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Mon beau surfeur blond

(D’après le journal intime de Géraldine Bouchaud)

À la suite du décès tragique de l’infortunée Géraldine Bouchaud, ses proches, pour que j’écrivisse son histoire, me confièrent son journal intime, en particulier les pages concernant sa relation avec celui qu’elle appelle fréquemment « mon beau surfeur blond ». Ils espèrent que cela servira d’avertissement à l’opinion publique ou, pour mieux dire, compte tenu de la nature des faits extrêmement troublants et inquiétants, voire franchement horribles qui se trouvent consignés dans ces pages, de la main d’une jeune personne qui n’avait jusque-là jamais présenté le moindre signe d’instabilité mentale ou émotionnelle – un avertissement à l’humanité tout entière.

I

Géraldine Bouchaud n’avait jamais longtemps quitté sa région natale quand, après des études à l’école normale de Mulhouse et à cinq ou six mois de son entrée dans la vie active, elle répondit à une annonce pour un poste à l’école française de Wabazoo, banlieue huppée d’une grande ville en bord de mer de la province australienne de Nouvelle-Galles du Sud. À vingt ans passés, Géraldine éprouvait le besoin de voir le monde avant de s’établir définitivement sans doute pas très loin de Mulhouse. Elle saisit donc, pour la première fois dans son existence rangée, l’opportunité d’un dépaysement et d’expériences nouvelles, et sa postulation fut acceptée.

La nuit, avant de s’endormir, elle ressentit des palpitations en pensant à cette nouvelle vie qui s’offrait à elle, mais je ne crois pas que la jeunesse ait jamais craint la nouveauté sans en même temps la désirer plus encore, et ceci est peut-être encore plus vrai pour les femmes si l’on songe que chez nos plus proches parents, les chimpanzés, ce sont les femelles qui quittent le groupe et font leur vie ailleurs, tandis que les mâles ne quittent jamais la tribu dans laquelle ils sont nés (un phénomène connu sous le nom d’exogamie féminine). Loin de moi l’idée d’expliquer les décisions de Géraldine Bouchaud par sa parenté avec les femelles chimpanzés, mais je trouve intéressant que, dans nos sociétés où les femmes ont désormais plus de liberté qu’elles n’en avaient traditionnellement, les jeunes filles se mettent souvent, telles que des Conquistadores espagnols ou des Vikings norvégiens, à voyager, à explorer le monde, à se transplanter dans d’autres milieux, ne fût-ce qu’à titre temporaire. Sachant que, dans un passé pas si lointain, les mœurs ne favorisaient nullement ce genre de vie aventureuse, il faut que l’instinct en soit profond pour qu’un tel comportement se fasse jour de manière si saillante après des siècles de tradition contraire. Et l’appréhension ressentie par Géraldine, qu’elle se représentait sous l’apparence de considérations toutes pratiques, n’était peut-être, au fond, que le pressentiment de l’importance cruciale de ce mouvement pour elle en tant qu’héritière des instincts de ses ancêtres hominidés femelles, dont la migration était un préalable à l’entrée dans la vie de femme et de mère.

Or la paradisiaque Wabazoo, mêlant les aménités du confort le plus moderne au climat d’une station balnéaire tout au long de l’année, sans l’aspect artificiel de ces villes champignons poussées en quelques mois ou quelques semaines en bord de plage pour accommoder l’été des troupeaux de vacanciers, était de nature à dissiper les craintes au premier contact. La déjà longue existence bourgeoise de Wabazoo, en tant que quartier résidentiel et familial à proximité d’un centre dynamique de l’économie du pays, lui conférait, en plus des avantages déjà mentionnés, un cachet d’élégance et même de culture ou, disons plutôt – le mot « culture » ayant pris un certain sens spécialisé –, de civilisation. Tout en étant à l’autre bout du monde, sur la vaste mer et au seuil de terres immenses, quasi vierges de l’empreinte de l’homme et mystérieuses, Wabazoo était capable en un clin d’œil de faire se sentir une provinciale de Mulhouse at home.

Géraldine emménagea dans une maison dont les propriétaires, M. et Mme Howard, un couple retraité, occupaient la partie principale. C’était une maison de taille relativement modeste, dans une rue peu passante ombragée par des arbres au doux bruissement sous la caresse de la brise. Divers petits commerces en étaient proches, suffisant aux besoins du quotidien, et les plages se trouvaient également à quelques minutes à pied ou à vélo, le long d’une promenade enchanteresse.

L’école française où sa classe attendait Géraldine était dotée de tous les équipements souhaitables, et ses collègues l’accueillirent avec la plus chaleureuse cordialité. Les élèves étaient charmants, enjoués, obéissants et curieux. La vie souriait à Géraldine.

Géraldine n’était pas précisément belle. Le contraste de ses cheveux noirs et de son teint pâle était de peu de secours pour rehausser des traits du visage ordinaires. Ses yeux verts auraient pu donner le change, mais c’était un vert sombre qui tirait franchement vers le marron. Son attitude réservée ne la mettait pas non plus en valeur, et elle s’habillait avec modestie. Elle passait donc inaperçue, ne savait pas ce qu’est l’admiration du sexe opposé, avait vécu en grande partie seule et solitaire.

Mais elle était jeune, et la jeunesse a des rêves. Géraldine n’avait pas été malheureuse et je ne dirais pas non plus qu’elle se désolait, au milieu pourtant d’une existence plutôt morne, alors que les autres filles de son âge n’avaient pas l’habitude de la traiter avec beaucoup de respect, ce qui avait accru ses mœurs solitaires, mais elle sentit profondément, installée à Wabazoo, que la vie était en train de lui apporter ce qui lui avait manqué jusque-là pour qu’elle devînt la Géraldine que ses rêves lui dessinaient. Tant que la jeunesse a des rêves, elle vit au contact de la beauté. Et quand elle commence à pressentir, à certains signes, que les rêves peuvent se réaliser, entrer dans la vie et lui prêter leur caractère, il se produit une transformation dans la conscience et, avec elle, dans toute la personne, par laquelle la beauté de l’âme se donne à voir à tous.

C’est alors que Géraldine rencontra Butch.

La jeunesse de Wabazoo et de la grande ville dont Wabazoo est une banlieue chic, avec les meilleures plages, était férue de sports nautiques et en particulier de surf, et parmi les jeunes gens qui brillaient dans ces sports Butch était le plus impressionnant. Géraldine, sollicitée par ses collègues pour leurs sorties, n’en avait pas moins maintenu sa réserve et passait seule le plus clair de son temps. Elle aimait à se rendre non pas tant sur la plage, où elle venait tout de même quelques fois se baigner et prendre le soleil accompagnée de ses nouveaux compagnons, dans l’ensemble peu entreprenants avec elle, mais en bordure de plage, sur la promenade où, si elle était fatiguée de marcher ou de pédaler, elle s’asseyait sur un banc un livre à la main, alternant la lecture et la contemplation rêveuse du sable fin, de la mer étincelante et des vagues ourlées de perles blanches – ainsi que des surfeurs. Parmi eux, elle ne tarda pas à distinguer Butch, l’un des plus assidus et le plus beau. Le plus bel homme qu’elle eût jamais vu.

Butch était grand et blond. Les boucles presque blanches à force d’être dorées, lumineuses, de sa chevelure rayonnante encadraient un visage viril hâlé par le soleil et les réverbérations de la mer, car c’était un de ces blonds qui peuvent bronzer et ne laissent aucune femme indifférente. Le ciel sans nuage et les ondes cristallines de l’océan trouvaient leurs rivaux en clarté dans ses yeux céruléens, grands ouverts et francs, qui souriaient plus intensément encore que sa large bouche aux lèvres fines et aux dents parfaites, éclatantes. La force physique de Butch, large d’épaules, le torse bombé, ne gâtait sa grâce d’aucune rudesse car les proportions étaient parfaites ; ce que le muscle aurait pu créer d’épaisseur excessive était contrebalancé par la taille haute et la finesse des jointures et des articulations. L’airain de ses courbes puissantes et harmonieuses était rehaussé par l’ondoiement doré de quelques poils sur le torse et les avant-bras. Le visage de Butch était lui-même tout simplement parfait, presque androgyne tant la beauté en était surhumaine, et en même temps aucune de ses expressions ne trahissait jamais le moindre écart du plus mâle et du plus volontaire tempérament. Ses mains aristocratiques, dont la force n’aurait pas été acquise à des travaux dégradants mais à la pratique régulière d’un noble exercice, avaient des gestes à clouer une jeune femme sur son banc solitaire, comme une lance la perçant de part en part. Quand, dans un état quasi hypnotique, Géraldine regardait Butch évoluer sur sa planche, défiant les rouleaux mastodontesques et se servant de leur force brute pour réaliser avec la plus grande facilité les acrobaties les plus éblouissantes, des larmes lui montaient aux yeux, de joie pure et de transport sans pareil, qu’elle s’obligeait avec peine à retenir afin de ne pas attirer l’attention sur elle et se rendre ridicule.

En somme, pour cette provinciale française un peu insignifiante qui avait débarqué à Wabazoo par hasard, Butch était plus qu’un homme ; c’était, on trouve le mot sous sa plume, « un ange ». Mais, comme tous ou la plupart des anges qui font du surf, c’était un ange déchu. Le journal de Géraldine, on le verra, ne laisse aucun doute à ce sujet.

Et comment, en effet, un tel prodige d’homme aurait pu ne pas goûter à ces fruits que le commun des mortels convoite tout en dénonçant ceux qui, mieux favorisés de la fortune, les cueillent ? Quand un de ces êtres favorisés apparaît sur la terre, les femmes l’entourent et créent pour lui un scénario du monde dans lequel l’objet de leur attention a tous les droits, ou du moins a droit à toutes leurs faveurs. Aux yeux médusés de ceux à qui elles ont l’habitude d’opposer les manœuvres dilatoires et les obstacles, même les plus délicieux, de la pudeur féminine, il semble qu’avec un homme tel que Butch elles ne soient plus capables de se souvenir de ce trait pourtant si essentiel de leur nature.

Pour faire court, Butch en était arrivé à une certaine lassitude. Il était mûr pour s’éprendre à la folie de quelqu’un comme Géraldine, de même que l’innocente Géraldine était mûre pour se donner à quelqu’un comme Butch. Par ailleurs, même si ce n’est pas l’objet de notre histoire, les conquêtes délaissées de Butch étaient mûres pour les geeks et braves garçons de l’université tout comme ceux-ci étaient mûrs pour ces marchandises de seconde main.

Après avoir tenté de donner une idée de l’essence même de Butch, de sa quintessence de surfeur blond et beau à mourir, il est un peu navrant, un peu honteux, d’avoir à compléter le tableau par les vulgaires contingences de sa vie sociale, mais c’est nécessaire pour ce qui va suivre – qui se passe aussi, en partie, dans ce bas monde, d’autant plus que Butch n’allait pas tarder à montrer à Géraldine ses attaches avec le monde dans ce qu’il a peut avoir de bas. Butch, donc, étudiait, à l’université de la grande ville, la littérature comparée. Que mon lecteur, et surtout ma lectrice, ne soient pas trop vite charmés par ce fait, car l’intérêt de Butch pour la littérature en général et la littérature comparée en particulier était à peu près nul. Cela dit, comme il avait choisi cette voie pour le temps libre qu’elle lui laisserait et par souci de ne se lier à aucune activité pratique dès les études, il y a, je le reconnais, de quoi être charmé car cela montre un grand attachement à ne rien faire – ce qui est digne de l’essence d’un beau surfeur blond. C’est pourquoi ses études étaient médiocres ; elles lui permettaient d’occuper de manière aristocratique et planchiste le temps – qui ne revient jamais – de la jeunesse.

Butch vivait tantôt chez ses parents à Wabazoo tantôt chez ses amis Kurt et Mitch, deux étudiants originaires de l’arrière-pays, où ils avaient vocation à retourner après quelques années par la case université, sans diplôme. Kurt et Mitch occupaient en colocation un petit appartement en centre-ville et partageaient avec Butch les passions du surf et du cannabis.

L’école française était située en face d’une autre école, pour les familles australiennes – étant entendu que les Australiens n’envoient pas leurs enfants à l’école française. Les parents de Butch avaient également une fille, Clara, bien moins âgée que son frère et qui se trouvait être élève dans cette dernière école. Du jour où Géraldine entendit Butch appeler sa sœur : « Hé, p’tite sœur, ici ! » à la sortie de l’école, où il l’attendait dans sa Porsche rouge pour la ramener chez eux ce jour-là, ses moindres moments de solitude ne furent plus occupés que par l’image du surfeur. Que Butch accomplît un devoir fraternel lui semblait adorable.

Ils ne s’étaient encore jamais parlé. C’est Butch qui aborda Géraldine, seule sur son banc, peu avant qu’elle s’apprêtât à rentrer chez elle, un soir de ciel couleur de violette.

« Je t’ai vue devant l’école française l’autre jour. (La conversation étant en anglais, qui ne connaît pas – quel langage intelligent ! – la distinction du « tu » et du « vous », je fais comme si ceux qui parlent anglais s’adressent par « tu » plutôt que par « vous », pour habituer mon lecteur à prendre cette habitude, qui restera toujours choquante autrement.) Tu es prof là-bas ? Tu es française ?

– Oui !

Géraldine rougit. Avait-elle imaginé que ce moment viendrait ? Elle ne savait plus. Mais si quelqu’un lui avait dit que ce moment viendrait, elle aurait dit que ce serait le plus beau de sa vie. En même temps, les moments superlatifs sont forcément durs à vivre, sous un certain angle. Il y a des circonstances où tant de choses paraissent dépendre de petits riens que ces petits riens deviennent d’une pesanteur presque intolérable. L’extase d’être abordée par Butch ne parvenait pas à dissiper l’idée terrible que rien de ce qu’elle dirait ou ferait ne pourrait jamais intéresser un tel… surhomme.

Butch était habillé à la manière décontractée de ceux qui retournent de la plage, tee-shirt saumon délavé, bermuda noir, et il devait être pieds nus ou presque mais, comme il arrive habituellement avec ce genre d’Adonis, un rien l’habillait. Géraldine était quant à elle vêtue modestement mais non sans coquetterie, dans une robe légère à motifs floraux, sérieuse avec un je ne sais quoi de piquant en raison des quelques pans de peau qu’elle laissait voir.

Le fait qu’elle fût française ne laissait pas Butch indifférent. Il ne savait pas exactement comment la juger. Elle n’appartenait à aucun cercle de sa connaissance, d’où il aurait pu tirer des conclusions quant à la place de cette femme dans le monde. Il ne pouvait pas non plus discerner, parmi l’ensemble des éléments qui se présentaient à son appréciation, ce qui relevait de la Française et ce qui appartenait à la personne. Par exemple, il ne pouvait dire si sa robe indiquait un statut estimable ou le contraire, ou encore si le fait de lire seule sur un banc était de mauvais aloi ou bien une pratique ordinaire chez cette nation (qu’il jugeait sur la foi de certains dires) intellectuelle, à laquelle s’adonnerait dans certaines circonstances, comme la chose la plus naturelle au monde, toute Française, même la plus frivole et la plus encline à jeter son livre par-dessus les moulins… Par ailleurs, la façon dont se conduisait à Wabazoo une Française qui n’aurait pas eu le projet d’y faire sa vie offrait peu d’indices certains de ce que cette jeune femme était réellement, dans son milieu pour ainsi dire naturel. C’est de cette façon que je résumerais l’avantage d’une étrangère dans le jugement d’un homme dispos, et une partie non négligeable de la séduction qu’elle exerce, sans préjuger de ses atouts plus personnels.

Ce jour-là fut le premier dans la vie de Butch où il se félicita d’avoir suivi quelques cours de littérature comparée. La nationalité de Géraldine et le livre qu’elle tenait contre elle l’avaient incité à survoler le sujet de la littérature française. Il évoqua Émile Balzac, Honorè de Chateaubriand et quelques autres dont je préfère ne pas écorcher les noms, et le temps passa sans qu’ils s’en aperçussent, tellement c’était délicieux.

Quand, parce que le rose du ciel était devenu pâle et les premières étoiles clignotaient sur du velours gris de cendre chaude, ils durent se séparer, quitter ce banc, bercé par les palmes murmurantes, où leurs cœurs se reconnurent, il lui fit promettre qu’ils se reverraient. Et ils se revirent. Géraldine et Butch s’aimaient.

II

Butch aimait Géraldine parce qu’il avait suffisamment vécu, selon lui, et Géraldine aimait Butch car elle ne connaissait rien à la vie, selon moi. J’ai pris un peu de temps pour situer cette idylle afin de rendre le contraste plus saisissant avec ce que Géraldine finit par découvrir, et je frissonne affreusement en pensant à la suite du journal de notre infortunée compatriote.

Butch emmenait ses conquêtes chez Kurt et Mitch pour commencer la soirée en fumant force joints de marijuana. La différence avec Géraldine c’est que, là où la soirée se terminait presque toujours pour ses autres conquêtes dans une chambre de l’appartement, à côté des rires et des cris d’oiseaux de ceux qui continuaient à fumer et à divaguer de l’autre côté de la cloison, Butch sortait quelque part avec Géraldine, ce qui était lui témoigner un certain respect, je trouve. Toutefois, elle connut elle aussi, à plusieurs reprises, les chambres de l’appartement ; je demande pardon à mon lecteur pour ces détails, mais tous ces faits ont quelque importance pour la compréhension de ce qui suit. Les unes prenaient part à ces séances en acceptant les joints qui tournaient, les autres non. Géraldine ne le souhaita pas mais quand plusieurs personnes fument des joints dans un espace clos, il se produit un effet que l’on appelle, je crois, l’effet aquarium, qui fait que même ceux qui ne tirent pas sur les joints n’en ressentent pas moins quelques influences, plus ou moins atténués.

Dans un premier temps, Géraldine imputa certaines conduites mystérieuses de son compagnon à l’effet aquarium : elle crut que le témoignage irrécusable de ses sens était en réalité le résultat d’une altération de sa faculté de penser sous l’effet de la fumée cannabique.

Un soir, après une séance d’aquarium, alors que les deux amants marchaient bras dessus bras dessous dans la rue, ils passèrent devant une impasse où un clochard était en train de s’aménager un coin pour la nuit. À quelques pas de là, Butch dit qu’il préférait tout compte fait se rendre dans une discothèque un peu plus excentrée. Il conduisit donc Géraldine à la voiture, qui n’était alors guère éloignée, et lui demanda de l’attendre à l’intérieur quelques instants. Quand elle lui demanda la raison de cette conduite, il répondit seulement qu’il ne serait pas long. Il ne le fut pas trop, en effet, bien que Géraldine appréciât peu d’être laissée seule, et à son retour n’en dit pas plus. Butch se regarda dans le rétroviseur, comme quelqu’un qui souhaite vérifier l’état de ses cheveux, et s’essuya les lèvres d’un revers de main. Géraldine crut voir des traces d’humidité rouge sur le dos de la main, avant qu’il fouillât avec dans sa poche. Il n’avait pas de blessure aux lèvres. Les notions particulières de Géraldine concernant l’effet aquarium sur elle semblent dater de ce moment. Butch était par ailleurs devenu particulièrement enjoué.

Un autre soir, au cours d’une nouvelle promenade nocturne, en cherchant son paquet de cigarettes dans son blouson Butch fit tomber un objet. Il ne parut pas le remarquer tout d’abord mais, quand Géraldine se baissa pour ramasser l’objet, qui avait roulé de son côté, Butch la tira brusquement par le bras, l’immobilisant, et se pencha lui-même pour ramasser l’objet et le remettre dans sa poche, en un éclair. Géraldine ne souhaita pas l’interroger. Elle avait cru voir que l’objet était une seringue mais la tête lui tournait un peu, après l’aquarium.

Une autre fois encore, alors qu’ils se rendaient à un café-concert, Butch changea de nouveau brusquement d’avis, après qu’un mendiant aborigène leur demanda l’aumône, et dit à Géraldine de l’attendre. Quand il revint, il était particulièrement en verve.

En outre, son comportement chez elle était parfois énigmatique, et même peu respectueux. Une nuit, alors qu’ils dormaient ensemble, il sortit sans rien dire. Se réveillant quelques instants plus tard, elle fut surprise de ne pas le trouver à ses côtés. Elle écouta le silence pour déterminer si Butch se trouvait dans une autre pièce mais l’appartement était vide. Il finit par rentrer, la nuit même, et quand, alors qu’il se recouchait, Géraldine lui demanda pour quelle raison il était sorti, il répondit qu’il était allé acheter de l’herbe – alors que deux sachets pleins étaient en évidence sur la table de la chambre. Le lui faisant remarquer, elle s’entendit répondre je ne sais quoi au sujet d’une demande pressante de Kurt et Mitch. Butch était très excité et sut faire oublier l’incident. Cela se produisit cependant à plusieurs autres reprises, et même de manière presque régulière, sans préjuger des fois où Butch serait sorti sans que Géraldine s’en aperçût.

Mais en accumulant ces faits et d’autres qui se trouvent épars dans le journal de Géraldine ou bien ne furent pas du tout consignés – et ce n’est que plus tard que le journal en parle, quand la vérité les fit revenir à la mémoire de Géraldine –, je me rends compte que je donne une idée fausse des jours que vivait le jeune couple au début de leur idylle. C’était un couple qui faisait plaisir à voir. Géraldine était épanouie, Butch plus beau que jamais. Qui plus est, il y a dans ces couples « exotiques », entre individus de cultures différentes, quelque chose qui en rehausse l’éclat, soit que cela parle à notre nature d’hominidés, pour qui l’exogamie féminine fut la règle, soit que l’on y voit les conditions d’un élargissement de l’horizon intellectuel de l’humanité.

Géraldine fut présentée aux parents de Butch. Sachant, comme nous l’avons vu, que Butch possédait une Porsche alors qu’il n’avait aucun revenu, on se doute du statut de son père. Celui-ci n’était guère enchanté à l’idée que Butch se liât de manière durable à cette petite Française – il avait plus d’expérience que son fils en matière de jugements sociaux – mais il n’était pas non plus mécontent à l’idée que Butch nourrisse enfin des sentiments compatibles avec l’établissement d’une relation stable ; en d’autres termes, il misait sur un échec de cette première tentative sérieuse, échec que viendrait effacer le succès d’un attachement durable avec un meilleur parti.

Géraldine continuait d’enseigner à sa petite classe. Butch avait repris de manière plus assidue le chemin des cours universitaires, tout en continuant le surf, et ils se retrouvaient sur la plage où leur couple donnait une approximation intéressante de l’Éden primordial, bien qu’il ne manquât pas de jeunes femmes pour dénigrer le physique ou, plus globalement et plus essentiellement, le glamour de Géraldine. Pourtant, encore une fois, le fait qu’elle fût française empêchait ces jeunes femmes australes de mesurer toute l’étendue de la péquenauderie qu’elles cherchaient en Géraldine, faute de connaissances suffisantes sur notre pays pour faire la part des choses. Le meilleur moyen, pour celles qui ne craignaient pas les partis-pris extrêmes, d’écraser Géraldine par un jugement définitif, était d’imputer l’attribut honteux à tout Français et toute Française.

Un jour, alors que sa classe fut annulée en raison d’une grève des enseignants de l’école française (oui, en Australie aussi), Géraldine retourna chez elle. S’étant tout d’abord dirigée vers le frigidaire pour y déposer des courses qu’elle avait faites sur le chemin, elle y trouva deux seringues, l’une remplie d’un liquide rouge comme du sang, l’autre contenant quelques gouttes d’un liquide incolore.

Il est temps de révéler au lecteur le secret abominable de la vie de Butch, dont ce n’est pas sans raison que j’ai tu le nom de famille jusqu’à présent et que je continuerai de le taire dans la suite, car s’il est un nom sous lequel cet individu doit être connu du public, c’est celui de vampire de Wabazoo !

Butch avait conclu un pacte avec le diable. Mais ce que nos ancêtres appelaient le diable et les démons n’est autre qu’une forme de vie extraterrestre intelligente originaire de Mars. Peut-être qu’un jour les deux races se reconnaîtront mutuellement et que la paix s’établira entre elles, mais nous n’en sommes pas encore là puisque aujourd’hui l’humanité ignore l’existence même des Martiens.

Les Martiens vivent depuis deux mille ans sous la surface de leur planète en raison d’une maladie de la peau d’origine artificielle qui les rend très sensibles à la lumière du soleil et autres rayonnements. Ils firent disparaître toute trace de leur civilisation à la surface afin de ne pas attirer l’attention de l’humanité, craignant que leurs nouvelles conditions de vie souterraines, concomitantes avec le libre développement de la race des hommes à la surface de la Terre, ne les place un jour en situation d’infériorité et que les Terriens cherchent à en profiter. Ils restent à ce jour très en avance sur nous mais leur inquiétude n’a pas pour autant diminué, car ils estiment que nous progressons plus vite qu’eux. Ainsi, lorsqu’ils croisent les courbes respectives de développement technologique des Martiens et des Terriens, ils se voient un jour dépasser par nous.

Les Martiens maîtrisent le voyage spatial et ont envoyé plusieurs missions scientifiques sur la Terre au cours des derniers millénaires ; toutes devaient rester secrètes mais quelques-unes n’ont pu éviter d’être exposées au regard des hommes, ce qui a engendré, nous l’avons dit, de multiples spéculations de théologie et démonologie, faute pour les témoins de comprendre de quoi il s’agissait.

Butch était le collaborateur de l’une des dernières missions martiennes en date. Du fait de leur maladie dermatologique, les Martiens ne se déplacent qu’avec difficulté hors de leurs souterrains. Ils se couvrent d’armures anti-rayonnements mais celles-ci ont une efficacité restreinte et ils doivent donc calculer leurs sorties à la minute près, tout en sachant que le moindre déplacement physique entraîne un certain taux d’exposition ainsi que des lésions, voire des séquelles irréversibles. C’est pourquoi ils se servent de balises grâce auxquelles ils peuvent projeter des hologrammes sur la Terre, ce qui leur permet d’établir la communication sans avoir à se déplacer physiquement. Il suffit de sept balises bien réparties pour envoyer des hologrammes sur n’importe quel point de la Terre. Les balises sont des structures miniaturisées transportées par microcapsule et qui doivent être renouvelées de temps en temps.

S’agissant de Butch, les Martiens le contactèrent pour la fourniture d’échantillons biologiques. Les scientifiques martiens sont très demandeurs de sang humain pour leurs expériences ; ils pensent en effet pouvoir développer à partir de notre sang des sérums et des onguents qui leur permettraient de mieux résister aux rayonnements. Ils y travaillent depuis très longtemps, sur la foi de quelques données anciennes leur semblant prometteuses. Ils n’ont jamais exigé des volumes de sang très importants – sauf à certains moments de l’histoire, comme pendant la civilisation aztèque, où la caste sacerdotale semble avoir été impliquée dans le trafic de sang avec les Martiens –, soit parce qu’ils parviennent à travailler de manière satisfaisante à partir d’échantillons peu nombreux, soit parce qu’une collecte plus importante leur est difficile à organiser en raison de leurs contraintes.

Ils entrèrent en contact avec Butch quand celui-ci avait treize ou quatorze ans. Butch reçut dans sa chambre la visite d’un hologramme martien. C’était une forme humanoïde de haute taille entièrement couverte d’une sorte de chitine noire iridescente, avec des lunettes aux grands verres irisés qui donnaient à sa figure l’aspect d’une tête de mouche. Le Martien, qui s’appelait ()˅(), déclara exaucer les vœux, et demanda à Butch s’il souhaitait avoir du succès avec les femmes : « Mais il faudra, ajouta-t-il de sa voix sépulcrale, que tu acceptes de rendre le moment venu un petit service en échange, dans quelques années. »

Cette clause que je souligne en la mettant, elle seule de tout le discours du Martien, en style direct, était en réalité perdue au milieu de l’étalage des avantages dont Butch bénéficierait ; c’était, cette clause, l’équivalent des clauses en petits caractères de nos contrats commerciaux et Butch, comme de nombreux humains en présence de contrats, consentit sans savoir exactement à quoi. Le Martien alors le pria d’avancer le bras dans le halo de l’hologramme, s’en saisit de sa longue main gantée de noir et lui injecta par seringue hypodermique un liquide dans le pli du coude, avant de lui dire au revoir.

La beauté surhumaine de Butch fut le résultat de cette injection martienne. Au lieu de devenir un grand escogriffe maigre et pâlichon, il se métamorphosa en Adonis à la puberté. Tous les défauts génétiques et développementaux furent corrigés lors de la croissance pour donner un individu supersymétrique de proportions parfaites et présentant à l’état pur les traits physiques qui, selon le programme génétique féminin façonné par l’évolution, le conduisent par le bout du nez. Butch put alors s’embarquer pour Cythère.

Lorsque sa croissance fut pleinement achevée, l’hologramme martien réapparut, et sa voix était toujours aussi caverneuse : « Le sérum de correction robo-désoxyribique a pleinement fonctionné. Pour que son effet soit à présent maintenu, il est impératif que tu absorbes régulièrement du sang humain. Le service que nous te demandons ne sera donc pas très onéreux pour toi, dans ces circonstances, car il s’agit de nous réserver une part de ce sang. Je viendrai chercher ta collecte de la même manière que je suis venu la dernière fois et que je viens cette fois-ci. Les échantillons doivent provenir d’individus différents. À chacune de mes visites, je te laisserai une ampoule de sérum amnésique que tu appliqueras en tant que de besoin aux personnes à qui tu auras prélevé leur sang ; elles oublieront sous l’effet de ce sérum les quelques minutes précédant l’injection, c’est-à-dire l’opération de prélèvement. »

Butch crut devenir fou de désespoir. De ce jour, les plaisirs de Cythère étaient empoisonnés pour lui ; non qu’il y renonçât, mais toutes les fois qu’il s’y adonnait, lui revenait en mémoire l’image du Martien à tête de mouche. Cependant, l’hologramme ajouta les paroles suivantes : « Ce service est temporaire. Lorsque nous serons suffisamment approvisionnés, nous te laisserons une fiole de superbreuvage qui fixera l’effet du sérum robo-désoxyribique dans ton profil génétique et tu n’auras plus besoin de sang. Nous sommes conscients de la peine que nous te causons mais nous devons nous assurer que tu nous rendras ce petit service en échange des bienfaits dont nous t’avons couvert. »

Butch fut obligé de se rendre à l’évidence quand, quelques jours plus tard, il fut saisi par des crampes dans tous les membres, accompagnées de nausées et suffocations. Dans un miroir, il crut voir ses traits pâlir et maigrir, ses cheveux ternir, ses bras musclés s’amenuiser, l’ensemble des traits du visage prendre un aspect qui lui parut affreux et qui était le visage qu’il aurait eu sans le sérum martien. Son corps retrouva son équilibre au bout de quelques instants et n’avait rien perdu de sa beauté, mais il comprit de quoi ce malaise était l’avertissement, et se détermina à chercher du sang.

Il fit son premier essai sur une conquête. Quand elle fut endormie, il la bâillonna, la ligota et lui plongea une seringue dans le pli du coude. La jeune femme voulut crier et se débattre, mais d’abord le bâillon puis les liens rendaient ces efforts inutiles. Butch était excessivement nerveux. Il cassa l’aiguille de la seringue dans le bras de la malheureuse, convulsionnée, et dut s’y prendre à plusieurs reprises ; sa victime finissant par s’évanouir, il put procéder plus confortablement. Après avoir pompé le sang et se l’être injecté, il transféra le contenu de l’ampoule martienne dans une nouvelle seringue et administra la dose prescrite. Il changea les draps souillés de sang, nettoya les plaies du bras de la jeune femme, la débarrassa du bâillon et des entraves, et la réveilla : « Encore ? Quel homme ! », dit-elle quand elle reprit conscience. Le sérum d’amnésie était efficace. La jeune femme ne remarqua ses plaies que le lendemain et ne sut comment les expliquer, pas plus qu’elle ne sut expliquer pourquoi, dans ses souvenirs de cette nuit, les draps étaient tantôt blancs et tantôt blanc crème.

Butch acquit du chloroforme auprès d’un employé d’officine corrompu. Son utilisation ne rendait d’ailleurs pas superflue celle du sérum d’amnésie car il fallait effacer le souvenir du chloroformage, afin que la victime se réveille sans aucun souvenir de son agression.

La principale problématique pour Butch était le renouvellement quasi permanent des victimes, à la fois pour les échantillons à destination des Martiens, selon la consigne de l’hologramme, et, dans une moindre mesure, pour ses propres besoins car il ne souhaitait pas anémier ses victimes, de crainte d’attirer l’attention. Il devait leur laisser assez de sang et laisser à celui-ci le temps de se reconstituer. Son donjuanisme était donc tout à fait approprié aux nécessités de la collecte. Toutes ses conquêtes donnèrent du sang, ainsi d’ailleurs que tout son entourage, chloroformé, pompé, amnésié…

Le bassin de sang – comme on parle de bassin d’emploi – s’assécha quand il rencontra Géraldine et qu’ils formèrent un couple stable. Car il fut, dit-on, relativement fidèle et, quand il ne le fut pas, il avait certainement l’excuse de la collecte de sang. Il se rabattit sur les clochards. Outre le fait que ce sont des proies faciles et que les conditions de la vie sociale ainsi que la vie errante des hobos assurent un renouvellement satisfaisant de ce genre d’individus dans nos villes, un autre facteur contribuait à rendre un tel choix évident. Ses activités occultes étant devenues le quotidien nocturne de Butch – il devait absorber du sang une fois tous les cinq jours environ et le Martien récupérait une pleine seringue toutes les deux semaines –, il chercha le moyen de rendre l’opération plus rapide et, s’il ne pouvait se passer de l’injection hypodermique dans le cas de la part martienne, il était possible de simplifier le prélèvement de sa propre part, en buvant le sang à même une plaie ouverte. C’est pourquoi il prit l’habitude de s’en prendre à des clochards, dont il calculait que les plaies anormales et par eux inexplicables prendraient bien plus de temps pour alarmer l’opinion publique, soit parce que ces victimes ne demanderaient pas de soins soit parce que les services qui les traiteraient prêteraient peu d’attention à de telles blessures parmi toutes les autres atteintes corporelles dont souffrent ordinairement ces parias. C’est ainsi que Butch prit l’habitude de pratiquer sur ces malheureux des actes d’une barbarie sans nom.

De temps à autre, il perdait l’ampoule de sérum d’amnésie ou la seringue qui le contenait. Dans ces cas-là, il jugeait prudent de tuer ses victimes. Pour ne pas avoir à en tuer plus d’un avant de récupérer une nouvelle ampoule, il cacha tout d’abord le cadavre dans le coffre de sa Porsche et allait assouvir dessus ses besoins en sang. Mais le sang d’un corps en train de pourrir lui était dégoûtant et il se jura de faire attention à ne plus perdre l’ampoule. Cela continua d’arriver et, un jour, il préféra tuer de nouveaux clochards plutôt que de boire du sang de cadavre.

III

Quand Géraldine découvrit les seringues dans le frigo, elle crut tout d’abord que Butch non seulement fumait des joints mais se piquait aussi à l’héroïne. En réalité, celui-ci devait rencontrer le Martien le soir-même. Quand Géraldine était sortie, il avait mis au frigo la seringue de sang prélevé la nuit ainsi que la seringue avec les dernières gouttes de sérum d’amnésie, car en prévision (les Martiens sont d’excellents météorologistes) de jours de canicule anormale, ()˅() lui avait recommandé de garder les produits au frais, et Butch n’avait pas trouvé le temps d’acheter une glacière qu’il aurait pu cacher.

Quand elle rentra à l’improviste, il était en train de fumer un joint en écoutant de la musique au casque, si bien qu’il ne l’entendit pas. La voyant entrer dans le salon, les traits décomposés, avec les deux seringues à la main, il pâlit. Il crut que raconter des craques sur une addiction à l’héroïne serait d’un à peine meilleur effet que la vérité. En outre, il était amoureux et, quand ce moment critique arriva, il se fit la réflexion que dans l’amour tout se partage et que Géraldine le soutiendrait moralement. Il lui révéla donc ce qui a été relaté dans les pages précédentes. Certains éléments du journal proviennent des conversations de Butch avec l’émissaire martien, source indirecte des connaissances consignées dans le journal de Géraldine au sujet de l’histoire de Mars. Ces confidences du Martien semblent montrer qu’il avait pleinement confiance en la loyauté de son collaborateur – mais au terme de leur collaboration ?…

Quand elle cria qu’elle ne croyait pas un mot de ces absurdités monstrueuses, Butch lui dit que les héroïnomanes ne mettent pas de sang dans une seringue. Il insista sur le fait que tout cela se résumait à quelques prises de sang par-ci par-là, en réalité sans préjudice pour personne, et qu’il serait bientôt dégagé de toute obligation, ayant la promesse du Martien ; tous les deux oublieraient alors ce mauvais rêve. Il se garda cependant d’évoquer les morts qu’il avait sur la conscience et, du reste, ces morts le hantaient à peine car un clochard est par définition socialement mort et la vie de l’homme est très sociale.

Le soir venu, Butch cacha Géraldine dans un placard de leur chambre, chez les Howard, où il donna rendez-vous au Martien pour la seringue de sang. Les Martiens avaient en effet établi un contact télépathique avec leur collaborateur pour fixer leurs rendez-vous à la convenance de celui-ci, car il était le mieux à même de juger du lieu et de l’heure où le tribut se ferait le plus discrètement. Quand Géraldine vit le Martien à tête de mouche, dans son halo bleu, tendre une longue main gantée pour recueillir la seringue, elle dut se rendre à l’évidence, et s’évanouit.

Cela peut surprendre le lecteur mais ces faits incroyables, et leurs possibles implications pour l’avenir de l’humanité tout entière, n’empêchèrent pas la vie de suivre son cours. Il fut tacitement convenu entre les deux amants qu’ils n’évoqueraient plus ces faits jusqu’au moment où Butch annoncerait à Géraldine être libéré de ses maudites obligations.

Or il se trouve que le programme scientifique martien subit d’importantes modifications à peu près au même moment : les responsables du programme décidèrent que le sang ne leur suffisait plus et qu’il leur fallait des cadavres. ()˅() fut chargé d’informer leur collaborateur : « La fin de notre collaboration approche, dit-il à Butch lors de leur rencontre suivante. Tu seras bientôt libre de toute obligation, ta dette envers nous sera purgée, nous allons être quittes. C’est la dernière étape, et la plus courte, du service que nous te demandons. Il nous faut à présent des corps humains pour l’avancement de la science. Nous sommes à l’aube d’avancées scientifiques majeures, dont les retombées se feront sentir jusque sur la Terre et aux confins de l’univers, et nous comptons sur toi. »

Butch hochant la tête, le point le plus important pour lui étant que la fin de cette collaboration était proche et que le breuvage fixatif lui serait bientôt donné, le Martien poursuivit : « Notre technologie de téléportation n’en est qu’à ses premiers pas. Nos halos hologrammatiques sont capables de transporter de petits objets tels que les seringues ou les poches de sang que tu nous as remises, mais nous ne pouvons transporter sans altération profonde de sa structure moléculaire un objet aussi volumineux que le corps humain adulte – car nous te demandons des corps adultes – et il nous faut donc contourner cette difficulté. C’est pourquoi nous te demandons de préparer les corps de façon qu’ils puissent être transportés par le halo. »

Concrètement, Butch devait découper les corps en morceaux : tête, mains, avant-bras, bras, pieds, jambes, tronc évidé, viscères séparés et empaquetés… Les morceaux seraient téléportés un à un. Rendez-vous fut fixé pour la semaine suivante.

Géraldine ne fut pas informée de ces nouveaux développements. Cependant, vers la fin de l’été, lors d’un nouvel épisode caniculaire accompagné de grève et d’un retour à l’improviste, elle découvrit, cette fois dans le grand freezer des Howard, à la cave, où elle l’entendit bourdonner depuis la buanderie alors qu’il était censé ne pas fonctionner, les Howard étant partis en croisière pour plusieurs mois, elle découvrit, dis-je, les morceaux congelés d’un corps humain. L’horreur de la situation, qu’elle n’avait que très imparfaitement refoulé de sa conscience, lui revint, décuplée par cette nouvelle découverte, et elle fut secouée d’une longue crise de larmes. Tandis que Butch fumait un joint dans le jardin des Howard.

La crise passée, elle remonta et, le trouvant dans le salon, lui dit :

« Je viens de voir ce que tu as mis dans le freezer de la cave. »

Les traits de Butch se figèrent.

« Qui est-ce ? demanda Géraldine.

– Personne. Un clochard. Ils me l’ont demandé. C’est bientôt la fin.

– Tu l’as tué ?

Butch répondit qu’il était obligé. Et que ce n’était pas si grave. Un clochard, qui le pleurerait ? Personne ! Et qui sait si ce pauvre type n’avait pas eu de toute façon l’intention de se suicider, tellement sa vie était misérable ? On pouvait même dire que Butch avait rendu service à la société : Géraldine se rappelait-elle ce sale clochard qui l’avait insultée quand elle refusa de lui donner de l’argent ? C’est elle-même qui l’avait raconté à Butch. Ces gens étaient une nuisance. Il en avait déjà tué quelques-uns auparavant, quand il avait été forcé de le faire pour avoir égaré le sérum d’amnésie ; il ne pouvait prendre le risque d’être dénoncé.

Mais Géraldine ne pouvait admettre ses raisons. Elle éprouva une immense lassitude. Les rêves qu’elle avait cru en train de se réaliser, s’étaient transformés en cauchemar inimaginable, et le bonheur ne serait plus, à jamais, qu’une vaine apparence plus intangible encore qu’un rêve… Dans l’illusion même du foyer heureux, il y aurait toujours une chambre obscure visitée par un homme-diptère abominable, une cave où sont gardés au frais, entre les bonnes bouteilles, les débris d’un cadavre… Le seigneur de ce royaume, le beau surfeur blond de Géraldine, devenu époux et père, respecté, admiré, boirait à la santé de ses invités en levant non pas un verre de vin mais un verre de sang… À nouveau, elle ne put contenir ses larmes. C’en était trop. Elle ne pouvait plus ignorer la cruelle ironie de ce Destin qui se jouait de ses plus profonds, purs et nobles sentiments. S’il n’y avait eu que l’aquarium et la bestialité de l’acte dans une chambre puante à peine séparée de colocataires intoxiqués dont l’hilarité était provoquée sans doute davantage par une malveillance de brutes instinctives que par les phrases sans queue ni tête qu’elles échangeaient, elle l’aurait surmonté, elle l’avait déjà surmonté, elle avait tendu la main à l’archange tombé dans la fange et l’avait élevé à elle sur un nuage doré pour contempler le mystère de la vie qui les purifierait tous les deux. Mais ça, ça ! le sang, la mort, les agressions, le corps en morceaux, les conciliabules avec un monstre horrible, les Martiens responsables du charme irrésistible de son beau surfeur blond… Où était le nuage doré, où le mystère purificateur ?

Elle comprit qu’il lui fallait prendre une résolution radicale qui rachèterait l’attentat de sa vie contre les rêves de sa prime jeunesse innocente. Attendre le bon vouloir des extraterrestres et prétendre ensuite refermer l’épisode comme une parenthèse sans conséquence leur laisserait sur la conscience un énorme sentiment de culpabilité, le souvenir ne s’effacerait jamais et empoisonnerait leur vie comme une tumeur, toutes les apparences seraient assombries et rendues mélancoliques par le secret de leur âme. Non, elle devait provoquer la crise salvatrice, effacer la souillure de l’abomination pour être capable de se dire à nouveau : « Je n’ai pas trahi mes rêves, ils me rendront heureuse. » Et il fallait dénoncer les Martiens à l’humanité.

Elle dit à Butch qu’il devait cesser de prendre du sang, accepter de redevenir ce qu’il était réellement, son vrai moi, renoncer à cette chimère qu’avaient fait de lui les Martiens poursuivant leurs propres fins égoïstes. C’était de la volonté délibérée de renouer avec son moi, avec son unicité qu’il devait attendre sa libération, et non du bon vouloir de créatures malveillantes qui s’étaient servi de lui. Seul un tel acte de foi en lui-même le rachèterait aux yeux de Géraldine, qui ne pouvait cesser de l’aimer, quoi qu’il fît et quoi qu’elle tentât elle-même contre ce sentiment, mais qui, au nom même de cet amour sans partage, de cette adoration qu’elle lui vouait et d’une vie commune à venir qu’elle souhaitait plus que toute autre chose au monde, lui demandait de reprendre son destin en main et de rompre son pacte avec le diable.

Butch eut peur, très peur. Savait-elle bien ce qu’elle disait ? Son accent ne laissait certes aucun doute quant à sa conviction ; il comprit que s’il refusait, s’il cherchait même seulement à opposer des raisons, le dernier fil qui les attachait l’un à l’autre se romprait immédiatement et irrémédiablement, tandis que ce fil pouvait encore servir au travail de renouvellement et resserrement de leur union pour des jours meilleurs. Il consentit.

Géraldine prit une semaine de congés pour aider Butch dans son sevrage, pendant lequel celui-ci resta enfermé. Il demanda que Géraldine le laisse seul dans la chambre au moment des crises. Les malaises violents qu’il avait déjà connus se manifestèrent de nouveau, d’abord fugaces, puis de plus en plus longs et de plus en plus violents. ()˅(), étonné de ne pas avoir de nouvelles au sujet de la dernière livraison, le harcelait télépathiquement, et Butch eut toutes les peines du monde à repousser les demandes de communication ; il ne voulait pas le mettre au courant, de peur des représailles. Les crises approchaient de leur paroxysme, soumettant Butch à des extrêmes de malaise physique et moral, accompagnés de phénomènes en dehors des lois connues de la nature, comme quand il resta collé ventre au plafond pendant près d’une heure ou quand il tournoya au-dessus du lit comme un tourniquet, autour d’un axe qui traverserait son nombril, jusqu’à perdre conscience. Le sérum robo-désoxyribique se dégradait à grande vitesse et la chaîne ADN de Butch se restructurait selon son plan initial.

Lors de la crise ultime, il crut qu’il mourait mais, s’il devait mourir, il ne dirait rien et mourrait seul. Il ne dirait rien à Géraldine tant que celle-ci ne l’aurait vu triompher, redevenu… redevenu ce qu’en réalité il n’avait jamais été puisqu’à douze ans il ne savait pas ce qu’il allait devenir et qu’après il était passé à autre chose.

« Géraldine ! », entendit Géraldine qui se mourait d’angoisse dans le salon. Elle entra dans la chambre.

Elle vit… là, quelqu’un.

« Oh… »

Butch, bien sûr. Il avait réussi, s’était libéré. Les Martiens étaient joués. Ah, quel moment ! Pourtant…

Pourtant, Butch comprit, au premier regard de Géraldine sur son nouveau moi, ou sur son vrai moi, que rien ne serait plus comme avant. Géraldine n’a pas eu le temps de nous décrire le vrai moi de son beau surfeur blond. Butch vit son regard et comprit ; il fut mortifié jusqu’au plus profond de l’âme. Jamais son contact avec les Martiens n’avait été, en dépit des actes ignobles auxquels ils l’avaient contraint, aussi mortifiant pour lui que ce regard. Jamais il n’avait connu plus grande souffrance, plus grande honte, un tel anéantissement. C’était ce qu’il avait craint le plus et cela venait de se réaliser. Tandis que Géraldine restait pétrifiée comme une porcelaine, le vrai Butch se leva, saisit sa planche de surf posée contre un mur dans un coin de la pièce et la lui lança à la tête. Elle tomba au sol, le crâne ouvert. Butch sortit en courant.

J’ignore si Géraldine avait parlé à Butch de son journal intime ; ce n’est indiqué nulle part. Il ne chercha pas, en tout cas, à le détruire avant de quitter les lieux. Géraldine mourut des suites de sa blessure, mais pas immédiatement ; elle eut le temps de griffonner la fin de son histoire tragique dans les dernières pages de son journal, couvert de sang.

***

            En ce qui concerne la dernière scène de ce récit, je dois quelques explications au lecteur. Ce n’est pas ce qu’a consigné Géraldine Bouchaud, car ce qui se trouve consigné dans cette dernière page, d’une écriture presque illisible, n’est très vraisemblablement pas la vérité. Géraldine explique qu’elle a fait une chute et s’est ouvert le crâne contre la planche de surf ; tout me porte à croire qu’elle a cherché à disculper son compagnon, et la dernière scène est donc une reconstitution des faits par moi-même tels que je suis convaincu qu’ils se sont produits – si tout ce qui précède est véridique.

Les quelques lignes qui suivent ne sont pas non plus tirées du journal mais servent à compléter l’histoire de Géraldine pour montrer en quoi les enquêteurs et moi-même sommes justifiés à rejeter la version de l’accident.

Les parents de Butch déclarèrent à la police de Wabazoo, à la suite de la découverte chez elle du cadavre de Géraldine, que leur fils n’avait pas donné de nouvelles depuis plusieurs jours. Il est toujours recherché à l’heure actuelle et se cache probablement de la police. À supposer, bien sûr, qu’il soit reconnaissable.

La médecine légale a établi que la cause de la mort de Géraldine Bouchaud est une fracture du crâne et consécutive hémorragie à la suite d’un coup porté à la tête avec la planche de surf de Butch, retrouvée sur les lieux. L’hypothèse d’une chute mortelle sur un tel objet dans l’espace disponible de la pièce est hautement improbable.

Le journal de Géraldine Bouchaud a été examiné par les enquêteurs avant d’être remis à sa famille. Butch est le principal suspect. Il est également recherché, sur la foi du journal intime, pour plusieurs assassinats ainsi que diverses agressions de personnes sans domicile fixe. La partie des écrits de Géraldine évoquant une influence extraterrestre est imputée par les psychologues assermentés, s’agissant d’un sujet non prédisposé, aux conséquences de la consommation de cannabis, dans le cas d’espèce peut-être seulement passive, ce qui semble devoir appeler selon eux une réévaluation des effets du cannabisme passif en général.

Juillet 2017

Bobby le chewing-gum

Une fable écologique

Daniel Préjean, président-directeur général des laboratoires Neurobulle, était un homme intègre et rien ne permet de penser que l’éthique fût en cause lorsqu’il accepta d’offrir à Guillaume, le cousin de sa belle-sœur, un stage dans sa florissante entreprise high-tech. Guillaume était tout de même un cas. Il n’est pas nécessaire pour notre histoire de présenter son CV, car Daniel Préjean lui-même donna son assentiment sans y avoir jeté un œil. Bonnard, le sous-directeur, lui trouverait une occupation de secrétariat ou autre ; c’était là le plus délicat – trouver à ce garçon quelque chose à faire – et Bonnard était l’homme de la situation.

Guillaume trouvait tout de même le temps très long dans ces bureaux blanc cassé, où lui-même comprit que son allure négligée faisait tache. De la prise de conscience à une décision en conséquence, il y a cependant un pas que sa réfractaire juvénilité ne lui permit de franchir. Il déambulait dans les couloirs, pour le plus grand scandale des employés mais sans que personne n’osât rien dire car, lorsque le directeur était présent, il louait haut et fort ses initiatives, comme il appelait les errances nonchalantes du garçon.

Les laboratoires Neurobulle étaient en étroites relations avec l’armée et le ministère de la défense et de la destruction massive, en raison de ses recherches de pointe dans différents domaines du transhumanisme stratégique. Ses ingénieurs travaillaient notamment sur la genèse de neurones miroirs révolutionnaires ainsi que sur les transferts de données synaptiques vers des supports électroniques et biologiques.

On ne sait comment Guillaume put un jour pénétrer, sans que personne l’accompagnât, dans le laboratoire le plus « secret défense » de toute l’installation, avant que l’alarme retentît et que le personnel de surveillance se ruât sur lui. Le gardien en chef, Muzot, voyant qu’il s’agissait de Guillaume, arrêta ses hommes. Guillaume retira ses oreillettes, car il était alors en train d’écouter un MP33, et demanda aux gorilles ce qu’ils voulaient. Muzot s’excusa de déranger M. Guillaume mais si M. Guillaume voulait bien le suivre il le reconduirait dans les parties du laboratoire où, en tant que membre non accrédité, il était libre d’aller et venir.

M. Guillaume les suivit. Lorsqu’ils eurent le dos tourné, il s’empressa de reprendre le chewing-gum que la surprise causée par l’irruption des agents de sécurité lui avait fait tomber de la bouche dans un pot de gelée neuromorphogénique couleur groseille dont il avait soulevé le couvercle. Il se remit à le mastiquer mais le goût que celui-ci avait pris en plongeant dans la mixture lui fit aussitôt cesser ce mouvement masticatoire qui imprégnait sa salive d’une saveur répugnante.

Bonnard demandant qu’on fît passer Guillaume à la douche carbonique, comme prévu par le protocole de sécurité, celui-ci pénétra dans le caisson où il se fit fumiger une minute ou deux. Puis Bonnard lui dit qu’il disposait de son après-midi.

Sur le chemin du retour, Guillaume jeta son chewing-gum au premier coin de rue. Du fait qu’il avait cessé de mâcher, personne ne s’était rendu compte qu’il avait un chewing-gum dans la bouche, et du fait qu’il ne souhaita pas le cracher dans les bureaux avant sa douche carbonique, personne ne sut non plus qu’il ramenait du secteur « secret défense » un chewing-gum. Et comme, enfin, il n’ouvrit pas la bouche tout au long de la procédure, car il n’avait pas l’habitude de répondre aux employés du laboratoire, et surtout pas à Bonnard, personne ne se douta de rien.

Le lendemain, Guillaume était trouvé mort dans son lit. Son cerveau, triplant de volume pendant la nuit, avait fracturé le crâne, créant une hémorragie fatale, et s’était répandu à l’air libre. Les médecins légistes furent incapables de déterminer la cause de l’accident.

Ce fut une terrible épreuve pour Daniel Préjean et sa belle-sœur. Bonnard comprit que l’accident était lié à l’intrusion de Guillaume dans le secteur « secret défense » du laboratoire et décida d’en informer son directeur. Celui-ci promit à Bonnard qu’il lui ferait payer sa négligence mais lui demanda auparavant d’éclaircir les faits afin de trouver les moyens d’écarter tous soupçons. Bonnard avait déjà demandé aux employés témoins de garder le silence ; chacun comprit, après la mort du jeune homme, que la consigne était renouvelée et renforcée.

En procédant à l’examen des vidéos ultrasecrètes du secteur confidentiel, Bonnard comprit par où les employés de la sécurité et lui-même avaient pêché. Il vit Guillaume cracher un chewing-gum dans la gelée neuromorphogénique en prolifération puis le remettre dans sa bouche. La douche carbonique n’avait pas suffi à interrompre le processus dans les particules entrées dans sa bouche, qu’il avait tenue fermée tout du long, et le processus avait été conduit à son terme au cours des heures suivantes. Bonnard rédigea une note demandant d’ajouter au protocole de sécurité, après la douche carbonique, un bain de bouche, que les employés excédés par l’alourdissement du protocole surnommèrent entre eux le « bain de bouche Guillaume ».

Cependant, un autre phénomène devait échapper à l’attention de Bonnard. Le chewing-gum que Guillaume avait recraché une fois sorti de l’établissement était imprégné des tissus neurogènes expérimentés par les laboratoires Neurobulle. Or il semble qu’un phénomène inattendu se soit produit alors et que la gomme ait servi de terrain propice à l’activation de réseaux de neurones, car il est indubitable qu’au cours de cet incident la conscience vint au chewing-gum.

Et avec elle, la volonté de puissance.

*

Puisque nous avons désormais affaire à un être doué de conscience et donc de personnalité, il convient de lui donner un nom. Comme ce chewing-gum provenait d’un lot à la menthe verte de la marque Bobby Gum, nous l’appellerons Bobby.

Selon les apparences, pour le passant qui aurait regardé sans le voir cet informe caillot verdâtre sillonné d’arabesques baveuses, Bobby n’était qu’un insignifiant spécimen de ces quelque 800.000 ou 900.000 tonnes de gomme à mâcher jetées en dehors d’une poubelle chaque année dans le monde. Je ne sais, lecteur, si tu trouveras ce chiffre confirmé de ton côté ; je l’ai calculé à partir d’une estimation d’un million de tonnes métriques de chewing-gum produites par l’industrie chaque année et de la proportion avancée par certains de 80 à 90 % de chewing-gums consommés qui ne sont pas jetés dans une poubelle.

Voilà donc, cher lecteur, ce qu’aurait été Bobby pour toi si tu l’avais croisé ce jour-là dans son caniveau. Marchant sur le trottoir, au moins n’aurais-tu pas craint en le voyant de te le coller à la semelle, d’où l’enlever proprement demande des efforts incroyables, et je me fais la réflexion que tu aurais peut-être même remercié mentalement le consommateur de ce chewing-gum pour l’avoir jeté non pas sur le chemin des gens mais le long du trottoir, où en principe personne ne marche. Le cynisme des uns doit être mis en balance avec le civisme des autres. Cela dit, il m’est arrivé un jour d’écraser un chewing-gum dans un caniveau, pour avoir cédé le passage à une grand-mère avec son caddie ; mais c’est une autre histoire, comme le jour où je m’assis sur une banquette de métro où quelqu’un avait écrasé son chewing-gum et où, ne connaissant pas la méthode pour sauver les textiles d’une gomme à mâcher, je perdis un jeans (il faut, me dit Marjorie entretemps, se servir d’un glaçon).

Or Bobby était un être pensant. Ses neurones se concertèrent dans un premier temps pour muter une partie d’entre eux en cellules photoréceptives et autres terminaisons nerveuses afin de créer une interface avec le milieu. Je ne saurais dire exactement de quelle façon Bobby voyait, ni s’il distinguait un aussi large spectre de couleurs et d’ondes mécaniques que l’œil et l’oreille humains, mais toujours est-il que Bobby était aussi un être sentant.

Sentant et pensant, Bobby comprit qu’il existait. Le monde lui donna tout d’abord le vertige, et la crainte du danger lui fit prendre conscience, par l’observation de ses réflexes, qu’il était capable de déplacer son corps. Il admira la faculté de reptation qui était la sienne et qu’il pouvait contrôler. Cependant, remarquant que l’un des passants à la taille cyclopéenne qui le dépassaient à intervalle régulier, se retourna et le fixa des yeux un moment alors qu’il se mouvait, contrairement aux autres passants lorsqu’il était immobile, il jugea préférable de ne pas attirer l’attention et s’immobilisa de nouveau. Le passant reprit alors son chemin ; ce n’était pas la première fois que ce dernier, à la psychologie duquel nous devons nous intéresser un bref instant, croyait voir quelque chose là où il n’y avait rien, comme quand il avait vu un énorme pénis en érection dans une anodine publicité pour de la crème solaire.

Bobby attendit que la rue se vidât de monde, avec la nuit, pour reprendre son activité exploratoire. Un chien lui causa une frayeur extrême. Bien qu’il s’immobilisât dès qu’il aperçut la créature approcher, celle-ci n’en avait pas moins grondé de manière terrifiante en voyant un chewing-gum se mouvoir. Après quelques instants d’immobilité de la part de Bobby, le chien s’éloigna, et, remis de ses émotions, Bobby poursuivit son chemin.

Il ne se passa pas longtemps avant qu’il rencontre un autre spécimen de son espèce, à savoir une gomme crachée et comme incrustée dans le bitume du caniveau par une longue station et quelques écrasements. En l’apercevant, Bobby sentit son cœur battre – façon de parler – car, depuis qu’il existait, il sentait le poids de la solitude. Ce n’est pas de l’anthropomorphisme : il ressentait vivement le fait d’être seul, même si c’est difficile à croire, et attendait donc beaucoup de cette rencontre. Or ce congénère ne répondit à aucune de ses approches et sollicitations. Au bout d’un moment, il se dit qu’il était mort. Mais tous les chewing-gums étaient morts; il était seul au monde. Lorsque cette pensée tragique le pénétra, il tomba éploré sur le corps inerte et desséché d’un énième chewing-gum.

C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit. En serrant contre son cœur affligé le cadavre du chewing-gum qui aurait pu devenir son ami, Bobby fusionna avec lui. Le réseau neuronal qui lui servait de conscience contrôlait ainsi un Bobby deux fois plus grand – pas tout à fait deux fois, en réalité, car si le nouveau chewing-gum était bien de la même taille que Bobby, il se perdit un peu de masse au cours de la fusion en raison de la dépense d’énergie nécessaire.

Bobby répéta l’opération avec chaque chewing-gum qu’il rencontrait.

*

C’est ainsi que Bobby acquit rapidement une taille tout à fait anormale pour un chewing-gum. Seule la relative lenteur de sa reptation freinait quelque peu son désir inextinguible de croissance. Par ailleurs, il ne se déplaçait qu’aux heures les plus abandonnées de la nuit, quand même les rues qui ne dorment jamais sont tout de même somnolentes. Le jour, il se trouvait un abri, derrière des poubelles, dans des impasses non fréquentées, sous des journaux… Cela n’empêchait pas quelques surprises. Les clochards et les rats étaient sa principale préoccupation. Les rats apprirent vite à ne pas approcher car, fatigué de leur curiosité hostile, il tuait par étouffement ceux qui venaient l’examiner. Ni leurs griffes acérées ni leurs dents pointues ne pouvaient rien contre Bobby, qui n’avait qu’à se soulever et se laisser retomber sur la vermine pour que celle-ci, ensevelie et paralysée sous sa masse, fût asphyxiée en quelques instants.

Quant aux clochards qui croisaient Bobby au cours de sa collecte nocturne de chewing-gums, ou qui le dérangeaient le jour car fréquentant les mêmes lieux isolés, ils n’en pouvaient croire leurs yeux. La plupart n’interprétaient pas autrement cette rencontre que comme une vision nouvelle et particulièrement sinistre de delirium tremens, mais certains avaient l’audace de chercher à s’assurer que Bobby n’était pas un produit de leur imagination. Avec ceux-là il procédait comme avec les rats, et la police eut bientôt sur les bras plusieurs cas non élucidés de morts de SDF par écrasement de la tête ou étouffement.

Cependant, Bobby devenait trop grand pour pouvoir se cacher en plein jour. Déjà des rumeurs circulaient sur l’existence d’une mystérieuse créature semblable à celle de l’un des films de la franchise Le Blob. Des sociologues éminents écrivirent des articles profonds sur les origines de cette légende urbaine.

Cela ne faisait pas les affaires de Bobby, qui se cacha désormais dans les égouts, conquis sur des hordes de rats, dont certains géants. Mais même dans ce labyrinthe nauséabond il n’était pas assuré de ne jamais rencontrer d’humains. En particulier, le personnel municipal venait l’y déranger et déplora plusieurs disparitions en quelques jours. Les syndicats furent alors tentés de propager la rumeur.

Bobby haïssait l’humanité. Il avait observé que les hommes exploitent les chewing-gums pour une jouissance orale immonde, avant de les recracher sans vie. Cette cruauté le révoltait. Lors de ses sorties nocturnes, désormais il ne recherchait plus seulement des chewing-gums mais aussi des noctambules, pour les assassiner. Plusieurs réussirent à lui échapper et leurs témoignages hystériques concordants nourrirent la légende urbaine. L’attitude exemplaire des médias, gardant le silence le plus absolu sur ces faits, prévint un mouvement de panique générale. En même temps, les habitants de certains quartiers remarquèrent que les rues étaient entièrement nettoyées de chewing-gums et se félicitèrent naïvement du changement de majorité municipale.

Bobby découvrit qu’il était doté d’un pouvoir de télékinésie : au lieu d’avoir à se rendre auprès des chewing-gums, il pouvait les faire venir à lui comme un aimant. D’abord de faible ampleur, ce pouvoir grandit prodigieusement et Bobby décida un jour d’appeler à lui tous les chewing-gums de la ville.

Il se trouvait dans les égouts quand il se concentra mentalement. Tous les chewing-gums crachés sur les trottoirs, collés contre les murs, écrasés sur les bancs publics et les sièges des trains, tout comme les rares chewing-gums jetés dans des poubelles, tous chewing-gums sortis de leur emballage, consommés et abandonnés à plusieurs kilomètres aux alentours répondirent à l’appel. Ils se décollaient et volaient dans les airs comme des balles de pistolet pour aller se fondre dans la masse de Bobby. Aucun obstacle ne les arrêtait. Corps, voitures, vitrines étaient traversés de part en part par les caillots plus ou moins secs transformés en projectiles meurtriers. Certains pénétraient les murs où ils creusaient des tunnels avec une rage de perceuses électriques, n’entendant que l’appel de Bobby. On aurait dit qu’une mitrailleuse géante avait ouvert le feu sur la ville ; les corps sautaient en l’air dans des nuages de sang, les vitrines explosaient de tous côtés, les voitures entraient les unes dans les autres, écrasaient les foules comme des troupeaux d’éléphants furibonds ou défonçaient les immeubles dans un fracas de tous les diables.

La ville était en ruine. Bobby, colossal, sortit à l’air libre en défonçant le bitume.

*

Le Président de la République Eugène Pinard avait de nouveau réuni l’état-major de l’armée.

« Madame, messieurs, il est grand temps de détruire cette chose. »

Silence. Les attaques aériennes et bombardements n’avaient eu aucun effet sur Bobby.

« J’écoute vos propositions. »

Le maréchal Dandin prit la parole :

« Cette chose, monsieur le Président, est un chewing-gum de plusieurs milliers de tonnes, et quand on sait la difficulté de se débarrasser d’un chewing-gum ordinaire… »

Le lecteur se souvient que j’ai donné plus haut le secret pour se débarrasser d’un chewing-gum sur du textile : un glaçon. Le secret fut communiqué à l’état-major, qui proposa par conséquent d’attaquer Bobby au canon à glace. On déploya les troupes d’élite. Un grand nombre de ces valeureux soldats périrent au milieu du déluge de projectiles de gomme à mâcher qui pleuvaient sur eux, d’autres furent balayés par les pseudopodes que Bobby lançait à partir de son corps élastique, mais nos troupes tinrent bon et confirmèrent que Bobby était bien sensible à la glace. Elle en réduisait la taille ! Tout espoir n’était donc pas perdu. Les canons à glace ne furent cependant pas suffisants pour triompher lors de ce premier assaut, en particulier parce que Bobby se reconstituait par l’afflux de nouveaux chewing-gums, qui volaient à son secours.

La coopération internationale se mit en place sans tarder. Dans tous les pays on ramassa et brûla les chewing-gums autant qu’on put, afin d’empêcher Bobby de grandir. La production et la consommation de chewing-gums furent strictement interdites à l’échelle mondiale. Des convois de glace furent envoyés sans discontinuer vers nos ports depuis les usines frigorifiques du monde entier. Mais Bobby était un adversaire redoutable : il devenait de plus en plus difficile d’en approcher les canons à glace suffisamment près. Bien qu’on eût fait le maximum pour supprimer tous les chewing-gums, il ne cessait de se déplacer, et avec lui le périmètre de son pouvoir télékinétique, pour appeler de nouveaux chewing-gums, parvenant ainsi à compenser les dégâts que les canons à glace lui causaient. Ses déplacements s’accompagnaient d’exodes massifs de population, et lorsqu’il traversait une ville celle-ci gardait la trace de son passage comme un champ de blé celui de la moissonneuse. Le chaos régnait sur la terre.

On décida de pilonner le chewing-gum géant à coups de missiles intercontinentaux remplis de glace mais les quantités étaient à peine suffisantes et même après des centaines et des milliers de missiles et de fusées Bobby continuait d’avancer, sans réduction notable de sa taille. Beaucoup de missiles tombaient sur des civils, mal dirigés dès le départ ou balayés dans le ciel par les tentacules de Bobby comme autant de balles de tennis par des raquettes géantes. L’Amérique ne cessa pas pour autant de le pilonner, considérant que tout ce qui pouvait être fait devait l’être – et par ailleurs ce n’était pas mauvais pour l’industrie américaine.

On congela des kilomètres de sol autour de lui mais le réchauffement climatique des décennies précédentes ne permettait pas à la glace de tenir sans être en permanence renouvelée, et Bobby s’y opposait : ses attaques faisaient fuir les escadrons cryogéniques. Tout cela ne menait à rien. Les obstacles matériels, murailles, tranchées, champs de mine et autres, n’étaient d’aucune utilité.

Eugène Pinard comprit que l’heure était grave.

« N’y aurait-il pas moyen d’amener cette chose au Pôle sud ? » demanda-t-il au maréchal Dandin.

– Je suis d’avis que c’est nous qui devrions nous rendre au Pôle sud, pour y réfléchir aux moyens de contrecarrer ce chewing-gum, » répondit le maréchal.

Le président et ses proches établirent leurs quartiers en Antarctique. Quand Bobby traversa l’océan en vue de ravager l’Amérique, les dirigeants du monde entier les rejoignirent. Bobby en Amérique avait, malgré les mesures prises, décuplé en taille. Comme au temps de la prohibition de l’alcool, les Américains avaient toléré la production clandestine de chewing-gum.

*

Dans le monde post-apocalyptique que nous décrivons, le globe est défiguré par une grosse tache verdâtre dont les mouvements imprévisibles déterminent les migrations de populations retournées à l’état nomade. Bobby est désormais grand comme l’Allemagne. Grâce à son élasticité, il peut recouvrir un cinquième de la surface du globe en quelques instants, mais alors il craque, par son milieu ou par l’un des côtés, ce qui n’a d’ailleurs guère de conséquences sur sa santé. Sa masse corporelle est désormais stable car il a fusionné tous les chewing-gums disponibles sur la terre.

La civilisation sédentaire n’est possible qu’aux pôles et dans les glaciers des chaînes de montagne. Alors que les populations nomades ont très rapidement perdu les acquis de la technologie en raison de leur existence précaire, l’humanité civilisée a organisé dans l’urgence une fuite des cerveaux vers l’Antarctique pour y constituer une base de survie et développer les moyens de détruire Bobby. Ces installations sont pour la plupart souterraines, pour éviter que Bobby ne lance des pseudopodes vers l’Antarctique et les balaie. Une ceinture de canons à glace a également été établie sur le littoral du continent.

Les scientifiques réunis dans ce dernier bastion ne pensaient qu’à une seule chose : détruire Bobby. Après quelques décennies de tâtonnements et de tentatives infructueuses d’attaque directe, on décida de mobiliser l’ensemble des moyens sur un projet de glaciation artificielle de la terre. Les scientifiques devraient modifier le climat afin de recréer une nouvelle ère de glaciation à l’échelle planétaire.

Pendant ce temps, les populations nomades semblaient vouées à une complète disparition à plus ou moins brève échéance. Cette situation désespérée détermina une tribu, les Gommariens, à tenter de s’assurer les bonnes grâces de Bobby. Un des leurs, une espèce de shaman post-apocalyptique, collectait diverses herbes et racines que les passages de Bobby n’avaient pas complètement détruites et s’en servait pour composer des remèdes. Il collectait notamment de la gomme : gomme de sapotillier, gomme d’acacia, gomme de guar, galbanum, oliban, opoponax…, tout ce qu’il trouvait. C’est alors qu’il eut l’idée de fabriquer du chewing-gum car les légendes de sa tribu racontaient que le grand crachat vert qui empoisonnait la terre et l’existence des hommes était parvenu à sa taille actuelle par la fusion de tous les chewing-gums terrestres ; sans doute serait-il reconnaissant aux hommes s’ils lui faisaient des offrandes de gomme à mâcher.

C’est ainsi qu’avec l’aide de toute la tribu il fabriqua de manière artisanale une importante quantité de chewing-gum à sacrifier. Puis ils marchèrent sept semaines jusqu’à Bobby et le moment venu, en prononçant force paroles propitiatoires, ils déposèrent leur offrande non loin du bord de cette mer de chewing-gum. Bobby absorba par télékinésie la gomme à mâcher ; c’était une goutte d’eau dans l’océan de sa masse molle mais il comprit que ces hommes se proposaient de fabriquer du chewing-gum pour lui et décida de favoriser leur entreprise, ce qui lui permettrait de grandir jusqu’au jour où il pourrait lancer une attaque décisive contre les Antarctidiens. Il lancerait des milliers de pseudopodes pour défoncer le sol de l’Antarctique et faire s’écrouler le continent sur ses ennemis. Ce qu’il fallait, c’était établir une base industrielle qui produirait suffisamment de chewing-gum pour compenser les pertes de masse corporelle occasionnées par des attaques en continu contre l’Antarctique.

Sous la protection de Bobby, la tribu des Gommariens se sédentarisa, plantant des milliers d’hectares de champs de gomme et construisant des usines. Dans le même temps, les autres tribus nomades étaient réduites en esclavage pour travailler dans ces champs de gomme et ces usines. Une nouvelle civilisation vit le jour. Les Gommariens ne se posaient pas la question de savoir ce qu’il adviendrait d’eux une fois que Bobby aurait détruit les Antarctidiens : ils avaient échappé à la précarité de leur passé nomade et cette considération suffisait à leur présent. Certains prêtres commençaient toutefois à concerter secrètement la mobilisation de quelques-uns des nouveaux moyens offerts par leur civilisation pour développer des armes contre leur dieu.

Les Gommariens ne cessaient de le pourvoir en gomme, c’est-à-dire dans la mesure où les Antarctidiens le leur permettaient, car ceux-ci s’étaient bien sûr avisés, par leurs espions, de ces nouveaux développements et menèrent dès lors de continuelles opérations de sabotage contre la production de chewing-gum. Ces opérations étaient conduites par les brigades Eugène Pinard à l’efficacité redoutable, nommées en mémoire du grand homme qui avait conduit le monde libre en Antarctique. En représailles, les Gommariens entreprirent plusieurs guerres d’invasion des territoires antarctidiens.

En d’autres termes, il s’agissait d’une course contre la montre entre deux projets industriels, le premier qui serait mené à bien devant détruire l’autre : le plan de glaciation des Antarctidiens contre l’industrie du chewing-gum des Gommariens. Tant que dura le conflit, Bobby grandit et, de leur côté, les Antarctidiens étendaient les poches de glace existantes à partir des pôles et des chaînes de montagne aux neiges éternelles, ce qui accroissait les zones d’activité de la civilisation antarctidienne. De manière secrète, des émissaires des uns et des autres tentaient également des négociations pour une alliance contre Bobby.

La civilisation antarctidienne était en bonne voie de l’emporter mais, malheureusement, un astéroïde entra en collision avec la terre et y détruisit toute forme de vie humaine et animale. Bien que de la glace se trouvât sur l’astéroïde, elle fut en grande partie vaporisée par la friction entre les deux corps célestes avant l’impact, et par l’impact lui-même, et Bobby n’en pâtit que fort peu.

*

Nous voilà, cher lecteur, à la seconde apocalypse de cette histoire, mais quel intérêt pourrais-tu trouver à un monde post-apocalyptique où ne subsiste aucune trace de vie humaine, seulement Bobby ?

Or il existe dans l’espace des planètes aux conditions comparables à celles de la terre et habitées par des extraterrestres peu différents de nous (mêmes causes, mêmes effets). Bobby décida de passer à l’attaque car il n’avait pas rassasié sa soif de vengeance envers tout ce qui ressemble aux hommes persécuteurs de gomme.

Une caractéristique de son réseau neuronal, à la suite de sa croissance par agrégation de gomme, était la suivante. Bien que Bobby ne disposât pas d’un centre de commande comparable au cerveau des mammifères, sa conscience n’était pas également répartie dans tout le corps. Ainsi, quand une partie de lui-même se détachait, on ne se trouvait pas tout à coup en présence de deux Bobbies autonomes. L’une de ces parties était Bobby et l’autre un chewing-gum inerte. Il lui suffisait alors d’exercer son pouvoir télékinétique ou d’entrer de nouveau en contact avec cette partie inerte pour la réintégrer. Or ce n’était pas nécessairement la partie la plus volumineuse des deux qui était Bobby – un fait que les Antarctidiens, s’ils en avaient eu connaissance, aurait pu exploiter dans leur lutte pour la victoire.

C’est cette faculté qui permit à Bobby de voyager dans l’espace. Il lançait en direction des étoiles un pseudopode aussi loin que possible, jusqu’au déchirement. Lorsque ce pseudopode coupé de la masse et flottant dans l’espace était Bobby, il attirait à lui par télékinésie le chewing-gum inerte resté en arrière. Il répétait ensuite l’opération. Il arrivait quelques fois que le pseudopode envoyé en avant n’était pas Bobby et il devait donc le rappeler à lui et recommencer, mais cela n’arrivait pas souvent car Bobby disposait d’un sens interne spécial qui lui donnait à connaître quelle serait la partie qu’il occuperait après segmentation. Le voyage n’était pas des plus rapides mais Bobby avait le temps.

Quand on sait que la glace d’eau est le solide le plus abondant de l’univers, on comprend toutefois que ce n’était pas gagné pour Bobby. Je ne sais trop comment il traversa la zone glacée au-delà de Pluton et avant le vide interstellaire, mais toujours est-il qu’il y parvint, quoique diminué. C’est alors qu’il finit par se dissoudre complètement, car le vide interstellaire, loin d’être vide, est en fait saturé de cristaux de glace, et le temps qu’il s’en rende compte il était trop tard…

Juin 2017