Poésie palestinienne : Asmaa Azaizeh

Vi kan inte längre örfila de människor som vi måste vända andra kinden till.

Asmaa Azaizeh (traduction suédoise par Jasim Mohamed) : « Nous ne pouvons plus gifler ceux à qui il nous faut tendre l’autre joue. »

*

Asmaa Azaizeh est une poétesse palestinienne, qui fut aussi la première directrice du Musée Mahmoud Darwich à Ramallah lors de sa création en 2012.

Les poèmes suivants sont traduits de son recueil de 2019 Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre dans la traduction suédoise de Jasim Mohamed parue aux éditions Rámus la même année : Tro inte på mig när jag talar om kriget. Je n’ai pas une connaissance suffisante de l’arabe pour pouvoir traduire depuis l’original.

Le recueil a été traduit en suédois mais aussi en néerlandais. J’ai en outre trouvé sur internet des traductions anglaises éparses de cinq de ces poèmes (sur les onze ici présents) ; les traductions anglaise et suédoise diffèrent plus ou moins dans le détail et j’ai suivi la version anglaise dans un nombre limité de passages quand je trouvais cette version plus claire.

Ce travail s’inscrit dans le prolongement de mon recueil poétique Je baise les pieds de la Palestine (x).

Couverture de l’édition originale du recueil d’Asmaa Azaizeh, 2019

*

Psycho

N’allez pas croire que j’exprime ici mon moi,
cette idée qui vaut à peine une pelure d’oignon
Mon moi est une cave loin sous la terre
Mais l’escalier de paroles qui y mène
a été rongé par d’énormes souris
il n’en reste que des miettes

La fois où je suis tombée, j’entendis un rire retentissant dans mon ventre plein de tout ce que j’aimerais vous dire, de toutes les métaphores insignifiantes et tous les mots dont je voudrais à toute heure du jour emplir vos oreilles quand je travaille au bureau, par les néons éclairé : la nuit, le jour, l’arbre, l’oiseau, le nuage, l’herbe, le soleil, etc.

Cette fois-là ma tête était pleine d’un sifflement ininterrompu. Je me bouchai les oreilles et me dépêchai de monter en haut écrire un poème sur
l’humanité, les horreurs de la guerre,
les dimensions existentielles de la solitude
et l’amour que des corbillards emportent de-ci de-là

Là en bas cette poésie riait sardoniquement
les yeux exorbités dans un crâne peint
comme une offrande dans une épopée d’où sort ma voix tuée :
Au nom de Dieu le clément le miséricordieux
La nuit, le jour, l’arbre, l’oiseau, le nuage, l’herbe, le soleil, etc.
Les cous des mots mis à nu sont prêts pour l’immolation

*

The Dance of the Soma

Note de l’éditeur : Texte pour une musique composée par Rasha Hilwi.

Mon amie, je me suis réveillée
mais ne me sentais pas bien joyeuse

Je voulais louer la chanson que tu m’as envoyée mais la seule chose digne d’être louée en était le rythme pareil aux bombardements. L’introduction sifflante à la flûte double ressemblait à ma chute dans le sommeil profond où les événements sont plus cruels que dans la vie. La vérité, c’est que notre moi est plus mauvais que la guerre. N’est-il pas certain que le langage est plus infirme que nos pensées et que les larmes ne peuvent jamais être aussi profondes que notre tristesse ?

Comment puis-je être joyeuse alors que l’oreiller est une porte vers un royaume de terreur ?

Mon village est aussi paisible qu’une colombe qui dort
et désorienté comme l’agneau à l’abattoir
Mais vois comme chez moi il s’est changé
en répétition générale
de ce qui arriverait à un village syrien
Vois comme c’est devenu un trait de feu
Aussi n’est-ce point Freud qui pèse sur mon sommeil
La conscience use dans mon antre ses crocs et ses griffes
Alors laisse tomber les théories sur l’inconscient

Le bruit des explosions remplit les poumons. Je vois des gens anesthésiés à leurs fenêtres, comme un motif dans des tableaux encadrés, ou bien qui se jettent de haut. Mais je préfère détourner le regard quand ils se crashent comme des pierres sur le sol de ma poitrine

C’est le cas de Farid le professeur d’arabe
Quel idiot ! me dis-je. S’il avait attendu un moment pour se réveiller le matin, il aurait peut-être entendu la chanson, aurait été plus joyeux et de cette façon aurait pu continuer à nous raconter comment les langues sont aussi belles que les peuples qui les parlent, comment elles sont faites d’exceptions plutôt que de règles, à nous enseigner que le but des études est de parvenir à comprendre la grande signification de la guerre comme norme.

Tandis que je me promenais entre les ruines on me dit
que la guerre n’avait jamais tué personne
que ceux qui meurent ont simplement renoncé à la vie de leur plein gré
en offrande à la peur

Mon amie de toujours, je me suis réveillée dans des circonstances favorables
La musique que tu as choisie a un bon rythme
La chambre était aussi grande qu’un champ labouré
La guerre n’avait pas encore pris ma vie
Mais je ne pouvais danser de joie

*

Asmaa

Ton amour aveugle ne lâche point ma chair
Il creuse jusqu’à la moelle osseuse

Des os… des os

Ce linceul
vide comme la chambre que le bien-aimé ferme derrière lui
mais aussi plein du silence qui nourrit ta main
il peint des portraits déformés de lui-même
et module la serrure avec des clés brisées

Alors on voit
mes bras et ceux des autres, que Rabin
a brisés sur les vallons
On les voit
se transformer en monticules de farine

Ce linceul
un fœtus
Des lettres me frappent d’une encre aiguisée comme un adieu
C, H, A, G, R, I et N se révoltent contre l’alphabet
et me chassent telle une sorcière
Quand je me recroqueville pour me protéger tu viens
avec tes pelleteuses et déclares
que mes blessures sont
des sites d’excavation archéologique

Alors ne ferme pas la porte
avant que j’aie chanté cette chanson
qui me soulève du sol

Ne ferme pas la porte
Mon nom est suspendu à la poignée

Les chants ont perdu leur musique
Bientôt les hommes perdront aussi leur nom
Alors garde le mien en mémoire : Asmaa

En moi se trouve le nom de ma grand-mère maternelle, Tamam, morte avant ma naissance. Tamam. Je le prononce pour moi-même depuis que la vie m’a appris à ne pas accabler mon cœur même d’un seul mot. Tamam veut dire tout va bien… mais ne ferme pas la porte. Le nom de mon grand-père paternel, Abbas, tombera dans l’oubli et avec lui son fusil ottoman qui me brutalisait chaque fois que j’apprenais un peu d’histoire. Mais mon nom me fait rire. Mon rire aussi tombera dans l’oubli. Tamam… tamam. Le nom de ma mère, Ilham –inspiration–, tombera dans l’oubli comme ce qui inspire nos bourreaux quand ils cherchent de nouvelles manières de nous tuer

Mon nom si lourd se traîne derrière moi quand je vais de-ci de-là
comme un vieux marchand de pain fatigué
Mais ce n’est pas pour avoir un peu de votre nourriture
ni pour rabaisser votre nom
que je vous confie les noms que je porte
Voici mon bras à casser si vous le souhaitez
quand vous verrez aussi le nom de Rabin
englouti par l’oubli des vallons
et quand Tamam à la vie reviendra
Tout est tamam à présent
Laissez-moi seulement chanter cette chanson

*

Moi et Houlagou (Jag och Hülegü)

NdT : Houlagou Khan, petit-fils de Gengis Khan, détruisit le califat abbasside de Bagdad au XIIIe siècle.

Je suis résolue à effacer de vos visages
l’effrayant sourire que j’y ai mis
Mais ne croyez pas à cette bonté dont j’ai malgré moi hérité de paysans
Je n’en veux pas aux parents qui jettent leurs enfants dans des fours
Pour moi c’est seulement la petite correction d’une erreur
Je n’en veux pas à Houlagou
car je crois qu’il était juste un peu trop curieux
Je n’en veux pas aux tyrannies car elles ressemblent aux jupes
des gitanes qui mendient dans les pays scandinaves

Je ne t’en veux pas. C’est sans le vouloir que tu as vidé la salière sur mes plaies en passant comme un aigle au-dessus de ma poitrine. Je ne t’en veux pas d’avoir dilacéré mes agneaux avec tes serres, que tu prétends laisser pousser pour mieux jouer de ton instrument, et de les avoir dévorés. Tu as seulement faim
Et pas plus que toi je ne suis tendre avec eux

Ma colère est négligée comme un quartier de la vieille ville de Jérusalem,
comme nos photos qui ne sont d’aucune utilité pour le passé ou pour l’avenir
et que j’ai le droit de détruire comme un lent moustique qui n’est d’aucune utilité pour le passé ou pour l’avenir

Parfois je pense à la mort qui n’est d’aucune utilité
pour le passé ou pour l’avenir,
la mort que Houlagou dessinait à l’âge de cinq ans
À cet âge je dessinais des cordes de potence
et des missiles volants, comme des oiseaux mythologiques

J’ai grandi
Et quand je regardais les missiles
tomber doucement à la manière d’oiseaux parmi mes amis
mon imagination cruelle
me causait une angoisse toujours plus grande et qui n’était d’aucune utilité
pour le passé ou pour l’avenir

*

Invitation à une plaisanterie au cirque (Inbjudan till ett skämt på cirkus)

Dans ce cirque magnifique il est interdit d’écouter la bouche ouverte, de se souvenir et de caresser des bêtes à fourrure, interdit aux gens de pisser debout, interdit de tomber amoureux au premier regard, de pleurer sur le passé, de rire de manière contagieuse, de faire des acrobaties qui causent l’hilarité des singes, interdit de nourrir le moindre espoir, comme celui qui coule de votre cœur ainsi que du lait périmé

Dans ce cirque plus abandonné qu’un corps de nonne il se forme des événements qui pour une raison obscure n’ont jamais eu lieu, un développement que les pieds endurcis de la réalité ont écrasé dans ses langes. Ici les semences faibles de cœur et sans volonté se lèvent. Ici vient se produire ce que notre création a stoppé net

SCÈNE 1
Cirque / Intérieur / une longue nuit qui cherche à imiter l’éternité

Tu marches sur une corde distendue
et t’écroules comme un château de sable
lorsque tu te retournes espérant
que je t’appelle

Le clown regarde de derrière le rideau

Cut

SCÈNE 1, encore une fois

Tu crois être le clown et que tu fus créé
par manque de massacres
Je te flagelle et te sermonne. Tu es toi-même un massacre,
une bête sauvage qui marche en costume pailleté sur une corde
et puis t’efface comme les yeux d’Œdipe

Des léopards affamés sortent de leurs cages

Cut

Ah, Seigneur ! Même la faim est interdite dans ce cirque
Ici la faim signifie la nostalgie du temps pour le cours des choses qui a pris fin comme nos souvenirs, la nostalgie de l’herbe dans notre jardin dévasté, rempli de larmes,
la nostalgie de mon rire sonore à tes plaisanteries sur la vie,
la nostalgie du rire qui ouvrit grand pour moi la porte et puis s’enfuit
enfin la nostalgie de notre espoir auquel nous avons tant grimpé
qu’il a pourri comme du cuir

Cut

La poésie est interdite dans ce cirque magnifique

SCÈNE 1, encore une fois

Tu t’en vas chaque fois que t’appelle une femme
Tu es affamé comme les léopards,
Tu oublies ce que tu as appris et cherches du lait maternel
Tu n’entends plus ma voix
La nuit s’étend sur mon bain sanglant
comme un lézard insignifiant
Les clowns me regardent et se clignent de l’œil les uns aux autres
Je vois ton visage parmi eux, toi aussi tu clignes de l’œil
Alors entendons-nous
Comprenons que nous n’existons pas, n’avons jamais existé
Continuons comme lors d’une répétition sans fin
de la première scène
tandis que la vie passe hors de ce cirque où nous sommes enfermés
Regardons le singe qui saute en nous
et rions jusqu’à ce qu’une voix crie :
Il est interdit de rire !

*

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre (Tro inte på mig när jag talar om kriget)

Je pense à la guerre. Mais j’ai honte d’écrire là-dessus. Je fouette mes métaphores pour avoir ensuite pitié d’elles. La peine me pousse à décrire une balle de fusil mais je préfère parler des sentiments qui nous giflent. J’ouvre le ventre des mots et réveille toutes les victimes d’harakiri qui me fendent alors le ventre

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre

Je parle de sang en buvant du café, de tombeaux en cueillant des oranges à Marj Ben Amer, de crimes en pensant aux fous rires de mes amis, d’un théâtre réduit en cendres dans Alep tandis que je suis devant vous sur cette scène climatisée

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre

Chaque fois que je bombarde les rues de la ville avec un poème, le goudron dort, les lampadaires brillent et les prophètes se promènent paisiblement
Chaque fois que j’imagine mon père écorché vif je le retrouve tout entier dans un embrassement
Chaque fois que je pense aux larmes de ma mère j’entends la façon dont elle me calmait avec une vieille berceuse jusqu’à ce que je dorme comme un ange

Mais les rêves sont des chèques en blanc
signés par une femme du Hauran dont je ne reconnais plus les traits du visage, mais je reconnais le couteau qui manqua la feuille de salade et l’odeur du groupe sanguin que mon grand-père paternel a transmis à nos corps

Les rêves sont des chèques en blanc
signés par les habitants du mont Qasioun, cette montagne dont j’ai oublié pourquoi elle porte ce nom et qui murmure à mon oreille quand je suis endormie

CHÈQUE 1 :
Au milieu d’une foule confuse je suis saisie par une clairvoyance diabolique
Au milieu d’une construction parfaite de vacarme géographique
une balle entre silencieusement dans mon dos
La foule devient floue, mes oreilles se bouchent de l’intérieur
Le trou me fait l’effet d’une source d’eau fraîche. Le sang est chaud
comme la voix de ma mère quand elle chante et doux comme la peau de mon père

CHÈQUE 2 :
J’étais assiégée dans le lieu le plus saint du monde. Les balles pleuvaient sur moi comme les paroles de Dieu sur les prophètes
Je ramassai une pierre mais elle me tomba de la main. Je m’échappai hors de la portée des soldats mais le temps s’échappa hors de ma portée
Là où Jésus dormait enfant avant qu’il ne grandît et nous portât sur son dos, je me pelotonnai comme un chat effrayé

CHÈQUE 3 :
Un brin de peur à Damas

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre
Je n’ai jamais entendu le moindre coup de feu à part ceux que mon père tire contre les pigeons à Marj Ben Amer
Je n’ai jamais senti l’odeur du sang à part celle que ma mère et moi connaissons depuis que j’ai eu mes premières règles

Je n’ai pas de compte à la banque de la guerre
Mais une femme du Hauran m’a rassurée en confirmant que mes chèques étaient valides

*

U-bahn

Je porte une veste d’homme avec une poche intérieure
où je cache la cigarette qui doit être ma dernière à Berlin
J’aime les vestes d’homme avec des poches intérieures
plus que les gens qui rapiècent les trous dans leurs vêtements
pour cacher leur honteux manque d’amour

Un jour je me noyai dans tes poches intérieures
et fus engloutie dans leur trou noir
jusqu’à ce que la vie me prenne en pitié
Je fus soulevée de la même manière que je vais lever la cigarette qui me donnera un moment de repos pour penser une dernière fois au tragique d’être née dans le sud
et de marcher à reculons sans le savoir
le cordon ombilical autour du cou
comme une guirlande de fleurs

Je marche à reculons et souffle sur la lumière de Cavafy
pour former comme lui l’horizon noir du passé
Il ne dit rien
Il ne dit rien de la fumée par exemple
de sa couleur grise
de ce qui s’y trouve
de la couleur sur ton visage qui se transforma d’abord en moment présent puis en moment passé
et puis en un temps plus lointain avant de redevenir un présent à l’apparence de peau de lézard
Il ne dit rien de la fumée de ma cigarette
qui dans un moment, quand à la dernière station le métro s’arrêtera, sera ma dernière cigarette

Mais je me trouve encore sous terre
Non, nous sommes tous sous terre

Sous
terre
on trouve aussi le vendeur de journaux monologuant,
le compositeur endurci qui se répète comme un disque rayé et s’introduit dans mon oreille et dans celle de tous ces étrangers avec une fréquence harmonique
Sur
terre
sa voix se fondra dans la foule
et deviendra peut-être dans deux cents ans une balade populaire

Sous
terre
se trouvaient des femmes esclaves de la soie qui ne voyaient jamais le soleil
et de qui maintenant deux cents ans plus tard
je lis l’histoire également sous terre

Sur
terre
la soie est un tissu ridicule
Sur terre nous ne sommes rien d’autre que des êtres humains
sans conflits ni peines
Notre immense abondance nous rend l’idée de suicide moins étrange

Sous
terre
il y a cette voix allemande anonyme qui répète
à chaque arrêt du métro :
Merci de veiller à
Veuillez attendre que

Imagine comme cette voix paraît familière
après l’avoir entendue tant de fois
Imagine comme elle semble proche

Sur
terre
ma voix va disparaître, la voix qui t’a dit Je t’aime autant de fois que les gens appuient sur les boutons verts de leurs téléphones portables

L’amour se perdra en ténèbres de nuit sans
laisser la moindre trace sauf dans les plumes des corbeaux

Nous les habitants de l’inframonde
jetons du sel sur nos voix pour les protéger de la chaleur
préserver nos chansons et les corps de nos bien-aimés

Nous autres corbeaux qui éternellement croassons dans cette vie

Nous entendez-vous ?

*

Je croyais que j’étais seule dans la forêt (Jag trodde att jag var ensam i skogen)

Je croyais que j’étais seule dans la forêt, comme le mal dans l’amour
guérie de l’humain en moi et changée en animal
Devant un miroir j’effile mes crocs de bête sauvage sans penser à une proie
et garde les yeux mi-clos pour retenir mes larmes
Je dresse mon odorat à ne plus sentir la mort de façon à pouvoir être triste comme un humain au sujet des victimes dont parlent les informations

Ma famille m’a rejetée quand mon sourire s’est transformé en cri étouffé, quand je vis une proie dans le cœur de l’homme et dévorai mes enfants avant qu’ils naissent

L’enfant des cartes modernes m’a rejetée quand je cherchai à le convaincre que notre mort était nécessaire à l’existence de la terre, que l’occupation n’était rien d’autre qu’une chasse heureuse. Tu m’as percée à jour, introduite dans mes rêves, quand tu me vis indifférente pendant qu’un lion te déchirait

Les vieux philosophes m’ont rejetée quand j’ai dit que la morale était une invention, que je refusai de béer aux fusils israéliens et déclarai que je ferais de même à leur place

Quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, je fus étonnée que les villes civilisées t’eussent dépouillée de ta nature de bête, que les commis de banque eussent retiré tes crocs et l’exil redressé ton dos. Mais je t’ai percée à jour à l’aéroport. Quand tu m’as dit au revoir, j’ai vu la meute en toi ainsi que tes crocs de bête

Je croyais que j’étais seule dans la forêt lorsque je te trouvai en train de train de tailler une corne d’antilope au ciseau de l’exil et nourrir des louveteaux avec le lait de la solitude

Toi et moi nous avons fièrement gravi ensemble la montagne de la peur
et sommes redescendues en catimini comme deux soldats kamikazes

Les gens mettent fin à leur vie
quand l’incertitude se noue autour de leur cou
et qu’ils ne savent pas s’ils doivent hisser ou baisser le drapeau de la victoire

Moi je me tiens à distance de toute victoire
en particulier sur le mal
La seule chose que je ne veux pas c’est mourir
Depuis que les langues sémitiques ont transporté leurs conjonctions dans ma langue arabe et les leçons d’histoire ma pitié en même temps que les victimes de l’anéantissement je suis à nouveau une bête
n’ayant peur de rien si ce n’est de mon propre cuir

L’amour déchire ma peau en lambeaux
et la guerre la tienne
Les organisations humanitaires, les amis des animaux et de l’environnement nous rejettent
Nous allons dans la forêt pour ne pas mourir parmi eux, pour ne pas nous laisser embobeliner par leur philanthropie de dictionnaire qui serait la bonté tandis que la guerre serait un crime plutôt qu’un combat pour la survie

Ô humains !
Je vous suivrai comme un loup sincèrement repentant
comme un serpent qui mue sans douleur
comme une terre qui garde sa plainte pour soi

L’amour a labouré mon visage
et la guerre le tien
Je croyais que j’étais seule dans la forêt mais je te rencontrai lorsque ton sang se desséchait dans le nord, quand le Tigre s’évaporait et le mont Sinaï s’égalisait avec la surface de ton visage, quand le ciel de ton exil se posa sur mon visage, quand Marj Ben Amer se contracta sur ton visage, quand les charrues firent bouillir l’asphalte pour au lieu d’eau le verser en goudron sur les fleurs de notre jardin

Le beau jardin devient une jungle
et la jungle un ventre de mère

J’évitai de retomber amoureuse mais suis pourtant retournée dans un ventre de louve où je te trouvai criant longuement au fond d’un puits dans le nord, trahie par tes frères

Ma corde était distendue
mon seau avait des trous

Ô humains !
Nous vous suivons les yeux fermés et muets comme des fœtus
Nous sommes nés hurlant de vos ventres

J’entends ton cri semblable aux chansons d’amour et me souviens comment tes hordes claquaient dans mon ciel. Quand je pense aux louveteaux que tu allaitais, mon désir d’enfanter meurt et j’éprouve de la haine pour toutes les banques. Je ferme mes comptes et me sépare de ma voix en toi, cette voix dont certains disent que c’est la voix d’un homme. Je la laisse couler au fond du trou que des bombes barils ont creusé dans ton journal intime et piétine tes souvenirs qui s’aplanissent comme des sépultures sous mes pieds

L’amour a supprimé ma voix
et la guerre la tienne
Mais nous n’avons pas triomphé

Tu me tends un piège à ta table et attend des heures le moment fatidique. Tu m’emprisonnes quand je te regarde avec un regard humain, alors que la tension se relâche et que je deviens lourde

C’est seulement une chasse heureuse

L’amour a séquestré ma vie
et la guerre la tienne

Les jours se multiplient comme des lapins dans les almanachs des hommes. Dans le calendrier de la forêt ils deviennent des arbres. J’espère que tes jours s’entremêleront, que l’avenir et le passé se confondront si bien en un même tronc que ne te séduira ni le passé par la paresse du souvenir ni le présent par sa présence excessive

Ta mémoire est paresseuse. Mes rêves une tante timide
Ton exil est un réveil par seau d’eau froide sur le visage
J’espère que tes cisailles se transformeront en pâte dans mes mains, que ton lait acide deviendra sucré dans mes seaux percés dont j’ai comblé de ma considération pour toi les trous

L’amour a engourdi mes mains
la guerre les tiennes

Nous ne pouvons plus gifler ceux à qui il nous faut tendre l’autre joue
Nous faisons tourner la terre mais elle veut plus de sang
Nous retournons les miroirs et nous voyons plus humains dans leur envers
Nous ouvrons des puits mais ils prétendent à ton corps
Nous retournons les conjonctions mais elles se changent en points d’exclamation
Nous appelons la forêt et la forêt rampe vers nous
Nous entrons en elle
silencieuses comme des matrices, belles comme l’amour, patientes comme la parole, courageuses comme la forêt
mais

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*

Libellules (Trollsländor)

Il y des millions d’années il n’existait aucune créature ailée
Nous rampions sur nos ventres et ne parvenions jamais à aucun lieu d’importance

La peau de nos ventres était calleuse du fait de la friction avec le sol rugueux.
Des bras et des jambes nous poussèrent, grands comme des montagnes. Chaque fois que nous voyions un arbre, quelqu’un disait : Nous sommes arrivés. Mais c’était une illusion plus grande qu’une montagne.

Il y a des millions d’années quelques libellules rampèrent hors de petits ruisseaux. L’eau était aussi lourde sur leur dos qu’une douleur dans le cœur. Elles voulurent des ailes pour contempler la peine aussi facilement que l’on contemple des pierres au sol.

Depuis lors nous volons tous
des millions d’ailes et d’avions obscurcissent le ciel
et bourdonnent comme des sauterelles affamées
Mais à personne n’est encore donné de vouloir
se déprendre de l’illusion que nous soyons arrivés
Nos cœurs restent serrés

*

Piqûre d’abeille pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin (Bistick på årsdagen av Berlinmurens fall)

« Les feuilles tombent » ?
Vois comme la nature a de part dans les mauvais poèmes !

C’est seulement dans l’imagination des chercheurs en sciences naturelles que les feuilles tombent en automne
Je ne crois pas que les feuilles qui tombent de l’autre côté de la fenêtre du café dans cette folle ville européenne tombent pour de vrai

Je ne sais pas pourquoi les gens en Allemagne allument des lumières en plein jour et décorent leurs tables avec du muguet comme si c’étaient des cercueils à réserver
Ta voix calme qui me parvient à travers la technologie
dans ce temps d’automne semble triste comme un requiem
ou comme un chapitre dans une étude sur l’Orient

C’est aujourd’hui l’anniversaire de la chute du mur de Berlin
Comme les Allemands je me souviendrai
que je me suis cognée au mur de l’amour sans jurer : Diable !
que ma collision avec le mur de la solitude ressemblait à l’amour non partagé
qu’en me heurtant contre le mur de la douleur j’aurais voulu que ce fût mon père
et que j’ai glorifié le mur des vieilles histoires quand je me suis heurtée contre lui
Glorifier quelque chose signifie dans certains folklores savoir quels chemins on a pris dans sa vie antérieure

C’est la route maritime
dans le sac d’un archéologue allemand depuis Babylone
jusqu’au Musée de Pergame
dont la façade tremble comme les poils d’un chameau dans une tempête de neige

Alors pourquoi supposer que la chute des feuilles et des murs
la mort que ta voix conjura
et l’abeille vidant sous ma peau sa haine immémoriale
sont abstraites

Les ancêtres de la grande porte que l’archéologue a mis dans son sac ne haïssaient personne
Ishtar non plus, à qui la porte appartenait

Je me rends à son enterrement en chameau
et me plains du froid en silence
Froide aussi est la poésie
comme nos rêves quand s’y montrent des amours passées

Les feuilles qui tombent des arbres
ne sont rien d’autre que le souvenir qui s’immole en protestation
contre notre tentative incessante d’insuffler la vie en lui
Je ne crois pas qu’elles soient réelles
et l’abstraction ne prévaut pas non plus sur elles
Aussi n’ai-je même pas cherché à ranimer
le sourire que tu m’adressas quand tu fermas la porte
Je l’ai laissé mourir sur un banc
Je n’ai même pas cherché à ranimer
l’expression féroce de ton visage quand tu réduisis la porte en morceaux
La honte dans mon cœur est nue depuis que je suis une pierre

Je suis une pierre
L’amour a jeté de la boue sur moi et m’a aveuglée

J’étais un chameau
La paille dans la moisson que fut mon attente de toi m’a brisé le dos

J’étais un champ
Sous ma peau l’abeille a trouvé une tente de réfugié

Un jour
je me changerai en arbre
pour que ce poète d’Orient
n’ait plus besoin de se consacrer à de grandes questions comme
être piqué par une guerre
ni de me jeter des regards suspicieux

*

La guerre soulève les robes jusqu’aux genoux (Kriget lyfter upp klänningarna till knäna)

À Bassel al-Araj, [Note de l’éditeur : écrivain et chercheur palestinien tué par les forces d’occupation en 2017]

Voilà, j’ai vaincu la guerre et gonflé mes plumes

Dehors les gens juraient avec des mots plus durs que des combats
tandis que je regardais le chemin et ses clous
Je me demandais s’il existait des similitudes biologiques entre nous
Or la paupière de ma fenêtre est coulée dans le béton
et ressemble à une femme croyante
revêtue d’une longue robe de soirée couvrant
tout jusqu’au sol

La guerre m’abrite et fait de moi son propre sol
J’ai abaissé le sol de la guerre mais le soleil m’abandonne
J’ai protégé le visage de la guerre mais il est devenu plafond

Le jour où une balle traversa la tête de Bassel al-Araj j’étais occupée à discuter la question brûlante : quel public pour la poésie

mon plafond
les clous sur le chemin
le matériel génétique
le visage de la guerre
les robes de soirée
et l’orgie de meurtre dehors

Des corps calcinés comme du papier
De mon corps s’élevait une vapeur gelée
Quand mon cœur pompait des glaçons
je le jetai aux cochons gémissant de faim
à la clôture entourant mon jardin et me protégeant de la guerre,
cette guerre qui soulève les robes jusqu’aux genoux
et brise ma fenêtre en éclats

À présent je sens un goût acide
sur ma langue qui jusqu’alors
pouvait dissoudre toute amertume en inoffensives ténèbres
Je m’habille comme une baronesse avant le bal
observant le plafond que l’humidité vorace érode en marmonnant
De mon visage se détachent des bêtes froides sans esprit

Je danse pour affiner mon pas
La tristesse frappe à ma porte
J’ai le vertige
Mes bras et mes jambes sont froids et lourds
Je n’arrive pas jusqu’à la poignée de la porte
cherchant en vain dans ma mémoire le chemin jusque-là
Je n’arrive même pas à vos sentiments
quand la guerre vous dévore comme si vous étiez des cochons sauvages
ni à la peur que je suis censée éprouver
quand son matériel génétique se fait sentir dans mon corps

One comment

  1. florentboucharel

    « mes bras et ceux des autres, que Rabin / a brisés sur les vallons »

    Ceci est une allusion à l’infâme Breaking the Bones Policy mise en œuvre par le ministre israélien de la défense Y. Rabin pour punir les participants palestiniens à la première Intifada.

    « BREAKING THE BONES POLICY Israeli army tactic to “punish” Palestinians who participated in the First Intifada. Then Defense Minister Yithzak Rabin gave orders in January 1988 to break the bones of “Palestinian inciters”. According to Save the Children Sweden “23,600 to 29,900 children required medical treatment for their beating injuries in the first two years of the intifada”, one third of whom were children under the age of 10. In July 1990, the Knesset rejected a motion to set up a special commission to investigate whether Rabin had given soldiers orders to break the bones of Palestinians and decided not to investigate the charges against Rabin. »

    (Dictionary of Palestinian Political Terms, PASSIA [Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs], 2019)

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