L’Invasion martienne passe par la télé

Cette nouvelle décrit un état de la société qui n’existe plus – ou n’existe pas encore. Elle aurait dû être écrite dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, quand internet et le multimédia n’avaient pas mis fin au monopole de la télévision.

L’auteur

I/ Un cauchemar

Depuis l’âge de huit ans, Jérôme Prunier ne regardait plus la télévision. Il avait subi un traumatisme sévère lors du fameux incendie en direct des studios SubDelta. Ses parents et lui étaient, comme tous les soirs après le repas, assis dans leur salon devant l’écran de télé pour regarder le journal, quand l’incendie se déclara. Jérôme portait peu d’attention au programme mais il se conformait au rituel familial, décidé ni imposé par qui que ce soit, qui voulait qu’il fût assis avec ses parents devant la télé. Le jour de l’incendie, comme tous les autres spectateurs dans le pays, il vit les flammes entourer soudainement la présentatrice, qui ne sembla pas le remarquer et poursuivit comme si de rien n’était. Elle annonça le reportage suivant et se tut, les caméras ne passèrent pas le reportage et le public médusé vit les flammes dévorer la présentatrice, son veston s’enflammer, son visage fondre, les yeux tomber, des étincelles sauter autour d’elle tandis qu’une armature électronique se faisait jour sous la peau dissoute. C’est ainsi que le public découvrit que sa présentatrice préférée depuis des années était un actroïde. Le scandale fut énorme. Les responsables de SubDelta expliquèrent que leurs études avaient révélé qu’un actroïde réalisait deux fois plus d’audience qu’une présentatrice salariée à moins que le public ne fût au courant, auquel cas l’audience de l’actroïde était deux fois moindre. Ce fut leur excuse et les choses en restèrent là, même si les pouvoirs publics feignirent de travailler à un renforcement de la législation sur le travail des robots.

L’immolation en direct de la présentatrice, doublée de la découverte que celle-ci n’était qu’un simulacre de vie, ébranla fortement les nerfs du petit Jérôme. Bien qu’il passât plusieurs années en thérapie, il ne put se résoudre, une fois quitté le foyer parental, à acheter sa propre télé.

Car il avait en outre, à cause – je dis bien à cause – d’un certain professeur de lettres de son collège moins fataliste que les autres, développé une passion pour la poésie et les alexandrins, et cette passion malsaine lui rendait odieux les programmes télévisuels, pourtant perfectionnés par des décennies de recherche scientifique sur le cerveau humain. Ces programmes avaient atteint un tel degré de perfection formelle et de virtuosité technique que toute personne exempte de préjugés à leur encontre en était charmée au point de ne pouvoir comprendre ceux qui ne partageaient pas le même enthousiasme. Dans le meilleur des cas, ils haussaient les épaules. Mais Jérôme se tirait d’affaire en évoquant l’incendie des studios SubDelta et son traumatisme – et on le plaignait.

La poésie occupait une grande partie de son temps libre. Il perfectionna sa technique pendant de longues années, jusqu’au jour où il jeta toute sa production passée, ayant enfin réussi à dire en alexandrins quelque chose qui ne fût pas trop saugrenu. C’est alors qu’il nourrit l’espoir de séduire une jeune femme qui l’avait oublié depuis longtemps. Bien qu’elle fût mariée, avec quatre enfants, et vivait à Marrakech avec un ingénieur expatrié, il croyait qu’elle était encore vierge et pensait à lui comme il pensait à elle. Un jour, il lui envoya un de ses sonnets par e-mail et, ne recevant pas de réponse, il crut qu’il avait effarouché les chastes sentiments de la « demoiselle » ; cela le rendit encore plus passionné. Il était par ailleurs convaincu, tout en sachant que plus aucun éditeur n’acceptait la poésie, que cette passion traduite en vers rimés lui ouvrirait les portes de l’immortalité littéraire.

Pour gagner sa vie, il traduisait les brochures commerciales d’une société de composants électroniques.

Ses maigres revenus lui permettaient de louer une ancienne chambre de bonne sous les combles d’un immeuble de la capitale, où vivaient, comme dans de nombreux autres immeubles de ce genre, un mélange de bourgeois propriétaires et de locataires modestes, étudiants, cas sociaux… Il vivait solitairement dans sa chambre-salon, plus cuisine et salle de bain, ne désirant qu’une seule chose : lire de la poésie, écrire des vers. Et, comme nous l’avons dit, il n’avait pas la télé.

*

Il ne pouvait dès lors couvrir du bruit de son propre appareil celui des télés de ses voisins. Il n’avait pas non plus de radio, non pas à cause de son traumatisme mais là encore en raison de sa passion pour la poésie. Et il n’osait écouter de la musique car il avait remarqué que, lorsque cela lui prenait – et ses goûts penchaient vers les romantiques allemands –, le voisin du dessous, en représailles, passait systématiquement un disque de Mylène Kramer à très haut volume ; tandis qu’autrement ce voisin se contentait de regarder la télé.

Ce bruit de fond à peu près permanent, de jour comme de nuit, et de toutes parts, excédait Jérôme, car cela faisait fuir les Muses. Les bruits de la vie des gens, les conversations, le bébé du rez-de-chaussée, les enfants du troisième étage, ne le dérangeaient pas autant ; ce qui le révulsait profondément dans le bruit de la télé, c’était – s’il est permis d’y voir autre chose qu’une rationalisation de son traumatisme – le caractère pour ainsi dire artificiel de ce bruit, entre le grésillement nasillard et le nasillement grésillé – ce bruit mis en boîte et qui se prolongeait indéfiniment en dehors de toute nécessité, pour couvrir le silence. Le bruit de la machine à couvrir le silence ! Ainsi se trouvait-il dans cette situation paradoxale qu’alors qu’il recherchait la solitude afin de pouvoir se consacrer à la poésie, sa solitude ne lui en offrait nullement les conditions ; et le temps passait inexorablement sans qu’il pût déployer ses ailes d’albatros.

Plusieurs fois il essaya, à des heures indues de la nuit, de faire des remontrances à l’un ou l’autre, mais il comprit que c’était vain. Il s’était de son propre chef mis à l’écart du monde, il avait défié les mœurs de son siècle, et son siècle le lui faisait payer. Il s’aigrissait, se morfondait, jetait ses ébauches à la poubelle, et seule la certitude de l’immortalité littéraire l’empêchait de s’abandonner complètement au désespoir.

Il se rendit bien compte que ses quelques remontrances lui avaient attiré l’hostilité de ses voisins mais ne mesura pas à ses justes proportions l’étendue de celle-ci. Un jour, alors qu’absorbé par un prodigieux effort de concentration en vue d’appeler en lui le délire poétique il ne put rien écrire à cause d’applaudissements répétés en provenance d’un poste de télé voisin, il dut se décider à faire quelques courses. Ouvrant la porte, il se trouva nez à nez avec le voisin d’à côté, le cas social Angel Baton, qui se redressa brusquement, comme s’il avait été en train de regarder par le trou de la serrure, et s’exclama, confus à la manière de quelqu’un qui aurait été pris en flagrant délit : « Je crois bien que je ne remettrai pas la main sur cette pièce. Je pensais l’avoir vue rouler jusqu’à votre porte. Elle n’est pas entrée chez vous, par hasard ? Une pièce d’un euro… »

Jérôme répondit que non et son voisin rentra chez lui, non sans avoir cherché à jeter un coup d’œil chez Jérôme par-dessus l’épaule de ce dernier, comme s’il s’attendait à trouver sa pièce de monnaie collée contre le mur en face. Avant que la porte de son voisin ne se refermât, Jérôme remarqua qu’Angel portait des pantoufles ; on aurait dit qu’il venait de sortir de son appartement pour ne pas se rendre plus loin que le palier. Il avait dû faire tomber la pièce de monnaie de sa poche en rentrant chez lui, s’était déchaussé et avait enfilé ses pantoufles avant de repartir chercher la pièce. Jérôme s’étonna tout de même de n’avoir rien entendu, cela se passant devant sa porte ; peut-être finirait-il par s’habituer au bruit du voisinage.

*

La froideur de ses voisins devenait glaciale et, tandis qu’ils ne se gênaient plus pour la lui témoigner, Jérôme crut percevoir qu’ils pâlissaient à vue d’œil, comme si cette froideur les rongeait de l’intérieur. Plus personne ne répondait à ses salutations dans les couloirs, la cour ou le hall d’entrée, et il s’apercevait qu’après son passage on se retournait pour le regarder avec désapprobation et murmurer dans son dos.

Peu de temps après l’épisode de la pièce de monnaie avec Angel Baton, en rentrant du travail un jour, il aperçut un groupe de résidents, plus pâles que jamais, formé autour de son voisin, lequel parlait à voix basse mais en même temps de façon étrangement animée. Les autres voisins semblaient vouloir réagir vivement à ses paroles mais n’osaient pas non plus s’exclamer haut et fort et s’efforçaient de chuchoter leur étonnement et incrédulité. Quand ils virent Jérôme entrer dans l’immeuble, tous se dispersèrent sans un mot de plus. Jérôme fit comme s’il n’avait rien remarqué. De ce conciliabule il lui semblait avoir entendu, parmi les exclamations étouffées de ses voisins, les mots « pas de télé ». Il lui arrivait de se dire qu’il devrait peut-être sacrifier l’immortalité littéraire pour reprendre place parmi les hommes et ne plus avoir à souffrir l’isolement et la paranoïa – mais, au fait, pourquoi devenaient-ils tous si pâles ?

Un ou deux jours plus tard, on sonna chez lui. Trois livreurs excessivement livides portaient un encombrant objet enveloppé dans du carton.

« Votre nouvel écran plasma », dit l’un d’eux en tendant son carnet électronique pour signature.

– C’est une erreur, répondit Jérôme. Je n’ai rien commandé.

– Votre écran de télé, reprit le livreur.

– C’est une erreur, vous dis-je…

– M. Prunier, septième étage, porte gauche. Il n’y a pas d’erreur. »

Ce dialogue de sourds se poursuivit quelques instants, pendant lesquels Angel Baton entrouvrit sa porte pour observer ce qui se passait. Excédé, Jérôme voulut fermer sa porte, mais l’un des livreurs, en mettant son pied dans l’embrasure, l’en empêcha. Il insista, cherchant à faire retirer son pied au livreur, mais celui-ci non seulement ne retira pas son pied mais passa en outre le bras dans l’espace resté libre et commença à tâtonner dans le vide cherchant à attraper Jérôme par son gilet. Les livreurs poussèrent contre la porte, émettant des grognements sourds qui n’avaient plus rien d’humain.

La main qui palpait l’air était à présent tuméfiée, des lambeaux en tombaient et des griffes lui avaient poussé. Jérôme résista tout d’abord contre la poussée mais, comprenant qu’il n’était pas de force à la contenir, il céda volontairement, ce qui culbuta les livreurs à l’intérieur de l’appartement. Leur apparence était devenue monstrueuse, il y avait dans leurs traits quelque chose d’affreusement bestial. Sans attendre qu’ils se relevassent, il fuit, passant en coup de vent devant la porte d’Angel. Ce dernier, qui avait subi la même transformation terrifiante que les livreurs, se lança à sa poursuite. Il le saisit par l’épaule mais Jérôme se délivra et, le tirant par le bras, l’envoya rouler dans l’escalier jusque sur le palier inférieur, d’où il ne se releva pas tout de suite, apparemment commotionné. Jérôme passa par-dessus son corps et dévala les derniers étages.

Dans la cour, il vit que la fenêtre de la concierge était entrouverte et voulut lui dire d’appeler la police et de se calfeutrer chez elle ; lorsqu’il poussa le battant de la fenêtre, ce qu’il découvrit dans la loge lui glaça le sang.

La concierge et son mari étaient assis dans leur canapé devant la télé. De celle-ci sortaient des tubes noirs à l’aspect de pattes de crabe dont les extrémités étaient enfoncées dans le crâne de M. et Mme Bacalao. La télé ne diffusait aucun programme ; c’était devenu un bocal dont l’écran était l’une des faces et qui se remplissait petit à petit d’une bouillie sanguinolente semblant provenir du crâne des deux spectateurs au moyen des tubes. L’écran était encastré, non plus dans un meuble pour télé, mais dans une sorte de crustacé géant, dont il constituait le ventre. Les antennes du crustacé papillonnaient dans les airs, témoignant de la satisfaction du monstre, tandis que d’ignobles bruits de succion, de bâfrement et d’éructations mal contenues accompagnaient cette scène. M. et Mme Bacalao, blêmes, immobiles, paraissaient hypnotisés, les yeux grands ouverts sur l’écran-bocal qui se remplissait de leurs cervelles.

Quand le monstrueux crustacé s’aperçut de la présence de Jérôme, dans sa contrariété il émit un couinement ignoble puis lança contre l’intrus cinq ou six tentacules. Jérôme fut soulevé en l’air et porté dans la loge, où les tentacules le forcèrent à s’asseoir sur le canapé, à côté de M. et Mme Bacalao. Ce que voyant, le crustacé soupira d’aise, faisant cliqueter les cils de sa face, et pointa un tube digestif vers le cerveau de Jérôme.

Jérôme avait beau se débattre comme un diable, les tentacules le clouaient au canapé.

II/ La réalité

Jérôme Prunier se réveilla en sursaut de cet affreux cauchemar. Il faisait jour, un peu avant l’heure habituelle de son lever. En ouvrant les volets, il vit la concierge, Mme Bacalao, qui passait le balai dans la cour. Angel Baton parut également à ce moment-là. Il s’arrêta non loin de la concierge, qui lui donna le bonjour, mais il ne répondit pas. Mme Bacalao dut penser qu’Angel était absorbé dans de profondes réflexions, car il restait là, immobile et sans dire un mot. En même temps, Jérôme ne put s’empêcher de remarquer qu’Angel fixait la concierge des yeux, ce qui n’était pas peu étonnant pour un homme plongé dans ses réflexions, l’activité d’autrui étant plutôt de nature à empêcher l’esprit de se fixer sur une représentation interne qu’il cherche à retenir.

Et en effet les faits qui suivirent devaient donner raison à Jérôme, ainsi qu’à Mme Bacalao au cas où celle-ci avait ressenti de la gêne à être dévisagée par le locataire qui n’avait pas répondu à ses salutations. Car les faits qui suivirent montrent qu’Angel scrutait Mme Bacalao avec une intention cachée. Quand cette intention se manifesta clairement, Jérôme crut qu’il ne s’était pas réveillé de son cauchemar.

Angel brandit un fusil à canon scié qu’il cachait sous son manteau et fit feu sur la concierge, dont le corps fut projeté contre le mur de sa loge. Un second coup de feu la décolla du mur éclaboussé de sang et l’envoya, tournoyant, dans les platebandes. Un troisième coup de feu atteignit M. Bacalao, alarmé par le bruit et sortant de la loge en hâte, en plein ventre, et le quatrième lui fracassa la tête. Une autre tête vola en éclats lorsque la vieille Mme Eusèbe, du premier étage, parut à sa fenêtre pour déterminer la cause du remue-ménage.

Jérôme se précipita sur le téléphone et appela la police. Après que celle-ci eut maîtrisé le forcené, qui était sorti de l’immeuble et avait poursuivi le massacre dans la rue, elle établit qu’Angel Baton avait quitté son appartement sans fermer la porte derrière lui ni éteindre sa télé.

Le lendemain, le voisin du troisième étage, M. Bernard, tuait sa femme et leurs deux enfants au couteau de cuisine. La police l’arrêta alors qu’il tentait de se frayer avec le couteau un passage à travers la porte de sa voisine de palier, Mlle Claude. Les corps des victimes furent retrouvés dans leurs chambres respectives. Dans le salon, la télé était allumée. M. Bernard n’avait jamais eu maille à partir avec la justice – seulement avec le fisc, pour des montants en définitive peu importants.

Que la télé fût allumée ne retint l’attention de personne et je crois même que les rapports de la police ne le mentionnèrent pas. Quand, le lendemain, c’est le voisin du cinquième étage, inconnu jusque-là des services de police, qui, après être allé chercher sa voiture au parking, entra dans une rue piétonne, fauchant des dizaines de passants, là encore la télé était allumée chez lui ; on ne fit guère plus attention au fait mais on commençait à se demander ce qui pouvait bien clocher dans cet immeuble, 39 rue de la Grande Bouverie…

En revanche, quand les inspecteurs interrogèrent Jérôme chez lui, ils ne manquèrent pas de remarquer qu’il n’avait pas de télé. « Vous n’avez pas la télé ? » lui demanda l’inspecteur. Jérôme rougit et répondit que non, évoquant son traumatisme à l’âge de huit ans. Ces éléments furent consignés.

La police laissa ce soir-là quelques agents devant l’immeuble, au cas où. Ce fut une décision fort judicieuse car un véritable pandémonium se déchaîna la nuit dans l’immeuble. Toutes les portes s’ouvrirent en même temps et les voisins sortirent de leurs appartements, armés, qui d’une perceuse électrique, qui d’un hachoir, qui d’un pistolet, qui d’un marteau, qui d’une scie, qui d’une hache d’incendie, et commencèrent à s’entretuer. Jérôme essayait de composer un sonnet dans sa chambre et trouva que le bruit dans cet immeuble devenait insupportable. Les hurlements et les coups de feu lui ouvrirent les yeux sur la nature du tapage. Il appela de nouveau la police. Les agents sur place étaient déjà en train d’intervenir. Aucune de leurs semonces n’étant suivie d’effets, ils durent massacrer les forcenés qui se précipitaient sur eux.

Le seul résident qui n’avait pas été saisi de folie meurtrière cette nuit-là était celui qui n’avait pas la télé.

*

Les Martiens furent satisfaits. Le test était concluant, ils pouvaient désormais lancer l’opération à grande échelle.

Il faut savoir que, si la planète Mars nous semble déserte, c’est parce que ses habitants vivent sous la surface martienne depuis plus de deux mille ans, à cause d’une maladie de la peau qui les rend très sensibles à la lumière du soleil. Cette maladie était d’origine artificielle, un bacille créé en laboratoire, et c’est par accident qu’il contamina l’ensemble de la population en un rien de temps. La sélection naturelle ne put jouer car il ne restait plus d’éléments sains qui auraient pu se reproduire de préférence aux autres et faire disparaître le bacille au fil des générations. Aucune mutation ne s’était non plus fait jour qui aurait rendu l’organisme immun.

Les Martiens, qui formaient une seule nation fraternelle, avaient dû enterrer leur civilisation pour se mettre à l’abri du soleil. Comme ils avaient observé qu’une forme de civilisation extramartienne encore primitive existait sur la Terre, ils préférèrent détruire toute trace de leur présence en surface, car ils pensaient que cette civilisation terrestre se développerait plus rapidement qu’eux-mêmes ne le pourraient dans leurs nouvelles conditions d’existence souterraines et qu’il ne fallait donc pas attirer son attention par des signes de vie intelligente, car si la civilisation des Terriens devenait un jour supérieure à celles des Martiens elle pourrait s’avérer dangereuse. Ils détruisirent donc toute trace matérielle de leur civilisation à la surface, et c’est pourquoi les Terriens appellent Mars la planète rouge, car les Martiens se servaient beaucoup pour leurs constructions d’une certaine brique de leur façon ; le sol martien est à présent recouvert de cette brique réduite en poussière. Ils asséchèrent quelques cours d’eau, les fameux canaux martiens, et dévièrent les autres de façon qu’ils coulent désormais sous la surface, dans le but également de ne pas éveiller l’attention par la présence d’eau liquide, source de vie.

Une grande partie de leurs recherches étaient destinées à trouver un remède à leur dégénérescence dermatologique mais ils n’avaient que fort peu progressé dans ce domaine. En revanche, ils découvrirent que l’atmosphère terrestre offrait un filtre qui réduirait grandement la nocivité de la lumière du soleil pour leur peau. C’est ainsi que naquit dans leur esprit le projet de coloniser la Terre pour y vivre une vie à l’air libre, comme ils l’avaient connue sur Mars dans le passé.

Leurs savants comprirent le profit qu’ils pourraient tirer de l’usage universel de la télévision sur Terre pour mener ce projet à bien. Ils eurent l’idée de projeter depuis Mars des messages subliminaux dans les images diffusées par les écrans de télé terrestres afin de manipuler le psychisme des spectateurs de façon à les transformer en machines à tuer. Si la manipulation mentale par le parasitage des ondes électromagnétiques terrestres pouvait être conduite à grande échelle, les humains s’entretueraient et la Terre deviendrait alors habitable pour les Martiens. Ils ne cherchèrent pas à induire un ou plusieurs humains à déclencher l’apocalypse nucléaire sur la Terre car ils n’étaient pas certains de l’effet des retombées radioactives pour leur propre santé. Il fallait que les humains se tuent proprement les uns les autres, dans une gigantesque mêlée d’où ne survivraient qu’un tout petit nombre d’individus, dont les Martiens disposeraient à leur convenance. Les Martiens avaient conservé de l’époque de leur vie à la surface les archives de leurs technologies de transport spatial ; ils savaient donc qu’ils pourraient se rendre sur Terre.

Ils choisirent l’immeuble du 39 rue de la Grande Bouverie, à Paris, pour faire un test. Avec le résultat que l’on sait. La prochaine opération devait être à l’échelle de la planète tout entière afin de ne pas laisser une seule nation terrestre le temps de comprendre et de débrancher les postes de télé, car alors cette nation pourrait créer des difficultés au débarquement des Martiens. Il fallait agir sans tarder car déjà les Terriens avaient envoyé sur Mars un ou deux joujoux en fer-blanc.

*

Pendant ce temps, sur la Terre, les rumeurs allaient bon train concernant les événements horribles qui avaient eu lieu au 39 rue de la Grande Bouverie. Il était indéniable que la seule personne à ne pas s’être transformée en berserk, Jérôme Prunier – ce qui est attesté par le fait que ce dernier appelait encore la police le soir du carnage –, avait déclaré quelques jours auparavant à la police qu’il n’avait pas la télé, et cela fut confirmé par sa famille. Mais comment la police aurait-elle pu faire le lien entre la consommation de programmes télévisés et ces crises subites de folie meurtrière, alors, qui plus est, que le phénomène avait été circonscrit à ce seul immeuble ? Les soupçons de la police se portèrent donc sur Jérôme, le seul résident indemne, tous les autres étant soit morts, pour la plupart, soit enfermés en camisoles de force dans des cellules matelassées. On enquêta pour savoir s’il n’avait pas pris des cours d’hypnose sur internet ou trouvé le moyen d’intoxiquer ses voisins avec certaines substances psychotropes par le biais du chauffage central…

Bien sûr, on ne trouva rien qui l’incriminât, si ce n’est deux ou trois poèmes mélancoliques qui pouvaient laisser penser qu’il avait une revanche à prendre sur l’humanité. De nombreux spécialistes, criminalistes, psychologues, psychiatres, assistantes sociales, vinrent le voir en prison. Il finit par leur dire sa conviction, car en détention il avait eu le temps de méditer sur cette affaire. Et il n’était pas très loin de la réalité. Mis sur la voie par son rêve étrange, que rétrospectivement il jugea prémonitoire, il affirma aux éminents spécialistes qui vinrent le voir que la télévision devait être responsable de la folie homicide des résidents de l’immeuble.

« Ah ! Le canard du passage à l’acte provoqué par la violence dans les médias ! » s’exclama le psychosociologue présent lors de l’interrogatoire, le docteur Chapus. « Cet argument misérable est pour moi la preuve de votre culpabilité ; vous cherchez une échappatoire et naturellement il vous vient à l’esprit ce canard propagé par des esprits ignorants en même temps que mal intentionnés. La télé, monsieur, est cathartique ! »

Jérôme poursuivit, conjecturant que les faits avaient peut-être quelque chose à voir avec les postes de télé ou les prises Péritel de l’immeuble. Il répéta qu’il était innocent.

« Pourquoi avoir écrit, je vous cite, Les hommes, ce troupeau de lâches envieux…? Auriez-vous une dent contre l’humanité ? » interrompit de nouveau Chapus.

– Il faut prononcer en-vi-eux, pour que le vers soit correct.

– Je vous demande pardon ?

En-vi-eux : diérèse, trois syllabes.

– Ne cherchez pas à dévier l’entretien sur des questions triviales. Parlez-nous plutôt de celle que vous appelez dans vos écrits Marceline. Vous savez, bien sûr, qu’elle vit à Marrakech avec son mari et leurs quatre enfants. N’avez-vous pas supporté qu’elle vous préfère un autre ?

Le visage de Jérôme s’assombrit.

– À Marrakech ? Quatre enfants ? Des Franco-Marocains ?…

– Des Français. Cela fait-il une différence pour vous ? Vous ne supportez pas l’immigration maghrébine et vous avez décidé de vous y opposer par une attaque terroriste ?

– Je ne savais pas qu’elle avait des enfants… Puisque je vous dis que je suis innocent !

– Pourquoi continuez-vous d’écrire des poèmes à une personne dont vous n’avez pas eu de nouvelles depuis des années ? N’auriez-vous pas dû tourner la page il y a longtemps ? Ce genre de fixation cache souvent des symptômes plus graves, des troubles sévères de la personnalité, comme le dédoublement ou le détriplement ou le déquadruplement…

– Je voulais devenir célèbre pour l’impressionner.

– Pourtant, vous n’avez jamais cherché à publier.

– Vous en connaissez, vous, des éditeurs qui publient de la poésie ?

– Mais comment comptiez-vous devenir célèbre, dans ces conditions ?

– Des poètes sont devenus célèbres avant moi.

– Ce raisonnement, chers collègues, est, comme vous pouvez le constater, totalement dénué de cohérence et je vous laisse tirer les conclusions qui s’imposent. »

Un collègue de Chapus tint à se montrer plus conciliant avec Jérôme et s’adressa à lui en ces termes :

« Jeune homme, nous sommes confrontés à des faits étranges et fâcheux au milieu desquels vous vous êtes retrouvé, dans des conditions que nous cherchons les uns et les autres à éclaircir. Vous imputez la cause du malheur de vos voisins à leurs télés. Cela ne vous paraît-il pas complètement invraisemblable ?

– Étant donné que je suis innocent, je cherche comme vous à comprendre ce qui a bien pu se passer… La nuit avant l’assassinat de M. et Mme Bacalao, j’ai fait un cauchemar…

– Ah ! s’exclama Chapus, visiblement satisfait.

– J’ai rêvé que leur télé, en fait un monstre horrible, leur suçait le cerveau et qu’Angel Baton, mon voisin de palier, cherchait à me nuire parce qu’il avait eu la certitude que je n’ai pas la télé. Le lendemain, il tuait M. et Mme Bacalao sous mes yeux. Quelqu’un – ou quelque chose – s’est servi de la télé pour causer la perte des habitants de l’immeuble.

– Votre intolérance envers la télévision vous a mis au ban de la société des gens respectables, de la civilisation, et c’est pourquoi vous haïssez le monde entier ! intervint de nouveau le docteur Chapus. Vous êtes un malade, un schizo !

L’inspecteur Henri, qui ce jour-là s’était contenté de fumer dans un coin de la pièce pendant l’entretien, décida de clore la séance. Les spécialistes se levèrent et quittèrent la pièce, Jérôme fut reconduit dans sa cellule. L’inspecteur demanda d’apporter tous les écrans de télé du 39 rue de la Grande Bouverie au laboratoire de police scientifique pour examen, et il envoya quelques agents sur place analyser la connectique de l’immeuble. Ces recherches ne donnèrent aucun résultat, tout était normal.

L’inspecteur Henri ne put s’empêcher de soupirer :

« Comment diable le bougre – il pensait à Jérôme Prunier – a-t-il bien pu s’y prendre ? »

L’enquête piétinait.

*

Les Martiens étaient parvenus à calculer précisément les heures de plus grande audience terrestre, compte tenu des décalages horaires. Ils portèrent un raffinement extrême à leur plan en prévoyant d’allumer à distance tous les postes de télévision pour que ceux qui se trouveraient à proximité d’un écran ou iraient les éteindre fussent exposés aux messages subliminaux et se transformassent instantanément en berserks. Ils calculèrent que la proportion de la population qui serait exposée lors de l’opération suffirait à l’extermination de 99,99 % de l’humanité. Les quelques individus qui échapperaient au massacre général seraient un objet d’amusement et de curiosité pour les futurs habitants de la Terre.

L’opération fut programmée pour le jour J. Pendant ce temps-là, le professeur martien ()()() travaillait d’arrache-pied à un remède contre la maladie de sa race. Il faisait partie des plus éminents scientifiques de son temps sur Mars et, si un remède devait être un jour trouvé, tout le monde s’accordait à dire que ce serait par le professeur ()()(). C’était en même temps un pacifiste convaincu et le projet de conquête de la Terre le peinait profondément. Il espérait trouver le remède, dont il sentait clairement qu’il approchait, avant la décision finale de destruction de l’humanité et pouvoir ainsi annoncer à l’ensemble des Martiens qu’ils pourraient de nouveau vivre à l’air libre sans nécessité d’anéantir un peuple voisin, doué comme les Martiens d’intelligence.

Et ses travaux portèrent leurs fruits ! La veille du jour J, il sut qu’il avait le remède dans sa seringue. Une simple injection de son produit, fruit de tant d’années de labeur, suffisait à rendre à n’importe quel Martien la peau saine de ses ancêtres. Les Martiens étaient sauvés, guéris, le bacille ne serait plus qu’un mauvais souvenir, l’atmosphère confinée de leur monde souterrain aussi, la honte associée à leur invalidité collective aussi. Ils n’avaient plus à craindre les Terriens, ils pourraient de nouveau développer librement leur civilisation supérieure à la surface. Il devenait inutile de chercher un nouveau chez-soi sur la Terre !

*

Lorsque les responsables de l’attaque subliminale eurent vent de la découverte du professeur ()()(), ils décidèrent immédiatement, avec l’accord des plus hautes autorités, d’étouffer l’affaire. Pour eux, l’annulation du programme n’était tout simplement pas envisageable, pour la simple raison qu’elle allait être un immense succès. Le professeur fut jeté au fond d’un lac géothermique les pieds liés à une pierre, quelques-uns de ses amis pacifistes disparurent également dans des circonstances non élucidées, et son remède fut conservé dans un coffre secret de la Maison-Rouge, siège du pouvoir suprême martien. L’opération fut lancée comme prévu.

Et ce qui devait arriver arriva.

Le jour J, chaque humain qui regardait la télévision s’empara de tout objet pouvant servir d’arme et se mit à tuer toute personne à sa portée. Les écrans de télé du monde entier s’allumèrent au même moment. Les gens qui étaient réveillés au milieu de la nuit par le vacarme soudain de leur appareil tombaient sous l’emprise des injonctions subliminales martiennes, de même que les piétons passant devant les vitrines des magasins de hi-fi, les membres des files d’attente dans les établissements privés et les services publics qui diffusaient sur écran des programmes publicitaires, les passagers des autocars, métros, avions équipés d’écrans… Les policiers faisaient feu sur tout ce qui bouge avec leurs armes de service. Les militaires sortaient les tanks et tiraient en direction de n’importe quel mouvement. Les bombardiers, quand ils ne se crashaient pas les uns contre les autres, faisaient les choses en grand. Les équipages de sous-marins ne remontèrent jamais à la surface car ils avaient des télés dans leurs cabines.

Le président d’une grande nation civilisée, qui avait été exposé aux ordres subliminaux des Martiens en se regardant à la télé, voulut appuyer sur le bouton de l’arme nucléaire, mais les Martiens avaient saboté le système à distance et le code ultrasecret était devenu inopérant. Il dut se contenter d’égorger les membres de sa garde rapprochée à coups de canif, avant d’être abattu lui-même par un forcené.

La destruction de l’humanité ne prit pas tout à fait vingt-quatre heures.

Depuis sa cellule, Jérôme Prunier entendit des coups de feu et des cris : les gardiens, qui regardaient La Boue de la fortune dans le local de vidéosurveillance, s’étaient mis à massacrer les détenus. Il crut sa dernière heure arrivée, et je pense que c’est à ce moment-là qu’il perdit complètement et définitivement la raison.

Cependant, il ne fut pas abattu comme un chien derrière les barreaux de sa cellule par un gardien enragé ; les forcenés s’étaient entretués avant. Ce furent les Martiens, quand après avoir débarqué sur Terre ils entreprirent de rechercher les survivants, qui le trouvèrent. Il les accueillit par des éclats de rire de dément, et les paroles insensées qu’il n’avait cessé de hurler depuis quelques jours :

« Ha ha ha, je l’avais bien dit ! Je l’avais bien dit ! À Marrakech, ha ha haaaaaa !… »

Juin 2017

Bobby le chewing-gum

Une fable écologique

Daniel Préjean, président-directeur général des laboratoires Neurobulle, était un homme intègre et rien ne permet de penser que l’éthique fût en cause lorsqu’il accepta d’offrir à Guillaume, le cousin de sa belle-sœur, un stage dans sa florissante entreprise high-tech. Guillaume était tout de même un cas. Il n’est pas nécessaire pour notre histoire de présenter son CV, car Daniel Préjean lui-même donna son assentiment sans y avoir jeté un œil. Bonnard, le sous-directeur, lui trouverait une occupation de secrétariat ou autre ; c’était là le plus délicat – trouver à ce garçon quelque chose à faire – et Bonnard était l’homme de la situation.

Guillaume trouvait tout de même le temps très long dans ces bureaux blanc cassé, où lui-même comprit que son allure négligée faisait tache. De la prise de conscience à une décision en conséquence, il y a cependant un pas que sa réfractaire juvénilité ne lui permit de franchir. Il déambulait dans les couloirs, pour le plus grand scandale des employés mais sans que personne n’osât rien dire car, lorsque le directeur était présent, il louait haut et fort ses initiatives, comme il appelait les errances nonchalantes du garçon.

Les laboratoires Neurobulle étaient en étroites relations avec l’armée et le ministère de la défense et de la destruction massive, en raison de ses recherches de pointe dans différents domaines du transhumanisme stratégique. Ses ingénieurs travaillaient notamment sur la genèse de neurones miroirs révolutionnaires ainsi que sur les transferts de données synaptiques vers des supports électroniques et biologiques.

On ne sait comment Guillaume put un jour pénétrer, sans que personne l’accompagnât, dans le laboratoire le plus « secret défense » de toute l’installation, avant que l’alarme retentît et que le personnel de surveillance se ruât sur lui. Le gardien en chef, Muzot, voyant qu’il s’agissait de Guillaume, arrêta ses hommes. Guillaume retira ses oreillettes, car il était alors en train d’écouter un MP33, et demanda aux gorilles ce qu’ils voulaient. Muzot s’excusa de déranger M. Guillaume mais si M. Guillaume voulait bien le suivre il le reconduirait dans les parties du laboratoire où, en tant que membre non accrédité, il était libre d’aller et venir.

M. Guillaume les suivit. Lorsqu’ils eurent le dos tourné, il s’empressa de reprendre le chewing-gum que la surprise causée par l’irruption des agents de sécurité lui avait fait tomber de la bouche dans un pot de gelée neuromorphogénique couleur groseille dont il avait soulevé le couvercle. Il se remit à le mastiquer mais le goût que celui-ci avait pris en plongeant dans la mixture lui fit aussitôt cesser ce mouvement masticatoire qui imprégnait sa salive d’une saveur répugnante.

Bonnard demandant qu’on fît passer Guillaume à la douche carbonique, comme prévu par le protocole de sécurité, celui-ci pénétra dans le caisson où il se fit fumiger une minute ou deux. Puis Bonnard lui dit qu’il disposait de son après-midi.

Sur le chemin du retour, Guillaume jeta son chewing-gum au premier coin de rue. Du fait qu’il avait cessé de mâcher, personne ne s’était rendu compte qu’il avait un chewing-gum dans la bouche, et du fait qu’il ne souhaita pas le cracher dans les bureaux avant sa douche carbonique, personne ne sut non plus qu’il ramenait du secteur « secret défense » un chewing-gum. Et comme, enfin, il n’ouvrit pas la bouche tout au long de la procédure, car il n’avait pas l’habitude de répondre aux employés du laboratoire, et surtout pas à Bonnard, personne ne se douta de rien.

Le lendemain, Guillaume était trouvé mort dans son lit. Son cerveau, triplant de volume pendant la nuit, avait fracturé le crâne, créant une hémorragie fatale, et s’était répandu à l’air libre. Les médecins légistes furent incapables de déterminer la cause de l’accident.

Ce fut une terrible épreuve pour Daniel Préjean et sa belle-sœur. Bonnard comprit que l’accident était lié à l’intrusion de Guillaume dans le secteur « secret défense » du laboratoire et décida d’en informer son directeur. Celui-ci promit à Bonnard qu’il lui ferait payer sa négligence mais lui demanda auparavant d’éclaircir les faits afin de trouver les moyens d’écarter tous soupçons. Bonnard avait déjà demandé aux employés témoins de garder le silence ; chacun comprit, après la mort du jeune homme, que la consigne était renouvelée et renforcée.

En procédant à l’examen des vidéos ultrasecrètes du secteur confidentiel, Bonnard comprit par où les employés de la sécurité et lui-même avaient pêché. Il vit Guillaume cracher un chewing-gum dans la gelée neuromorphogénique en prolifération puis le remettre dans sa bouche. La douche carbonique n’avait pas suffi à interrompre le processus dans les particules entrées dans sa bouche, qu’il avait tenue fermée tout du long, et le processus avait été conduit à son terme au cours des heures suivantes. Bonnard rédigea une note demandant d’ajouter au protocole de sécurité, après la douche carbonique, un bain de bouche, que les employés excédés par l’alourdissement du protocole surnommèrent entre eux le « bain de bouche Guillaume ».

Cependant, un autre phénomène devait échapper à l’attention de Bonnard. Le chewing-gum que Guillaume avait recraché une fois sorti de l’établissement était imprégné des tissus neurogènes expérimentés par les laboratoires Neurobulle. Or il semble qu’un phénomène inattendu se soit produit alors et que la gomme ait servi de terrain propice à l’activation de réseaux de neurones, car il est indubitable qu’au cours de cet incident la conscience vint au chewing-gum.

Et avec elle, la volonté de puissance.

*

Puisque nous avons désormais affaire à un être doué de conscience et donc de personnalité, il convient de lui donner un nom. Comme ce chewing-gum provenait d’un lot à la menthe verte de la marque Bobby Gum, nous l’appellerons Bobby.

Selon les apparences, pour le passant qui aurait regardé sans le voir cet informe caillot verdâtre sillonné d’arabesques baveuses, Bobby n’était qu’un insignifiant spécimen de ces quelque 800.000 ou 900.000 tonnes de gomme à mâcher jetées en dehors d’une poubelle chaque année dans le monde. Je ne sais, lecteur, si tu trouveras ce chiffre confirmé de ton côté ; je l’ai calculé à partir d’une estimation d’un million de tonnes métriques de chewing-gum produites par l’industrie chaque année et de la proportion avancée par certains de 80 à 90 % de chewing-gums consommés qui ne sont pas jetés dans une poubelle.

Voilà donc, cher lecteur, ce qu’aurait été Bobby pour toi si tu l’avais croisé ce jour-là dans son caniveau. Marchant sur le trottoir, au moins n’aurais-tu pas craint en le voyant de te le coller à la semelle, d’où l’enlever proprement demande des efforts incroyables, et je me fais la réflexion que tu aurais peut-être même remercié mentalement le consommateur de ce chewing-gum pour l’avoir jeté non pas sur le chemin des gens mais le long du trottoir, où en principe personne ne marche. Le cynisme des uns doit être mis en balance avec le civisme des autres. Cela dit, il m’est arrivé un jour d’écraser un chewing-gum dans un caniveau, pour avoir cédé le passage à une grand-mère avec son caddie ; mais c’est une autre histoire, comme le jour où je m’assis sur une banquette de métro où quelqu’un avait écrasé son chewing-gum et où, ne connaissant pas la méthode pour sauver les textiles d’une gomme à mâcher, je perdis un jeans (il faut, me dit Marjorie entretemps, se servir d’un glaçon).

Or Bobby était un être pensant. Ses neurones se concertèrent dans un premier temps pour muter une partie d’entre eux en cellules photoréceptives et autres terminaisons nerveuses afin de créer une interface avec le milieu. Je ne saurais dire exactement de quelle façon Bobby voyait, ni s’il distinguait un aussi large spectre de couleurs et d’ondes mécaniques que l’œil et l’oreille humains, mais toujours est-il que Bobby était aussi un être sentant.

Sentant et pensant, Bobby comprit qu’il existait. Le monde lui donna tout d’abord le vertige, et la crainte du danger lui fit prendre conscience, par l’observation de ses réflexes, qu’il était capable de déplacer son corps. Il admira la faculté de reptation qui était la sienne et qu’il pouvait contrôler. Cependant, remarquant que l’un des passants à la taille cyclopéenne qui le dépassaient à intervalle régulier, se retourna et le fixa des yeux un moment alors qu’il se mouvait, contrairement aux autres passants lorsqu’il était immobile, il jugea préférable de ne pas attirer l’attention et s’immobilisa de nouveau. Le passant reprit alors son chemin ; ce n’était pas la première fois que ce dernier, à la psychologie duquel nous devons nous intéresser un bref instant, croyait voir quelque chose là où il n’y avait rien, comme quand il avait vu un énorme pénis en érection dans une anodine publicité pour de la crème solaire.

Bobby attendit que la rue se vidât de monde, avec la nuit, pour reprendre son activité exploratoire. Un chien lui causa une frayeur extrême. Bien qu’il s’immobilisât dès qu’il aperçut la créature approcher, celle-ci n’en avait pas moins grondé de manière terrifiante en voyant un chewing-gum se mouvoir. Après quelques instants d’immobilité de la part de Bobby, le chien s’éloigna, et, remis de ses émotions, Bobby poursuivit son chemin.

Il ne se passa pas longtemps avant qu’il rencontre un autre spécimen de son espèce, à savoir une gomme crachée et comme incrustée dans le bitume du caniveau par une longue station et quelques écrasements. En l’apercevant, Bobby sentit son cœur battre – façon de parler – car, depuis qu’il existait, il sentait le poids de la solitude. Ce n’est pas de l’anthropomorphisme : il ressentait vivement le fait d’être seul, même si c’est difficile à croire, et attendait donc beaucoup de cette rencontre. Or ce congénère ne répondit à aucune de ses approches et sollicitations. Au bout d’un moment, il se dit qu’il était mort. Mais tous les chewing-gums étaient morts; il était seul au monde. Lorsque cette pensée tragique le pénétra, il tomba éploré sur le corps inerte et desséché d’un énième chewing-gum.

C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit. En serrant contre son cœur affligé le cadavre du chewing-gum qui aurait pu devenir son ami, Bobby fusionna avec lui. Le réseau neuronal qui lui servait de conscience contrôlait ainsi un Bobby deux fois plus grand – pas tout à fait deux fois, en réalité, car si le nouveau chewing-gum était bien de la même taille que Bobby, il se perdit un peu de masse au cours de la fusion en raison de la dépense d’énergie nécessaire.

Bobby répéta l’opération avec chaque chewing-gum qu’il rencontrait.

*

C’est ainsi que Bobby acquit rapidement une taille tout à fait anormale pour un chewing-gum. Seule la relative lenteur de sa reptation freinait quelque peu son désir inextinguible de croissance. Par ailleurs, il ne se déplaçait qu’aux heures les plus abandonnées de la nuit, quand même les rues qui ne dorment jamais sont tout de même somnolentes. Le jour, il se trouvait un abri, derrière des poubelles, dans des impasses non fréquentées, sous des journaux… Cela n’empêchait pas quelques surprises. Les clochards et les rats étaient sa principale préoccupation. Les rats apprirent vite à ne pas approcher car, fatigué de leur curiosité hostile, il tuait par étouffement ceux qui venaient l’examiner. Ni leurs griffes acérées ni leurs dents pointues ne pouvaient rien contre Bobby, qui n’avait qu’à se soulever et se laisser retomber sur la vermine pour que celle-ci, ensevelie et paralysée sous sa masse, fût asphyxiée en quelques instants.

Quant aux clochards qui croisaient Bobby au cours de sa collecte nocturne de chewing-gums, ou qui le dérangeaient le jour car fréquentant les mêmes lieux isolés, ils n’en pouvaient croire leurs yeux. La plupart n’interprétaient pas autrement cette rencontre que comme une vision nouvelle et particulièrement sinistre de delirium tremens, mais certains avaient l’audace de chercher à s’assurer que Bobby n’était pas un produit de leur imagination. Avec ceux-là il procédait comme avec les rats, et la police eut bientôt sur les bras plusieurs cas non élucidés de morts de SDF par écrasement de la tête ou étouffement.

Cependant, Bobby devenait trop grand pour pouvoir se cacher en plein jour. Déjà des rumeurs circulaient sur l’existence d’une mystérieuse créature semblable à celle de l’un des films de la franchise Le Blob. Des sociologues éminents écrivirent des articles profonds sur les origines de cette légende urbaine.

Cela ne faisait pas les affaires de Bobby, qui se cacha désormais dans les égouts, conquis sur des hordes de rats, dont certains géants. Mais même dans ce labyrinthe nauséabond il n’était pas assuré de ne jamais rencontrer d’humains. En particulier, le personnel municipal venait l’y déranger et déplora plusieurs disparitions en quelques jours. Les syndicats furent alors tentés de propager la rumeur.

Bobby haïssait l’humanité. Il avait observé que les hommes exploitent les chewing-gums pour une jouissance orale immonde, avant de les recracher sans vie. Cette cruauté le révoltait. Lors de ses sorties nocturnes, désormais il ne recherchait plus seulement des chewing-gums mais aussi des noctambules, pour les assassiner. Plusieurs réussirent à lui échapper et leurs témoignages hystériques concordants nourrirent la légende urbaine. L’attitude exemplaire des médias, gardant le silence le plus absolu sur ces faits, prévint un mouvement de panique générale. En même temps, les habitants de certains quartiers remarquèrent que les rues étaient entièrement nettoyées de chewing-gums et se félicitèrent naïvement du changement de majorité municipale.

Bobby découvrit qu’il était doté d’un pouvoir de télékinésie : au lieu d’avoir à se rendre auprès des chewing-gums, il pouvait les faire venir à lui comme un aimant. D’abord de faible ampleur, ce pouvoir grandit prodigieusement et Bobby décida un jour d’appeler à lui tous les chewing-gums de la ville.

Il se trouvait dans les égouts quand il se concentra mentalement. Tous les chewing-gums crachés sur les trottoirs, collés contre les murs, écrasés sur les bancs publics et les sièges des trains, tout comme les rares chewing-gums jetés dans des poubelles, tous chewing-gums sortis de leur emballage, consommés et abandonnés à plusieurs kilomètres aux alentours répondirent à l’appel. Ils se décollaient et volaient dans les airs comme des balles de pistolet pour aller se fondre dans la masse de Bobby. Aucun obstacle ne les arrêtait. Corps, voitures, vitrines étaient traversés de part en part par les caillots plus ou moins secs transformés en projectiles meurtriers. Certains pénétraient les murs où ils creusaient des tunnels avec une rage de perceuses électriques, n’entendant que l’appel de Bobby. On aurait dit qu’une mitrailleuse géante avait ouvert le feu sur la ville ; les corps sautaient en l’air dans des nuages de sang, les vitrines explosaient de tous côtés, les voitures entraient les unes dans les autres, écrasaient les foules comme des troupeaux d’éléphants furibonds ou défonçaient les immeubles dans un fracas de tous les diables.

La ville était en ruine. Bobby, colossal, sortit à l’air libre en défonçant le bitume.

*

Le Président de la République Eugène Pinard avait de nouveau réuni l’état-major de l’armée.

« Madame, messieurs, il est grand temps de détruire cette chose. »

Silence. Les attaques aériennes et bombardements n’avaient eu aucun effet sur Bobby.

« J’écoute vos propositions. »

Le maréchal Dandin prit la parole :

« Cette chose, monsieur le Président, est un chewing-gum de plusieurs milliers de tonnes, et quand on sait la difficulté de se débarrasser d’un chewing-gum ordinaire… »

Le lecteur se souvient que j’ai donné plus haut le secret pour se débarrasser d’un chewing-gum sur du textile : un glaçon. Le secret fut communiqué à l’état-major, qui proposa par conséquent d’attaquer Bobby au canon à glace. On déploya les troupes d’élite. Un grand nombre de ces valeureux soldats périrent au milieu du déluge de projectiles de gomme à mâcher qui pleuvaient sur eux, d’autres furent balayés par les pseudopodes que Bobby lançait à partir de son corps élastique, mais nos troupes tinrent bon et confirmèrent que Bobby était bien sensible à la glace. Elle en réduisait la taille ! Tout espoir n’était donc pas perdu. Les canons à glace ne furent cependant pas suffisants pour triompher lors de ce premier assaut, en particulier parce que Bobby se reconstituait par l’afflux de nouveaux chewing-gums, qui volaient à son secours.

La coopération internationale se mit en place sans tarder. Dans tous les pays on ramassa et brûla les chewing-gums autant qu’on put, afin d’empêcher Bobby de grandir. La production et la consommation de chewing-gums furent strictement interdites à l’échelle mondiale. Des convois de glace furent envoyés sans discontinuer vers nos ports depuis les usines frigorifiques du monde entier. Mais Bobby était un adversaire redoutable : il devenait de plus en plus difficile d’en approcher les canons à glace suffisamment près. Bien qu’on eût fait le maximum pour supprimer tous les chewing-gums, il ne cessait de se déplacer, et avec lui le périmètre de son pouvoir télékinétique, pour appeler de nouveaux chewing-gums, parvenant ainsi à compenser les dégâts que les canons à glace lui causaient. Ses déplacements s’accompagnaient d’exodes massifs de population, et lorsqu’il traversait une ville celle-ci gardait la trace de son passage comme un champ de blé celui de la moissonneuse. Le chaos régnait sur la terre.

On décida de pilonner le chewing-gum géant à coups de missiles intercontinentaux remplis de glace mais les quantités étaient à peine suffisantes et même après des centaines et des milliers de missiles et de fusées Bobby continuait d’avancer, sans réduction notable de sa taille. Beaucoup de missiles tombaient sur des civils, mal dirigés dès le départ ou balayés dans le ciel par les tentacules de Bobby comme autant de balles de tennis par des raquettes géantes. L’Amérique ne cessa pas pour autant de le pilonner, considérant que tout ce qui pouvait être fait devait l’être – et par ailleurs ce n’était pas mauvais pour l’industrie américaine.

On congela des kilomètres de sol autour de lui mais le réchauffement climatique des décennies précédentes ne permettait pas à la glace de tenir sans être en permanence renouvelée, et Bobby s’y opposait : ses attaques faisaient fuir les escadrons cryogéniques. Tout cela ne menait à rien. Les obstacles matériels, murailles, tranchées, champs de mine et autres, n’étaient d’aucune utilité.

Eugène Pinard comprit que l’heure était grave.

« N’y aurait-il pas moyen d’amener cette chose au Pôle sud ? » demanda-t-il au maréchal Dandin.

– Je suis d’avis que c’est nous qui devrions nous rendre au Pôle sud, pour y réfléchir aux moyens de contrecarrer ce chewing-gum, » répondit le maréchal.

Le président et ses proches établirent leurs quartiers en Antarctique. Quand Bobby traversa l’océan en vue de ravager l’Amérique, les dirigeants du monde entier les rejoignirent. Bobby en Amérique avait, malgré les mesures prises, décuplé en taille. Comme au temps de la prohibition de l’alcool, les Américains avaient toléré la production clandestine de chewing-gum.

*

Dans le monde post-apocalyptique que nous décrivons, le globe est défiguré par une grosse tache verdâtre dont les mouvements imprévisibles déterminent les migrations de populations retournées à l’état nomade. Bobby est désormais grand comme l’Allemagne. Grâce à son élasticité, il peut recouvrir un cinquième de la surface du globe en quelques instants, mais alors il craque, par son milieu ou par l’un des côtés, ce qui n’a d’ailleurs guère de conséquences sur sa santé. Sa masse corporelle est désormais stable car il a fusionné tous les chewing-gums disponibles sur la terre.

La civilisation sédentaire n’est possible qu’aux pôles et dans les glaciers des chaînes de montagne. Alors que les populations nomades ont très rapidement perdu les acquis de la technologie en raison de leur existence précaire, l’humanité civilisée a organisé dans l’urgence une fuite des cerveaux vers l’Antarctique pour y constituer une base de survie et développer les moyens de détruire Bobby. Ces installations sont pour la plupart souterraines, pour éviter que Bobby ne lance des pseudopodes vers l’Antarctique et les balaie. Une ceinture de canons à glace a également été établie sur le littoral du continent.

Les scientifiques réunis dans ce dernier bastion ne pensaient qu’à une seule chose : détruire Bobby. Après quelques décennies de tâtonnements et de tentatives infructueuses d’attaque directe, on décida de mobiliser l’ensemble des moyens sur un projet de glaciation artificielle de la terre. Les scientifiques devraient modifier le climat afin de recréer une nouvelle ère de glaciation à l’échelle planétaire.

Pendant ce temps, les populations nomades semblaient vouées à une complète disparition à plus ou moins brève échéance. Cette situation désespérée détermina une tribu, les Gommariens, à tenter de s’assurer les bonnes grâces de Bobby. Un des leurs, une espèce de shaman post-apocalyptique, collectait diverses herbes et racines que les passages de Bobby n’avaient pas complètement détruites et s’en servait pour composer des remèdes. Il collectait notamment de la gomme : gomme de sapotillier, gomme d’acacia, gomme de guar, galbanum, oliban, opoponax…, tout ce qu’il trouvait. C’est alors qu’il eut l’idée de fabriquer du chewing-gum car les légendes de sa tribu racontaient que le grand crachat vert qui empoisonnait la terre et l’existence des hommes était parvenu à sa taille actuelle par la fusion de tous les chewing-gums terrestres ; sans doute serait-il reconnaissant aux hommes s’ils lui faisaient des offrandes de gomme à mâcher.

C’est ainsi qu’avec l’aide de toute la tribu il fabriqua de manière artisanale une importante quantité de chewing-gum à sacrifier. Puis ils marchèrent sept semaines jusqu’à Bobby et le moment venu, en prononçant force paroles propitiatoires, ils déposèrent leur offrande non loin du bord de cette mer de chewing-gum. Bobby absorba par télékinésie la gomme à mâcher ; c’était une goutte d’eau dans l’océan de sa masse molle mais il comprit que ces hommes se proposaient de fabriquer du chewing-gum pour lui et décida de favoriser leur entreprise, ce qui lui permettrait de grandir jusqu’au jour où il pourrait lancer une attaque décisive contre les Antarctidiens. Il lancerait des milliers de pseudopodes pour défoncer le sol de l’Antarctique et faire s’écrouler le continent sur ses ennemis. Ce qu’il fallait, c’était établir une base industrielle qui produirait suffisamment de chewing-gum pour compenser les pertes de masse corporelle occasionnées par des attaques en continu contre l’Antarctique.

Sous la protection de Bobby, la tribu des Gommariens se sédentarisa, plantant des milliers d’hectares de champs de gomme et construisant des usines. Dans le même temps, les autres tribus nomades étaient réduites en esclavage pour travailler dans ces champs de gomme et ces usines. Une nouvelle civilisation vit le jour. Les Gommariens ne se posaient pas la question de savoir ce qu’il adviendrait d’eux une fois que Bobby aurait détruit les Antarctidiens : ils avaient échappé à la précarité de leur passé nomade et cette considération suffisait à leur présent. Certains prêtres commençaient toutefois à concerter secrètement la mobilisation de quelques-uns des nouveaux moyens offerts par leur civilisation pour développer des armes contre leur dieu.

Les Gommariens ne cessaient de le pourvoir en gomme, c’est-à-dire dans la mesure où les Antarctidiens le leur permettaient, car ceux-ci s’étaient bien sûr avisés, par leurs espions, de ces nouveaux développements et menèrent dès lors de continuelles opérations de sabotage contre la production de chewing-gum. Ces opérations étaient conduites par les brigades Eugène Pinard à l’efficacité redoutable, nommées en mémoire du grand homme qui avait conduit le monde libre en Antarctique. En représailles, les Gommariens entreprirent plusieurs guerres d’invasion des territoires antarctidiens.

En d’autres termes, il s’agissait d’une course contre la montre entre deux projets industriels, le premier qui serait mené à bien devant détruire l’autre : le plan de glaciation des Antarctidiens contre l’industrie du chewing-gum des Gommariens. Tant que dura le conflit, Bobby grandit et, de leur côté, les Antarctidiens étendaient les poches de glace existantes à partir des pôles et des chaînes de montagne aux neiges éternelles, ce qui accroissait les zones d’activité de la civilisation antarctidienne. De manière secrète, des émissaires des uns et des autres tentaient également des négociations pour une alliance contre Bobby.

La civilisation antarctidienne était en bonne voie de l’emporter mais, malheureusement, un astéroïde entra en collision avec la terre et y détruisit toute forme de vie humaine et animale. Bien que de la glace se trouvât sur l’astéroïde, elle fut en grande partie vaporisée par la friction entre les deux corps célestes avant l’impact, et par l’impact lui-même, et Bobby n’en pâtit que fort peu.

*

Nous voilà, cher lecteur, à la seconde apocalypse de cette histoire, mais quel intérêt pourrais-tu trouver à un monde post-apocalyptique où ne subsiste aucune trace de vie humaine, seulement Bobby ?

Or il existe dans l’espace des planètes aux conditions comparables à celles de la terre et habitées par des extraterrestres peu différents de nous (mêmes causes, mêmes effets). Bobby décida de passer à l’attaque car il n’avait pas rassasié sa soif de vengeance envers tout ce qui ressemble aux hommes persécuteurs de gomme.

Une caractéristique de son réseau neuronal, à la suite de sa croissance par agrégation de gomme, était la suivante. Bien que Bobby ne disposât pas d’un centre de commande comparable au cerveau des mammifères, sa conscience n’était pas également répartie dans tout le corps. Ainsi, quand une partie de lui-même se détachait, on ne se trouvait pas tout à coup en présence de deux Bobbies autonomes. L’une de ces parties était Bobby et l’autre un chewing-gum inerte. Il lui suffisait alors d’exercer son pouvoir télékinétique ou d’entrer de nouveau en contact avec cette partie inerte pour la réintégrer. Or ce n’était pas nécessairement la partie la plus volumineuse des deux qui était Bobby – un fait que les Antarctidiens, s’ils en avaient eu connaissance, aurait pu exploiter dans leur lutte pour la victoire.

C’est cette faculté qui permit à Bobby de voyager dans l’espace. Il lançait en direction des étoiles un pseudopode aussi loin que possible, jusqu’au déchirement. Lorsque ce pseudopode coupé de la masse et flottant dans l’espace était Bobby, il attirait à lui par télékinésie le chewing-gum inerte resté en arrière. Il répétait ensuite l’opération. Il arrivait quelques fois que le pseudopode envoyé en avant n’était pas Bobby et il devait donc le rappeler à lui et recommencer, mais cela n’arrivait pas souvent car Bobby disposait d’un sens interne spécial qui lui donnait à connaître quelle serait la partie qu’il occuperait après segmentation. Le voyage n’était pas des plus rapides mais Bobby avait le temps.

Quand on sait que la glace d’eau est le solide le plus abondant de l’univers, on comprend toutefois que ce n’était pas gagné pour Bobby. Je ne sais trop comment il traversa la zone glacée au-delà de Pluton et avant le vide interstellaire, mais toujours est-il qu’il y parvint, quoique diminué. C’est alors qu’il finit par se dissoudre complètement, car le vide interstellaire, loin d’être vide, est en fait saturé de cristaux de glace, et le temps qu’il s’en rende compte il était trop tard…

Juin 2017