Category: poésie
Poésie des Talibans
.
Tu triomphes des superpuissances de chaque siècle. (Hamidpur, 2008)
.
Amis de la poésie, si vous vous connectez à internet depuis la France, sachez que c’est peut-être la dernière fois que vous voyez mon blog et que, quand vous chercherez à le lire plus tard, vous verrez peut-être s’afficher à la place un message d’avertissement du ministère français de l’intérieur qui vous fera comprendre que ce que vous essayez de faire est mal.
Car, avec ces traductions de poèmes des Talibans d’Afghanistan choisis dans l’anthologie Poetry of the Taliban (Hurst & Co, Londres, 2011) réunie et présentée par Alex Strick van Linschoten et Felix Kuehn, je sais, car les compilateurs de l’anthologie le disent en introduction, que je publie sur mon blog des textes tirés du site internet des Talibans. Or, dans le cadre de ce travail de traduction, je me suis vu à plusieurs reprises refuser l’accès au site des Talibans, avec à la place un message du ministère de l’intérieur. D’autres fois, j’ai pu, dans les mêmes conditions que d’habitude, y accéder, et je renonce à chercher à comprendre pourquoi, si la raison n’est pas que cette tentative de censure à tout prix de la part des autorités françaises est ridicule et vouée à l’échec. Je renonce à comprendre et note seulement qu’alors que les États-Unis sont en guerre contre les Talibans, ils les laissent s’exprimer sur l’internet américain (les Talibans ont plusieurs sites, comptes Twitter et autres, ce qui a fait polémique un moment, mais un moment seulement, et ces sites fonctionnent bel et bien aujourd’hui, j’ai pu lire des tweets, et ce sont les liens que comportent certains de ces tweets qui sont parfois bloqués pour un internaute français par le ministère français, et d’autres fois non), tandis que la France, qui s’est désengagée d’Afghanistan en 2012, continue à vouloir les censurer – avec le succès que j’ai dit, à moins qu’elle ne censure délibérément que certaines choses parmi la littérature des Talibans et d’autres non, ce qui me rassurerait pour les présentes traductions (mais je ne crois pas non plus, malheureusement, que les services de censure concernés aient une finesse suffisante pour distinguer entre différentes sortes d’écrits talibanesques).
Pourquoi ne pas suivre l’exemple de notre allié américain ? Parce que cette répression est dans l’ADN politique français. Il y a quelques années, un certain prédicateur musulman français s’attira les foudres des médias puis des pouvoirs publics (dans cet ordre-là, je pense, c’est-à-dire des médias et, en conséquence, des pouvoirs publics) pour avoir menacé les croyants de sa foi d’être transformés en porcs s’ils écoutaient de la musique profane. J’avoue ne pas comprendre le tollé. Il y a longtemps que juifs et chrétiens interprètent les nombreuses fariboles de leurs livres de manière allégorique, avec une douzaine de sens allégoriques possibles pour chaque faribole, et, en comparaison, pour ceux qui aiment les contes de fées il faut bien reconnaître que le Coran est aride comme un code juridique. Je ne vois donc pas pourquoi nos pouvoirs publics se sont sentis obligés d’interpréter de manière littérale ce propos particulier du prédicateur. Et si, au fond, ce propos se résume à demander d’arrêter d’écouter la musique de dégénérés qui passe à la radio, la question est de savoir s’il est permis en France à une quelconque autorité morale de dire une telle chose. Apparemment non, mais je ne vois pas au nom de quoi : l’État n’est pas censé être un VRP au service de l’industrie du disque, a fortiori quand c’est au détriment de la liberté d’opinion et d’expression.
Enfin, si l’on veut alléguer que la censure est justifiée en France en raison d’une population musulmane numériquement plus importante qu’aux États-Unis, et que la population musulmane est plus susceptible d’être radicalisée – en l’occurrence par de la poésie –, je demande si l’on va interdire aux musulmans de France d’apprendre l’anglais, ce qui serait le seul moyen de rendre cette censure un tant soit peu efficace. Car si j’ai pu commander l’anthologie Poetry of the Taliban sur amazon.fr, n’importe quel autre Français, chrétien ou ce que vous voudrez, le peut tout aussi facilement, sans avoir à passer par le Dark Net.
Venons-en à ces traductions, tout de même. J’ai traduit en français les traductions anglaises de l’original pachtou, langue que je ne connais pas. Traduire d’après une traduction n’est pas des plus satisfaisants, disons-le d’emblée, et c’est une première dans les travaux de ce blog, mais c’est une pratique relativement courante dans l’édition française, pour les textes écrits dans des langues rares, et même moins rares (le japonais par exemple), qui sont traduits en français par l’intermédiaire de l’anglais.
Disons d’emblée également que ces traductions anglaises ne me semblent pas très bonnes. La biographie sommaire des deux traducteurs, M. Rahmany et H. Stanikzaï, indique que l’anglais n’est pas leur langue maternelle. Or il est de bonne pratique de faire traduire des textes d’une langue quelconque dans une langue maternelle du traducteur. Quel que soit le mérite de ces traductions du pachtou vers l’anglais, certaines tournures anglaises me semblent peu correctes, et je constate par ailleurs une certaine prudence, caractéristique de celui qui s’exprime dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, et qui consiste en l’occurrence ici à coller de manière excessive au texte original, au détriment d’un style vigoureux et précis en anglais. Dans l’ensemble également, et par voie de conséquence, l’anglais de ces traductions n’est ni très littéraire ni très poétique, et je note que la biographie sommaire des traducteurs indique par ailleurs que, parmi leurs activités, il leur arrive certes de traduire, mais plutôt dans les domaines juridique et administratif.
Ces quelques défauts sont de nature à servir mon dessein car, étant plus ou moins assuré que les traducteurs ont collé au texte original, si, d’un côté, je me heurte à certains flottements du sens (qui m’ont obligé à renoncer à traduire tel ou tel poème), d’un autre côté cette caractéristique des traductions de Rahmany et Stanikzaï est de nature à minimiser l’effet « téléphone arabe » d’écart grandissant par rapport au contenu original, implicite dans le passage du pachtou à l’anglais puis au français.
Un mot sur les poèmes. Les auteurs de l’anthologie ont collecté ces textes, pour ceux publiés pendant le régime des Talibans (1996-2001), dans diverses publications écrites ou des enregistrements, et, comme je l’ai dit, sur le ou les sites internet des Talibans après la chute de leur régime. Un grand nombre de poèmes n’ont pas d’auteur identifié ; parfois le poème est anonyme, parfois seul le prénom de l’auteur est connu, parfois, peut-être, l’auteur signe d’un pseudonyme. Tous les poèmes sont écrits dans diverses formes de la poésie pachtoune classique.
*
Compagnon de tranchée (Trench Friend) par Bismillah Sahar (2000)
Que ma vie et mes biens soient sacrifiés pour toi, compagnon,
Ô mon compagnon de tranchée.
Que le sang de mon cœur soit sacrifié pour toi, compagnon,
Ô mon compagnon de tranchée.
Que je sois sacrifié pour toi – que je sois sacrifié pour ta foi,
Toi qui es à mes côtés dans la tranchée et en qui ma confiance est devenue plus forte,
Ô mon compagnon de tranchée.
Tu attaques les tanks – tu avances fièrement
Sans craindre l’artillerie ni les tanks de l’ennemi,
Ô mon compagnon de tranchée.
Sur les tempêtes de notre temps – sur les déluges de notre temps,
Qu’altièrement tu méprises, puisses-tu prévaloir, fort comme les montagnes,
Ô mon compagnon de tranchée.
Au sein des flammes – au sein des tempêtes,
Qui sont ton élément, tu gardes l’esprit du papillon et de la mer,
Ô mon compagnon de tranchée.
Dans le rugissement des tremblements de terre – dans le rugissement des tempêtes,
Les échos de ta gloire se répandent de tous côtés,
Ô mon compagnon de tranchée.
Ô mon compagnon courageux – mon compagnon de l’aube,
Puisse ton turban ne jamais tomber, ô mon compagnon coiffé du turban,
Ô mon compagnon de tranchée.
*
Je louerai ton histoire (I will be commending your history) par Mohammad Zaman Mozamil
Ô héros de Spin Boldak, je suis fier de tes exploits,
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Tu étais, en résistant à l’ennemi, comme la houle dans la tempête,
Sur lui tu lançais ton cri de guerre de tous côtés,
Ô mon compagnon, j’irai te trouver au Jour du jugement.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
L’Histoire brillait sur ton front,
Chaque province a été témoin de ton héroïsme et de ta valeur.
Ton souvenir reste avec moi et je pleure.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Tu as tout donné par amour,
Ton zèle a rendu ton nom célèbre parmi les Afghans.
J’ai hérité de ta tranchée, je me retrousse les manches.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Tu ne cessais d’attaquer l’ennemi arrogant,
Toutes les émotions de ton âme servaient ta pure motivation.
Je te vengerai, l’ennemi sera vaincu.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Louée soit ta dignité, loué sois-tu pour avoir atteint ton but,
Tu as revêtu le linceul couleur de sang et t’es sacrifié pour le juste amour.
Moi, Mozamil, je pleure dans ton sanctuaire.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
*
Je veux me sacrifier pour toi, ô mon pays (May I be sacrificed for you, my homeland) par Habibi
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes hautes, hautes montagnes,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier pour toi, ô mon pays, dont chaque région est une beauté,
Chaque pierre un rubis, chaque buisson un remède.
Chacun de tes villages est une tranchée et chacun de tes fils se sacrifie pour toi,
Chacune de tes montagnes et collines est une calamité pour tes ennemis.
Je veux me sacrifier pour tes déserts de poussière et tes vertes vallées,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour toi ; je sacrifierai ma vie et mes biens pour toi,
Je te donnerai le sang de mon corps pour te rendre éclat et santé.
Je tuerai tous les ennemis de ta religion et de ta prospérité,
Je ferai de toi, petit à petit, le saint collier de l’Asie.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes ardentes tranchées,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour Helmand, ta poitrine,
Pour tes montagnes, Uruzgan, tes tranchées semblables à Kandahar,
Pour les tranchées de Zabol et les champs de bataille exaltés de Ghazni,
Pour Gurbat, Gurbat Wardak, Maïdan et Lowgar.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes fils magnanimes,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour toi tandis que mon berceau, Kunar, est vivant,
Tes fils de Paktika et Farah sont des héros,
Tes gens de Nangarhar Laghman sont couronnés de succès,
Tu as formé des fils fameux.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes ruines stériles,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour le Hindu Kush et Mahipar,
Pour Shamshad, Shah-i Kot, Spin Ghar et Tur Ghar.
Ô mon pays criblé de fossés, de tranchées !
Ton corps est Maïwand, Maïwand l’aimée d’Habibi.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes plaies brûlées,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
*
Liberté (Freedom) par Abdul Shukur Reshaad (2007)
Qu’importe de vivre à Majnoun quand Leïla est morte ?
Qu’importe un corps creux et vide quand le cœur est mort ?
Le cœur est une lampe à l’intérieur d’une structure de glaise ;
Puisse cette lampe ne point cesser de répandre sa lumière.
Quand l’oiseau est sorti de sa cage, la cage mérite d’être brisée ;
Quand le cœur est mort, la poitrine évidée doit le suivre.
La permanence de ce qui vit est impossible ;
Quand le cœur meurt, le corps doit mourir et mourra.
La liberté est le cœur à l’intérieur du corps de chaque nation ;
Sans elle meurent tant la nation que l’éternité.
*
Prière (Prayer) par Shirinzoy (2008)
Ô possesseur de la beauté et des beautés,
Je t’adresse une requête,
Je lève mes deux mains vers toi.
Je prie humblement,
Je veux être préservé de la disgrâce,
Je veux ce monde de ta main.
Mais tu sais bien, ô Dieu,
Que pour les petits, petits dieux de cette terre,
Dire la vérité est considéré péché.
Alors dis-moi ce que je dois faire :
Que dois-je faire de cette bouche que tu m’as donnée ?
Dois-je me couper la langue ou briser ma bouche ?
Lequel des deux ?
Dois-je utiliser les pierres ou la serpe ?
J’ai peur de devenir flamme et de brûler.
Le monde est devenu un enfer pour moi.
Où dois-je aller, où dois-je acheter une maison ?
Que dois-je endurer, ô mon Seigneur ?
Quel surcroît de peine dois-je porter en mon cœur ?
Tu es patient, tu les attends,
Si tu me donnes pouvoir et si je prends le contrôle,
Tu verras, en un instant,
Je tirerai vengeance de l’ennemi de l’humanité ;
Une flamme est dans mon cœur et je brûle.
Je brûle à chaque instant
Parmi les gens du feu.
Je brûle sans avoir commis de faute.
Ô mon Dieu ! Ces gens ont le pouvoir.
Ils veulent manger de la chair humaine, ô mon Dieu !
Ces baleines ont ouvert leurs gueules.
Ils mangent des hommes à cause de leur foi ;
Puissé-je être sacrifié pour toi, mon Dieu.
Accomplis ce mien désir, ô mon Dieu.
Dans ta générosité,
Sauve les bons croyants de la gueule des dragons ;
Envoie la foudre sur eux.
Ou bien fais tomber le ciel sur eux.
Humilie ces hommes qui sont comme des loups,
Humilie ces chiens dans des peaux d’homme.
Répands des roses sur le monde,
Émousse les épines pour qu’elles ne blessent point,
Donne des couleurs au monde, avec des roses.
Rends ce monde agréable et beau,
Qu’un zeste le transforme en paradis.
Donne des couleurs au monde, avec l’amour.
Loin vers l’ouest, l’est, le nord et le sud,
Je veux un monde d’amour, d’amour ;
Ma gorge est saturée par l’âcre poudre des fusils.
Rends le monde aussi doux que le sucre,
Contre les ténèbres et l’obscurité
Transforme ce monde en lumière par ta générosité.
Domine les ténèbres et apporte la lumière,
Fais descendre les étoiles du ciel parmi nous,
Envoie-nous des papillons.
Jette le choléra sur ces gens,
Leur présence m’est une torture de chaque instant :
Mon Dieu, cette souffrance ne me quitte jamais.
En ce monde insensé,
La folie a fermé ses crocs sur mon cou ;
Dans le passé c’était ce qu’il fallait attendre d’une bête sauvage,
Mais aujourd’hui les hommes mordent les hommes :
Ils ne sont point contents de leur dignité d’homme.
Par ingratitude, ils mordent le ciel.
Leur pouvoir leur a fait oublier ton pouvoir.
Le riche mord le pauvre ;
Montre-leur ton pouvoir.
Montre les feux de l’enfer
Aux scorpions de ce monde ;
Montre-leur la demeure des dragons.
Tu as tant de pouvoir,
Plus qu’un homme
Ne peut imaginer.
Ils ne peuvent le trouver bien qu’ils le cherchent.
Tu as répandu la terre comme un tapis,
Tu as élevé les cieux sans l’aide de colonnes,
Tu n’as aucun défaut.
Le monde entier n’est qu’un moustique pour toi ;
Aussi bien, si tu le veux,
Tous les Nemrod se montreront circonspects.
Mais tu ne le veux point et tu leur donnes des opportunités,
Tout ce qu’ils veulent, tu le leur donnes ;
Tu leur donnes tout le confort du paradis.
Tu leur donnes toutes choses en ce monde ;
Donner et prendre est en ton pouvoir, ô Dieu :
Ne t’irrite point de mes paroles.
Tu m’as donné cette langue
Avec laquelle à présent je demande : Qu’est-ce que tout cela, ô Dieu ?
Certains sont tellement riches,
Tandis que d’autres ne peuvent même pas avoir un linceul.
Certains nagent dans des piscines de vin,
Tandis que d’autres boivent de l’eau comme si c’était le sang de leur cœur.
Certaines lampes peuvent fonctionner avec de l’eau,
Tandis que d’autres ne peuvent s’allumer avec de l’huile et doivent être jetées.
Mon Dieu, ne t’irrite point contre moi, je te demande pardon.
Tu sais ce que tu fais, mais la raison pour laquelle je pleure, c’est que
Tes ennemis sont couverts de bienfaits.
Combien de temps puis-je être fier de ma faim ?
Je ne parle pas de moi, Dieu ;
[I don’t count being selfish in humans.] [?]
Les problèmes du monde sont
La responsabilité qui pèse sur mes épaules, ô Dieu.
Accomplis ce mien désir, ô Dieu,
Mon Dieu compatissant et miséricordieux :
Ces différences entre les hommes
Par lesquelles l’un est sur la terre et l’autre dans le ciel,
Efface-les par ton pouvoir ou bien
Prends ma conscience, mes sentiments.
Moi, Shirinzoy, je te le demande, ô Dieu,
Le Dieu de toutes beautés :
Je lève mes deux mains vers toi,
Je prie humblement.
*
Condoléances de Karzaï et Bush (Condolences of Karzai and Bush), anonyme (2008)
Karzaï :
Salut à toi, mon seigneur Bush.
À présent que tu es parti, avec qui me laisses-tu ?
Bush :
Mon esclave, mon cher Karzaï !
Ne sois pas inquiet, je te confie à Obama.
Karzaï :
Ces paroles me rendent heureux.
Dis-moi, combien de temps resterai-je ici ?
Bush :
Karzaï ! Attends un an ;
Ne viens pas avant que j’envoie quelqu’un d’autre.
Karzaï :
La vie est dure sans toi, mon chéri ;
Je partage ton chagrin ; je viens à toi.
Bush :
Quant à la mort, nous mourrons tous deux ;
Hélas, l’un après l’autre.
Karzaï :
Donne-moi ta main avant de partir ;
Tourne vers moi ton visage tandis que tu t’en vas.
Bush :
Le chagrin s’empare de moi et me submerge ;
Mon amour ! Prends soin de toi et je prendrai soin de moi.
Karzaï :
Les montagnes nous séparent ;
Adresse tes salutations à la lune diaphane et je ferai de même.
*
Je dis à Bush ! (I tell this to Bush !) par Ezatullah Zawab (2008)
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Entends mes paroles douces-amères !
Tu n’es pas Dieu et la lumière de Dieu n’est pas non plus discernable sur ton visage.
Ma montagne Shamshad ressemble à un petit mont Sinaï.
Il n’existe pas de Pharaon aujourd’hui mais tu as voulu te faire Pharaon.
Tout homme en ce monde te semble à présent un ennemi
Avec le sang de qui tu veux encore étancher ta soif.
Un poignard sanglant paraît dans ta main de nouveau.
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Tu es encore monté sur le toit ; qui regardes-tu ?
Quel village vas-tu bombarder avec de rouges missiles ?
Tous ceux que tu as tués saisiront ton col.
Comment peux-tu nier leur mort ?
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Tu assassines de nouveau les jeunes hommes en Irak pour faire pleurer leurs fiancées,
Puisses-tu être assassiné pour que tes enfants te pleurent,
Puissent ta mère, ta sœur et ta grand-mère te pleurer,
Tu as consacré ta vie au massacre d’innocents.
Tu es venu ici et as donné notre bien aux étrangers,
Qui sait pourquoi tu as fait cela ?
Quelle sorte d’amitié as-tu nouée avec nous ?
Nous sommes Afghans mais tu as donné notre terre aux étrangers.
Tu frappes les montagnes, envoies des bombes contre elles,
Tu déracines leurs pins et donnes la neige de leurs sommets aux étrangers.
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Tu es devenu complètement fou, tu cherches la vie dans les tombeaux.
Venu de la belle cité de lumières,
Tu cherches ta vie sur nos murs calcinés.
Tu abuses et profites des pauvres,
Tu cherches ta vie dans leurs cœurs pour une poignée de dollars.
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
*
L’armée des Croisés (Crusader Army) par Barialaï Mujahed (2008)
C’est l’armée des Croisés, ils ne distinguent pas le mihrab du minbar ;
Ils sont sortis des ténèbres et ne connaissent pas la lumière.
C’est un dragon à la gueule béante, avide de chair humaine ;
C’est un fleuve de sang et nous ne distinguons plus les montagnes des vallées.
Ce sont des bêtes sauvages sorties de la forêt ;
Ils ne connaissent d’autre art que celui de la guerre.
Parmi les flammes de la poudre à canon et la fumée des bombes,
Parmi les pluies de balles, on ne reconnaît plus sa droite de sa gauche.
Les flammes tombent sur eux, tombent sur eux, ô tonnerre du ciel !
Le moudjahid dévoué ne connaît pas la mort.
La lampe éclaire le sang sur le chemin de l’indépendance ;
Un croyant ne connaît d’autre calice que celui du martyre.
Nous parviendrons à la côte dans le bateau du djihad.
Tu es musulman et ne connais d’autre armée que les ghazis† ;
Puisses-tu, Barialaï, être un héros chevauchant le fier coursier.
Un moudjahid ne reconnaît d’autre chef [que Dieu].
† ghazis : Un autre mot pour moudjahidine.
*
Poème (Poem) par Najibullah Akrami (2008)
Qui suis-je ? Que fais-je ?
Comment suis-je arrivé là ?
Il n’y a ni foyer ni amour pour moi ;
Je n’ai pas de maison, pas de patrie.
Il n’y a pas un lieu pour moi en ce monde ;
Ils ne me laissent aucun répit,
Coups de feu, odeur de poudre,
Pluies de balle ;
Où dois-je aller ?
Il n’y a pas un lieu pour moi en ce monde.
De mon père et de mon grand-père
J’ai reçu une petite maison,
Où je fus heureux,
Où ma bien-aimée et moi avons vécu.
Nous avons connu de beaux jours,
Nous étions tout l’un pour l’autre.
Mais soudain quelqu’un est venu ;
Je lui donnai l’hospitalité deux jours
Mais quand ces deux jours furent passés
L’invité était devenu l’hôte.
Il m’a dit : « Tu es venu aujourd’hui,
Prends garde à ne pas revenir demain. »
*
Les héros de l’islam (Islam’s Heroes) par Hanif (2008)
Personne, après avoir reçu le coup d’épée d’un Afghan sur la tête,
N’a pu quitter le champ de bataille.
L’épée de l’Afghan est un signe clair pour le monde entier,
Et les rouges infidèles ont fui son pays.
C’est la terre de l’islam, elle possède des héros aguerris ;
C’est pourquoi ils auraient vaincu l’ennemi sur n’importe quel terrain.
Ce pays a élevé et formé des héros de la religion,
Chacun d’eux fut placé par sa mère dans le berceau du zèle.
L’ensemble du monde musulman est fier de ses moudjahidine
Qui ont couvert de honte le nom du communisme,
Ont effacé du monde le système de Lénine ;
Ils ont été dispersés de telle façon que l’univers tout entier rit d’eux.
Apprenez l’histoire que chaque Afghan peut dire sienne :
Les Anglais sont un bon exemple de ceux qui furent expulsés.
Les Afghans savent se sacrifier pour leur honneur ;
Ils ont fait une révolution ; les félons tremblent.
Les nations sont stupéfiées par les Afghans,
Qui ont vaincu un pouvoir comme celui de Bush.
Les fils afghans n’ont pas d’équivalent, ô Ahmad Yar !
Inutile de les complimenter, ils sont victorieux partout.
*
Maison blanche (White House) par Ahmadi (2009)
Puisses-tu brûler dans les flammes, Maison blanche ;
Puisses-tu prendre feu, être réduite en cendres, Maison blanche !
Tu parais si blanche mais de noires abominations sont dans ton ventre ;
Puisses-tu n’être plus qu’un tas de décombres, Maison blanche !
Les assassins des peuples opprimés vivent en ton sein ;
Puisse leur sang te peindre en rouge, Maison blanche !
Tu es depuis longtemps le centre de la cruauté et de la barbarie ;
Puisses-tu maintenant t’écrouler sur tes fondations, Maison blanche !
Tu as privé de leur foi ceux qui aiment l’Occident ;
Puisses-tu devenir la cible de ceux qui aiment l’islam, Maison blanche !
Qu’Allah t’abatte comme il l’a fait avec Bush ;
Que le chagrin d’Obama hante tes murs, Maison blanche !
*
Je vis dans les flammes (I live in flames) par Abdul Basir Watanyar (2008)
Je vis dans les épines, comme une fleur ;
Comme un papillon, je vis dans les flammes.
Si quelqu’un t’interroge à mon sujet,
Dis-lui que je suis un Afghan vivant dans les vallées.
Je n’aime pas vivre dans les palais des autres ;
Je suis fils d’Afghans ; je vis dans une tente.
Quand je vois les plaies de mon pays,
Je soupire et je crie.
J’aimerai toujours mon pays ;
Qu’est-il arrivé aux Afghans ? Je vis dans mes pensées.
L’ennemi est venu et il est devenu notre maître.
Mon pays a été détruit ; je vis au milieu des ruines.
Mon pays pleure,
C’est pourquoi je vis dans la peine.
Qui sèchera mes larmes ?
Je suis Kaboul, vivant dans les flammes.
La lumière a quitté ma patrie,
Je tombe en morceaux, je vis dans les ténèbres.
Je suis Watanyar, en deuil de mon pays,
Je veille toutes les nuits jusqu’à l’aube.
*
Ababil (Ababeel) par Rafiq (2008)
Ndt. Ababil est le nom des oiseaux qui, dans le Coran (CV, 3), repoussèrent d’Arabie l’armée du roi abyssin Abraha.
L’automne est venu et non le printemps, ô mon pays,
Un vent brûlant et des torrents de flamme ont fondu sur toi.
Tes floraisons de désirs se sont fanées,
Des tempêtes de cruauté et de puissance se sont abattues sur toi de toutes parts.
Tu étais lasse, épuisée par la pauvreté,
Le prédateur à la gueule béante et rouge est venu t’attaquer.
Tu as vu la cruauté des gens du cru et des étrangers,
Guerres, tensions, meurtres, tueries sont tombées sur toi.
Ce monde est devenu un enfer pour toi ; tu brûles en lui,
Tu n’es pas encore mort, d’autres balles cherchent à te cribler.
Tu as fait de beaucoup de tes fils des messagers du paradis,
Satan, le tendeur de pièges, est venu de loin pour toi.
Ils t’ont rôti comme un kebab sur la braise une fois de plus,
Le pantin de Satan est venu à toi avec un nom afghan.
Ils ont fait venir l’armée de nouveau, ils ne sont pas rassasiés,
Le grand convoi, les Nemrod de ce temps sont venus à toi.
L’armée d’Abraha, avec l’arrogance de l’Occident,
Une colonne de tanks et d’éléphants, est venue à toi.
Tes vrais fils ne te donneront pas un paradis de main d’homme ;
Chef des moudjahidine, un compagnon afghan est venu à toi.
*
Le temps des dollars (The Time of the Dollars) par Zahid ul-Rahman Mukhlis (2007)
Ndt. Les aléas de la traduction donnent à ce poème l’apparence d’une parodie du Temps des cerises, ou bien celle d’un hommage à cette chanson écrite par le Communard Jean Baptiste Clément, pourquoi pas ? Une autre traduction pourrait être « l’époque du dollar » et c’est celle que j’ai retenue dans le corps du texte, mais je laisse ce titre évocateur, à l’attention de celui ou celle qui voudrait mettre le présent poème talibanesque en musique sur l’air du Temps des cerises. Le poète fait allusion à la situation de son pays, où les affidés afghans des États-Unis, payés en dollars, s’enrichissent, comme des profiteurs de guerre.
Je suis étonné par cette époque du dollar ;
Dans la pauvreté, j’ai perdu mes amis.
Ailleurs aussi les musulmans sont couverts de leur sang ;
Le monde est devenu une prison pour musulmans.
Hélas ! Quelles gens ont hérité de moi ?
Quelle vie ! c’est une mauvaise plaisanterie.
Le pauvre est insulté par le riche,
Être pauvre est une raison suffisante pour se voir mépriser.
Mukhlis dit, pour l’avenir de ce doux pays,
Mon sang fait le vœu d’aimer.
*
Vie londonienne (London Life) par Sa’eed (2008)
Il y a des nuages et de la pluie mais cela n’a pas de caractère.
Ici la vie a peu de joie ou de bonheur.
Ses bazars et magasins regorgent de marchandises,
Tout cela n’a aucune valeur.
La vie, ici, est tellement perdue dans les individus
Qu’entre frère et frère, et père et fils, il ne se trouve aucune affection.
C’est la patrie de gens dont je ne puis parler ;
Ils se tolèrent les uns les autres mais il n’y a pas d’amour.
N’attends aucun bonheur de vivre
Chez celui qui n’a pas de chaleur en son cœur.
Ces gens sont tellement emportés par la vie
Qu’ils ne trouvent pas un moment pour une affection humaine.
Leurs esprits sont excellents, leurs corps sont excellents et leur technologie est formidable
Mais il n’y a aucun mouvement d’amour dans le sang de leur cœur.
Cette vie agitée sur les épaules de la technologie
Ne leur procure aucune joie.
On y trouve de nombreux parcs avec des fleurs colorées
Mais elles n’ont pas la fraîcheur du narcisse.
Ils vont et viennent dans des costumes et autres habits bien repassés et propres
Mais ils ne sont ni propres ni purs à l’intérieur.
Jour et nuit ils ne cessent de chercher avec qui se battre ;
Ils n’ont pas d’autres compétences.
Leur savoir est si grand qu’ils peuvent pomper le pétrole au fond des océans
Mais même ce savoir ne leur donne pas bonne réputation.
Je vois leur fautes et leurs vertus de mes propres yeux mais que puis-je dire ?
Ô Sa’eed, mon cœur n’a point la patience d’endurer cela.
*
Humanité (Humanity) par Samiullah Khalid Sahak (2008)
Tout a quitté ce monde,
Redevenu vide.
Animal humain.
Humanité animalité.
Tout a quitté ce monde,
Je ne vois plus rien,
Hormis mon imagination.
L’humanité est perdue.
L’afghanité est perdue.
Notre honneur zélé s’est perdu.
Ils ne nous acceptent pas comme des êtres humains,
Ils ne nous acceptent même pas comme des animaux.
Comme ils disent,
L’homme a deux dimensions,
L’humanité et l’animalité ;
Nous sommes en dehors des deux.
Nous ne sommes pas des animaux,
Je le dis avec conviction.
Mais
Nous avons oublié l’humanité,
Et je ne sais pas quand elle reviendra.
Veuille Allah nous l’accorder
Et nous parer de ce joyau,
Le joyau de l’humanité,
Car à présent c’est seulement notre imagination.
Poésie révolutionnaire de la Grenade
Avec ces traductions de poèmes de la Grenade, nous revenons à la poésie révolutionnaire pure et dure. La Grenade, État insulaire des Antilles, eut un régime révolutionnaire de 1979 à 1983, avec l’arrivée au pouvoir du Mouvement du Nouveau Joyau (New Jewel Movement). Le « Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade » dirigé par Maurice Bishop noua des relations étroites avec Cuba, qui l’aida notamment à lancer la construction d’un aéroport international afin de désenclaver l’île pour assurer des relations commerciales régulières et sortir le pays du sous-développement. Ce chantier d’aéroport servit de prétexte à d’incessantes déclarations hostiles de la part des États-Unis, qui y voyaient un moyen pour le régime cubain sous embargo de déployer des forces armées dans les Antilles.
Quand, plus tard, Maurice Bishop entreprit de se rapprocher des États-Unis, il fut sommairement exécuté par la fraction du parti au pouvoir opposée à une telle évolution. Le 20 octobre 1983, Cuba fit une déclaration condamnant l’élimination physique de Bishop, tout en mettant en garde contre une intervention militaire impérialiste qui se servirait de ce prétexte pour envahir la Grenade.
C’est évidemment ce qui se produisit, avec l’opération Fureur urgente (Urgent Fury). Selon la version officielle (reprise par la page Wkpd en français relative à cette opération), c’est l’Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO), sous l’impulsion de Sainte-Lucie et de la Dominique, qui demandèrent à leur voisin et allié nord-américain de bien vouloir intervenir militairement avec eux, c’est-à-dire avec leurs armées symboliques, et les États-Unis ne pouvaient bien sûr pas refuser de faire ce geste à leurs amis. La Grenade fut envahie le 25 octobre 1983, l’envahisseur venant rapidement à bout de la résistance grenadienne et cubaine conjointe.
Il est probable que ces faits seraient inconnus du grand public européen sans le mauvais film Le Maître de guerre (1986), par Clint Eastwood, dans lequel ce dernier montre comment un Marine plus réactionnaire que l’armée elle-même (une bande de lopettes bureaucratiques) est capable de transformer le prolétariat délinquant et illettré des États-Unis en champions du Gendarme démocratique, avec bannière étoilée garantie sur le cercueil en cas d’accident. Les punks envahissent donc une Grenade sous occupation cubaine. Le spectateur sait que les Cubains sont là, non pas que le réalisateur plante des personnages avec un visage et des dialogues, mais parce que l’on voit quelques vagues figures lointaines en costumes kaki qui s’exclament en castillan nasillard, courent et conduisent des jeeps en tous sens, et volent dans les airs quand une bombe explose (mais, pour cette dernière image, je confonds peut-être avec 150 autres films).
Voilà donc, pour ceux qui connaissent déjà la Grenade par le film de Clint Eastwood, une anthologie poétique de ce pays afin de compléter leur éducation. Les autres peuvent en profiter aussi.
Compte tenu de l’importance d’un sujet traité par l’industrie cinématographique américaine, j’ai sorti les grands moyens, choisissant mes textes (traduits de l’anglais) dans pas moins de trois recueils, à savoir Freedom Has No Price: An Anthology of Poems (La Liberté n’a pas de prix : Une anthologie poétique), publication, sans ISBN, du Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade à l’occasion de son Festival de la Révolution en mars 1980, Maroon Lives: Tribute to Maurice Bishop & Grenadian Freedom Fighters (Vies marronnes : Tribut à Maurice Bishop et aux combattants de la liberté de la Grenade), par Lasana Sekou, un recueil d’hommage et de protestation écrit et publié au lendemain de l’opération Fureur urgente, enfin Because the Dawn Breaks: Poems Dedicated to the Grenadian People (Parce que naît le jour : Poèmes dédiés au peuple de la Grenade) de la poétesse grenadienne Merle Collins, publié en 1985.
Lasana Sekou (de son vrai nom Harold Lake) est né à Aruba, dans la partie néerlandaise de Saint-Martin. Ce n’est donc pas à proprement parler un poète grenadien, mais il a fait un long séjour à la Grenade pendant le Gouvernement révolutionnaire et son recueil s’inscrit en défense de la Révolution grenadienne (« The Revo »).
Quant à Merle Collins, elle fut chargée de recherche et de mission sur l’Amérique latine pour le Gouvernement révolutionnaire populaire, et s’exila en Angleterre après l’occupation de l’île par les États-Unis. Elle rejoignit le mouvement artistique et littéraire African Dawn (Aube africaine).
Les autres poètes représentés, tirés du recueil publié par le Gouvernement révolutionnaire à l’occasion du Festival de la Révolution de 1980, sont plus ou moins connus – ou plus ou moins inconnus. Parmi ceux qui sont connus, Leon Cornwall était ambassadeur de la Grenade révolutionnaire à Cuba. Il fait partie du groupe de révolutionnaires ayant renversé Bishop en 1983 et fut pour cela condamné à de la prison après l’intervention nord-américaine ; il ne fut libéré qu’en 2009. Caldwell Taylor fut ministre de l’information et de la culture dans le Gouvernement révolutionnaire.
*
C’était (It Was) par Sharon Audain
C’était…
Pleurer–
…….Jeûner–
…………Mourir.
Mitraillés
Tabassés
Brutalisés
Vilipendés
Victimisés !
Oppression !
……….Dépression !
…………….Aucun droit !
Les hommes de loi avaient tout !
Fusil et balles
Aucune mesure !
Et nous avons continué à vivre
Nous avons continué à lutter
Et la vie doit continuer
En avant, toujours ! À la tâche !
*
Mon pays (My Country) par Caldwell Taylor
Attente
Désespoir
Néant
Comédie
…………….ar
………..an…..chie
L-é-t-h-a-r-g-i-e
Indifférence
……Le splendide isolement
……….Des nations d’individus
Tension de cessez-le-feu
…Ébriété barbare
…..Dans l’infériorité de la petitesse
Dans une roulette de sous-développetesse1.
1 Sous-développetesse : Le poète termine son poème par une rime drolatique, rimant smallness (petitesse) avec le néologisme, ou plutôt le barbarisme intentionnel, undevelopness, que j’ai rendu – ça vaut ce que ça vaut – par « sous-développetesse ».
*
Oh Dieu Viol Viol (Oh Gawd Rape Rape) par Leon Cornwall
Ndt. Le poème est écrit sous une forme classique, en quatrains rimés. Cet aspect du poème est évidemment perdu au cours de la traduction. Par ailleurs, le langage du poème est relativement oral et dialectal (comme l’indique l’orthographe de God – Gawd – dans le titre), et je n’ai pas non plus trop cherché à rendre cet aspect-là.
Les violeurs économiques de notre pays
Nous abaissent par la violence
Les flics et l’armée
Idées et théories nous imposent le silence.
C’est un viol, ô dieu, un viol
Eux dessus, nous dessous
Tout pour eux, nous les rendons
Riches, nous restons pauvres.
Nous avons été brutalement et criminellement dégradés
Par l’esclavage, le colonialisme et l’impérialisme
Le luxe pour eux, pour nous les détritus
Pour notre travail et notre sueur – nous la mule des Antilles.
Que de millions ils ont empochés
Quelle misère nous avons reçue
Oh peuples antillais il faut se réveiller
Ne laissons plus les politruciens2 nous carotter.
Demandons la vérité vraie
Sur la CDC, AMOCO, TATE & LYLE3
Ces espèces de brutes bonnes à rien
Dégageons-les en bon style révolutionnaire.
Pauvre miséreuse Grenade
Criminellement violée par la CDC
Son manager gagne cent mille dollars par an
Sur le dos des travailleurs pauvres.
Trinidad riche en pétrole
Deux milliards de dollars d’actifs des conglomérats étrangers
Qui pompent comme des fous furieux
Citoyens c’est un viol et un meurtre
Oh Jamaïque le FMI vengeur
C’est ce que dit l’Oncle Sam,
Tous tes progrès démocratiques abattus
Pour te redonner l’occasion de faire de la lèche
C’est la tendance générale
Accaparant matières premières et argent
Ces bêtes déguisées en hommes
Ne veulent pas que nous soyons libres.
Ah voyez le Guyana sous régime martial
La bauxite et le sucre sont maintenant à eux
Suivez l’exemple vous qui souffrez
Cessons les lamentations et les larmes :
Nous avons dans les Antilles
Un grand exemple moral révolutionnaire
Avec le dynamique peuple cubain révolutionnaire
Un exemple pour tous les hommes épris de liberté.
Peuples des pays exploités des Antilles
Chassez les violeurs de nos terres
Laissons une empreinte ineffaçable sur le sable du temps
Et rendons plus beaux nos chers pays.
2 Politruciens : Je traduis comme je peux le néologisme politrickan, mot-valise composé de politician « politicien » et trick « astuce, ruse, (mauvais) tour, escroquerie », et l’étymologie m’a d’ailleurs mâché le travail car le premier sens de « truc » est le même que celui de trick : « façon d’agir qui requiert de l’habileté, de l’adresse » (Le Petit Robert).
3 CDC, AMOCO, TATE & LYLE : La CDC (Commonwealth Development Corporation) est une institution financière contrôlée par le gouvernement britannique, Amoco une compagnie pétrolière américaine (ex-Standard Oil), et Tate & Lyle une multinationale britannique de l’agroalimentaire.
*
Camilo Torres par Leon Cornwall
Ndt. Comme le précédent, ce poème est écrit en strophes rimées. C’est un hommage au prêtre révolutionnaire colombien Camilo Torres (1929-1966), qui fait partie des martyrs commémorés par le régime cubain.
Prêtre révolutionnaire,
Adversaire du voleur exploiteur,
Ami chrétien du pauvre,
Luttant pour les aider à devenir
Plus dignes de la terre, en les préparant au ciel.
Sur lui était l’esprit de Dieu,
Aussi pouvait-il dire en toute franchise :
« Les préceptes de l’amour doivent être suivis,
C’est la volonté du Maître. »
Il la fit sienne
Et but la coupe jusqu’à la lie.
Prophète du vingtième siècle,
Et comme il était écrit depuis longtemps,
À son tour il défia les puissants oppresseurs
Pour que la liberté règne en Colombie,
Avec un fusil en main fouet libérateur
Il entreprit de les chasser du pays.
Bien que mort il n’a pas été vaincu
Car il était fidèle à la croix,
Pour le peuple il vit,
Source d’inspiration et de courage,
Dans leurs cœurs sûrement il verra
Cette société libre et juste.
*
À mes camarades morts (To My Dead Comrades) par Gem Belfon
Pour mes camarades morts
Je ne crie vengeance
Car leurs vies n’avaient pas de prix
Ce n’est point par le sang que l’on rachète
La vie de ceux qui sont morts
Pour leur pays.
Les assassins ne peuvent payer
Pour eux de leurs propres vies
Le seul tribut digne d’eux
Est le bonheur de notre peuple
Qui plus est, mes camarades ne sont
Ni morts ni oubliés.
Ils vivent aujourd’hui plus que jamais
Et leurs assassins verront avec horreur
L’esprit victorieux de leurs idées
Se lever de leur poussière.
Il y a une limite aux larmes que nous pouvons verser
Sur la tombe de nos camarades
Pour notre patrie et sa gloire
Un amour qui ne fléchit jamais, ne perd espoir ni ne faiblit
Car les tombes des martyrs
Sont les plus hauts autels
De notre révérence.
Dépouilles aimées vous qui furent
L’espoir de mon pays
Touchez mon cœur de vos mains glacées
Versez sur mon front
La poudre de vos ossements.
Soupirez à mon oreille, chacune de mes plaintes
Deviendra les larmes d’un tyran
Entourez-moi allez et venez autour de moi
Pour que mon âme reçoive votre esprit
Et accordez-moi l’honneur de vos sépulcres
Car les larmes ne suffisent pas
Quand on vit dans l’infâme servitude.
*
Parle (Speak) par Alban John
Parle !
Tes yeux sont ouverts
Ta conscience est éveillée,
Les maux de la société ne t’échappent guère,
Ta conscience blessée plaide auprès de toi –
Parle !
Mais parle, si tu l’oses
Ô homme conscient –
Parle !
Et sois meurtri,
Physiquement,
Parle et sois blessé, spirituellement ;
Parle !
Et sois ostracisé,
Mais parle.
Parle !
Quand tu vois le grand écraser le petit
Crie que la société empeste la corruption
Parle !
Quand le puissant tente de bâillonner ta voix.
Parle !
Ô citoyen conscient,
Quand la vérité, force toute-puissante, ne connaît d’autre libérateur
Que la parole ;
Et la vérité une fois libérée libérera les gens
Prisonniers de l’inconscience.
Parle !
Toi qui es éclairé,
Et que ta voix dénonce les injustices d’une société nauséabonde
Parle !
Car le silence n’est autre que la voix des morts.
Que ta voix résonne dans chaque fente et fissure du pays
Ô homme conscient ;
Pour que ta conscience pénètre les inconscients
Et les sorte de leurs rêves insaisissables.
Homme conscient,
Parle !
*

Musée de sculptures sous-marines de Molinere Bay, à la Grenade (oeuvres de Jason deCaires Taylor). L’édition 2013 de “Maroon Lives” de Lasana Sekou, chez House of Nehesi Publishers, est illustrée par des oeuvres du musée de Molinere Bay.
Ralliement (Rally Round) par Lasana Sekou
La guerre continue
Et nous ne devons pas oublier
Comment aiguiser nos lances.
Comment les disposer comme des lasers
Comment savoir au-delà de la foi –
Les rebelles courent toujours.
Entendez-nous
Semer des voix
Entonner des chants de résistance –
Nous sommes toujours là,
Contemplez la Vérité de la Jeunesse et de l’Âge
Et regardez-nous venir
En immortel refrain –
Nous avons hérité de la Vie,
Dans la descendance vivante du Peuple.
Les Révolutionnaires sont là.
Nous sommes toujours
Les gouttes de la première rosée du matin
Grains de blé
Flèches de dieux vivants
Images constantes dans le jardin
Confirmations
Conspirations de vieux hommes sombres
Soulèvements
Sur la voie de la révolution
Dans la tradition de l’inflexible volonté
Renaissant de la cendre
Comme le vent sur les collines
Siempre, retournant aux sources/
Nous sommes la postérité des larmes du Peuple
La réponse à leur angoisse
La fonction de leur avenir –
Oye,
L’arbre élevé dit qu’il voit loin,
La semence itinérante dit
Qu’elle voit plus loin encore
Je vous dis
Derrière les montagnes
Poussent des montagnes –
Ce sont des thèmes cruciaux dont il faut se souvenir
Et une chose très importante à savoir,
Le Fer coupera le Fer.
*
Les chiens de guerre (War Dogs) par Lasana Sekou
Ils nous font la guerre
Au nom de leur dieu vert
Ici viennent
Avec d’écœurantes notions de Liberté
La bête impériale du Nord
Et sept chacals aveugles
De nos mers
Forces combinées
Pour nous diviser nous et nos pays
Regardez-les
Perfides esclaves
Dînant des restes de leur maître
Et parmi eux
Ceux qui laissent les joueurs de cricket
bouffer de la merde en Afrique du Sud
Regardez-les
Réunis pour écraser la Grenade
Regardez les lâches compères
Qui ne savent pas comment
Nourrir leurs peuples
Ni tracer une voie vers des jours meilleurs
Mais elle est aussi dans leur intérêt
Cette dépendance intoxiquée
Cette stagnation titubante
Vous comprenez à présent
Ce que Rodney4 voulait dire
Regardez les mains assassines
Serrées autour du cou fœtal de notre révolution
Regardez !
Ce carnage d’avortement
Regardez-les nous faire la guerre…
4 Rodney : Walter Rodney (1942-1980), historien et militant du Guyana, auteur notamment de Et l’Europe sous-développa l’Afrique (1972).
*
« Buvez de l’eau, les enfants » (“Drink Water, Children”) par Lasana Sekou
C’est au cœur de la bataille
Que naît la plus grande valeur
Même au cœur de la bataille
Nous devons chanter des louanges
À ceux qui ne se laissent pas conquérir et sont morts
À nos compañeros
Énergiques rivières de notre Virilité
De notre Peuple
À ceux qui résistent
Regardez comme ils ont tenu
Los Cubanos
Jusqu’au dernier homme
Dans une « poche de résistance »
Regardez comme les Cubains ont combattu
En défense de la vie
Dans cette Grenade
Pays des Antilles
Joyau sanglant
Donne ta louange
Donne ta louange
« À la fin », poursuivait le communiqué,
Six Cubains
« Embrassant notre drapeau,
Continuaient à combattre…
(Ils) ne se rendirent pas
Et se sacrifièrent
Pour la Patrie »
Pays des Antilles.
Ô Combattants de la Liberté du monde entier
Venez donner votre aumône
Venez boire ce vivant courage digne du Che
Et crachez sur les chiens
Qui souillent notre pays des Antilles
Qui « invitent » les étrangers
À vomir du feu
Sur nos maisons fumantes.
*
Symboles (Symbols) par Lasana Sekou
La guerre
Ne finit pas
Avec le silence des fusils
Avec la défaite
Par des forces étrangères
On sait bien
Que celui qui combat
Et se replie
Vit pour combattre un autre jour
Ces transgresseurs
Ne sont pas là pour établir la paix
Nous
Les avons déjà vus ici
À Saint-Domingue
En Haïti
Nous
Avons écrasé leur affaire
À la Baie des cochons
Ils
Sont déjà venus
Augures de pauvreté
Et démocrassie5
Les fades marchands
De culture impériale
Ce n’est pas la fin de la guerre
Quand les forces U.S.
S’emparent de la jusqu’alors Libre Radio Grenade
Donnent des ordres
Et passent les Beach Boys
QU’EST-CE QUE C’EST QUE CES PUTAINS DE GARÇONS DE PLAGE ?
Ou pour le dire
De manière plus succincte
Plus polie, plus concise
Plus à la manière de
Ma mère :
« C’est bien ce que je pensais –
C’était une insulte aux Noirs du monde entier. »
La guerre ne finit pas
Avec le silence des fusils…
5 Démocrassie : Je traduis du mieux que je peux democrazy. Comme dans le modèle, je crée un terme se prononçant comme (à peu près comme dans l’original) « démocratie », tout en le construisant en mot-valise comprenant une notion péjorative, ici « crasse », qui peut être le nom ou bien l’adjectif (« ignorance crasse »).
*
Propagande (Propaganda) par Lasana Sekou
La libre
Et objective presse américaine
Dit à son peuple
Et au monde
Qu’à la Grenade
Ils combattent les Cubains
Qu’au Liban
Ils combattent
Les Iraniens et les Syriens
Et
Les Palestiniens…
*
La plus grande marche (The Greatest March) par Lasana Sekou
Au Nicaragua
Dans la province nord-occidentale de Nueva Segovia
Les Contras
Aux pseudonymes de gangster comme
Kri1 & Commandant Suicide
Ou
Écho & Sale Gueule
Ont repris la saignée
Ce n’est pas le moment de désespérer
Ô Combattants de la Liberté & Chercheurs de Liberté
C’est un temps de confirmations & confrontations/
Voyez les dirigeants du Honduras
Jeter du sang & de la merde & de la honte
Sur le nom de leur peuple
& la réglocratie d’Argentine
Qui veut acheter des fours
Pour incinérer les squelettes des desaparecidos
Leurs mains trempent aussi dans le sang de cette sale petite guerre
& voyez le reste de la compagnie
Le régime de Reagan
Continue de copuler avec les plaies purulentes de Somoza
Regardez le bandit sénile
Vendre des fusils aux mercenaires en maraude
Les envoyer contre le Nicaragua
Contre la réforme agraire & l’éducation populaire
Contre le Nicaragua
Qui fait tellement mieux
Pour nourrir & reconstruire son peuple
Contre le Nicaragua
Tellement diligent
À payer ses dettes internationales
& qu’est-ce que Jean-Paul est venu apporter ?
Une Bulle papale
& pas de nourriture
Ricanements et peurs nouvelles
Théologie de comédie & pas de technologie
Des admonitions & pas de techniciens
Une Bulle papale
Des étrons de confusion dans cette misère séculaire
Ce faiseur de lois romain
Pondant une réfutation des questions qui se posent ici/
Si le Vatican veut que ses prêtres
Servent la Vie & non la Mort
Il doit les former
À être au moins des agronomes
En faire une légion de planteurs
Les envoyer dans les champs avec les gens]
Mais voyez comme les trompeurs et les trompés
Délirent sur
Dans & par le biais
De leur poste récepteur
En ces daily/times
& moniteurs de contrôle judéo-chrétiens
Pour tous les investigateurs indigents
Sur le thème de comme cet homme européen
En robe blanche est vraiment apolitique]
Au Nicaragua
Province nord-ouest
Les cochons sauvages couinent en tous lieux
Soyez vigilants Combattants
& nous dans la même cour
& de la même maison
Nous n’arrêterons pas
& nous tendrons des index jubilatoires
Car au moment où nous voyons ces choses se produire
Soyez assurés que la victoire est proche
Le Salvador arrive
& la Namibie est au coin de la rue
C’est clair
& vous savez parfaitement
Que la Grenade n’est pas une petite affaire
& que Cuba est comme qui dirait à nous/
La Plus Grande Marche continue
Nous allons casser la gueule à l’ennemi
Partout où il se montre
L’écraser partout où il se montre
Nous lui survivrons, c’est clair –
& il doit être dit
La merde n’est pas dure
mais elle rend mou
& nous les Africains nous disons que
Seul un idiot a besoin qu’on lui explique un proverbe]
En attendant
La saison des semailles est proche
La terre est nue devant nous
La Plus Grande Marche continue…
*
La leçon (The Lesson) par Merle Collins
Vous pensez
Que c’était une leçon facile ?
Que c’était
Une leçon profonde
Une leçon
Bien enseignée
Une
Leçon
Apprise avec application
Je
Me souviens
De ma grand-mère
Fatiguée du cerveau
Et vagabondant
Marchant et parlant
L’esprit vidé puis rempli
Brillant
Ayant retenu
Habilement déformé
Par un péché
Sans comparaison avec celui d’Ève
Ma grand-mère
Preuve vivante
Du pouvoir
De la parole
Parlait en connaisseur
De Guillaume le Conquérant
Quatrième fils
Du duc de Normandie
Qui épousa Mathilde
Et eut pour enfants
Robert
Richard
Henri
Guillaume et
Adèle
Grand-mère
L’esprit tourné vers le passé
Enseignant ce qu’elle savait
S’en prenant à tel ami du boss
À tel héros du boss
Guillaume le Conquérant
Mon ami
Est ton ami
Mais ton ami
N’est pas mon ami
Grand-Mère
Ne connaissait
Ni un chef Caraïbe
Ni un roi Ashanti
Pour Grand-Mère
Fédon n’existait pas
Toussaint
Était
Une malédiction murmurée
Ses héros
Étaient en Europe
Et pas
Dans les Antilles
Ni
En Afrique
Pas
À la Grenade
Sa géographie
C’était
L’océan Arctique
Et la Méditerranée
Elle parlait
De Novasembla
De la Terre Francis-Joseph
Et de Spitbergin
Dans l’océan Arctique
De l’Irlande
Et des
Îles Faroah
Appartenant au Danemark
Elle parlait
Comme un perroquet
De
Corse
Sardaigne
Sicile
Malte
Des îles Lomen
Et des îles
De l’Archipel
Dans la
Méditerranée
Ce n’est pas
Une fable africaine
Non
C’est sérieux
Comme plaisanterie
Je riais
De Grand-Mère
Répétant les noms après elle
Jusqu’au jour où
Regardant une carte
Je trouvai l’orthographe
Un peu différente
De ce que
À quoi je m’attendais
Mais la géographie
On ne peut plus correcte
De l’océan Arctique
Alors
Mon sang
Se glaça
Les yeux
Fixés
Sur le Cercle polaire
Je voyais
Spitsbergen
Et la Terre François-Joseph
Voyais
Un peu plus bas
Les îles Féroé
Dans le détroit de Danemark
Ressentant mystérieusement
L’étreinte glacée de l’Arctique
Notant comment
Par une cruelle ironie
Ma grand-mère
En savait plus long là-dessus
Que sur la Grenade
Dans des Antilles qui n’existent pas
Une étoile filante
Se désorbita
Quand le monde
Un éternel instant
Marcha
Un peu trop vite
Apprenez aux esclaves
Et à leurs enfants
Et aux enfants
De leurs enfants
À connaître notre monde
Et à vivre pour notre monde
Pas une nouvelle création
Juste une partie
Des grands, immortels
Et anciens
Océan Arctique
Et Méditerranée
Et à présent
Nous autres
Consciencieusement
Anticolonialistes
Comprenant tout cela
Et un peu plus
Chérirons
Les souvenirs de Grand-Mère
Et nous inviterons Guillaume de loin
À rencontrer et révérer
Nos martyrs
Fédon
Et Toussaint
Et Marryshow
Et Tubal Uriah « Buzz »
Butler6
Et les pays
Et principes
Pour lesquels ils combattirent
Nous
Regarderons
L’admiration béate de Guillaume
Quand il rencontrera humblement
Fidel
Quand
Stupéfait
Il saluera le GRP7
Nous nous approcherons
Davantage
Pour voir Morgan le pirate
Cacher son butin
Quand nous gérerons
Notre budget
En ce commencement
Nous
Réécrirons
Les livres d’histoire
Nous mettrons Guillaume
En dernière page
Donnerons à Morgan
Une note en pied de page
Les grand-mères à venir
Connaîtront
L’océan Arctique
Mais nous en saurons plus
Sur la mer des Caraïbes
Et l’océan Atlantique
Nous
Nous rappellerons avec fierté
Ce qui est nôtre
Alors
Au revoir Guillaume
Bon débarras
Bienvenue
Fédon
Kay sala sé sa’w
Ésta es
Su casa
Bienvenue à la maison !
6 Fédon, Marryshow, Tubal Uriah « Buzz » Butler : Je transcris les notes de bas de page du recueil lui-même. Julien Fédon était le leader du soulèvement de la Grenade contre les Anglais en 1795. Théophile Albert Marryshow était un journaliste et syndicaliste grenadien, père de l’idée de fédération des Antilles. Butler était un syndicaliste « au premier rang des luttes économiques dans les gisements de pétrole de Trinidad, dans les années trente ». On ne présente pas Toussaint-L’Ouverture au public français.
7 GRP : Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade.
*
Calalou (Callaloo) par Merle Collins
Mélange
comme dans un calalou
Pas le calalou délayé
Mais
le calalou épais, épicé, sucré
qui te brûle la langue
avec les boulettes de pâtes
qui passent bien
et de la noix de coco
avec ou sans chair
selon les cas
selon les goûts
selon les bourses
mais épicé
et sucré
C’est ce qu’on ressent
quand on fait partie de cette
réalité Révolutionnaire
de cette
réalité « réveille-toi »
de cette
réalité
« ne cache plus ton passeport »
ne baisse plus la tête
traînant les pieds
et cherchant à te cacher
derrière la personne
devant toi
comme la petite Jeannette
dans les jupons de sa mère
quand le monsieur demande
« d’où es-tu ? »
Ne joue plus à ne pas entendre
ou à dire n’importe quoi comme
Euh…euh…une…île
près de Trinidad
Ou
euh…à quelques kilomètres
de la côte du Venezuela
mais dis haut et fort
comme si tu faisais le nom
plutôt que si le nom te faisait toi
DE LA GRENADE !
Et la tête haute
parce que le monde t’appartient
et que tu sais qu’il t’appartient
et que tu ne vas pas être
doux
doux
doux
et attendre de voir
si
quelqu’un
va te laisser
hériter la terre
parce que tu sais déjà
qu’elle t’appartient
alors tu dis
haut
et fort
et fièrement
LA GRENADE !
et ton cri silencieux
qu’il doit entendre
car il lève les yeux
vers tes yeux revendicatifs
dit
Cela veut dire Révolution
Cela veut dire Progrès
Cela veut dire En Avant !
Cela veut dire
partager
entendre
croire
vivre
aimer
Cela veut dire
un pays des Antilles
en Amérique latine
aux Amériques
en lutte
dans le monde
Cela veut dire, Camarade
un peuple
comme le peuple
de Cuba
du Nicaragua
du Zimbabwe
du Mozambique
de l’Afrique du Sud en lutte
de tous ces pays
où les gens savent
que bien que l’âne dise
que la terre n’est point plate
l’âne lui-même
secoue la tête
et sent les bosses
et il sait
comme tout est parfois si dur
pour certains orteils
et si confortable
pour d’autres
Chacun de nous
dans le monde entier
alors mélange
comme dans un calalou
et en même temps
pas complètement comme un calalou
et c’est pourquoi
le changement
et la promesse
du changement
sont sucrés et relevés
comme la soupe
que Grand-Mère
couvre
et sert
comme ça
épicée
sucrée
brûlante
lourde
lourde
ca – la – lou !
*
Le papillon est né (The Butterfly Born) par Merle Collins
Quelque chose de vieux
Quelque chose de nouveau
Quelque chose d’emprunté
Quelque chose de triste
La chenille est morte
Le papillon
est né
Alé asiz anba tab-la !
Zòt fouten twop8.
Va t’asseoir sous la table !
Tu es trop dissipée.
Vous pensez que c’est facile ?
Avec tout ça
Avec la mère qui crie
Dans le temps
cette petite fille
marchait deux, trois jours par semaine
de la commune de Saint-David
près du commissariat de police
où sa mère travaillait
jusqu’à la commune de Sauteurs
près du terrain de baseball
Alors qu’elle a peur de son ombre
de l’ombre du panier
de l’ombre de sa jupe
de l’ombre de la feuille de vigne
Devait marcher seule
À toutes sortes d’heures
Se cachant et pleurant pleine de haine
Parce que sa mère
n’avait pas les moyens
et d’ailleurs
c’était jeter l’argent par les fenêtres
que de payer le bus
huit pence et demi
L’aînée de cinq ans
devait marcher pour rapporter
le bout de pain
les deux graines de plantain
pour qu’Iona et Joycelyn et Jude
et Stephen
restent le corps et l’âme ensemble
Femme-enfant
Une géante de neuf ans
Forte dès ce moment
Forte même quand baignée de larmes
Forte quand des ampoules se formaient
à force de marcher
Forte et
précoce
mère de neuf ans
Cela fait partie de l’histoire
Partie de la vie
La force héritée
La faiblesse inculquée
Quelque chose de vieux
Quelque chose de vrai
Je
me rappelle le jour
où Tante Iona vint
d’Angleterre
Moi
derrière le store
regardant Maman
dans le salon
Une Tata Iona
jolie jolie jolie
Avec des boucles d’oreille
et des bas
et du rouge à lèvres
et tout
Tata
Tata
Iona
Oh bonjour !
N’est-ce pas là
Antoinette ?
Et Maman
tellement vexée
me regarde en face
raconte la parabole
des chiens parmi les docteurs
Les petites filles qui
ne connaissent pas leur place
Et moi
me faisant toute petite
et retournant derrière le store
n’osant pas répondre
à une question Ionique
Regardant droit
le visage de Maman
et m’éclipsant discrètement
Derrière
le store
Puis survint
l’éruption
La bénédiction
murmurée
Dégage
Kadammit fout9
Les enfants
doivent connaître leur place
surtout
une petite fille
Quelqu’un
t’a parlé ?
Dehors !
Toujours traîner
À faire honte aux gens
Quelque chose d’emprunté
Quelque chose
de triste
Ma mère
m’éduquant
comme elle l’avait elle-même été
Les petites filles
doivent apprendre
à être vues mais pas à se faire entendre
Ou la destruction est certaine
la statue de sel
Oh Dieu !
Voyez comme Lot
était intelligent
Et sa femme
si dissipée
Une statue de sel !
La leçon
s’est transmise
Alé asiz anba tab-la !
Zòt fouten twop.
Dammit fout
Rien de bon
ne peut sortir de toi
d’une petite fille comme toi
toujours à s’agiter et à courir
à grimper aux arbres
comme un petit garçon
Oh Jésus
le Seigneur
m’a envoyé une épreuve
Et c’est moi
que les gens blâment
tu vois
Femme-enfant
Pleurant sur le monde
Pleurant sur moi
Pleurant parce que
je ne pouvais trouver leur Ève
qui
dans les temps jadis
avait crié
quand on lui disait de murmurer
et vécut
pour faire connaître
cette vérité fatale
que le salaire du péché
est la vie
avant la mort
Sa ki fè’w ?
Sa ou ka pléwe pou ?
Qu’est-ce qu’il y a ?
Pourquoi tu pleures ?
Vini tifi10
vini
vini
mwen kay héle ba’w
Je vais te passer un savon
Quelque chose
de triste
Avec une leçon
comme celle
de 1979
pas une chose facile
Mais la force était là
La faiblesse imposée
L’aventure était là
L’esprit fit silence
Maintenant
la femme-enfant
femme
tout à coup
pas sous la table
mais dehors à l’air libre
Demandant une reconnaissance égale
Pour l’égale beauté donnée
Quelque chose de nouveau
Quelque chose de vrai
De
Zòt fouten twop
Tu es trop dissipée
à Femme en avant toute
À Femme
égale en défense
Hein
Vous pensez que c’est facile ?
Quelque chose de nouveau
Quelque chose de vrai
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Vous pensez que c’est une énigme ?
Quelque chose de mort
Quelque chose de né
Mais
La mort de la chenille
La naissance du papillon
C’est un miracle seulement
Si vous ne connaissez pas
l’histoire
C’est un mystère seulement
Si vous ne connaissez pas l’Histoire
En vérité c’est seulement
une énigme
Si vous n’arrivez pas à trouver
les morceaux du puzzle
Si vous ne pouvez pas expliquer
le changement
Mais c’est la beauté de la science
Si vous suivez
l’Histoire
C’est la poésie de la science
Si vous observez
le mouvement
Famn
Alé douvan
Femme
En avant toute
Quelque chose de nouveau
Quelque chose de vrai
La chenille est morte
Le papillon est né !
8 Alé … twop : Ce poème fait un usage abondant du créole (patwa, patois). Ici, et les autres fois où je ne renvoie pas à une note, les vers créoles sont immédiatement suivis, dans le texte original, de leur traduction (comme l’indique une note en bas de page dans le recueil).
9 Kadammit fout : Un juron créole.
10 Vini tifi : « Viens, petite fille » (l’influence du français est ici perceptible), de même que dans Famn Alé douvan, « Femme, en avant ! » qui suit.
*
Au Che (For Che) par Merle Collins
Il a
des yeux volontaires
qui vont
au-delà de la lettre
à l’esprit
au-delà
de la négativité
du désespoir
à l’espoir
au rêve
pour exposer le mensonge
qui dit que meurent les rêves
pour rendre gloire à la vérité
qui dit que les rêveurs s’éveillent
pour vivre des visions
des yeux qui parlent
qui font penser
ce qui n’a pas de nom
et l’esprit
et l’âme
et la beauté
et l’essence
des yeux qui tiennent
toutes les promesses
du passé
qui contiennent toute la gloire
de l’avenir
toute la volonté
du poète-rêveur
combattant
amoureux
révolutionnaire
dont le cri
ne sera point étouffé
qui méprisent
les bornes étroites
de l’identité bornée
pour mesurer
l’espace sans limite
entre les nations
et vivre
vivre
à jamais
car les esprits
ne meurent pas
*
Parce que naît le jour (Because the Dawn Breaks) par Merle Collins
Nous parlons
parce que
quand tombe la pluie
sur les montagnes
la rivière peu à peu grossit
Et se précipite, roule
sur les rochers
déborde sur les routes
emporte les ponts
qui voudraient mesurer leur pouvoir
contre sa force
Nous parlons
pour la même raison
que
le tonnerre effraie l’enfant
que
le tonnerre surprend l’arbre
Nous ne parlons pas
pour défier vos principes
bien que ce soit ce que nous faisons
ou pour bouleverser vos plans
bien que ce soit ce que nous faisons
ou pour renverser
vos tours de Babel
nous parlons
en dépit du fait
que c’est ce que nous faisons
Nous parlons
parce que
votre plan
n’est pas notre plan
nous parlons parce que nous rêvons
parce que
notre rêve
n’est pas de vivre dans une porcherie
dans l’arrière-cour de quelqu’un
n’est pas
de ramasser les miettes qui tombent des tables
n’est pas de ramper pour toujours
dans l’éternelle colonne de fourmis
et de faire un brusque détour
quand la patte de l’éléphant
s’abat sur nous
n’est pas d’avoir à tourner le dos
quand l’odeur de mort
agresse nos sens
n’est pas de nous efforcer sans cesse
de retenir l’image de vos Dieux
dans notre création
Nous parlons
pour la même raison
que
les fleurs éclosent
que le soleil se couche
que les fruits mûrissent
parce que les temples édifiés
pour honorer des mythes
doivent s’écrouler
quand naît le jour
vous ne pouvez rien faire
pour vos ponts chétifs
quand la pluie tombe
sur les montagnes
et que gonfle la crue des rivières
Nous parlons
non pour vous agiter
mais en dépit de votre agitation
car
nous sommes des travailleurs
des paysans
des chefs
et nous ne sommes pas nés
pour être vos vassaux
*
Un chant de douleur (A Song of Pain) par Merle Collins
Je ne peux chanter pour le vent
Je ne peux chanter pour l’espace
Je ne peux chanter seulement
pour que les autres sachent
pourquoi les voix de la forêt
parlent si fort dans notre pays
et pourquoi parfois
des ouragans humains se déchaînent
Je ne peux chanter
seulement
pour ceux qui savent déjà
que
pendant trois cents ans et plus
des paroles pleines de ruse
ont servi de fusils
et de filets
pour la conquête de nos esprits
Je ne peux me contenter
de chanter une chanson paisible
car je dois chanter aussi
avec douleur
pour toi, ma sœur
pour toi, mon frère
qui avez si bien retenu
la leçon d’autodénigrement
des lèvres de vos arrogants professeurs
que vous chérissez votre douceur
afin d’hériter la terre
que vous laissez aux autres votre talent d’ici-bas
et cherchez votre part dans
une vie au-delà des cieux
enterrant le talent qui est nôtre
vous employez leurs mots
pour appeler
votre sœur
votre frère
terroriste
vous avez si bien appris
la leçon de vos conquérants
que maintenant vous aussi
êtes certains
d’être trop ignorants
pour prendre en main votre destin
alors vous accueillez leurs invasions à bras ouverts
vous faisant l’écho de leurs paroles
vous appelez le viol
délivrance
Mais l’eau ne peut couler
vers sa source
Dans les dîners
sous les palmes ondulantes
masques exotiques
du continent
que leur vision
a fait noir
ils ingurgitent leurs boissons
et si vous écoutez seulement
avec le ventre
et fermez ces oreilles
qu’ils ont créées
vous entendrez
les rires cristallins
se moquer de ceux qu’ils appellent
des indigènes ignorants
qui voient les corbeaux conquérants sous l’aspect de sauveurs
ces indigènes dociles
qui vendraient leur mère pour un penny de manioc
et
le corps mort frissonne
les cendres mortes étouffent
quand les vautours s’abattent sur eux
et mon amour pour vous
et pour notre pays
est cause que leurs rires brûlent mes oreilles
et nouent mes poings
et bien que demain
votre voisin criera
un cri silencieux d’agonie
en réponse à l’aboiement de votre arme
bien qu’aujourd’hui
nous sachions qu’il nous faut
étouffer en vous
la graine de malveillance
plantée par la main d’un étranger avide
Je chante de douleur
même si la colère grandit
car vous avez bien appris leurs leçons funestes
et je chanterai encore de douleur
même par-delà le silence
des fragments dispersés de vos munitions
car la leçon funeste
doit être reprise au vent
leurs livres doivent rester
seulement
comme des curiosités dans nos futurs musées
et pour que vous puissiez redécouvrir notre vérité
et rejeter celle
que vous chérissez aujourd’hui comme vôtre
pour que l’eau puisse couler de sa source
puisqu’elle doit faire
que ma chanson coure sur le vent


