Category: poésie
Poésie aztèque contemporaine: Luis Alveláis Pozos (Traductions)
Luis Alveláis Pozos (1916-2001) est un poète mexicain promoteur et animateur de l’enseignement du nahuatl au Mexique.
Son recueil Yoltéotl del corazón endiosado: Nuevos poemas nahuas (Casa de las Américas, Cuba, 1992) est une édition bilingue nahuatl-espagnole et a été récompensé du prix extraordinaire des lettres indigènes (Premio extraordinario de literaturas indígenas) de la Casa de las Américas en 1991. Sur le développement des lettres indigènes contemporaines, voyez mon introduction à Poésie guarani (x). Les œuvres littéraires contemporaines publiées dans ces langues étant souvent bilingues, l’espagnol est une voie d’accès privilégié pour ceux qui s’intéressent à ces cultures dans leur diversité.
Le titre du recueil pourrait être traduit Union mystique du cœur extasié : Nouveaux poèmes aztèques. Le yoltéotl, concept aztèque signifiant littéralement « cœur de dieu », désigne un état mystique d’extase ou d’union avec le divin.
Bien que la page consacrée au poète sur le site de l’Institut national des beaux-arts du Mexique (inba.gov.mex) présente le recueil comme une sélection et traduction par Alveláis Pozos de poèmes aztèques, il s’agit en réalité de créations propres du poète et vraisemblablement traduites par lui-même. Les membres du jury de la Casa de la Américas indiquent, dans ce qui sert d’introduction au recueil : « L’emploi de métaphores et de symboles de la poésie aztèque traditionnelle ne réduit pas le texte à une simple reconstruction archaïque mais donne lieu à ce qui doit être considéré comme une nouvelle littérature indigène. » (« El aprovechamiento de metáforas y símbolos de la poesía tradicional náhuatl no reduce el texto a una simple reconstrucción arcaica, sino que da paso a lo que debe considerarse una nueva literatura indígena. ») Le sous-titre « Nouveaux poèmes aztèques » confirme le caractère de créations originales de ces poèmes. J’en ai ici traduit quelques-uns.
Il s’agit certes d’une poésie « à la manière de », à savoir à la manière des anciens Aztèques. Le lecteur familier avec cette poésie précolombienne se trouvera en terrain connu.
Quand le lecteur trouvera associés les mots fleur et chant, il s’agit d’une métaphore de la poésie, selon ce qu’en dit le poète Ernesto Cardenal : « le diphrasisme [double métaphore] nahuatl ‘in xóchitl in cuícatl’, littéralement ‘fleur et chant’, qui signifie ‘poésie’ » (« el difrasismo [doble metáfora] náhuatl ‘in xóchitl in cuícatl’, literalmente ‘flor y canto’, que significa ‘poesía’ ») (Introduction à Flor y Canto: Antología de Poesía Nicaragüense, 1998). Par exemple, ci-dessous, « les hommes continueront d’effeuiller les Fleurs et les Chants » ou encore « nous nous enivrerons de la liqueur fleurie de la Fleur et du Chant ».
La profusion du mot fleur dans la poésie aztèque en général, et dans les poèmes suivants en particulier, appelle un commentaire. Le thème des fleurs est fréquent dans la poésie occidentale également mais il possède dans la poésie aztèque un sens mystique qui n’a pas été complètement élucidé, me semble-t-il. L’ethnobiologiste nord-américain Robert Gordon Wasson considère que le terme renvoie le plus souvent à des substances psychotropes et aux rituels qui leur sont liés dans la religion aztèque. Bien que les références aux psychotropes ne soient dans certains cas nullement ésotériques dans cette littérature, comme la référence au « vin de champignons » (vino de hongos) qui, selon les commentateurs, renvoie aux champignons hallucinogènes, et donc que l’emploi de termes cryptiques ou ésotériques pour désigner des substances de cette nature ne paraisse nullement nécessité par une certaine réserve des Aztèques à les évoquer ouvertement, il semble en tout cas évident que l’expérience psychédélique de la religion aztèque joue un rôle dans les métaphores poétiques. Les métaphores étaient le plus souvent codifiées, et ce dans les écoles artistiques, qui avaient une grande importance, et le code n’en a peut-être pas été parfaitement déchiffré en raison de la destruction de la majeure partie des sources écrites et de la répression de l’enseignement oral des traditions aztèques pendant la conquête et la colonisation du Mexique.
Certains emplois métaphoriques de la fleur ne sont pas difficiles à comprendre et sont d’une grande beauté, d’autres fois le sens métaphorique des combinaisons est plus obscur, comme les topiques « fleur du bouclier » (flor del escudo) et « fleur de maïs grillé » (flor de maíz tostado). Dans ce dernier cas, il faut noter la construction telle qu’elle est rendue en espagnol ; le maïs grillé ne peut, dans le monde des choses naturelles, avoir de fleur car le maïs en fleur est le maïs qui a poussé dans un champ et qu’on a laissé fleurir, tandis que le maïs grillé est un mets, et la combinaison, qui est par ailleurs un lieu commun de la littérature aztèque pour désigner les maîtresses des guerriers non mariés, ne tire aucune force du fait qu’il s’agirait, autrement, de la fleur du maïs desséché par le soleil dans un champ, car dans ce sens l’image serait bien trop funèbre, inspirant l’idée du flétrissement et de la mort ; or c’est bien d’une métaphore plaisante qu’il s’agit.
S’agissant de la « fleur du bouclier », en nahuatl chimalxochitl, le Grand Dictionnaire nahuatl (Gran Diccionario Náhuatl, UNAM) en ligne donne les sens suivants : « 1/ tournesol ; 2/ ornements du bouclier ; 3/ (métaphoriquement) la guerre ». Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux supprimer la préposition du déterminatif et écrire plutôt, au moins dans le sens de tournesol, « fleur-bouclier » (en apposition) à la manière agglutinante de l’aztèque lui-même et des langues germaniques telles que l’anglais (shield flower) et l’allemand (Rundschieldblume). De cette manière pourrait également être résolue la difficulté de la « fleur maïs grillé », c’est-à-dire une fleur dont le nom provient du fait que son apparence ou toute autre de ses caractéristiques rappelle le maïs grillé plutôt que de l’établissement d’une certaine relation mystérieuse d’origine, de lieu, de temps, de cause, de manière, de possession, de composition, etc. (la préposition « de » en espagnol et en français). De telles constructions seraient cependant assez peu poétiques en français compte tenu du génie propre de la langue française (malgré certaines tendances absurdes de la poésie française contemporaine).
Sur l’analyse par les linguistes de cette « fleur de maïs grillé », on trouve à l’entrée izquitl (maïs grillé) du Grand Dictionnaire nahuatl l’indication suivante : « Ce radical est souvent utilisé dans des termes désignant des plantes qui portent des groupes de fleurs blanches. » Ce qui confirme l’hypothèse « fleur maïs grillé ». En outre, izquixochitl (c’est-à-dire la combinaison des deux radicaux fleur et maïs grillé) se voit donner par le même dictionnaire cette définition : « Fleur précieuse, remarquable par son parfum, sert d’offrande et de parure. / Métaph. Dans les poèmes, izquixôchitl est étroitement associée à cacahuaxôchitl, ensemble elles sont l’expression de la beauté par excellence, de la richesse, de la grandeur, du prestige des hommes et des cités ou encore des chants, de la musique, des délices, du plaisir, de la joie. (Marie Sautron-Chompré). »
Cacahuaxochitl est littéralement la fleur de cacao. Si izquixochitl ni aucun autre terme approchant n’apparaît dans le texte nahuatl du poème d’Alveláis Pozos qui comporte pourtant dans sa version espagnole la « fleur de maïs grillé » (ce qui me laisse perplexe tout comme vous), cacahuaxochitl apparaît dans ce même poème et est traduit en espagnol par « cacao floreciente », que j’ai traduit par « cacao florescent ». Quand il est question de boire le cacao florescent, il est peu douteux que ce soit une référence à la pratique des Aztèques d’aromatiser leur chocolat chaud avec des fleurs, mais je suis contraint par le texte espagnol, même si la métaphore pourrait faire comprendre qu’il s’agit de boire des fleurs… (D’où, sans doute, le choix d’éviter en espagnol « fleur de cacao ».)
En somme, je pars du principe que le sens métaphorique des symboles aztèques n’est pas plus connu des lecteurs hispanophones du recueil qu’il ne l’est des lecteurs français de mes traductions, et si Alveláis Pozos n’a pas produit une traduction explicative qui remplacerait l’image métaphorique par son sens réel, si tant est que celui-ci soit encore connu, je ne vois aucune raison d’adopter une démarche différente.
Du reste, la force de ces poèmes réside dans les images elles-mêmes. Je crois avoir, par cette introduction, clarifié les principaux points où elles étaient de nature à laisser le lecteur perplexe plutôt qu’à le charmer.
Je complète cette introduction par une liste des noms de divinités aztèques qui figurent dans le texte nahuatl comme noms propres et sont traduits dans le texte espagnol par les mots qui composent ces noms dans l’original ou par des titres des divinités en question. Ce sont, dans l’ordre d’apparition :
Seigneur des Ténèbres : Yohualtecuhtli
Déesse des Fleurs : Xochiquetzal, également sous le nom de Déesse de l’Amour et de la Beauté
Prince des Fleurs : Xochipilli
Aigle Solaire : Tonatiuh
Colibri Gaucher : Huitzilopochtli, également sous le nom de Seigneur Méridional (en français on trouve le plus souvent « colibri de la gauche », et cette expression quelque peu baroque est interprétée comme une allusion à l’état ressuscité ; l’expression espagnole Zurdo Colibrí ne peut guère être traduite de cette manière)
Déesse à la Robe de Serpents : Coatlicue
Deux-Lièvres : Ometochtli
Reine de la Région des Morts : Mictlancihuatl
Seigneur de la Mort : Mictlantecuhtli
Seigneur du Froid : Itztlacoliuhqui
Déesse à la Robe de Jade : Chalchiuhtlicue
*
I
In ye Tlauizcaleua in Cuicatl
À l’aube du Chant
Il fait encore nuit. Moi, chanteur, Seigneur des Ténèbres, maître du silex qui vit encore dans le sang de mes veines, je suis le destructeur nocturne des Chants.
Je suis le voyageur de la Nuit à la vue pénétrante. Noctambule générateur des fleurs noctivagues, je tends ma natte verte de fleurs smaragdines à côté des timbales d’amour de la Maison du Chant et de la Danse, la délicieuse demeure de la déesse des Fleurs.
Je lève mon visage enhardi de florescent forgeur de Chants vers les Trois Cieux de mes ancêtres, car au petit matin des fleurs du corbeau, dans le silence de décombres de ma cité circulaire de jades endeuillés, sont restées submergées la fleur tremblante de mes Chants, ma parole et ma voix…
Il fait encore nuit, je m’en irai et les hommes continueront d’effeuiller les Fleurs et les Chants.
Je partirai et les oiseaux bleus resteront, chantant notre belle et ancienne chanson étincelante…
II
Teuinticuicatl: Nahuatlazotlaliztli
Chants enivrants : Les chants d’amour aztèques
Viens, astre du matin, aime-moi et enivre-moi de tes fascinantes fleurs de Lumière.
Ah, tes fleurs odorantes là-bas au bord du lac aux oiseaux !
Là-bas dans le jardin fleuri aux dards aigus de couleurs et aux boucliers peints des fleurs aquatiques qui se balancent au Soleil.
Étends-toi près de moi, Fleur de Miroirs, non loin des tambours ensorcelés.
Papillon de Chants, dénoue ta chevelure de perles obscures sur ma natte verte pour que nous nous enivrions ensemble, l’un près de l’autre, embrassés sur ma natte verte, forme précieuse qui brilles la nuit avec une splendeur de jade sur mon cœur…
*
Et quand enfin tu me livreras les fleurs obsédantes de tes yeux verts, là-bas les fleurs divines du bord de l’eau lanceront des voix claires, là-bas où sont debout les hérons cendrés, et la fleur du cœur, éprise, ouvrira sa corolle…
Ici, dans la Maison du Chant, amoureuse Fleur de Lumière, près des tambours ornés de fleurs, c’est seulement avec ton Chant de tourterelles farouches que le cœur se réjouit, rêve et chante…
C’est seulement avec la liqueur fleurie qui sourd de la fontaine fleurie de tes lèvres qu’entrouvre sa corolle tremblante la fleur de notre fraternité divine, là où le Prince des Fleurs se lève pour chanter sa chanson fleurie…
*
À côté de toi, avec toi, près de ton corps clair de parfait magnolia, Fleur de Maïs grillé, mes fleurs ne mourront pas ni mes Chants car tu es le Chant et le parfum, Astre du Matin, qui enroules les fleurs de turquoise de mes bras tendus autour de la fleur souple de ta chair. Oui, cacao florescent, fleur divine qui t’ouvres comme un rêve sous le vent nu, la flamme et la caresse de mes mains…
*
Ris et chante, fleur divine qui chantes.
Que s’élève le lys de ton cou par-dessus les joncs des cercles de l’eau à la couleur d’oiseau bleu, pour que j’écoute dans l’enceinte des papillons l’éventail bleu de tes paroles, oiseaux éveillés, sous le regard solennel du Donneur de Vie, et nous contemplerons ensemble le pays bruissant de la resplendissante étoile enivrée de Lumière…
*
Il tombe sur mon cœur de forgeur de Chants une pluie de rosée fleurie quand je vais à ton ventre de papillons obscurs, oiselle au cou bleu, mûr épi de maïs ; ici, ici dans mon temple de fleurs parfaites, sans racines.
Ici où se dresse la fleur blanche, où brille ton corps avec une splendeur de jade, jonc gracile à la tige reverdie entre les mauves iris.
Fleur de Lumière érigée, corolle de lucioles errantes aux ventres d’émeraude, effeuille tes pétales sacrés sur la tiédeur de ma natte de cailles chaudes et d’enivrantes plumes de quetzal…, donne-moi des baisers et pleure avec tes oiseaux illuminés sur ma poitrine ornée de nuit et de silex…
III
In yaotl in cuicatl
La guerre et le chant
1
Chante et danse, mon Amour.
Fleur de Sang, danse et chante.
Balance tes hanches merveilleuses et fais-moi l’offrande de ton corps de cuivre illuné† sur les ailes fleuries du vent.
2
Pose tes pieds minuscules comme des lièvres fugitifs sur les nattes expectantes de ma maison aux lugubres expectatives, et chante ton Chant
ici
ici dans ma maison pleine de bruits et du copal fleuri de ta peau.
3
Chante, mon Amour ; ris et chante ; que tombe ta rosée sur la fleur obscure de ma tristesse, car là-bas dans le cercle de l’eau on entend les accords de la Fleur du Bouclier et il me faudra partir pour ce lieu où la poussière se lève, où fleurit et flambe le brasier du combat et où la timbale de turquoises lance au vent la rauque clameur de sa voix sous le fracas rouge des voix guerrières de l’Aigle Solaire.
† illuné : inlunado, qui est la traduction espagnole du néologisme illuné forgé par Arthur Rimbaud dans son poème Les Premières Communions : « Devant le sommeil bleu des rideaux illunés » (« en el ensueño azul del visillo inlunado », traduction par Javier del Prado, à vrai dire plus tardive que le poème d’Alveláis Pozos, ce qui laisse ouverte la question de l’antériorité, étant entendu que le terme espagnol, comme le terme français, est un néologisme [non reconnu par le Dictionnaire de l’Académie espagnole]).
*
En attendant les mains lumineuses du Seigneur de la Maison de l’Aube, oublions un peu le chant ensanglanté de la guerre qui pulse dans la gorge du Colibri Gaucher…
Buvons le cacao florescent, Fleur de Lumière, ici sur ma natte entretissée de plumes de héron et d’oiseau bleu.
Écoutons le chant rouge du rouge colibri pendant que tes lèvres grandissent sur mes lèvres, fleurs consumées, et que le colibri du baiser enivre mon cœur…
*
Ouvre tes jambes frémissantes, Fleur de Lumière, car on entend résonner les grelots fatals au milieu du brouillard et de la plaine tandis qu’un hibou, en bâton de cymbales, lance à la nuit son chant lugubre.
Ouvre tes yeux verts, Fleur de Pluie, car, depuis la Maison de Nuit des Tigres, s’en viennent à tire-d’aile les oiseaux nocturnes de la désolation, et la grive du soir brode, et dans ta robe d’étoiles s’enflamme la Fleur de hauts brasiers du Colibri Gaucher…
*
Saigne-toi tes lèvres purpurines, Amour Fleuri, sur le cuivre d’oiseaux captifs de ma peau car la Fleur de la Guerre aux aigres pétales s’est ouverte soudain, et l’on entend tout près les voix obscures de la conque rauque.
Ferme les yeux, Fleur de Nacre, étends-toi sur mon cœur car de lugubres cymbales résonnent là-bas, là-bas où rêvent et chantent des saules blancs ; là-bas où l’eau s’est teinte de jade et de cochenilles hébétées ; là-bas où des émeraudes se nuancent des voix rouges du Colibri Gaucher…
IV
…In tlamanalli
L’offrande
Radieuse Fleur de Chair, ouvre les pétales de tes paupières car l’Aigle Rouge a posé ses ailes sur notre maison bleue.
Le Créateur du Temps a pénétré avec les oiseaux aux chants incolores et s’est posé sur tes yeux d’émeraude avec ses flèches saturées de lumière.
Ouvre tes paupières fleuries, Fleur de Lumière, car nous devons porter, soumis et solennels, notre offrande fleurie d’amour au temple hallucinant du Colibri Gaucher.
Je me suis dépouillé de mes insignes de noble conducteur d’hommes car je suis un guerrier, un guerrier fleuri au panache ondoyant de quetzal, mais je suis aussi l’humble dévot qui fait offrande de son sang à la terre fatale de la Fleur du Bouclier, là où la poussière se lève et l’eau étincelle sous les yeux écarlates du Soleil.
On entend au loin le chant étourdissant des timbales et la voix blême de la conque rauque…
Belle Fleur de Nacre, ôte ta robe et couvre-toi les épaules de ton manteau fleuri, allons offrir au fils de la Déesse à la Robe de Serpents la guirlande fugace de notre amour…
Seigneur des Combats, reçois-nous et protège-nous. Nous laissons sur l’autel l’encens fumant au parfum ardent de copal, et dans une conque de nacre nous égrenons notre meilleure offrande : l’ambre smaragdin qu’amoureusement un soir donna la Déesse de l’Amour et de la Beauté à ma fidèle Fleur de Nacre comme éternel symbole de l’Amour.
Accepte-le et protège-nous, Puissant Seigneur Méridional, car les hérons de neige volent au-delà des cercles de l’eau, et sur les jambes du vent se consument les grelots fleuris d’une danse vieillie, déjà m’appelle la voix noctivague de la conque…
*
Tenonotzaliztli ihuicpa Xochiquetzal
Prière à Xochiquetzal
Déesse de l’Amour et de la Beauté, compagne florale du Seigneur de la divine floraison,
Descends de la demeure de la liqueur qui humidifie la terre, d’où l’Arbre Florescent de la Vie fait splendir son feuillage vital.
Loge dans mon temple désastreux ta présence fleurie de douce turquoise…
Je ne suis qu’un guerrier qu’extasie le cœur, ici, ici sur la natte chaude d’amour de mon éclose Fleur de Lumière ; et je suis celui qui revient des pays où la brume verse les mortels pétales de la guerre.
Écoute-moi, vénérée Déesse, je me rendrai bientôt au lieu où tournoient les massues volatiles ; là où s’incendient et se consument les hauts panaches parmi le rouge tumulte des dards véloces sous la soif de sang du Colibri Gaucher.
Embaume mon temps présent de douces tourterelles car de l’Anahuac arrivent à tire-d’aile par les cieux subtils les jours néfastes, et ici sur ma poitrine bleue de forgeur de Chants s’enroule la corolle de la Fleur de l’Amertume, et sur mes chemins rudes éclot la Fleur de la Désolation et son souffle funèbre pénètre mes veines.
Déesse balsamique, chemine dans mes artères de ruisseaux carmin et verse en pluie dans mon sang ta parole d’émeraude et de miel.
Inonde-moi de verdures prometteuses, répands tes magnolias d’amour et la fertile semence de tes blancs iris.
Sème dans mes sillons tes graines florales où la rosée de ma Fleur Carmin irrigue ma peau .
Avant de partir assombri au pays du silence où l’on vit, rêve et chante d’une autre manière, j’ornerai ton temple de roses et m’agenouillerai, la tunique déchirée, devant la majesté culminante de l’Aigle Solaire…
V
Teoyotica tlamatiliztli
Inanité de la vie…
Nous venons seulement sur cette terre pour rêver ; nous sommes venus ici seulement pour connaître nos visages.
Le Donneur de Vie, celui pour qui l’on vit et pour qui tout existe, ne se donne pas à connaître ici à notre côté, près de nous, et c’est seulement dans les chants que nous découvrons son visage ; voilà pourquoi je crée ces Chants. Je suis chanteur et c’est pourquoi j’ai le cœur en extase et fleuri…
Fleur de Lumière, belle fleur aux pétales ardents, ici rien ni personne ne pourra mettre fin à la Fleur et au Chant.
Jamais ne se perdront les rêves, les fleurs ni les chants ; peut-être que là-bas, au pays des Décharnés, où l’on vit, rêve et chante d’une autre manière, mes chants mourront et mes fleurs parfumées se faneront…, mais ici, sur cette terre, personne ni rien ne pourra mettre fin à la Fleur et au Chant.
*
En ce monde nous sommes seulement à la recherche d’un rêve, chère Étoile. Ce n’est pas vrai que nous venons sur cette terre pour vivre ; nous sommes venus ici seulement pour rêver.
Notre peinture bleue†† s’effacera et il ne restera rien ; nous quitterons bientôt la fragrante Maison du Soleil.
Nous irons peut-être au Manoir de l’Aigle et danserons dans le patio de brumes. Dans la claire enceinte du dieu Deux-Lièvres, avec des grelots sans âge dans nos mains et des grelots d’or à nos pieds, nous danserons…, nous danserons au son des timbales face au sanglot des flûtes aiguës et à la grande lamentation du tambour.
Nous danserons, Fleur de Lumière ; nous danserons dans le patio fleuri et nous nous enivrerons de la liqueur fleurie de la Fleur et du Chant à l’intérieur du cœur…
†† notre peinture bleue : c’est-à-dire la peinture bleue dont nous sommes faits. Les hommes vivent dans le livre d’images peintes du Donneur de vie.
VI
Miquitlaxochtli
Fleurs de mort
Les fleurs des larmes sont écloses, bien-aimée Fleur de Chair.
C’est le temps des larmes, tu te fanes et disparais, comme une fleur à la vie brève, et dans le sein des eaux les fleurs aquatiques ne chantent plus leur chanson fleurie.
Les joncs se sont brisés devant le visage des eaux… une jacinthe est tombée.
La timbale de la nuit résonne dans la distance et la voix de la conque emporte ton nom lumineux vers le silence.
Je suis malheureux sans tes rires. Je souffre, mon chant n’est plus rien car tu te meurs, Papillon Fleuri, et dans la Maison du Chant la Fleur du Cœur s’est teinte de larmes sombres.
Des fleurs de larmes tombent de mes yeux somnambules et ma langue est de craie dans le soir d’été.
L’opulente racine des présages a servi à ma table les funestes épines de la désolation.
Je ne peux te regarder, à travers la brume de mes paupières mortes, passer parmi mes rêves avec tes sandales d’or qui résonnent dans mon imagination, ni n’entends pénétrer dans la maison tes légers pas de coton…
*
La Reine de la Région des Morts t’appelle, Fleur de Lumière.
Elle te tend les bras et le Seigneur de la Mort joue de son tambour orné d’obsidiennes, je me désespère et bois du vin de champignons au milieu du brouillard dans cette nuit d’insomnie et me plonge dans le sein glacial du mélancolique Seigneur du Froid, tandis que tu t’éloignes et te pares pour le somptueux voyage sans retour, tellement loin, pour la Maison d’ombres du Silence, où l’on vit d’une autre manière… dans le Quenonamican.
Au loin j’entends la voix immarcescible de la Blanche Reine du Sel, qui te nomme et t’appelle avec des paroles salées.
…Et je désespère, bois du vin de champignons et m’enivre, immergé dans les bras de la nuit abyssale…
*
Laisse-moi un bref instant à ses côtés, toi qui peux tout, Arbitre Suprême.
Toi qui octroies la Vie, toi par qui tout existe, écoute ma prière.
Et toi, dame seigneuriale de notre chair, aie pitié de mes yeux et du sombre étui de ma peau.
Intercédez pour moi et ma compagne bleue, cœur de mon sang, papillon de lumière.
Rendez-vous parés de joyaux au lieu du mystère pour demander au Seigneur de la Région des Morts qu’il ne tende dès maintenant ses bras vers l’iris brillant de mes eaux ; qu’il permette à l’oiseau bleu de poser à nouveau ses ailes sur ma maison ; que s’en revienne le grelot de rires de ma divine Fleur de Lumière sur les cuisses du vent, que ses yeux verts de jade en flammes dissipent les ténèbres, et que la fleur de lumière qui s’enivre en son nom ne se brise ni n’aille aux lieux de l’existence incertaine devant les yeux effrayés du Soleil…
*
Épines, mes mains sont remplies d’épines…
Ma divine Fleur de Lumière est morte… !
La flamme de son cœur fleuri s’est consumée ; ma fleur hallucinante s’est desséchée.
Je pleure sur ses pétales fanés de magnolias noyés ; je baise son visage de solitude pétrée et mes pleurs fleurissent et se fanent comme une fleur de neige dans la nuit d’hiver…
Sur une natte amère de fleurs jaunes et de fines plumes de flamand rose, ma fleur est fanée, sans défense face à la nuit et son suaire blanc de tubéreuses flétries.
Je la porte au brasier de flammes crépitantes érigé devant le temple du Colibri Gaucher… Quelqu’un chante au loin et dans le sein d’émeraude de l’eau la Déesse à la Robe de Jade pleure sa complainte d’abîme.
Je plonge dans les ombres fatales du silence mon visage saturé d’absence, tandis qu’un oiseau nocturne lance à la nuit son chant funèbre…
Tzonquizcayotl
Chant final…
…Avec des grelots de brume et des grelots d’or, avec des bracelets dorés incrustés de pierres précieuses je gis sur mon bouclier, désarmé et paré de la plume de quetzal.
Je suis, le visage peint de chants jaunes, détruit et ardent sous le manteau de sang du soir d’été.
Je me disperse avec les sombres pétales du temps désastreux de la Fleur du Bouclier.
Des ailes rouges se détachent du vent, et les plumes s’accrochent à mon dos détruit en jonglerie écarlate.
Je me transforme en oiseau rubis, colibri aux ailes carmin, et je pars frémissant pour les rouges cieux incendiés me joindre au cortège de joyaux sous le sortilège de l’Aigle Solaire…
Poésie sahraouie contemporaine de langue espagnole (Traductions)
La Génération de l’amitié sahraouie (Generación de la Amistad Saharaui) est un cercle de poètes sahraouis de langue espagnole constitué à Madrid en juillet 2005. En 2006 ils publièrent l’anthologie Aaiún: gritando lo que se siente. Poesía saharaui contemporánea (Cuadernos de Exilios, Universidad Autónoma de Madrid) (Aaiún : crier ce que l’on sent. Poésie sahraouie contemporaine), de laquelle je tire les traductions suivantes. Le titre de l’anthologie évoque à la fois (1) la capitale du Sahara occidental, en espagnol El Aaiún, en français, le plus souvent, Laâyoune, qui signifie « Les Sources », et (2), comme il apparaît en page 17, le vers de Quevedo «¿Nunca se ha de decir lo que se siente?» (« Il ne faudrait jamais dire ce que l’on sent ? »). Les poètes de la Génération de l’amitié sahraouie répondent en criant ce qu’ils ressentent devant l’histoire de leur peuple.
Ancienne colonie espagnole, le Sahara occidental fut envahi militairement par le Maroc après le départ de l’Espagne en 1975. L’invasion donna lieu à des déplacements massifs de population vers le sud de l’Algérie, où vivent depuis lors, dans des camps de réfugiés, quelque 200.000 Sahraouis (à l’époque de la publication d’Aaiún, en 2006, vu que je tire ce chiffre de l’« épilogue » de Juan Carlos Gimeno Martín et Pedro Martínez Lillo publié en postface à l’anthologie). Dans le même temps que le Maroc forçait la population d’origine à fuir le territoire, il conduisait une politique de remplacement par des populations marocaines, une politique de « marocanisation » du Sahara occidental, si bien qu’en 2006 les Sahraouis n’y étaient plus que 20 % (même source). En outre, dans les années quatre-vingt, le Maroc érigea un mur de séparation de quelque 2.700 kilomètres entre le Maroc et le Sahara occidental, le « Mur des sables ».
La guerre entre les Sahraouis (Front Polisario), qui ont constitué une République arabe sahraouie démocratique, et le Maroc dura de 1975 jusqu’au cessez-le-feu de 1991, où il fut convenu qu’un référendum aurait lieu sur la question de la souveraineté du Sahara occidental sous l’égide des Nations Unies. Le référendum n’a toujours pas été organisé à ce jour.
La République sahraouie est officiellement reconnue par l’Union africaine, dont elle est un membre à part entière depuis 1982 (provoquant le départ du Maroc de l’organisation), ainsi que par d’autres États qui n’incluent pas la France, où la monarchie alaouite jouit de la plus grande considération, jusques et y compris dans les milieux traditionalistes, qui y voient une création du maréchal Lyautey, militaire de la Troisième République (et « résident général » du Maroc colonial) dont ils louent les convictions royalistes.
Les poètes de la Génération de l’amitié sahraouie sont nés pendant la colonisation espagnole et ont appris l’espagnol à l’école. Après l’invasion marocaine, nombre d’entre eux ont poursuivi leurs études en Espagne et, surtout, à Cuba, qui accorda de nombreuses bourses d’études aux jeunes sahraouis exilés. Ainsi rencontrons-nous à nouveau Cuba au cours de ces travaux de traduction poétique.
La plupart des membres de la Génération de l’amitié sahraouie ont reçu leur formation intellectuelle à Cuba. Beaucoup ont également participé, à leur retour, aux activités des organes culturels de la précaire société sahraouie des camps de réfugiés, tels que la radio nationale sahraouie. Plusieurs d’entre eux vivent actuellement en Espagne.
Ce sont ces poètes qui, avant même que le groupe de la Génération fût formellement constitué en 2005, ont impulsé cette « poésie d’origine récente, encore sur le seuil de l’adolescence, et qui grandit : la poésie sahraouie de langue espagnole » (poesía de reciente nacimiento, en el umbral de la adolescencia todavía, que va creciendo: la poesía saharaui en lengua española) (préface à Aaiún par l’arabisant espagnol Pedro Martínez Montávez).
J’ai traduit au moins un poème de chacun des poètes représentés dans l’anthologie, à savoir : Ali Salem Iselmu (2 poèmes), Bahia Mahmud Awah (1), Chejdan Mahmud Yazid (1), Mohamed Salem Aldefatah, dit Ebnu (3), Larosi Haidar (2), Limam Boicha (2), Luali Lehsan (2), Mohamed Ali Ali Salem (1), Saleh Abdalahi (1) et la poétesse Zahra El Hasnaui (3).
*
Leur dire (Decirles) par Ali Salem Iselmu
Leur dire que la terre n’est pas à eux.
Leur dire que les gens ne sont pas à eux.
Leur dire que les pierres doivent être libres.
Leur dire que le désert ne connaît que
les nomades maîtres du soleil et du vent.
Leur dire que Laâyoune dort
pour rester inconsciente.
Leur dire que le négateur
sera nié par la tendresse de ces voix mélancoliques et assoiffées.
Leur dire qu’il n’y a d’autre attente
que celle des retrouvailles nées de la poussière de la liberté.
Leur dire avec notre voix de feu et d’amour
que nous sommes le peuple sahraoui.
*
Intifada par Ali Salem Iselmu
Ces tristes ténèbres vont flamboyer
au nom de la mythologie des hommes nus
possédés par la vertu de l’innocence.
La lampe allumée ne s’éteindra plus.
Lentement transformée en lumière rebelle et savante,
Elle illuminera le chemin jusqu’au bout.
Mais ils reparaîtront, les hommes vêtus de paroles
que le vent transforme en immense écho rempli de liberté.
Et la répression des persécuteurs disparaîtra,
les larmes de la colère seront le cri de la joie.
*
Un madrigal à mes trois amours : Aminatou Haidar, Leila Lili et Sahara (Un madrigal a mis tres amores: Aminetu Haidar, Leila Lili y Sáhara) par Bahia Mahmud Awah
Ndt. Aminatou (en espagnol Aminetu) Haidar et Leila Lili sont deux militantes de la cause du Sahara occidental. La première, que chantent plusieurs autres poèmes ici traduits, fut emprisonnée par les autorités marocaines et portée disparue pendant quatre ans dans les années quatre-vingt, puis elle subit une nouvelle peine d’emprisonnement en 2005, peu de temps avant la sortie de l’anthologie.
Dans le silence exilé, chaque nuit je rêve que je crie
vos noms,
qui nichent bannis là où le temps
dans l’infini se réduit en minuscules
murs obscurs, transparents et condamnés.
Et j’ai rêvé, une nuit de demi-lune, que jamais
en rêve on ne rêve que l’on prie en prose.
J’ai rêvé à des corps nus, inertes et fragiles
où le bourreau sculptait son nom.
J’ai rêvé que devant leur autel les paroles me manquaient
pour confesser mes rêves légitimes.
J’ai rêvé qu’au milieu de cris et de murs lugubres
on me demandait de réciter trois poèmes.
Je rêve aux Roses de mon désert,
je rêve de Jacinthes et je rêve d’Émeraudes.
Je m’éveille d’un rêve amer et doux
et je vois que le silence,
le cri et les noms que je rêvais et cherchais
enfantent un poème de trois captives à la liberté nue :
Aminatou Haidar, Leila Lili et Sahara.
*
Assez ! (Basta) par Chejdan Mahmud Yazid
Assez ! Les rues exaspérées
se soulèvent et commentent
les injures majeures.
Assez ! Les maisons débordent
de rage démesurée.
Et assez ! car il y a
un idéal qui n’attend plus.
En ces temps présents il ne reste
plus de colères à calmer
et dans le cœur de l’opprimé
s’exalte la rage trop longtemps contenue.
Les villes du Sahara sombre
une nouvelle fois se dressent
pour crier avec orgueil :
Assez ! Assez ! Assez !
*
Espoir (Esperanza) par Mohamed Salem Aldefatah, dit Ebnu
…..À tous les Sahraouis qui attendent
…..dans les ombres de la terreur
…..le jour de la liberté définitive.
Dans les rues
grillagées de l’oubli,
les mains attachées
au dos du temps,
frémissent tes os
de porcelaine en désordre.
Des bruits m’apportent
ta récente et vieille douleur.
La légende grandit
de tes complaintes à l’aube.
Pendant ce temps
tes songes errent condamnés,
se cachant des uniformes et des espions.
Pourtant,
au-delà de tes lèvres brisées,
du beau visage défiguré,
du regard sombre et absent,
on devine ton admirable sourire glorieux.
Ta constance d’acacia solitaire.
Ton fidèle espoir de printemps et de liberté.
*
Promesse (Promesa) par Ebnu
Je me réveille
rêvant d’éteindre
la douleur qui submerge tes matins.
Je me redresse mettant en fuite les cauchemars
qui s’emparent de mes bras.
Dans cette obscurité j’ai dessiné
avec mes os rompus
ton visage sur les murs.
Et je t’ai laissé quelques vers griffonnés
avec le sang jailli de mes flancs.
Hiéroglyphes que tu sauras déchiffrer
comme tu le faisais de mes empreintes et de mes rêves.
Je ne sens plus rien
à part ton ancienne douleur multipliée.
Mon corps sans défense flambe.
Devient poussière.
Ma voix éthérée va de cellule en cellule,
cherchant la force d’autres voix.
Pour que le bourreau ne connaisse le repos.
Pour que le bourreau sache que nous sommes toujours là.
Et si nos voix peuvent briser le silence
qu’enferment ces murs et monter jusqu’au ciel,
Écoutez frères la promesse de ma mort !
Écoutez sœurs la consécration de ma vie !
Ils peuvent occulter mes yeux,
m’ôter le sourire.
Ils peuvent détruire mes dessins,
effacer mes couleurs, menotter mes crayons.
Ils peuvent enterrer mes os mille mètres sous terre,
nier à tout jamais que j’existe.
Pourtant,
je serai là, attendant
visage dans le ciel.
Dans chaque rue de ma ville,
dans les faubourgs.
Sur le rivage, sur les vagues.
Dans la poussière des chemins,
entre les pages des livres,
dans les matins de lumière et d’ombre.
Je serai là frères,
comme le calme après la tempête,
embrassant vos cœurs.
*
Le carrefour de la douleur (La encrucijada del dolor) par Ebnu
Les aiguilles de la montre
se sont brisées le soir
du dernier mois de mai.
Tes larmes amères
ont pris la fuite.
Elles ont coulé le long de mes joues
sur les feuilles d’un journal,
sur une page de petites annonces.
Ou ils sont au nord
très loin de ta douleur.
Ou ils sont au sud
si près de ta mort.
Devant mes yeux apparaissent
les fragments d’un passé toujours présent.
Ce jour-là
ils coupèrent ses rêves à la vie.
Mon père et mes frères
partirent sans dire au revoir.
De longues années plus tard,
ma mère me dit
dans un murmure
que la liberté nous coûterait la vie.
*
Nous sommes avec toi… Aminatou (Estamos contigo… Aminetu) par Larosi Haidar
Chère sœur de toujours
toi qui dès ton plus jeune âge fut
condamnée par l’envahisseur
sauvage
à être orpheline de père…
Ce père que tu aimais
mais que t’arrachèrent un jour
les alaouites armées d’invasion.
Ce jour
il t’apportait heureux
un agneau
pour la fête de l’agneau
mais ce fut lui le sacrifié
la victime du Makhzen1
éhonté
tandis qu’il conduisait solitaire
à travers le désert ensoleillé
aimé…
Et il te faut aujourd’hui
sentir une fois de plus comme alors
les coups de poignard sadiques de l’envahisseur
te traverser l’âme et le cœur
t’arracher la peau, t’outrager
te condamner à la sombre claustration
de la prison noire2
au silence accablant…
Et tes plaies saignent
et le regard impassible de tes bourreaux
dit tout
toute la haine qu’ils ont pour toi
leur volonté de t’écraser
comme un insecte, comme un ver
et de continuer d’anéantir en toi
toutes les Minatou
toutes les Sahraouies
toutes les femmes du monde…
Mais c’est une pensée futile
un vil réflexe d’envahisseur
impuissant et frustré – racailles !
devant ta bravoure
ta ferme conviction
ta foi aveugle en la justice
ton sacrifice sans pareil ;
ils ne peuvent rien contre toi
car nous sommes avec toi
avec toi et pour toi nous luttons
et comme tu l’as si bien dit :
ils peuvent te tuer
mais ils ne peuvent tuer tes idées
ces idées qui courent à travers les veines
du désert, des nuages
des amis de la paix
des Sahraouis.
1 Le Makhzen : Les autorités marocaines.
2 prison noire : La Cárcel Negra (Prison noire) est le nom donné à une prison marocaine de Laâyoune. Il en est de nouveau question dans un autre poème ci-dessous.
*
Y a-t-il quelque chose de plus injuste ? (¿Hay algo más injusto?) par Larosi Haidar
Avec ses cruels vents d’enfer
le sort nous frappe nous secoue
et notre fragile navigation
notre triste réalité
se fait destin insoutenable
Fidèle image
présent infidèle
griffes étrangères dans le dos
obsession de liberté dans la tête
monde aveugle
univers sourd
Pilate ressuscite
Barabbas est à nouveau libre
et Jésus le juste est condamné
Y a-t-il quelque chose de plus injuste ?
Terre piétinée
inondée d’aulx
dents postiches à la dérive
tatouages aberrants
atours sinistres
et vocables maudits.
Et le reste
condamné à l’oubli
forcé
par les bottes, les baïonnettes
les tanks, les avions
et le mutisme le silence
du monde
et son cynisme de toujours.
Une raison de plus pour croire en Dieu
et tout le reste est littérature.
*
Aminatou (Aminetu) par Limam Boicha
En Toi ils tracèrent un sillon
et ils arrachèrent tes branches,
tes tiges,
tes pétales.
Ils te refusèrent
la gorgée d’eau,
le rayons de lune
et même un haillon de melhfa3.
Mais en Toi existe
une exubérante végétation de souvenirs,
une brise d’océan,
et notre pluie
prochaine et attendue.
3 melhfa : costume traditionnel féminin sahraoui.
*
Abandonnés (Abandonados) par Limam Boicha
Ils ont préparé un immense cercueil,
une fosse commune
qu’ils veulent invisible
pour que personne ne sache ce qui se passe.
Seuls de petits bruits parlent
crient,
ou élèvent au ciel
les phrases d’un panneau.
Nos frères
sont mutilés,
jetés aux dépotoirs,
leurs moindres mouvements épiés.
Mais ils sont là
avec leurs visages
pulvérulents et terrestres.
Probablement
personne ne les visitera.
Mais le vent murmure
dans sa langue
avec ses tambours infinis
et nous apprend que ces aveugles coups
de matraque
sont la même chose que les coups
de la paume de la main sur le sable :
l’imminente déroute de l’horreur
et de ses chiens de garde.
*
Synopsis (Sinopsis) par Luali Lehsan
Une tornade de pétards secoua le rêve de la nuit.
Quand le désert commençait à se croire métropole.
L’âpre vent du nord emboucha les trompettes de la guerre.
Et quelqu’un au nom de la liberté secoua la mémoire du temps.
Depuis lors les jours commencèrent à naître morts.
Et notre enfance naufragea dans la houle tumultueuse de l’exode.
La chaude pluie de l’amour trempa nos corps dans un lit lointain.
Et le poids de la distance nous réveilla le cœur brisé.
*
Ta voix vit (Tu voz vive) par Luali Lehsan
À Mahafud, une voix brisée dans l’espérance.
Ta voix n’est pas morte
Ta voix vit parmi les bruits du monde
qui t’a laissé sans voix
Ta voix n’est pas morte
Ta voix est allée crier sa rage
depuis l’exil de l’âme, demander l’aumône de l’être
depuis le silence de sa réincarnation dans ma voix
Ta voix n’est pas morte
Ta voix est une faible note dans le concert des voix,
sans plus de visage, sans aujourd’hui et sans lendemain, sans nous,
peut-être avec Dieu
Ta voix
est par moments une éclipse dans ma voix.
Un jour mort sans écho.
Un faux pas de l’espérance,
ou un horizon possible
D’autres fois elle est
le vent où galope ma voix,
un désir à la commissure des lèvres de l’âme,
ou quelque recoin tranquille dans un coin de la vie
Ta voix sera toujours une absence dans ma voix
*
Effrayer la peur (Pour Aminatou Haidar) (Acobardando el miedo [a Aminetu Haidar]) par Mohamed Ali Ali Salem
Des tours des palais
au ras du rêve
à tire-d’aile descendent
loups et hyènes déguisés
en blanches colombes
tenant dans leurs gueules
un roucoulement étouffé
une petite patte de mourante
colombe dévorée.
Blanche comme les jours du passé.
Et ils poussent des hurlements,
donnent des coups de griffe
qui déchirent l’air,
et piétinent l’herbe
de la dignité quotidienne.
Ils font irruption dans nos vies
en répandant
les lugubres couleurs
des jours sans nom,
fenêtres fermées, balcons abandonnés,
dunes désolées, oasis desséchées,
cieux vides de ciel
et une cécité ouverte et agressive
brandie
sur l’humainement quotidien,
le librement prédictible.
Et nous sommes encerclés
de chemins naufragés
qui noircissent le visage du firmament
et les passages jusqu’à la mer
et le sourire des enfants
de tunnels, de prisons,
de cachots, de « jardins secrets »4
et d’un espoir désespéré d’espoir
tandis que les somptueux vestibules
des gratte-ciels insipides
engraissent des colombes assassinées
et l’indifférence entonne
des dialogues de sourds
et l’hypocrisie lui répond
avec les balbutiements stridents
du néant.
Quel âge a la nuit ?
Combien de siècles le silence ?
Combien de chemins empoisonnés
a le bâillon ?
Et que faire, frère, que faire ?
Et où est la mer ?
Et où est le vent ?
Et où sont les mains du jour ?
Et de la Prison Noire me répond
une voix de femme :
– Levant les doigts
en signe de victoire,
la figure en sang,
le regard serein et ferme,
La mer, frère, est
dans vos mains.
Le vent est dans votre voix,
le jour et ses mains
dans vos pas illuminés.
Frère, la nuit des sbires
est passagère,
nous effrayons
la dissoute épouvante de leurs crimes.
Car l’aube naît d’un cri.
Et du rejet de la mort
mourant au nom de la vie.
4 « jardin secret » : Entre guillemets dans le texte, car il est fait référence à l’appellation cryptique des centres de détention secrets pour prisonniers sahraouis au Maroc, à la manière des « corvées de bois », nom dont l’armée française couvrait les exécutions sommaires pendant la guerre d’Algérie.
*
La nuit (La noche) par Saleh Abdalahi
La nuit s’étend nébuleuse
sur les champs coniques de l’attente,
couvre de draps les rêves
qui se lavent dans le sable, jusqu’aux
vagues atlantiques.
La nuit s’étend menaçante
sur la fragilité de l’horizon
de « paix » d’une autre guerre.
Le matin peut-être s’étend
en tranchées sans nuits
et sans rêves sous les draps.
L’horizon est peut-être calme,
un calme qui dort éveillé
sur les chaudes cendres de la guerre,
la guerre veut la paix et la paix vient
déguisée en guerre
et bien qu’il n’y ait pas de taches rouges
sur le vert olivier de la guerre
ni larmes chaudes sur les visages
tournés vers l’ouest,
la durable tunique blanche
de la paix se rapièce dans l’attente
sur les os qui la soutiennent.
Demain, demain peut-être nous nous réveillerons
nus avec des scorpions sur la poitrine.
*
Intifada sahraouie (Intifada saharaui) par Zahra El Hasnaui
« La liberté, Sancho, est un des dons les plus précieux que le ciel ait faits aux hommes. Rien ne l’égale, ni les trésors que la terre enferme en son sein, ni ceux que la mer recèle en ses abîmes. Pour la liberté, aussi bien que pour l’honneur, on peut et l’on doit aventurer la vie. » (Don Quichotte de la Manche) [Traduction française de Louis Viardot, 1837]
*
Phares dans le désert (Faros en el desierto) par Zahra El Hasnaui
Avec une patience désespérée
tu éclaires des chemins d’espérance.
Viens avec moi,
murmures-tu,
et je te suis,
je suis ta lumière dans des cieux indigo.
*
Dévouement (Entrega) par Zahra El Hasnaui
Des filaments rouges
se détachent
de la peau
de ta terre.
Fils que,
face au néant,
tu raccommodes
avec tes entrailles.
*

Bahia M. Awah et Zahra Hasnaui lors d’un récital en 2015: Source Bahia Awah
