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Les serpents de Méduse : La poésie d’Amalia Guglielminetti

La poétesse italienne Amalia Guglielminetti (1881-1941) est, ainsi qu’elle l’écrivit elle-même non sans amertume vers la fin de sa vie, surtout connue dans son pays comme la maîtresse de Guido Gozzano, poète qu’elle décrit comme « post-décadent » et qui figure parmi les noms les plus représentatifs du crepuscolarismo, un mouvement que nous avons déjà cité dans l’introduction de notre billet sur Corrado Govoni ici. Le crépuscularisme est le courant, issu du décadentisme de la fin du siècle, qui fait en Italie la jonction avec le futurisme.

Amalia Guglielminetti avait cependant connu le succès. On peut la rattacher aux poètes décadents français Robert de Montesquiou et, moins connue que ce dernier mais du même sexe qu’Amalia, Nina de Villars, dont on se rappelle surtout qu’elle tenait un salon littéraire et qu’elle fut intime avec Charles Cros. On aurait donc une même sorte de confinement pour ces deux poétesses, essentiellement réduites au statut de maîtresses. – Cependant, il convient de faire remarquer qu’au même moment la célèbre, et sulfureuse, Rachilde tenait en France non seulement, comme Nina de Villars, un salon littéraire mais aussi, pendant quelque vingt ou trente années, la « chronique des romans », c’est-à-dire la critique, au Mercure de France, une position à n’en pas douter fort influente dans le milieu littéraire.

Les poèmes suivants sont tirés d’un recueil intitulé I serpenti di Medusa (Les serpents de Méduse), de 1934. Ce recueil est une anthologie personnelle de la poétesse, à partir d’anciens recueils publiés entre 1900 et 1913 : Les vierges folles, La femme insomniaque… Guglielminetti a également écrit des romans et pièces de théâtre, ainsi que des contes pour enfants. À la différence des décadents français, qui ont conservé une forte empreinte parnassienne, sa poésie est essentiellement psychologique, voire psychanalytique au sens littéral d’analyse du psychisme ; en cela, on pourrait la comparer aux auteurs d’une certaine littérature du dix-septième siècle, autour de Mademoiselle de Scudéry, intéressés par une « cartographie du tendre », c’est-à-dire une description des états amoureux et des principes de la cour d’amour. La cartographie du tendre de Guglielminetti est cependant, ainsi que le laisse entendre le titre même de son anthologie, plus cruelle, mais aussi plus pessimiste, conformément aux canons de l’esthétique fin-de-siècle.

Il ne paraît pas qu’Amalia Guglielminetti ait été traduite en français ; c’est à présent chose faite.

*

La poétesse Amalia Guglielminetti par Mario Riveglione, 1912

*

Les séductions (Le seduzioni)

Celle qui a les yeux ouverts à toute lumière
et comprend la grâce de chaque parole
vit de tout ce qui la séduit.

Je vais attentive car je vais seule,
et mon rêve, qui sait jouir de tout,
quand je suis triste me console.

J’ai exprimé le suc de tous les bons fruits
mais n’ai point voulu me rassasier, et jusqu’à présent
aucun de mes désirs n’a encore été détruit.

Ainsi, prompte à la ferveur, l’âme adore
pour sa propre joie, sans attendre aucuns présents,
et comme une fusée de feu d’artifice dans le ciel nocturne

à tout moment m’éclot un rire de séduction.

*

La jeunesse (La giovinezza)

Jeunesse, de toi seule je fais ma compagne.
Tu sais faire silence quand je suis sereine
et sais parler quand âprement je me plains.

Tu sais m’admonester, de ta voix pleine
de douceur : – À quoi bon pleurer ?
Mieux vaut chanter avec des grâces de sirène.

Tu fais briller dans mes yeux un rire pareil
au scintillement d’argent d’une étoile,
t’étonnant du moindre de mes maux.

Tu t’essaies à la louange et dis : – Tu es belle !
Et tu te moques : – Tu portes une couronne sur la tête…
Et tu me caresses comme une sœur

jusqu’à ce que je te sourie. – Et tu es bonne !

*

Ce désir sempiternel (L’antico desiderio)

Séduction plus que toute autre forte,
avant toute autre et plus cruelle, fut celle
à l’invitation de laquelle je t’ai souri, ô Mort.

Par laquelle le désir qui flagelle
pour la première fois accabla de muette
stupeur ma fraîche virginité.

Et je me suis connu des mains de velours
pour les longues caresses, et pour les noms
chers une voix douce comme un luth.

Et j’ai senti dans ma bouche les arômes
d’un fruit mûr pour l’avide morsure,
mais l’âcre impureté des sens farouches,

je la mortifiai de ma superbe pure.

*

Les dons (I doni)

Nombreux dons de joie et de grâce
sont offerts à qui voit et sent
avec la belle ferveur d’une âme non rassasiée.

Aucun don ne se refuse à qui, sans rien
demander, par son rêve conquiert
tout et y imprime son sceau ardent.

Ainsi le bon artiste renferme-t-il
le ciel le plus divin dans une simple toile
pour en jouir seul, en pur égoïste.

Ô ardeur des yeux qui ressemble au geste
violent d’une bête de proie, ô regards qui sont comme
des mains d’amant s’attardant nues

dans un trésor de chevelures de femmes !

*

Une main (Una mano)

Ce fut précieux, pour celle qui va seule,
de se sentir un jour le cœur pris dans une main,
et d’en avoir un rire à la bouche et des pleurs dans la gorge.

C’était une main ambiguë, d’une pâleur
toute féminine mais au contour viril.
Belle main de suave séducteur.

Lente en chacun de ses gestes, mais fébrile
dans la caresse au point, presque, de faire mal,
forte dans l’étreinte au point de paraître hostile.

Peut-être que dans ses veines coulait un fluide fatal ;
elle, avec des lèvres voraces,
le buvait, et une trouble saveur, pareille

à l’âcreté du poison était dans leurs baisers.

*

Les gemmes (Le gemme)

Âpres séductions de gemmes et d’ors
sous de brillants convolvulus destinés
à en verser ou recevoir les fulgurances.

Derrière le cristal, les trésors ont des palpitations
recueillies, et celle qui s’y attarde
ouvre grand des yeux stupides.

Elle contemple les solitaires† à la belle eau
comme Ève regardait les yeux du serpent
rayonnants d’une promesse ensorceleuse.

Sous le battement fréquent des cils
se reflètent la froideur impériale
des émeraudes et l’arc-en-ciel fugace

des éclairs au cœur de l’opale.

solitaire (n.m.) : « Diamant monté seul, le plus souvent en bague. » (Cnrtl)

*

Choses qui charment (Cose maliose)

Le piège brillant est mal tendu.
J’admire, et pour mon esprit absorbé
le désir est plus beau que la possession.

Tout me plaît. Le visage pâli
par l’ivresse, je respire des essences rares dans des flacons,
un fruit suspendu dans un jardin m’attire.

Une certaine voix me fait mal au cœur
tant elle m’est chère, et certains crépuscules rougeoyants
m’enchantent par le dragon qui s’en détache.

Je caresse de la main l’anse d’un vase
avec art façonné dans une forge grecque,
je froisse les douces vagues d’un satin

ou je joue avec les écumes d’une dentelle.

*

L’adieu (L’addio)

Va-t’en vers ta grise destinée ;
et que te soit dur l’adieu, toi qui un jour
m’as aimée, mais que ton chemin soit sans obstacles.

Je ne presserai pas mes mains autour
de tes poignets, implorante. Je te congédie.
Et que ton départ soit sans retour.

Bien que je voie le rire de tes yeux
assombri par la tristesse du regret,
je ne crois pas à ce tardif repentir.

En ce jour il est mensonger, mais demain
le repentir se fera sanglot et le souvenir souffrance.
Ils te mordront le cœur d’autant plus cruellement

que tu seras seul à savoir.

*

La liberté (La libertà)

Présent de glace, liberté, que vaux-tu ?
J’erre, entraînée par tes doigts aériens,
par tant de routes que j’oublie aussitôt.

Je vais et ne sais quelle étrange anxiété m’appelle
de lieu en lieu, si bien qu’à peine arrivée
je suis poussée à de nouveaux départs.

Des attraits nouveaux brillent devant mon âme,
m’attirent par leurs doux mensonges
là où les chaînes sont d’or ou de fer.

Qui te perd, liberté, te convoite.
Pour qui te possède, tu ne vaux plus rien.
On se blâme, escorte ailée, de t’avoir pour soi

et l’on t’emploie à rechercher la servitude.

*

Jalousie (Gelosia)

Je ne sais où elle se cachait. Peut-être
au fond de l’ombre vide des miroirs.
Je ne la voyais pas mais j’entendais son rire mordant.

Il résonnait subtilement dans mes oreilles
avec une note de sarcasme,
semblait retentir derrière les vieilles tentures.

C’est ainsi que je perçus la créature, inconnue,
de volupté, la proie luxurieuse,
celle qui laisse sa trace infâme.

Et je restai de glace sous la furie
du désir ; je me défendis farouchement
de celle qui riait d’un âcre rire injurieux

et de celui qui suppliait en gémissant.

*

Lointain I (Lontananza I)

À toi qui m’aimes et te trouves si loin,
à toi qui sous des cieux tropicaux
vois passer mon vain fantôme,

à toi qui connais mon mal profond,
qui entends le halètement de mes veines,
qui connais ma soif mortelle,

je viens aujourd’hui de mon pas le plus léger,
souriante, comme tu aimes
à me rêver en tes heures sereines.

Mais je n’apporte point la paix comme tu le souhaites.
Je suis l’insomniaque, la tourmentée
et j’ai en moi le désir obstiné qui jamais ne se tait.

Tel est, Inconnu qui m’aimes, ce que je t’apporte.

*

Lointain III (Lontananza III)

Et tu me suis, dis-tu, sans cesse
le long des rues grises où je vais,
le pas las et le visage dédaigneux.

Toi qui respires sous le ciel le plus divin,
chaud de lumières et de parfums,
tu m’accompagnes dans l’ennui de la ville.

Non ! Mieux vaut, dans les lointains azurés,
te voir errer à l’ombre des palmiers,
faire halte parmi des rondes de danses sauvages.

Et, tout à coup, sous cet arc d’outre-mer
je te rejoins, ivre d’égarement,
je vois ton visage se pencher vers moi,

exprimer un tourment d’extase.

*

L’autre visage (L’altro volto)

Derrière l’écran d’une surface polie,
m’interroge, me scrute l’autre visage,
et muette je cherche à comprendre l’étonnement recueilli
qu’il verse de ses yeux trop grands.

Depuis longtemps, toujours égale, toujours différente,
ô taciturne, je te connais, j’accueille
ta pensée vigilante ; depuis bien longtemps
mon regard converse avec le tien.

Enfermée dans le miroir, tu me ressembles,
tu es peut-être un autre moi, mais
comme une étrangère tu m’étonnes toujours.

Tu restes nouvelle, et souvent tu me contemples
si pâle dans l’ombre épaisse des cheveux
que je te demande : – Qui es-tu ? de quoi souffres-tu ?

*

Contraste intime (Contrasto intimo)

Où se cache un amour douloureux,
là-même un fiel obscur fait son nid.
L’un, de ses cris acerbes, aigrit
l’autre, égaré sur des rivages inconnus.

La haine orgueilleuse souvent se confond
avec l’amour qui s’humilie et craint,
car une même passion guide
les deux, aveugles, sur leurs chemins profonds.

Il y a en nous, peut-être, une martyre qui se réjouit
de son supplice et une prisonnière
qui se révolte et ronge ses liens.

L’une voudrait baiser la main
qui se fait pour elle toujours plus féroce,
l’autre y plonger une morsure inhumaine.

*

Lasse (Tediata)

Tu t’abandonnes, ô pâle indolente,
à la profuse mollesse des coussins,
et dans une volupté somnolente tu baisses
tes lourdes paupières, si lasse.

Comme une ivresse légère, tu traînes
ton esprit oisif au milieu d’ombres étranges,
bien que tes yeux verts de chat soient voilés
par quelque soporifique arôme oriental.

Tu es comme une belle et souple tigresse
qui s’allonge sous un palmier
en mouvements de royale paresse.

Mais le serpent tentateur ne te provoque point,
et pour secouer ton abrutissante apathie
tu te laisserais vider le cœur de sang.

*

Un désir (Un desiderio)

Pleurer tout doucement, le visage
contre ton épaule, voilà ce que je voudrais,
comme une enfant qui ne peut plus supporter
le secret qui la brûle et la glace,

et rester ainsi, jusqu’à me taire
dans la vague atonie d’un sommeil léger,
jusqu’à ce que le mauvais sort qui me possède
s’annule et qu’il n’en reste aucune trace.

Je sentirais mon cœur devenir immobile,
disparaître lentement sous mon sein
et ne plus laisser là où il pèse qu’un vide noir.

Il me serait doux alors
de retrouver ma tranquillité d’esprit,
de me relever soudain et de fuir, en éclatant de rire.

*

La mélancolie (La malinconia)

Dans les veines s’insinue la mélancolie,
et c’est une maladie somnolente
pour laquelle il n’est point de remède,
une stupéfaction de vague folie.

Le désir le plus tenace s’égare,
et s’oublie le souvenir le plus intense,
comme la fumée d’un lourd envoûtement
d’opium, où jouit le plus celui qui le plus s’oublie.

Elle est comme un grabat où l’inerte
lassitude nous laisse sans vigueur,
les cheveux dénoués et les bras ouverts.

Elle a la torpeur de certaines nuits d’été,
où l’on s’endort engourdie
par la douleur obscure d’être en vie.

*

Un soir (Una sera)

Je laisse de nouveau descendre la nuit sur mon mal,
un autre soir pareil à cent autres, ou plus noir.
J’ai passé le jour aride recueillie sur une sombre douleur,
appelant encore une fois un amour sans retour.
Lovée sur moi-même comme un serpent,
froide comme une morte à genoux sur mon âme.
Alors une autre nuit descend du ciel, voilée de noir,
et roule autour de mes pensées ses tétriques bandeaux.
Elle accumule ses ténèbres autour de mon cœur taciturne,
enveloppe mon âme intense dans la lourde stupéfaction nocturne.
La nuit fraternelle apaise ainsi la douleur qui me mord,
pressant sa douce paume sur mes yeux, compatissante.

*

À ma douleur (Al mio dolore)

Calme-toi encore une fois, ma douleur, couche-toi
comme une bête lovée sur sa torpeur.
Retire tes griffes acérées de ma tendre chair,
ne t’acharne point à ce massacre : elle est déjà si lasse !
Laisse-moi, ô triste bête encore trop sauvage,
te promener à la laisse dans le monde.
Ne gronde pas si j’essaye une caresse. Cela t’apaise.
Dors dans l’ombre opaque de mon cœur comme dans un antre.
Je sentirai tes dents déchirer mes nuits blanches
sans retenir mes sanglots brisés ni mes longues lamentations.
Mais à la lumière du jour, à mes pieds accroupis-toi :
que nul ne sache à quel point je souffre de ta morsure.

*

L’ombre de la mort I (L’ombra della morte I)

Un âpre désir de mourir revêt d’un jaspe dur
le cœur que je renferme en moi, misérable et nu.
Car je le sens nu comme le mendiant le plus déshérité,
qui a perdu son orgueil mais à qui restent les maux et les larmes.
Nu comme un esclave cloué sur la croix rugueuse,
tel est le cœur qui n’a de voix que pour son indolent désir.
Vie, nécessité qui renaît chaque jour,
qui pèse à toute heure, terrible de vanité !
Toujours la sentir, s’en faire un supplice,
en porter le cilice mortifiant sur sa chair aride !
Et l’aimer pourtant comme une maladie qui persiste en nous,
entre assommante et triste, moitié sommeil moitié folie !

*

De l’amitié (Dell’amicizia)

Laisse-moi rire, l’ami, de ton serment.
Je le trouve si vain que je m’en gausse amèrement.
La passion des hommes est mensongère, mais l’amitié
a la malice ambiguë d’un visage d’histrion rusé.
Si je me suis prêtée, peut-être avec trop de complaisance, à ton jeu,
cet art stupide ou sournois ne m’a pas longtemps amusée.
Si j’ai paru aimer les creuses flatteries de ton mensonge facile,
c’était comme quelqu’un qui rêve et par paresse ne se secoue point.
À présent je me secoue et je ris, car le bel enchantement se dissipe ;
il vaut mieux que s’arrête ce jeu à tous deux malséant, hypocrite.
Non, tu n’as pas été attirée vers moi, liée à moi d’un cœur fraternel :
en-dehors de l’éternel amour nous sommes ennemis, d’instinct.

*

Le vampire (Il vampiro)

Ce n’est pas le plaisir qui suce mes veines ni le bistre qui assombrit
mon regard : un vampire plus sinistre détruit mes forces.
Désir, vermillon seigneur de l’ombre, à moi
tu t’accroches et jusqu’aux os plantes ta griffe acérée.
Et jusqu’à mon cœur plonges ton avide morsure ;
tu le vides, sans défense, gorgée après gorgée, petit à petit.
L’âme où ne languit jamais la soif et qui en souffre toujours plus
n’est-elle point une proie s’offrant au vampire qui la videra de sang ?
Telle est mon âme : pas une belle chose ne brille à mes yeux
qu’elle ne me fasse déborder d’avidité tourmentée.
Jamais rassasiée, je voudrais posséder tout ce qui me plaît au monde,
en moi renfermant en guise de cœur un oiseau de proie que je mortifie et qui me déchire.

*

Avance ! (Cammina)

J’étais au bord de la mer violette au crépuscule,
une tunique de soie couvrant seule mon corps.
Mes pieds nus laissaient leur trace sur le sable, et tout autour
mourait le jour, comme accablé d’ennui.
Gagnée de lassitude, je me disais à moi-même : Avance,
va devant toi, traîne ta longue tunique rose.
Avance pas à pas jusqu’à la fraîcheur des vagues,
ne crains pas que ta cheville s’enfonce dans la mer basse.
Avance jusqu’à ce que la mer monte à ta ceinture, à ta poitrine,
avance encore jusqu’à sentir le goût du sel.
Avance et que ta lassitude d’aujourd’hui et de demain disparaisse
avec toi. Avance et que la mer t’engloutisse comme une algue.

*

Le piège (Il laccio)

Toujours l’amour est le piège avec lequel me saisit la vie
quand, fatiguée de ses misères, j’avance vers une ombre plus vaste.
L’existence assigne des tâches variées et ambiguës à l’amour,
ce vague séducteur qui ment aux heureux comme aux malheureux.
Il est le leurre, le masque suave
que met sur ses joues caves la femelle hargneuse.
La fable qui parle de l’angelot Amour est sotte :
c’est un vieux jouet avec lequel nous captive la vie amère.
Ou c’est un sirop concocté par la grande sorcière
pour nous donner une vague stupéfaction un peu folle.
Ou bien c’est la légère morsure de l’araignée qui,
petit à petit, comme par jeu, fait mourir des ignorants qui dansent††.

†† Allusion à la tarentule, du nom de laquelle dérive celui de la danse appelée tarentelle, parce qu’on faisait danser les personnes mordues par cette araignée pour dissiper le venin.

*

La solitude (La solitudine)

Nous sommes seuls au monde : chacun vit au milieu d’un désert.
Rien n’est certain pour nous hormis ce vide profond.
Et les maisons contiguës des hommes, et les rêves et les choses
sont comme des ombres fumeuses disparaissant sur de troubles crépuscules.
Parfois l’amour entremetteur rapproche deux êtres solitaires,
les illusionne un moment, puis les rejette, ignorants, inconnus.
Quiconque aime son orgueil, sa vérité ou son erreur
est un voyageur chagrin demeurant sur un récif ;
Il se berce d’illusions aux premières caresses des vagues et du vent,
mais bientôt l’opprime l’accablement de l’espace énorme.
Il n’est rien de plus triste que cet abîme,
cette ombre épaisse qui sépare tout ce qui existe.

*

Sans mémoire (L’immemore)

Rien au monde ne s’oublie si facilement que l’amour,
aucune soif ne s’apaise dans une torpeur plus profonde.
Comme le sillon qu’ouvre dans la mer le navire fugace,
la blessure d’amour s’enfonce et disparaît dans le cœur.
Et l’on demande un jour à ce personnage sans mémoire : – Tant
de frissons, tant de larmes endormis déjà dans une paix si grande ?
Celui qui nous enflammait de son rire, qui nous tenait dans sa main
est déjà si loin et l’on ne se rappelle même plus son visage ?
Et l’oublieux, sans se défendre, écoute. À quoi bon mentir ?
Son grand mal était un jeu, une vaine apparence.
La fièvre de celui qui voulait mourir a disparu sans laisser de trace.
Déjà peut-être le menace un nouveau délire, encore plus fou. 

Poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni

Corrado Govoni (1884-1965) est un poète italien associé au mouvement « crépusculaire » ainsi qu’au futurisme, mouvement également d’origine italienne mais ayant largement dépassé les frontières de l’Italie, sous l’impulsion notamment de son initiateur et principal théoricien, Filippo Tommaso Marinetti.

Les poèmes qui suivent sont tirés de deux recueils de Govoni ; je ne les ai pas trouvés dans les recueils eux-mêmes mais dans une anthologie de poésie et de manifestes futuristes intitulée Per conoscere Marinetti e il futurismo (Pour connaître Marinetti et le futurisme), sous la direction de Luciano De Maria (Mondadori Editore, 1973).

À noter, avec les « violons électriques » du poème Nuit, un exemple d’anticipation à la Jules Verne, par le biais de l’image poétique plutôt que de l’imagination scientifique.

*

Poésies électriques
(Poesie elettriche, 1911)

.

À Venise électrique (A Venezia elettrica)

Pour Donna Giulia Matilde Valerio

Accoucheuse des rêves de poètes,
j’ai dans le sang le trouble sortilège
de l’eau de tes canaux fétides
verts comme la lie nauséabonde
qui reste dans les verres
où sont mortes des fleurs ;
j’ai dans l’âme la divine mélancolie
de ton visage de femme corrompue,
dévorée par l’insomnie de la fièvre,
sucée jusqu’à la moelle
par les bouches brûlantes
de toutes les luxures.
Tu me fais mal, je sais ;
tu distilles dans mes nerfs une inquiétude obsédante,
m’irrites, m’empoisonnes : avec ton humidité
phosphorescente de sépulcre fermé,
tu suscites en moi mille anomalies douloureuses.
Pourtant tu me plais, éperdument.
Tu me plais : avec tes gondoles de papier mâché
qui glissent silencieuses sur tes voies d’eau
comme des pelotes funèbres en tissant
un labyrinthe inextricable ;
ou se balancent aux amarrages dans l’attente
agitant leur brillante queue de sirène ;
ou se réunissent mystérieusement
la nuit, sombres, en un traghetto solitaire,
veillées par le phare dentelé,
comme un noir cimetière flottant ;
ou bercent mollement
devant un hôtel voluptueux
une belle étrangère souriante
sur la tête de qui pèse sa perruque
calme serpent blond
enserré dans des cuirasses d’ambre et de nacre
et les yeux sans fond des diamants.
Tu me plais : avec tes palais sordides
qui muent comme les platanes,
impressionnables comme des caméléons,
portails de cathédrales en ruines,
porches profonds et ténébreux
aux puits sonores comme des tambours
où l’on croit entendre encore
l’antique sanglot des Danaïdes ;
avec tes piliers semblables
à des pantins ridicules
aux vêtements décolorés à force de pleurer ;
avec tes miroirs d’argent
où affleurent
de séduisantes barbes noires de morettas,
des masques roses comme des confitures ;
avec ta musique brûlant les cœurs
à la manière d’un ineffable vitriol ;
avec tes murs vérolés
infectant l’eau de colorations électriques ;
avec ta lune exaltante
que la lagune avale
ainsi qu’une pastille de quinine
pour guérir sa fièvre lancinante ;
avec tes hivers lents, silencieux
quand sur un pas de porte on voit
blanchoyer la neige
comme si de fantastiques Pierrots
y avaient amassé de la farine
pour jouer un de leurs tours à Colombine ;
avec tes peaux d’orange
flottant sur le canal
comme les babouches perdues
de quelque dogaresse ;
avec tes cloches de verre
noires comme tes gondoles,
vertes comme l’eau de tes canaux,
consumées comme tes marbres,
losangées comme tes piliers ;
avec tes longues cheminées,
pluviomètres des larmes du ciel,
clepsydres de verts crépuscules,
encensoirs de nuages violets ;
avec tes femmes languides
au visage éternellement pâle
comme par l’usage prolongé du masque,
comme sortant à peine d’une fête nocturne.

En un palais obscur,
un viride escalier ;
par-dessus un mur regardent
des roses à pommade.

Contre un pilier bleu,
sur un canal, l’eau clapote ;
au portillon d’un jardin,
une orange montre un mamelon doré.

Sur un toit, se pose la neige tranquille
de tourterelles amoureuses ;
une fenêtre distille
le vernis d’une fleur.

Moretta ou morettina : masque de femme à Venise.

*

Les saisons (Le stagioni)

Je te chante, ô douce saison du printemps,
jeunesse du monde ;
avec tes hirondelles qui arrivent de la mer
un matin de mars ;
avec ton timide redoux
de violettes le long des fossés ;
avec tes brefs crépuscules de pêchers
dans le verger florescent ;
avec ton coucou allant d’arbre en arbre
sans savoir où
suspendre son horloge moqueuse ;
avec tes roses qui rougissent
aux baisers ardents du soleil ;
avec tes lys purs
en procession
comme un blanc miracle ;
avec tes molles prairies
d’encens et de couleurs
où dansent en voiles vaporeux
de brume les Heures languides
et toi nue, échevelée
galopant sur la croupe du vent fougueux
par toi guidé avec des rênes délicats
de primevères et marguerites ;
avec ton pain vert
qui mûrit parmi les arbres calmes ;
avec tes averses soudaines
semblables aux pleurs imprévisibles,
sans cause des enfants ;
avec ton magique arc-en-ciel divisionniste
qui est ta ceinture de bal ;
avec tes beaux nuages pompeux
qui sont tes divans moelleux ;
avec les méandres de tes clairs canaux
qui reflètent dans leur cours
tant de choses douces et tristes :
la longue et pâle affliction
des saules pleureurs,
le refus des peupliers solitaires,
les mauves rouges dans leurs pots aux fenêtres
et les blanches façades des maisons ;
avec tes puits frais
épars à travers la campagne
semblables à d’étranges et blanches guillotines en hiver ;
avec tes paisibles couchers de soleil
où se dessinent les monts lointains
comme d’énormes chevaux ;
avec tes aubes d’or
quand sonnent les cloches
et que les coqs chantent dans les fermes
au loin l’ave maria.
Je te chante aussi, ô été ardent ;
avec ton froment blond
où brillent les pavots
comme des garibaldiens cachés ;
avec ton vert et odorant océan de chanvre ;
avec ta chaleur torride
qui fait rechercher avec volupté
l’eau fraîche des valats :
à la surface étonnés affleurent
les longs brochets, les couleuvres d’eau
poursuivent les rainettes craintives.
Oh dans les nuits languides
les vertes retraites aux flambeaux des lucioles
et les rossignols futuristes
qui reçoivent les applaudissements des grenouilles !
Dans les prés les tas de foin
sont comme un campement d’odeurs.
Les hauts peupliers gardent la plaine.
Dans les cuves et les puits les crapauds
font entendre leur voix de basson.
Et la chouette au milieu des tombeaux
déclare orgueilleusement :
« Tout est à moi ! tout est à moi ! »
Je chante aussi pour toi, ô grave automne ;
avec tes fruits exquis
suspendus aux branches effeuillées
comme un bonheur accompli ;
avec tes tristesses finales :
les pluies monotones
qui arrosent de gouttes les fenêtres pâles
et engourdissent l’âme ;
les brouillards implacables
qui fument comme un encens inodore
et réduisent autour de nous le monde,
et les nobles corbeaux
toujours vêtus de deuil strict ;
les pauvres cimetières
pleins de couronnes multicolores,
tristes girouettes de fleurs sur les tombes.
Oh le long des haies dénudées
le triste carillon du rouge-gorge
comme si du matin au soir
on portait le viatique à des gens !
C’est la fin, la douce fin prévue.
Sans nostalgie tombent les feuilles.
Le soleil somnole
sur les seuils déserts.
Mais pourquoi le cœur souffre-t-il ?
Pourquoi l’âme s’afflige-t-elle ?
Mais tu viens, ô hiver, père putatif
des saisons, célébrer
les noces blanches de la neige,
couvrir toutes les taches
de ta blancheur collective,
remplir les pauvres vitres
de fougères compliquées et de palmiers fragiles,
franger les gouttières
de stalactites plaintives,
emmitoufler les maigres cheminées,
remplir de sphinx les jardins
et sur le rebord des fenêtres
mettre de blancs garde-corps,
comme lors d’une procession de communiants.
Les peupliers épars dans la campagne
semblent d’énormes rochers couverts de neige.
Toutes les traces sur les chemins sont claires :
elles semblent faites par des anges légers ;
et chaque maison est belle comme une crèche.
Et dans une nuit radieuse où les étoiles
glissent le long du glacier du ciel
sur leurs patins d’argent,
du fond fantastique des villages,
du plus profond de l’enfance
innocente et crédule se réunit
dans notre cœur troublé, doux
et divin le conclave
des cloches de Noël.

*

Les cheminées (I camini)

Grises alliées des brouillards
les cheminées s’élèvent au-dessus des toits
naines géantes maigres
ventrues minces longues
semblables à d’étranges champignons
à des bonnets fantastiques
à des pipes chafouines
à des cafetières de sorcier
à des parapluies troués de mendiant
à des tours crénelées
à des clepsydres du ciel en forme d’entonnoir.
Sentinelles pacifiques,
rustiques tiares,
échalas où darde
ses yeux phosphorescents de chouette
la lune enceinte d’une étoile,
trônes des chats et des paons.
C’est seulement quand le vent
interrompt leur mutisme quotidien
que celui qui veille silencieux près de l’âtre
peut saisir un fragment fantastique
ruminé à voix basse
de leur entretien avec les nuages.

*

Les toits (I tetti)

Pentes douces des toits !
Les uns roses comme des coussins
où les nuages diaphanes
ont imprimé leurs tendres gouttes ;
d’autres sanglants comme des pressoirs
de couchers de soleil et d’aurores
comme un billot pour les vespérales
décapitations du soleil ;
d’autres noirâtres comme lits
de la nuit funèbre ;
d’autres nacrés comme si
l’escargot de la lune
y avait laissé sa traînée lumineuse.
Vieilles voiles teigneuses
tannées par le soleil et les intempéries,
en cale sèche dans un grand canal sans issue,
avalanches immobiles de neige en hiver,
livides égouttoirs
du sanglot fastidieux
de la pluie d’automne,
chiffons usés
des crépuscules violets.

Avec leurs girouettes en fer-blanc,
avec leurs coqs vernissés
montant la garde jour et nuit
aux côtés des baïonnettes dorées
et montées des paratonnerres,
avec leurs clochers blancs et gris
qui çà et là s’élancent,
bornes des confins mystiques,
les toits sombres.
Une verte espérance de lierre
s’obstine sur une gouttière ;
une glycine arrange le long d’un mur
son fruit solitaire et serein.

Le soir sur les tuiles rouges,
deux à deux comme des sœurs
les colombes, nimbées de pâleur,
font leur promenade déchaussée ;
tandis que sur les pupitres des lucarnes
les chats écorchent l’acrobatique
musique des étoiles
avec leurs violons épileptiques.

*

Chanson nimrèse (Nimresia canzone)

NdT. Le terme « nimresia » est un néologisme dont le sens m’échappe (un mot-valise ?) et qui semble donner aussi du fil à retordre aux commentateurs dont on trouve quelques analyses des Poésies électriques de Govoni sur internet sans la moindre tentative d’élucidation de ce terme ni des deux autres néologismes du vers final : « in un giardino ninfinino tricadnino ». Comme il s’agit d’un poème sur le carillon ou la boîte à musique d’un enfant, Aladin, je suppose que c’est en fait une façon pour le poète de recréer la fantaisie ou les maladresses de l’enfance ; peut-être des mots « inventés » par le petit Aladin lui-même.

Pour un petit carillon de mon Aladin

Petite bonbonnière de dragées musicales,
boîte à musique pour poupées,
moulin à poivre aux gemmes colorées,
avec une manivelle en faïence blanche
pareille à l’isolateur du télégraphe
où se posent les hirondelles ;
hochet de la mélancolie,
oh fais entendre ta ensorceleuse chansonnette
semblable à un bouquet de pauvres fleurs :
roses glaïeuls, bleuets bleus,
pâquerettes blanches,
pavots rouges, roses des chiens,
myosotis azurés !
Tambour pour lucioles et grillons.
Tamis d’étoiles pulvérulentes.
Compte-gouttes de la joie.
Mélodie confite.
Tranche de pastèque de vanille.
Gousse verte d’un fruit de menthe.
Gorgées de rossolis bleu.
Poudre à pantin ta musique,
fard pour Colombine,
sanglot de Cendrillon.
Petite boîte à cheveux de marionnettes élégantes.
Fais entendre, fais entendre tes notes de cristal
et d’argent,
boîte d’allumettes pour les anges,
boîte de lucioles vertes ;
je veux rêver comme un enfant
aux poupées roses qui se promènent bras dessus, bras dessous
dans un jardin nymphin tricadnéen.

*

Nuit (Notte)

Le déluge bleu des cloches est terminé.
L’ultime roseur du crépuscule
colore de sa pudeur tardive
les fenêtres brouillées.
Le soleil est tombé
des vieux remparts
comme une tête guillotinée
éclaboussant la ville
de son sang de victime.
Et comme une marée souterraine,
l’ombre inéluctable
submerge la blancheur idyllique
des colombes roucoulant sur le toit.
Autour des fenêtres palpitent
les parapluies visqueux
des chauves-souris,
petits avions funèbres,
parachutes des lucioles.
Et voilà qu’au bout d’une rue
s’élève la lune rouge et ronde
comme l’enseigne incandescente
d’un marchand de pastèques.
Mais elle pâlit peu à peu
et devient sentimentale,
illumine un banc de marbre
dans un jardin qui attend
inutilement un couple d’amants ;
elle entre dans ma chambre pour cueillir
en tristesse flagrante
un bouquet de roses,
vient faire sa toilette nocturne
devant le miroir.
L’orchestre somnambule des chats élastiques
sur les gouttières commence
à accorder ses maigres
violons électriques
aux cordes faites avec les nerfs
des suicidés les plus atroces :
musique de trapèze ;
saccage d’une quincaillerie ;
danse du ventre ;
chirurgie infernale.
Vos pauvres intestins
semblent être entre les mains d’un cordier fou
qui vous les tire et tord horriblement,
vertigineusement
au bord d’un précipice ;
vos os possédés
par un rémouleur diabolique
qui les aiguise sans pitié
sur une meule brûlante.
Le prolétariat hydropique des grenouilles
semble assiéger la ville,
roulant ses milliers d’infatigables tambours.
Quelques nuages cendreux et sales
cherchent à cacher la lune.
Incertains apparaissent aux coins des rues
les lampadaires, croissants jaunes ;
ils éclairent à l’intérieur d’un tabernacle
une pauvre, grossière Madone en stuc
avec ses fleurs de papier colorées
dans une boîte de sauce tomate ;
à une fenêtre sans vitres
un œillet rouge
dans un pot de chambre blanc.
Mon Dieu, comme il fait sombre sur la terre,
tout est obscurité et peur !
Mais là-haut resplendissent les heureux astres brillants…
Pour qui resplendissent toutes ces étoiles ?
Oh vivre la vie en rouge de Mars !
Oh vivre la vie polaire de la lune !
Oh vivre la vie apyre de ces soleils éblouissants !
Oh vivre la vie excentrique de Saturne
qui est le clown blanc du firmament
faisant ses exercices entre les anneaux !
La voie lactée trémule,
chaîne de montagnes de diamant,
échelle paradisiaque de mondes précieux,
ceinture immense
ceignant les flancs d’ébène de la nuit.
Ô voie lactée ! sur une comète automobile
à la longue queue nacrée
de paon éphémère
se précipitant
le long de la voie,
soulevant des poussières de mondes…
Ô astres imperscrutables et lointains,
mers glacées d’émeraudes,
volcans de rubis,
cataractes d’opales ;
ô étoiles, quel est votre but ?
quelle est votre vie ?
Êtes-vous la preuve sublime
d’une richesse surnaturelle,
d’une joie supraterrestre ?
ou au contraire le produit d’une grande misère,
d’une tristesse infinie ?
Qu’importe que vous brilliez tant ?
Les perles aussi ne brillent-elles pas ?
Pourtant elles sont le résultat d’une grave
maladie des huîtres !
Les hommes sur terre ne sont-ils pas comme les vers
une nécessité de la charogne ?
Obscurité et silence sur la terre : seul
s’élève d’une pauvre mansarde
le pathétique monologue
de rossignol
d’un violon :
alternance de joie et de tristesse
faisant penser à un enfant phtisique
qu’un compagnon cruel
chatouille sous les aisselles.
Puis, les ombres, longues, efflanquées,
se retirent comme les escargots dans leur coquille.
Et c’est l’aube : les grenouilles
battent en retraite dans le marécage.
Les coq victorieux chantent l’épinicie
tournés vers leur maréchal
qui s’avance pourpre à l’horizon.
Un ouvrier célèbre le sacrifice humain du travail
sur l’autel cornu de l’enclume.
Blancs et roses apparaissent les clochers :
stations de télégraphie sans fil
des âmes
qui reprennent leurs communications
interrompues avec le ciel.

*

L’inauguration du printemps
(L’inaugurazione della primavera, 1915)

.

La ville morte (La città morta)

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !
J’aime errer au loin avec les nuages.
Je hais le printemps.

Et ce soleil qui te fait
pâle comme un astre,
et si transparente,
de plus en plus chaque jour,
que je vois constamment
brûler ton âme
à travers ton corps innocent
comme une flamme à travers l’albâtre.

Oh tu es si fine et si légère
et si dévorée par la lumière
que je te perdrais presque,
n’était l’ombre profonde de tes yeux
qui me conduit vers toi !

Quand je tiens tes mains dans les miennes,
tes yeux me semblent si lointains :
sombre nuit ils deviennent sous mes baisers
comme des étoiles dans une eau qu’on effleure.

Et ta bouche, oh ta bouche !

Quand je peigne tes cheveux noirs
je crois peigner tes pensées
les plus funèbres et les plus étranges.
Si je regarde ton corps
dans lequel se contemple mon amour,
je trouve ta nudité malsaine
brillante froide perverse
(comment savoir si tu rajeunis ou vieillis ?)
comme l’eau glacée dans les miroirs.

Oh ! partons, partons
de ces lieux de mélancolie
où notre vie se balance suspendue
à un fil d’araignée
au-dessus d’un abîme vertigineux ;
où peu à peu l’amour
s’empoisonne et devient un triste jeu
d’indifférence et de perfidie
où par des caresses sournoises s’insinue
nous burinant toujours plus la cervelle
avec ses ongles pointus la folie.

Oh ! partons,
là-bas dans la ville morte
perdue sur une lande solitaire
où tombe sans fin la pluie
comme une froide guirlande.

Là-bas la gloire ne sera pas l’horrible pieuvre
ivre de sang et de larmes
qui nous détruit la chair et nous calcine les os ;
mais seulement un écho calme que de temps en temps
réveillent sur les remparts les clairons
des soldats à la manœuvre.

Et qui sait si cette existence avare
qui étanche notre soif au goutte à goutte
avec une inouïe cruauté,
là-bas à l’âme plus tranquille,
voilée par la distance,
ne paraîtra pas désirable
éperdument : douce et chère
comme aux morts le rêve de la vie,
comme la liberté pour le prisonnier,
la santé pour le malade incurable ?

Peut-être, là-bas, cette horrible douleur
ne sera-t-elle plus pour notre cœur
qu’une légère oscillation de berceau
contre le désespoir de la mer ;
gouttes d’eau tombant
du seau plein au fond du puits,
nos larmes ; et notre sanglot,
notre inhumain sanglot
un timide bruissement de feuilles
dans la clameur de la tempête.

Nous ne verrons plus dans le faubourg s’allumer
le gaz lancinant des lucioles
qui semble à tout moment
s’éteindre aux souffles du vent ;
nous n’aurons plus sur notre tête
comme un gouffre irrésistible
le jardin de fièvre des étoiles ;
nous ne sentirons plus depuis la vallée
l’atroce chant du rossignol
goutter lentement dans notre sommeil,
sur notre âme brûlée,
comme un suintement de vitriol.

Là-bas nous n’entendrons plus jamais
le cri tournoyant des hirondelles
nous percer le cœur comme une flèche
empoisonnée de printemps.

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !

*

Les choses qui font le printemps (Le cose que fanno la primavera)

L’eau sautillante des moineaux sur les toits.
L’humide guirlande de violettes que les hirondelles
suspendent autour de la corniche de la maison
à l’aube.
Le parapluie vert du vagabond des champs
qui va sa route d’aumône sous la pluie.
L’orgue de Barbarie qui joue dans le faubourg
les tristes valses de la Veuve joyeuse.
Les blancs nuages de poussière
courant derrière les automobiles.
Les lucioles dans le cimetière.
Le jardinier qui peint les bancs en bois de l’allée.
L’arrosoir rouge abandonné dans la cour.
La touffe d’herbe fraîche sur la gouttière.
Et les fontaines qui pissent
dans leur bassin,
tandis que passent les gendarmes, bâton
sous le bras, sans infliger de contraventions.
L’âne du moine mendiant
qui s’obstine au milieu de la route
à ne plus vouloir faire un pas
malgré les coups de bâton de son maître,
parce qu’il a vu passer l’ânesse du maraîcher.
Une rose en toc dans les cheveux
d’une femme à croquer.
Et cette demoiselle de nuage
qui se dodeline là-bas
voluptueusement
rafraîchissant le ciel
du rose de ses jambes nues,
sur la balançoire de la double note
du coucou.