Category: poésie
Les serpents de Méduse : La poésie d’Amalia Guglielminetti
La poétesse italienne Amalia Guglielminetti (1881-1941) est, ainsi qu’elle l’écrivit elle-même non sans amertume vers la fin de sa vie, surtout connue dans son pays comme la maîtresse de Guido Gozzano, poète qu’elle décrit comme « post-décadent » et qui figure parmi les noms les plus représentatifs du crepuscolarismo, un mouvement que nous avons déjà cité dans l’introduction de notre billet sur Corrado Govoni ici. Le crépuscularisme est le courant, issu du décadentisme de la fin du siècle, qui fait en Italie la jonction avec le futurisme.
Amalia Guglielminetti avait cependant connu le succès. On peut la rattacher aux poètes décadents français Robert de Montesquiou et, moins connue que ce dernier mais du même sexe qu’Amalia, Nina de Villars, dont on se rappelle surtout qu’elle tenait un salon littéraire et qu’elle fut intime avec Charles Cros. On aurait donc une même sorte de confinement pour ces deux poétesses, essentiellement réduites au statut de maîtresses. – Cependant, il convient de faire remarquer qu’au même moment la célèbre, et sulfureuse, Rachilde tenait en France non seulement, comme Nina de Villars, un salon littéraire mais aussi, pendant quelque vingt ou trente années, la « chronique des romans », c’est-à-dire la critique, au Mercure de France, une position à n’en pas douter fort influente dans le milieu littéraire.
Les poèmes suivants sont tirés d’un recueil intitulé I serpenti di Medusa (Les serpents de Méduse), de 1934. Ce recueil est une anthologie personnelle de la poétesse, à partir d’anciens recueils publiés entre 1900 et 1913 : Les vierges folles, La femme insomniaque… Guglielminetti a également écrit des romans et pièces de théâtre, ainsi que des contes pour enfants. À la différence des décadents français, qui ont conservé une forte empreinte parnassienne, sa poésie est essentiellement psychologique, voire psychanalytique au sens littéral d’analyse du psychisme ; en cela, on pourrait la comparer aux auteurs d’une certaine littérature du dix-septième siècle, autour de Mademoiselle de Scudéry, intéressés par une « cartographie du tendre », c’est-à-dire une description des états amoureux et des principes de la cour d’amour. La cartographie du tendre de Guglielminetti est cependant, ainsi que le laisse entendre le titre même de son anthologie, plus cruelle, mais aussi plus pessimiste, conformément aux canons de l’esthétique fin-de-siècle.
Il ne paraît pas qu’Amalia Guglielminetti ait été traduite en français ; c’est à présent chose faite.
*
*
Les séductions (Le seduzioni)
Celle qui a les yeux ouverts à toute lumière
et comprend la grâce de chaque parole
vit de tout ce qui la séduit.
Je vais attentive car je vais seule,
et mon rêve, qui sait jouir de tout,
quand je suis triste me console.
J’ai exprimé le suc de tous les bons fruits
mais n’ai point voulu me rassasier, et jusqu’à présent
aucun de mes désirs n’a encore été détruit.
Ainsi, prompte à la ferveur, l’âme adore
pour sa propre joie, sans attendre aucuns présents,
et comme une fusée de feu d’artifice dans le ciel nocturne
à tout moment m’éclot un rire de séduction.
*
La jeunesse (La giovinezza)
Jeunesse, de toi seule je fais ma compagne.
Tu sais faire silence quand je suis sereine
et sais parler quand âprement je me plains.
Tu sais m’admonester, de ta voix pleine
de douceur : – À quoi bon pleurer ?
Mieux vaut chanter avec des grâces de sirène.
Tu fais briller dans mes yeux un rire pareil
au scintillement d’argent d’une étoile,
t’étonnant du moindre de mes maux.
Tu t’essaies à la louange et dis : – Tu es belle !
Et tu te moques : – Tu portes une couronne sur la tête…
Et tu me caresses comme une sœur
jusqu’à ce que je te sourie. – Et tu es bonne !
*
Ce désir sempiternel (L’antico desiderio)
Séduction plus que toute autre forte,
avant toute autre et plus cruelle, fut celle
à l’invitation de laquelle je t’ai souri, ô Mort.
Par laquelle le désir qui flagelle
pour la première fois accabla de muette
stupeur ma fraîche virginité.
Et je me suis connu des mains de velours
pour les longues caresses, et pour les noms
chers une voix douce comme un luth.
Et j’ai senti dans ma bouche les arômes
d’un fruit mûr pour l’avide morsure,
mais l’âcre impureté des sens farouches,
je la mortifiai de ma superbe pure.
*
Les dons (I doni)
Nombreux dons de joie et de grâce
sont offerts à qui voit et sent
avec la belle ferveur d’une âme non rassasiée.
Aucun don ne se refuse à qui, sans rien
demander, par son rêve conquiert
tout et y imprime son sceau ardent.
Ainsi le bon artiste renferme-t-il
le ciel le plus divin dans une simple toile
pour en jouir seul, en pur égoïste.
Ô ardeur des yeux qui ressemble au geste
violent d’une bête de proie, ô regards qui sont comme
des mains d’amant s’attardant nues
dans un trésor de chevelures de femmes !
*
Une main (Una mano)
Ce fut précieux, pour celle qui va seule,
de se sentir un jour le cœur pris dans une main,
et d’en avoir un rire à la bouche et des pleurs dans la gorge.
C’était une main ambiguë, d’une pâleur
toute féminine mais au contour viril.
Belle main de suave séducteur.
Lente en chacun de ses gestes, mais fébrile
dans la caresse au point, presque, de faire mal,
forte dans l’étreinte au point de paraître hostile.
Peut-être que dans ses veines coulait un fluide fatal ;
elle, avec des lèvres voraces,
le buvait, et une trouble saveur, pareille
à l’âcreté du poison était dans leurs baisers.
*
Les gemmes (Le gemme)
Âpres séductions de gemmes et d’ors
sous de brillants convolvulus destinés
à en verser ou recevoir les fulgurances.
Derrière le cristal, les trésors ont des palpitations
recueillies, et celle qui s’y attarde
ouvre grand des yeux stupides.
Elle contemple les solitaires† à la belle eau
comme Ève regardait les yeux du serpent
rayonnants d’une promesse ensorceleuse.
Sous le battement fréquent des cils
se reflètent la froideur impériale
des émeraudes et l’arc-en-ciel fugace
des éclairs au cœur de l’opale.
† solitaire (n.m.) : « Diamant monté seul, le plus souvent en bague. » (Cnrtl)
*
Choses qui charment (Cose maliose)
Le piège brillant est mal tendu.
J’admire, et pour mon esprit absorbé
le désir est plus beau que la possession.
Tout me plaît. Le visage pâli
par l’ivresse, je respire des essences rares dans des flacons,
un fruit suspendu dans un jardin m’attire.
Une certaine voix me fait mal au cœur
tant elle m’est chère, et certains crépuscules rougeoyants
m’enchantent par le dragon qui s’en détache.
Je caresse de la main l’anse d’un vase
avec art façonné dans une forge grecque,
je froisse les douces vagues d’un satin
ou je joue avec les écumes d’une dentelle.
*
L’adieu (L’addio)
Va-t’en vers ta grise destinée ;
et que te soit dur l’adieu, toi qui un jour
m’as aimée, mais que ton chemin soit sans obstacles.
Je ne presserai pas mes mains autour
de tes poignets, implorante. Je te congédie.
Et que ton départ soit sans retour.
Bien que je voie le rire de tes yeux
assombri par la tristesse du regret,
je ne crois pas à ce tardif repentir.
En ce jour il est mensonger, mais demain
le repentir se fera sanglot et le souvenir souffrance.
Ils te mordront le cœur d’autant plus cruellement
que tu seras seul à savoir.
*
La liberté (La libertà)
Présent de glace, liberté, que vaux-tu ?
J’erre, entraînée par tes doigts aériens,
par tant de routes que j’oublie aussitôt.
Je vais et ne sais quelle étrange anxiété m’appelle
de lieu en lieu, si bien qu’à peine arrivée
je suis poussée à de nouveaux départs.
Des attraits nouveaux brillent devant mon âme,
m’attirent par leurs doux mensonges
là où les chaînes sont d’or ou de fer.
Qui te perd, liberté, te convoite.
Pour qui te possède, tu ne vaux plus rien.
On se blâme, escorte ailée, de t’avoir pour soi
et l’on t’emploie à rechercher la servitude.
*
Jalousie (Gelosia)
Je ne sais où elle se cachait. Peut-être
au fond de l’ombre vide des miroirs.
Je ne la voyais pas mais j’entendais son rire mordant.
Il résonnait subtilement dans mes oreilles
avec une note de sarcasme,
semblait retentir derrière les vieilles tentures.
C’est ainsi que je perçus la créature, inconnue,
de volupté, la proie luxurieuse,
celle qui laisse sa trace infâme.
Et je restai de glace sous la furie
du désir ; je me défendis farouchement
de celle qui riait d’un âcre rire injurieux
et de celui qui suppliait en gémissant.
*
Lointain I (Lontananza I)
À toi qui m’aimes et te trouves si loin,
à toi qui sous des cieux tropicaux
vois passer mon vain fantôme,
à toi qui connais mon mal profond,
qui entends le halètement de mes veines,
qui connais ma soif mortelle,
je viens aujourd’hui de mon pas le plus léger,
souriante, comme tu aimes
à me rêver en tes heures sereines.
Mais je n’apporte point la paix comme tu le souhaites.
Je suis l’insomniaque, la tourmentée
et j’ai en moi le désir obstiné qui jamais ne se tait.
Tel est, Inconnu qui m’aimes, ce que je t’apporte.
*
Lointain III (Lontananza III)
Et tu me suis, dis-tu, sans cesse
le long des rues grises où je vais,
le pas las et le visage dédaigneux.
Toi qui respires sous le ciel le plus divin,
chaud de lumières et de parfums,
tu m’accompagnes dans l’ennui de la ville.
Non ! Mieux vaut, dans les lointains azurés,
te voir errer à l’ombre des palmiers,
faire halte parmi des rondes de danses sauvages.
Et, tout à coup, sous cet arc d’outre-mer
je te rejoins, ivre d’égarement,
je vois ton visage se pencher vers moi,
exprimer un tourment d’extase.
*
L’autre visage (L’altro volto)
Derrière l’écran d’une surface polie,
m’interroge, me scrute l’autre visage,
et muette je cherche à comprendre l’étonnement recueilli
qu’il verse de ses yeux trop grands.
Depuis longtemps, toujours égale, toujours différente,
ô taciturne, je te connais, j’accueille
ta pensée vigilante ; depuis bien longtemps
mon regard converse avec le tien.
Enfermée dans le miroir, tu me ressembles,
tu es peut-être un autre moi, mais
comme une étrangère tu m’étonnes toujours.
Tu restes nouvelle, et souvent tu me contemples
si pâle dans l’ombre épaisse des cheveux
que je te demande : – Qui es-tu ? de quoi souffres-tu ?
*
Contraste intime (Contrasto intimo)
Où se cache un amour douloureux,
là-même un fiel obscur fait son nid.
L’un, de ses cris acerbes, aigrit
l’autre, égaré sur des rivages inconnus.
La haine orgueilleuse souvent se confond
avec l’amour qui s’humilie et craint,
car une même passion guide
les deux, aveugles, sur leurs chemins profonds.
Il y a en nous, peut-être, une martyre qui se réjouit
de son supplice et une prisonnière
qui se révolte et ronge ses liens.
L’une voudrait baiser la main
qui se fait pour elle toujours plus féroce,
l’autre y plonger une morsure inhumaine.
*
Lasse (Tediata)
Tu t’abandonnes, ô pâle indolente,
à la profuse mollesse des coussins,
et dans une volupté somnolente tu baisses
tes lourdes paupières, si lasse.
Comme une ivresse légère, tu traînes
ton esprit oisif au milieu d’ombres étranges,
bien que tes yeux verts de chat soient voilés
par quelque soporifique arôme oriental.
Tu es comme une belle et souple tigresse
qui s’allonge sous un palmier
en mouvements de royale paresse.
Mais le serpent tentateur ne te provoque point,
et pour secouer ton abrutissante apathie
tu te laisserais vider le cœur de sang.
*
Un désir (Un desiderio)
Pleurer tout doucement, le visage
contre ton épaule, voilà ce que je voudrais,
comme une enfant qui ne peut plus supporter
le secret qui la brûle et la glace,
et rester ainsi, jusqu’à me taire
dans la vague atonie d’un sommeil léger,
jusqu’à ce que le mauvais sort qui me possède
s’annule et qu’il n’en reste aucune trace.
Je sentirais mon cœur devenir immobile,
disparaître lentement sous mon sein
et ne plus laisser là où il pèse qu’un vide noir.
Il me serait doux alors
de retrouver ma tranquillité d’esprit,
de me relever soudain et de fuir, en éclatant de rire.
*
La mélancolie (La malinconia)
Dans les veines s’insinue la mélancolie,
et c’est une maladie somnolente
pour laquelle il n’est point de remède,
une stupéfaction de vague folie.
Le désir le plus tenace s’égare,
et s’oublie le souvenir le plus intense,
comme la fumée d’un lourd envoûtement
d’opium, où jouit le plus celui qui le plus s’oublie.
Elle est comme un grabat où l’inerte
lassitude nous laisse sans vigueur,
les cheveux dénoués et les bras ouverts.
Elle a la torpeur de certaines nuits d’été,
où l’on s’endort engourdie
par la douleur obscure d’être en vie.
*
Un soir (Una sera)
Je laisse de nouveau descendre la nuit sur mon mal,
un autre soir pareil à cent autres, ou plus noir.
J’ai passé le jour aride recueillie sur une sombre douleur,
appelant encore une fois un amour sans retour.
Lovée sur moi-même comme un serpent,
froide comme une morte à genoux sur mon âme.
Alors une autre nuit descend du ciel, voilée de noir,
et roule autour de mes pensées ses tétriques bandeaux.
Elle accumule ses ténèbres autour de mon cœur taciturne,
enveloppe mon âme intense dans la lourde stupéfaction nocturne.
La nuit fraternelle apaise ainsi la douleur qui me mord,
pressant sa douce paume sur mes yeux, compatissante.
*
À ma douleur (Al mio dolore)
Calme-toi encore une fois, ma douleur, couche-toi
comme une bête lovée sur sa torpeur.
Retire tes griffes acérées de ma tendre chair,
ne t’acharne point à ce massacre : elle est déjà si lasse !
Laisse-moi, ô triste bête encore trop sauvage,
te promener à la laisse dans le monde.
Ne gronde pas si j’essaye une caresse. Cela t’apaise.
Dors dans l’ombre opaque de mon cœur comme dans un antre.
Je sentirai tes dents déchirer mes nuits blanches
sans retenir mes sanglots brisés ni mes longues lamentations.
Mais à la lumière du jour, à mes pieds accroupis-toi :
que nul ne sache à quel point je souffre de ta morsure.
*
L’ombre de la mort I (L’ombra della morte I)
Un âpre désir de mourir revêt d’un jaspe dur
le cœur que je renferme en moi, misérable et nu.
Car je le sens nu comme le mendiant le plus déshérité,
qui a perdu son orgueil mais à qui restent les maux et les larmes.
Nu comme un esclave cloué sur la croix rugueuse,
tel est le cœur qui n’a de voix que pour son indolent désir.
Vie, nécessité qui renaît chaque jour,
qui pèse à toute heure, terrible de vanité !
Toujours la sentir, s’en faire un supplice,
en porter le cilice mortifiant sur sa chair aride !
Et l’aimer pourtant comme une maladie qui persiste en nous,
entre assommante et triste, moitié sommeil moitié folie !
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De l’amitié (Dell’amicizia)
Laisse-moi rire, l’ami, de ton serment.
Je le trouve si vain que je m’en gausse amèrement.
La passion des hommes est mensongère, mais l’amitié
a la malice ambiguë d’un visage d’histrion rusé.
Si je me suis prêtée, peut-être avec trop de complaisance, à ton jeu,
cet art stupide ou sournois ne m’a pas longtemps amusée.
Si j’ai paru aimer les creuses flatteries de ton mensonge facile,
c’était comme quelqu’un qui rêve et par paresse ne se secoue point.
À présent je me secoue et je ris, car le bel enchantement se dissipe ;
il vaut mieux que s’arrête ce jeu à tous deux malséant, hypocrite.
Non, tu n’as pas été attirée vers moi, liée à moi d’un cœur fraternel :
en-dehors de l’éternel amour nous sommes ennemis, d’instinct.
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Le vampire (Il vampiro)
Ce n’est pas le plaisir qui suce mes veines ni le bistre qui assombrit
mon regard : un vampire plus sinistre détruit mes forces.
Désir, vermillon seigneur de l’ombre, à moi
tu t’accroches et jusqu’aux os plantes ta griffe acérée.
Et jusqu’à mon cœur plonges ton avide morsure ;
tu le vides, sans défense, gorgée après gorgée, petit à petit.
L’âme où ne languit jamais la soif et qui en souffre toujours plus
n’est-elle point une proie s’offrant au vampire qui la videra de sang ?
Telle est mon âme : pas une belle chose ne brille à mes yeux
qu’elle ne me fasse déborder d’avidité tourmentée.
Jamais rassasiée, je voudrais posséder tout ce qui me plaît au monde,
en moi renfermant en guise de cœur un oiseau de proie que je mortifie et qui me déchire.
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Avance ! (Cammina)
J’étais au bord de la mer violette au crépuscule,
une tunique de soie couvrant seule mon corps.
Mes pieds nus laissaient leur trace sur le sable, et tout autour
mourait le jour, comme accablé d’ennui.
Gagnée de lassitude, je me disais à moi-même : Avance,
va devant toi, traîne ta longue tunique rose.
Avance pas à pas jusqu’à la fraîcheur des vagues,
ne crains pas que ta cheville s’enfonce dans la mer basse.
Avance jusqu’à ce que la mer monte à ta ceinture, à ta poitrine,
avance encore jusqu’à sentir le goût du sel.
Avance et que ta lassitude d’aujourd’hui et de demain disparaisse
avec toi. Avance et que la mer t’engloutisse comme une algue.
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Le piège (Il laccio)
Toujours l’amour est le piège avec lequel me saisit la vie
quand, fatiguée de ses misères, j’avance vers une ombre plus vaste.
L’existence assigne des tâches variées et ambiguës à l’amour,
ce vague séducteur qui ment aux heureux comme aux malheureux.
Il est le leurre, le masque suave
que met sur ses joues caves la femelle hargneuse.
La fable qui parle de l’angelot Amour est sotte :
c’est un vieux jouet avec lequel nous captive la vie amère.
Ou c’est un sirop concocté par la grande sorcière
pour nous donner une vague stupéfaction un peu folle.
Ou bien c’est la légère morsure de l’araignée qui,
petit à petit, comme par jeu, fait mourir des ignorants qui dansent††.
†† Allusion à la tarentule, du nom de laquelle dérive celui de la danse appelée tarentelle, parce qu’on faisait danser les personnes mordues par cette araignée pour dissiper le venin.
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La solitude (La solitudine)
Nous sommes seuls au monde : chacun vit au milieu d’un désert.
Rien n’est certain pour nous hormis ce vide profond.
Et les maisons contiguës des hommes, et les rêves et les choses
sont comme des ombres fumeuses disparaissant sur de troubles crépuscules.
Parfois l’amour entremetteur rapproche deux êtres solitaires,
les illusionne un moment, puis les rejette, ignorants, inconnus.
Quiconque aime son orgueil, sa vérité ou son erreur
est un voyageur chagrin demeurant sur un récif ;
Il se berce d’illusions aux premières caresses des vagues et du vent,
mais bientôt l’opprime l’accablement de l’espace énorme.
Il n’est rien de plus triste que cet abîme,
cette ombre épaisse qui sépare tout ce qui existe.
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Sans mémoire (L’immemore)
Rien au monde ne s’oublie si facilement que l’amour,
aucune soif ne s’apaise dans une torpeur plus profonde.
Comme le sillon qu’ouvre dans la mer le navire fugace,
la blessure d’amour s’enfonce et disparaît dans le cœur.
Et l’on demande un jour à ce personnage sans mémoire : – Tant
de frissons, tant de larmes endormis déjà dans une paix si grande ?
Celui qui nous enflammait de son rire, qui nous tenait dans sa main
est déjà si loin et l’on ne se rappelle même plus son visage ?
Et l’oublieux, sans se défendre, écoute. À quoi bon mentir ?
Son grand mal était un jeu, une vaine apparence.
La fièvre de celui qui voulait mourir a disparu sans laisser de trace.
Déjà peut-être le menace un nouveau délire, encore plus fou.
Tristesse de la lune : La poésie de Juana de Ibarbourou
La poétesse uruguayenne Juana de Ibarbourou (1892-1979) compte parmi les voix poétiques fameuses d’Amérique latine. Née Juana Fernández Morales, elle est connue sous le nom de son époux d’origine basque française. En 1929, au Palais législatif de l’Uruguay, elle reçut pour son œuvre littéraire le titre honorifique de Juana de América des mains du poète Juan Zorrilla de San Martín (l’auteur de Tabaré, publié en 1888 et considéré comme l’épopée nationale de l’Uruguay, qui, à la manière de La Araucana du poète conquistador Alonso de Ercilla au Chili, s’inspire des faits de la conquête espagnole en Uruguay [pour un résumé de l’histoire des belles-lettres en Amérique latine, voyez l’introduction à notre livre Le mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine ici]).
Les poèmes suivants sont tirés du premier recueil de Juana de Ibarbourou, Las lenguas de diamante (Les langues de diamant), de 1919. Il existe déjà peut-être quelques traductions de certains de ces poèmes en français, puisque l’écrivain Francis de Miomandre a publié en 1928, sous le titre La touffe sauvage, une traduction complète du recueil de 1922 Raíz salvaje (Racine sauvage, dans une traduction plus littérale) accompagnée de quelques autres poèmes de la poétesse ; nous n’avons pas consulté ce livre et ne savons pas quels autres poèmes s’y trouvent. (Dans le n° 19 de la revue Repertorio Americano de novembre 1928, le critique Luis Eduardo Nieto Caballero a trouvé à redire à la traduction de Miomandre, notamment au titre que ce dernier a choisi, où ne se retrouve pas du tout l’idée d’enracinement qu’a voulu exprimer la poétesse.)
Cette poésie s’inscrit dans le courant moderniste de langue espagnole auquel le présent blog a déjà rendu hommage par des traductions, pour l’Espagne (Francisco Villaespesa) comme pour l’Amérique (Ricardo Jaimes Freyre).
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Les langues de diamant
(Las lenguas de diamante, 1919)
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La petite flamme (La pequeña llama)
J’éprouve pour la lumière un amour de sauvage.
Chaque petite flamme me ravit, me transporte.
Toute lumière n’est-elle pas un calice qui recueille
la chaleur des âmes passant dans leur voyage ?
Il y en a de petites, bleues, tremblantes,
comme les âmes tristes et bonnes.
Il en est d’autres presque blanches : éclairs de lys.
D’autres presque rouges : esprits de roses.
Je respecte et j’adore la lumière comme si c’était
une chose vivante, qui ressent, qui médite,
un être qui nous contemple, devenu feu.
Aussi, quand je serai morte, à tes côtés il me faudra
être une petite flamme d’une douceur infinie
pour tes longues nuits d’amant inconsolable.
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L’attente (La espera)
Ô lin, mûris, car je veux tisser
les draps du lit où dormira
mon aimé, qui doit bientôt me revenir !
(Avec le printemps il reviendra.)
Ô rose, déploie ton bourgeon encore fermé !
Il faut que tu sois le flacon de senteur embaumant sa chambre.
Concentre tes couleurs, rassemble ton parfum,
dilate tes pores, car mon bien-aimé arrive.
J’entraverai ses jambes de chaînes d’or,
de chaînes légères de l’acier le plus pur.
J’ai pressé le forgeron Amour
de les faire brillantes et inaltérables.
Et je sèmerai tout le jardin de coquelicots.
Qu’il ne puisse se rappeler aucun chemin !
Fatigue, sur ses nerfs presse tes bandeaux.
Mollesse, sois le chien qui garde la porte.
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Mélancolie (Melancolía)
La menue filandière brode sa dentelle obscure
avec une étrange anxiété, une patience amoureuse.
Quel prodige, si cette dentelle était de lin pur
et si, au lieu d’être noire, l’araignée était couleur de rose !
Dans un coin du jardin odorant et sombre,
la filandière velue brode sa toile légère.
Sur celle-ci la rosée suspendra ses diamants,
et l’aimeront la lune, l’aube, le soleil, la neige.
Amie araignée, je tisse comme toi mon voile d’or
et dans le silence cisèle mes joyaux.
Nous sommes unies par l’angoisse d’un même labeur.
Mais tes veilles te sont payées par la lune et la rosée
tandis que Dieu sait, amie araignée, ce que je recevrai pour les miennes !
Dieu sait, amie araignée, quelle récompense m’en reviendra !
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Les violettes (Las violetas)
Elles émaillent la bordure tout entière de la source
et sont comme des brûle-parfums embaumant son eau.
En les cueillant je souffre, par mon désir avide,
qu’elles ne puissent entrer toutes dans mon panier.
Un magicien les a plantées pour que les jeunes femmes
qui remplissent à cette source leurs amphores de faïence
éprouvent la tentation de s’en orner le buste
comme un étrange vase opulent et mordoré.
En veux-tu une ? Respire-la. Comme elles sont semblables au miel
et laissent longtemps leur parfum sur la peau !
Presse-la contre tes lèvres. Quelle saveur piquante !
On jurerait que leur calice est plein d’amour.
C’est peut-être pour cela qu’un magicien les a plantées au bord de la source,
pour préparer quelque philtre avec l’eau claire.
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Inquiétude (Inquietud)
Cette inquiétude… Cette inquiétude… Quelle main obscure
m’a donné la flamme et l’ombre
de cette folle effervescence cachée
qui monte avec un goût de sel à ma bouche ?
Cette inquiétude, cette inquiétude constante
que ne calment point les lèvres de l’aimé…
Mains tendues vers l’astre, âme dressée vers le ciel,
corps de chaux et de scories auquel l’envol est refusé…
Anxiété qui ne se résout ni en bourgeon ni en braises…
Feu invisible et vif qui brûle sans étincelles…
Âme en lambeaux, quelle source réclames-tu pour ta soif ?
Racine ignée, qu’attends-tu pour éclore en flamme ?
*
L’inquiétude fugace (La inquietud fugaz)
J’ai mordu dans les pommes et j’ai baisé tes lèvres.
Je me suis enlacée aux sapins odorants et noirs.
J’ai plongé, inquiète, mes mains dans l’eau qui court.
J’ai fureté dans la millénaire forêt de cèdres
qui traverse la prairie comme un lourd serpent.
Et j’ai couru par tous les chemins de pierres
qui ceignent comme des rubans le mont ventru.
Ô mon aimé, ne t’emporte pas contre mon inquiétude sans trêve !
Ô mon aimé, ne me gronde point parce que je chante et ris !
Un jour il faudra bien que je me tienne tranquille,
pour toujours, hélas, pour toujours !
Les mains croisées, les yeux fermés,
les oreilles sourdes et la bouche muette,
et ces pieds, aujourd’hui remuants, en perpétuel repos
sur la terre noire.
Et il sera brisé, le verre de cristal de mon rire
dans la fissure obstinée de mes lèvres closes !
Alors, quand tu me diras : Viens ! je ne viendrai pas.
Quand tu me diras : Chante ! je ne pourrai plus chanter.
Je m’effriterai dans le calme et le silence
sous la terre noire,
tandis qu’au-dessus de moi la vie continuera de bourdonner
comme une abeille enivrée.
Ô laisse-moi goûter la douceur du moment
fugace et inquiet !
Ô laisse la rose nue de ma bouche
se presser sur tes lèvres !
Elle sera bientôt poussière sous la terre noire.
*
Énigme (Enigma)
De quel jus noir, de quel suc amer,
de l’eau de quel puits taciturne et large
se nourrit mon âme, acide et saumâtre
comme un vin conservé dans des timbales de cuivre ?
Quelle sève, ô dieux, fut absorbée par ses racines
tordues et grises
comme les branches d’un figuier
qui n’a point bourgeonné, le printemps venu ?
Chardon de l’ennui, qu’enduisit la pénombre
de son huile noire, et que jamais n’émerveille
la lumière avec ses dagues, l’angoisse l’a desséchée
comme une corolle qui flétrit à l’approche d’une flamme.
Et le pollen d’or devint pollen de chaux
et la sève douce devint sueur de sel.
Elle se rida, bourgeon encore, vida sa fleur naissante,
et ne donnera jamais plus, jamais, de parfum.
…..
Si un jour à nouveau elle fleurit, sera-t-elle
un lys encore une fois, ou bien donnera-t-elle
un calice étrange, noir, tourmenté,
portant un dard cloué parmi ses feuilles ?
Ô Dieu, que sera
la fleur de mon âme tellement amère ?
*
Lassitude (Laceria)
Ne convoite pas ma bouche. Ma bouche est de la cendre
et mon rire, un son creux de cloches.
Ne me prends pas les mains. Elles sont de la poussière,
en les serrant tu touches l’aliment des vers.
Ne tresse pas mes cheveux. Mes cheveux sont de la terre
avec laquelle doivent se nourrir les plantes de la montagne.
Ne caresse pas mes seins. Ils sont de glaise, les seins
que tu t’évertues à voir comme des iris hâlés.
Et pourtant, tu m’aimes, amour ? Pourtant tu demandes mon corps
et tends vers moi tes mains, agrandies par le désir ?
Tu convoites encore, mon amour, la chair mensongère
qui est cendre et se couvre d’apparences de rose ?
Bien, alors embrasse-moi. Ô lassitude !
Poussière qui cherche la poussière sans connaître sa misère !
*
Fiel (Hiel)
Ma tristesse est stérile comme un désert de sable.
Ma tristesse est la sœur des déserts de pierre.
Mon amour, de moi n’attends ni bourgeons ni fleurs,
saumâtres sont les sèves que la douleur m’a données.
Et je refuse obstinément toute autre eau,
je fuis obstinément les fontaines et me livre à son sel.
Ô la volupté de mes sucs amers
et de mes racines menaçantes comme cent poignards !
Et tu demandes le pollen acide de mes fleurs,
toi qui à portée de main possèdes les fruits prometteurs ?
Et tu convoites ma bouche, aigre comme le sel,
toi dont les lèvres cachent un trésor d’abeilles ?
Même si je dois mourir d’inanition, je refuserai ton miel.
À présent que je me suis faite au goût du fiel,
je ne veux plus aucune douceur. Je ne pourrais, après
que le rayon s’est desséché, m’habituer de nouveau
aux pluies amères. Et je sais, ah ! je sais
qu’aucun rayon ne peut donner un miel éternel !
*
L’impossible (Lo imposible)
Ah si je pouvais être de pierre ou de cuivre
pour ne plus souffrir !
Pour que cesse de couler
la citerne saumâtre
de mon cœur.
Pour que mes yeux s’éteignent
comme deux charbons mouillés.
Convertir en métal l’argile vivante,
l’argile misérable et sensible
où fait son nid la vipère noire,
éternelle de la souffrance !
Ah ! Elle pourrait bien mordre, alors, cette vipère !
En riant je lui donnerais par défi
mon cœur glacé comme le marbre d’une fontaine.
Mon cœur de cuivre
où aurait cessé de couler
la citerne saumâtre !
Et dans ce cœur mon amour pour toi ne serait
rien d’autre qu’une étrange stalactite gelée !
*
La tristesse de la lune (La tristeza de la luna)
Je hais la lune. La lune m’envoûte
et me rend triste avec son visage de sorcière.
Elle me rend si triste qu’il semble parfois
que dans mon âme se balance un noir cyprès.
Dans sa claire lumière, mon âme reste inerte
et c’est comme une guenille à l’odeur de mort.
Dans sa claire lumière, mon âme est stérile
comme un pré noir couvert de poix.
Blanche fossoyeuse, avec sa pioche elle creuse
le puits obscur de ma peine profonde
et de ses grandes mains de cristal
verse à poignée le sel sur mon chemin.
Même si je recouvrais les braises de mon angoisse intense
de cendres grises, la sorcière d’en-haut
me jette son souffle et ravive le feu,
aveugle à toutes larmes, sourde à toute prière.
Je ne pourrai oublier
tant qu’il me faut regarder la lune !
Je demande la cécité !
Qui me donnera de ne plus jamais voir sa lumière ?
*
Magnétisme (Magnetismo)
Dans tes yeux sombres je me suis vue
comme dans l’eau de deux lacs noirs,
alors un vertige d’abîme ténébreux
m’a fait trembler d’angoisse.
Ah, si je tombais au fond de ce précipice !
Si dans ces lacs ténébreux je tombais !
Je sais qu’aucun miracle
ne pourrait m’en retirer.
Je sais qu’à tout jamais l’abîme ensorcelé
de tes pupilles profondes
me retiendrait comme une guenille
accrochée aux griffes des ronces.
…..
Ô n’écarte pas de moi tes grands yeux,
car je tremble de froid et de tristesse !
…..
Je veux le mal de tes pupilles ! Donne-moi
ce mal qui fait du bien à mon âme.
…..
Lac ensorcelé de ses yeux, engloutis-moi !
*
La bonne journée (El buen día)
Je me vêtirai de blanc, me parfumerai de roses,
et nous irons par les chemins qui sentent le serpolet,
comme une jeune bergère avec son pastoureau
à la recherche de lointaines chapelles miraculeuses.
Il faut que j’aie les mains fraîches comme l’eau,
il faut que tu aies les lèvres douces comme les fraises.
Et dans l’ourlet froufroutant de mon blanc jupon
les herbes folles laisseront cent épines odorantes.
Les laboureurs, s’arrêtant pour nous regarder, diront :
La petite bergère brune au sourire enchanté
avec son pastoureau aux yeux enchantés et tendres
s’en va sur la route et oublie son troupeau.
Et nous rirons, nous rirons émerveillés
d’être libres et joyeux, d’être fous et chastes,
maîtres indiscutables de toute l’herbe,
des mûres pleines et des pâturages vallonnés.
Puis, à notre retour, comme nés à nouveau,
le teint rubicond, l’âme claire, le front pur et serein.
Et dans nos regards droits, encore extasiés,
une lueur imprévue de bonté nazaréenne.
*
Sauvage (Salvaje)
Je bois à l’eau pure et claire du ruisseau
et vais par les champs en m’appuyant
sur une branche de caroubier lisse, forte et polie,
qui dans ses frondaisons abrita la douceur d’un nid.
C’est ainsi que je passe les jours, brune et sans soucis,
sur le doux tapis de l’herbe odorante,
mangeant la pulpe juteuse des fraises
ou cherchant de capiteuses grappes de framboises.
Mon corps est imprégné par l’arôme intense
des pâturages mûrs. Ma sombre chevelure
répand, quand je la dénoue, une odeur de soleil et de foin,
de sauge, de menthe et de fleurs de seigle.
Je suis libre, saine, joyeuse, juvénile et brune,
comme la déesse de l’avoine et du blé !
Je suis chaste comme Diane
et j’ai l’odeur de l’herbe claire née le matin !
*
Les premières roses (Primeras rosas)
Aujourd’hui j’ai vu une haie couverte de roses
et suis rentrée à la maison folle de joie.
Aujourd’hui j’ai vu une haie couverte de roses !
Quelles impressions de fête d’amour, mon âme !
Je suis rentrée tellement contente,
comme quand on revoit son bien-aimé
pour qui l’on a soupiré chaque instant
après qu’il fut parti très loin, si longtemps.
Moi qui aime les forêts, les champs, les prés,
les longs chemins verts et magiques,
l’amour sans obstacle dans la paix de la campagne,
voilà que je rêve à de douces fêtes amoureuses
devant cette précoce floraison de roses
dans la sombreur d’une barrière sylvestre.
*
Sur le chemin du rendez-vous (Camino de la cita)
Comme est joyeux le chemin, sous les branches
souples et dorées des genêts,
si bien fleuries que le sentier
est pour les prés une cassolette.
Les abeilles avides sont à la fête
dans le joyau vivant de la forêt.
Quel bon magicien en cette vallée a façonné le trésor
de si opulents genêts d’or ?
Mes tresses sont pleines de l’odorante
pluie de leurs corolles. Quand mon aimé
posera sur elles ses lèvres, il y prendra
le parfum de genêt de mes cheveux,
comme une âme fragrante, radieuse et folle,
que la saveur du rendez-vous mettra sur sa bouche.
*
Fuyarde (Fugitiva)
Avide des premières mûres,
il fait nuit quand je retourne au village,
lasse d’avoir arpenté tout le jour
la forêt à la recherche de mûres.
Radieuse, satisfaite, échevelée,
avec un bouquet de fleurs sur la tête
je ressemble à une satyresse brune
égarée sur le chemin des acacias.
Mais alors je ressens la crainte
d’être suivie par un faune caché dans la pénombre :
tout près, et mon oreille déjà soupçonne
l’écho de son pas furtif.
Et je fuis en courant, palpitante et folle
de peur, car il paraît si proche
que mon bouquet de fleurs d’acacia tressaute,
frôlé par les poils de sa barbe.
*
Une trêve à la campagne (Tregua en el campo)
Femme qui viens l’âme comprimée
par l’existence acide et brutale de la ville,
guéris-toi dans le silence, aime ta maison isolée,
bénis cette parenthèse, suave, de solitude.
Redeviens ce que tu fus autrefois, douce et sans soucis,
oublie que tu connais la fatigue et la satiété.
Que sous ton écorce grise de civilisée
ressurgisse la paysanne endormie par la ville !
Dans ce printemps si doux, ensoleillé,
que te fasse honte, ô femme, ta mélancolie !
*
La nouvelle espérance (La nueva esperanza)
Tu reviens à moi, espérance, ainsi qu’une touffe d’herbes
odorantes coupées à l’aube.
Tu as la timidité des fleurs humbles,
humbles et menues comme celle de la sauge.
Tu arrives à pas lents. Une légère fragrance
te précède. Je cède et t’accueille
avec un geste bouleversé de mendiante. Je n’ai
pas même le courage de lever les yeux.
Mais je sens que sous mes paupières vaincues
la clarté s’accroît, ton aura s’élargit,
et il me vient aux lèvres une saveur de violettes,
et l’air qui m’entoure prend une teinte bleutée.
Mais tu me rencontres amère, et dans la lumière qui m’inonde
je ne peux encore me donner tout entière au miracle !


