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Poésie des Jindyworobaks (Australie)

Ces traductions font suite à mon billet Poésie aborigène d’Australie – révolutionnaire (x), un grand succès de ce blog en termes de fréquentation, présentant des poètes aborigènes contemporains de langue anglaise.

Les Jindyworobaks sont un mouvement littéraire australien, actif des années trente aux années cinquante. Ce sont des auteurs blancs qui, dans leur souhait de rendre la littérature australienne moins dépendante de ses racines anglaises, donc moins « coloniale » – car cette sujétion coloniale devait tendre à l’imitation, au maniérisme, à l’inauthentique –, chercha en particulier à faire fonds sur la culture aborigène, d’ailleurs encore assez mal connue à l’époque. Cette démarche fut largement ignorée par les uns et mal comprise par les autres : on reprocha notamment à ces auteurs de chercher à rendre les lettres australiennes plus authentiques à l’aide d’une culture d’emprunt. Par ailleurs, dans le contexte politique des années trente, cette affirmation culturelle se doublant, via les contacts de ce groupe avec l’essayiste Percy Reginald Stephensen, d’une volonté « nationaliste » de mettre fin au statut de dominion de l’Australie, devait faire basculer l’entreprise du « mauvais côté » de l’histoire au moment où la Grande-Bretagne cherchait à mobiliser l’ensemble de ses dominions dans la guerre contre l’Axe.

Outre les publications respectives de ses principaux auteurs, le mouvement publia de 1938 à 1953 des Jindyworobak Anthologies.

Le nom Jindyworobak est un mot aborigène signifiant « contact, jonction », le mouvement cherchant, pour la première fois dans l’histoire des lettres, un contact avec la culture aborigène, façonnée par l’environnement australien et donc authentique dans sa relation à cet environnement. La pensée Jindyworobak présente également les linéaments d’une conscience écologique : les poèmes de Ian Mudie sur le phénix australien qui n’existe pas et ne peut donc renaître de ses cendres ou sur les hommes blancs qui « tuent toute la nature » aborigène (slay all our wilderness) en sont un exemple poignant.

Les auteurs ici traduits sont : Rex Ingamells, l’initiateur du mouvement, avec cinq poèmes (plus exactement, trois poèmes et deux extraits), Ian Mudie (9 poèmes), William Hart-Smith (2 poèmes) et Roland Robinson (3 poèmes). Les textes sont tirés d’une anthologie consacrée au mouvement par Brian Elliott : The Jindyworobaks, University of Queensland Press, 1979.

Drapeau aborigène surimposé à la carte de l’Australie. Ce drapeau a un statut officiel dans le pays depuis 1995.

*

Beauté mélancolique (Forlorn Beauty) par Rex Ingamells

Ô j’ai vu dans l’aube un sommet flamboyant
au bout d’une mer de sable. Il était seul,
et nu de tout sauf de couleur ; nuls bosquets
ne couvraient ses flancs d’un manteau broussailleux.
Pelé par les vents du désert, par des soleils intenses dépouillé
des plus tendres dons de la Nature, il semblait méditer tristement,
comme s’il savait que sa beauté ne pourrait jamais
apporter aucune joie, à tout jamais puissante et mélancolique.
Rien d’autre dans ce vaste espace solitaire
ne transpirait la Beauté ; et je regardais émerveillé,
en songeant qu’ici même elle régnait encore ;
en songeant que, son esclave fervent, avec une grâce à toute épreuve
ce sommet dans l’aube flamboyait depuis des siècles,
et flamboyait en ce jour, et flamboierait jusqu’à la fin des temps.

*

Ngathungi par Rex Ingamells

Cet ossement, dont la chair qui l’entourait a été
mangée par mon ennemi,
je le couvre de graisse animale, de cheveux d’homme
et d’argile prise entre les racines d’un arbre de la rivière.

Puis je l’applique solidement
au fémur d’un kangourou
avant de le mettre au feu, pour que l’homme que je hais,
ne faisant qu’une seule âme avec lui, meure aussi.

Il crache et crépite dans le feu ;
il craque et s’effrite en fragments noirs.
On ne dira jamais plus son nom,
et je garderai la joie de mon acte pour moi seul.

*

L’aube dans le désert (Desert Dawn) par Rex Ingamells

C’est un fantôme qui marche avant de naître.
Il vient comme une promesse tenue.
L’avoir connu, c’est aspirer du cœur et des yeux
au long silence,
au long, long silence
sous la lumière des étoiles dans le désert venteux,
en attendant le lever du soleil.

*

Fragment tiré de Le peuple gangrené (From The Gangrened People) par Rex Ingamells

NdT. Je traduis en entier le fragment tel qu’il figure dans l’anthologie (le reste du poème a été laissé de côté par l’éditeur de l’anthologie lui-même).

Ceux qui voudraient que les poètes se réjouissent
dans les temps présents
ne sont point dévots de la beauté ;
ils craignent la page vraie,
incitent les fous à chanter
pour une maigre pitance
de peur qu’ils mordent
pour rien.

Je ne souhaite aucune louange
pour mon amour de la beauté
de la part de ceux
qui n’aiment point la beauté :
les hochements condescendants de la tête
tandis que la main signe un chèque
m’ont convaincu
que la beauté demande
le meurtre.

*

Tiré du poème Uluru : Une apostrophe au Mont Ayers (Extracts from Uluru: An Apostrophe to Ayers Rock) par Rex Ingamells

NdT. Même remarque que pour le précédent poème. / Uluru est le nom aborigène de l’Ayers Rock, Atila celui du Mont Conner et Katatjuta celui des monts Olga.

Uluru des aigles, entre
Atila, montagne au sommet plat,
et les trente piliers agglomérés de Katatjuta…

J’ai connu l’aurore
comme un unisson éclatant d’oiseaux célébrant
la magnificence du Mont, Uluru ;
J’ai vu le Soleil
dans son voile de tresses protéger son visage
de l’étincellement vespéral du Mont, Uluru ;

J’ai vu la nuit
telle une radiance de lune, les cigales chantant
l’étonnante histoire du Mont, Uluru.

Sûrement j’ai prouvé l’élision du Temps,
suis allé plus loin que la distance pour boire aux sources de la merveille !

Bosquets après bosquets, d’acacias et d’eucalyptus,
Sommets après sommets, vallées après vallées…
La multitude des collines de sable traversent la distance :
le spinifex salé,
spinifex bleu,
buissons bleus, buissons de sel,
la multitude des collines de sable…

Lézard et serpent
murmurent sur l’étendue,
murmurent près des pierres et des brindilles, ou ne font
pas le moindre bruit…

Les casuarinas paradent sur la plaine de sable rouge
dans le midi lourd de canicule…

Des myriades d’herbe argentée
forment un brouillard sur la terre à la lumière de la lune.

Ce ne serait pas assez de marcher,
les pieds douloureux, mille kilomètres vers toi, Uluru,
Montagne, Uluru, sur les arides et dures
étendues de sable et de cailloux, crêtes et vallées,
parmi les buis de sel, buissons bleus, spinifex, acacias,
casuarinas,
sous le bleu impassible.

L’arrivée n’est pas seulement physique : c’est
l’acte du rêve dans le sanctuaire intérieur,
avec le soleil et les étoiles, le soleil et les étoiles,
lune après lune,
bâton messager et amulette,
puits naturel et dune.

L’approche, Uluru, doit
se faire avec des yeux clairs pour embrasser
les grands contours rouges ou le noir rempart d’étoiles,
ainsi qu’avec un esprit fervent pour faire
l’incroyable voyage qui reste
encore à faire
au-delà de la vue, du toucher et de l’ouïe.

L’approche, Uluru, doit
se faire depuis un Passé si lointain
que l’Homme n’est qu’un périlleux rêve de la Nature,
instinct de l’Être,
et soleils et tempêtes battent furieusement
un vaste, inébranlable diprotodon de pierre.

L’approche doit être dénuée de tout Savoir, hormis
de ce qui vaut la peine.

Ici le wallaroo a sauté par-dessus
l’amas de cailloux sur la face occidentale ;
ici le soleil frappe et les âges passent ;
ici la lune est
un chasseur armé de brillants woomera, lance et boomerang,
foulant les escarpements où à l’aube du monde les vents chantaient
les mêmes chansons qu’à présent,
entonnant d’imposants corroborees du Temps du Rêve
ici, vaste Mont,
à travers tes grottes et tes arbres pressés.

En sortant de l’une de tes Cavernes peintes,
je sus que j’étais pour toujours une part de toi,
fortifié par l’ocre, le charbon et l’argile,
par des éternités d’ocre, de charbon et d’argile,
pour entrer dans ton obscurité bigarrée d’Être hors du temps –
hier, aujourd’hui et chaque jour à venir
un éternel acte de rêver dans ton cœur, Uluru.

Quand je sortis de l’une de tes Cavernes peintes,
toi et l’aigle vous éleviez ensemble
dans le bleu ardent ;
et, dans ton ombre ondoyante, Uluru, je connus
la force vitale qui sourd solitaire
de ta prodigieuse quiétude de pierre.

*

Une vision dans la rue (Street Vision) par Ian Mudie

Par une nuit de brume la brousse est revenue
dans les rues de la ville, j’ai vu
un reflet de jeune eucalyptus, un tronc rugueux d’acacia noir
et les tortillons des broussailles ; là devant moi
le casuarina en deuil des morts, morts il y a longtemps,
les gommiers rouges près de la rivière
éclipsaient la lumière des néons et laissaient l’éclat
de la lune descendre le long de la brume, illuminant
de blanc les eucalyptus disparus jadis.

Cette nuit de brume, la brousse est revenue
dans les rues de la ville, j’ai vu
les yaccas pointés vers les étoiles, près du lieu
où dort le grand kangourou, qui ne rêve plus du
boomerang et de la lance ; cette nuit j’entendis
la chouette mopoke annoncer les heures où
seul un rêve existait avant la tour de l’horloge. – Et puis
la brousse repartit ; un arbre anglais
s’affalait sans vie sur la place détrempée.

*

Terre (Earth) par Ian Mudie

La terre est notre feu, notre nourriture, notre beauté,
de la terre vient la matière de notre esprit ;
toutes les choses que nous aimons sont de la terre,
la terre nous façonne, de la terre
nous naissons, et de la terre
nous recevons le savoir.

Nous mangeons et ce que nous mangeons est de la terre,
nous buvons et la saveur du vin
est faite de terre.

N’est-il pas bon d’aimer
la terre que nous connaissons ? La vigne qui pousse
sous l’eucalyptus fait un vin d’une saveur
étrangère aux crus du nord.

La terre est ainsi notre sang ;
allons-nous déformer notre esprit
comme s’il vivait d’une terre allogène ?
La terre dans notre sang.
Notre terre.
Cette terre.

*

Sois en colère (Have Anger) par Ian Mudie

Pleure pour eux, pleure pour les totems perdus,
pour les tribus vaincues par le destructeur –
effacées sous les roues de sa soif
du profit qui ne profite pas à ta virilité.
Pleure pour elles, les maisons des morts incendiées,
et là où tes domaines tribaux contiennent du gypse
fais-en des casques de deuil pour la terre veuve.
Pleure mais ne laisse pas tes larmes être faiblesse,
garde-les de la pitié et de l’apitoiement sur soi
et des larmes qui ne sont ni d’un homme ni d’une femme
mais de monstres créés en toi par des dieux étrangers.
Pleure mais laisse à tes larmes la colère,
le puissant désir des hommes et des femmes
de tuer les choses qui les détruiraient.
Sois en colère, une forte colère qui démantibule,
un colère qui brandit la lance, l’affirmation et le bâton,
contre les destructeurs de totems, contre les assassins de nos cœurs,
contre la conforme docilité d’autres dieux.
Sois en colère contre ceux qui,
jetant nos dieux aux ténèbres,
brisant les amulettes,
arrachant les arbres totémiques,
nous tuent toute la nature.

*

Si c’est trahison (If this be treason) par Ian Mudie

Note de l’éditeur : « Ce poème se réfère à l’internement d’un groupe d’écrivains associés à P.R. Stephensen et au Mouvement Australia First. » (Voyez mon introduction à ce billet.)

Alors c’est trahir quand l’amour de notre terre
fortifie nos cœurs et y circule
à chaque heure du jour ?
Alors c’est trahir quand notre esprit
ne se meut qu’au gré des vents natals,
quand nous rêvons d’unité
et de la haute vocation de notre pays,
quand nous voulons voir
un avenir national
triompher dans nos chants,
quand nous voulons être
les serviteurs volontaires
du rêve de l’Australie ?

Si c’est trahison, que tout arbre alors
tombe sous la hache, que toutes les fleurs courageuses
se fanent en félonne disgrâce.
Si c’est trahison, alors la terre elle-même
outrage l’État,
et chaque brindille, chaque pierre
conspire au renversement de l’ordre établi,
l’assassinat est en gestation
dans chaque waratah, le sabotage des acacias
couve sur chaque vallon doré.

Si l’amour du pays est une lâche trahison,
que le soleil devienne noir et solide la mer.

*

Il n’existe pas de Phoenix Australis (No Phoenix Australis) par Ian Mudie

NdT. Un poème qui prend une résonance singulière après les mégafeux de 2019-2020 en Australie.

L’immobilité frissonne, un murmure métallique
traverse les feuilles tournées vers le soleil,
les oiseaux béent dans la pénombre suffocante,
une tornade court à travers la clairière,
emportant les feuilles mortes et la poussière chaude,
puis disparaît, poursuivant sa course au loin, ou bien soudain expire.
Un oiseau appelle, puis se tait, et loin sur la route
un cheval bouge dans le mirage, puis s’immobilise.
Un camion passe, cahotant, geignant et pétaradant,
puis la poussière en suspension dérive parmi les branches,
se répand, se pose et disparaît.

Et toi, le meurtrier à la boîte d’allumettes,
Prométhée nain,
les branches nues et noires pointeront des doigts accusateurs.
Souviens-toi qu’il n’y a pas de phénix
dans notre mythologie.

*

Un jour, peut-être au printemps (One day, perhaps in spring) par Ian Mudie

Ne faites pas de lois pour nous, ne brandissez pas le doigt contre nous,
ne nous dites pas ce que nous devons faire ou ce que nous devons penser,
les vêtements que nous devons porter ou la manière dont nous devrions parler,
car nous n’agissons selon ce qui vous semble bon que tant
que cela nous convient. Aujourd’hui, demain,
ou peut-être le jour d’après,
nous brûlerons vos dictionnaires, déchirerons vos manuels
et utiliserons vos éditoriaux à des fins sans élévation ;
car nous sommes le peuple, nous sommes la marée de l’humanité,
et de temps à autre nous tournons à droite ou tournons à gauche
sans que personne nous ait dit de le faire,
nous, le peuple méprisé, la racaille, les non-intellectuels,
et vous n’êtes alors plus que des chefs sans cortège, n’allant nulle part
– éditorialistes, politiciens, « gens biens », boss de syndicat,
planificateurs, agitateurs, boss de syndicat, pacifistes, va-t-en-guerre,
pédants, professeurs, présidents de ci ou ça ou autre chose,
vous qui recevez votre commission pour nous organiser,
qui enflez vos profits ou vos égos en marchant à notre tête,
tous les chefs autoproclamés, qui jacassez à tue-tête –
vous vous retrouvez soudain sur une branche sans arbre ;
et vous découvrez que nous ne vous écoutons pas,
que nous ne parlons pas la même langue que vous,
et que nous n’irons pas où vous voulez nous voir.
Les plans que vous avez tirés pour l’avenir
sont réduits en miettes, nos poings ayant frappé,
et vos poteaux indicateurs servent de petit bois pour le feu.
Alors, si vous nous voyez aller quelque part où nous ne devrions pas
– ou quelque part où vous ne pensez pas que nous devrions aller –
ne restez pas plantés devant nous comme des agents de la circulation à leur poste,
la main levée pour nous arrêter ou nous demandant
de détourner notre marche dans une rue adjacente. N’essayez pas.
Nous ne vous verrons même pas. Nous
ne saurons même pas que vous êtes là ; nous irons tout droit.
Et un matin quand vous vous lèverez comme d’habitude
plus personne ne lira vos journaux,
n’écoutera vos radios, n’obéira à vos lois ;
il n’y aura personne pour préserver le statu quo, combattre vos guerres,
maintenir la paix pour vous ou mener à terme vos révolutions
– absolument personne.
Nous serons tous allés pêcher, ou bien au pub,
ou bien nous serons restés dans nos jardins ou dans nos lits.
Vous découvrirez
que nous n’avons accepté de bâtir vos villes,
de pointer à vos horodateurs, d’écouter vos discours
et de vous aider à renverser ou à soutenir des gouvernements
que parce que nous ne pouvions être forcés à tout changer,
n’ayant jamais eu assez d’énergie pour vous dire d’aller au diable,
et parce qu’après tout un cirque c’est amusant un moment,
surtout quand la direction pense qu’on est
un des clowns ou peut-être une otarie du spectacle.
Mais ce matin-là le soleil brillera,
ou bien il aura plu ou autre chose,
et nous poserons simplement nos outils et laisserons votre civilisation
rouler dans un coin poussiéreux comme des copeaux de métal,
et nous ferons ce que nous voudrons.

Alors vous vous rendrez peut-être compte
que nous, la racaille, le peuple, la tourbe que vous avez méprisée,
ne vous écoutions pas,
n’écoutions pas,
pendant des milliers d’années
n’écoutions pas.

*

Le héron bleu (The Blue Crane) par Ian Mudie

Je ne suis pas le poète de la solidarité entre les hommes,
je ne chante pas la fraternité universelle
ni l’unité de toute l’humanité
d’un bout à l’autre du monde
– je chante seulement la solitude,
la secrète solitude intime
que chacun serre heureux contre son cœur.

Je ne suis pas une grue brolga grégaire,
ni un étourneau ou un moineau volant en essaim,
je suis seulement un inélégant héron bleu
qui maraude dans la vase au bord des étangs,
le long des barrages ombragés d’arbres,
ou pêche des pensées
dans des marécages où personne d’autre ne semble vivre,
si ce n’est mon reflet fantomatique froissé par les herbes.

*

Intrus (Intruder) par Ian Mudie

Quand je marche,
je ne sais pas
quel ancien sol sacré
mon pied profane peut-être
ou bien si mes pas me conduisent
sur les lieux où un héros légendaire perdit son sang
ou versa le sang d’autrui
ou donna le feu à l’homme
dans le lointain temps du rêve.

Vénérables Anciens disparus
de la tribu morte il y a longtemps,
pardonnez
ma violation du tabou,
mon intrusion non cicatrisée ;
n’envoyez pas
un détachement de justiciers
hanter mes rêves.

Vous comprenez sûrement
que ma conscience
est déjà bien assez
contrite.

*

Vengeur (Avenger) par William Hart-Smith

C’est celui qui hier encore avait un nom,
cette présence dans la nuit qui m’effraie.
Ce sont ses yeux qui regardent
à travers les branches qui se balancent ;
ce sont ses pieds
qui foulent doucement les feuilles parmi les pierres,
brisant un bout de bois, un fragile bout de bois,
fragile comme un os.

C’est celui qui n’est pas encore enterré,
dont le corps n’a pas encore été emporté,
dont le souffle est dans les feuilles de tous les arbres.

Bien qu’il soit enveloppé d’écorces et lié par des joncs,
que ses yeux soient caves et ne voient plus,
que sa bouche soit muette,
bien que ses membres soient comme le joint d’un bâton de jet
que nul sans le rompre ne peut plier,
il marche la nuit
et je n’ose dormir.

Je voudrais trouver la paix dans la caverne,
trouver dans ma solitude la paix
du feu à mes pieds,
mais je suis plein de peur.

Ses lances étaient vraies,
mais mon bouclier fut rapide comme un oiseau plongeant,
rapide comme la lance qui frappa quand vacilla son bouclier,
vacilla comme les ailes d’un oiseau frappé en plein vol.

J’entends son fort soupir
dans les feuilles du bois.
Son souffle est dans le feu qui saute à mes pieds
et ses yeux regardent depuis les braises rougeoyantes.
J’ai peur de lui.

Je n’ose dormir,
je n’ose fermer les yeux,
croyant le voir partout dans l’obscurité.
Je n’ose me lever
et marcher dans l’obscurité.

Quand je me tourne de côté,
tout mon dos est froid à cause de la peur ;
Quand je me remets sur le dos,
ses yeux me scrutent à travers les branches qui se balancent.

C’est comme si la nuit ne devait jamais finir,
comme s’il avait lié la nuit avec des joncs
pour qu’elle ne puisse s’échapper.

*

28 avril 1770 (April 28th, 1770) par William Hart-Smith

NdT. Le 28 avril 1770, le capitaine Cook aborda sur le continent australien. Le poète évoque à la première personne les impressions d’un Aborigène au cours de cette rencontre.

Comme mon père avant moi
je me tenais debout laissant mes membres réclamer l’immobilité des arbres
tandis que les vagues se jetaient avec force à mes pieds,
ma lance levée pour frapper.

Je combattis mon étonnement
et le maintins silencieux et calme
tandis que je tenais ma lance prête à frapper les poissons,
rapides ombres dans le tumulte d’écume.

Je combattis ma peur,
lui parlant comme je me parle à moi-même,
et ne voulus pas non plus lever mon regard une autre fois,
quand Cela s’approcha flottant sur les eaux.

Et quand nous vîmes qu’ils étaient blancs de peau,
la peur nous envahit et nous courûmes nous cacher loin d’eux,
qui vinrent et prirent nos lances,
qui laissaient sur le sable blanc des empreintes sans orteils,
qui nous appelaient et nous faisaient signe
puis s’en allèrent, et que nous n’avons plus jamais revus.

Avant que Cela fût venu qui les portait,
avant que cette chose nouvelle se produisît,
le jour succédait à la nuit sans question,
la marée succédait à la marée, la vague à la vague,
se brisant à mes pieds,
et je faisais dire à la voix des vagues ce qu’elles voulaient.

Mais à présent elles posent la question,
tournent et retournent la question,
brisent la question
et me rapportent complète encore
la question, qui est également dans le vent,
dans les voix murmurantes de la nuit,
dans les yeux de tous ceux qui les ont vus venir et repartir.

*

Nalul le borgne parle (One Eyed Nalul Speaks) par Roland Robinson

NdT. Dans ce poème et les suivants, le poète retranscrit les paroles d’Aborigènes qu’il a recueillies.

Écoute, homme blanc, même si tu es venu ici,
amenant du bétail, construisant des parcs à bestiaux, des maisons,
ce n’est pas ton pays. Chaque point d’eau,
chaque plaine, rivière, rocher, billabong est notre rêve
et a toujours appartenu à mon peuple depuis le Temps du Rêve.

*

L’enfant qui n’avait pas de père (The child who had no father) par Roland Robinson

Raconté par Fred Biggs

Avant que l’homme blanc arrive
avec ses moutons,
les plaines étaient couvertes de
toutes sortes de fleurs.

Deux sœurs partaient marcher
tous les matins parmi
les fleurs, à la recherche
de nourriture.

Au temps où ces sœurs marchaient
parmi les fleurs,
il n’y avait aucun homme
dans le monde entier.

Un soir, alors que l’une des sœurs
marchait ainsi,
elle vit une fleur et se baissa
pour la cueillir.

À l’intérieur, la fleur ressemblait
au visage d’un enfant.
Elle prit deux morceaux d’écorce
et posa la fleur

entre les deux, au pied
d’un tronc à terre. Elle n’y pensa
plus et continua de marcher
parmi les fleurs.

Le soir suivant, cette sœur
retourna sur les lieux. « Oh, cette fleur
a de plus en plus
le visage d’un enfant. »

Elle prit une fourrure d’opossum
pour en envelopper
la fleur, puis laissa celle-ci
de nouveau sous l’arbre.

Le soir suivant, quand cette sœur
revint pour voir
la fleur, elle trouva un bébé
qui dormait.

Elle découvrit que ses seins avaient du lait.
Alors chaque soir
elle partait à travers les fleurs
nourrir le bébé.

Sa sœur vit
que ses seins étaient formés.
« Oh, tu dois avoir un bébé. »
« Oui. » « Où est-il ? »

« Là-bas parmi les fleurs. »
Les sœurs y allèrent
et trouvèrent l’enfant, qu’elles emmenèrent
dans leur grotte.

Cet enfant devint un homme
intelligent et sage.
Ensuite il monta
au ciel.

Et chaque fois que j’entends
les hommes blancs prêcher,
cette histoire me revient
à l’esprit. Cet enfant

était comme Jésus, il est venu
au monde
sans père. Il fut
formé d’une fleur.

Cette femme toucha cette fleur.
Si elle n’avait pas
cueilli cette fleur, rien de tout cela
n’aurait pu se produire.

*

Jarrangulli par Roland Robinson

NdT. Je me suis servi d’une version en ligne car je trouvais dans le texte de l’anthologie quelques incohérences.

Raconté par Percy Mumbulla

Entends ce lézard chanter,
c’est Jarrangulli.
Il chante pour qu’il pleuve.
Il est dans un trou en haut de cet arbre.
Il veut que la pluie remplisse ce trou
et le couvre lui.
Cette eau lui durera jusqu’à
ce que passe la sécheresse.

Il fait sec quand il chante,
Jarrangulli.
Dès qu’il commence à chanter,
Jarrangulli,
il est sûr d’apporter la pluie.

Ce compère, c’est le vrai lézard de pluie.
Il est pareil aux cacatoès noirs,
ce sont les compères qu’il faut pour la pluie.

Son venin est mortel. C’est
Jarrangulli.
Il te mordra pour sûr.
Si tu grimpes à cet arbre et passe ta main
au-dessus de ce trou, il te mordra pour sûr.
Il est noir avec des raies blanches.
Jarrangulli.
Il chante pour qu’il pleuve.

Poésie palestinienne : Asmaa Azaizeh

Vi kan inte längre örfila de människor som vi måste vända andra kinden till.

Asmaa Azaizeh (traduction suédoise par Jasim Mohamed) : « Nous ne pouvons plus gifler ceux à qui il nous faut tendre l’autre joue. »

*

Asmaa Azaizeh est une poétesse palestinienne, qui fut aussi la première directrice du Musée Mahmoud Darwich à Ramallah lors de sa création en 2012.

Les poèmes suivants sont traduits de son recueil de 2019 Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre à partir de la traduction suédoise de Jasim Mohamed parue aux éditions Rámus la même année : Tro inte på mig när jag talar om kriget. Je n’ai pas une connaissance suffisante de l’arabe pour pouvoir traduire depuis l’original.

Le recueil a été traduit en suédois mais aussi en néerlandais. J’ai en outre trouvé sur internet des traductions anglaises éparses de cinq de ces poèmes (sur les onze ici présents) ; les traductions anglaise et suédoise diffèrent plus ou moins dans le détail et j’ai suivi la version anglaise dans un nombre limité de passages quand je trouvais cette version plus claire.

Ce travail s’inscrit dans le prolongement de mon recueil poétique Je baise les pieds de la Palestine (x).

Couverture de l’édition originale du recueil d’Asmaa Azaizeh, 2019

*

Psycho

N’allez pas croire que c’est mon moi que j’exprime ici,
cette idée qui vaut à peine une pelure d’oignon
Mon moi est une cave loin sous la terre
mais l’escalier de paroles qui y mène
a été rongé par d’énormes souris
et il n’en reste que des miettes

La fois où je suis tombée, j’entendis un rire tonitruant dans mon ventre plein de tout ce que j’aimerais vous dire, de toutes les métaphores insignifiantes et de tous les mots dont je voudrais à toute heure du jour emplir vos oreilles quand je travaille à mon bureau, par les néons éclairé : la nuit, le jour, l’arbre, l’oiseau, le nuage, l’herbe, le soleil, etc.

Cette fois-là ma tête était pleine d’un sifflement ininterrompu. Je me bouchai les oreilles et me dépêchai de monter écrire un poème sur
l’humanité, les horreurs de la guerre,
les dimensions existentielles de la solitude
et l’amour que des corbillards transportent de-ci de-là

En bas cette poésie riait sardoniquement
les yeux exorbités dans un crâne peint
comme une offrande dans une épopée d’où sort ma voix tuée :
Au nom de Dieu le clément le miséricordieux
La nuit, le jour, l’arbre, l’oiseau, le nuage, l’herbe, le soleil, etc.
Mis à nu les cous des mots sont prêts pour l’immolation

*

The Dance of the Soma

Note de l’éditeur : Texte pour une musique composée par Rasha Hilwi.

Mon amie, au réveil
je ne me sentais pas très gaie

Je voulais louer la chanson que tu m’as envoyée, mais la seule chose digne de louange en était le rythme pareil aux bombardements. L’introduction sifflante à la flûte double ressemblait à ma chute dans le sommeil profond où les événements sont plus cruels que dans la vie. La vérité, c’est que notre moi est plus mauvais que la guerre. N’est-il pas certain que le langage est plus infirme que nos pensées et que les larmes ne peuvent jamais être aussi profondes que la tristesse ?

Comment puis-je être gaie alors que mon oreiller est une porte vers un royaume de terreur ?

Mon village est aussi paisible qu’une colombe dormante
et désorienté comme l’agneau à l’abattoir
Mais vois comme chez moi il s’est changé
en répétition générale
de ce qui allait arriver à un village syrien
Vois comme c’est devenu un trait de feu
Aussi n’est-ce point Freud qui pèse sur mon sommeil
La conscience use dans mon antre ses crocs et ses griffes
Alors laisse tomber les théories sur l’inconscient

Le bruit des explosions remplit les poumons. Je vois des gens anesthésiés à leurs fenêtres, comme un motif dans des tableaux encadrés, ou bien qui se jettent dans le vide. Mais je préfère détourner le regard quand ils s’écrasent comme des pierres sur le sol de ma poitrine

C’est le cas de Farid le professeur d’arabe
Quel idiot ! me dis-je. S’il avait attendu un moment pour se réveiller, il aurait peut-être entendu la chanson, aurait été plus joyeux et de cette façon aurait pu continuer à nous raconter comment les langues sont aussi belles que les peuples qui les parlent, comment elles sont faites d’exceptions plutôt que de règles, à nous enseigner que le but des études est de parvenir à comprendre la grande signification de la guerre comme norme.

Tandis que je me promenais entre les ruines on me dit
que la guerre n’avait jamais tué personne
que ceux qui meurent ont simplement renoncé à la vie de leur plein gré
en offrande à la peur

Mon amie de toujours, je me suis réveillée dans des circonstances favorables
La musique que tu as composée a un bon rythme
La chambre était aussi grande qu’un champ labouré
La guerre n’avait pas encore pris ma vie
Mais je ne pouvais danser de joie

*

Asmaa

Ton amour aveugle ne lâche point ma chair
Il creuse jusqu’à la moelle

des os… des os

Ce linceul
vide comme la chambre que nos bien-aimés ferment derrière eux
mais aussi plein de silence comme quand ta main
peint des portraits déformés d’eux
et module la serrure avec des clés brisées

Alors on voit
mes bras et ceux de tous les autres, que Rabin
a brisés à flanc de colline
On les voit
se transformer en monticules de farine

Ce linceul
un fœtus
Des lettres me frappent d’une encre aiguisée comme un adieu
C, H, A, G, R, I et N se révoltent contre l’alphabet
et me chassent comme une sorcière
Quand je me recroqueville pour me protéger tu viens
avec tes pelleteuses et déclares
que mes blessures sont
des sites d’excavation archéologique

Alors ne ferme pas la porte
avant que j’aie chanté cette chanson
qui me soulève du sol

Ne ferme pas la porte
Mon nom est suspendu à la poignée

Les chants ont perdu leur musique
Bientôt les hommes perdront aussi leur nom
Alors garde le mien en mémoire : Asmaa

En moi se trouve le nom de ma grand-mère maternelle, Tamam, morte avant ma naissance. Tamam. Je le prononce pour moi-même depuis que la vie m’apprit à ne point accabler mon cœur même d’un seul mot. Tamam veut dire tout va bien… mais ne ferme pas la porte. Le nom de mon grand-père paternel, Abbas, tombera dans l’oubli et avec lui son fusil ottoman qui me brutalisait chaque fois que j’apprenais un peu d’histoire. Mais mon nom me fait rire. Mon rire aussi tombera dans l’oubli. Tamam… tamam. Le nom de ma mère, Ilham – inspiration –, tombera dans l’oubli comme ce qui inspire nos bourreaux quand ils cherchent de nouvelles manières de nous tuer

Mon nom si lourd se traîne derrière moi quand je vais de-ci de-là
comme un vieux marchand de pain fatigué
Mais ce n’est pas pour avoir un peu de votre nourriture
ni pour rabaisser votre nom
que je vous confie les noms que je porte
Voici mon bras à casser si vous le souhaitez
quand vous verrez aussi le nom de Rabin
englouti par l’oubli des collines
et quand Tamam à la vie reviendra
Tout est tamam à présent
Laissez-moi seulement chanter cette chanson

*

Moi et Houlagou (Jag och Hülegü)

NdT : Houlagou Khan, petit-fils de Gengis Khan, détruisit le califat abbasside de Bagdad au XIIIe siècle.

Je suis résolue à effacer de vos visages
l’effrayant sourire que j’y ai mis
Mais ne croyez pas à cette bonté dont j’ai malgré moi hérité de paysans
Je n’en veux pas aux parents qui jettent leurs enfants dans des fours
Pour moi c’est seulement la petite correction d’une erreur
Je n’en veux pas à Houlagou
car je crois qu’il était juste un peu trop curieux
Je n’en veux pas aux tyrannies car elles ressemblent aux robes
des gitanes qui mendient dans les pays scandinaves

Je ne t’en veux pas. C’est sans le vouloir que tu as vidé la salière sur mes plaies en passant comme un aigle au-dessus de ma poitrine. Je ne t’en veux pas d’avoir dilacéré mes agneaux avec tes serres, que tu prétends laisser pousser pour mieux jouer de ton instrument, et de les avoir dévorés. Tu as seulement faim
Et pas plus que toi je ne suis tendre avec eux

Ma colère est oubliée comme un quartier de la vieille ville de Jérusalem,
comme nos photos qui ne sont d’aucune utilité pour le passé ou pour l’avenir
et que j’ai le droit de détruire comme un lent moustique qui n’est d’aucune utilité pour le passé ou pour l’avenir

Parfois je pense à la mort, qui n’est d’aucune utilité
pour le passé ou pour l’avenir,
la mort que Houlagou dessinait à l’âge de cinq ans
À cet âge je dessinais des cordes de potence
et des missiles volants, comme des oiseaux mythologiques

J’ai grandi
Et quand je regardais les missiles
tomber doucement à la manière d’oiseaux parmi mes amis
ma cruelle imagination
me causait une angoisse toujours plus grande et qui n’était d’aucune utilité
pour le passé ou pour l’avenir

*

Invitation à une farce au cirque (Inbjudan till ett skämt på cirkus)

Dans ce cirque magnifique il est interdit d’écouter la bouche ouverte, de se souvenir et de caresser des bêtes à fourrure, interdit aux gens de pisser debout, interdit de tomber amoureux au premier regard, de pleurer sur le passé, de rire de manière contagieuse, de faire des acrobaties causant l’hilarité des singes, interdit de nourrir le moindre espoir, comme celui qui coule de votre cœur ainsi que du lait périmé

Dans ce cirque plus abandonné qu’un corps de nonne il se forme des événements qui pour une raison obscure n’ont jamais eu lieu, un développement que les pieds endurcis de la réalité ont écrasé dans ses langes. Ici les semences faibles de cœur et sans volonté se lèvent. Ici vient se produire ce que notre avènement stoppa net

SCÈNE 1
Cirque / Intérieur / une longue nuit qui cherche à imiter l’éternité

Tu marches sur une corde distendue
et t’écroules comme un château de sable
au moment de te retourner espérant
que je t’appelle

Le clown regarde de derrière le rideau

Cut

SCÈNE 1, encore une fois

Tu crois être le clown et que tu fus créé
par manque de massacres
Je te flagelle et te sermonne. Tu es toi-même un massacre,
une bête sauvage qui marche en costume pailleté sur une corde
et puis t’efface comme les yeux d’Œdipe

Des léopards affamés sortent de leurs cages

Cut

Ah, Seigneur ! Même la faim est interdite dans ce cirque
Ici la faim signifie la nostalgie du temps pour le cours des choses qui a pris fin comme nos souvenirs, la nostalgie de l’herbe dans notre jardin dévasté, rempli de larmes,
la nostalgie de mon rire sonore à tes plaisanteries sur la vie,
la nostalgie du rire qui ouvrit grand pour moi la porte et puis s’enfuit
enfin la nostalgie de notre espoir auquel nous avons tant grimpé
qu’il a pourri comme du cuir

Cut

La poésie est interdite dans ce cirque magnifique

SCÈNE 1, encore une fois

Tu t’en vas chaque fois que t’appelle une femme
Tu es affamé comme les léopards,
Tu oublies ce que tu as appris et cherches du lait maternel
Tu n’entends plus ma voix
La nuit s’étend sur mon bain sanglant
comme un lézard insignifiant
Les clowns me regardent et se clignent de l’œil les uns les autres
Je vois ton visage parmi eux, toi aussi tu clignes de l’œil
Alors entendons-nous
Comprenons que nous n’existons pas, n’avons jamais existé
Continuons comme lors d’une répétition sans fin
de la première scène
tandis que la vie passe hors de ce cirque où nous sommes enfermés
Regardons le singe qui saute en nous
et rions jusqu’à ce qu’une voix crie :
Il est interdit de rire !

*

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre (Tro inte på mig när jag talar om kriget)

Je pense à la guerre. Mais j’ai honte d’écrire là-dessus. Je fouette mes métaphores pour avoir pitié d’elles. Le chagrin m’incite à décrire une balle de fusil mais je préfère parler des sentiments qui nous giflent. J’ouvre le ventre des mots et réveille toutes les victimes d’harakiri qui me fendent alors le ventre

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre

Je parle de sang en buvant du café, de tombeaux en cueillant des oranges à Marj Ben Amer, de crimes en pensant aux fous rires de mes amis, d’un théâtre réduit en cendres dans Alep tandis que je suis devant vous sur cette scène climatisée

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre

Chaque fois que je bombarde les rues de la ville avec un poème, le goudron dort, les lampadaires brillent et les prophètes se promènent tranquillement
Chaque fois que j’imagine mon père écorché vif je le retrouve tout entier dans un embrassement
Chaque fois que je pense aux larmes de ma mère j’entends la façon dont elle me calmait avec une vieille berceuse jusqu’à ce que je dorme comme un ange

Mais les rêves sont des chèques en blanc
signés par une femme du Hauran dont je ne reconnais plus les traits du visage, mais je reconnais le couteau qui manqua la feuille de salade et l’odeur du groupe sanguin que mon grand-père paternel transmit à nos corps

Les rêves sont des chèques en blanc
signés par les habitants du mont Qasioun, cette montagne dont j’ai oublié pourquoi elle porte ce nom et qui murmure à mon oreille quand je dors

CHÈQUE 1 :
Au milieu d’une foule confuse je suis saisie par une clairvoyance diabolique
Au milieu d’une construction parfaite de vacarme géographique
une balle entre silencieusement dans mon dos
La foule devient floue, mes oreilles se bouchent de l’intérieur
Le trou me fait l’effet d’une source d’eau fraîche. Le sang est chaud
comme la voix de ma mère quand elle chante et doux comme la peau de mon père

CHÈQUE 2 :
J’étais assiégée dans le lieu le plus saint du monde. Les balles pleuvaient sur moi comme les paroles de Dieu sur les prophètes
Je ramassai une pierre mais elle me tomba de la main. Je m’échappai hors de la portée des soldats mais le temps s’échappa hors de ma portée
Là où Jésus dormait enfant avant qu’il ne grandît et nous portât sur son dos, je me pelotonnai comme un chat effrayé

CHÈQUE 3 :
Un brin de peur à Damas

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre
Je n’ai jamais entendu le moindre coup de feu à part ceux que mon père tire contre les pigeons à Marj Ben Amer
Je n’ai jamais senti l’odeur du sang à part celle que ma mère et moi connaissons depuis que j’ai eu mes premières règles

Je n’ai pas de compte à la banque de la guerre
Mais une femme du Hauran m’a rassurée en confirmant que mes chèques étaient valides

*

U-bahn

Je porte une veste d’homme avec une poche intérieure
où je garde la cigarette qui doit être ma dernière à Berlin
J’aime les vestes d’homme avec des poches intérieures
plus que les gens qui rapiècent les trous dans leurs vêtements
pour cacher leur honteux manque d’amour

Un jour je me noyai dans tes poches intérieures
et fus engloutie dans leur trou noir
jusqu’à ce que la vie me prît en pitié
Je fus soulevée de la même manière que je vais lever la cigarette qui me donnera un moment de repos pour penser une dernière fois au tragique d’être née dans le sud
et de marcher à reculons sans le savoir
le cordon ombilical autour du cou
comme une guirlande de fleurs

Je marche à reculons et souffle sur la lumière de Cavafy
pour former comme lui l’horizon noir du passé
Il ne dit rien
Il ne dit rien de la fumée par exemple
de sa couleur grise
de ce qui s’y trouve
de la couleur sur ton visage qui se transforma d’abord en moment présent puis en moment passé
et puis en un temps plus lointain avant de redevenir un présent à l’apparence de peau de lézard
Il ne dit rien de la fumée de ma cigarette
qui dans un moment, quand à la dernière station le métro s’arrêtera, sera ma dernière cigarette

Mais je me trouve encore sous terre
Non, nous sommes tous sous terre

Sous
terre
on trouve aussi le vendeur de journaux monologuant,
le musicien endurci qui se répète comme un disque rayé et s’introduit harmonieusement dans mon oreille et dans celle de tous ces étrangers
Sur
terre
sa voix se fondra dans la foule
et deviendra peut-être dans deux cents ans une ballade populaire

Sous
terre
se trouvaient des femmes esclaves de la soie qui ne voyaient jamais le soleil
et de qui maintenant deux cents ans plus tard
je lis l’histoire également sous terre

Sur
terre
la soie est un tissu ridicule
Sur terre nous ne sommes rien d’autre que des êtres humains
sans conflits ni peines
Notre immense abondance nous rend l’idée de suicide moins étrange

Sous
terre
il y a cette voix allemande anonyme qui répète
à chaque arrêt du métro :
Merci de veiller à
Veuillez attendre que

Imagine comme cette voix paraît familière
après l’avoir entendue tant de fois
Imagine comme elle semble proche

Sur
terre
ma voix va disparaître, la voix qui t’a dit Je t’aime autant de fois que les gens appuient sur les boutons verts de leurs téléphones portables

L’amour se perdra dans les ténèbres de la nuit sans
laisser la moindre trace sauf dans les plumes des corbeaux

Nous les habitants de l’inframonde
jetons du sel sur nos voix pour les protéger de la chaleur
préserver nos chansons et les corps de nos bien-aimés

Nous autres corbeaux qui éternellement croassons dans cette vie

Nous entendez-vous ?

*

Je croyais que j’étais seule dans la forêt (Jag trodde att jag var ensam i skogen)

Je croyais que j’étais seule dans la forêt, comme le mal dans l’amour
guérie de l’humain en moi et changée en animal
Devant un miroir j’effile mes crocs de bête sauvage sans penser à la moindre proie
et garde les yeux mi-clos pour retenir mes larmes
Je dresse mon odorat à ne plus sentir la mort de façon à pouvoir m’attrister comme un humain au sujet des victimes dont on parle aux informations

Ma famille m’a rejetée quand mon sourire s’est transformé en cri étouffé, quand je vis une proie dans le cœur de l’homme et dévorai mes enfants avant qu’ils naissent

L’enfant des cartes modernes m’a rejetée quand je cherchai à le convaincre que notre mort était nécessaire à l’existence de la terre, que l’occupation n’était rien d’autre qu’une chasse heureuse. Tu m’as percée à jour, introduite dans mes rêves, quand tu me vis indifférente pendant qu’un lion te déchirait

Les vieux philosophes m’ont rejetée quand j’ai dit que la morale était une invention, que je refusai de béer aux fusils israéliens et déclarai que je ferais la même chose à leur place

Quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, je fus étonnée que les villes civilisées t’eussent dépouillé de ta nature de bête, que les commis de banque eussent retiré tes crocs et l’exil redressé ton dos. Mais je t’ai percé à jour à l’aéroport. Quand tu m’as dit au revoir, j’ai vu la meute en toi ainsi que tes crocs

Je croyais que j’étais seule dans la forêt lorsque je te vis en train de tailler une corne d’antilope au ciseau de l’exil et de nourrir des louveteaux avec le lait de la solitude

Toi et moi nous avons fièrement gravi ensemble la montagne de la peur
et sommes redescendus en catimini comme deux soldats kamikazes

Les gens mettent fin à leur vie
quand l’incertitude se serre autour de leur cou
et qu’ils ne savent pas s’ils doivent hisser ou baisser le drapeau de la victoire

Moi je me tiens à distance de toute victoire
en particulier sur le mal
La seule chose que je ne veux pas c’est mourir
Depuis que les langues sémitiques ont traîné leurs conjonctions dans ma langue arabe et les leçons d’histoire traîné ma pitié en même temps que les victimes de l’anéantissement je suis à nouveau une bête
n’ayant peur de rien si ce n’est de mon propre cuir

L’amour déchire ma peau en lambeaux
et la guerre la tienne
Les organisations humanitaires, les amis des animaux et de l’environnement nous rejettent
Nous allons dans la forêt pour ne pas mourir parmi eux, pour ne pas nous laisser embobeliner par leur philanthropie de dictionnaire qui serait la bonté tandis que la guerre serait un crime plutôt qu’un combat pour la survie

Ô humains !
Je vous suivrai comme un loup sincèrement repentant
comme un serpent qui mue sans douleur
comme une terre qui garde sa plainte pour soi

L’amour a labouré mon visage
et la guerre le tien
Je croyais que j’étais seule dans la forêt mais je te rencontrai lorsque ton sang se desséchait dans le nord, quand le Tigre s’évaporait et le mont Sinaï s’égalisait avec la surface de ton visage, quand le ciel de ton exil se posa sur mon visage, quand Marj Ben Amer se contracta sur ton visage, quand les charrues firent bouillir l’asphalte pour au lieu d’eau le verser en goudron sur les fleurs de notre jardin

Le beau jardin devient une jungle
et la jungle un ventre de mère

J’évitai de retomber amoureuse mais suis pourtant retournée dans un ventre de louve où je te trouvai criant longuement au fond d’un puits dans le nord, trahi par tes frères

Ma corde était distendue
mon seau avait des trous

Ô humains !
Nous vous suivons les yeux fermés et muets comme des fœtus
Nous sommes nés hurlant de vos ventres

J’entends ton cri semblable aux chansons d’amour et me souviens comment tes hordes claquaient dans mon ciel. Quand je pense aux louveteaux que tu nourrissais, mon désir d’enfanter meurt et j’éprouve de la haine pour toutes les banques. Je ferme mes comptes et me sépare de ma voix en toi, cette voix dont certains disent que c’est une voix d’homme. Je la laisse couler au fond du trou que des bombes barils ont creusé dans ton journal intime et piétine les souvenirs de soi qui s’aplanissent comme des sépultures sous mes pieds

L’amour a supprimé ma voix
et la guerre la tienne
Mais nous n’avons pas triomphé

Tu me tends un piège à ta table et attends des heures le moment fatidique. Tu m’emprisonnes quand je te regarde avec un regard humain, alors que la tension se relâche et que je deviens lourde

C’est seulement une chasse heureuse

L’amour a séquestré ma vie
et la guerre la tienne

Les jours se multiplient comme des lapins dans les almanachs des hommes. Dans le calendrier de la forêt ils deviennent des arbres. J’espère que tes jours s’entremêleront, que l’avenir et le passé se confondront si bien en un même tronc que ne te séduira ni le passé par la paresse du souvenir ni le présent par sa présence excessive

Ta mémoire est paresseuse. Mes rêves une tante timide
Ton exil est un réveil par seau d’eau froide sur le visage
J’espère que tes cisailles se transformeront en pâte dans mes mains, que ton lait acide deviendra sucré dans mes seaux percés dont j’ai comblé de ma considération pour toi les trous

L’amour a engourdi mes mains
la guerre les tiennes

Nous ne pouvons plus gifler ceux à qui il nous faut tendre l’autre joue
Nous faisons tourner la terre mais elle veut plus de sang
Nous retournons les miroirs et nous voyons plus humains dans leur envers
Nous ouvrons des puits mais ils prétendent à ton corps
Nous retournons les conjonctions mais elles se changent en points d’exclamation
Nous appelons la forêt et la forêt rampe vers nous
Nous entrons en elle
silencieux comme des matrices, beaux comme l’amour, patients comme la parole, courageux comme la forêt
mais

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*

Libellules (Trollsländor)

Il y des millions d’années il n’existait aucune créature ailée
Nous rampions sur nos ventres et n’arrivions jamais nulle part

La peau de nos ventres était calleuse en raison de la friction avec le sol rugueux.
Des bras et des jambes nous poussèrent, grands comme des montagnes. Chaque fois que nous voyions un arbre, quelqu’un disait : Nous sommes arrivés. Mais c’était une illusion plus grande qu’une montagne.

Il y a des millions d’années quelques libellules rampèrent hors de petits ruisseaux. L’eau était aussi lourde sur leur dos qu’une douleur dans le cœur. Elles voulurent des ailes pour contempler la peine aussi facilement que l’on contemple des pierres au sol.

Depuis lors nous volons tous
des millions d’ailes et d’avions obscurcissent le ciel
et bourdonnent comme des sauterelles affamées
Mais à personne n’est encore donné de vouloir
se déprendre de l’illusion que nous sommes arrivés
Nos cœurs restent serrés

*

Une piqûre d’abeille pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin (Bistick på årsdagen av Berlinmurens fall)

« Les feuilles tombent » ?
Vois comme la nature a de part dans les mauvais poèmes !

C’est seulement dans l’imagination des chercheurs en sciences naturelles que les feuilles tombent à l’automne
Je ne crois pas que les feuilles qui tombent de l’autre côté de la fenêtre du café dans cette folle ville européenne tombent pour de vrai

Je ne sais pas pourquoi les gens en Allemagne allument des lumières en plein jour et décorent leurs tables avec du muguet comme si c’étaient des cercueils à réserver
Ta voix calme qui me parvient à travers la technologie
dans ce temps d’automne semble triste comme un requiem
ou comme un chapitre dans une étude sur l’Orient

C’est aujourd’hui l’anniversaire de la chute du mur de Berlin
Comme les Allemands je me souviendrai
que je me suis cognée au mur de l’amour sans jurer : Diable !
que ma collision avec le mur de la solitude ressemblait à l’amour non partagé
qu’en me heurtant contre le mur de la douleur j’aurais voulu que ce fût mon père
et que j’ai glorifié le mur des vieilles histoires quand je me suis heurtée contre lui
Glorifier quelque chose signifie dans certains folklores savoir quels chemins on a pris dans sa vie antérieure

C’est la route maritime
dans le sac d’un archéologue allemand depuis Babylone
jusqu’au musée de Pergame
dont la façade tremble comme les poils d’un chameau dans une tempête de neige

Alors pourquoi supposer que la chute des feuilles et des murs
la mort que ta voix a conjurée
et l’abeille vidant sous ma peau sa haine immémoriale
sont abstraites

Les ancêtres de la grande porte que l’archéologue a mis dans son sac ne haïssaient personne
Ishtar non plus, à qui la porte appartenait

Je me rends à son enterrement en chameau
et me plains du froid en silence
Froide aussi est la poésie
comme nos rêves quand s’y montrent des amours passées

Les feuilles qui tombent des arbres
ne sont rien d’autre que le souvenir qui s’immole en protestation
contre notre tentative incessante d’insuffler la vie en lui
Je ne crois pas qu’elles soient réelles
et l’abstraction ne prévaut pas non plus sur elles
Aussi n’ai-je même pas cherché à ranimer
le sourire que tu m’adressas quand tu fermas la porte
Je l’ai laissé mourir sur un banc
Je n’ai même pas cherché à ranimer
l’expression féroce de ton visage quand tu réduisis la porte en morceaux
La honte dans mon cœur est nue depuis que je suis une pierre

Je suis une pierre
L’amour a jeté de la boue sur moi et m’a aveuglée

J’étais un chameau
La paille dans la moisson que fut mon attente de toi m’a brisé le dos

J’étais un champ
Sous ma peau l’abeille a trouvé une tente de réfugiés

Un jour
je me changerai en arbre
pour que ce poète d’Orient
n’ait plus besoin de se consacrer à de grandes questions comme
être piqué par une guerre
ni de me jeter des regards suspicieux

*

La guerre soulève les robes jusqu’aux genoux (Kriget lyfter upp klänningarna till knäna)

À Bassel al-Araj, [Note de l’éditeur : écrivain et chercheur palestinien tué par les forces d’occupation en 2017]

Voilà, j’ai vaincu la guerre et gonflé mes plumes

Dehors les gens juraient avec des mots plus durs que des combats
tandis que je regardais la route et ses clous
Je me demandais s’il existe des similitudes biologiques entre nous
Or la paupière de ma fenêtre est coulée dans le béton
et ressemble à une femme pieuse
vêtue d’une longue robe de soirée la couvrant
tout entière jusqu’au sol

La guerre m’abrite et fait de moi son propre sol
J’ai abaissé le sol de la guerre mais le soleil m’abandonne
J’ai protégé le visage de la guerre mais il est devenu plafond

Le jour où une balle traversa la tête de Bassel al-Araj j’étais occupée à discuter la question brûlante : quel public pour la poésie

mon plafond
les clous sur la route
le matériel génétique
le visage de la guerre
les robes de soirée
et l’orgie de meurtre dehors

Des corps calcinés comme du papier
De mon corps s’élevait une vapeur gelée
Quand mon cœur pompait des glaçons
je le jetai aux cochons gémissant de faim
à la clôture entourant mon jardin et me protégeant de la guerre,
cette guerre qui soulève les robes jusqu’aux genoux
et pulvérise mes fenêtres

À présent je sens un goût acide
sur ma langue qui jusqu’alors
pouvait dissoudre toute amertume en inoffensives ténèbres
Je m’habille comme une comtesse avant le bal
observant le plafond que l’humidité vorace érode en marmonnant
De mon visage se détachent des bêtes froides sans esprit

Je danse pour affiner mon pas
La tristesse frappe à ma porte
J’ai le vertige
Mes bras et mes jambes sont froids et lourds
Je n’arrive pas jusqu’à la poignée de la porte
cherchant en vain dans ma mémoire le chemin jusque-là
Je n’arrive même pas à vos sentiments
quand la guerre vous dévore comme si vous étiez des cochons sauvages
ni à la peur que je suis censée éprouver
quand son matériel génétique se fait sentir dans mon corps