
m’entre dans le dos,
me pousse dans l’eau.
Je me noie et m’émerveille
d’être mort
et de ne sentir aucun mal.
Tout doucement
je m’enlève cette lame avec la main.
Ah comme ce couteau me pesait !
Je me réveille peu à peu : c’était mon alliance.
*
Au charbon (Al Carbone) par Luciano Folgore
Pain obscur de machines, sorti
de la gueule des mines,
et qui t’amoncelles
en blocs innombrables
le long des routes du travail ;
pain grand, sonore
d’énergies flamboyantes,
qui libères de ton ventre d’or
les difformes harmonies des flammes,
chante, avec tes chœurs lumineux,
un hymne de rébellion,
souffle dans la trompette des vents
ton désir, ô charbon !
Sur toi pesait l’immense
poids de la vieille terre,
dense l’obscurité tournoyait dans les cavernes immobiles,
et la nuit des temps les plus reculés
embarrassait continûment
tes pensées latentes.
Mais des mystères du sommeil
aux désirs du soleil,
la pioche herculéenne et sonore te révéla.
Le long du porche tombèrent
les écailles lucides,
et impétueux coururent aux nouvelles batailles,
traversant les embouchures,
tes formidables blocs.
Sors, ô charbon, lumineusement,
éblouis avec le souffle des fourneaux
les jours mesquins
de notre présent exigu,
accomplis la prière de fumée
dans les tuyaux, augure les gaies musiques
des chaudières brunies
et réchauffe les esprits gelés
où dorment
les idées les plus guerrières,
les musiques les plus belles
d’immenses printemps,
tout l’enthousiasme qui se répand rebelle
et retentissant envahit
les routes qui mènent
à la cité des étoiles.
Sors, ô charbon, en flamboyants bûchers
et illumine l’univers
que prépare, dans le temps, l’Avenir.
Dis, dans ton vers chaud,
qu’à ta flamme tu ne veux point
de mains glacées à tiédir
mais des cœurs de jeunes héros,
mais des cerveaux fleuris de génies,
pour les nourrir de flammes,
pour les rassasier d’énergies,
et les semer un à un
dans les sillons plus profonds de la vie.
L’or d’une moisson infinie
jettera des éclairs dans les prés,
la terre exhalera des souffles plus salubres
et les muscles auront plus forte
la chance du courage,
et, dans le campement de la mort,
se dissipera sur le bivouac enceint
le brouillard de la peur.
*
Dentelles d’ombre (Ricami d’ombra) par Libero Altomare
Sur les miroirs mélancoliques des trottoirs
glissent les ombres vagabondes
des derniers noctambules,
encore lorgnés par les pâles tavernes
qui exhalent des poisons comme les mérétrices
à demi nues
aux angles des carrefours.
La pluie saute avec des bruits d’écus
et rompt le sommeil.
Les maisons qui suintent
des odeurs de fatigue,
des pensées et songes troubles,
tressaillent aux rafales gelées
et se consolent en vain
avec les larmes jaunes des lampadaires.
Des ruelles sépulcrales sort
le traînement de pieds des ivrognes
qui éteignent leur fièvre ardente
sous les douches sonores des gouttières ;
pendant que des paires de chats déboulent des anfractuosités
et se battent fous d’amour
ou vont et viennent râlant comme des enfants égorgés
et en longs brames désespérés
invoquent la lune
à la façon des poètes transis.
Une automobile rugit, halète, vrombit et passe…
Soudain une chauve-souris fend l’air
comme une navette de métier à tisser visqueuse.
Quelqu’un chuchote dans l’ombre…
et la porte se referme
avec un bruit sourd de cercueil.
Livide le ciel bâille
comme un insomniaque habitué de tripot,
tandis qu’il approfondit l’or de ses éclairs
jusqu’à ce que l’aube grince
de ses dents sonores :
les mille cloches
proches et lointaines
qui déchirent les rêves des hommes.
*
Les maisons parlent… (Le case parlano…) par Libero Altomare
– Nous sommes toutes des rêves crucifiés
enracinés dans la terre
par de prolixes racines.
Ce qui nous attache, c’est la stupide paresse
des hommes, qui aiment
s’ensevelir vivants entre notre murs fragiles
où, dans l’air énervant des alcôves,
ils tuent la moindre audace comme d’importunes puces.
– Ils nous achètent avec de l’or
comme les cocottes,
ils nous ont au mois, nos maîtres jaloux,
nos avares prisonniers volontaires.
Ils nous décorent, nous aiment,
nous peignent pour leur plaisir ;
nous leur servons de berceau, d’étable
et de mangeoire : c’est seulement
morts qu’ils nous quittent, à contrecœur.
– Nous sommes les serres fermées,
les aquariums amollissants
où des méduses anémiques
et des plantes rachitiques agonisent
tandis que l’oisiveté et la luxure
ornent avec une usurière cautèle
les cloisons secrètes avec
la toile d’araignée de la passion.
– Ô hommes, laissez-nous libres
et à la fin rasez-nous !
Vous êtes nés pour vagabonder,
par les mers, sur les monts, dans les airs !
Il vous faut des demeures aériennes,
des maisons nomades et instables
comme les désirs qui vous piquent,
des vents téméraires irisant
la vieille écaille de tortue de l’horaire.
Des pagodes volantes, scintillantes de métaux,
déroberont les secrets trésors
électriques du Soleil.
Ainsi, hommes, le veut le destin :
l’antique chemin fuligineux
doit se changer en moteur brûlant ;
le toit pentu
envie les ailes des hirondelles.
– Quel ennui de se sentir immobiles
alors qu’autour de nous tout remue de joie ;
rêve fantastique dont nous sommes les pivots
chauffés au rouge, rigides, fermes.
Quel ennui de se sentir immobiles
et de pourrir lentement
sous les doigts sales du temps
sans une fièvre qui réchauffe
nos os calcaires et goutteux.
Seule quelque secousse tellurique nous anime,
seule la vue du feu nous enivre de délire…
Et nous aspirons à disparaître dans un halo de flammes !
*
Vis-à-vis (Visavis) par Francesco Cangiullo
Que regardez-vous Olympia
suspendue dans la Nuit
sur le balcon en marbre de la fête électrique ?
Devant vous en bas, se trouve un réverbère
étranglé par la « main noire » de la Nuit
à tel point que tout entière est sortie
la langue verte de l’asphyxié…
Regardez ! regardez, à présent il tend
un bras désespéré vers votre balcon !
C’est peut-être un réverbère naufragé
de la mer de sépia ou des encriers de la Nuit ?
Allons, ne soyez pas surprise.
Les deux étaient chambellans dans la Nuit :
le balcon et le réverbère.
Pourquoi ? – Ne trouvez-vous pas beau
le rayon d’or qui s’allonge
vers ce rebord de fenêtre de frigorifique poudre de riz électrique ?
s’allonge comme les antennes dorées
des escargots de votre villa nymphale ?
s’allonge comme les délicieuses aigrettes
à vos cheveux, à vos cheveux ?
C’est tellement beau ! Qu’importe
si c’est le regard tragique d’un compagnon malheureux
qui regarde d’en bas
avec l’œil odieux de liqueur Strega1
le compagnon fortuné
avec lequel il n’a plus rien de commun
que la « Nuit » ?
Je sais, Olympia, je sais :
il vaut mieux que vous m’embrassiez.
Donc embrassez-moi vite
et rentrons, l’orchestre reprend.
Ce serait encore bien mieux que mon
âme malade disparaisse définitivement
en spirale dans l’écrou diabolique
de votre tourbillon de soie.
Vous laisserez-vous séduire au rythme du boston ?
1 Liqueur Strega : Liquore Strega, une eau-de-vie produite par la firme Strega Alberti à Bénévent, en Campanie. On la trouve aussi dans le dernier poème de la présente série.
Remarque sur le poème. Les guillemets, dans une occurrence du terme, autour du mot « Nuit » renvoient évidemment à un sens particulier, qui m’échappe à ce stade. Celles autour de la « main noire » (mano nera) renvoient sans aucun doute, en raison du contexte (« étranglé par la main noire »), aux organisations mafieuses italo-américaines connues sous ce nom (qui envoyaient des lettres de racket avec menaces de mort marquées de l’empreinte d’une main noire).
*
Narcose de haschich (Narcosi d’haschisch) par Francesco Cangiullo
Acides verdoient les premières lueurs du jour
vitreuses
Je suis allongé sur le dos
dans un jardin d’œillets verts stérilisés
vitreux
Une pièce embaumée
vitreuse
Comme sous une voûte limpide
de verre émeraude –
Oh comme est froid le moindre ton
de cet enchantement émeraude corindon !
Couronné d’or et iridescent,
étamine de la fontaine magique,
le jet d’eau divisionniste
semble par moments un faisceau de fouets d’or
en hommage
à la reine des Naïades
et par moments l’aigrette fougueuse
d’un antique colonel d’artillerie
au jour du Statut
sur laquelle danse
comme une petite balle de celluloïde
une larve de Nymphe loïefuller2…
Elle danse
et dans une plastique élastique
de voiles changeants disparaît…
réapparaît ténue…
s’évanouit…
Surgit à la danse jaillissante…
Et le jet iridescent
avec son collier de perles aquatiques
scande la stance archaïque d’Aréthuse :
« ……………………………………….
……………………………………….
……………………………………….
………………………………………. etc. »
2 loïefuller : néologisme produit à partir du nom de la danseuse américaine Loïe Fuller (1862-1928), une pionnière de la danse moderne, surtout connue pour l’usage qu’elle faisait de longs voiles, technique à laquelle le poème fait allusion. On retrouve ce néologisme dans le poème suivant.
*
La fête des lumières colorées (boulevard des Italiens) (La fiera delle luci colorate [boulevard des Italiens]) par Francesco Cangiullo
La pluie, essence de térébenthine,
dilue et mêle
toutes les lumières colorées des boutiques
et réclames lumineuses,
silencieux salon d’exposition pyrotechnique.
Sur la voie
s’est renversée
une buvette de fable,
volcan de lampes-liqueurs,
il en coule des laves vernissées
de sirop de griottes
orangé,
liqueur Strega,
menthe glacée
et autres drogues bleues et violettes ;
inertes comme l’huile,
elles forment
l’arc-en-ciel des tripots.
Le boulevard, magma de palette émaillé,
est un fleuve gelé
de verres vénitiens colorés
sur lequel patinent des figures de contes de fées :
un nez bleu
une bouche jaune
une oreille verte
une main violette.
Ces figures-réclames
avec une ampoule allumée à l’intérieur
des visages et des doigts diaphanes et polychromes
ont quelque chose
des grosses lampes liquides des pharmacies.
Des hommes rouges
comme des Américains sur le Vésuve en éruption.
Des femmes bleues
comme des pédérastes allemands dans la Grotta azzurra3.
Des couples argentés
comme des amoureux napolitains,
grenouilles aux étains chlorotiques de la lune.
Les lumières colorées
fument des voiles de bayadères
et à travers les voiles polis
patinent des profils de loïefuller,
qui ont leurs fondations
transparentes dans les entrailles de la Terre
d’où ils transparaissent ;
comme les ont aussi
les trams, les fiacres, les automobiles,
traîneaux qui emportent dans leur course
attachés sur eux
des fragments multicolores de lumières,
lambeaux de resplendissants drapeaux cosmopolites.
3 Grotta azzurra : La « grotte bleue », célèbre site naturel à Capri.
Poésie futuriste italienne: Traductions
Après les traductions de la poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni (ici), voici, tirés de la même anthologie, Per conoscere Marinetti e il futurismo (1973), quelques poèmes d’autres poètes futuristes italiens marquants, à savoir : Aldo Palazzeschi (un poème), Paolo Buzzi (2), Enrico Cavacchioli (5, de deux recueils différents), Ardengo Soffici (2) et Bruno Corra (1).
Paolo Buzzi a traduit en italien Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1921. Ardengo Soffici fit connaître Rimbaud en Italie.
.
*
Aldo Palazzeschi
L’Incendiario
(L’incendiaire, éd. de 1913)
Qui suis-je ? (Chi sono?)
Qui suis-je ?
Suis-je, peut-être, un poète ?
Non, certainement pas.
Elle n’écrit qu’un seul mot, très étrange,
la plume de mon âme :
folie.
Suis-je donc un peintre ?
Pas davantage.
Elle n’a qu’une seule couleur,
la palette de mon âme :
mélancolie.
Un musicien, alors ?
Non plus.
Il ne se trouve qu’une seule note
sur le clavier de mon âme :
nostalgie.
Je suis… quoi ?
Je mets une loupe
devant mon cœur
pour le faire voir aux gens.
Que suis-je ?
Le saltimbanque de mon âme.
*
Paolo Buzzi
Versi Liberi
(Vers libres, 1913)
En bateau sur les lacs de la Havel (In battello sui laghi dell’Havel)
Cartes vertes,
en vous plonge et nage l’âme
comme la langue altérée dans la coupe de menthe,
comme la murène ivre dans les aquariums de son bonheur.
Grosses Fenster, Frei Bad, sombres de lie smaragdine,
versez-moi dans le cœur une carafe d’absinthe !
Ô Wannsee, je veux goûter ton philtre,
ô Havel, rends-moi ivre mort par ton alcool céruléen !
On part, entre les cygnes. La barque blanche
est un peu le plus grand d’entre eux.
Je regarde les ombres profondes des eaux,
l’énorme forêt subaquatique
copiant le pays de feuilles émergé.
Tout est frisson liquide qui transporte.
L’âme se ridule de petites vagues comme une lagune.
J’adore les îles minimes aux arabesques vertes
comme les palmes sur le collet des académiciens français :
et je pense à des exils, à des nids, à des hamacs nuptiaux dans les méandres.
Les moulins à vent tournent sur le fil de l’air,
horloges démesurées
du temps et de l’espace qui passe.
*
La nécropole des miettes (La necropoli delle merende)
NdT. L’éditeur de l’anthologie précise qu’il s’agit, comme plusieurs autres poèmes du recueil, d’une impression du Danemark.
Voici les tombes.
Choses tranquilles, blanches, élégantes.
Les arbres du Nord, monuments d’émeraude,
leur font des ombres divines.
Et les bancs là, à côté
où une famille se repose avec ses pensées.
Et la table basse
où une famille déjeune avec ses morts.
Le soleil
tellement rose de ces cieux et de ces mers, se couche.
On dirait qu’il noie dans les âmes écarlates
toute métaphysique peur du soir.
Voici les sépultures
où tombent les larmes
et, plus tard, les miettes.
*
Enrico Cavacchioli
Le Ranocchie Turchine
(Les grenouilles bleues, 1909)
Ballade des gnomes : La nuit de la Saint-Pierre (Ballata degli gnomi: La notte di San Pietro)
Un lent fouillis de gnomes, de toutes couleurs, de tous genres, blêmes et laids, aux noms longs ou courts, sautille, et rit à une vieille carcasse de vieux cheval édenté gisant au milieu d’un pré, parmi les épis qui s’élèvent et s’abaissent au rythme d’une tarentelle.
Le roi des gnomes, en verdâtre jaquette de mousse, ne quitte pas de ses yeux étincelants son peuple réuni. Il ne danse pas.
La reine blanche, en cortège, parmi les satins, les brocarts, les brandebourgs, soupire en son doux parler, comme elle ferait au palais : papillonne entre les dames.
Guitares aux cordes de roseau, trompettes aux gammes de sifflement sont les instruments de ces imperceptibles pygmées de la terre hauts d’un empan. La nuit tombe.
Les ballades d’un atroce musicien soupirent sataniquement ; de toutes les branches répondent des bâillements de feuilles dans le vent. Les gnomes entament de souples gavottes et polkas au beau clair de lune. Quelle soif !
Les dames sont inquiètes ! Pour boire, le banquet se réunit. Au loin gargouille la fontaine. Un couple s’éloigne, puis d’autres se forment l’un après l’autre, comme à l’appel. L’amour qui a soif n’éclate pas ! On entendrait tomber une feuille.
– Fleur de lys,
lacrimule de gnome,
voilà, j’ébouriffe
ta petite corolle.
– Ô monsieur,
suave comme le lait,
sentez-vous comme bat
mon cœur !
– Je veux avoir
ton âme dans un baiser.
Sens-tu comme je t’embrasse,
encensoir ?
– Tes baisers me font
tant de mal,
ne vois-tu pas avec quelle crainte
bat mon aile ?
– Tant de bien
plutôt ! Sur la bouche
palpitent et résonnent
baisers, veines,
âme, cœur,
et l’âme devrait
ployer, aussi fragile
qu’une fleur…
À présent sifflements et claquètements, parmi trilles et tintements et stridulations !
À l’ombre de tristes lentisques, les gnomes galopent en selle à dos de grillons. Le Roi s’en va sur la croupe d’une souris en caparaçon bleu, derrière lui la reine, dans cette mer de vert que fauche la course des farfadets.
Et silencieux les gnomes consternés zigzaguent en faisant des pirouettes, le cœur défaillant au premier signal des sentinelles…
En de blancs palais de verre enfin ils entrent doucement.
L’orage va éclater. La lune est morte. Et saint Pierre ouvre grand son cœur aux nuages !
NdT. Les « blancs palais de verre » semblent être une allusion à la barque de saint Pierre, une tradition italienne de la nuit du 28 au 29 juin : on mettait du blanc d’œuf dans une bouteille en verre qu’on laissait à l’air libre toute la nuit, pour retrouver au matin l’albumine sous forme de filaments faisant penser aux mâts et voiles d’une embarcation.
*
Cavalcando il Sole
(En chevauchant le soleil [ou Le soleil à dos de cheval], 1914)
Printemps bourgeois (Primavera borghese)
Allées du soir paresseuses dans l’ombre chaude du soleil couchant !
Les choses se confondent dans un transparent nuage d’absence
et les arbres tendent leurs grands bras habillés
d’une verte frange de feuilles vives
au-dessus des chaises solitaires : où chuchotent les printaniers amants.
Ce coin de mystère ouvre grand les panoramas bleus
du désir dans toutes les pupilles qui rêvent,
et le désir à chaque instant redouble.
Un par un, couple après couple, passent
des hommes et des femmes enveloppés en manteaux de ténèbres.
Ils vont le pas fatigué comme s’ils s’attardaient sur leurs baisers,
comme s’ils marchaient sur leurs douces paroles :
au pays des amoureux
que le printemps éclaire de petites lucioles sentimentales.
La ville a oublié ce grand jardin, qui vit
dans l’ombre solitaire de sa décrépitude,
et hormis ces ombres d’amour qui passent
embrassées, peut-être une fois seulement, à la recherche de la joie,
personne ne dérange le silence de la solitude bourgeoise :
pas même les grillons !
Les arbres esseulés se profilent dans le ciel, balançant
leurs bras, comme si sur chaque couple qui passe
et s’éloigne à la cadence des longs baisers,
ils voulaient lancer une pluie de fleurs :
comme une poignée de dragées.
Ils deviennent plus violets
à chaque minute : puis s’inclinent devant les étoiles
en une révérence maladroite
et s’endorment en complète extase,
immobiles : pour ne point troubler de leur présence importune
ces faux appels traîne-savates
de faux amoureux : trop ivres de lune…
*
La fontaine aux rouges-gorges (La fontana dei pettirossi)
Autour de la vasque, par un étrange miracle de la nuit,
les lilas ont poussé tout à coup
en ombelles au suave parfum,
et l’eau est violacée comme les fleurs qui la boivent
à petites gorgées, de leurs petites bouches corrompues.
Une aube tépide s’alanguit sans soleil
dans le ciel. Le vent est révolutionnaire
et mélange les arômes. La vasque glacée
fait trembler de froid l’eau qui blêmit.
Ô mon démon, et toi, tu ris avec les fleurs
quand leur parfum m’épuise ;
tu ris avec la clarté des cieux
quand leur lumière m’aveugle ;
et tu te caches dans les haies et les buis
quand l’ombre d’un rouge-gorge en vol
met une goutte de sang dans la mer des lilas :
en passant sur la fontaine aux rouges-gorges.
Mais ce matin c’est moi qui chante !
Et ma voix est plus fraîche
que l’eau de toutes les sources !
Et mon cœur a le parfum de toutes les corolles !
Je suis plus simple et je chante !
Je te regarde dans les yeux jusqu’à mourir d’épuisement,
parce que je suis la caresse du printemps
la plus tiède. Je te parle sur la bouche
pour que tu connaisses le frémissement de mes paroles : je mets
entre tes lèvres charnelles comme une feuille de rose.
Et je te ferme les oreilles : pour que tu ne sentes pas – toi seule ! –
que je suis le rebouteux de moi-même
qui dans sa vieille âme corrodée et tranquille
cherche un frisson de sang : – pour toi seule ! –
comme la tache qui dans la mer des lilas
en passant sur la fontaine aux rouges-gorges
met l’ombre d’un rouge-gorge envolé !
*
Chant de la route ouverte (Canto della via aperta)
Immense divine solitude, que je corromps avec l’ombre
de la pensée quand je te chevauche !
Route ouverte, qui conduis je ne sais où mais ignores
le vulgaire fouler de ta pierre vivante par les savates effilochées !
Toi qui commences où
entre deux haies s’est perdue la ville qui fume
et qui parfois te suit du sifflement
de ses cheminées violentes,
effrayant les essaims de moineaux paysans
en chemin vers la gouttière d’une cathédrale ;
sois toute fraîche de perles comme une reine,
quand la rosée t’assaille ;
sois torrent de boue quand la pluie te fustige ;
sois nuage de poussière quand t’incendie le soleil d’été ;
accueille-moi enfin
sur le tapis roulant de ta longueur.
Nous irons alors, hommes qui désirez ma route !
Partout où se trouve la halte de l’épuisement, vous serez avalés par une porte ouverte dans l’ombre, quel que soit le pas rythmant votre vie inquiète !
Avec la guitare, chantant à la fatigue qui vous martèle,
ou titubant comme saouls sous la bêche qui vous opprime,
ou roulés sur la force complice des trains,
ou dans la fuite merveilleuse des automobiles conquérantes,
ou sur les ailes domptées des vautours
aux cœurs de machine !
Je suis avec vous, est-ce que vous me voyez ? Entendez-vous mon pas de géant fouler la terre devant vous ? Écoutez-moi au moins une fois, quand de la voix bronchique de mes poumons
je vous enseigne le chemin inconnu de la route libre !
Soldats comprimés sous le sac à dos, rendus inertes par la marche,
ôtez les culasses de vos fusils,
abandonnez les pelotons qui veillent dans les bivouacs !
Ouvriers qui bringuez dans la fatigue et dans le vin ;
pâles femmes bégayantes au ventre plein d’enfants ;
adolescents phtisiques des verreries qui soufflez
les bulles de savon de votre mort ;
tisseuses aux bras maigres, jambes laborieuses d’araignée ;
hommes rassasiés de la vie, avec la podagre du sentiment ;
au bout de la route ouverte, vous trouverez tous un idéal !
Il y a l’armée qui attend aux frontières,
courbée sur des canons infernaux,
que l’ennemi paraisse : l’ennemi de toutes les heures,
le Doute. Il y a l’atelier le plus satanique de sa forge,
serré dans les courroies papillonnantes des moteurs
qui enfantent majestueusement, régulièrement d’autres machines de métal aux longs bras articulés devant se substituer à l’homme dans sa fatigue monotone.
Il y a les amants les plus vigoureux pour vos chaudes carcasses ; et les fours les plus brûlants
pour vos poumons assoiffés, et les métiers à tisser les plus frénétiques
pour vos funèbres linceuls, tissés de rayons de soleil.
Mais en avant ! Mais en avant, sur notre chemin multiple
devant vous et moi qui suis la perfection du bien
et du mal ; parce qu’au bout de ma route
qui ne finit jamais je roule autour de la terre
l’infatigabilité périodique de ma mortelle lassitude.
Vous retrouverez tout, mais dans une vie plus triste
et plus douce que nous rénovons depuis les origines
pour la simplifier, à condition d’aller toujours
en avant, derrière un condottiere poète
qui unit les étoiles à la terre et le divin à l’humain.
Hommes avares et malfaisants ! D’une femme qui plaît
vous avez les mains fuselées effeuillant des fleurs,
ou les griffes crochues lancéolées au couteau,
et les yeux d’ombres sinistres comme la mort ;
ou vous sautillez des bonds volubiles de pie,
ou la fuite rampante du larron apeuré,
ou la fatigue onctueuse de la béguine aveugle,
ou le mépris effronté du héros à l’agonie,
prêtres et soldats, démocrates et ducs,
empereurs et courtisanes, artisans et maîtres, courez derrière moi, sans défaillir !
Et liez la terre au pas qui s’engouffre
dans une vitesse renouvelée, une nouvelle ardeur :
votre vie est terminée, la nôtre commence !
*
Temps de tambour (Tempo di tamburo)
Ô vous qui viendrez après moi !
Et avez l’agilité féline de la jeunesse
et le ciel clair dans vos pupilles infinies,
agitez au vent mon cadavre comme un drapeau !
Je vous ai enseigné l’extase
divine du libre chant : celle que trouve le derviche
dans le vertige de sa danse infernale.
Et je vous ai dit que la stridulation jaune des cigales
monotones dans le midi incendié par le soleil
ne faisait jamais augurer le dernier soir de l’hymne.
J’ai giflé vos âmes molles et viles
afin que votre race se fonde avec votre histoire :
comme l’orage livide confond vos lamentations.
Je vous ai dit de vous coucher, quand vous êtes envahis d’amour,,
sur des lits de sable bleu, les pieds nus baignés
dans un torrent glacé tombé de la lune !
Que crient les fous ! Et que les hommes qui disent qu’ils pensent
s’endorment : appuyés les uns contre les autres
pour mourir distraitement
en se rendant compte qu’ils sont vivants !
Que cette force diabolique que donne
la torride illusion d’un empire absolu
vous accompagne, ô vous qui viendrez après moi.
Alors, au puissant roulement des tambours funèbres,
renversez d’un coup ce monde agonisant
avec le levier d’or que j’ai forgé pour vous !
*
Ardengo Soffici
BÏF§ZF + 18: Simultaneità – Chimismi lirici
(BÏF§ZF + 18: Simultanéités – Chimismes lyriques, 1915)
Poésie (Poesia)
Un seul coup de sonnette de ta voix sans époque et toutes les joailleries de ce résigné crépuscule en pantoufles se mettent à étinceler créant un jour nouveau
Une aile trempée d’azur repaye les spleens avec la suie de tant de débâcles avant le corps à corps hors des hiéroglyphes de la métaphysique acide
C’est comme si nous n’étions pas morts Ces vermisseaux pâles sont des cheveux blonds et les vieilles ironies un mensonge d’affiches publicitaires qui ont poussé sur les murs du mausolée
Un seul tour de tes yeux d’or (je ne parle pas à une femme) – et adieu l’expectative du repos et le coucher de soleil méthodique et la sagesse diplomatique des liquidations amoureuses
Nous voilà de nouveau parmi la jeunesse des verts brisés de frondaisons détrempées dans les nudités primitivisme tremblé le long de ces rayures d’eau rose et bleue refluant vers un reflet de mamelles et de soleil dans un déluge de violettes gelées
Les lumières les soies l’électricité des anciens regards idylliques introuvables oubliés avec vins et paradoxes Science laborieuse ! Arc-en-ciel qui tourne et bourdonne avec une diffusion de prismes comme dans les créations
On recommence Ville campagnes et cœur C’est la ville pour de vrai À quand la fanfare idiote des fantasmagories masquées dans le trot obscur des diligences ?
Adieu ma belle adieu
Ô ce n’est encore qu’une pauvre farce dans le scénario à perpétuité des étoiles oscillantes sur cette maison d’illusions pensée fermée et ouverte peut-être à tout ?
*
Arc-en-ciel (Arcobaleno)
Trempe 7 pinceaux dans ton cœur de 36 ans accomplis hier 7 avril
Et illumine la face défaite des anciennes saisons
Tu as chevauché la vie comme les sirènes nickelées des carrousels de fête foraine
En promenade
D’une ville à l’autre de philosophie en délire
D’amour en passion de royauté en misère
Pas d’église de cinéma de rédaction ni de taverne que tu ne connaisses
Tu as dormi dans le lit de toutes les familles
Il faudrait faire un carnaval
De toutes les douleurs
Oubliées avec le parapluie dans les cafés d’Europe
Disparus derrière la fumée avec les mouchoirs dans les wagons-couchettes en direction du nord du sud
Des pays des heures
Il y a des voix qui vous accompagnent partout comme la lune et les chiens
Mais aussi le sifflement d’une cheminée d’usine
Qui mélange les couleurs du matin
Et des rêves
On n’oublie pas non plus le parfum de certaines nuits dans les aisselles de topaze
Ces froides jonquilles près de mon coude sur la table
Étaient peintes sur les murs de la chambre n° 19 de l’Hôtel des Anglais à Rouen
Un train se promenait sur le quai nocturne
Sous notre fenêtre
Décapitant les reflets des lanternes multicolores
Parmi les bouteilles de vin de Sicile
Et la Seine était un jardin de drapeaux enflammés
Il n’y a plus de temps
L’espace
Est un ver crépusculaire qui se rabougrit dans une goutte de phosphore
Toute chose est présente
Comme en 1902 tu es à Paris dans une mansarde
Couvert par 35 centimètres carrés de ciel
Liquéfié dans la vitre de la lucarne
La Ville† t’offre encore chaque matin
l’arôme fleuri du square de Cluny
Du boulevard Saint-Germain tonitruant de trams et d’autobus
Parvient à ces campagnes le soir la voix éméchée de la vendeuse de journaux
De la rue de la Harpe
« Paris-cûrses » « l’Intransigeant » « la Presse »
Le magasin des Chaussures Raoul fait toujours concurrence aux étoiles
Et je me caresse les mains toutes trempées des liqueurs du coucher de soleil
Comme quand je pensais au suicide près de la maison de Rigoletto
Oui mon cher
L’homme le plus heureux est celui qui sait vivre dans la contingence comme les fleurs
Regarde ce monsieur qui passe
Et allume son cigare, fier de sa force virile
Retrouvée dans les quatre pages des quotidiens
Ou ce soldat de cavalerie galopant dans l’indigo de la caserne
Avec un bouquet de lilas entre les dents
L’éternité resplendit dans un vol de mouche
Mets l’une près de l’autre les couleurs de tes yeux
Indique ton arc
L’histoire est fugace comme une salutation à la gare
Et l’automobile tricolore du ciel bat toujours plus vainement son record parmi les vieilles machineries du cosmos
Tu te rappelles en même temps que d’un baiser semé dans le noir
Une vitrine de libraire allemand avenue de l’Opéra
Et la chèvre qui broutait les genêts
Sur l’escalier en ruines du palais de Darius à Persépolis
Il suffit de regarder autour de soi
Et d’écrire comme on rêve
Pour ranimer le visage de sa joie.
Je me rappelle tous les climats qui se sont caressé à ma peau d’amour
Tous les pays et toutes les civilisations
Rayonnant à mon désir
Neiges
Mers jaunes
Gongs
Caravanes
Le carmin de Bombay et l’or brûlé d’Iran
J’en porte les hiéroglyphes sur mon aile noire
Âme tournesol le phénomène converge dans cette école de danse
Mais le chant le plus beau est encore celui des sens nus
Silence musique de midi
Ici et dans le monde poésie circulaire
L’aujourd’hui épouse le toujours
Dans le diadème de l’arc-en-ciel qui monte
Je suis assis à ma table et je fume et regarde
Voilà une jeune feuille qui trille dans le jardin d’en face
Les blanches colombes voltigent dans l’air comme des lettres d’amour jetées par la fenêtre
Je connais le symbole le chiffre le lien
Électrique
La sympathie des choses lointaines
Mais il faudrait des fruits des lumières et des foules
Pour tendre la guirlande miraculeuse de cette Pâques
Le jour s’enfonce dans le bassin écarlate de l’été
Et il n’y a plus de paroles
Sur le pont de feu et de gemmes
Jeunesse tu passeras comme tout finit au théâtre
Tant pis† Je me ferai alors un habit fabuleux de veilles affiches
† En français dans le texte. De même, les noms des journaux criés par la vendeuse sont en français : « Paris-cûrses » est, avec l’accent de la vendeuse tel que retranscrit par le poète, le journal hippique Paris-Courses.
*
Bruno Corra
Con mani di vetro
(Avec des mains de verre, 1910-1914)
Crépuscule (Crepuscolo)
…?… :
ce crépuscule gonflé de nuages et qui blasphème le firmament s’occupe trop de moi ; je sens deux yeux de marais fixés sur mon esprit ; ce sont les verts marécages de mes deux années de fièvres qui reviennent me lécher : étouffe-toi avec ta lèpre d’aurore, avec tes plaies d’étoiles !
OBSERVATION :
c’est une fenêtre pleine de nuages qui s’accorde secrètement avec l’âtre plein de cendres, appuyant doucement sur une virgule qui voulait me venir sur le papier et qui à la place s’est envolée au-dessus dans l’éther, où elle reste immobile, comme une clé de voûte.
ÉCHO DE L’OBSERVATION :
(si ces lois d’équilibre entre les existences sont vraies, dans cet espace, dites-moi, est-ce qu’il tombe des plumes ébouriffées, des mottes de terre, de durs globules quand je parle ?)
ENFANTILLAGE :
peut-être que pour ne pas devenir toujours plus noir comme ce crépuscule il faudrait que je me mette sur la tête le chapeau de paille que je portais à neuf ans, ce chapeau jaune qui disparaissant un jour (qui l’a pris ?) du vestibule rouge où il se trouvait sur le portemanteau laissa l’air sans appui, mou, déséquilibré, et qui s’il revenait à présent de l’évaporation des choses passées serait peut-être orné de mille jeux d’alors, matérialisés en rubans voletants et multicolores.
…?… :
une étincelle de ma pensée ricoche contre le crépuscule sur toutes les têtes de femme que j’ai vues tournées vers la mer.
Florence, 1911

