Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine

Essai inédit de 1997 un peu retouché et publié ici pour la première fois. Il en existe peut-être un exemplaire à la bibliothèque de l’Institut d’études politiques de Toulouse.

Monument à Vasco Nuñez de Balboa, Panama

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SOMMAIRE

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE – LES AVENTURIERS DU NOUVEAU MONDE

CHAPITRE 1er – Infortunes et Rêves de l’ancien monde

Section 1 – 1492 Les aventures de Juan Cabezon de Castille, roman picaresque de l’ancien monde
A) L’Espagne de la misère et des prodiges
B) Les Rois Catholiques et les Juifs d’Espagne
C) L’Inquisition, stade suprême de la religion

Section 2 – La Harpe et l’Ombre, Christophe Colomb visionnaire et premier conquistador
A) Un nouveau monde d’âmes
B) L’or et la fièvre
C) Le visionnaire, instrument de l’histoire
D) Le comédien

CHAPITRE 2 – Les soldats de la Conquête

1492 Mémoires du Nouveau monde, le destin des soldats de Cortès
A) Face à la magie et au macabre
B) Alvarado et Davila
C) Les conquêtes féminines
D) Les conquistadores dans la société coloniale
E) Les propagateurs de la foi

CHAPITRE 3 – Une aventure intérieure

Section 1 – Le Larron qui ne croyait pas au ciel, folie et solitude
A) La progression du Monstre conquérant
B) Souverains des mondes cachés
C) L’impossible héroïsme

Section 2 – L’Ancêtre, la rencontre de l’Autre
A) La « précarité »
B) Une conquête vide de sens
C) La cause juste et ceux qui la défendent
D) Les Indiens dans l’ancien monde

DEUXIÈME PARTIE – LES FONDATEURS DU NOUVEAU MONDE

CHAPITRE 1er – Les destructeurs

Section 1 – Chant général, les conquistadores et leur héritage maudit
A) Les écorcheurs de la Légende noire
B) Les colonies : la « Sainte culture occidentale »
C) La résistance

Section 2 – Hommage aux Indiens d’Amérique, ce que les conquistadores ont bafoué
A) Économie : le modèle inca
B) Aluna
C) Le destin de l’individu
D) La venue de l’homme blanc

CHAPITRE 2 – Une nouvelle forme de civilisation

Section 1 – Légendes du Guatemala, syncrétisme christiano-païen : le mariage ironique
A) Le mélange
B) L’origine du monde : divinités et Trinité
C) Le souvenir des traditions
D) Fables de l’humiliation vengée

Section 2 – Le Partage des eaux, fondation dans l’inconnu
A) La perte de l’être
B) Chercheurs d’or et fondateurs
C) Chevaliers sans peur

Section 3 – Le Labyrinthe de la solitude, la mexicanité
A) Les pachucos
B) La « solitude mexicaine »
C) Aztèques et Conquistadores

CONCLUSION

BIOGRAPHIES

SOURCES ET DOCUMENTATION

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Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb baisait le sol de l’actuelle île de San Salvador ou Watling, aux Bahamas, remerciait Dieu et faisait entonner à son équipage le Te Deum. L’Amérique était découverte. Un demi-siècle plus tard, elle était conquise.

Les conquistadores espagnols ont offert à l’Espagne un empire trente fois plus grand que son territoire péninsulaire, lui ont permis d’acquérir le stock d’or le plus important jamais constitué alors – mais qui sera en fin de compte responsable de sa ruine –, ont versé dans le giron de l’Église les âmes des Indiens qu’elle se chargea d’évangéliser, de catéchiser et d’éduquer. Les conquistadores espagnols sont les fondateurs d’une civilisation nouvelle : la latino-américanité.

Leur histoire est peuplée de rêves fantastiques, de chimères et de passions, d’héroïsme sanguinaire, de courses folles au pouvoir, d`égarements sans espoir dans les solitudes d’un continent luxuriant, de fièvres, de sorcellerie, de fanatisme, de soifs d’or et d’absolu. Ce sont des soldats, mais avant tout ce sont des aventuriers car, où les mènent leurs pas, l’homme blanc n’a jamais été.

La Conquête, c’est aussi l’histoire d’un effondrement, celui des civilisations précolombiennes. C’est l’histoire d’une guerre dans un temps où l’expansion des États était une nécessité vitale. « Nul ne gagne qu’un autre ne perde », écrivait Montchrestien. Les intérêts que représente le nouveau monde pour la Couronne d’Espagne sont trop importants pour que l’épée puisse être gardée au fourreau. La Conquête est le choc armé de deux civilisations guerrières, soldats moyenâgeux de la Chrétienté d’une part, sauvages belliqueux ou combattants froidement fanatiques de théocraties impériales d’autre part. La victoire des conquistadores est écrasante et les civilisations indiennes foulées sans retenue, plongées dans l’abjection. Cette rencontre entre deux mondes a pris la forme de la conquête militaire, de la guerre.

Cet événement sans pareil fut également pour l’ancien monde le moment d’interrogations nouvelles. La Conquête a contribué à la remise en question du Moyen-Âge en l’imprégnant de relativisme et de tolérance humanistes face à des schémas de culture et de pensée fondamentalement différents, dont on commence à suspecter qu’ils ne sont pas l’œuvre exclusive du Malin. Naît la « Légende noire » (leyenda negra) des conquistadores, qui en rend sans indulgence un portrait de brutes assoiffées d’or et de pouvoir, animés par les passions les plus basses, responsables des crimes les plus affreux commis au nom de Dieu.

Le caractère fondateur de cette apocalypse a fait de la Conquête et des conquistadores un thème privilégié de la littérature latino-américaine jusqu’à nos jours. C’est une apocalypse qui est à l’origine de ce monde dans lequel vivent, pensent et sentent les écrivains d’Amérique latine. La Conquête est un de ces moments critiques de l’histoire, le moment d’une fin et d’un renouveau, un instant total où l’évolution soudain, comme exaspérée d’un déroulement étale, se convulse, s’intensifie et produit ces bouleversements que l’histoire enregistre. Les conquistadores sont bien à la mesure, excessives et surhumaines figures, de tels chaos, et leur mythe s’est répandu dans les productions de l’esprit humain.

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La préoccupation de l’Europe au 15e siècle est l’Orient. Quatre grands monarques se partagent le continent : Louis XI de France, Maximilien d’Allemagne, Henri VII d’Angleterre et Ferdinand d’Espagne. Ces quatre monarques, tous de droit divin, rêvent chacun de reconstituer à leur profit l’Empire d’Occident. Les instruments d’une telle ambition sont l’armée et les finances. L’armée peut seule imposer la volonté royale aux ambitieux adversaires. Mais pour entretenir l’armée, l’or est indispensable. Or le métal précieux est rare en Europe.

L’Extrême-Orient est connu en Europe à travers la narration de ses voyages par Marco Polo dans Le Livre des merveilles du monde, De 1271 à 1295, ce voyageur italien avait accompli un voyage de vingt-quatre ans de Constantinople à Sumatra en passant par l’Inde, le Tibet et la Chine, rencontrant à Pékin le Grand Khan, et ramenant en Europe le souvenir de cités prestigieuses, de ports florissants, de dynasties millénaires, rapportant également une grande richesse en pierres et métaux précieux.

Mais depuis la prise des Lieux Saints par les Musulmans et l’échec des Croisades, la route des Indes est barrée par l’Islam. Le commerce par voie de terre est impraticable du fait des pillages de caravanes perpétrés par les maraudeurs musulmans. La présence de l’Islam en Espagne, donc sur le continent européen, est une grande humiliation pour la Chrétienté. Une idée qui fait alors florès est celle d’une union avec le Khan dans le but de prendre en étau le monde islamique et de l’anéantir. Pour cela, il faut parvenir au Khan. Par voie de terre, rares sont ceux qui sont parvenus à dépasser les plateaux du Caucase. Par voie de mer, le Portugais Vasco de Gama se prépare à doubler le cap de Bonne-Espérance, pointe sud de l’Afrique atteinte pour la première fois en 1487 par Bartolomé Diaz ; ce sera accompli en 1497.

On dit aussi que par l’ouest il est possible d’atteindre l’empire du Grand Khan. En effet, le goût naissant pour les sciences et le regain d’intérêt pour l’Antiquité initiés par l’imprimerie font largement admettre aux esprits savants de l’époque l’idée que la Terre est ronde. En franchissant la « Mer des Ténèbres », l’océan Atlantique, on doit arriver à l’extrémité de l’empire du Khan. C’est ce que tentera le navigateur génois Christophe Colomb.

Après des tentatives infructueuses auprès de la Couronne du Portugal ainsi que de l’Angleterre, Colomb parvient à intéresser les Rois Catholiques d’Espagne, Ferdinand et Isabelle, à la découverte de la véritable route des Indes, selon lui directe et rapide, exempte d’obstacles naturels et humains, en définitive plus économique et plus sûre. Il équipe trois caravelles, la Santa Maria, la Niña et la Pinta, et quitte le port de Palos le 3 août 1492, non sans avoir obtenu des Rois Catholiques la signature des capitulations de Santa Fe, contrat exorbitant par lequel Colomb se voit reconnaître entre autres choses la vice-royauté à vie, transmissible à ses héritiers, des territoires acquis sur sa route.

Il découvre sans le savoir l’Amérique. Il aborde à une succession d’îles, qu’il baptise San Salvador, Santa Maria de la Concepcion, Fernandina, lsabela, enfin Cuba, à laquelle il donne le nom de Juana. Il croit que ce n’est pas une île, qu’il a touché le continent. Il se leurre. Il entend par les autochtones parler des cannibales (Kannibals), croit qu’on lui désigne les sujets du Khan. Il découvre Haïti et Saint-Domingue, leur donne le nom d’Hispaniola, y fonde la première colonie européenne en Amérique : la Navidad.

Il retourne en Europe pour montrer deux ou trois pépites, des perroquets et des Indiens moribonds, mais surtout faire confirmer ses droits. Deux mois plus tard, le pape Alexandre VI signe une bulle accordant à l’Espagne tous les territoires situés à cent lieues à l’ouest de la dernière des îles des Açores, et au Portugal les territoires découverts à l’est de cette ligne, avec en contrepartie pour les deux pays d’évangéliser les peuples conquis. Le Portugal s’exclame contre l’arbitraire de la délimitation et obtient de l’Espagne un compromis, l’accord de Tordesillas, qui reporte la ligne de cent à trois-cent soixante-dix lieues à l’ouest des Açores. Cet accord explique la possession portugaise du Brésil après sa découverte accidentelle en 1500 par Alvarès Cabral, parti suivre la route de Vasco de Gama vers le cap de Bonne-Espérance et poussé vers l’ouest par des courants jusqu’au Brésil.

Les tribulations de Christophe Colomb sont narrées dans La Harpe et l’Ombre d’Alejo Carpentier, qui fait l’objet d’une analyse dans cet essai. Lors de son troisième voyage, il pose le pied sur le continent, à l’embouchure de l’Orénoque, mais, encore une fois, il ne le sait pas. Devant faire face aux luttes intestines de ses hommes et aux manœuvres des Rois Catholiques pour le destituer de ses prérogatives, il ne peut prolonger son exploration. En 1500, huit ans après la découverte de San Salvador, Colomb et ses deux frères, entravés par les fers de la justice royale, sont embarqués pour l’Espagne afin d’être jugés. En 1502, on l’autorisera à faire un quatrième et dernier voyage aux Indes ; mais il ne joue plus aucun rôle.

L’histoire n’a pas retenu le nom de Colomb pour baptiser le continent puisque le nom Amérique vient en effet d’Amerigo Vespucci (1454-1512). Ce Florentin aisé participa à de nombreux voyages dans le nouveau monde, en tant que passager de marque. C’est lui qui, le premier, parla de Mundus Novus, nouveau monde, alors que Colomb continuait de se croire en Asie. Ainsi Colomb a-t-il découvert un monde nouveau en aveugle, tandis que Vespucci l’a reconnu. En 1508, l’Allemand Martin Waldseemüller, dans son ouvrage de géographie, nomme ce continent d’après le nom d’Amerigo Vespucci : America. En 1541, le géographe hollandais Gérard Mercator dresse la première carte où l’Asie et l’Amérique apparaissent séparées.

La poursuite de la Conquête aura pour plate-forme de lancement Cuba, qui devient le relais entre l’ancien et le nouveau mondes. De Cuba, les conquistadores tournent leurs yeux vers l’ouest. Colomb avait débarqué dans l’actuel Venezuela. Peu de temps après, Ojeda et Nicuesa s’enfoncent en Colombie, dans le domaine des Caraïbes, Indiens belliqueux qui exercent leurs cruautés sur les populations d’Amérique centrale et des Antilles. Ils sont contraints de rebrousser chemin et fondent sur la côte des colonies misérables, où les hommes seront contraints de se nourrir de cadavres d’Indiens, et d’où ils seront délogés sans pitié par le conquistador Vasco Nuñez de Balboa, avant de mourir en naufrage.

Une expédition commandée par Fernand de Cordoba atteint la presqu’île du Yucatan et fait la rencontre d’Indiens hostiles. Criblé de pas moins de douze flèches, Cordoba s’en retourne néanmoins à Cuba et fait son rapport au gouverneur Vélasquez. Juan de Grivalja prend à son tour le commandement d’une flotte vers le Yucatan. Il apprend là l’existence d’un grand empire mexicain, aux richesses incomparables. La conquête du Mexique va commencer.

Pendant ce temps, le déjà nommé Balboa apprend des indiens qu’il existe une mer de l’autre côté du nouveau monde. Il décide de mettre sur pied une expédition et jette l’ancre dans l’isthme de Panama, à Acla, pour le traverser de part en part. Les conquistadores, bardés de métal, conduits par une meute de chiens de chasse, pénètrent dans la jungle enchevêtrée, visqueuse et suffocante de l’Amérique centrale. Échappant aux embuscades des Indiens, aux émanations fétides des marécages, aux morsures des insectes venimeux, la moitié des deux cents hommes parvient à la mer au bout de vingt jours, découvrant l’océan Pacifique. François Pizarre, futur conquérant du Pérou, est présent. De retour à Acla pour annoncer sa découverte, Balboa est disgracié sans autre formalité par le gouverneur des territoires d’Amérique centrale, Pedro Arias de Avila, arrêté par une troupe conduite par Pizarre et décapité en place publique.

Fernand Cortès, de la petite noblesse d’Estrémadure, étudiant à l’Université de Salamanque, s’embarque à dix-neuf ans pour les Indes. Il débarque à Saint-Domingue en 1504, où il exerce tout d’abord la profession d’écrivain public. Il prend part à une expédition confiée à Vélasquez pour achever l’exploration de Cuba et, à cette occasion, devient le secrétaire et trésorier de Vélasquez. Ce dernier l’envoie en expédition, à la suite de Grivalja, pour établir des points d’appui sur la côte mexicaine et y fonder des colonies. Cortès a cependant l’intention d’outrepasser sa mission : son ambition est de pénétrer au cœur de cet empire encore inconnu des Espagnols et dont parlent les Indiens avec une grande révérence.

C’est ainsi que Cortès deviendra le conquistador emblématique, parti avec onze navires, cinq cent quatre-vingt soldats, seize chevaux et dix canons, soit presque rien en considération de la puissance numérique de ses ennemis, et mettant à bas le prestigieux empire aztèque vieux de deux cents ans. Le 13 août 1521, après d’hallucinantes épreuves contées dans 1492 Mémoires du Nouveau monde du Mexicain Homero Aridjis (dont le lecteur trouvera la biographie en annexe), le souverain aztèque Cuauhtémoc doit se rendre à Cortès, livrer son peuple aux volontés du Dieu des chrétiens et du Roi Catholique. Après avoir découvert encore le Honduras et la Californie, Cortès mourra en Andalousie, dépossédé de tous ses titres par l’Audience royale.

François Pizarre, l’enfant, dit-on, d’une prostituée, abandonné à sa naissance sur les marches d`une église, fut d’abord porcher, puis soldat en Italie, avant de s’embarquer en 1515, à quarante ans, pour le nouveau monde. En 1524, il débarque à Panama dans le but de pénétrer le mystérieux empire du Sud dont il a entendu parler. Il entrera dans Cuzco, la capitale des Incas, en 1533, après huit années de pénibles explorations et de manœuvres diplomatiques avec les gouverneurs successifs et la Couronne d’Espagne. En 1529, il obtient les titres de Capitaine à vie et Juge suprême des provinces qu’il soumettra. Ses soldats sont consacrés chevaliers de l’Éperon d’Or. L’expédition commence véritablement.

À Cajamarca, il parvient à faire prisonnier l’Inca Atahualpa et réclame comme rançon de sa liberté qu’il fasse remplir sa chambre d’or. Pizarre est alors à la tête d’une fortune comme on n’en a jamais vue. Il constitue un tribunal qui condamne Atahualpa pour usurpation (l’Inca venait d’achever une lutte pour le pouvoir contre son frère Huascar), polygamie et idolâtrie. Atahualpa accepte le baptême et meurt par le garrot.

Suivront d’impitoyables combats entre conquistadores : Pizarre, Almagro, Belalcazar, Alvarado, tout en luttant contre la résistance inca organisée par Rumiñahui, se disputent le commandement des cités conquises, Cuzco, Lima, Quito… Après avoir rétabli un semblant d’ordre et châtié ceux qui s’opposaient à sa volonté, Pizarre, qui dans sa cour du nouveau monde se fait appeler le Marquis, tombe et meurt en 1541 dans un complot monté par le fils d’Almagro, ancien compagnon devenu ennemi.

La conquête du Mexique par Cortès et celle du Pérou par Pizarre ne doivent pas faire oublier les nombreuses expéditions parallèles qui ont fait de l’empire colonial espagnol ce qu’il était au lendemain de la Conquête. Au Chili, les luttes de Valvidia et de Villagra contre les Araucans n’ont duré pas moins de dix-sept ans ; alors que Cortès subjugue les Aztèques en deux ans, que Pizarre débarque à la tête de son armée à Tumbez en 1531 et fait exécuter Atahualpa en 1533, les conquistadores ont mis de longues années à soumettre un peuple sauvage dont Pablo Neruda a chanté les hautes vertus dans son Chant général.

Pour ce qui est de la conquête des régions septentrionales, signalons l’expédition de Panfilo de Narvaez en Floride. Débarqué dans la baie de Tampa, il s’enfonce dans la jungle à la tête de trois cents hommes. Après des recherches d’or infructueuses, il décide de revenir à la flotte mais celle-ci ne les a pas attendus. Ils construisent des radeaux, les mettent à l’eau et sont emportés ; Narvaez périt. Nuñez Cabeza de Vaca (Tête de Vache) survit, échoué sur une île. Il est fait prisonnier par des Indiens, s’échappe quelque temps après et pendant huit ans traverse le Mississippi, l’Arkansas, le Colorado, l’Arizona, avant de retrouver le commandement espagnol du Mexique. Il raconte des histoires prodigieuses, qui intéressent au plus haut point les conquistadores. Ils croient percevoir dans ses récits l’existence des Sept Cités fameuses, où les rues seraient pavées d’or.

Le conquistador Fernand de Soto met aussitôt sur pied une expédition. Il meurt rapidement dans les fièvres. Ses hommes poursuivent l’expédition jusqu’aux montagnes Rocheuses sans rien trouver sur leur chemin qu’une faune hostile et des tribus avides de scalps. Ils s’en retournent au Mexique, plus morts que vifs. À la recherche également des Sept Cités, se décide de partir Francisco Vasquez de Coronado, qui rencontre les pacifiques Pueblos à Cibola et affronte les belliqueux Zacatecas, mais ne trouvera jamais rien de ce dont il rêve.

En Amérique centrale, la Conquête est une querelle confuse entre conquistadores. Pendant longtemps d’ailleurs, ils ne firent qu’y passer, la structure physique de ces régions se prêtant mal à des établissements durables. C’était également le chemin de l’Eldorado, dont les conquistadores avaient entendu parler par les Indiens du Pérou, qui sera cherché en Équateur, en Colombie, au Venezuela, en Guyane, jusqu’à la folie et en vain.

Le Rio de la Plata, embouchure commune des fleuves Parana et Uruguay, découvert en 1536 par Mendoza, apparut aux conquistadores comme l’entrée d’un chemin vers le Pérou plus court que les routes de Panama ou du détroit de Magellan ; aussi l’exploration de cette région fut-elle rapidement engagée. L’action des conquistadores y resta isolée, constituée par de petites expéditions de reconnaissance se heurtant à d’innombrables tribus. C’est dans cette partie de l’Amérique que la « pacification » des territoires fut la plus longue. Les conquistadores y fondèrent des villes importantes : Buenos Aires par Mendoza, Asunción par Juan de Ayolas, Santa Cruz par Nufrio de Chaves…

Ainsi, des Rocheuses à la Terre de feu, l’exploration des conquistadores s’est étendue sur l’ensemble du continent. C’est alors que le règne des aventuriers touche à sa fin : petit à petit, les ambitions personnelles des conquistadores sont écrasées par la volonté royale. Certes, depuis le commencement, la monarchie espagnole considéra la Conquête comme affaire royale. Elle déploya tout un appareil administratif pour exploiter les victoires des conquistadores et leur ôter le pouvoir qu’ils s’octroyaient sur les territoires conquis. Ainsi, déjà l’édit royal du 10 avril 1495 portait un coup aux capitulations de Santa Fe et aux privilèges de Colomb en promulguant la liberté de commerce pour tous les Espagnols aux Indes. Ensuite de quoi, Colomb fut destitué de ses fonctions de gouverneur.

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Les Audiences royales, ainsi que la Casa de Contratación, qui était à la fois une chambre de commerce, un office consulaire, une direction navale, et le Conseil Royal des Indes, auquel étaient subordonnés tous les fonctionnaires du nouveau monde, participaient de cette volonté de faire succéder à la Conquête la colonisation, au règne des aventuriers l’organisation juridique de l’État espagnol.

Les Leyes Nuevas (nouvelles lois), promulguées à l’instigation du « Protecteur des Indiens », le Père Las Casas, sapent le pouvoir économique des conquérants. Elles suppriment les encomiendas, cette institution qui répartissait terres et Indiens entre les conquistadores, à charge pour eux d’éduquer dans la foi chrétienne leurs indigènes, et qui s’apparentait véritablement à du servage. Elles suppriment l’esclavage, interdisent aux Espagnols d’utiliser gratuitement les services des Indiens, car ceux-ci sont désormais sujets de la Couronne. Les conquistadores se révoltent mais, avec la Controverse de Valladolid, les idées de Las Casas triomphent. Le droit colonial est fondé. Aucun droit n’est reconnu aux conquistadores.

On sait l’usage déplorable que fit l’Espagne de l’apport des métaux précieux d’Amérique, et qu’en thésaurisant elle provoqua sa ruine. Ce stock d’or créa l’illusion de la richesse et réduisit l’industrie en conséquence. L’activité économique déclina rapidement, ce dont profitèrent les industries françaises, anglaises et hollandaises. En moins d’un demi-siècle, l’Espagne devint un pays sous-développé, sans plus d’agriculture ni d’industrie.

Cela ne doit pas nous faire oublier qu’un nouveau monde était né. L’ambition de l’Espagne ne l’a pas sauvée du déclin mais a produit cette civilisation neuve qu’est la latino-américanité. Interrogeons-nous sur la nature de cette nouvelle civilisation, à l’aune de ces personnages, destructeurs, instruments malgré eux de la nouveauté, que sont les conquistadores. Bien évidemment, la littérature latino-américaine s’est beaucoup intéressée aux conquistadores, à la fois comme des personnalités soumises à d’exceptionnelles aventures mais aussi et surtout comme des figures emblématiques de l’histoire du continent.

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La littérature latino-américaine contemporaine jouit sur la scène internationale et en particulier auprès du public français d’une grande faveur, avec la renommée d’écrivains tels que Gabriel Garcia Marquez, Jorge Luis Borges, Pablo Neruda ou encore Mario Vargas Llosa, au sujet duquel l’écrivain Milan Kundera dit qu’« il ne représente pas plus les lettres péruviennes que Picasso n’illustre la peinture andalouse ». La littérature latino-américaine est, dans la période contemporaine, parvenue à établir fermement son appartenance à la littérature mondiale, développant même une certaine influence. Son prestige est très considérable et sa production ne semble pas prête de se tarir, si l’on considère le succès récent de jeunes auteurs tels que Luis Sepulveda ou Juan José Saer.

Cependant, et malgré cette récente faveur du public, il ne faut pas se cacher que la littérature latino-américaine reste encore mal connue. Cette connaissance va en effet rarement au-delà de la lecture des chefs-d’œuvre des auteurs cités au paragraphe précédent. La maturité dont cette littérature fait preuve aujourd’hui est le produit de contradictions assumées, de lentes recherches d’une identité propre, passant par des ouvertures aux littératures étrangères et des luttes pour contrecarrer les tendances à l’imitation. L’histoire de la littérature latino-américaine est à l’image de l’histoire du continent : agitée. Sa richesse et sa variété, fruit des évolutions que l’on verra, ont trouvé leur unité dans un effort de synthèse propre à cette littérature et à la mentalité latino-américaine en général.

Les civilisations précolombiennes occupent les premières pages de tous les ouvrages consacrés à la littérature latino-américaine. Des trois grands peuples d’Amérique, Aztèques du Mexique, Mayas et Quichés de l’Amérique centrale, Quechuas ou Incas de l’Équateur, du Pérou, de la Bolivie et de l’Argentine du Nord, nous sont parvenus, malgré les destructions des conquistadores, plusieurs textes, soit qu’ils appartinssent à une tradition écrite et dans ce cas furent recueillis puis traduits, soit qu’ils fussent des productions orales et alors ont été transcrits. Les études faites sur ces grandes civilisations précolombiennes ont mis à jour une vie culturelle d’une grande richesse, dont certains éléments perdurent jusqu’à nos jours.

En effet, l’influence indigène est l’une des constantes de la psychologie et de la physiologie du Latino-américain. Au niveau linguistique, si l’unité demeure assurée par l’usage de l’espagnol, il ne faut pas négliger l’influence des tournures dialectales, auxquelles certains écrivains font un large emprunt, ainsi que la permanence des langues indiennes. En effet, de nombreuses régions d’Amérique latine sont encore bilingues, à savoir qu’on y parle, en plus de l’espagnol officiel, les langues indigènes. De même, certains auteurs publient encore des textes en langue indigène, par exemple en quechua ou en guarani.

La colonisation espagnole est à l’origine de la notion de latino-américanité. L’installation des conquistadores et des colons sur les emplacements des cités indiennes conquises ainsi que leur union avec des femmes du pays sont à l’origine de nouvelles sociétés, cimentées, grâce à l’évangélisation, par une foi commune.

Si le conquérant a été d’une brutalité inouïe, pour des raisons matérielles, et en ce domaine l’asservissement de l’indigène a été total, son fanatisme religieux proprement médiéval et son prosélytisme missionnaire n’ont pas empêché une interaction culturelle et donc une pénétration de la pensée indigène dans l’esprit des sociétés nouvelles du conquérant. Ces sociétés coloniales ont créé un monde nouveau, qui sera conduit à prendre conscience avec le temps de ce qui le distingue de la péninsule ibérique, de son autonomie culturelle et intellectuelle par rapport à cette dernière.

Les premiers textes européens sur le nouveau monde sont des chroniques rédigées par les conquistadores eux-mêmes – la narration de ses voyages par Christophe Colomb, le récit par Cortès de ses expéditions, des relations faites par ceux que l’on appellera les soldats-écrivains, Bernal Diaz del Castillo, compagnon de Cortès, Pedro Cieza de Leon, compagnon de Pizarre – ou bien ce sont des documents écrits par les premiers frères missionnaires, comme Bartolomé de las Casas ou le franciscain Bernardino de Sahagun. Ces textes sont d’un grand intérêt historique.

La société coloniale donne naissance à une littérature proprement américaine, avec des auteurs nés dans le nouveau monde, qu’ils soient Espagnols, métis ou Indiens, qu’ils écrivent en latin, en castillan ou en langue indigène. Cette production littéraire est à ses débuts très fortement marquée par l’influence péninsulaire, essentiellement par le cultisme et le gongorisme faisant alors école dans les lettres espagnoles, mais les beautés de la nature du nouveau monde provoquent chez les poètes américains un émerveillement et un foisonnement dans l’expression qui influencera à son tour le baroque espagnol.

La période classique est marquée en Amérique latine par quelques figures d’exception qui se distinguent d’une production relativement peu originale et imitée des auteurs européens. Nous reviendrons sur ces figures plus avant dans cette introduction, lorsque sera abordée la littérature latino-américaine pays par pays.

L’Amérique latine au 18e siècle ne reste pas à l’écart des évolutions de la pensée, à cette époque de de développement des sciences et de polémiques. De l’esprit colonial elle passe progressivement à l’esprit de l’Encyclopédie. L’Amérique latine se tourne vers la France. Corneille, Molière, Rousseau, Voltaire sont traduits. L’Amérique latine compte ses premiers savants. Le journalisme se développe rapidement dans la seconde moitié du siècle. Tout cela contribue à faire prendre conscience au créole, c’est-à-dire à l’individu des Indes de race blanche, de sa personnalité et le prépare à son émancipation. C’est de ce climat que naîtront les luttes pour l’indépendance des États latino-américains, mobilisant journalisme, poésie, théâtre au service de la liberté, dans une littérature satirique puis patriotique qui sera le ferment du romantisme latino-américain.

Comme en Europe, où les révolutions de 1830 et 1848 furent des révolutions nationalistes, libérales et romantiques, l’indépendance en Amérique latine se fit au nom de cet esprit neuf, le romantisme. L’âme romantique rejette les contraintes de la pensée classique, refuse le principe d’imitation que celle-ci impose à l’acte créateur. L’âme romantique exalte l’aventure intérieure, les sentiments, supprime toute retenue aux mouvements du cœur. Elle entend réconcilier l’homme et le monde et pour cela elle lutte dans l’histoire en vue de défendre le progrès. C’est pourquoi la littérature romantique latino-américaine rompt définitivement avec la tradition espagnole et cherche à exprimer la grandeur nationale des États nouvellement indépendants en exaltant les caractères nationaux particuliers, à travers des figures sociales américaines typiques comme l’indigène, le combattant de l’indépendance…

Dans la seconde moitié du 19e siècle naît un très fort courant moderniste, l’Amérique latine suivant en cela l’évolution de la littérature européenne, où Hugo et Lamartine ont cédé la place à Verlaine et Mallarmé. La littérature sociale, impliquée dans l’histoire, cède le pas au profit de l’art pour l’art, qu’il soit symboliste, parnassien, hermétique, décadent… C’est l’émanation d’une société qui a pris le temps de se cultiver et s’élève au produit esthétique pur. C’est également une réaction au matérialisme de la bourgeoisie et de ses valeurs : argent et pouvoir, vulgarité. L’esthétisme fut cependant contesté par la première génération du 20e siècle qui, sans ignorer que le modernisme contribua à l’universalité des lettres latino-américaines, ne pouvait plus admettre un tel détachement des problèmes sociaux et sortit la littérature de sa tour d’ivoire pour lutter contre les injustices des sociétés inégalitaires.

Dans ses grandes lignes, la littérature latino-américaine depuis le début de ce siècle s’attache à conserver un contenu social. La vie politique pour le moins chaotique du continent a inextricablement lié la littérature à la contestation et à la revendication sociales, et nombre d’auteurs contemporains ont subi la répression politique et ont été des hommes de l’exil.

Une fois brossé ce tableau d’ensemble de la littérature latino-américaine, il convient de se pencher sur la production des différents pays, tout aussi rapidement (et partiellement), d’après l’évolution qui vient d’être indiquée, ce qui sera par ailleurs l’occasion de quelques aperçus historiques complémentaires.

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Au Mexique, contrairement à ce qui se produisit dans les îles Caraïbes, ce ne sont pas les Espagnols qui introduisirent la littérature. Elle existait déjà depuis fort longtemps dans la civilisation aztèque. Cette littérature nous est connue d’après les compilations de certains missionnaires et grâce aux livres indigènes, les codex. Ces ouvrages écrits en hiéroglyphes nahuatl et très illustrés subirent les autodafés de l’Église en tant que superstitions hérétiques. Ceux qui nous sont parvenus sont pour la plupart postérieurs à la Conquête et furent écrits en langue vernaculaire mais en caractères latins par des indiens issus de la noblesse aztèque et qui avaient appris l’alphabet européen. C’est le cas du Codex Mendoza ou encore du Codex de 1576, parmi les plus connus.

La littérature aztèque a un fort contenu poétique, pétri de métaphores et d’allusions, aidé en cela par le nahuatl, langue souple qui se prête aux fleurs de rhétorique, au parallélisme des sens et des sons. Les poèmes étaient classés par genre : chants de printemps exaltant le renouveau de la nature, chants de guerre vantant les exploits des soldats et louant leurs vertus, chants fleuris délicats et émerveillés, chants féminins… Certaines œuvres composent des cycles historiques ou mythiques, comme le cycle épique du dieu Quetzalcoatl. Les poèmes religieux, en l’honneur des divinités, étaient scandés par les prêtres eux-mêmes et l’on attribuait à cette psalmodie un pouvoir magique.

C’est une littérature qui se fonde sur les expériences géminées de la beauté de la vie et de la mort inévitable. Elle est pleine d’une intense émotion. Elle possède également un caractère moral, énoncé sous forme de déclamations sentencieuses. La poésie était presque toujours accompagnée de musique et de danses.

Avec la Conquête et la colonisation espagnoles, fut confiée aux missionnaires la tâche de répandre la foi chrétienne parmi les populations indigènes. Dans la foule illettrée des conquérants, les missionnaires étaient à peu près les seuls détenteurs de quelque instruction, ce qui fait que ce sont eux qui transmirent la langue, l’écriture et le système de pensée de l’Espagne au nouveau monde. Cela fait également d’eux les sauveurs de la mémoire indienne, comme Toribio de Benavente, frère Motolinia (un mot qui signifie « le pauvre » en nahuatl), auteur d’une Histoire des Indiens de la Nouvelle-Espagne, ou le frère Bernardino de Sahagun qui demanda aux Indiens les plus savants de fixer en hiéroglyphes ce que leurs ancêtres leur avaient enseigné et qu’il traduisit, travail qui donna naissance à l’Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, non sans peine. En effet, en 1577, le successeur de Charles Quint, Philippe II, interdit toute recherche sur les civilisations indiennes et ordonna que les études de cette nature soient remises à la Couronne. Les papiers de Sahagun furent confisqués. Il consacra ses dernières années à reconstituer son œuvre, poursuivant le rêve d’une nouvelle civilisation, universelle, à la fois évangélisée et respectueuse du patrimoine indien.

Au 17e siècle, un nom se dégage, celui de sœur Juana Inès de la Cruz (1651-1695), poétesse et dramaturge, retirée à l’âge de dix-huit ans au couvent de San Jeronimo après une existence de cour auprès du vice-roi, où ses talents étaient fort appréciés. Très en avance sur son temps, luttant dans ses écrits pour l’émancipation sociale et morale des femmes, chantant l’amour, profane et divin, elle est le plus grand écrivain mexicain de ce siècle.

Le siècle suivant cultive essentiellement la prose. 1732 donne naissance au journalisme, mais le rôle de ce dernier sera limité par la censure. C’est un siècle d’idées. Les auteurs développant des thèmes révolutionnaires sont obligés de publier à l’étranger. Rappelant les écrits des missionnaires, ils fustigent les tares de la société coloniale mais également l’Espagne, comme le jésuite Francisco Javier Clavijero qui, dans son Histoire antique du Mexique moderne, démontre que les Indiens n’avaient pas besoin des Espagnols pour être civilisés.

Au cours de la décennie 1830-1840, le romantisme pénètre au Mexique et rompt avec la tradition espagnole. Deux écrivains dominent le mouvement : Ignacio Ramirez (1818-1879), penseur libéral et poète de combat, et Ignacio Altamirano (1834-1893), Indien de sang pur, qui proclame dès 1868 l’importance des thèmes populaires pour régénérer les formes littéraires et cimenter l’unité nationale. Il est également le créateur du costumbrisme, qui entend appliquer les principes de l’école réaliste à la réalité mexicaine.

En 1880, avec le journal La Revista moderna, surgit un nouveau groupe littéraire qui, prétendant moderniser les lettres mexicaines, s’oppose au courant nationaliste et se met à l’école des grands poètes européens. Ils élargissent ainsi le champ de l’expérience poétique et inaugurent un usage affiné de la langue.

La première génération du 20e siècle, connue sous le nom d’Athénée de la jeunesse (Ateneo de la Juventud), tente de trouver un équilibre entre nationalisme et modernisme, désireuse de mettre en valeur la culture nationale dans l’expression d’une pensée universelle. Ainsi, José Vasconcelos (1881-1959), auteur d’essais philosophiques et socio-politiques, affirme : « C’est par ma race que parlera l’Esprit » et chante l’avènement du nouvel homme américain. L’auteur le plus fameux de cette génération est Alfonso Reyes (1889-1959), surnommé le Montaigne de l’Amérique latine.

Le Mexique est secoué entre 1910 et 1920 par les événements révolutionnaires que l’on connaît, avec la chute de Porfirio Diaz et les soulèvements d’Emiliano Zapata et Pancho Villa, qui inspirent une série d’œuvres connues sous le nom de « romans de la Révolution ». Ces œuvres ont été écrites plusieurs années après les conflits armés et expriment plutôt le désenchantement après des événements qui n’ont pas eu l’effet escompté. On peut citer ici L’Ombre du Caudillo (La sombra del caudillo) (1929) de Martin Luis Guzman, ancien secrétaire de Pancho Villa.

Vers 1940, une nouvelle génération vient occuper le devant de la scène, avec pour représentant le plus connu Octavio Paz (dont la biographie se trouve en annexe, l’un de ses ouvrages faisant l’objet d’une analyse dans le présent essai). Enfin, le Mexique compte des écrivains contemporains de grand talent et renom, tels que Juan Rulfo et Carlos Fuentes.

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Le Guatemala possède une importante littérature précolombienne avec les œuvres des Mayas. Si leur écriture nous demeure encore mystérieuse, leur littérature nous est parvenue grâce à la transmission orale. Le Popol Vuh (Livre du Conseil) est une vaste fresque cosmogonique et mythologique remontant aux plus lointaines origines. Il fut transcrit en 1522 et traduit en 1722. C’est le texte précolombien contenant le plus d’informations sur le système de pensée de cette civilisation disparue.

Après l’indépendance, en 1821, les lettres guatémaltèques se diversifient et prennent quelque importance. José Milla, sous le nom de Salomé Jil, évoque dans ses romans le passé colonial ou peint des tableaux de mœurs de la société de son temps, dessinant même le portrait d’un guatémaltèque moyen, Juan Chapin, d’où le sobriquet chapines que l’on donne encore aux natifs de la capitale.

Au-dessus de tous plane la figure de Miguel Angel Asturias, prix Nobel de littérature (voir sa biographie en annexe).

Quant à la génération littéraire née immédiatement après 1945, elle fut décimée par la répression politique. On l’évoque la plupart du temps à travers son plus illustre représentant, le poète Otto René Castillo, mort en guérilla en 1967 [et né en 1936 ! F.B.2018]

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Au Nicaragua, on estime que la littérature prend naissance avec l’indépendance du pays en 1821, n’offrant sous la domination espagnole rien qui se distingue de la tradition classique espagnole, exception faite du théâtre métis, ballets alternant danses et dialogues et comportant certaines allusions satiriques contre le régime.

Avec le poète Rubén Dario (1867-1916), on considère que les lettres latino-américaines ont définitivement quitté leur cadre provincial pour devenir universelles. Ce disciple de Verlaine et grand voyageur introduit sur le continent américain le modernisme, l’imagerie pure, l’esthétisme comme unique référence créatrice. L’auteur des Proses profanes (Prosas profanas) (1896) et des Chants de vie et d’espérance (Cantos de vida y esperanza) (1905) est l’instigateur de la révolution moderniste, et tous les écrivains modernistes latino-américains se réclameront de son œuvre, rêvant d’instituer la communauté universelle de l’art.

Dans les années 1920-1930, la nouvelle génération se fatigue pourtant des cygnes, des bassins, des nymphes et des joyaux étincelants et opère une réaction antimoderniste, qualifiant Dario d’« ennemi bien-aimé » et se tournant vers des formes d’expression nouvelles. José Coronel Urtecho est le plus représentatif de ce groupe avec une œuvre à la fois d’avant-garde, ouverte à toutes sortes d’expérimentations, et populaire. Les écrivains nicaraguayens qui suivront sont tous liés plus ou moins directement au mouvement d’avant-garde, comme le prêtre Ernesto Cardenal (voir biographie en annexe).

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Le Costa Rica n’eut pas d’atelier d’imprimerie sur son territoire avant 1838. Cette démocratie rurale, isolée et hors du temps constituait une sorte d’Arcadie d’où la vie culturelle était absente. Né trop tard à la culture, le Costa Rica ne connut pas le romantisme. Les premières œuvres sont des tableaux de mœurs ou des romans naturalistes imités de l’école française. Joaquin Garcia Monge (1881-1958) permit à la littérature costaricienne d’apporter sa contribution à la littérature du continent. Il est l’auteur de romans réalistes mais on lui doit surtout d’avoir été le directeur d’une revue littéraire Le Répertoire américain, une des meilleures de l’Amérique latine.

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La littérature de Cuba entre dans la littérature mondiale au 19e siècle. La première grande figure littéraire est celle de José Maria de Heredia (1803-1838), parent du poète français du même nom, et précurseur du romantisme. Il exprime dans son œuvre la mélancolie et l’épouvante philosophique face au sublime de paysages grandioses (À l’Océan, 1836). Au 19e siècle également, apparaît l’esquisse d’une critique sociale, avec l’œuvre très populaire du poète mulâtre Diego Gabriel de la Concepcion (1809-1844), plus connu sous le nom de Placido. Impliqué sans preuve dans une conspiration d’esclaves noirs, il fut fusillé. À sa suite naîtra tout un courant littéraire anti-esclavagiste, dont le meilleur représentant est sans conteste José de la Luz y Caballero (1800-1862), qui se destina à l’édification du peuple cubain, dans ses Aphorismes et par son action éducative.

Le phare de la littérature cubaine est José Marti (1853-1895), poète influencé par le modernisme, essayiste et organisateur de la guerre d’indépendance, durant laquelle il perd la vie. Fustigeant « l’Espagne arriérée et pourrie » et les institutions coloniales – l’esclavage (officiellement aboli en 1886), le racisme institutionnel, le pillage économique – il engage le Latino-américain à cultiver son identité. Fidel Castro le considère comme l’un de ses maîtres à penser.

La poésie sociale occupera toujours une place de choix dans la littérature cubaine, notamment avec Nicolas Guillén (1902-1989), défenseur des opprimés, chantre de l’âme noire, dénonciateur du profit abusif des compagnies étrangères aux Antilles (West Indies Ltd, 1934). En 1961, « année de l’éducation » décidée par le régime castriste qui entend alphabétiser la population, Guillén est élu président de l’Union des écrivains. La révolution castriste a bien entendu inspiré nombre d’auteurs de l’île, tels Edmundo Desnoes (né en 1930), auteur de Mémoires du sous-développement (Memorias del subdesarrollo), et Guillermo Cabrera lnfante (né en 1929), qui reprennent l’héritage de la littérature cubaine à l’aune des événements historiques donnant raison à José Marti.

Un peu à l’écart se situe la figure contemporaine d’Alejo Carpentier (voir biographie).

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À Porto Rico, la littérature prend son essor au 19e siècle, dominée par la personnalité d’Alejandro de Tapia y Ribera (1826-1882), qui mêle une réflexion philosophique orientale (il croit en la transmigration de l’âme) à l’inspiration historique et sociale, et aborde surtout le thème des conflits raciaux.

À partir de 1920, la littérature portoricaine entre frénétiquement dans l’avant-garde et multiplie les expériences, suivant des orientations très diverses et parfois originales, comme le mouvement poétique « diepaliste » (diepalismo), dont le but est de reproduire la réalité par des sons et des onomatopées. Parallèlement à l’avant-garde se développe une littérature consacrée à l’âme noire des Antilles.

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En Colombie, la période classique a donné naissance à certains auteurs très goûtés encore aujourd’hui. Francisco Antonio Vélez Ladron de Guevara (1721-1781) était poète à la cour du vice-roi et a laissé des scènes galantes et des descriptions de paysages. Madre Castillo, la mère Castillo (1671-1742), écrivain que certains placent immédiatement après sœur Juana Inès de la Cruz, a chanté dans ses poèmes l’amour spirituel pour le Créateur et sa création, et sa prose est un tableau remarquable de la société de son temps.

Le romantisme pénètre en Colombie avec Jorge Isaacs (1837-1895), auteur d`un unique roman María en 1867, l’histoire d’un amour pathétique dans la luxuriance des paysages colombiens, et José Anuncion Silva (1865-1896), dandy cultivé, d’abord chantre de l’enfance perdue, puis pessimiste et désabusé à la recherche d’une poésie antipoétique, abusant des termes scientifiques par exemple, enfin l’auteur des Nocturnes, évocation des choses et des êtres qui ne sont plus.

Viendront ensuite les modernistes, nés de la côte de Ruben Dario. En réaction à leur souci de la forme et à la splendeur recherchée des images, des écrivains réalistes se signalent à l’attention du public au début du 20e siècle. Luis Carlos Lopez (1881-1950) manie le sarcasme pour se débarrasser de l’enflure moderniste et cultive le terre-à-terre pour exprimer l’angoisse profonde de l’homme (Les Champignons de la Riba, anthologie poétique (Los hongos de la Riba) (1909). En poésie, la génération du Centenaire appelée de la sorte parce qu’elle commence à publier en 1910, année du centenaire de l’indépendance, oscille entre l’engagement, le nihilisme et l’hermétisme, déchirée entre la révolte et le découragement.

En 1924, José Eustasio Rivera (1888-1928) publie La Voragine, livre qui marque une étape décisive pour le roman latino-américain. La nature n’est plus exaltée à la manière romantique ni passée au râteau à la façon moderniste. Dans La Voragine, la forêt colombienne est le lieu de l’horreur et de la violence, horreur d’une nature hostile, violence de l’homme dans les exploitations de caoutchouc.

Enfin, comment clore une présentation de la littérature colombienne sans faire apparaître la personnalité de Gabriel Garcia Marquez, sans qui la littérature latino-américaine ne serait pas ce qu’elle est auprès du public français ? Auteur fécond, adapté au cinéma, dont le chef-d’œuvre Cent ans de solitude (Cien años de soledad) (1967) est déjà un classique, Marquez est le représentant ultime d’une littérature totale, mêlant superbement l’histoire du continent et la dénonciation sociale à l’imaginaire des légendes (réalisme magique), à la poésie populaire, à l’étude psychologique, à la magie, dans un style à la fois simple, envoûtant et chamarré, qui tient du cabinet de curiosités et de l’album enluminé.

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En Équateur, la soumission par les Espagnols des Indiens fit que ces derniers, qui n’avaient guère de littérature écrite, oublièrent peu à peu leur littérature orale. Il n’en reste que quelques chants de moissons et une élégie sur la mort de l’Inca Atahualpa.

Le romantisme n’a pas laissé de traces durables, si ce n’est un roman, Cumandá de Juan Leon Mera (1832-1894), histoire d’amour entre un colon et une indigène écrite à la manière de Chateaubriand.

Le roman Huasipungo (1934) de Jorge lcaza (1906-1978) est considéré comme le modèle du roman engagé latino-américain et de l’indigénisme. Ce roman, traitant de l’exploitation des Indiens et de la corruption des autorités civiles et religieuses, eut un retentissement international.

Le plus grand représentant de la poésie équatorienne au 20e siècle est Jorge Carrera Andrade (1903-1978). Son œuvre cherche une résonance universelle aux thèmes traditionnels de l’Amérique latine, redécouvrant le monde autochtone mais refusant tout localisme (Chronique des Indes) (Crónica de las Indias).

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Au Venezuela, le romantisme est illustré par la touchante personnalité d’Abigail Lozano (1821-1866), poétesse de l’amour dans Tristesses de l’âme (Tristezas del alma), mais surtout par Juan Antonio Perez Bonalde (1846-1892), élégiaque, patriote réduit longtemps à l’exil, admiré par le Cubain José Marti.

Rufino Blanco Fombona (1874-1944) est, avec son œuvre poétique, un des meilleurs représentants du modernisme vénézuélien et, dans sa prose, essais historiques, politiques, chroniques journalistiques, romans, un auteur engagé, contre la dictature (L’Homme de fer, 1907) (El hombre de hierro), contre le clergé (La Mitre dans la main, 1931) (La mitra en la mano)… Opposant au dictateur Gomez, il fut plusieurs fois incarcéré, se fit guérillero. Il participa par ailleurs à la fondation de la République espagnole.

À sa suite, le plus grand romancier vénézuélien est lui aussi un auteur engagé. Il s’agit de Romulo Gallegos (1884-1969), auteur de Doña Bárbara. Président de la République en 1948, il fut renversé la même année par un pronunciamiento militaire et vécut alors en exil.

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Au Pérou, de la tradition orale quechua des Incas nous sont parvenus quelques poèmes amoureux ou religieux, grâce au travail des deux grands chroniqueurs péruviens du 16e siècle, Garcilaso de la Vega, dit l’Inca (1539-1616), et Felipe Guzman Poma de Ayala (1526?-1616?). Le premier était fils d’un

conquistador et d’une princesse indienne. Il exalta la civilisation de ses aïeux maternels tout en admettant que l’évangélisation fut un événement bénéfique.  Tous deux transcrivirent les poèmes et légendes qui se récitaient encore à l’époque. Après la révolte indienne menée par Tupac Amaru contre le régime colonial, la répression fut très grande et les autorités interdirent la diffusion des œuvres de l’Inca.

José Santos Chocano (1875-1934) est le premier écrivain moderne majeur du Pérou. Ses poèmes sont empreints de la nostalgie du passé colonial, regrettant son raffinement (Colères saintes, 1895) (Iras santas). Il chanta également la nature grandiose du continent (Alma America). Il se disait le Walt Whitman de l’Amérique du Sud.

Avec César Vallejo (1892-1938), on a pu dire que le Pérou avait donné naissance à l’un des plus grands poètes du 20e siècle. Poète de l’angoisse, de l’absurde, de la solidarité humaine, loin des écoles littéraires, il expose le destin tourmenté des hommes face à la mort, dans une poésie spontanée, avec un langage neuf et personnel d`une grande concision. Suivant son exemple, la poésie péruvienne contemporaine est tournée vers l’avenir, posant les grandes questions de l’homme contemporain : la communication impossible, la relativité des engagements, la faiblesse des intellectuels…

Si la poésie péruvienne se veut la promesse d’un avenir meilleur, la prose s’attache à critiquer la réalité sociale du présent de façon révolutionnaire, si bien que la littérature nationale a très largement inspiré la pensée politique des leaders du Pérou contemporain.

Cette critique s’appuie notamment sur le thème de l’indigénisme, s’attachant à la défense de l’Indien. Le maître de l’indigénisme est José Maria Arguedas (1911-1969). Il passa son enfance dans une communauté indienne et parlait couramment le quechua. Constamment à la recherche de la beauté, il se considérait toutefois investi d’une mission sociale. Tous sangs mêlés (1964) (Todas las sangres) constate le pourrissement des vieilles structures sociales et de ces hiérarchies qui isolaient les Blancs des Indiens dans une haine réciproques. Un autre grand représentant de l’indigénisme est Ciro Alegria.

Les écrivains péruviens contemporains ont acquis une renommée internationale : la contestation sociale de Mario Vargas Llosa, les sagas consacrées au monde paysan de Manuel Scorza, le sentimentalisme de Alfredo Bryce Echenique ont trouvé leur public grâce à un ton fort et personnel.

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La littérature de Bolivie a souffert du chaos politique et de l’isolement du pays, ainsi que de la pénurie des moyens de diffusion. Aujourd’hui encore, l’édition est très réduite à La Paz et souvent les auteurs doivent faire appel à des maisons mexicaines ou argentines.

En 1880, après un mouvement romantique restreint, le désir de fuir les humiliations et les échecs politiques de la nation dans l’art pour l’art est à l’origine d’un fort courant moderniste, confinant à l’hermétisme. Parmi eux, Ricardo Jaimes Freyre (1868-1933) publie le recueil Castalie barbare (Castalia bárbara) en 1899, œuvre dans laquelle l’évocation du Moyen-Âge chrétien et des légendes européennes provoque une grande délectation esthétique. Franz Tamayo (1879-1956) est un poète hermétiste, mais conscient de la dignité nationale, il consacre sa prose à des thèmes nationalistes.

L’exposé du drame indien en termes sociaux, l’indigénisme, est très présent au 20e siècle, en particulier avec la figure d’Alcides Arguedas (1879-1946) qui, dans son chef-d’œuvre Race de bronze (1919) (Raza de bronce) expose ses idéaux humanitaires en prenant la défense de l’Indien bolivien, subissant l’oppression des petits caciques locaux.

Avec Les Fondateurs de l’aube (1969) (Los fundadores del alba), Renato Prade Oropeza (né en 1937) introduit dans l’univers romanesque latino-américain la guérilla révolutionnaire. L’auteur montre le saut dans l’absolu que représente pour l’individu l’adhésion active à la guérilla. On entre « en guérilla » comme on entre en religion ; il s’agit de l’expérience d’une illumination et conséquemment d’une certitude inébranlable qui force l’individu à se soumettre aux états les plus extrêmes.

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Au Paraguay, il ne s’est trouvé personne pendant la colonisation pour transcrire la littérature orale des Indiens Guarani ; ce n’est qu’au 20e siècle que des travaux d’ethnologues européens puis paraguayens ont fait connaître la littérature et la mythologie de ce peuple.

À l’époque coloniale, la littérature paraguayenne, presque exclusivement inspirée par l’histoire nationale, compte de nombreux chroniqueurs. La poésie également se fait l’écho des événements historiques des trois siècles de colonisation. L’indépendance acquise en 1811 entraîne de la part des gouvernements un grand effort pour promouvoir l`éducation et la culture, mais l’arrivée au pouvoir en 1817 du dictateur José Gaspar Francia met un terme à cet effort. Celui-ci entend isoler le pays pour prévenir l’influence de l’Argentine et des puissances européennes, aussi bien économiquement que culturellement. Il dénigre les intellectuels et se livre à la répression. À sa disparition en 1840, le Paraguay est riche mais c’est un désert culturel. Vingt-cinq ans plus tard, la guerre de la Triple Alliance, guerre du Paraguay contre l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay, s’achève par l’extermination physique de la population paraguayenne : 85 % des hommes sont tués. De tels événements ont considérablement retardé l’essor de la littérature.

En particulier, le modernisme y sera tardif. Ensuite, le refus de l’esthétisme moderniste s’engage avec le poète Julio Correa (1890-1953). Hérib Campos Cervera (1908-1953), tout en diffusant les principes de l’avant-garde, sut s’adresser à la sensibilité populaire et fit entrer dans son siècle la littérature paraguayenne. Augusto Roa Bastos, Elvio Romero, Rubén Bareiro Saguier contribuent à la forte expression de la littérature paraguayenne contemporaine, lui conservant une tendance engagée.

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La culture de l’Uruguay est la plus fortement européanisée de l’Amérique latine, en partie du fait de la grande hostilité des Indiens Charrua ayant empêché tout métissage avec les conquérants.

Le modernisme bénéficie du soutien de José Enrique Rodo (1871-1917), grand théoricien de ce courant, qui le définit dans Ariel (1900) comme « la réaction qui, partant du naturalisme littéraire et du positivisme philosophique conduit ces deux courants, dans ce qu’ils ont de fécond et sans les dénaturer, à se dissoudre dans des conceptions plus élevées ». Il oppose également l’utilitarisme nord-américain à l’idéalisme des Latins et à leur besoin d’« une formation intégrale de la personnalité ». Les auteurs modernistes les plus représentatifs sont le poète Julio Herrera y Reissig (1875-1910), parnassien, et le nouvelliste Horacio Quiroga (1878-1937), proche d’Edgar Poe par le climat d’angoisse qu’il rend de la nature américaine.

La littérature contemporaine est essentiellement romanesque et se scinde en deux groupes : les chantres de la vie campagnarde et ceux de la vie urbaine. Le premier à avoir écrit sur les milieux urbains latino-américains a été Juan Carlos Onetti (né en 1909), dans Terre de Personne (Tierra de nadie) où il dresse, à travers le regard des déracinés, un tableau angoissé de Buenos Aires (Argentine).

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La littérature d’Argentine est de celles qui se sont intensément préoccupé de son identité nationale, avec « l’esprit de mai » (mai 1810, proclamation de l’indépendance nationale). Le romantisme apparaissait alors comme porteur d’un esprit nouveau, vers une littérature nationale à la fois élevée et populaire. L’apogée du romantisme se trouve dans l’ouvre de Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888), Président de la République de 1868 à 1874. Dans Facundo (1845), du nom d’un chef gaucho (les gauchos sont des gardiens de troupeaux dans la pampa argentine), il raconte l’Argentine physique, démographique, historique, sociologique ; c’est à la fois un roman et un essai, un appel au progrès, à la civilisation, à l’éducation du peuple.

Le gaucho devint alors le symbole de la nation et le sujet typique de la littérature nationale : on parle de « gauchisme » (gauchismo), de littérature gauchesque. Hilario Ascasubi (1807-1875) s’en servit pour catéchiser, contre le dictateur Rosas, les éléments arriérés et peu politisés sur lesquels s’appuyait la dictature. José Hernandez (1834-1886) permit à la poésie gauchesque d’atteindre à l’immortalité, avec le long poème Martin Fierro (1872), gaucho fier, sensible et rebelle, que la société mercantile écrase.

Dans le même temps, l’élite culturelle de Buenos Aires s’inspirait de Flaubert et Zola. En réaction, le mouvement moderniste opéra une fusion des genres et des thèmes pour parvenir à cet « art nouveau » dont parle Rubén Dario. Le plus doué de ce mouvement est Leopoldo Lugones (1874-1938), dont l’œuvre reflète les évolutions, de l’anarchisme au socialisme puis au national-socialisme (il considérait alors le poète comme un « Führer spirituel »). Son style baroque et recherché, son écriture facile et profuse, « écriture artistique » comme la définit Borges, eut une grande influence sur toute la littérature latino-américaine. On en retrouve encore la trace chez Garcia Marquez ou Asturias.

Dans l’entre-deux guerres, Buenos Aires devient le foyer culturel de l’Amérique latine, un foyer où se brassent toutes les expériences d’avant-garde, au nom d’une liberté totale de l’art. On rejette l’idée de panaméricanisme, jugée pompeuse et provinciale. L’idée primant alors est celle d`un concept de littérature qui ne se réfère qu’à lui-même.

On peut dire que Jorge Luis Borges (1899-1986) est indirectement issu de ces expériences. Cet écrivain insolite et inclassable est l’une des plus grandes figures de la littérature du 20e siècle. Ce qui le caractérise d’après Octavio Paz est l’« absence d’œuvre ». Borges ne fait aucune synthèse et son immense production n’est pas tant le bilan d’une expérience qu’une somme d’expériences, ajoutées les unes aux autres avec pour seul lien l’humour et l’insolence face à la littérature, une remise en cause de l’écriture.

Enfin, l’Argentine compte aujourd’hui les écrivains latino-américains parmi les plus connus, à savoir Julio Cortazar, Ernesto Sabato et Adolfo Bioy Casares.

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La conquête du Chili fut, après celles du Mexique et du Pérou, la plus extraordinaire aventure du nouveau monde. Des conquistadores ont conté en vers leurs périples, comme Alonso de Ercilla (La Araucana) ou Pedro de Oña, sacrifiant à la Muse Polymnie entre deux expéditions.

Si aujourd’hui la poésie domine la littérature chilienne, c’est dû à l’importance de l`explosion moderniste de la fin du 19e siècle. Vicente Huidobro (1893-1948), qui fut compagnon des surréalistes français, est le père du créationnisme, un art pour l’art explosif, et a multiplié les manifestes, spéculant à l’infini sur la variété des buts littéraires.

À l’opposé, l’école antimoderniste préconise un art intellectuel, raffiné, métaphysique. La foi chrétienne domine dans l’œuvre de Gabriela Mistral (1889-1957), prix Nobel de littérature en 1945, dont la poésie d’une simplicité touchante est un murmure de tendresse et de douleur. L’autre prix Nobel chilien est l’incontournable Pablo Neruda. La prose chilienne souffre quelque peu de l’ombre de ces géants poétiques.

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Le thème des conquistadores n’a pas seulement intéressé les créateurs latino-américains. Les Trophées du poète parnassien français José-Maria de Heredia, le drame Les Incas de Marmontel, plus récemment l’essai Le Rêve mexicain de Le Clézio ou le film Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog avec Klaus Kinski, témoignent de l’intérêt que suscite le sujet. Cependant, et on le comprend bien, les écrivains latino-américains y attachent un intérêt tout particulier, la Conquête étant la fondation de leur culture. Le présent mémoire essaie entend, à travers l’étude d’œuvres contemporaines, donner un aperçu de la façon dont ces auteurs usent de la figure du conquistador, quelles idées ils mettent en avant à travers lui, quels thèmes ils associent à ses aventures, quelles réflexions il leur inspire.

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Nous présenterons dans une première partie la vision de la littérature latino-américaine sur les expériences singulières de la Conquête, sur les aventuriers du nouveau monde. D’où viennent-ils ? Que font-ils ? Qui peuvent-ils bien être ? Nous répondrons à ces questions en décrivant le destin de personnages ayant participé à la Conquête. Homero Aridjis dans 1492 les Aventures de Juan Cabezon de Castille (1492: vida y tiempos de Juan Cabezón de Castilla) (1985) et 1492 Mémoires du Nouveau monde (Memorias del Nuevo Mundo) (1988), suit les pas de Juan Cabezon de l’Espagne médiévale des Rois Catholiques jusqu’au Mexique mystérieux dont il sera l’un des conquérants et des premiers colons. Ces deux romans forment une fresque foisonnante, une présentation très riche des deux mondes ainsi qu’une palpitante narration romanesque. Dans La Harpe et l’Ombre (El arpa y la sombra) (1979) d’Alejo Carpentier, nous découvrons les rêves et les amertumes de Christophe Colomb, à travers un monologue imaginaire du navigateur génois sur ses voyages et les événements qui suivirent. Miguel Angel Asturias, dans Le Larron qui ne croyait pas au ciel (Maladrón) (1969), explore la folie et la solitude humaines, prenant pour illustration les vaines explorations d’une poignée de conquistadores. L’Ancêtre (El entenado) (1983) de Juan José Saer prend le prétexte d’une expédition de conquistadores pour confronter son personnage à l’inconnu et à l’incertitude de toutes choses.

Cette première partie est subdivisée en trois sous-parties. La première intègre l’étude de 1492 les Aventures de Juan Cabezon de Castille et de La Harpe et l’Ombre, et veut rendre compréhensible le monde d’où viennent les conquistadores ainsi que leurs rêves. La deuxième intègre 1492 Mémoires du Nouveau monde et rend compte des combats des conquistadores et de leur installation dans le nouveau monde. La troisième, discutant Le Larron qui ne croyait pas au ciel et L’Ancêtre, évoque des destinées singulières jetées dans l’histoire des conquistadores présentée comme l’occasion d’interrogations existentielles.

La seconde partie présente la vision de la littérature latino-américaine sur les conséquences historiques de la Conquête. Le Chant général (Canto general) (1950) de Pablo Neruda évoque l`épisode des conquistadores pour maudire ces derniers ainsi que leur héritage. Le recueil de poèmes Hommage aux Indiens d’Amérique (Homenaje a los indios americanos) (1969) d’Ernesto Cardenal, dans la même perspective de condamnation de leur héritage, rappelle les choses que les conquistadores ont bafouées. Les Légendes du Guatemala (Leyendas de Guatemala) (1930) d’Asturias nous transportent aux temps de la colonisation, avec les fables de la nouvelle culture naissante qui perdurent aujourd’hui. Le Partage des eaux (Los pasos perdidos) (1953) de Carpentier est une présentation du continent latino-américain à travers le voyage d’un Occidental, ramené aux gestes fondateurs, aux situations primitives de la Conquête, jusqu’aux origines du temps. Enfin, Le Labyrinthe de la solitude (El laberinto de la soledad) (1950) d’Octavio Paz est un essai de synthèse expliquant la dualité culturelle du continent, à travers le cas particulier du Mexique.

Une division supplémentaire intègre dans une première sous-partie les deux premiers livres précédemment cités, présentant une vision des conquistadores en tant que destructeurs, et dans une seconde sous-partie les trois autres, présentant cette fois une vision des conquistadores en tant que bâtisseurs d’une nouvelle forme de civilisation.

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PREMIÈRE PARTIE – LES AVENTURIERS DU NOUVEAU MONDE

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Chapitre 1er – INFORTUNES ET RÊVES DE L’ANCIEN MONDE

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On ne peut comprendre les conquistadores si on ne connaît pas la situation de l’Espagne au moment des faits, si on ignore leurs origines et leur culture. Parlant du conquistador, Jean Descola dit qu’« il est l’Espagne » (voir bibliographie, p.466). Il en reflète en tout cas la mystique et les passions contradictoires.

Les 15e et 16e siècles en Europe voient la fin du Moyen-Âge et le début de la Renaissance. Les conquistadores sont des hommes de la lisière, appartenant au Moyen-Âge par leur fanatisme et leur idée de l’honneur, appartenant à la Renaissance par le culte de soi, la ruse et la passion de l’inconnu. On peut dire en fait qu’ils quittent l’Espagne médiévale pour parvenir à la Renaissance dans le nouveau monde. Plutôt doit-on dire que c’est l’Espagne qui est allée trouver la Renaissance dans le nouveau monde. La question indienne, soulevée par les premiers missionnaires, ne fut-elle pas la première interrogation éthique et politique posée à l’aune de la nouvelle morale humaniste ? Il est clair que l’Espagne médiévale de l’Inquisition et des bûchers n’aurait pas soulevé une telle question. En donnant raison au père Las Casas et en entendant faire preuve d’humanité, certes tardivement, envers les indigènes, l’Espagne a consacré son entrée dans les temps nouveaux de la pensée.

Isabelle la Catholique, reine d’Espagne et mécène du voyageur Christophe Colomb, entendait déjà que soient traités en sujets les Indiens, avec humanité malgré leur ignorance des principes évangéliques. Il s’agit de l’épouse du roi Ferdinand, célèbres tous les deux sous le nom de Rois Catholiques et à l’origine de l’expulsion de l’Islam hors d’Europe.

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Section 1 1492 Les aventures de Juan Cabezon de Castille, roman picaresque de l’ancien monde

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Juan Cabezon naît à Madrid. Son père, d’origine juive mais ne pratiquant plus, est barbier. Un jour, il égorge par mégarde un de ses clients, ce qui lui vaut d’être écartelé. Sa mère se remarie avec un meunier. Celui-ci est éventré par des brigands lors d’un voyage de commerce. Sa mère convole de nouveau, cette fois avec un boulanger boiteux. Elle fait peu de temps après la connaissance d’un marchand drapier des Flandres et s’en éprend à mesure qu’il présente ses marchandises. Ils ont une liaison, dont le boulanger prend connaissance. Fou de rage, il assassine sa femme. Les alguazils viennent l’arrêter. Juan Cabezon reste seul dans la maison déserte.

Se décidant à sortir, il rencontre un vieux mendiant aveugle, du nom de Pero Meñique. Celui-ci le mène à la rencontre de ses compagnons de misère : le roi Bamba, le Borgne, la Tour de Babel, la Trotteuse, le Maure, le nain don Rodrigo Rodriguez, qui fera par la suite carrière parmi les « familiers » de l’Inquisition. Au sein de cette cour des miracles peu avare en proverbes et admonitions, Juan Cabezon fait ses premiers pas dans la vie.

Pendant ce temps, les Rois Catholiques sollicitent une bulle du pape Sixte VI visant à établir « le tribunal de la Sainte-Inquisition en Castille, afin de procéder contre l’hérésie judaïque par voie de feu » (p.127 ; pour l’édition des livres considérés, voir la bibliographie en annexe). Pero Meñique introduit dans la maison de Juan Cabezon deux juifs de Ciudad Real poursuivis par l’Inquisition : Gonzalo et Isabel de la Vega. Gonzalo part le lendemain, demandant à sa sœur de rester cachée. Juan et Isabel s’éprennent l’un de l’autre et connaissent l’amour tandis que les Inquisiteurs brûlent les effigies d’Isabel et de Gonzalo sur la place publique de Ciudad Real.

Les deux amants vivent dans la plus extrême prudence, mais bientôt les familiers du Saint-Office commencent à tourner autour de la maison de Juan Cabezon, suspectant la vérité et lançant de terribles menaces. Isabel ne peut plus supporter la situation, des cauchemars la poursuivent, ses terreurs diurnes la laissent effarée, son imagination s’emporte au moindre bruit ; elle perd goût à la vie.

Un enfant doit bientôt naître de leur union, mais un beau jour, Isabel enceinte quitte Madrid sans laisser le moindre mot. Juan Cabezon part à sa recherche à travers l’Espagne. Il se rend dans la juiverie de Saragosse, chez une tante d’Isabel, puis à Catalayud, où Isabel se serait rendue pour voir son cousin Noé de la Vega. Il rencontre celui-ci sur son lit de mort. Il apprend qu’Isabel a en effet passé quelques temps auprès des siens, arrivée avec un bébé dans les bras. Elle restait plongée nuit et jour dans la mélancolie de sa retraite. Elle conversait parfois avec son enfant ou des formes invisibles. Elle quitta Catalayud peu après pour Teruel, chez une amie.

Juan Cabezon est accueilli à Teruel par Brianda Ruiz, l’amie en question. Il assiste à une réunion de juifs autour de « la fille de Teruel », l’une des vingt-cinq prophétesses du peuple juif qui parcourent l’Europe en annonçant « la venue du Messie lequel, après de nombreuses famines, des épidémies, des tremblements de terre, de grandes persécutions et des théories de faux prophètes qui tenteraient de confondre les élus avec des signes et des miracles trompeurs, descendrait parmi les siens » (222). Elle encourage les Juifs en ces temps difficiles, en racontant ses rencontres dans les cieux avec le Messie. La réunion est interrompue par une faction de familiers. Chacun s’enfuit comme il peut.

Juan Cabezon retourne à Madrid, sans informations autres qu’Isabel est en vie. Il retrouve Pero Meñique, qui projette un attentat contre le grand Inquisiteur Torquemada. Torquemada est une figure inspirant l’épouvante : « Je me le figurais parcourant les cimetières, fouillant parmi les ossements, dans son dessein démesuré de poursuivre les morts au-delà de la tombe, en scandalisant la justice de Dieu par la sienne, dans sa tentation diabolique de rivaliser avec elle pour juger les créatures qui hantaient maintenant les cours célestes, pour souiller leur réputation et leur mémoire non seulement sur terre, mais dans l’autre monde où il poursuivait leur procès. » (254) (L’Inquisition prononçait également des condamnations contre les morts. Une fois le jugement prononcé, on déterrait leurs dépouilles pour les brûler). Juan Cabezon décide d’accompagner Pero Meñique à Avila pour le soutenir dans ses plans.

Là-bas, ils prennent logis dans une auberge où les retrouve un complice, Martin Martinez. Tous trois pénètrent à l’heure de la tierce dans l’église Saint-Thomas d’Avila, prêts à mettre fin aux jours de l’Inquisiteur. L’attentat est un échec. Pero Meñique se trompe de cible. Les familiers le transpercent immédiatement. Martin Martinez, frappé d’horreur, est immédiatement reconnu comme complice et réduit en barbaque. Juan Cabezon s’éloigne sans demander son reste.

Pendant ce temps, le 2 janvier 1492, la Reconquête catholique s’achève avec la prise de Grenade. Le 31 mars de la même année, les Rois Catholiques prononcent l’édit d’expulsion des juifs d’Espagne. Juan Cabezon est de plus en plus désespéré. Son amour pour Isabel ne faiblit pas, le consume davantage encore quand il perd espoir de la retrouver.

Il rencontre près de Trujillo une foule de juifs sur le chemin de l’exil, parmi lesquels Gonzalo de la Vega, qui ne sait rien de sa sœur. C’est alors que Juan Cabezon, comprenant que ce monde-ci n’a rien à lui donner, décide de se rendre à Palos d’où doivent partir les caravelles de Christophe Colomb pour les Indes. Il avait rencontré Colomb lors d’une halte à Tolède, entre Teruel et Madrid, et avait été fasciné par les projets de cet homme. À Puerto de Santa Maria, à proximité de Palos, il croise à nouveau des foules de juifs, qui attendent de s’embarquer pour des terres plus accueillantes.

Il découvre parmi eux Isabel et son fils. Le visage d’Isabel autrefois joyeux a perdu ses couleurs. Elle doit partir : « L’expulsion des juifs est la mienne. Leur mort est ma disparition. » (347) Juan ne peut la retenir. Il contemple les bateaux qui disparaissent à l’horizon puis prend le chemin de Palos. Il est engagé comme gabier sur la Santa Maria.

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A) L’Espagne de la misère et des prodiges

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1492 Les aventures de Juan Cabezón de Castille raconte l’Espagne du 15e siècle. À travers les voyages éperdus du narrateur et les dialogues nombreux qui évoquent la situation du pays, l’auteur rend le climat plein d’angoisse et d’amère ironie d’une société enracinée dans les principes chrétiens et ne présentant que leur corruption.

La religion est bien en effet le ciment de la société. À y regarder de près, elle constitue certes un lien très fort entre les gens mais sans les réformer des travers qu’elle condamne. L’Espagne catholique est une terre d’intolérance et de péché. Les hautes classes sont rongées par le vice, le clergé de même, le petit peuple également mais il s’en afflige et ne condamne pas chez les autres les faiblesses qu’il se reproche sans pouvoir les surmonter.

Le règne d’Henri IV, roi de Castille et de Leon de 1454 à 1474, qui précéda celui des Rois Catholiques, est présenté sous un jour de vice et de ridicule. Son incapacité à honorer sa femme, les odieux traitements qu’il lui inflige, ses parties de chasse avec les damoiseaux de la Cour qui s’achèvent en orgies, son absence de piété ainsi que sa mort survenue sans qu’il daigna faire montre de contrition pour son règne licencieux, font qu’on n’en parle jamais parmi les amis du meunier, beau-père de Juan Cabezon, sans évoquer la fin du monde.

Le récit est également riche en obscénités commises par les membres du clergé. Ainsi, ce mauvais moine dont parle la tenancière d’une auberge : « Il se promenait sur les grands chemins avec le bâton de pèlerin et la coquille à la main … et en faisant des miracles dans le ventre des donzelles, car il était grand corrupteur de vierges et il leur prophétisait des petits enfants dans les entrailles. Il est même parvenu à coucher avec mère et fille à la fois, et avec de grandes dames au temps de leurs menstrues. » (308-9) De même, Pero Meñique, d’abord jeune homme plein de ferveur, désireux de suivre les pas du célèbre prédicateur Vincent Ferrier, fut détourné de sa mission par une sœur converse de Notre-Dame de la Conception. D’autres hommes « pieux » parcourent le récit avec luxure, goinfrerie, vanité, suffisance, souvent sans remords, parfois se livrant à d’ignobles mortifications destinées à rendre hideuse leur apparence, ce qui ne rend que plus criminelles les turpitudes qu’ils commettent par la suite.

Une caractéristique de cette Espagne est l’attrait du surnaturel, qu’il soit miraculeux ou d’origine démoniaque. La population, extrêmement pieuse mais de nature grossière et fruste, est sensible à tout ce qui relève du prodige. Les rumeurs les plus ahurissantes circulent, animant toutes les conversations : « À Ségovie, dans le palais du roi, on entendit en pleine nuit des hurlements et des lamentations ; des fantômes terrifiants apparurent, toutes les têtes se hérissèrent, y compris celle de Sa Majesté qui jusque-là ne se troublait guère et ne s’effrayait de rien… » (35) « À Séville, une fille naquit avec un membre viril au bout de la langue, les dents toutes formées et les lèvres velues comme une barbe. » (35) « À Tolède, une religieuse a engendré une créature abominable, dont la tête, le poil, la figure et les oreilles sont ceux d’un lion, avec des ailes de chauve-souris au lieu des bras, une corne sur le front et des lèvres dentées sous le mamelon gauche. » (75) Le grand-père de Juan Cabezon aurait péri « empoisonné par une mort vêtue en religieuse qui avait craché une flamme bleue en forme de boule par la fenêtre de sa chambre. » (15) Longtemps après sa mort, les faits et gestes de Vincent Ferrier sont encore racontés à travers l’Espagne, et les combats qu’il livra infatigablement contre le Démon sont dans toutes les mémoires. Le seul prodige accompli cependant par Vincent Ferrier fut d’avoir respecté à la lettre les devoirs d’un chrétien, ce qui était déjà, on doit l`admettre, digne de faire naître une légende.

Fêtes populaires et carnavals ridiculisent rois, chevaliers, prêtres et nonnes, mais cet humour grinçant et irrespectueux se marie sans hiatus avec une inaltérable foi, et la haine des hérésies.

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B) Les Rois Catholiques et les Juifs d’Espagne

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Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, mariés l’un à l’autre en 1469, accomplirent l’unité de l’Espagne par la réunion sous le même sceptre des deux couronnes en 1479, et l’achevèrent en 1492 avec la conquête du royaume maure de Grenade. Ils entendent revenir à la pureté du catholicisme originel, en intensifiant la lutte contre les hérésies ; en particulier, ils favorisèrent l’Inquisition.

La communauté juive espagnole était un foyer important du judaïsme, implanté de longue date, et ce fut sur elle que porta le plus durement l’action des Rois Catholiques. Les pères fondateurs de l’Église ont, dès l’origine, tenu à définir l’attitude que la communauté des chrétiens se devait d’avoir à l’égard des Juifs. Avant l’avènement des Rois Catholiques, les Juifs étaient déjà tenus au port d’un signe distinctif indiquant leur état, et localisés dans des ghettos, où la vindicte populaire venait régulièrement les poursuivre, ce qui était l’occasion de pillages. 1492 Les aventures de Juan Cabezón de Castille s’ouvre sur le sac de la juiverie de Séville. Durant ces troubles, les Juifs étaient sommés de se convertir ou massacrés. Les Juifs d’Espagne officiellement convertis continuaient pour la plupart à pratiquer secrètement les rites judaïques ; on les appelait les marranes, de l’espagnol marrano, mot qui désigne un porc.

Les décrets des Rois Catholiques aggravent encore la condition des Juifs. Ordre est donné en 1480 de murer les juiveries dans les villes d’Avila et de Ségovie, afin qu’il n’y ait aucune communication avec l’extérieur, dans un délai de deux ans. Apprenant l’existence des marranes, les Rois Catholiques obtiennent du pape une bulle établissant l’Inquisition. Le 31 mars 1492 marque le point culminant de la lutte contre les Juifs avec l’édit procédant à leur expulsion du territoire espagnol.

L’antisémitisme est au Moyen-Âge très largement répandu au sein de la population, chez les nantis comme chez les plus humbles. Les premiers compagnons de Juan Cabezon invoquent la gloutonnerie, la paresse, la superbe, l’appât du gain propres aux Juifs, se sentent offensés, bien qu’étant des gueux sur lesquels crache n’importe quel gentilhomme qui les croise, se sentent offensés par la fierté des descendants des tribus d’Israël.

Par ailleurs, la population est exaspérée par des bruits courant sur certaines pratiques secrètes des Juifs. Aridjis relate un crime rituel commis par les Juifs (250) en vue de lancer un sortilège (on retrouve ce goût immodéré pour le surnaturel) contre les Inquisiteurs : des Juifs capturent un enfant baptisé chrétiennement et le conduisent dans une grotte, où ils le crucifient à la manière dont le Christ fut crucifié. Puis ils se livrent sur lui à divers sévices, en mâchant des hosties, corps du Christ profané. Pour finir, ils lui arrachent le cœur, et l’enterrent. Ces rumeurs horrifient les chrétiens et soulèvent l’indignation de leur foi attaquée. On comprend que les exécutions de Juifs par le feu sur la place publique soient l’occasion d’un grand défoulement, une liesse d’injures et de louanges à Dieu.

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C) L’Inquisition, stade suprême de la religion

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Thomas de Torquemada (1420-1498) prit dès l’enfance l’habit des Dominicains. Il fut nommé à trente-deux ans prieur du couvent de la Sainte-Croix à Ségovie. Il devint le confesseur des Rois Catholiques et fut choisi en 1483 pour remplir le rôle d’Inquisiteur général du Saint-Office dans les royaumes de Castille et d’Aragon. Il est resté célèbre dans l’histoire pour son intolérance et sa rigueur.

Aujourd’hui, la globalité des Catholiques pratiquants désavoue l’Inquisition, de même que les atrocités de la Conquête espagnole. Leur argument est qu’en cela il ne fut point affaire de religion mais de politique. Une partie des auteurs latino-américains contemporains ne commettent pas cette erreur de jugement. Pour eux, les conquistadores n’étaient pas dépourvus de ferveur religieuse et ne poursuivaient pas, en froids calculateurs, les intérêts exclusivement politiques de leur ambition ou de celle de l’Espagne. Confrontés à des rites inconnus et barbares, ils firent office d’Inquisiteurs sur le tas, livrant combat contre l’hérésie avec les moyens que leur octroyaient l’urgence et la précarité de leur situation. La conquête militaire du nouveau monde concentra dans les mains des conquistadores les pouvoirs du soldat et du juge inquisitorial.

Le désaveu général de l’Inquisition par les Catholiques contemporains confirme la prévision de Renan quand il annonçait que la lettre de la foi catholique disparaîtrait et qu’il ne se conserverait d’elle qu’un fond des plus vagues. On entend dire actuellement par ces croyants que la religion est tolérante, mais la notion de tolérance fut originellement défendue par Voltaire, pourfendeur de l’Église. Le fait est que l’hérésie ne peut avoir de fondement doctrinal acceptable puisqu’elle est fondée sur le non-respect de la tradition apostolique qui garantit depuis Saint-Pierre la transmission de la parole divine. En ce qui concerne les Juifs, s’ajoute à cela leur culpabilité dans la mort du Dieu incarné. À ceux qui considèrent l’Inquisition comme une manœuvre politique, il est aisé de rétorquer que c’est plutôt leur tolérance qui est l’émanation d’une manœuvre politique de l’Église, désireuse de conserver des ouailles dans une époque d’individualisme et de tolérance. Rien de plus purement catholique que l’Inquisition, que les autodafés des codex aztèques, que le renversement des idoles et le carnage des adeptes du Démon. Le principe selon lequel Dieu est Amour interdit au croyant de laisser une âme aller à sa perte éternelle. Purifier par le feu ou l’épée absoute l’hérétique obstiné est le seul moyen de sauver son âme.

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De ce livre il ressort que la société qui va se jeter sur les mers inconnues vers un nouveau monde est une société qui rêve jusqu’à la folie, humiliée dans ses valeurs, trahie par ceux qui doivent les défendre. C’est une société qui veut reprendre courage et recouvrer sa grandeur. C’est une société corrompue qui tente de façon désespérée, par les brasiers, la terreur, la mort spectaculaire, d’exorciser ses tares, de faire jaillir un sens quelconque dans ce cheminement fatal de la déchéance. Aridjis nous montrera dans 1492 Mémoires du Nouveau monde (Chapitre 2, Section 1) que les conquistadores n’auront pas d’autre destin que celui de la société dont ils proviennent, n’auront pas la faculté d’échapper à cet engloutissement du Moyen-Âge dans les abîmes de l’Histoire.

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Section 2 La Harpe et l’Ombre, Christophe Colomb, visionnaire et premier conquistador

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L’ouvrage est divisé en trois parties : la harpe, la main et l’ombre, dont la deuxième est la plus longue.

La harpe s’ouvre sur la fin d’une messe célébrée dans la basilique Saint-Pierre de Rome au Vatican. Le pape Pie IX est pensif dans sa retraite : il doit signer l’autorisation qu’attend la Sacrée Congrégation des Rites pour entamer le processus de la béatification, étape préalable à la canonisation, du Grand Amiral de Ferdinand et d’Isabelle, Christophe Colomb. C’est le moment pour lui d’évoquer son passé.

En 1824, alors qu’il n’était encore que prêtre de l’ordre de Saint-François, l’archevêque Giovanni Muzzi, nommé Délégué apostolique au Chili, lui demanda de l’accompagner dans sa mission. L’homme à la tête du Chili, le Directeur général Bernardo O’Higgins, qui a libéré le pays de la domination coloniale en 1817, entendait à présent soustraire les églises du Chili de l’influence de l’ancienne métropole en les plaçant sous l’autorité directe du Vatican. La mission des deux hommes était d’établir les contacts et d’adopter les arrangements qui conviendraient. Pour le Vatican, cette mission revêtait une très grande importance, car son pouvoir en Amérique était alors des plus limités.

Ce voyage en Amérique eut sur la vie du futur pape un impact très fort, qui orienta la conduite de sa vie future. D’abord, il prit conscience de l’importance de la pénétration des idées des Lumières et de la franc-maçonnerie dans les sphères politiques du continent américain. Le trajet de Valparaiso à Santiago du Chili fut également pour lui l’occasion de s’imprégner d’une nature grandiose, qui lui inspira la réflexion qu’en elle devaient naître des hommes nouveaux. Lorsqu’ils arrivent à Santiago, O’Higgins n’est plus au pouvoir. Un putsch militaire l’avait renversé, mettant à la tête du gouvernement le général Freire. Ce dernier est favorable aux idées libérales et veut séculariser le clergé chilien. Les envoyés pontificaux doivent rebrousser chemin.

Pie IX, que l’on surnommera par la suite le pape américain, conduisit sur cette expérience une réflexion profonde, à la suite de laquelle lui vint la certitude que seule la foi pourrait créer un lien suffisamment fort entre l’ancien monde et le nouveau monde à peine émancipé ; et pour constituer un seul bloc de religion chrétienne entre ces deux mondes, il faudrait un saint au culte œcuménique, incontestable : « Saint-Christophe, Christophoros, porteur de Christ, connu de tous, admiré par les peuples, universel par ses œuvres, universel par son prestige. » (45)

La main est la narration imaginaire par Colomb de l’histoire de sa vie et des réflexions qu’elle lui inspire au seuil de la mort, alors qu’il attend le confesseur sur son lit et compte lui dire toute la vérité.

Colomb a des origines médiocres. Son père tient un commerce de fromages et de vins à Savone. C’est très jeune qu’il lui vient l’envie de naviguer. Il mène alors la vie débauchée des marins. Il entend parler un jour, par un Juif savant, du Vinland (ici l’auteur prend quelques libertés avec l’histoire, ce qu’il fera de nouveau au sujet des relations entre Colomb et la reine Isabelle ; on sait que les Vikings avaient découvert l’Amérique mais rien n’indique que Colomb prît jamais connaissance de ce fait), pays au-delà de l’Islande découvert il y a fort longtemps par les Vikings d’Éric le Roux. Les Vikings s’y seraient installés quelques temps, avant de le quitter à tout jamais du fait de l’hostilité des habitants du pays, qu’ils nommaient les Skraelings, ce qui signifie en norrois : contrefait, cagneux.

Une telle histoire stupéfie Colomb. Selon lui, ce pays inconnu ne doit pas être très loin de l’Islande. En lui naît une ambition plus forte que tout, celle de la découverte. Il se décide à entreprendre des démarches auprès des cours d’Europe ; peu importe laquelle voudra l’écouter et mettre à sa disposition ce dont il a besoin. Il épouse Felipa Muñiz de Perestrello, qui lui ouvre une porte sur la cour du Portugal. Le Portugal refuse de lui prêter attention ; ce sera l’Espagne. Colomb vit dans la peur qu’un autre n’accomplisse son projet avant lui. Il rencontre Beatriz Enriquez de Arana, avec laquelle il vivra en concubinage et aura un second fils. C’est en 1486 qu’il obtient une première audience auprès des Rois Catholiques. Malgré sa verve, il ne convainc pas.

Il obtient une seconde audience, avec Isabelle seule, qu’il séduit et qui devient sa maîtresse : « et à partir de ce soir de bonheur une seule femme existera pour moi dans un monde qui m’attendait pour achever de s’arrondir » (94). Le roi étant un débauché sans pouvoir, il obtient de la reine, après une dispute amoureuse, son accord à l’expédition ainsi que les capitulations de Santa Fe.

Le voyage est éprouvant pour tout le monde : l’équipage est incompétent et marque de la méfiance envers Colomb. Des rumeurs circulent comme quoi c’est un juif qui fuit l’inquisition, qu’il est incapable de se servir d’un astrolabe ou de lire une carte. Deux mois après le départ, les marins font entendre à Colomb qu’ils veulent revenir en arrière. Il est obligé de mentir : il indique un parcours moins long que celui réellement parcouru pour que l’équipage ne s’effraie pas. Quelques jours plus tard, Rodrigo de Triana, du haut de la vigie, annonce la terre. Colomb refuse de lui donner les dix mille maravédis promis par la Couronne à celui qui verrait la terre le premier, entendant les donner à sa concubine pour qu’elle élève leur fils.

La nuit avant le débarquement, Colomb est inquiet. Il craint de n’être pas arrivé au Vinland. Il craint de ne pouvoir tenir la promesse du Christophoros car, s’il est aux Indes, il se peut que l’ait devancé Jean de Monte Corvino, voyageur connu de Colomb qui, à la suite de Marco Polo, alla construire une église dans la capitale du Khan et y fonda même une chorale d’enfants. Il se pourrait qu’à l’extrême orient des Indes le Verbe soit déjà présent, ce qui saperait la mission de Colomb. Il est rassuré le lendemain en débarquant dans l’île de Watling, Guanahani de son nom indien, ne rencontrant que des indigènes pacifiques et ignorants de la Bonne Parole.

Rassuré quant à cet aspect de sa mission, il lui reste à découvrir ce qu’il en est de l’autre, l’aspect matériel, à savoir l’or. Les Indiens en possèdent de petites quantités, comme ornements, mais ils ignorent l’existence de mines. Il poursuit son chemin à travers les îles et la colère monte en lui : « c’est que pour prendre possession de quelque contrée du monde, il faut vaincre un ennemi, humilier un souverain, subjuguer un peuple, recevoir les clés d’une ville, accepter un serment d’allégeance, mais ici rien ne changeait, personne ne combattait. » (128) Son ambition ne rencontrait que le silence des plages et la douceur des indigènes.

C’est alors qu’il entreprend un premier retour en Espagne. Comme ses informations et son butin sont maigres, il met au point une mise en scène savamment étudiée pour représenter les grandeurs de son expédition. Le succès lui semble acquis, pourtant on murmure. Il repart et ce ne sont encore que des îles. L’Inde des épices devient alors pour Colomb l’Inde du cannibale. L’or semble lui échapper ; qu’à cela ne tienne, les esclaves feront l’affaire du royaume d’Espagne et la sienne. Il organise donc des chasses à l’homme. Il repart pour l’Espagne avec ce butin humain, décidé à démontrer l’intérêt d’une institution comme l’esclavage. Mais un édit royal interdit ce trafic.

Lors de son troisième voyage, il parle cette fois de Paradis Terrestre. « J’ai découvert le Paradis Terrestre » (164) est ce que lui souffle son orgueil blessé. Mais ces forfanteries ne provoquent plus que les rires à la cour royale ; on ne le prend plus au sérieux. Son aventure s’achève. Le confesseur arrive et Colomb se fait la réflexion qu’il ne dira pas tout, mais seulement ce qui pourra être gravé dans le marbre de la renommée.

L’ombre retrace un débat imaginaire à la Congrégation des rites entre divers personnages ayant existé sur le sujet de savoir s’il faut béatifier ou non Christophe Colomb. Le débat est un mélange de paroles qui furent effectivement prononcées et de paroles imaginées par l’auteur. Ainsi l’écrivain Léon Bloy prend-il farouchement la défense de Colomb, tandis que jules Vernes, Victor Hugo, Alphonse de Lamartine et le père Las Casas comparaissent afin de témoigner contre une personnalité déplorable. La cause est emportée par ces derniers. Christophe Colomb n’est pas béatifié. Deux raisons sont invoquées : le concubinage et le trafic d’esclaves. Chacun quitte les lieux. Le fantôme de Colomb, qui planait sur la séance, s’évapore.

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A) Un nouveau monde d’âmes

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Si 1492 les aventures de Juan Cabezon de Castille nous plonge au cœur des maux du Moyen-Âge espagnol, La Harpe et l’Ombre rend compte de la solution que l’Espagne envisagea en fondant sur les projets visionnaires de Colomb son renouveau économique et moral. Colomb est le Christo-phoros, le porteur du Christ. « La découverte du nouveau monde par Christophe Colomb était l’événement le plus extraordinaire auquel l’homme eût assisté depuis que la foi chrétienne avait été instaurée dans le monde et, grâce à cette prouesse sans égale, l’étendue des terres et des mers connues où porter la parole de l’Évangile avait doublé. » (16) La mission pour laquelle Colomb se dit être investi est le salut par l’Évangile de ces millions d’âmes de l’Orient, ignorantes de la Rédemption de leur Sauveur.

Nous y voyons avant tout, à l’aune de ce qui fut dit dans la première section, un moyen de salut pour l’ancien monde. Certes, l’Espagne vient de reconquérir Grenade et de bouter l’Islam hors de ses frontières, et les Rois Catholiques bénéficient d’un grand prestige : cela est-il le signe d’un renouveau ? Il ne semble guère possible de le dire. Ferdinand est un faible et débauché : « la reine n’était plus –et cela était notoire– amoureuse d’un mari qui ne méritait pas un tel sentiment et qui la trompait au su et au vu de ses domestiques, avec la première venue : dame d’honneur ou de la cour, jolie femme de chambre ou laveuse de vaisselle bien tournée quand il ne se laissait pas accrocher par quelque Mauresque convertie, ou une juive au tempérament chaud. »  (92) Isabelle se laisse séduire par un ambitieux, et dans l’intimité donne les preuves d’une certaine bassesse morale : « Lorsque celle-ci sortait de ses gonds, elle laissait tomber de ses lèvres royales un langage de muletiers. » (106)

L’expulsion des Juifs hors d’Espagne souffre, dans l’intérêt de la Couronne, certaines exceptions, notamment celle de Santangel, qui finance le projet de Colomb. « Pour Santangel la bonne fortune de pouvoir rester dans ces royaumes où il fait de si bonnes affaires vaut bien un million » (106) sont des paroles de la reine.

Ainsi, le salut par la foi est-il aussi nécessaire et absolu pour les Indiens ignorants que pour les sujets des Rois Catholiques et les souverains eux-mêmes. Porter le Christ dans un autre monde et assurer le salut de ceux qui l’habitent est une preuve de foi et assure le salut de ceux qui sont à l’origine d’un tel projet.

Il ne s’agit pas de contester la bonne foi des conquistadores ou de l’Espagne, bien que La Harpe et l’Ombre nous présente Christophe Colomb sous le jour d’une ambition personnelle dévorante à laquelle tout est soumis, mais de saisir ce qu’il y a d’ambigu dans une action qui a son origine dans la foi, pour s’expliquer de façon claire comment il peut ne pas y avoir de contradiction entre l’extermination et l’amour évangélique.

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B) L’or et la fièvre

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Un argument qui détermine l’expédition de Colomb et de la conquête est l’or. Mais cet or est nécessaire, dit-on, à des projets louables et saints : on invoque la délivrance du Saint-Sépulcre des mains de l’Islam. Ainsi, la soif d’or de l’Espagne participe de cette exaltation mystique et de ce besoin primordial de recouvrer une splendeur morale. Ce n’est pas un amour matérialiste de l’or mais un amour mystique des moyens de la spiritualité.

On peut par là-même donner une explication à l’attitude de l’Espagne quand elle fut en possession du stock d’or de l’Amérique (voir Introduction). Un esprit matérialiste n’aurait pas laissé sa richesse inexploitée ; il aurait éprouvé le besoin de la faire fructifier, de la transformer en activité économique. Or les Espagnols n’en firent rien. Ils restèrent béats devant le métal précieux comme si ses rutilements étaient autant de rayons célestes que Dieu leur envoyait pour soulager leur âme dans le tourment. [La théorie économique confirme toutefois la tendance à la désindustrialisation dans les économies bénéficiant, par exemple, de ressources en matières premières : le « mal hollandais ». F.B.2018]

Après la Conquête, les Espagnols ne firent plus rien en Espagne. Ceux qui partirent au nouveau monde, à la suite des conquistadores dont la plupart finirent misérablement, comme on le verra, furent des entrepreneurs qui n’ignoraient pas que, dans une société qui se fonde, la richesse c’est l’activité et que les capitaux n’ont de sens qu’au service de cette activité. Mais l’Espagne avait trouvé ce qu’elle cherchait : la paix de Dieu, l’or thésaurisé.

Cette soif d’or des conquistadores n’est pas différente de la volonté de conversion. S’il n’y avait eu que cette volonté de conversion, les massacres auraient été identiques. S’il n’y avait eu que la soif de l’or, l’oppression des Indiens n’aurait pas été supérieure. Cela est en synthèse dans la pensée de Colomb. Il est, comme on l’a dit, le Christo-phoros. Mais également il promet l’or : « L’or est une chose merveilleuse. Celui qui en possède aura tout ce qu’il désire. Grâce à l’or même les âmes peuvent entrer en paradis. » (189) L’or et la foi sont dès l’origine de la Conquête inextricablement liés. On ne peut rien faire de l’une sans l’autre. La foi doit combattre pour l’or qui défend la foi.

Ainsi, dans les comptes rendus qu’il fait à leurs Majestés de ses voyages, il emploie de façon lancinante les mots « or » et « Notre-Seigneur ». Ce sont les termes les plus récurrents. Il lui en vient un intense remords au moment de sa confession : « J’invoque Dieu et Notre-Seigneur d’une façon qui révèle le vrai fond de ma pensée, plus nourrie de l’Ancien Testament que des Évangiles, plus proche de la colère et du pardon du Seigneur des batailles que des paraboles samaritaines … j’avais oublié totalement l’Esprit Saint, plus absent de mes écrits que le nom de Mahomet. » (132) La Conquête fut-elle une erreur de la foi ? Les lois de la collectivité et de la politique déterminent une logique différente de la foi. La foi étant soumise aux fins et les moyens individuels étant distincts des moyens collectifs, que doit-on dire d’une collectivité qui vise aux mêmes fins chrétiennes que l’individu avec les moyens de la collectivité, à savoir l’intérêt économique, la guerre et la domination ? La collectivité a-t-elle une vie intérieure que la foi doit épanouir ? C’est ce que nie le protestantisme, naissant au même moment que la Conquête. La doctrine protestante pose la libre interprétation des textes comme garantie –paradoxale mais en fin de compte évidente– de la cohérence de la foi et du message chrétien. Nous sommes avec la Conquête au cœur même d’une évolution historique globale, et le mythe des conquistadores n’échappe pas aux traits marquants de cette évolution.

Concrètement, le visionnaire Colomb et les matelots espagnols qui l’accompagnent ont pour l’or deux positions incompatibles, que Carpentier exprime en ces termes : « Je ne voulais pas l’or pour moi », dit Colomb, « j’en avais besoin avant tout pour garder mon prestige à la cour et justifier la légitimité des hauts titres qui m’avaient été confiés … ma maladie était une maladie de Grand Amiral. Celle de cette racaille d’Espagnols, en revanche, était la maladie des gredins qui voulaient le métal pour eux, pour le cacher et abandonner ces terres le plus tôt possible, fortune faite, afin de satisfaire, là-bas, leurs vices, leur luxure et leurs appétits de richesse. » (158) Gage de prestige ou de jouissance, l’or est une maladie. Les meilleurs arguments ne le feront pas entrer dans la dignité qu’exige le sentiment religieux ; l’or, s’il fait les nations, pourrit les individus. Il sert indifféremment les hauts intérêts d’une collectivité et les bas instincts de l’individu, mais il ne défend pas les valeurs spirituelles que la foi met en avant. Carpentier parle du « mal de l’or » (162) dont l’Amérique était ignorante et qu’elle connut à travers la furie des conquistadores.

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C) Le visionnaire, instrument de l’histoire

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Christophe Colomb était avant tout un ambitieux. Homme de principes ? Nullement ; son rêve est celui d’un accomplissement personnel hors du commun. Il veut marquer de son sceau le destin de l’humanité. Pour cela, il lui faut la vision du déroulement de l’histoire et prendre une place de choix dans celui-ci. Colomb lutte pour son ambition : il découvrira ce monde qui attend de l’être, associant ainsi son nom au destin de tous. En quelque sorte, l’histoire se fait sans les hommes mais ceux qui la comprennent, pour peu que le désir de s’accomplir totalement les consume, en deviennent l’instrument privilégié. Ils n’agissent pas sur l’histoire mais saisissent la position instrumentale qu’elle requiert à tel moment. La cohérence du déroulement historique est telle qu’on n’y voit pas de place à la liberté humaine. Un événement comme la Conquête est si parfaitement inscrit dans un schéma ordonné, si parfaitement conforme aux situations et aux mentalités qui le précèdent, qu’il est vain de vouloir en déplorer le caractère inhumain. Il était naturel que l’Amérique fût découverte par l’Occident, que l’Occident exterminât les Indiens et qu’un tel massacre, produit dans le cadre des évolutions culturelles de la Renaissance, provoquât une remise en question fondamentale de l’intolérance.

Colomb, le premier conquistador, est un visionnaire. Il obéit toute sa vie à cette vision de l’histoire et, pour en vérifier l’exactitude, il se devait d’en rendre apparents les signes extérieurs. Il découvrit le nouveau monde : sa vision était partiellement vérifiée. Sa vision devant être vérifiée également par la gratitude des Rois Catholiques qui crurent en lui et lui confièrent sa mission, il se devait de satisfaire leurs intérêts : trouver de l’or, ou à défaut des esclaves, ou à défaut de tout cela le Paradis Terrestre, quelque chose qui fasse plier les humains devant la preuve de son pouvoir, de sa vision réalisée. Il échoua. Le visionnaire est tellement fasciné par sa vision qu’il la conçoit comme un don surnaturel, qui l’autoriserait peut-être même à faire l’histoire, à la dérouter un fois. Tels sont les aventuriers. Finalement, Colomb fut dépossédé de tous ses titres. Il fut perdu pour l’histoire. Il lui avait servi. Adieu et merci. Il ne fut pas béatifié.

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D) Le comédien

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Le visionnaire n’a pour principe que l’accomplissement de soi, parce que la vision qui le possède demande à être réalisée, parce que l’accomplissement de soi est pour le visionnaire un accomplissement aux proportions universelles. C’est donc son seul principe. Il peut en conséquence manipuler à son gré tous les principes abstraits de la communauté des hommes.

Colomb fut ainsi un personnage d’une grande duplicité qui n’a jamais trahi son secret. Il fut, si l’on en croit Carpentier, un comédien remarquable. Soumettant son projet aux rois, il fait preuve de véritables talents de bateleur : « Indes que nous pourrions atteindre à présent par une voie sûre, en naviguant à main gauche des cartes, dédaignant le périlleux chemin de la main droite, infesté depuis longtemps par les pirates mahométans, quand on n’exigeait pas si l’on venait par voie terrestre, de scandaleux droits de péage, de douane, de contrôle des poids et mesures, sur les territoires dominés par le Grand Turc. Main gauche, main droite, je les montrais, les agitais avec une habileté de jongleur, une délicatesse d’orfèvre ou bien prenant un ton dramatique, je les élevais comme un prophète, citais Isaïe, invoquais les psaumes, allumais des lumières hiérosolymitaines, l’avant-bras magnifié par l’envol de la manche, montrant l’invisible » (81). Lorsqu’il retourne en Espagne, il présente à Leurs Majestés un spectacle destiné à révéler les merveilles des Indes. Il met en scène de l’or, des perroquets, des Indiens, des peaux de lézard d’une dimension inconnue en Europe, des plantes merveilleuses. Il décrit tout cela avec une verve de forain et n’hésite pas à mentir : « Les Indiens s’agenouillèrent devant Leurs Majestés, dolents, les yeux mouillés, pris de frissons, atterrés. Ils demandèrent qu’on les libérât de l’esclavage dans lequel je les tenais enchaînés et qu’on les renvoyât dans leur pays. Mais moi j’expliquai qu’ils étaient émus et tremblaient de se voir prosternés devant le trône d’Espagne. » (141) Également, lorsqu’à l’approche d’une île où se manifestent des indigènes hostiles, il fait danser son équipage à la proue du vaisseau, afin de leur montrer à quel point ils venaient gais et paisibles. Une autre fois, sur une plage cernée par des Indiens ennemis, il consulte les Éphémérides et apprend qu’une éclipse de lune doit avoir lieu le soir-même ; le moment venu, il gesticule et clame de fausses formules de manière à ce que les Indiens soient terrifiés par ses pouvoirs.

En ce qui concerne la religion, Colomb était étranger à la ferveur dans le sens où, Dieu l’ayant investi d’une mission, c’est l’accomplissement de son destin qui devient primordial. C’est pourquoi il peut faire entrer le sentiment religieux dans le schéma de son ambition et dans le jeu de sa comédie. Ainsi, lors de son deuxième retour en Espagne, il prend l’habit des Franciscains pour se présenter aux Rois Catholiques, de manière à montrer le caractère divin de son existence et sa soumission aux volontés du Seigneur.

Sur son lit de mort, il se moque de lui-même et de ses forfanteries, mais son récit s’achève sur une dernière simulation : il ne veut pas tout dire au confesseur. Il ne dira que ce que l’histoire doit retenir en sa faveur : « De ma bouche sort la voix d’un autre qui souvent m’habite. Il sait sans doute ce qu’il dit …  Que le ciel maintenant m’ait en sa miséricorde et que la terre pleure sur moi. » (179) Cet autre, c’est le Colomb de l’histoire enseignée aux générations futures.

Mais la vérité, c’est un homme qu’il faut prendre en pitié, un homme aux rêves trop grands que ses œuvres et sa vie n’ont pu réaliser, un homme que tous ont oublié mais dont demeure une légende. Saint-Christophe n’existe pas et n’a jamais existé. La Congrégation des Rites a rejeté sa béatification : sa duplicité, ses manœuvres, son indifférence aux Indiens, son indifférence à tout ce qui n’était pas lui-même lui furent reprochées. Colomb n’était pas un saint ; au nom de quoi le sanctifier ?

C’est un homme nouveau qui a découvert le nouveau monde. Colomb n’était d’aucune patrie. Ses origines se perdent dans l’oubli dont on accable les conditions médiocres. Né à Gênes ? Sans doute. D’origine juive ? Pas impossible. Avant d’être le porteur du Christ, il a été le porteur de sa propre histoire. Il s’est fait lui-même dans la confusion de ses rêves et, parvenu au nouveau monde, le Découvreur s’est découvert : « car je commençais à exister pour moi et pour les autres le jour où j’arrivais là-bas. » (173) La voie était tracée pour que, dans l’inconnu, l’ancien monde se soumette au défi : vaincre et s’affirmer enfin, ou disparaître.

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Chapitre ll – LES SOLDATS DE LA CONQUÊTE

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La Conquête du nouveau monde est d’abord un fait d’armes. Les conquistadores sont des soldats. Ils se sont déployés sur le continent américain comme des armées en campagne, avec des chefs à leur tête, des divisions d’infanterie, de cavalerie, d’artillerie lourde, des meutes de chiens, des navires. Leur progression consista en affrontements armés, en alliances diplomatiques, en pourparlers nombreux. Des figures comme Cortès ou Pizarre se sont imposées par leur génie tactique.

Les conquistadores n’auraient pu, du fait de leur infériorité numérique, accomplir leur œuvre si un certain nombre de facteurs n’avaient joué en leur faveur. Au plan technique, ils étaient nettement supérieurs aux civilisations précolombiennes, qui ne connaissaient ni la poudre ni les chevaux. Au plan psychologique, les empires précolombiens des Aztèques et des Incas associèrent, par le fait de coïncidences malencontreuses, l’arrivée des conquistadores au retour de divinités, si bien que leur attitude fut troublée par des considérations d’ordre théologique, desquelles profitèrent largement leurs envahisseurs. En outre, les conquistadores se servirent des rivalités entre Indiens pour ranger à leur côté les nations rebelles que l’oppression des grands empires contenait mal, si bien qu’ils purent rapidement compenser leur intériorité numérique par cet apport nombreux.

La conquête du Mexique par Cortès, celle de l’empire Inca par Pizarre et celle du Chili par Valvidia sont les trois guerres marquantes de la conquête du nouveau monde. Les autres expéditions constituent par rapport à elles des escarmouches, parfois pleines de rebondissements, mais en général ponctuelles, ou bien furent de simples explorations sans résultat dans des contrées quasi-désertes. Elles ont permis aux Espagnols de se répandre sur la totalité du continent mais ont eu une portée moindre.

La chute des deux empires principaux de l’Amérique précolombienne –la civilisation Maya ayant quant à elle périclité pour des raisons non élucidées avant l’arrivée des Espagnols–, et la pénétration au Chili des conquistadores, malgré la belligérance, qui n’eut d’égale nulle part ailleurs, du peuple araucan, représentent les trois faits significatifs de la Conquête, et cette œuvre accomplie l’empire espagnol du nouveau monde était bâti.

Une fois les conquistadores victorieux, ils s’installèrent sur les ruines des empires vaincus pour donner vie à des colonies. Les conquistadores, soldats de la Conquête, sont en effet les premiers colons du nouveau monde et leur société pose les bases de la future civilisation latino-américaine.

Nous nous pencherons sur l’exemple du Mexique avec les suites des aventures de Juan Cabezon.

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1492 Mémoires du Nouveau monde le destin des soldats de Cortès

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Juan Cabezon fait partie de l’équipage de la Santa Maria. Lorsque Colomb repart en Espagne, il reste parmi les colons de La Navidad, sur l’île d’Hispaniola. Les Espagnols présents avec lui s’exonèrent de toute retenue et mènent des raids contre les tribus avoisinantes pour trouver de l’or, commettant viols et carnages. Le cacique Caonabo et ses hommes les déciment en représailles. Juan Cabezon parvient à s’enfuir, mais c’est pour tomber aux mains des Caraïbes, cannibales terrifiants qui ont l’habitude de pratiquer la chasse à l’homme avec les populations indigènes. Ceux-ci le conduisent devant le fils gravement malade du cacique et le somment de le guérir. Comme plus tard le fils se rétablit, les Caraïbes accueillent Juan Cabezon parmi eux en tant que guérisseur. Plus tard, il retourne à La Navidad et raconte les faits à Colomb.

Il demeure ensuite à Hispaniola, menant avec ses compatriotes une vie misérable, à moitié sauvage. Lorsque Cortès annonce son départ pour la Nouvelle-Castille (Mexique), il s’engage dans son armée. Son sort est désormais lié à celui de Cortès. Le chef conquistador a auprès de lui la Malinche, fille des seigneurs de Painala, vendue comme esclave aux Indiens de Tabasco qui l’offrirent à leur tour à Cortès. Elle fut baptisée chrétiennement et reçut le nom de Marina. Elle servit d’interprète à Cortès tout au long de l’expédition.

Sur la côte de Nouvelle-Castille, ils sont accueillis par des émissaires de l’empereur aztèque Moctezuma (il s’agit en fait de Moctezuma II, qui régna de 1503 à 1520) qui lui portent des offrandes. Cortès, qui tressaille de joie devant le luxe de ces présents, leur fait savoir qu’il entend rencontrer Moctezuma. Ce dernier a peur. Leur arrivée coïncide avec la date, revenant tous les cinquante-deux, ans, qui, selon le mythe, peut marquer le retour de Quetzalcoatl, le serpent à plumes, pour renverser l’usurpateur, Huizilopochtli, le sorcier-oiseau-mouche, et reprendre possession de son héritage. Huit prodiges ont annoncé l’arrivée des Espagnols, dont l’un est particulièrement effrayant : « des pêcheurs avaient capturé dans la lagune un oiseau brun qui avait sur le front un miroir diaphane, dans lequel on pouvait observer les étoiles du ciel et voir des silhouettes de corps et d’autres animaux qui accouraient du plus vite qu’ils pouvaient. » (67) Moctezuma avait fait surveiller les rivages et ses hommes lui annoncèrent l’arrivée d’êtres étonnants, à la peau blanche, avec sur le corps des plaques pour faire chauffer le maïs, et montés sur des cerfs étranges. Moctezuma envoie ses émissaires à leur rencontre, mais également des sorciers pour souffler sur eux de l’air pestilentiel. Mais les sorciers sont inefficaces et les émissaires annoncent à leur maître que les nouveaux venus désirent le voir. Moctezuma ne doute plus que Quetzalcoatl est revenu.

Les Espagnols parviennent à Cempoala, cité soumise au tribut aztèque. Cortès fait arrêter les percepteurs de Moctezuma et invite les Cempoaltèques à s’émanciper de ce joug. Jouant double jeu, il libère ensuite les percepteurs et leur demande d’annoncer à leur maître que les Espagnols

viennent en amis. Continuant leur progression, les Espagnols obtiennent une victoire militaire contre les Tlaxcaltèques. Parlementant, ils apprennent que ces Indiens haïssent Moctezuma. Ils entrent dans leur cité, où les caciques leur promettent allégeance. Les Espagnols détruisent les idoles. Ils poursuivent ensuite vers Cholula, accompagnés de milliers de Tlaxcaltèques.

Moctezuma continue de leur dépêcher des émissaires pour les dissuader de venir, mais ces tentatives sont vaines. Cholula est la ville sainte des Aztèques. Moctezuma a fait cacher dans les maisons vingt mille soldats, qui attendent le départ des conquistadores pour se jeter sur eux, mais le subterfuge ne passe pas inaperçu et Cortès donne l’ordre de l’assaut. Les soldats aztèques sont rapidement mis hors de combat et la ville est mise à sac par les Tlaxcaltèques, qui prennent férocement leur revanche d’une tutelle abhorrée.

Peu de temps après, Cortès et ses hommes parviennent en vue de Tenochtitlan, ville lacustre et capitale des Aztèques (l’actuelle Mexico). Cortès et Montezuma se rencontrent. L’empereur aztèque fait savoir à Cortès qu’il peut prendre possession du trône et du pouvoir, ne doutant pas qu’il s’agit de Quetzalcoatl. Cortès peut donc manœuvrer à sa guise. On lui apprend qu’à Veracruz des soldats espagnols ont été assassinés. Il constitue aussitôt Moctezuma prisonnier. À l’occasion de la célébration de la fête aztèque de Toxcatl, les conquistadores, sous la conduite de Pedro de Alvarado, commettent un grand carnage et renversent les idoles, tandis que Cortès est allé combattre l’armée de Panfilo de Narvaez envoyé par Vélasquez pour mettre Cortès aux fers. Cortès revient vainqueur de Narvaez et rencontre la colère des Aztèques. Mis au fait des événements, il demande à Moctezuma de parler à son peuple, car les Indiens encerclent la cité impériale dans laquelle sont cantonnés les conquistadores. Moctezuma est reçu par une grêle de pierres et mourra de ses blessures. L’heure est grave pour les Espagnols.

La Nuit triste (Noche triste) est restée célèbre, durant laquelle, sous une pluie torrentielle et accablés de tous côtés par leurs ennemis, les Espagnols s’échappèrent de Tenochtitlan, forçant le siège aztèque. Au départ retraite organisée, la manœuvre dégénère vite en débandade. Parvenu au dehors, Cortès projette immédiatement l’attaque de Tenochtitlan. Il fait construire treize brigantins et reconstitue son armée avec l’appui de nombreux Indiens. Face à lui, le Conseil des tribus élit Cuauhtémoc à la tête du peuple aztèque. Cortès donne le siège de Tenochtitlan mais, se voyant repoussé, il se résout à un blocus de la ville. L’agonie aztèque dure soixante-quinze jours. La flotte entoure la ville, chaque tentative de sortie est brisée à coups de canon, les soldats espagnols, face à des ennemis faméliques, occupent quartier après quartier. Le 13 août 1524, la ville capitule, Cuauhtémoc se rend. Alors, des milliers de bras indiens bâtirent la nouvelle ville de Mexico.

Des missionnaires sont envoyés à la demande de Cortès pour évangéliser les peuples de Nouvelle-Castille. La tâche est difficile car les prêtres-sorciers entendent maintenir les Indiens dans le respect des traditions. Juan Cabezon, qui ne tira qu’un maigre profit de la victoire, ouvre une auberge à Mexico. La vie politique devient difficile : l’évêque Juan de Zumarraga entre en conflit avec le président de l’Audience Nuño Beltran de Guzman au sujet du sort fait aux Indiens. La vie quotidienne se transforme : « les rues sont pleines de mulâtres, de maures, de métis ; les Espagnols y côtoient des notables Indiens et des hommes du commun, libres ou marqués au fer. » (221) Le commerce se développe.

Panfilo Meñique arrive au nouveau monde en qualité de docteur et chercheur scientifique. Juan Cabezon conseille à ce dernier, dont la bourse est vide, de donner des leçons à Dona Mariana, la nièce du plus riche des conquistadores, Gonzalo Davila. Une histoire d’amour naît entre les deux jeunes gens, contrariée par l’irascible tempérament de l’oncle et la jalousie de son fils métis, Gonzalito, brute à l’état quasi-sauvage. Ils projettent de s’enfuir.

L’Inquisition arrive au nouveau monde car, dans ce creuset où se brassent toute sortes de pensées, et surtout des hérésies, le nouveau monde étant le lieu idéal pour elles où trouver refuge, l’orthodoxie est menacée, et ce d’autant plus que les « papes », comme on appelle les prêtres-sorciers aztèques, poursuivent leur œuvre démoniaque. Les brasiers s’allument.

Après le retour de Cabeza de Vaca et les récits qu’il fit de ses aventures (voir Introduction), les conquistadores se remettent en branle à la recherche des cités d’or de Cibola. Panfilo Meñique part avec l’expédition de Francisco Vasquez de Coronado, afin d’en revenir riche pour pouvoir épouser Mariana. Il abandonne en cours de route, terrassé par la fièvre, et revient à Mexico les mains vides. Il demande la main de Mariana à son oncle qui daigne finalement la lui accorder.

Le fils de Juan Cabezon et d’Isabel, Juan de Flandes, arrive lui aussi au nouveau monde, en tant que frère franciscain, accompagnant Bartolomé de Las Casas, célèbre depuis la Brève Relation de la destruction des Indes et son combat pour les Indiens. Las Casas a pour but de faire respecter les Nouvelles Lois en Nouvelle-Castille. Il se heurte à la haine des encomenderos (propriétaires terriens) et confie à Juan de Flandes la mission d’enquêter sur ce que trament ses ennemis auprès du vice-roi don Antonio de Mendoza à Mexico.

Là-bas, Juan de Flandes rencontre son père. Il tombe amoureux de Fernanda Fernandez. Cette femme fut amenée d’Espagne dans le nouveau monde par Pedro de Alvarado avec vingt autres jeunes filles à marier aux conquistadores célibataires. Devenue veuve d’un conquistador décrépit, elle avait été remise entre les mains de Gonzalo Davila, qui en avait fait sa maîtresse.

La servante de Fernanda Fernandez, une naine du nom de Ramona, sert d’entremetteuse entre les deux amants. Juan de Flandes est accablé par le doute, la honte et le chagrin d’avoir failli aux commandements de Dieu. De son côté, Fernanda est rongée par une maladie mortelle qui la consume lentement.

Juan de Flandes décide de partir pour la région de Zacatecas où il mène une vie d’ermite dans le désert. Il gagne dans la contrée la réputation d’un saint.

Pendant ce temps, Isabel de la Vega parvient à son tour au nouveau monde, retrouve Juan Cabezon et les deux vieillards se marient à Mexico en 1560.

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A) Face à la magie et au macabre

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Ce qui caractérise la progression de l’armée espagnole dans le territoire aztèque, c’est la perte progressive du sens des réalités. C’est une progression dans un inconnu aux formes de plus en plus baroques, qui ne permet plus au bout du compte l’analyse, plonge les esprits dans l’hébétude et l’horreur. Face à cette emprise de leurs esprits par la confusion de spectacles inconcevables, l’anéantissement de la civilisation aztèque fut le seul moyen pour les conquistadores de conserver leur âme (on verra cependant que, dans le cas significatif de Gonzalo Davila, le processus de confusion a été mené à terme).

Lorsqu’ils débarquent sur la côte de Nouvelle-Castille, les Espagnols ne s’attendent pas aux commotions que provoqueront chez eux les rituels aztèques, la mise en scène grandiloquente de la mort et du destin dans cette religion fondée sur la crainte de la disparition finale et la nécessité de maintenir en paix des divinités toutes puissantes en les abreuvant de sang. Pedro de Alvarado, aux alentours de Cempoala, rencontre « un vieillard aux grands yeux brillants, aux pommettes osseuses et aux dents sans lèvres » (21). Il lui demande qui il est et le vieillard, d’une voix qui semble venue d’ailleurs, lui répond qu’il n’est autre que Mictlantecuhtli, à savoir le dieu des morts qui règne sur les Enfers. Alvarado, qui ignore cela, lui conseille de bien se tenir.

L’armée espagnole parvenue aux abords de Tenochtitlan, Juan Cabezon et Gonzalo Davila sont envoyés en reconnaissance dans la ville. Les deux espions sont alors confrontés à des spectacles macabres, grandioses hallucinations mêlant le délire de la vie aux mystères de la mort. Les idoles sont d’épouvantables colosses aux parures chatoyantes, aux formes mi-humaines mi-animales, badigeonnées de sang, luisant à la lumière des torches. Les prêtres n’ont plus rien d’humain tellement le rituel tient à les distinguer du commun des hommes : « ils portaient des capuches et de longues tuniques noires, leur chevelure descendait jusqu`à la taille, toute gluante de sang. Les oreilles déchirées par les mortifications, ils exhalaient une puanteur de soufre et de chair morte » (74), ou encore, « Il avait une longue chevelure tombant jusqu’à la taille, des ongles effilés comme des couteux d’obsidienne. Sa peau ointe luisait sous la lune. Son visage peint en blanc, envahi par des grands yeux obscurs, n’était que regard. Au cœur du silence, il respirait profondément, ses joues se dilataient comme s’il flairait quelque proie des airs. » (98)

La religion aztèque est fondée sur une angoissante fatalité : notre monde est destiné à s’effondrer dans d’immenses séismes et l’humanité doit être anéantie par les tzizimimes, des monstres vivant aux marges de l’univers. Cette catastrophe peut avoir lieu à tout instant. Tous les cinquante-deux ans, date qui correspond à un cycle cosmologique du calendrier aztèque, la crainte est que la Iigature des années ne puisse s’accomplir, que le Feu Nouveau ne s’allume pas. Rien n’est moins sûr que le retour quotidien du soleil. Témoins privilégiés de l’angoisse mystique, les prêtres sont aux confins de la vie et de la mort. Le culte exalte les puissances mortifères. « Juan Cabezon et Gonzalo Davila contemplèrent avec terreur les murs de crânes, les rangées de têtes de morts conservées après les sacrifices, en différents états de décomposition. » (118)

Aussi, quand Moctezuma invite Cortès et ses hommes à une visite au dieu de la guerre et que ceux-ci pénètrent dans un temple aux murs barbouillés de sang, dans lequel gisent des cadavres éventrés du pubis au sternum, où se répand l’odeur infecte de leurs cœurs brûlés dans les braseros, l’horreur est comble. On peut comprendre la rage qui saisit les conquistadores lors de la fête de Toxcatl.

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B) Alvarado et Davila

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Pedro de Alvarado n’est pas l’invention d’Aridjis. Il tient place parmi les figures les plus emblématiques de la Conquête. Il se fait connaître au moment des événements du Mexique comme l’un des meilleurs soldats de Cortès. Les indiens le surnommaient Tonatiuh, le Dieu Soleil, à la fois parce que sa longue chevelure et sa barbe étaient blonds, et parce que le Dieu Soleil est représenté tirant la langue tellement sa soif de sang est grande. Il est de ces conquistadores qui, une fois l’empire aztèque conquis, ne se reposa pas de ses peines mais partit aussitôt guerroyer dans d’autres régions. Il mourut dans des combats contre les Indiens Zacatecas.

Dans 1492 Mémoires du Nouveau monde, il est le type même du conquistador outrancier dont la soif d’or et la haine de l’étranger justifient tous les carnages : « Pedro de Alvarado tua des Indiens jusqu’à l’épuisement. Bientôt il n’eut plus qu’un moignon pour lance. » (118) Ces crimes l’emplissent du sentiment de sa toute-puissance, jusqu’à le perdre dans les extases de l’invulnérabilité. Il se complaît à croire qu’il tue des dieux en renversant les idoles. Cette croyance qui le ravit est blasphématoire et démoniaque parce qu’elle fait de cette sainte mission qu’est la destruction des cultes païens une forme d’idolâtrie.

Gonzalo Davila est quant à lui un personnage fictif. Cavalier et combattant hors pair, sur son cheval qu’il appelle La Mort, il contribue activement à la victoire de Cortès. Une fois tombée Tenochtitlan, il explore, à la recherche d’or, les alentours de la ville. Guidé par un prêtre aztèque, il pénètre dans une sépulture afin d’y trouver le masque d’or qui permet de découvrir l’emplacement des trésors cachés. Il arrive aux enfers où il rencontre Mictlantecuhtli qui l’ensorcelle et lui donne le masque d’or : « Mets-le et tu seras le plus misérable des riches. » (165)

Il devient très riche et l’un des notables de Mexico. Sa demeure se dresse comme une forteresse, surmontée de créneaux et de meurtrières. Sa femme est une ancienne prostituée indienne, qui continue ses pratiques en secret et lui a inoculé le « mal français », c’est-à-dire la petite vérole, et lui a donné un fils, Gonzalito, pour lequel elle nourrit des ambitions démesurées, le costumant en vice-roi. Davila les méprise tous deux publiquement. Il vit entouré d’une cours de « papes » et parmi de nombreuses maîtresses et esclaves indiennes. Tout Mexico a des dettes chez lui. Ses démêlés avec l’Audience royale et avec les colons de la dernière heure qui entendent démettre les propriétaires de leurs privilèges, font de lui le leader de la protestation des riches conquistadores. Il apparaît comme une espèce d’ogre des contes pour enfant, menace omniprésente qui pèse sur les jeunes héros qui prétendent s’aimer. À chaque bruit suspect, ils croient voir son ombre barbue se détacher sur les murs. Il représente l’autorité dans la nouvelle société, celui par qui tout se fait, et ce qui se fait sans lui encourt son châtiment. Quelques figures entendent se dresser contre son pouvoir arbitraire, tel le frère Zumarraga, homme de grande foi et ami du genre humain, mais ses diatribes ne peuvent rien sinon exciter la colère du conquistador.

Des rumeurs courent à son sujet. La vérité est que Davila est acquis à la religion aztèque. Parmi les trésors qu’il a découverts grâce au masque d’or, il y avait des objets magiques dont les « papes » lui apprirent le secret. À la fin du récit, il se prend pour Tezcatlipoca, le Miroir fumant, dieu magicien du ciel nocturne responsable de la chute de Quetzalcoatl. À l’occasion de la cérémonie du Feu Nouveau, il se prépare à être sacrifié : « la tête couronnée de plumes, la barbe et les cheveux couverts de craie, une jambe à demi peinte en noir, il incarne le dieu Tezcatlipoca dans sa condition érotique avant le sacrifice rituel. Quatre jeunes indiennes partageaient son intimité et venaient tour à tour lui procurer des plaisirs, pour qu’il ne sombre dans un état de mélancolie, néfaste à l’esprit d’un dieu qui va mourir. » (440) Il est sacrifié sur l’autel. Un nouveau cycle commence.

Ainsi l’un des conquistadores qui réussit le mieux fut celui qui permit aux traditions aztèques de se perpétuer, s’étant livré à elles corps et âmes. Son destin symbolise l`échec de l’ancien monde à s’affirmer dans ses valeurs face à une autre civilisation, son impuissance à la subordonner à ses principes ; son destin symbolise l’avènement d’une nouvelle ère, empreinte de deux courants inconciliables. Il en va de même pour Alvarado qui devint idolâtre à force de jouir de ses destructions d’idoles.

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C) Les conquêtes féminines

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La liaison de l’Indienne avec le conquistador espagnol forme le couple originel qui donne naissance à la latino-américanité (et pardon pour le mauvais jeu de mots du titre).

L’Indienne est d’abord la victime de la violence sexuelle des hommes de Colomb. Par la suite, elle est offerte aux conquérants par les caciques comme gage d’allégeance et d’hospitalité. Les caciques étaient heureux d’offrir leurs filles aux nouveaux arrivants parce que, les prenants pour des dieux, ils avaient l’espoir qu’ils féconderaient leur descendance et qu’en naîtraient des êtres surnaturels. Rapidement, les conquistadores sont à la tête de véritables harems d’Indiennes qui les accompagnent dans leur progression.

Des rapports privilégiés s’instaurent, ainsi que des relations amoureuses dont la plus connue est celle de la Malinche avec Fernand Cortès. Les Indiens, qui communiquent avec Cortès par l’intermédiaire de la Malinche, avaient pris l’habitude de donner le nom de la femme au chef espagnol ; ils s’adressaient à lui en l’appelant « Seigneur Malinche ». Elle fut la plus précieuse et la plus fidèle collaboratrice du conquérant, ainsi que la mère de son fils, don Martin Cortès, le premier métis qui joua un rôle dans l’histoire du Mexique. À la Malinche Cortès confie ses fatigues, ses incertitudes. Il est faible devant elle. Elle lui donne des conseils que lui inspirent son amour et la sagesse de ses ancêtres.

Si les conquistadores considèrent ces Indiennes comme le repos nécessaire des soldats en campagne et qu’à ce titre ils les échangèrent comme des objets pour leurs transactions, à la manière d’ailleurs des Indiens eux-mêmes, la progéniture qui en naquit allait bien entendu assimiler une double influence, à la fois par le métissage racial et par l’éducation, dont la mère n’était pas absente.

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D) Les conquistadores dans la société coloniale

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Attirés par les hauts faits des conquistadores au Mexique, dont le bruit court dans toutes les provinces espagnoles, de nombreux hidalgos oisifs, souvent désargentés, décident à leur tour de s’embarquer vers le nouveau monde pour tenter leur chance. Là-bas, ils prennent part aux expéditions vers l’Amérique septentrionale, à la recherche de I’El Dorado, ou bien, pioche en main, ils partent solitairement pour les déserts afin de trouver le filon d’or qui leur assurera la fortune. Bien souvent, toutefois, ils ne font que traîner leur oisiveté de l’Espagne aux Indes.

L’auberge de Juan Cabezon regorge de ces seigneurs sans le sou, arborant leur blason et tendant la main pour quelques maravédis, qui parlent des Rois Catholiques à tout va comme s’ils avaient été de leur familiarité ou bien des exploits de leurs aïeuls disparus. Leurs interventions sont toujours comiques : « Ils dormaient sur des nattes ou de vieux tapis pleins de trous et de puces et, réveillés par les mugissements du bétail dans les champs, ils sortaient de leur chambre pour demander si c’était leur vice-roi qui les appelait. » (339) La tête pleine d’aventures et de gloire militaire, ils n’en sont pas moins méprisants pour les conquistadores, leurs aînés : ils « proclamaient qu’en dépit de leur pauvreté, jamais ils ne se vendraient à l’un de ces rustres de conquistadores et préféraient mourir de faim que de servir un mauvais maître. » (339)

Ils forment une communauté solidaire. L’ambition et la pauvreté les relient. Ils pratiquent la flatterie, espèrent dans leur cœur rencontrer une riche veuve ou la fille d’un colon. Quant aux conquistadores proprement dits, ceux qui, comme le vieux Juan Cabezon, se lassèrent de l’aventure, venus pour faire fortune et qui furent trompés, le gros des troupes, ces gens de petite condition mis à l’écart injustement du partage des terres, des Indiens, des trésors, leur sort n’est pas plus enviable que celui des freluquets qui rêvent aujourd’hui comme eux rêvaient hier : « les vieux conquistadores boiteux, manchots, estropiés, borgnes et même aveugles. Le visage et le corps criblés de cicatrices, marqués par les bubons, avec un bandeau noir, une bosse à la tempe, un trou au front … Ils portaient sur leur visage la trace des services rendus à Sa Majesté, afin que chacun puisse y lire l’injustice dont ils étaient victimes. » (343) Pour un qui fit fortune, combien de destins brisés, venus s’échouer dans la poussière d’un monde à reconstruire, pionniers déjà fourbus, dont la force est éteinte par trop de combats et qui, quand tout reste à faire, se tiennent difficilement debout ? « Un conquistador bossu s’approcha de l’autel pour recevoir l’hostie. Il traînait sur le sol une vieille épée et portait une armure matelassée qui paraissait collée à sa chair. Son bras droit était plus long que le gauche, par suite d’un coup de silex tlaxcaltèque. La poitrine rentrée, il marchait la tête un peu en avant comme un pigeon. Une expression furieuse distordait son visage, tant son orgueil souffrait de devoir étaler en tous lieux sa déchéance. Une fillette le suivit à l’autel, croyant que c’était le tour des enfants, mais des mains pieuses lui firent rebrousser chemin. » (349)

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C) Les propagateurs de la foi

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Notre-Dame la Conquérante apparut à certains conquistadores dans les moments critiques des combats pour les assurer de sa protection, fortifier leur foi et rendre au bras qui faiblit sa vigueur. « En avant, Saint-Jacques ! » crie Cortès avant chaque combat, donnant le signal de l’assaut par l’invocation de l’apôtre patron de la Castille, si bien que le saint aurait à plusieurs reprises prit part aux affrontements et piétiné sous les sabots de son destrier les idolâtres épouvantés par cette apparition. La guerre que les conquistadores livrent contre les Indiens est l’œuvre de Dieu.

La christianisation du nouveau monde se fit en deux étapes : la première fut assurée par les conquistadores et consista en l’anéantissement du paganisme par la destruction des idoles, des temples et des livres. La seconde fut menée par les missionnaires et consista en l’enseignement du message chrétien aux païens soumis par la force. Souvent, ces missionnaires, lorsqu’ils s’enfonçaient seuls dans des régions que les soldats avaient peu occupées, connurent des périls aussi grands que les conquistadores, et ce d’autant plus que l’usage de la force leur était interdit. Mais la plupart des Indiens se soumettaient au baptême parce qu’ils croyaient qu’il les transformerait en Espagnols et les mettrait à l’abri des mauvais traitements. Parfois, ils se faisaient baptiser à plusieurs reprises, pensant qu’ils seraient d’autant plus respectés qu’on les aurait davantage baptisés.

Le clergé étant à l’époque un foyer d’intellectuels, de nombreux ecclésiastiques vinrent en Amérique pour réaliser leurs rêves d’utopie sociale inspirée par les principes chrétiens. Aridjis nous conte l’histoire, réelle, de l’évêque Vasco de Quiroga, qui fondit le village-hôpital de Santa Fe pour y réaliser l’utopie décrite par Thomas More. Il recueillait des Indiens misérables, qui dans une vie errante n’avaient pas un sort supérieur aux animaux, et enseignait à ces enfants de Dieu divers offices artisanaux, ainsi que l’agriculture et l’élevage, afin que se développe une communauté où la perfection chrétienne serait atteinte.

Ce sont des pères de l’Église qui furent les fervents défenseurs de la condition indienne et qui rejetèrent les justifications apportées par les conquistadores de leurs excès et des institutions iniques qu’ils établirent, telles les encomiendas. La violence soumit les Indiens aux intérêts économiques espagnols, mais cette soumission fut aussitôt vivement contestée par l’Église. L’intolérance voulut soumettre les Indiens à la culture chrétienne mais n’y parvint pas ; bien plutôt, c’est par l’appel à la fraternité qu’elle lança que l’Église fit entrer en son sein les populations opprimées.

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Chapitre III – UNE AVENTURE INTÉRIEURE

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Nous avons vu, par l’entremise de destinées singulières, que la Conquête accomplit un tournant dans l’histoire du monde. Un personnage comme Christophe Colomb, entièrement pénétré par la vision de l’avenir et imbu de sa mission en tant que nécessité historique, est une figure dont tous les actes sont inscrits dans le déroulement de l’histoire. Colomb porta au nouveau monde l’ancien dans tous ces aspects, doctrinaux et passionnels. Cet individualiste a finalement voué sa singularité au néant, d’abord en la faisant transcender toutes les valeurs constitutives de son milieu, ensuite en détournant ces valeurs au profit de cette transcendance encore informe. Colomb est un condensé, une mise en mouvement des valeurs de l’ancien monde et leur confrontation à l’histoire, confrontation dans laquelle elles sortiront perdantes, du moins métamorphosées, ce qui pour des valeurs absolues équivaut à la fin et au néant.

Les conquistadores que nous avons décrits, Alvarado et Davila, sont des chrétiens très fervents, leur fidélité à l’Église ne souffre aucune faiblesse. Ce sont également des gens assoiffés d’or et de pouvoir. Ce sont les Espagnols de l’ancien monde. Parvenus en Amérique, l’excès de leur tempérament et l’ardeur même de leurs convictions seront la cause d’une apostasie. Alvarado en vient, à force de lutte contre le paganisme et dans l’exaltation des victoires militaires répétées, à la certitude de détruire des dieux, et par cette illusion le combat contre l’idolâtrie se retourne en idolâtrie. C’est une remise en cause des moyens guerriers dont l’Église prétend se doter afin de remplir sa mission. Et si aujourd’hui les peuples indiens d’Amérique latine sont parmi les plus croyants, c’est parce que l’Église, à la suite des premiers missionnaires, est devenue pour eux ce havre de paix qu’elle doit être et les a défendus par l’amour contre leurs tortionnaires.

Davila voulait le pouvoir et apporte au nouveau monde les passions de l’Espagne médiévale. Ses passions se retournent contre elle. Soumis le plus à ses désirs, Davila se perd le plus dans la confusion des valeurs et, au fur et à mesure de la Conquête, n’entrevoit plus clairement ce qui sépare les cultes chrétiens des cultes aztèques. Pour lui, la fascination de la mort et l’angoisse de l’homme impuissant devant elle sont les fondements identiques des deux religions. Il se livre corps et âme à la magie aztèque, qui lui assure à la fois le pouvoir terrestre et la révélation des mystères de l’au-delà. Ce faisant, il devient l’instrument des prêtres-sorciers, par qui ils survivent au renversement de leur pouvoir et par qui la mémoire du peuple vaincu triomphe de l’oubli.

Cortès, quant à lui, par l’amour qu’il voue à la Malinche, amour qu’il n’a pas eu pour ses propres femmes, castillanes de souche, dont on dit qu’il les fît assassiner, Cortès donne, dans le livre d’Aridjis, l’exemple de l’Espagne qui se livre éperdue à ses démons, à l’idole païenne, érotique, longs cheveux noirs, regards ardents et mystérieux. La Malinche est certainement le symbole d’une victoire indienne, de l’alliance de deux mondes. Toutefois, les Mexicains ne l’entendent pas du tout de cette façon et considèrent la Malinche comme un prototype de femme traîtresse. Son nom est associé à l’infamie. Nous y reviendrons en seconde partie.

La figure de Juan Cabezon évoque le destin de ces hommes voulant vivre à leur mesure mais qui sont emportés dans des événements qui les dépassent, pris dans la tourmente de l’histoire, situation qui peut leur conférer un statut de témoin plus impartial.

En marge de ces destinées, la littérature latino-américaine a souvent porté son attention aussi sur des conquistadores rejetés hors du flot principal, et condamnés à de tragiques errances dans un monde étranger. Ce peut être alors pour eux l’occasion de bâtir un monde en référence unique à leurs rêves baroques ou encore de s’ouvrir à des formes nouvelles de pensée, à rencontrer dans une certaine pureté, quand on n’est rien soi-même, l’Autre.

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Section 1 Le Larron qui ne croyait pas au ciel, folie et solitude

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Une armée de conquistadores progresse dans la cordillère des Andes Vertes sur le territoire des Mames, avec à leur tête Gonzalo Alvarado, le frère du sinistre Pedro de Alvarado. Nous sommes au Nicaragua en 1525, peu après la conquête du Mexique. Les guerriers mames subissent défaite après défaite contre ceux qu’ils appellent les Teules, les dieux. Les populations sont obligées de fuir. Les Mames dressent un guet-apens : lors du passage d’un col ils font tomber des rochers sur les Teules, mais ceux-ci ont été prévenus au dernier instant et seules les recrues tlaxcaltèques sont écrasées par les pierres. Le cacique Caibilbalan est dégradé par le Conseil des princes de guerre. De guerrier-quetzal il devient taupe et va finir ses jours dans les solitudes souterraines.

Les Teules assiègent la grande forteresse de Zacuelo et s’en emparent. Mais Face d`Ange, Duero Agudo, dit le Borgne, Quino Arnijo et Blas Zenteno ne participent pas à cet exploit car ils sont partis tous les quatre à la recherche de l’endroit où les deux océans se rencontrent, « ce qui n’avait rien d’impossible puisque ces deux mers, vues du haut des montagnes, se fondaient à peine séparées par un frange de terre verte en un seul  bleu » (67).

Ils rencontrent les Indiens-Requins qui les invitent à assister au rite des bousculades, en l’honneur de Kabrakan, le dieu des tremblements de terre, qu’ils vénèrent. Pour le Borgne, il ne fait aucun doute que les Indiens honorent le Mauvais Larron, qu’ils appartiennent à la secte des saducéens grimaciers. Cette secte prétend que le Mauvais Larron est le véritable martyr du Golgotha, crucifié comme voleur alors qu’il était philosophe, et lui rend hommage par des grimaces qui sont censées rappeler les indicibles souffrances de sa crucifixion. Le Borgne avait pris connaissance de l’existence de cette secte à bord du navire qui le conduisait au nouveau monde, par l’entremise du sectateur Zaduc qui lui exposa la philosophie matérialiste des grimaciers. Les grimaciers ne veulent pas croire en Dieu parce que cette croyance conduit inévitablement à se prendre pour Dieu, ultime aboutissement de l’immortalité de l’âme, de la résurrection des morts, des anges et des autres dogmes de la foi chrétienne. Le Mauvais Larron, philosophe matérialiste, se moquait de ces croyances et invitait ses contemporains à être des hommes, c’est-à-dire anti-Dieu. Il fut crucifié pour ses idées.

Les Indiens, avec leurs grimaces et leurs contorsions, sont l’image vivante du Mauvais Larron. Quino Armijo apprend d’eux qu’ils vénèrent en fait Kabrakan et que leurs cérémonies ont pour but d’inviter ce dernier à la clémence, mais le Borgne et Blas Zenteno ne veulent rien entendre ; ils sont convaincus que la religion de Jésus-Christ ne convient pas aux conquistadores, adonnés au matériel, « à la guerre avec le sang et à la paix avec l’or » (106). Ils veulent établir dans le nouveau monde le culte du Mauvais Larron.

Face d’Ange, qui est leur chef, persiste dans le projet de trouver la jonction des deux océans. Une Indienne du nom de Titil-Ic, qu’il prend pour maîtresse, lui recommande la morsure de la tarentule, pour qu’il obtienne d’elle son regard magique et trouve ce qu’il cherche. Le Borgne et Zenteno, qui sont les plus braves, acceptent de se faire piquer. Les quatre se mettent en route, emmenant l’Indienne en otage, guidés par les deux « tarentulés » à travers un labyrinthe de rivières et de lagunes.

Ils sont recueillis par des Espagnols. Le Borgne et Zenteno y propagent l’hérésie grimacière et les conquistadores, turbulents et cruels, s’y adonnent passionnément. Le frère Damien, apprenant cela, entend châtier les quatre nouveaux venus. Ils sont contraints de s’enfuir. Ils laissent Quino Armijo mais un certain Antolin Linares, alias « Gueule de Singe », guéri de sa cécité à la suite de grimaces désespérées en prière au Mauvais Larron, décide de les suivre. Le frère Damien s’engage à leur poursuite mais succombe des fièvres de la jungle, son agonie tourmentée par des visions de conquistadores crucifiés.

Estimant être arrivés au pays de la grimace, les conquistadores grimaciers s’accordent pour mettre un terme aux recherches de la jonction des deux océans. Ils baptisent leur territoire la Vallée du Mauvais Larron. Voyant qu’on ne lui obéit plus, Face d’Ange, se sentant menacé par ses compagnons qui tentent de le convertir chaque fois qu’ils lui adressent la parole, s’enfuit et disparaît. Les grimaciers veulent édifier un sanctuaire en l’honneur du Mauvais Larron. Ils obtiennent l’aide des maçons indiens qui croient qu’il s’agit d’un temple pour Kabrakan. Titil-Ic tombe enceinte d’Antolinares, son nouvel amant. Vient s’installer dans la communauté Lorenzo Ladrada, se présentant comme l’ancien valet d’un conquistador qui se fit mineur et mourut de l’asthme des montagnes. Sculptant une effigie du Mauvais Larron, Ladrada le représente en conquistador crucifié.

La statue achevée, elle s’anime et parle à Ladrada. Elle sait tout de sa vie, que son maître défunt et lui sont des pirates qui volent les trésors des conquistadores, et qu’ils se sont échoués sur le continent. Elle le terrifie en lui annonçant le sort de la communauté des grimaciers : ils se sont perdus dans une partie du monde, triangle fatal, qui retient prisonniers tous ceux qui y pénètrent.

Pendant ce temps, les grimaciers préparent une grande fête qui doit convertir les Indiens. Ils doutent de la réussite sans oser l’avouer. Les Indiens font parler Titil-Ic qui confirme leurs soupçons : le dieu des Blancs est un homme en croix. Ils célèbrent alors leur propre fête et mettent à mort le Borgne et Zenteno. Antolinares, Titil-Ic, son enfant et Ladrada s’échappent. Ils parviennent au canal interocéanique (mais ce n’est qu’illusion de leurs sens), dans les eaux duquel Antolinares baptise son fils à la manière chrétienne. Ladrada les quitte pour retourner à sa mine. Antolinares craint une trahison. Il pense que Ladrada va se rendre auprès des autorités et faire authentifier en son nom une découverte qui n’est pas la sienne. Suivi de sa famille, il se hâte pour le devancer, traverse la jungle et, à cause de cœurs de palmiers qu’il mangea malgré les avertissements de l’Indienne, subit bientôt des fièvres délirantes et des douleurs infernales. Son agonie est atroce : il meurt « dans un flot d’excréments et d’eaux fétides accompagnés d’une telle explosion de vents qu’il semblait sur le point d’éclater » (260).

Titil-Ic entend des voix qui l’appellent dans la forêt. Ce sont des hommes envoyés par Ladrada. Celui-ci a enfin trouvé le filon d’or à la recherche duquel son maître se tua. Il entend à présent fonder une famille mais Titil-Ic se fond dans la nature. Ladrada se résigne à la solitude.

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A) La progression du Monstre conquérant

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L’armée des conquistadores qui se répand sur le territoire sacré des Mames est un corps homogène et opiniâtre défiant la nature et bouleversant les populations qui y vivent en harmonie. « L’eau les frappe (les Teules), l’eau qu’ils ne voient pas, aveuglés par le brouillard ; l’eau les frappe, l’eau qu’ils ne sentent pas, tellement la pluie tombe sur eux. Ils combattent contre une armée de cristal qui dispose de la foudre, de l’éclair et du tonnerre, des arbres qui tombent, des pierres qui roulent, des étincelles et des serpents de feu. Une main osseuse, cubitière d’armure, sort des croix de l’air et se les plaque sur le visage. » (15) « Des hommes cachés dans des carapaces de tortue, tortues à faces humaines, et d’autres plus étranges encore, à califourchon sur des cerfs monstrueux, crineux, sans corne et longs de queue, combattent contre des tigres, des aigles, des pumas, des coyotes, des serpents, qui sont aussi des hommes. » (10)

L’armée des conquistadores est un monstre de volonté surhumaine, un Léviathan de métal qui ne connaît pas le repos, frappé en vain par une nature révoltée contre ce trou noir qui la dévore peu à peu. Le monstre a d’abord dévoré les hommes qui le constituent, les a intégrés dans le processus unique de sa volonté. Il les soumet au devoir de conquête, se les accapare étrangers à eux-mêmes et les protège de la haine qu’il soulève, en exaltant leur foi.

Face à lui, les Mames ne peuvent rien. Cachés dans la forteresse, ils attendent l’heure fatale de leur engloutissement dans l’estomac insatiable du Monstre conquérant. Ce ne sont que des hommes, créatures qu’un lien subtil rattache aux forces élémentaires et magiques. Face à lui encore, des conquistadores se rebellent. Le Monstre n’a pas éteint les rêves qui berçaient leurs nuits sur les caravelles. Ils s’en extraient pour vivre leurs propres aventures. Mais, hors du Monstre, ils sont condamnés à se perdre.

Leurs errances les mènent d’abord dans le secret des jungles profondes, où vivent des êtres qui participent à la fois du monde végétal et minéral et du genre humain. « …ils s’arrêtèrent sous un arbre aux branches éployées, soutenues par un tronc si vaste que les quatre hommes n’arrivaient pas à l’entourer de leurs huit bras … un arbre plein de gazouillis qui ressemblaient à des voix humaines … et comme si effectivement des êtres enchantés avaient rempli l’arbre, en entendant qu’on leur parlait, des fruits qui avaient des yeux se montrèrent – on ne voyait pas leurs corps, on ne voyait que ces formes de têtes, ces têtes nombreuses qui regardaient avec une curiosité de bestioles les nouveaux venus. » (70) Ces hommes, qui sont les Indiens-requins, les conduisent « par un chemin de pierres bleues qui devait être d’eau solide ; un vélum d’osier tressé, support de lianes et de campanules en pluie de boutons et de calices épanouis, les protégeait. Ceux qui s’avancèrent à leur rencontre … étaient vêtus d’ailes de papillon collées sur des supports de fibres végétales. » (71)

Ces évocations créent avec celle de l’armée écrasante, indisloquable, aveugle, à la prodigieuse puissance centrifuge, des conquistadores, un contraste tel qu’on est immédiatement transporté au cœur d’un monde féerique, comparable à celui des elfes de la mythologie scandinave. Une organisation d’une telle délicatesse ne pouvait que sombrer face à la progression cyclopéenne de la machine espagnole. Nous sommes dans un monde onirique, dont les pratiques de guerre elles-mêmes ne reposent pas sur l’efficacité mais sur l’esthétique. Caibilbalan fut dégradé de ses fonctions pour avoir voulu changer de tactique face aux Teules. Son idée entraîna le refus de tous les princes de guerre qui entendaient rester fidèles aux formes traditionnelles, sans considération des conséquences.

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B) Souverains des mondes cachés

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La mission que se proposent initialement les quatre rebelles est de trouver le lieu où les deux océans se rejoignent. Cette mission était également celle pour laquelle, entre autres, avait été mise sur pied l’expédition de Gonzalo Alvarado. Leur révolte n’est au départ qu’un caprice d’ambitieux que l’autorité irrite et qui veulent s’en détacher. Découvrant leur liberté, leurs buts se transforment alors de façon mégalomaniaque. Il ne s’agit plus d’une mission de reconnaissance, réclamée par l’Espagne pour tout savoir de son futur empire. Il ne s’agit plus pour eux de devenir des conquistadores exemplaires, bardés des titres honorifiques dont la Couronne voudra bien les gratifier, comme un maître flatte son chien en lui tapotant sur la tête avec de bonnes paroles. Non, il ne s’agit plus de devenir un conquistador pour l’histoire, car les conquistadores sont des blasphémateurs dont l’hypocrisie dépasse toutes les bornes ; le plus grand fanatique du Mauvais Larron, Duero Agudo le Borgne, a cette phrase : « Nous renions moins Dieu que ne le font pas leurs actes ceux qui prétendent conquérir en son seul nom. » (92) La mission des rebelles va être une mission à portée universelle : répandre sur le monde le matérialisme du Mauvais Larron contre les dogmes funestes de la religion catholique, la création d’une Cité fidèle à ces nouvelles valeurs, opposée à l’autorité des rois d’Espagne et prétendant, hypocritement, s’appuyer sur les conceptions des Indiens. On trouve là le mythe du conquistador créateur personnel du monde. Le conquistador crée un monde en marge du monde, un monde dont il est la référence originelle, qui tire tout de lui. La Conquête a été une occasion idéale pour que s’expriment ce genre de projets mégalomaniaques, de même qu’on en retrouvera de tels dans toute l’histoire des guerres colonisatrices, comme ceux évoqués par Joseph Conrad dans Au Cœur des ténèbres et André Malraux dans La Voie royale.

Le monde de Duero Agudo est un monde matérialiste, chose inconcevable pour le Moyen-Âge chrétien. Ce matérialisme est justifié par l’attitude même des conquistadores : « Vous croyez en l’autre vie et vous vous comportez comme si elle n’existait pas » (107), lance le Borgne à Face d’Ange. À partir du moment où des serviteurs de Dieu commettent les scandaleux forfaits qui devraient refermer l’Enfer sur leurs personnes encore vivantes, et où ces forfaits sont unanimement défendus par la communauté des fidèles, l’idéaliste sombre dans le désarroi, la honte, la peur ; son bouleversement le laisse sans conviction et sans attache. « Zenteno était au début de la conquête un idéaliste crédule et courageux. Les faits l’avaient transformé. Tu arrives dans une peau et tu repars dans une autre… Zenteno se prenait le crâne à deux mains convaincu par le Borgne de la nécessité de penser avec sa tête. » (108) Il y a chez le conquistador cet effarement de voir ses convictions mises à bas par les faits, ce qui le rend faible et seul mais avec l’aspiration de trouver cette vérité qui reste en lui malgré le vide laissé.

Face d’Ange ne tolère pas les idées de ses compagnons. Il les rejette de toutes ses forces mais, en fait, il est convaincu par tout ce qu’ils disent. Comme eux, il a été pris de vertige et de pitié face aux carnages commis sur les Indiens, carnages qui, bien que tolérés par l’Église, voire même encouragés par elle, choquent son humanité. Comme eux, il doute, mais contrairement à eux, il ne parvient à combler le néant qu’induit cette perte par de nouvelles convictions. Après qu’il les a quittés, il erre sans but, avec la peur délirante de devenir une pierre, avec la crainte de ne plus pouvoir croire en Dieu. On le voit disparaître dans la jungle en priant, marmonnant pour soi-même des justifications de la Conquête, que Dieu a permise : « Donne-nous Seigneur la poitrine des dures tranchées pour y appuyer nos fronts, la guerre sainte et non la paix, le masque éternel de la dignité et non les masques fugaces de la honte ! » (130)

Quant à la fondation de cette nouvelle société, aussi bien dégagée des valeurs chrétiennes qu’indifférente aux valeurs indigènes, elle est vouée à l’échec parce que les hommes qui veulent la fonder, déracinés, ne peuvent dorénavant s’entendre sur rien. À mesure qu’avance la construction du temple et que s’ébauchent les plans de la vie nouvelle, les conquistadores se mettent à douter les uns des autres. Les idées ne sont rien car il y a les conquérants qui demeurent avides de pouvoir et méfiants quant à leurs semblables. Ce « triangle fatal » duquel personne ne s’échappe n’est autre que la condition du conquérant venu d’ailleurs pour se fuir en vain. Antolinares meurt d’une façon grotesque ou immonde, tourmenté dans son corps et par la certitude hallucinée d’une trahison. Ladrada trouve l’or que tous les conquistadores cherchent, mais on ne peut que le plaindre de la solitude privée de sens à laquelle il est condamné. Le Borgne et Zenteno sont massacrés par ceux sur lesquels ils projetaient de régner. Fiasco du rêve des conquistadores et détresse infinie des Mames, tout est désastre au nouveau monde.

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C) L’impossible héroïsme

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Il manque à ces héros que sont les conquistadores une dimension romantique du fait que leurs passions et leur individualité ne leur permettent pas de s’extraire du processus implacable mis en branle par la Conquête. Ce sont des héros de guerre. Les projets solitaires héroïques n’ont pas créé le mythe des conquistadores. Pourtant, ce genre de tentatives s’est maintes fois renouvelé, dont la plus célèbre reste celle du soldat rebelle, Lope de Aguirre, contée dans Daimón (1978) de l’écrivain argentin Abel Posse.

Les aventuriers de la Conquête, quand ils se révoltent et se séparent, sont condamnés, ou finissent par revenir au sein du Monstre. Les grands conquistadores restent avant tout les chefs d’armée. Mais les aventures des autres sont fascinantes comme des projets grandioses et vains, sont bouleversantes par ce qu’elles révèlent de l’impuissance humaine et de ce qu’il y a de sublime, au sens kantien du terme (sentiment de peur face à une image de l’universel), dans le destin accablant de l’homme révolté.

Les conquistadores sont des héros dont la légende est née de leur chute. Même les plus loyaux et les plus couronnés de succès des conquistadores – Cortès en est l’exemple le plus frappant – ont été réduits à néant quand la Couronne d’Espagne les a trouvés importuns. Les héros loyaux ont été des instruments sur qui la disgrâce est tombée. Les héros révoltés ont quant à eux signé leur propre déchéance dans des révoltes sans espoir. Leurs aventures sont dérisoires également (l’ironie d’Asturias) tant les passions qui les animent reproduisent les bassesses qu’ils condamnent de l’ensemble dont ils prétendent se dégager, à l’instar d’Antolinares, qui s’était voué à la propagation de la nouvelle doctrine et qui meurt comme un conquistador, à la poursuite d’une gloriole de soldat.

Ces êtres infortunés et volontaires, figures de ratés incandescents, de ratés excusés par le dépassement des limites ordinaires et la violence de leur effondrement, contribuent de manière grandiloquente au mythe des conquistadores.

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Section 2 L’Ancêtre, ou la rencontre de l’Autre

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Le narrateur est un orphelin que sa condition a poussé vers les ports. Jeune encore, il est engagé comme mousse sur le navire amiral d’une expédition vers les Indes, celle de Juan Diaz de Solis envoyé découvrir le Rio de la Plata. Parvenu à l’embouchure de l’estuaire, le capitaine, avec dix hommes, dont le narrateur fait partie, part en reconnaissance sur ces terres. Des Indiens les criblent de flèches et les étendent tous morts à l’exception du narrateur. Celui-ci, pétrifié, se voit entouré par les indigènes qui lui sourient en proférant les mêmes sons criards : Def-ghi ! Def-ghi ! dont la signification lui apparaîtra bien plus tard.

Les cadavres des conquistadores sont chargés sur les épaules des Indiens et, emmenant le narrateur, la troupe se met en marche. Les indigènes ne font montre envers lui d’aucune hostilité ; ils lui présentent plutôt une grande déférence. Ils arrivent au village où hommes, femmes et enfants les accueillent dans la joie.

Le lendemain, le narrateur assiste au banquet des cannibales. Alors que les morceaux de viande grésillent sur les braises, la tribu rassemblée autour de ce spectacle est totalement absorbée par lui. Pendant ce temps, d’autres membres du clan apportent sur la rive du fleuve deux énormes jarres. Les Indiens vont alors des grils à la plage et de la plage aux grils dans un état de surexcitation attentive. Puis, la cuisson de la viande étant presque achevée, toute la tribu se pétrifie et ne quitte plus des yeux la viande.

Quand le repas est prêt, chacun est servi à tour de rôle par les officiants et emporte son morceau dans un coin où il le dévore avec une frénésie qui va s’accroissant et qui semble entraver sa jouissance. Repus, les Indiens tombent dans une lourde somnolence : « on aurait dit qu’ils écoutaient au fond d’eux-mêmes une rumeur archaïque. » (61) Puis, manifestant de l’impatience, ils se mettent à rôder autour des jarres. Les officiants leur servent à présent l’alcool contenu à l’intérieur. Alors, le tumulte grandissant des esprits enivrés conduit la tribu a une orgie stupéfiante qui dure toute la nuit. Le lendemain, nombreux sont les blessés et sept ou huit Indiens ne se relèvent plus. Aux convulsions sexuelles succèdent les lamentations et les sanglots : « on eût dit des enfants malades et abandonnés. » (74)

La vie ordinaire des Indiens reprend son cours. Dans les mois qui suivent, le narrateur est témoin d’une vie communautaire qui ne laissaient pas supposer les pratiques de la fête cannibalesque : « La délicatesse de cette tribu eût mérité de s’appeler mollesse ; son hygiène, manie ; son respect du prochain, ostentation. Cette urbanité exagérée ne fit que croître à mesure que les jours passaient et elle finit par atteindre une complexité insolite … Ces Indiens étaient d’une surprenante pudeur … Les jeux de mains, l’allusion charnelle semblaient exclus de leurs relations en société … Le goût de la propreté chez eux était excessif. » (79) Parmi eux, le narrateur est l’objet d’une indifférence générale et d’incompréhensibles attentions passagères. Parfois, quelqu’un l’invite par ses mots : Def-ghi ! Def-ghi ! , lui fait une brève confidence à laquelle il n’entend rien, et c’est tout.

L’automne se passe, ainsi que l’hiver et ses pénuries. Le printemps apporte la douceur, mais l’été ramène d’autres odeurs. La tribu s’agite. Les relations entre les Indiens se tendent, tournent à la bagarre. C’est alors que l’exaspération les pousse à une nouvelle chasse à l’homme. Les chasseurs reviennent bientôt avec des cadavres d’Indiens et un prisonnier, Indien également, que la foule se désigne par les criaillements : Def-ghi ! Def-ghi l Le lendemain, une orgie identique à la précédente se produit. Quelques jours plus tard, le prisonnier est libéré et la population accompagne son départ avec force adieux et cris.

Le narrateur passe dix ans chez Indiens, sans pour autant être intégré à la tribu en aucune manière. Il apprend tant bien que mal leur langue. Chaque année, le même banquet se répète, avec la capture d’un prisonnier qu’ils relâchent ensuite. De cette orgie les indigènes ne semblent avoir, le reste de l’année, aucun souvenir, sinon la crainte confuse de ce dont ils sont capables. Alors qu’il n’attendait plus sa libération, le narrateur est conduit par les Indiens dans une barque chargée de vivres et poussé sur le fleuve. Les Indiens sont tous réunis sur la plage « et, pour attirer mon attention, ils prenaient tous des poses exagérées auxquelles leurs regards suppliants et vaincus, ôtaient toute vraisemblance. Ces regards, où semblait se réfugier leur dernier espoir, sont l’image la plus forte qui me reste d’eux et l’ultime preuve de la persistance de cette chose qu’ils s’efforçaient, avec leurs attitudes si peu naturelles, de vaincre et de dissimuler. » (104)

Des conquistadores le trouvent. Il est mené devant leur officier. Le narrateur ne parlant plus espagnol, ils communiquent par signes. Les conquistadores se lancent dans la forêt à la recherche des Indiens. Le narrateur est gardé sur un navire qui, s’en revenant en Espagne, navigue sur le fleuve, faisant bientôt tourbillonner dans son sillage des cadavres d’Indiens et de soldats flottant depuis l’amont.

De retour en Espagne, il est confié au père Quesada et passe sept ans dans un monastère. Il s’y instruit. Quand le père Quesada vient à mourir, le narrateur part pour la ville. Après une vie de mendicité, il rencontre des comédiens qui l’engagent à écrire une pièce sur sa vie parmi les Indiens et à se produire sur scène pour y jouer son propre rôle. Il accepte mais sa comédie n’est qu’un tissu de mensonges dont le public raffole. La pièce est un triomphe et la renommée de la troupe la précède partout où elle va.

Fatigué de ces faux-semblants, le narrateur s’enferme dans une maison isolée, parmi les livres et le silence. C’est là que, sa vie s’achevant, il rédige le témoignage véridique de son existence parmi les Indiens. Ces Indiens, en qui les marins et soldats partis au nouveau monde n’ont complaisamment vu que des animaux, doivent nous inspirer le respect dû à nos semblables, parce que leur conscience du monde n’est pas moins empreinte d’angoisse et de rites complexes que la nôtre.

L’auteur conclue par des méditations sur la conscience de ces « primitifs ». Le principe qui domine leur existence est celui de la précarité : « Un arbre ne se suffisait pas à lui-même pour prouver qu’il existait. Les Indiens ne pouvaient pas se fier à l’existence de l’arbre parce qu’ils savaient que l’arbre dépendait de la leur, mais, en même temps, comme l’arbre contribuait, avec sa présence, à garantir la leur, ils ne pouvaient pas se sentir entièrement exister car ils savaient que, si l’existence leur venait de l’arbre, cette existence était problématique puisque l’arbre semblait tirer la sienne de celle que les Indiens lui accordaient… L’extérieur était leur principal problème. Ils n’arrivaient point, comme ils l’eussent voulu, à se voir du dehors. » (144)

Ainsi, leur langage n’a aucun mot qui équivaille à la forme verbale « être ». Ils n’ont qu’un terme s’en rapprochant, que l’on peut traduire par « sembler » ou « paraître », encore qu’il exprime plus une objection qu’une comparaison. Ainsi, les Indiens « pataugeaient avec difficulté dans ce milieu instable et sentaient à tout moment la menace de l’anéantissement ».

C’est pourquoi les Indiens sont dans leur vie quotidienne uniquement préoccupés par la préservation du monde connu, et tous leurs gestes sont suscités par ce besoin de protéger leur village, du feu, des intempéries, de la guerre… Quand ils ne chassent pas, les hommes réparent leurs outils. Ils se reposent rarement. Ils sont rarement inconscients de ce sentiment de précarité et c’est de là qu’ils tirent la responsabilité assumée qui fait l’homme, de la conscience d’être le soutien du monde extérieur : « Ou le réel était en eux ou il n’était nulle part. » (153) Cela crée le lien insécable de la communauté primitive, cela même qui les plonge tous dans une même anxiété, avec la certitude de conserver en soi les résidus sombres de l’instinct.

Le def-ghi a pour fonction de témoigner : « Menacés par ce qui nous régit du fond de l’obscur et qui nous maintient à l’air libre jusqu’au jour où, d’un geste subit et capricieux, il nous rend à l’indistinct, ils voulaient que de leur passage à travers ce mirage restât un témoin et un survivant qui fût, à la face du monde, leur narrateur. » (162) Si les Indiens ont gardé si longtemps avec eux le narrateur, c’est parce qu’ils ne savaient pas à quel monde le renvoyer ; ce n’est que lorsque de nouveaux conquistadores apparurent qu’ils purent le laisser aller accomplir sa mission parmi les siens, pour eux.

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A) La « précarité »

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La rencontre de l’Autre, à savoir de l’Indien, est un moment déchirant parce qu’elle provoque chez le sujet une révélation de ce qu’il est. Et ce qui choque chez l’Indien, qu’il soit le primitif d’un clan ou l’Aztèque d’un empire qui travaille à l’unité sur de vastes territoires, c’est son désespoir, identique au nôtre, privé de consolation.

Le mal n’est pas l’œuvre du démon mais le fondement de la condition humaine. II est cette part d’obscurité et d’indistinct qui subsiste en l’homme et qui rend le monde précaire. La pensée spéculative apparaît en ce sens comme le produit d’une vaine évolution, vaine parce que se contentant de déplacer le problème de la vie concrète à la sphère abstraite sans le résoudre ni sur un plan ni sur l’autre, cette évolution n’étant par ailleurs que la conséquence d’un refus par l’homme d’accepter sa condition tragique. Le Dieu chrétien est une création destinée à anoblir l’homme en lui donnant la certitude d’une perfection, d’une pureté qui le désolidarise de sa nature imparfaite. C’est, dans un sens feuerbachien, une aliénation parce qu’elle sous-entend que l’homme renonce à son devoir, qui est de soutenir le monde, en confiant cette tâche à l’abstraction de la perfection.

Les progrès de l’Occident, rendus possibles par la foi chrétienne, c’est-à-dire par la transcendance du désespoir, l’inhibition de la peur fondamentale que le néant n’engouffre la création, ont permis la victoire des conquistadores sur des peuples fatalistes, pour qui cette guerre devait arriver, pour qui le bouleversement des choses telles qu’elles étaient alors était attendu comme inévitable, sous quelque forme qu’il prenne. Il n’y a pas dans le monde précolombien, et dans le monde païen en général, de vie intérieure assumée dans un effort de transcendance contre les aspects tragiques de la condition humaine, mais une prise en charge collective de l’angoisse existentielle, une réponse communautaire à la précarité, au danger permanent du désordre et de l’anéantissement. C’est pourquoi ce monde ne connaît pas la foi comme prise en charge individuelle du sort commun des hommes.

Le conquérant catholique espagnol apporta dans le nouveau monde la pensée spéculative, l’espérance métaphysique comme moteur de la conduite et de l’existence, et l’individualisme dans sa forme sociale originelle : la foi. Dès lors, on comprend que la Réforme, de par son caractère nettement individualiste, ne fait que tirer les conséquences impliquées dans la foi chrétienne. Si l’Amérique latine est aujourd’hui le continent le plus catholique, il faut sans doute y voir la survivance de la mentalité communautaire précolombienne. La communauté des fidèles de l’Église est chez les Latino-américains le souvenir de la société indigène, est avant tout l’expérience d’une communion, ou le besoin de communion.

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B) Une conquête vide de sens

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Le narrateur, dans L’Ancêtre, n’est pas impliqué dans les aventures des conquistadores. C’est un garçon des ports qui, rêvant comme tant d’autres aux Indes, s’embarque un beau jour pour échapper à la monotonie de sa vie. Il part le cœur plein d’enthousiasme, comme ses compagnons, mais pas comme le capitaine des conquistadores. « C’était un homme austère et distant, sans rudesse et de temps à autre, on le voyait travailler sur le pont aussi durement que les matelots. Parfois, il s’arrêtait près du bastingage, seul, le regard fixé sur l’horizon vide. Il ne semblait voir ni la mer ni le ciel mais quelque chose à l’intérieur de lui- même. » (12) Alors qu’ils débarquent sur des îles, avant d’être parvenus au continent, les hommes se disputent car certains souhaitent rester pour explorer l’endroit tandis que les autres ne veulent pas débarquer avant d’être sur le continent. Les épées sortent des fourreaux. Alors arrive le capitaine : « …parvenu au point où nous étions, au lieu de s’arrêter il passa son chemin, sans modifier en rien le rythme de sa marche … le capitaine poursuivit son chemin un bon moment encore jusqu’à ce qu’enfin, de façon brusque et sans changer d’attitude, il s’arrêtât, gardant une immobilité totale … mais, en dépit de notre attente, la volte-face ne se produisit point et le capitaine demeura immobile, comme un pilier, le dos tourné … enfin, après ces minutes d’attente presque insupportables, il se passa quelque chose : le capitaine … poussa un soupir bruyant, profond et prolongé… Le plus inconcevable des monstres de cette terre inconnue eût causé une moindre commotion que cette expiration mélancolique. » (20-1)

La prise de possession des terres vierges, au nom de Dieu et de la Couronne d’Espagne, laisse au narrateur un sentiment de vacuité, tout cela lui apparaissant totalement dérisoire: « Depuis la rive, nous vîmes le capitaine s’avancer dans l’eau en invoquant le roi avec les gestes machinaux qui lui étaient habituels, fendre l’air plusieurs fois et toucher l’eau de son épée qui vibrait à cause du rituel de cérémonie. Mes yeux novices suivaient avec intérêt les gestes précis et compliqués, mais ils ne parvinrent pas à percevoir le changement que mon imagination se promettait. » (25) « Chaque fois que nous débarquions, nous étions comme un fourmillement fugitif sorti du néant, une fièvre éphémère qui miroitait quelques moments au bord de l’eau et après s’évanouissait. » (24) L’insignifiance profonde de tant de solennité ne laisse pas de l’étonner.

Le capitaine est un personnage fantomatique, peut-être atteint d’une folie secrète. C’est un homme brisé. Par qui ? Pourquoi ? On ne le sait pas. Alors qu’ils ont mis pied à terre, le narrateur a cette réflexion mélancolique, qui est la seule tentative d’explication du caractère du capitaine : « il s’apercevait de l’erreur d’appréciation qu’il n’avait cessé de commettre au long de sa vie à propos de sa condition même. Dans le matin vide, son être se dénudait. » (27)

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C) La cause juste et ceux qui la défendent

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Dans le désordre où plus aucune action n’obéit à des notions claires et où chacun est livré à ce que lui dicte une conscience qui part en fumée, certains conquistadores entendent représenter les volontés supérieures qui confèrent à leur liesse héroïque et barbare la dignité d’une mission. L’officier qui reçoit le narrateur après sa délivrance est l’objet d’un profond rejet de ce dernier en raison de son attitude. C’est un bel hidalgo, très attentif à son élégance martiale, animé pour ses hommes d’une sollicitude paternelle qui lui assure leur admiration. L’officier demande au narrateur s’il se trouve dans les parages de l’or ou des Indiens, ainsi que des renseignements sur eux : « Bien que ce fût, comme je l’appris plus tard, la première fois qu’il foulait cette terre, il considérait chacune de mes réponses rudimentaires comme la confirmation de ses propres soupçons et de son opinion profonde, et il prenait chacune des caractéristiques des indiens, pour aussi innocente qu’elle fût, comme une offense personnelle. » (109-10) Après que l’officier eut mené ses hommes au village des Indiens sans les y trouver, il revint vers le narrateur et lui demanda des explications : « comme j’avais pu le constater plusieurs fois, au moment des crues ou des risques d’invasion de quelque tribu voisine, ils s’étaient retirés vers l’intérieur des terres. L’officier, les yeux mi-clos, secouait la tête avec des mouvements lents et affirmatifs comme s’il avait déjà prévu cet affront. Il semblait émaner de tous ses gestes la conviction que les indiens, au lieu de se replier à l’intérieur en les voyant arriver dans leurs bateaux pleins de soldats en armes, eussent dû, en raison d’on ne sait quelle obligation, rester à les attendre. » (112)

Enfin, l’officier confie, pour le retour en Espagne, le narrateur à un prêtre, dont l’attitude est une profonde répulsion à l’égard d’un Blanc revenu du pays des sauvages: « il semblait convaincu que la compagnie des indiens, dont par ailleurs il ne savait rien, avait été une occasion pour moi de goûter à tous les péchés. » (115) Comme cette fréquentation est insupportable au prêtre, il s’en débarrasse dès leur arrivée.

Ces personnages imbus du haut caractère de l’entreprise de la Conquête sont avant tout des ignorants, et c’est bien la première chose qu’il faille leur reprocher, en plus de leurs crimes. – Mais le sentiment de la force légitime toujours l’ignorant à ses propres yeux, dans la mesure où ses buts n’étant pas instruits par la connaissance, il ne considère que le rapport de force qui lui donne raison.

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D) Les Indiens dans l’ancien monde

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De retour en Espagne, le narrateur est plongé dans une torpeur de laquelle nul ne parviendra à le sortir tout à fait, pas même le père Quesada. Les gens lui inspirent l’envie de disparaître, à cause de leur bassesse envahissante, de leurs mesquineries provoquantes, de la stupidité de leurs jugements. Il est plongé dans un monde inconsistant, au milieu d’esprits atrophiés dont les agitations sont sordides. Il fera les frais de l’engouement qui se répand en Espagne pour la question indienne.

La majorité des religieux se borne à ne voir dans le nouveau monde que l’œuvre du diable. Pourtant, c’est dans le clergé que les premières idées favorables aux Indiens voient le jour. Quesada, par exemple, a dans l’idée que les indiens chez lesquels a vécu le narrateur ont construit leur village dans le voisinage du paradis et « qu’il y avait dans la chair de ces hommes des vestiges de la boue du premier être humain, et qu’ils étaient sans doute la descendance putative d’Adam » (37).

Le succès de la pièce qu’il a écrite dégoûte le narrateur car il n’a mis dans cette œuvre que ce que le public espagnol était susceptible de comprendre, et jamais personne ne dénonça la supercherie de cette vision grossière des Indiens. Pour lui, ce spectacle « montre à des épouvantails qui se croient sensibles et amis du vrai l’aspect tolérable des choses » (131). Espérant qu’un jour l’imposture sera découverte, il va même jusqu’à saboter sa pièce, y introduisant des tournures alambiquées et absurdes, mais c’est en vain, les applaudissements ne tarissent pas. Il en est mortellement affligé, à jamais dégoûté de ces foules, honteux devant la mémoire de ceux qui firent de lui leur def-ghi en un geste certes puéril, tant il accorde de force à la symbolique, mais merveilleux parce qu’il est le geste ultime du salut de l’homme dans un monde où l’homme est soumis à la précarité. C’est pourquoi le narrateur se devait de témoigner de leur mémoire et rétablir la vérité.

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Les aventuriers du nouveau monde sont des héros qui finirent mal. Leurs aventures singulières sont inscrites dans l’anneau double du pouvoir et de la déchéance ; un pouvoir obscur, au service du mensonge, de la mort et de l’avilissement, une déchéance spectaculaire et pleine de grimaces à la fois épouvantables et comiques. Les plus humbles n’eurent en récompense de leurs combats que les blessures et l’oubli, les plus exaltés sombrèrent dans la folie, la solitude et la disgrâce. Si d’autres ont joué dans ces armées le rôle de bons petits soldats ou de fonctionnaires corrects, peut-être en ont-ils reçu la juste récompense en ce bas monde mais la littérature ne les connaît pas.

Porteurs de l’ancien monde et de ses valeurs, les conquérants voulurent s’en dégager et se faire les hérauts de leur propre cause, les serviteurs opiniâtres de leurs ambitions. Quant aux institutions qui les mandataient, elles n’ont eu dans la Conquête que le rôle que les conquérants, impliqués dans les événements, voulurent bien leur assigner. Ainsi, celui qui voudrait souligner le caractère évangélique de la mission de l’Église se heurterait à l’accablante mémoire des exterminations, qui présentent la forme violente d’un mépris ignorant. Inversement, celui qui voudrait condamner l’Église se verrait dans l’obligation d’admettre le bienfait de l’œuvre des premiers missionnaires auprès de la population indienne.

L’interrogation sur le traitement réservé aux Indiens eut un impact déterminant sur le Moyen-Âge chrétien. Elle constitua l’une des remises en question des formes anciennes de la connaissance sous la Renaissance. Issue des progrès de la science, la découverte du nouveau monde suscita à son tour dans le Moyen-Âge la nécessité d’entrer définitivement dans la modernité.

Le mythe des conquistadores est un soleil aux rayons glacés parce que ce n’est pas un mythe exemplaire. En dehors de la puissance esthétique de l’imagerie des conquistadores, armures étincelantes et souillées de sang, de boue, de cendres, convulsions de surhumaines frénésies (crucifixion du conquistador), progression implacable dans de prodigieux paysages, apparemment impénétrables, c’est un agresseur, et des passions portées à un tel degré n’ont plus de valeur sinon celles que l’on veut bien accorder au luxe. La vie grandiose et lamentable des conquistadores est un trésor de pierres précieuses, un pur produit de délectation esthétique.

Mais le Monstre conquérant a jeté les fondements des ultérieures évolutions du continent latino-américain. Ce qu’il convient à présent de voir, ce sont les conséquences de l’œuvre des conquistadores sur l’Amérique.

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DEUXIÈME PARTIE – LES FONDATEURS DU NOUVEAU MONDE

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Chapitre 1er – LES DESTRUCTEURS

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Avec la diffusion de la Brève relation de la destruction des Indes, du dominicain Bartolomé de Las Casas, publiée en 1522, naissait la Légende noire des conquistadores. Voyait alors le jour une polémique opposant ceux qui entendaient, à l’aune de cette Légende noire, dénoncer les conquistadores et ceux qui, promoteurs en réaction d’une « légende rose », les défendaient. Ces derniers usaient d’arguments tels que la corruption de l’âme indienne, justifiaient l’esclavage comme une école d’humilité et d’obéissance, de patience et de résignation, qui rapprochait les Indiens du renoncement, fin morale du christianisme.

L’histoire donnera raison à Las Casas et la Légende noire se répandra dans les esprits au long des siècles. La Brève relation de la destruction des Indes est le plus terrible réquisitoire qui ait jamais été écrit contre les conquistadores. Reprenant l’histoire de la Conquête région par région, Las Casas démontre, faits et chiffres à l’appui, qu’elle a été une entreprise d’extermination. Le bilan de la Conquête est apocalyptique : quinze millions d’Indiens fauchés, morts d’épuisement, de famine, de maladie épidémique, ou passés au fil de l’épée.

Bartolomé de Las Casas, s’il s’est élevé contre les abus des conquistadores, s’il a été le premier à réclamer l’abolition de l’esclavage, n’a cependant jamais mis en doute la validité de la bulle du pape Alexandre VI attribuant le nouveau monde à l’Espagne. C’était un anti-conquistador mais pas

un anticolonialiste. Son contemporain Francisco de Vittoria, dominicain lui-même et professeur à l’Université de Salamanque, déclara, à peu près au même moment, que les princes chrétiens n’avaient aucun droit sur les infidèles. Pour lui, la donation pontificale n’était rien d’autre qu’un acte diplomatique et la Conquête une guerre injuste. La différence de religion ne saurait légitimer le recours à la force armée. Vittoria, aujourd’hui considéré comme le premier juriste international, a rompu avec une longue tradition canonique du droit.

Ces contestations, qui sont le produit d’une façon véritablement neuve de penser, font plus que le procès des conquistadores : celui du Moyen-Âge. Est remise en cause l’Église, qui avait traversé le Moyen-Âge comme une force politique exceptionnelle et la directrice unique des consciences. Son action est contestée, ses justifications combattues. Ses agissements comme leurs fondements sont sujets au scepticisme et à la condamnation, non plus par le fait de volontés schismatiques, ou d’hérésies, mais par une forme nouvelle de pensée. On sent ici l’esprit de la Réforme qui souffle.

Il faut bien voir que ces débats trouvent leur occasion dans la question de la Conquête. L’indignation que suscitent les forfaits démesurés d’une poignée de soldats sans conscience traverse de nombreuses pages de la littérature. Si le génocide indien a révélé au Moyen-Âge les horreurs dont pouvaient être responsables sa façon de penser et sa conduite, il n’en finit pas de soulever le cœur des écrivains. Ce chapitre du présent mémoire est le chapitre des larmes. Les Latino-américains pleurent à cause de la Conquête. C’est le chapitre des poings levés. C’est aussi le chapitre de l’hommage aux Indiens. Pleurs sur ces civilisations effondrées, indignation contre leurs bourreaux, réhabilitation des victimes à la fois chez Neruda et Cardenal. Le Latino-américain est déchiré par une culpabilité : il est en quelque sorte l’Espagnol responsable du mal fait à l’Indien qu’il porte en lui, l’Indien qu’il lui faut, qu’il soit Blanc ou métis, apprendre à aimer.

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Section 1 : Chant général, les conquistadores et leur héritage maudit

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Le Chant général de Pablo Neruda est une œuvre maîtresse de la poésie latino-américaine. Elle fut écrite dans des circonstances politiques difficiles. En 1947, le président du Chili Gabriel Gonzalez Videla, élu avec l’appui des communistes et des socialistes, venait de trahir ses alliés en interdisant leurs activités. En réaction, Pablo Neruda, qui avait adhéré au Parti communiste en 1945, publia dans le quotidien EI Nacional une lettre dénonçant l’ignominie du président et prononça devant le Sénat (où il avait été élu en 1945) un discours enflammé. La Cour suprême le radia de la liste des sénateurs et, quelques jours plus tard, l’accusa de « trahison à la patrie », ordonnant sa détention.

Durant un peu plus d’un an de vie errante, Neruda écrivit le Chant général, publié au Mexique en 1950, qui imposa son génie au monde entier. C’est une œuvre immense, unique, et la seule épopée à la gloire du socialisme pleinement achevée. C’est une tentative de poésie totale : l’auteur essaya de prendre la plus haute conscience de son époque tout en embrassant l’histoire dès son aurore. On l’a comparée à La Légende des siècles de Victor Hugo, mais Neruda se concentre sur l’histoire du continent américain : « Unir notre continent, le découvrir, le faire comprendre, le retrouver, tel était mon but. » (postface p.486) De fait, l’Amérique entière se retrouve dans le Chant général avec ses hommes et ses paysages, ses chansons et les trésors de son art, son histoire.

L’œuvre est également une puissante accusation des exploiteurs de l’Amérique latine, dictateurs, caudillos, multinationales, archevêques, diplomates, journalistes véreux et, au début de cette liste d’infamies, les conquistadores, parents maudits de cette engeance du profit et de l’esclavagisme. La nécessité de redécouvrir l’Amérique recouvre des exigences sociales et morales : « Nous sommes les chroniqueurs d’une naissance retardée. Retardée par le féodalisme, par la stagnation, par la faim. Il ne s’agit pas seulement de préserver notre culture, mais de la livrer à toutes nos forces, de la nourrir et de lui permettre de fleurir. » (Introduction p.8) Le Chant général est le chant d’éveil du peuple latino-américain.

Traitant des conquistadores, Neruda isole trois moments. Le premier a trait à leurs forfaits, le deuxième à la société qu’ils mettent en place, injuste et oppressive, modèle d’origine des régimes latino-américains, et le troisième exalte les personnages qui se sont opposés à ces forfaits et à cette société immondes.

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A) Les écorcheurs de la Légende noire

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« Les écorcheurs désolèrent les îles. / Guanahani fut la première / dans cette histoire de martyres. / Les fils de l’argile virent qu’on brisait / leur sourire, qu’on frappait / leurs corps de cerfs fragiles, / et même dans la mort ils ne comprenaient pas. » (73) Découvert, le nouveau monde connaît la marque de l’homme blanc : haine et violence. Les Espagnols ne savent pas qui sont ces êtres qui peuplent ces îles paradisiaques. Animaux ? Humains ? En tout cas, ils sont différents. Ils ne connaissent pas le Christ. Les hommes de Colomb sont venus pour l’or. Face à ces étrangers, à l’inconnu au langage incompréhensible, ils ne voient pas quelle loi morale pourrait s’opposer à leurs sanglantes expéditions. Ils ne découvrent pas une culture différente mais un terrain de prospection. Ils ne découvrent rien : ils veulent conquérir.

« Cuba, mon amour, quel frisson / te secoue d’une écume à l’autre / jusqu’au jour où tu ne fus plus que pureté, / solitude, silence, frondaison, / et où les crabes se disputèrent / les petits os de tes enfants. » (56) À Cuba, les conquistadores n’ont trouvé que très peu d’or. Ils ont parcouru l’île à la recherche du métal précieux et, n’y pouvant étancher leur soif, l’ont dévastée. Ils ont abandonné la preuve de leur malveillance au silence de la nature, pour qu’elle s’y enfouisse lentement, disparaisse, mais elle ne disparaît pas.

Aux conquistadores, c’est la faim qui parle. Elle leur dit : « Avance ou je te mange, avance /ou tu retournes / à la mère, au frère, au Juge, au Curé / et aux inquisiteurs, à l’enfer, à la peste. / Avance, avance, loin du pou, /du fouet féodal, du cachot, / de la galère pleine d’excréments. » (59) Les conquistadores sont des fuyards. L’or est leur seule planche de salut. Pour lui, ils bafoueront sans scrupule la vie humaine, hommes, femmes et enfants, parce que la peur les étreint d’avoir à subir de nouveau la misère et les humiliations qu’ils ont connues dans l’ancien monde. Ils fuient dans le carnage, ils tuent pour se sauver. Ce sont les victimes d’un temps de ténèbres et d’avilissement. Ce sont les bourreaux du nouveau monde, condamnés à condamner des merveilles inconnues pour se faire une place au soleil, en détruisant l’harmonie qu’ils rencontrent.

Leurs chefs sont des créatures spectrales et bestiales, des lycanthropes aveugles. Ce sont les plus rongés par le temps corrupteur dans lequel ils ont pris vie, vivants mais morts, porteurs de leur propre agonie, des fièvres qui les condamnent, de la pourriture faite griffes, crocs, poignards, dans le chaos qu’ils produisent venus crever en épectase. « Cortez n’a ni feu ni lieu, c’est un éclair

froid, / un cœur mort sous l’armure » (58) ; « Alvarado, griffes et couteaux … il fut coffre-fort des voleurs, / faucon clandestin de la mort » (60) ; « Balboa, la mort et les griffes / tu apportas aux doux recoins / de la terre centrale, et parmi tous les chiens / chasseurs, le tien était ton cœur » (62) ; « Du Nord Almagro apporta son feu ridé … Spectre épineux, ombre de chardon et de cire, l’Espagnol rassemblé avec son profil sec » (74). Les conquistadores n’ont pas figure humaine. Ce sont des monstres hallucinants, des amalgames d’attributs d’animaux prédateurs, de minéraux et végétaux évoquant la douleur, la décadence. Au contraire, les Indiens sont, comme chez Asturias, décrits comme participant à un monde minéral et végétal caractérisé par la vigueur, un monde qui associe la délicatesse et la force, le monde de la beauté.

Les agissements des conquistadores sont plus épouvantables encore que leur apparence dénuée de caractères humains. Avides et traîtres, ils sont leurs pires ennemis : « La trahison œuvrait, fiancée périssable. / Et non vainement pour l’histoire / le crime entrait piétinant tout, le faucon dévorait / son nid, et les serpents se rassemblaient, / s’attaquant de leurs langues d’or » (64) ; « Chacun /cachait un poignard pour le dos /du compère » (68). Ces fugitifs ne peuvent subordonner à des pactes ou amitiés leur soif de l’or qui leur assurera la souveraineté dans le nouveau monde, paradis terrestre, tissé de tous leurs rêves monstrueux, de toute leur haine de ce qu’ils sont et de l’ancien monde où leur condition était misérable (Cortès hidalgo désargenté, étudiant dans le besoin, Pizarre garçon porcher puis soudard errant). L’ambition que nourrit leur cœur fétide provoque, quand ils parviennent à leurs fins, des liesses barbares : « Les charognards / se répartirent les bijoux jusqu’au dernier : / les turquoises rituelles, éclaboussées / par le carnage, la tunique / lamée d’argent : les ongles scélérats / mesuraient, mesuraient. Le Roi (Atahualpa), avec tristesse, / écoutait rire à pleine gorge / le moine parmi les bourreaux » (71). Mais avant ces ignobles banquets de sang et d’or, le traitement qu’ils infligent aux Indiens ne connaît pas de bornes dans l’horreur : « Les bourreaux rivalisaient. Toute / engluée de viscères, lnès / de Suarez [cette dame espagnole était la maîtresse de Valvidia, conquérant du Chili, et l’accompagnait dans ses expéditions], hurlante soudarde, / enserrait les cous impériaux / dans ses genoux, harpie d’enfer. / Elle jetait les têtes par-dessus la palissade, / elle s’inondait de sang noble, / se couvrait de boue écarlate » (78). Ces excès que la guerre ne justifie pas sont associés au stupre dans une même orgie d’outrages. Les Indiens, pacifiques et chastes, indifférents à l’or, ont rencontré dans la personne des conquistadores les démons maléfiques de leurs cauchemars. Et ces démons ont ruiné leur monde. Les Indiens se sont finalement tus, frappés par tant de haine acharnée. Ils sont devenus esclaves de la nouvelle société. L’Indien est devenu le peuple.

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B) Les colonies : la « Sainte culture occidentale »

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Le Moyen-Âge chrétien, par le biais de ses laissés pour compte, s’est imposé par la force aux civilisations précolombiennes et, par le biais de ses laissés pour compte, put établir dans le nouveau monde sa corruption. Le bruit des exploits apocalyptiques des conquistadores se répandit dans toute l’Espagne, décidant les derniers traîne-savates qui n’étaient pas encore partis, excitant la convoitise des marchands. « L’Amérique, la coupe d’acajou, / fut alors un crépuscule de plaies, / une léproserie débordant de fantômes / et sur l’ancien territoire de la fraîcheur / grandit la révérence de la larve. / L’or éleva sur les pustules / des fleurs marines, des lierres silencieux, / des édifices à l’ombre submergée » (110-1).

Avec la loi, le commerce prospère. Liquidés les chefs conquistadores et leurs seigneuries personnelles, la Couronne d’Espagne soumet ses sujets aux volontés des marchands. Les conquistadores, premiers installés, plus bons à rien, voient venir dans le monde qu’ils détruisirent la cohorte des colporteurs pour le reconstruire. Ceux-ci s’accaparent tout : « ils acquirent l’orgueil, ils l’achetèrent / au marché noir. / Ils s’adjugèrent / les haciendas, les fouets et les esclaves, / les catéchismes, les commissariats, / les carcans, les taudis, les maisons closes, / et tout cela le baptisèrent : / Sainte culture occidentale » (113).

Les conquistadores n’étaient rien en Espagne, ils ne seront rien dans l’empire espagnol. Après leurs forfaits, le nouveau monde est aussi pourri que l’Espagne. La « Sainte culture occidentale », c’est le leurre infâme destiné à couvrir les iniquités d’un profit qui a honte, à couvrir des pratiques vicieuses et malsaines ainsi que les pires formes d’oppression. La société coloniale est le tombeau de la grandeur indigène, le fumier d’où émergent les fleurs pestilentielles de la mesquinerie occidentale, de ses valeurs fausses et de ses trucages.

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C) La résistance

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On a vu que le Chant général avait été écrit dans des conditions très particulières et un état d’esprit non moins particulier. Révolté par les récents événements politiques du Chili, à savoir la trahison du président nouvellement élu, Neruda transposa son affliction sur le destin de l’Amérique latine. La trahison avait brisé en lui l’espoir du changement pour le continent, et le Chant général est de bout en bout un pamphlet contre les exploiteurs de l’Amérique latine depuis la Conquête. Mais conservant son optimisme révolutionnaire, Neruda exalte en même temps l’image d’une Amérique libérée. Ainsi, tous ceux qui ont lutté dans ce sens, affirmant la vie humaine contre les injustices, sont dignes de la plus grande admiration.

Concernant la période de la Conquête, il évoque la résistance des Indiens araucans du Chili contre les envahisseurs espagnols. Il encense aussi le dernier empereur aztèque et chef de la lutte contre les conquistadores, Cuauhtémoc, dont le nom signifie « l’aigle qui tombe », c’est-à-dire le soleil couchant, dans l’imagerie nahuatl (nom prophétique s’il en est). Également, il rend hommage à la mémoire de Bartolomé de Las Casas.

En introduction, nous avons dit que la conquête du Chili fut à la fois la plus difficile et la plus longue, en raison de la prodigieuse résistance des Araucans (que les Incas avaient renoncé à conquérir). Habitants du Chili au sud du fleuve Bio-Bio, les Araucans étaient un peuple de farouches guerriers. Outre la chasse et la pêche, ils pratiquaient l’agriculture et l’élevage. Leur industrie était rudimentaire : ils cousaient avec des arêtes les peaux dont ils se vêtaient et se servaient d’outils

en pierre. Ils ne possédaient qu’un embryon d’organisation politique et sociale, leur existence étant mi-sédentaire mi-nomadique et les concentrations de personnes assez rares. Ils désignaient des chefs militaires, les toquis.

Almagro, le premier à pénétrer au Chili, ne parvint pas même au Bio-Bio, repoussé par les Indiens Promaucas plus au nord. À sa suite, Valvidia parvint jusqu’au fleuve et pénétra dans le territoire des Araucans. Ces derniers cherchèrent immédiatement à repousser l’envahisseur. Après les premières défaites, les Araucans, à qui Valvidia renvoya les prisonniers qu’il fit nez et mains coupés, mirent sur pied une armée et nommèrent à sa tête le toqui Caupolican : « Dans la souche secrète du rauli [arbre du Chili], /grandit Caupolican, torse et tempête, / et lorsqu’il dirigea son peuple vers les armes de l’agression, / l’arbre se mit en marche, / l’arbre au tronc dur de la patrie se mit en marche » (99).

Caupolican est secondé par le jeune Lautaro, qui avait été enlevé par Valvidia et devint le page du conquistador, s’échappa et rejoignit son peuple, les exhortant à poursuivre le combat, à ne rien craindre des hommes blancs. Les deux hommes incarnent la résistance araucane et leurs exploits sont encore chantés dans la tradition populaire.

Ils parvinrent à capturer Valvidia et le mirent à mort. Les chefs dévorèrent son cœur pour se nourrir de son courage. Lautaro fut tué en combat contre l’armée de Villagra et, plus tard, Caupolican, trahi par l’un des siens, fut pris, condamné à être empalé et criblé de flèches en place publique de Cañate, ville fondée par les conquistadores. Les deux héros morts et les rives du Bio-Bio définitivement occupées par les Espagnols, les Araucans n’abandonnèrent pourtant pas la lutte. On considère habituellement l’année 1558, date de la fondation d’Osorno par Villagra, comme la fin de la conquête du Chili mais, jusqu’en 1850, où les Araucans sont finalement intégrés à l’État chilien, ils ne cessèrent pas de lutter, instiguant de très nombreux soulèvements : « Araüco [nom de la patrie araucane] abattit les tuiles, / broya les pierres, renversa / les forteresses et les vies, / les volontés et les habits. / Regardez comme tombent à terre / les fils barbares de la haine » (109). (Aujourd’hui encore, certaines organisations Mapuche (araucanes) réclament l’indépendance et sont parfois qualifiées de terroristes.)

Neruda chante les louanges de ce peuple insoumis. Exemple de bravoure et de force, l’Araucan devient également le symbole d’une union des opprimés, à couleur socialiste : « Patrie, nef de neige, / feuillage durci : / tu naquis alors, quand tes hommes / demandèrent à la terre son étendard, / et quand terre, vent, pierre et pluie, / feuille, racine, parfum, hurlement / couvrirent tes enfants comme un manteau, / les aimant ou les défendant. / Ainsi naquit la patrie unanime : / l’unité avant le combat » (77). Ainsi pourrait naître l’Internationale prolétarienne contre l’oppression capitaliste. Le Chili n’appartint jamais aux conquistadores, pas plus qu’il ne livre son âme aux vendeurs d’âmes. Depuis l’invasion, le Chili, vie secrète, terre et hommes, se fit patrie pour se défendre. Depuis la défaite, il n’a cessé de secouer ce joug usurpé.

Cuauhtémoc (1495 ? -1522) fut le dernier empereur aztèque. Il succéda en 1520 à son oncle Cuitlahuac, qui avait succédé à Moctezuma après que celui-ci fut mort renié par son peuple et commandé les Aztèques lors de la Nuit triste. Cuitlahuac mourut peu de temps après, de l’épidémie de variole qui, apportée par les Espagnols, frappa les Aztèques. Son règne ne dura que quelques jours. Son successeur, Cuauhtémoc, incarne aujourd’hui la lutte du peuple aztèque contre les conquistadores. Il fut fait prisonnier, condamné à mort et pendu. En dépit de l’héroïsme qu’il insuffla à son peuple, il ne put prévenir la chute du deux fois centenaire empire.

Neruda prend Cuauhtémoc comme symbole de l’héroïque résistance que le peuple doit opposer aux forces d’oppression. Sa défaite n’ôte rien au prestige de sa volonté : « Tes lèvres jointes par la mort / sont le plus pur silence enseveli. / Elles sont la source enfouie sous / toutes les bouches de la terre » (92). Sa défaite ne signifie pas l’écrasement ; son souvenir perdure comme une force vivante, inspirant au peuple une fervente détermination.

Bartolomé de Las Casas (1474-1566), troisième modèle de résistance, accompagna Christophe Colomb dans son premier voyage en Amérique comme simple soldat et participa aux combats des conquistadores contre les Indiens Caraïbes. Il devint ensuite l’un des plus riches planteurs des îles, faisant travailler à son service de nombreux esclaves indiens. Il entendit un jour le sermon du père Montesinos : celui-ci considérait que les conquistadores propriétaires d’encomiendas étaient esclavagistes et perdaient leur âme. Las Casas fut illuminé, il rendit la liberté à ses esclaves, vendit ses propriétés, se dépouilla de tous ses biens. II fut ordonné prêtre peu de temps après et devint en 1545 évêque de Chiapas, au Mexique. Son œuvre en faveur des Indiens a déjà été évoquée : c’est lui qui est à l’origine des Lois Nouvelles qui abolirent les encomiendas. Pour les faire respecter, il exhorta les prêtres du nouveau monde à refuser l’absolution aux propriétaires d’esclaves, ce qui eut l’effet recherché. Les Indiens étaient dorénavant protégés ; alors, des esclaves noirs furent expédiés en quantité en Amérique…

Las Casas fut appelé de son vivant le Protecteur des Indiens, ou encore l’Apôtre des Indes. La Révolution française salua en lui « l’Ami du genre humain ». II apparaît comme un précurseur de l’anti-esclavagisme, le premier défenseur des droits de l’homme. L’estime de Neruda pour Las Casas est très grande. Il rappelle ses démêlés avec les conquistadores : « D’en haut, de tout leur haut, / les conquérants voulaient te regarder, / ils s’appuyaient comme des fantômes de pierre sur leurs glaives … ils disaient : C’est lui, c’est l’agitateur. / Ils mentaient : On le dit payé / par l’étranger. / C’est un sans patrie, il trahit. / Pourtant ton sermon n’était pas … norme queIconque » (96).

Neruda désirerait que Las Casas puisse l’accompagner dans son chemin, dans sa lutte. Il voudrait lui montrer le peuple américain d’aujourd’hui pour savoir quelles lumières il répandrait en paroles sur lui. Il le remercie d’être, pour l’écrivain à la difficile mission qui souvent doute du résultat de son combat, qui parfois se sent impuissant face à l’implacabilité d’un monde injuste, un tel exemple : « Et pour ne pas faillir, pour m’affirmer / sur la terre et poursuivre le combat, / conserve dans mon cœur le vin errant / et l’implacable pain de ta douceur » (97).

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Section 2 : Hommage aux Indiens d’Amérique, ce que les conquistadores ont bafoué

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Les poèmes d’Ernesto Cardenal sont une invitation à s’imprégner des valeurs de la culture effondrée des Indiens parce que ces valeurs sont celles qui font défaut dans les sociétés contemporaines. Ces sociétés du profit et du matérialisme sont vouées à l’apoplexie. Elles étouffent d’hypocrisie. Ainsi qu’un esprit dérangé qui refuse de reconnaître ses troubles, elles sombrent dans l’incohérence et le désordre permanent.

Les poèmes de Cardenal sont une invitation à l’action. Bien que l’individu soit peu de chose, l’Histoire, face aux systèmes capitalistes d’exploitation de l’homme par l’homme, scandales d’injustice et de folie, veut donner raison à leurs rêves humanitaires, à la candeur de leur espérance. Un monde incapable d’établir l’harmonie des hommes entre eux et des hommes avec le monde, avec pourtant tout un déploiement de coercition et de fausseté, est condamné. Que chacun s’en rende compte, que chacun ait le courage de rendre claire sa pensée, de vouer aux gémonies un monde corrompu, et ce dernier ne sera plus assis sur rien, disparaîtra dans les gouffres ouverts par ses contradictions. Dans cette optique, la poésie de Cardenal veut rendre une langue aux hommes. Ses textes sont simples, le vocabulaire n’y est pas recherché, les phrases sont courtes et explicites. Il s’agit avant tout de se dégager de la rhétorique trompeuse développée par les sociétés contemporaines. Cette rhétorique, loin de préciser les termes ou de rendre compte des nuances, est un écran de fumée qui entraîne confusion et amalgames. En fin de compte, elle rend impossible l’énoncé d’une vérité. Elle paralyse les consciences dans un vague continuel, assure ainsi la sécurité de ses abus par une pernicieuse aliénation du langage. La poésie, qui vise à la pureté du langage, est donc un instrument d’émancipation.

Le monde indien avait une conscience aigüe de la fonction sociale du langage. Ainsi, les souverains aztèques endossaient la responsabilité de tlatoani, qui signifie « celui qui parle », « celui qui a le pouvoir de la parole ». Son devoir comportait la garde de la parole, orale et écrite. Cela s’explique par l’originalité de la langue nahuatl : c’est une langue qui procède par analogie, alors que le discours des langues indoeuropéennes s’appuie sur le principe d’identité. En nahuatl, il s’établit un lien entre les éléments communs à différents objets. Cette langue apparaît comme fragile et dépourvue d’efficacité, et, le discours naissant de l’intérieur de la pensée par des déplacements de propriétés qui ne peuvent constituer des objets, n’autorise pas l’aperception d’essences. Cet aspect permet de comprendre la place attribuée aux hommes chargés de « garder la parole ».

Pour Cardenal, la venue des Espagnols constitue non seulement une conquête matérielle mais aussi une rupture de l’intégrité du discours. Ce langage particulier est corollaire de la vision indienne du monde, empreinte d’un sentiment de précarité obsédant. La conscience indienne est angoissée par l’incomplétude, l’instabilité, le manque d’essence, parce que le langage ne peut, bien plus que pour les langues indoeuropéennes, lui rendre compte de la totalité du réel. Aussi les institutions trouvent-elles leur origine dans cette conscience tragique de la menace, du cataclysme, et leur rôle est de le repousser autant qu’elles peuvent. Elles sont investies d’une mission désespérée : sauvegarder le monde. La Conquête espagnole a été ce cataclysme qui était attendu.

La violence des conquistadores n’a pas réduit à néant les valeurs de la culture indienne, parce que leurs propres valeurs présentaient des analogies avec celles des Indiens. Toutefois, les deux visions du monde n’ont pu se compléter. De fait, la culture occidentale a toujours voulu bafouer le message indien, se sentant peut-être offensée dans son orgueil conquérant par des influences possibles. Le message indien reste occulté, il est déformé, rendu faux ; ce que Cardenal déplore. Ses poèmes se veulent une vision du monde indien, ainsi qu’une vision indienne du monde.

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A) Économie : le modèle inca

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Au modèle des sociétés capitalistes modernes, Cardenal oppose le mode d’organisation sociale des civilisations précolombiennes. Dans le domaine économique, la Conquête a radicalement bouleversé le monde indien. Si les indigènes retrouvaient dans l’Église ou dans les mœurs ibériques des éléments de leur propre vision du monde, leurs modèles économiques différaient complètement de la conception occidentale. Ce n’est pas que l’on ne puisse rencontrer entre les deux des éléments de comparaison, mais, nous trouvant dans le domaine pratique de l’organisation sociale, ces éléments apparaissent nuls dans une compréhension générale des systèmes.

La société coloniale, pour Cardenal, est un renversement par rapport aux sociétés précolombiennes. Encore une fois, cette société et les développements qu’elle connut par la suite jusqu’à son aboutissement actuel en État libéral concurrentiel faisant le jeu des trusts industriels et financiers, apparaissent tout entier dans la figure outrageuse du conquistador. Comme Neruda, Cardenal utilise le mythe des conquistadores pour dénoncer le capitalisme latino-américain, dont les caractéristiques sont celles des conquérants. La Légende noire s’applique à tous les exploiteurs de l’Amérique latine qui, à l’instar des fondateurs du nouveau monde, n’ont soif que d’or et propagent par leur violence la misère et la mort.

Les civilisations précolombiennes, fonctionnant pourtant sur des codes de symboles, ignoraient l’argent. Ainsi en était-il dans l’empire inca : « l’or servait à faire des lézards / et non des monnaies … les images des dieux / et des femmes qu’ils aimèrent / et non des monnaies … et avec l’or et l’argent en abondance / ils n’eurent pas d’argent » (25). « Ils n’eurent pas d’argent / et personne ne mourait de faim dans tout l’Empire / et la teinture de leurs ponchos a duré mille ans » (29). On a parlé pour cette forme d’organisation sociale de « communisme inca ». La base du système social était l’ayllu, à l’origine simple cellule familiale, devenue par extension clan et tribu, sorte de soviet de familles de travailleurs. La terre était divisée en trois parties : celle du Soleil, celle de l’État et celle de la communauté. Chaque famille recevait une fraction de la partie communautaire, qui lui appartenait en propre. Elle était proportionnée au nombre des membres de la famille et retournait à l’État lorsque celle-ci s’éteignait. Les cultivateurs étaient astreints à servir régulièrement sur les terres de l’État, service civique qui tenait lieu d’impôt. Ils conservaient le produit de leurs récoltes, de même qu’ils étaient propriétaires de leurs maisons et de leur bétail. Les produits des terres du Soleil et de l’État étaient affectés aux besoins du clergé et de la nation. « Un communisme agraire ? / Un communisme agraire / l’Empire socialiste des lncas » (35).

La notion de travail pénétrait tout le système social : « Maintenir les Indiens occupés / était un slogan inca » (29). La société fonctionnait sous le signe de la sécurité sociale et de la paix civique. Les crimes et délits étaient choses rares. Il n’y avait pas de pauvres dans l’empire. Veuves et invalides vivaient aux frais de la communauté. Cette perfection n’est pas une utopie, elle a bel et bien existé. Cardenal s’indigne qu’on ait relégué ces souvenirs au musée d’histoire naturelle : « Le voyage était vers l’au-delà et non vers le Musée » (41).

Aujourd’hui, cette perfection va à l’encontre des intérêts d’une poignée de nantis, à l’origine des normes et comportements sociaux qui protègent leurs abus. Pour les Incas, « ce ne furent pas les financiers / les créateurs de leurs mythes » (27). Ce temps révolu a fait place aux heures sombres du marché : « aujourd’hui il y a panique à la Bourse en cas de bonnes récoltes / –le Spectre de l’Abondance– / de même fait trembler la Bourse / le Fantôme de la Paix » (37). Et encore : « Le tissu est devenu pauvre / il a perdu du style / moins de fils de trame par poignée », concurrence oblige. « Llacta mama [la Terre] est aux mains des propriétaires / il est prisonnier dans la Banque le papillon d’or / le dictateur est riche en argent non en vertus [allusion à Manco Capac, fondateur de l’empire inca, dont le nom signifie « riche en vertus »] / et quelle mélancolie » (39).

Le règne de l’argent, c’est la guerre, la consommation de produits douteux, adultérés, le repli individualiste, le relâchement moral, le soupçon. Nous sommes loin du baratin de Colomb sur l’or comme instrument du salut des âmes. Pour Cardenal, lorsque les gens seront fatigués de toutes ces hypocrisies, ils se retourneront vers ces modèles que l’on veut abolir de nos mémoires et dont restent les vestiges (tels que les fondations de Cuzco), en monolithes mystérieux, ruines extraordinaires d’un passé savant où « une lame de couteau ne passe même pas entre les jointures » (41).

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B) Aluna

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C’est après avoir rencontré les Indiens de Colombie dans la Sierra Nevada de Santa-Marta, dans le nord du pays, et appris leur enseignement que Cardenal découvrit le sens des choses qui échappe d’ordinaire au commun des mortels civilisés. Il nous transmet leur pensée dans ses poèmes, la manière dont ils se sentent appartenir au monde.

Cette pensée repose sur la notion d’aluna. Ce terme est intraduisible. L’édition d’Hommage aux Indiens d’Amérique utilisée pour le présent mémoire renvoie à une note qui définit l’aIuna comme l’esprit ou l’idée des choses, mais cette définition n’est qu’un emprunt au texte de Cardenal : « La pensée ils l’appellent aluna /et c’est aussi esprit, souvenir, âme, vie. / Aluna c’est l’esprit ou l’idée des choses. / Avant la création du monde la Mère Universelle / a existé en aluna / elle n’était ni quelqu’un ni rien ni quoi / que ce soit / elle était Aluna / les peintures des Ancêtres sont aluna / en aluna sont les morts dans l’utérus de la Mère / quand quelqu’un meurt ce qui reste de lui est aluna / et aluna est la vraie réalité. / Une pierre sur le chemin n’est pas une vraie pierre / mais figure d’une pierre qui existe en aluna. / Quand quelqu’un pense il est en aluna ; / et le désir, c’est posséder en aluna. / Dans la Sierra Nevada il n’y a pas le mot amour : / amour c’est aussi aluna / L’homme pense avec tête et cœur : /vivre c’est penser, c’est-à-dire / c’est être en aluna. » (71-2)

Il est difficile de comprendre ce qu’est l’aluna d’un point de vue matérialiste ou encore d’un point de vue chrétien. Le matérialiste ne considère pas la pensée autrement que comme une qualité de la matière : il ne situe pas sa conscience dans un plan différent de celui dans lequel se combinent les diverses propriétés de la matière. Le chrétien, comme l’Indien, place l’essence de l’humanité sur un plan autre que celui où l’humanité évolue empiriquement. L’âme doit revenir à son Créateur après une période d’épreuves dans l’inessentiel. Mais où le chrétien distingue l’essence, c’est-à-dire l’âme, du monde tangible, Création marquée par la faute, il n’est pas en l’Indien d’essence à l’état pur ; il appartient, comme la pierre, au monde tangible, qui traduit en symboles l’aluna. Quand le chrétien se soumet à l’ordre divin, il entre dans le domaine des essences et c’est en tant qu’essence qu’il se conduit, ayant alors pour le monde sensible l’attitude du détachement. Quant à l’Indien, il n’est pas plus une essence que le monde sensible ; autant que le monde, il ne fait que figurer l’aluna. Par un effort toujours renouvelé, il reflète ce qu’il est dans le monde en aluna.

Le chrétien défend son statut d’essence contre les tentations de l’inessentiel tandis que l’Indien est dans le constant défi de se faire être en aluna : « AIuna, aluna / c’est le message de la Sierra Nevada. / Celui qui ne pense pas ne vit pas. C’est comme une personne morte. / Il y a des gens qui ne pensent pas. / Pour cela ils ne vivent pas. Ce sont des morts / et ils ne sont bons à rien. Ils ne font que manger et dormir mais ils ne vivent pas. / Les civilisés sont comme ça. » (73). Celui qui ne pense pas, n’étant pas en aluna, est moins que la pierre, à qui il n’est pas demandé un effort particulier pour avoir une existence en aluna.

De telles conceptions peuvent aisément prêter à sourire. Il est vrai que l’aluna, proche du shamanisme et du totémisme, qui entendent maintenir les communications avec le monde des esprits ou essences, rend toute tentative d’explication rationnelle de ce qu’elle est, vague et mystérieuse, et notre rationalisme ne peut s’en satisfaire. Pourtant, c’est que ce prétendu rationalisme souffre certaines lacunes. Si l’on se réfère à la pensée de Kant, on perçoit des analogies entre l’aluna et la « chose en soi », ou noumène opposé au phénomène. Pour le philosophe allemand, nous ne pouvons connaître en soi le monde perceptible parce que nos perceptions sont médiatisées par les formes a priori de la pensée : temps et espace. Nous ne connaissons que des phénomènes ; les noumènes nous demeurent étrangers parce que, si l’on considère la chose en soi, elle est indépendante de l’espace et du temps, ces formes internes au sujet de la connaissance ne la concernent pas. Ainsi le perçu est inconnaissable en soi. L’aluna n’est pas autre chose que la chose en soi kantienne.

Allons plus loin et établissons un lien entre l’aluna et l’existentialisme. L’aluna implique une transcendance parce que celui qui reste passif est comme un mort ; de même, pour les existentialistes, celui qui se vautre dans l’immanence, c’est-à-dire qui refuse ou qui est incapable, à cause de l’angoisse, de se reconnaître comme une liberté qui doit se faire être, n’est pas vivant. Aussi bien pour l’aluna que pour l’existentialisme, cette transcendance est avant tout une exigence de la pensée, une production de l’esprit qui à son tour doit être traduite en actes.

C’est une constante de la littérature indigéniste latino-américaine de défendre des valeurs appelées primitives par la culture occidentale. Et il est fréquent que le public fasse certes montre d’un certain enthousiasme et soutienne des revendications politiques et sociales, tout en restant indifférent à la pensée indigène, parce qu’elle fragilise notre sens de l’histoire. Quel progrès doit-on attendre dans l’avenir si les formes les plus abouties du raisonnement appartiennent à un lointain passé ? Quel est la finalité de l’humanité dans un tableau de décadence ?

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C) Le destin de l’individu

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Pour l’Indien, « l’homme seul n’obtient pas l’accord de l’univers » (65). « Comme les trappistes qui ne peuvent dire mien ni tien / là ils ne disent pas ‘mon enfant est mort’ –la Mère Universelle / se fâcherait– mais ‘nos enfants meurent’ » (69). « Sans cesse ils ont peur que la loi ne se perde, que la lumière s’éteigne / que la jeunesse ne sache plus chanter ni danser / et que se perde le concert de l’univers » (67). L’individu est attaché à sa communauté parce que l’ordre instable de l’univers est en constant danger, risque à tout moment de se défaire complétement. Le clan soudé représente la permanence d’un ordre et la possibilité pour chacun d’être en aluna. Par cette stabilité est soutenu symboliquement l’univers. L’individu en aluna soutient l’univers dans son individualité. Le clan soutient l’univers par la communauté des hommes. Conscient de sa nécessité, le clan est sûr de son droit et des honneurs qui lui sont dus, droit et honneurs qu’aucun ennemi de l’intérieur ne peut détourner à son profit et les rendre inconciliables du droit des individus.

Les Indiens de la Sierra Nevada colombienne appellent les Blancs leurs « petits frères ». « Ils disent dans la Sierra Nevada / que toutes les choses que les Colombiens ont maintenant / autrefois eux les possédaient / trains avions ponts routes villes / mais ils en ont fait cadeau à leurs Petits Frères. / Ces choses-là n’étaient pas à la gloire des indiens / et en plus ils n’en avaient pas besoin. / C’est pourquoi ils les donnèrent à leurs petits frères » (55). Le clan se maintient dans une certaine autonomie vis à vis du monde blanc. Du fait de l’indépendance du clan, et son objet n’étant pas de s’étendre sur le monde parce que c’est dans les limites du pouvoir dont il dispose qu’il lui est donné de soutenir l’univers, les Indiens ne se considèrent pas en lutte. Ils vont même jusqu’à prier pour les Blancs : lorsque Cardenal leur parlait de nations qu’ils ne connaissaient pas, ils les intégraient dans leurs chants rituels et priaient pour elles, pour les accompagner dans leurs missions respectives.

Le chant a une grande importance. Toutes choses doivent être chantées pour que l’harmonie soit préservée. Le chant est un encouragement, parce que toute chose doit soutenir l’univers. L’aluna fait de la vie un rêve. Le tabac et la coca, substances cérémonielles, rendent possibles les visions et le chant. Le chant est un hommage, l’hommage apaise et donne des forces, et celui qui chante assure la paix et l’ordre.

Leur façon de voir favorise les comportements pacifiques et la tolérance. Ils n’ont aucun rejet vis-à-vis du Dieu chrétien car : « Ce qu’annonçaient les missionnaires, disent-ils, ils le savaient déjà avant. / La religion chrétienne et la leur c’est la même ; / mais les capucins ne l’ont pas très bien compris » (67). Leur vie de tous les jours est similaire à l’existence simple des apôtres : « Ils sont fiers d’être pauvres … La frustration, les souffrances, sont des vertus. / Pauvreté volontaire / Ils ont embrassé la pauvreté comme un ordre religieux – tout le peuple » (59).

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D) La venue de l’homme blanc

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La vision qu’avaient les Indiens, Aztèques et Mayas, du temps ne nous est pas familière. Au contraire de la vision linéaire occidentale, leur connaissance du temps était basée sur la certitude qu’ils avaient de la cohésion de certains grands cycles. La conjonction de ces différents cycles déterminait des espaces temporels, comparables à nos divisions en mois, années, siècles, mais qui se succédaient

comme par déplacement spatial sur une carte, si bien que l’on revenait régulièrement sur les mêmes espaces. Les prêtres, astrologues versés dans la computation du temps, fournissaient au peuple les indications nécessaires à leur vie quotidienne. Histoire et prophétie sont confondues : à chaque jour, à chaque mois, correspond une prophétie qui vient du passé, éclaire le présent et indique l’avenir.

On a déjà dit que l’arrivée de Cortès au Mexique coïncidait avec une certaine période du calendrier aztèque caractérisée selon les prêtres par de profondes ruptures pouvant aller jusqu’à la réalisation des grandes menaces cosmiques. Les Mayas et les Incas se sont trouvés dans la même situation. La venue de l’homme blanc, ses destructions et les heures tragiques connues par les indigènes étaient, pourrait-on dire, prévues par les calculs.

L’apogée de la civilisation maya se situe entre les ans 600 et 900 de notre ère, après quoi elle déclina lentement à cause de dissensions internes, jusqu’à ce que les conquistadores fassent complètement disparaître ce qu’il en restait, c’est-à-dire peu de choses, quelques cités sans liens forts entre elles. Après avoir loué l’économie inca, Cardenal vante la science des Mayas. Cette science n’était pas aux mains d’un pouvoir d’oppression et contribua à l’avènement d’une société juste : « Les routes n’étaient pas destinées aux voitures / mais aux rites / les routes, religieuses / Les villes n’avaient pas de défense / Ils n’avaient ni murailles ni casernes … tellement démocratiques / que les archéologues ne savent rien de leurs gouvernants » (83). À comparer avec le culte obsessionnel de nos démocraties pour les gouvernants, dans les médias, qui ne parlent pratiquement de rien d’autre.

Il y a dans l’histoire des Mayas un événement que rappelle Cardenal et qui, pour lui, annonce le mal à venir de la Conquête : c’est l’essor de la cité Mayapan. Cité-État de l’empire maya, Mayapan, vers 1200 après Jésus-Christ, se désolidarisa de l’empire. Elle fit naître au sein de l’empire un régime nouveau, exemple de toutes les tares de l’Amérique latine moderne : « La pauvreté culturelle de ce régime ! / Centralisme à Mayapan. Totalitarisme. Contrôle sur le Yucatan » (85) ; « La Dictature. Médiocre le temple de Kukulkan / médiocres temples –copies– / Grandes façades de pierre, pierre pelée / mal travaillée » (85).

Le régime de Mayapan apparaît comme un appauvrissement de l’art maya et une régression des mœurs. Les hommes de Mayapan introduisirent dans le Yucatan la pratique de l’esclavage. Sur le plan de la technologie, ce fut à Mayapan que le métal apparut. L’esclavagisme et la métallurgie vont de pair avec la brutalité des mœurs. Le ton donné est celui de la guerre : Mayapan est la seule ville fortifiée du Yucatan. Une rébellion mit un terme à sa prospérité néfaste : « Elle est tombée Mayapan ! / Elle est tombée Mayapan l’emmurée … Elle est tombée Mayapan celle qui a des murailles » (89).

Mais depuis ce temps le Yucatan n’a plus jamais connu l’unité de la période classique, et la civilisation n’a alors cessé de s’effriter. Les prêtres lisent dans les astres de funestes présages : « 13 Ahau : aucun jour de chance pour nous / 11 Ahau : avare est cette période, rares les jours de pluie / 7 Ahau : péché charnel, gangsters au gouvernement » (91). Mayapan est tombée mais elle est revenue avec l’horrible invasion des conquistadores.

« En ce siècle / nous pleurons les livres brûlés / et les exilés du royaume. La perte / du maïs / et de nos enseignements de l’univers. / Avarice et pestilence et roches et têtes de mort. / Ah les profiteurs / Rongeurs des peuples » (113-5). « Notre civilisation, sous les vautours noirs » (115). Le conquistador est « le fourbe Xooc, Requin » (115), affublé de tous les traits qui représentent le mal pour les Indiens. Faisant suite à l’épisode de Mayapan, les conquistadores apportèrent l’oppression et l’injustice, qui se perpétuent de nos jours encore. Mayapan qui tomba est revenue, mais comme elle est venue elle retombera.

Les périodes reviennent de manière cyclique. Dans la période 8 Ahau, période de lutte et de changements politiques positifs, Mayapan l’emmurée est tombée. Quand reviendra la période 8 Ahau, le règne de l’injustice prendra fin à nouveau. Les livres mayas du Chilam Balam, textes à caractère prophétique écrits peu après la Conquête par les derniers prêtres, servent à Cardenal pour annoncer la fin du joug institué par les conquistadores : « Période 8 Ahau : / Ce sera le terme de leur cupidité / le terme des souffrances qu’ils causent au monde. / Période 8 Ahau : / Viendra le temps où les sacs seront vite arrachés et la guerre rapide et violente des voleurs rapaces : / ceci est la charge pour le temps du christianisme » (99).

Le conquistador n’apparaît pas seulement dans les textes de Cardenal comme un personnage historique situé dans le temps, et limité dans l’action de la Conquête. Le conquistador incarne tout l’homme blanc, et toute l’oppression des régimes latino-américains modernes, eux-mêmes brutaux, ignorants, avides et grossiers. La lutte entre les civilisations précolombiennes et les conquérants illustre la lutte des peuples d’Amérique latine contre les régimes des exploiteurs. Bien plus, la lutte des peuples contre ces régimes ne fait que poursuivre le combat des Indiens contre la folie meurtrière des conquérants. Le conquistador est le symbole des sociétés capitalistes mortifères. Apparaissant comme des créatures sans valeur humaine ni scrupules de conscience, uniquement mus par des appétits violents et fourbes, les conquistadores sont le symbole de ces machineries gigantesques d’oppression qui pèsent sur l’Amérique latine, l’écrasent et lui pompent le sang. L’Amérique latine, c’est l’Indien. L’Indien est un homme, il est sagesse et beauté, il est la vie. Le conquistador est la mort.

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Chapitre II – UNE NOUVELLE FORME DE CIVILISATION

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Plantant une croix dans le sable de Guanahani, Christophe Colomb annonçait le nouveau visage qu’allait prendre l’Amérique à la suite de la Conquête. Une Amérique chrétienne ? Une Amérique chrétienne, en effet, mais l’Amérique encore. La Conquête est une rencontre. Deux civilisations étrangères se heurtent et, par-delà l’écrasante domination de l’une sur l’autre, l’Amérique qui en découle n’est plus celle des vaincus mais ne devient pas celle des vainqueurs.

L’attitude intolérante des conquistadores et leur volonté fanatique de réduire à néant les cultures précolombiennes ne cachent pas les incertitudes que connaît l’Espagne catholique et à travers elle le Moyen-Âge chrétien. Pas plus qu’elle ne les masque, elle ne les endigue. Cette affirmation de la toute-puissance espagnole qu’est l’exploit prodigieux de la Conquête ne pourra maintenir le monde hispanique dans la pureté du code chevaleresque et des principes de la Contre-Réforme.

Nous avons vu que les conquistadores sont les premiers à manifester la débilité de leur monde en le trahissant, quand ils conduisent des insurrections séparatistes, républicaines (dans le sens où elles sont conduites en opposition à la monarchie espagnole) et prématurément modernes.

Une fois les événements accomplis, les anathèmes s’abattirent sur les conquistadores. Mais ils jouèrent là le rôle de bouc-émissaires : on ne peut les condamner que dans la mesure où le Moyen-Âge chrétien est condamnable, où la monarchie espagnole l’est, où l’Église catholique l’est. C’est tellement vrai que certains tenants de la légende rose, que nous avons brièvement évoquée, dénoncent la Légende noire, ou une certaine exploitation politique de celle-ci, comme d’inspiration anglo-saxonne et maçonnique, et défendent la Conquête, tout en déplorant ses atrocités, à la fois pour son action de christianisation et sa constitution d’une civilisation mondiale hispanique, latine, garante de valeurs humanistes étrangères à l’empire mondial anglo-saxon. Un tel point de vue est par exemple défendu par le Mexicain José Vasconcelos, qui ajoute que, si l’hybridation des races à l’œuvre en Amérique latine a temporairement plongé celle-ci dans un « chaos racial » disruptif, cause de son retard par rapport à l’Amérique anglo-saxonne qui s’est développée sur la base d’une extermination quasi-totale des races indigènes et la ségrégation complète de leurs résidus, donc dans une forme de continuité culturelle, l’unification du monde qui est la tendance du mouvement historique ne peut en aucun cas reposer sur des systèmes de ségrégation des peuples et des races et implique au contraire leur fusion en une seule et même race universelle ou « race cosmique » (raza cósmica), dont l’homme latino-américain est un premier représentant encore imparfait.

Par-delà un ancien et un nouveau mondes, avec la Conquête il y avait dorénavant le monde. Le schéma présent dans la plupart des esprits, d’une société coloniale où la domination du conquérant s’exerce tyranniquement sur des esclaves indiens, n’est pas faux mais tend à ignorer l’œuvre intégratrice de la catholicité dès les premières années de la société coloniale. Elle ne tient pas compte non plus de la résistance, passive ou non, des Indiens et de leurs ruses pour survivre. Le conquérant ayant accaparé la mémoire du nouveau monde, c’est par la mémoire du conquérant que doit survivre l’âme indienne. La société coloniale est domination espagnole et influence indigène.

Nous allons voir à présent comment se concilient les deux mentalités dans la latino-américanité. Nous observerons dans un premier temps de quelle surprenante manière les Indiens se sont intégrés dans les schémas auxquels on les soumettait. Dans un deuxième temps, nous verrons comment le conquistador s’est approprié un monde qui lui était étranger et hostile, et comment il obtint un consentement à sa présence au-delà de la victoire militaire. Enfin, nous terminerons avec la pensée d’Octavio Paz, qui affirme que si, dans chaque Mexicain, luttent Cuauhtémoc et Cortès, le Mexicain n’est ni Indien ni Espagnol : il est celui qui nie le passé pour se trouver. Et, de fait, l’homme de la race universelle est l’homme nouveau dont il n’existe pas d’exemple, comme l’homme de Cro-Magnon par rapport aux hominidés qui le précèdent.

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Section 1 Légendes du Guatemala, syncrétisme christiano-païen : le mariage ironique

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En nous racontant les légendes de son pays, Asturias évoque avec saveur la Conquête ainsi que la société coloniale dans laquelle Espagnols et Indiens coexistent de manière bizarre. Ils ne sont pas encore distingués en classes, avec d’un côté les propriétaires créoles, défenseurs de la « Sainte culture occidentale », et de l’autre les indigènes opprimés, prolétariat à la fois économique et racial profondément aliéné. Ce type de séparation, qui se met progressivement en place pendant la Colonie, et qui constitue le fondement des sociétés latino-américaines apparues par la suite, est dénoncé par toute la littérature engagée contre l’ordre établi.

Mais, dans cette société naissante que nous décrit Asturias, la domination espagnole n’a pas encore été rationnalisée et justifiée par les impératifs économiques. Il s’agit alors avant tout de créer une grande communauté spirituelle sous l’égide de la foi. Les Indiens ont très vite recherché dans le sein maternel de l’Église un refuge et un réconfort à leurs humiliations. Ils sont devenus chrétiens et c’est à travers l’imaginaire de la chrétienté et son cortège d’histoires édifiantes qu’ils ont diffusé leurs traditions abolies. Ainsi apparut une pensée nouvelle, syncrétique, à la fois respectueuse et insolente vis-à-vis des dogmes, pieuse parce que la charité et l’espérance sauvent le monde, outrageante parce que les Indiens sont révoltés contre la situation qui leur a été faite et dans laquelle l’Église a sa part de responsabilité. Avec les messages de la religion chrétienne, c’est leur propre histoire qu’ils veulent raconter.

Avec la nouvelle langue que les missionnaires leur inculquent, avec les prodiges de la religion dont on leur fait pénétrer les mystères, c’est leur être propre dont ils s’entendent encore parler. Ils restent Indiens : ce sont les enfants du Bon Dieu. Leur intelligence est dans leur cœur. On ne dira jamais assez à quel point ces Indiens sont de parfaites ouailles, et pas seulement parce que les méfaits qu’ils subirent les jetèrent par désespoir dans le foyer de l’Église mais aussi parce que leur vie quotidienne montre le plus grand respect pour la doctrine évangélique, à tel point qu’ils semblent conduits directement par la main même de Dieu (cf Las Casas). C’était ainsi avant même que les conquistadores ne viennent planter des croix parmi leurs entrailles répandues. C’est tout naturellement que le clergé éclairé, de Las Casas à Cardenal, a pris leur défense tout au long de l’histoire.

Il paraît normal que les légendes nées pendant la colonisation mélangent les principes évangéliques avec les vieilles croyances et les anciennes traditions indigènes. Il paraît naturel que ces légendes aient été le véhicule de l’expression indienne bafouée, mêlant l’espérance à l’amertume et l’ironie d’une condition sociale humiliée.

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A) Le mélange

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Les villes que les conquistadores bâtirent, églises et boutiques, le furent à l’emplacement des anciennes cités précolombiennes. C’est le cas au Guatemala. Les villes importantes de l’Amérique latine sont une superposition d’étages. Dans le fond, règne le monde indien, qu’Asturias évoque avec l’onirisme luxuriant qu’on lui connaît. Monde mystérieux, plein de rites et de symboles minéraux, végétaux, animaux, dont le sens nous échappe mais qui nous frappent avec la poésie d’images fulgurantes, sans qu’ils puissent être autrement décodés. Monde de la magie : « Le prêtre frappe la porte du temple avec son doigt d’or ; la foule s’incline. La foule lèche la terre pour la bénir. Le prêtre sacrifie sept colombes blanches ; un voile d’agonie s’étend sur les paupières vierges, et le sang qui éclabousse le couteau de chay [note des traducteurs : sorte de cristal dont on faisait les armes] du sacrifice nimbe la tête des dieux, indifférents et sacrés. » (16-7)

C’est un monde d’hommes étonnés, fascinés par les choses qui sont et celles qui ne sont pas. C’est une société dans laquelle tous les gestes sont marqués par la poésie. Il n’y a pas de geste futile ; tous établissent un contact intime avec l’essence lointaine des choses : « Deux princesses jouent autour d’une cage de colibris et un vieux à la barbe d’argent observe l’étoile tutélaire en disant la bonne aventure. Les princesses jouent. Les colibris volent. Le vieux dit l’avenir. Et, comme dans les contes, les colibris durent trois jours, trois jours les princesses. » (15)

Puis, c’est la ville des conquistadores, ville pleine de curés et de putains, de vice, d’ennui et de maintien. Le geste est figé dans le respect dû aux statuts, aux titres, aux honneurs terrestres. L’esprit y devient malsain : « Dans cette ville d’églises, on éprouve un grand besoin de pécher. » (19)

Le sens du sacré est définitivement perdu pour ces fantoches, perdu le geste pour eux, voués à la gesticulation. Ils sont fiers de leurs médailles, des exploits qu’ils ont commis avant de s’enterrer vivants, fiers de voir les Indiens humiliés. Ils ressemblent à des marionnettes. On dirait à les voir que tout cela n’est que chiffon, carton et bois grossièrement taillé.

Le vieux monde s’enferme dans ces villes comme en un cloître. Boutiquiers en espadrilles, grandes familles confites en dévotion, chevaliers traînant leur patte folle, dames livides de la noblesse castillane… Il n’y a pas de vie en ces lieux, sinon des visions lugubres (les visions de l’España tétrica), et pour les Indiens, les souvenirs.

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B) L’origine du monde : divinités et Trinité

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Les Mayas quichés appellent leur monde le pays des arbres innombrables. À l’origine six hommes peuplèrent le monde. Trois venaient dans le vent. Trois venaient dans l’eau. « …les trois qui venaient dans le vent, les trois qui venaient dans l’eau, assouvissaient leur faim sans distinguer les bons fruits des mauvais parce que les premiers hommes avaient la faculté de connaître qu’il n’y a pas de mauvais fruits : tous sont le sang de la terre, doux ou amer selon l’arbre qui les produit. » (34)

Cette harmonie fut un jour brisée pour que le monde fût découvert. La vie des hommes devint une quête. L’esprit de la montagne désigna l’un des trois hommes qui venaient dans le vent. Il lui donna un nom, Nido, qui signifie « nid » ; ainsi, il lui donna l’existence et autorité sur les autres. Conduits par Nido, les hommes du vent et de l’eau explorèrent la terre du pays des arbres. Ils rencontrèrent d’abord leurs reflets dans la rivière : « Ce sont nos masques », leur dit Nido « Derrière eux se cachent nos visages ! Ce sont nos doubles. Avec eux nous pouvons nous déguiser ! Ce sont notre père et notre mère … que nous tuons pour gagner la terre ! Notre esprit protecteur ! » (35)

Les dieux des volcans et des nuages leur montrèrent ensuite la tourmente : le premier fit trembler la terre et répandit le feu et les éboulements, le second déchaîna les cieux et leurs éclairs frappèrent le sol. Tous animaux fuyaient, ne sachant où se réfugier. Dans ce brasier périrent les cinq compagnons de Nido, « et quand il fut seul, vécut le Symbole. Le Symbole dit : Certain siècle, il y eut un jour qui dura plusieurs siècles » (37) En ce jour, Nido s’en fut vers un pays inconnu. Un carillon le précédait qui répétait son nom. « Les arbres se peuplèrent de nids. Et il aperçut un saint, un lys et un enfant. Saint, fleur et enfant, la trinité le recevait. Et il entendit : Nido ! Je veux que tu me bâtisses un temple ! » (38) À la fin du jour, Nido devenu vieux mourut, après avoir fondé un village de cent maisons autour d’un temple.

Sans vouloir expliciter à fond le conte, notons le mélange des mythes païens et du mythe de la Trinité chrétienne. Les mythes païens apparaissent à travers l’explication animiste des phénomènes naturels et la communication des esprits avec les hommes. La religion chrétienne est révélée par le carillon et l’apparition imagée de la Trinité.

Si c’est l’esprit de la montagne qui donne une conscience aux hommes, c’est la Trinité qui fonde la communauté des hommes. Il faut bien voir que les esprits animistes laissent advenir les temps chrétiens. Cette version des origines distingue deux moments séparés, le lien entre les deux étant le Symbole. Le conte entend apporter une explication du monde latino-américain. C’est un monde né en deux temps. Le conte traduit le phénomène de la Conquête. Ici n’apparaît nulle amertume : le monde latino-américain se comprend et se saisit à la fois comme monde indien et comme monde chrétien, l’un survenant après l’autre par une rupture qui constitue une évolution.

Par le conte, l’Indien consent aux perturbations de la Conquête et s’assume dans ce qu’il veut voir comme une maturation : la latino-américanité. Le conte entend donner un sens à cette nouvelle forme d’être. Pour cela, il rejette l’attachement formel aux traditions indigènes, aux esprits protecteurs, qu’il faut tuer pour advenir dans cette vie (advenir en tant que Latino-américains). Mais parce que l’Indien ne saurait plus être quoi que ce soit s’il abandonnait totalement ces constitutifs de son essence, puisqu’en les abandonnant il s’annulerait, et parce que devant en conserver quelque chose il ne peut se confier dans une pureté parfaite à la foi chrétienne, il invoque le Symbole.

Le Symbole est une notion entièrement négative : il n’est rien d’autre que ce qui lie deux états présentant certaines contradictions l’un vis-à-vis de l’autre. Mais il existe bel et bien puisque sans lui il n’y aurait pas de latino-américanité. Il n’y aurait pas de conscience latino-américaine sinon un désordre irrésolu. Le Symbole est une création ex nihilo nécessaire pour expliquer la vie telle qu’elle

est, création sans laquelle cette vie n’est pas, mais création qui n’a pas de contenu positif. De même que l’animisme veut lier l’homme et le monde, que la foi veut lier l’esprit et le corps, le Symbole lie la conscience animiste et la conscience chrétienne. Le Symbole est l’échelon supérieur dans la conduite dialectique de l’homme qui vise à concilier les inconciliables. La dialectique est sans fin parce que la synthèse opérée, à son tour thèse, trouve toujours dans le monde réel son antithèse.

Le processus historique est le suivant : d’abord, la conscience éprouve un déchirement entre elle et le monde. C’est le stade de l’animisme. Ensuite, la conscience éprouve un déchirement en elle-même : corps et esprit. C’est le stade monothéiste. Cependant, le stade animiste prend souvent en compte l’existence d’un Dieu unique : la Mère Universelle des Indiens de la Sierra Nevada, par

exemple. Comment l’expliquer ? En plus de la séparation de l’homme et du monde, l’animiste a déjà conscience, en réalité, d’un déchirement au sein de la conscience parce que c’est simultanément que la conscience découvre le monde et elle-même, le monde comme étranger à elle, et elle-même comme étrangère. Seulement, ce déchirement au sein de la conscience ne peut être résolu si un lien n’est pas créé au préalable entre la conscience et le monde.

Établir en premier lieu l’accord entre le monde et la conscience alors que la conscience est elle-même divisée peut sembler paradoxal, cependant c’est une nécessité du fait du caractère « hostile » du monde (bêtes sauvages, catastrophes naturelles…). C’est une priorisation nécessitée par la survie dans le milieu naturel. Toutefois, le deuxième stade va s’établir nécessairement à l’encontre de cette attitude, précisément parce que cette dernière soumet le sujet aux contingences de l’extérieur. Or la résolution de la contradiction corps-esprit ignore tout ce qui est hors de la conscience du sujet, tout ce qui est étranger à sa problématique. Il y a donc conflit.

C’est un conflit inévitable. Son objet n’est toutefois pas la domination d’un stade sur l’autre, parce qu’ils sont tous les deux nécessaires et ordonnés selon une loi interne. Ce conflit n’a pas d’objet : il est une modalité de l’évolution. Il est le seul moyen accordé à la nature humaine pour parvenir au Symbole.

Si nous devons nous arrêter au Symbole, c’est que son antithèse n’est pas encore apparente dans l’état actuel de l’évolution humaine. On a dit que le Symbole était une notion négative, une création ex nihilo. Nous maintenons, en précisant qu’elle prend un contenu spécifique à force d’existence. Tenter de rendre clair ce contenu dépasse le cadre de ce mémoire. Ces développements n’ont pour but que de donner une cohérence interne au phénomène de la Conquête, parce que se contenter de dénoncer les paradoxes et de vouloir rendre la vérité en usant du mot « passion » nous a paru insuffisant. Nous tenions donc brièvement à situer la Conquête dans un plan discursif, à savoir qu’elle s’inscrit dans une projection historique du développement de la conscience humaine. Et c’est la notion de Symbole qui soutient la latino-américanité.

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C) Le souvenir des traditions

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Il est naturel cependant que la Conquête ait constitué pour l’Indien un immense traumatisme. S’il doit s’assumer à présent comme Latino-américain, il ne peut oublier l’affront des conquistadores. À travers les légendes, il exprimera son ressentiment. Pour ce faire, il introduira toujours ses propres mythes dans la narration en s’efforçant de démontrer leur force.

La légende du Cadejo met en scène la mère Elvire de Saint-François, l’une des fondatrices du monastère de Sainte-Catherine, à Guatemala, alors qu’elle n’est encore qu’une novice. Elle reçoit la visite de « l’homme-pavot ». Cet être mystérieux est en fait le monsieur chargé de prendre les hosties que mère Elvire coupe dans son monastère pour les emporter dans les églises des environs. Sa fonction est tout à fait naturelle mais il se trouve que lui ne l’est pas tout à fait : « Le vent s’attachait à ses pieds. Comme un fantôme, il apparaissait, sitôt que cessait le bruit de ses pas de chèvre ; le chapeau à la main, les bottines toutes petites, et comme qui dirait dorées, drapé dans un manteau bleu… » (41) Il ressemble plus à un prince indien qu’à un serviteur de l’Église.

Subitement possédée par la concupiscence, la religieuse se débat contre cette sorcellerie. Elle voit venir le Cadejo, créature du Diable qui traîne par les cheveux les pécheurs en enfer. À moitié folle, elle se précipite sur des ciseaux et se coupe la tresse de ses cheveux. Ce geste la sauve. Elle se réfugie auprès de la mère supérieure. L’homme-pavot s’en retourne : « transformé en un animal gros comme deux fois un mouton à la pleine lune, comme un saule pleureur à la nouvelle lune, avec des sabots de bouc, des oreilles de lapin et une tête de chauve-souris, l’homme-pavot emporta dans l’enfer la tresse noire de la novice. » (44)

Ce conte, s’il laisse la victoire aux serviteurs de Dieu, met en garde contre le pouvoir persistant de la magie indienne. « Prenez garde à vous », semblent dire les Indiens à leurs maîtres, « car nous pouvons fort bien vous conduire dans cet enfer qui vous donne tant de cauchemars. » Le Cadejo est une invention de ce syncrétisme christiano-païen qui mêle les dogmes catholiques (ici, l’enfer) et un bestiaire issu de l’imagination païenne indigène.

Dans la légende du Sombreron, un moine exemplaire devient folâtre et dissipé du jour où entre dans sa cellule la balle de caoutchouc avec laquelle jouait un enfant. Dès l’instant où il la voit, le moine est pris d’un irrésistible désir de sauter en tous sens. Il s’empare de la balle et ne fait plus que jouer avec. Un jour, la mère de l’enfant vient trouver le moine : « Je viens, Seigneur, vous demander, au nom de votre vie, de réciter les Évangiles à mon fils, qui, depuis quelques jours, pleure tout ce qu’il sait, parce qu’il a perdu ici, à côté du couvent, une balle que, Votre Grâce doit le savoir, les voisins prétendent être l’image du démon. » (57) Subitement honteux, le moine rapporte la balle de caoutchouc à l’enfant. Alors, « elle s’ouvrit comme par enchantement en forme de chapeau noir sur la tête de l’enfant qui lui courait après. C’était le chapeau du diable. » (57)

On ne comprendrait pas la légende si l’on ignorait l’existence chez les peuples précolombiens du jeu de pelote. Ce sport était le passe-temps favori des nobles. On arrangeait pour lui des terrains spéciaux, et les balles de caoutchouc ne devaient pas être touchées avec les mains, mais lancées contre les murs à coups de genoux, de coudes, d’épaules et de cuisses. Le jeu symbolisait les luttes de la vie terrestre, céleste, astronomique et souterraine. La légende du Sombreron fait allusion à cette tradition indienne. Comme dans la légende du Cadejo, elle est responsable des égarements du religieux. Elle est associée, en mode relativement ironique (« relativement » car l’ironie ne va pas jusqu’au blasphème, ce ne serait pas concevable), au diable lui-même.

Ces deux légendes rappellent l’injure faite aux Indiens lorsqu’ils furent associés au Démon par les hommes de l’Église. Somme toute, les victimes de ces légendes sont en proie à leurs propres turpitudes. On voit mal comment un enfant qui joue peut être animé de malveillance et désirer induire en tentation. Les Indiens proclament leur innocence et l’hypocrisie de ceux qui veulent les soumettre au nom de Dieu. Ils demandent à être respectés.

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D) Fables de l’humiliation vengée

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C’est le conquistador qui fait le plus les frais des légendes. Si l’Indien s’efforce de consentir à l’héritage de la Conquête pour y trouver sa place, le conquistador est l’objet de toute sa rancune. Dans les légendes, il apparaît comme un être mauvais, souvent d’ailleurs au sens chrétien.

La légende du trésor du pays fleuri est un exemple de légende où les Indiens se vengent des conquistadores en les soumettant à des péripéties dont ils font les frais. En voici succinctement le contenu. Les prêtres indiens présagent la guerre en voyant le sommet du volcan tutélaire émerger de sa couronne de nuages. En effet, une armée de conquistadores est en marche, conduite par Pedro de Alvarado. Une terrible bataille a lieu. Les conquistadores prennent le dessus. Alors, le cacique charge quelques Indiens d’aller cacher le trésor de la Cité. Les conquistadores, apercevant cette manœuvre, se lancent à la poursuite du trésor. Ils parviennent bientôt à lui et sont prêts à se jeter dessus quand le volcan se met à gronder : il fit « tomber montagnes sur montagnes, forêts sur forêts, rivières et rivières en cascades, rochers par poignées, flammes, cendres, lave, sable, torrent » (65) pour ensevelir le trésor sous un nouveau volcan.

Ainsi, l’ambition des conquistadores se solde par un échec. Leur puissance militaire ne leur permet pas de s’octroyer ce qu’ils convoitent passionnément, furieusement, aveuglément. Contre leurs forfaits, ce ne sont pas seulement les populations qui se sont soulevées, mais la terre indienne elle-même. Le monde dans son ensemble a châtié leurs iniquités. Ici, c’est le volcan tutélaire qui ruine le projet des conquistadores.

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Section 2 : Le Partage des eaux, fondation dans l’inconnu

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Le narrateur est un Latino-américain qui a émigré dans son adolescence aux États-Unis. Il mène une vie désabusée auprès de sa femme, actrice de théâtre, et de Mouche, sa maîtresse, jeune émancipée qui appartient à un cercle d’artistes et d’intellectuels. Il fut un temps compositeur de musique avant d’abandonner sa passion, son talent créateur ruiné par la vie factice de New-York. Il croise un jour dans la rue le conservateur du Musée Organographique, qui avait été son ami du temps où il s’adonnait encore à la musique. Le conservateur lui confie une mission pour le Musée : collecter des instruments de musique chez les populations primitives d’Amérique latine. Le narrateur accepte et part avec sa maîtresse quelques jours plus tard.

Ils arrivent par avion à Caracas, où ils logent à l’hôtel. C’est alors qu’un coup d’État éclate contre le nouveau président du Venezuela. Les occupants de l’hôtel sont contraints de garder les lieux. Durant l’anxiété de cette attente, Mouche fait connaissance avec une artiste peintre. Une fois la révolution finie, cette dernière les invite à sa maison de Los Altos, où ils rencontrent des artistes latino-américains occupés à discourir sur Paris et Kierkegaard. Le narrateur, tentant de les faire parler de littérature latino-américaine et de traditions populaires, observe combien leur est désagréable ce type de conversation.

De Los Altos, les deux amants gagnent en autobus le port d’où il y a moyen d’atteindre par voie fluviale la forêt du Sud. À un relai, le narrateur fait la connaissance de Rosario, une Indienne des plateaux, et de Yannes, un Grec chercheur de diamants. Rosario se rend à Puerto Annunciacion, un bourg proche de la forêt vierge, pour apporter à son père malade le remède d’une icône miraculeuse. Yannes s’en retourne à la mine de diamants de ses frères, dans la jungle. Les quatre personnages se retrouvent sur le bateau qui descend le fleuve.

À Puerto Annunciacion, Yannes présente au narrateur un personnage qui répond au nom d’Adelantado, mot qui désignait, pendant l’époque de la Conquête et l’époque coloniale espagnole, le plus haut représentant des pouvoirs politiques, militaires et judiciaires en Amérique. L’Adelantado est un personnage mystérieux qui vit dans la jungle et dont on dit qu’il aurait trouvé un prodigieux gisement aurifère. À Puerto Annunciacion, Rosario apprend la mort de son père.

Tous, plus un capucin, fray Pedro de Henestrosa, et le botaniste Montsalvaje, venu chercher des plantes rares dans ces régions, tombent d’accord pour se rendre ensemble à la mine de diamants des frères de Yannes. Lorsqu’ils arrivent à la mine, Mouche, qui depuis son arrivée en Amérique latine ne cessait de s’étioler, est frappée par la fièvre. Le narrateur et Rosario, « amants qui viennent de se découvrir, encore incertains du miracle » (206) se mettent d’accord pour l’expédier dans le canot du botaniste qui s’en retourne à Puerto Annunciacion, fort de ses précieuses découvertes. Pour le narrateur, cette mission organologique a pris la dimension d’une découverte intérieure et d’un voyage dans le temps. Un soir, autour d’un feu de camp, les hommes s’affublent de noms de conquistadores et se prétendent en quête de l’El Dorado.

Ils quittent la mine et, parvenus dans un village indien, ils assistent à une messe de fray Pedro devant les Indiens : « L’idée que nous étions des conquérants m’avait amusé hier. Mais je suis soudain ébloui par une révélation : il n’y a aucune différence entre cette messe et celle qu’écoutèrent les Conquérants de l’El Dorado dans des régions aussi lointaines. Le temps a reculé de quatre siècles. Voici une messe de Découvreurs, nouvellement débarqués sur des rives innomées, qui plantent les signes de leur migration solaire vers l’Ouest, au grand étonnement des Hommes du Maïs ». (231)

C’est alors que l’Adelantado mène ses compagnons au secret qu’il a si bien caché jusque-là : il est le fondateur, au beau milieu de cette jungle, d’une ville, Santa Monica de los Venados (Sainte-Monique des Cerfs) : « Ainsi étaient à leur début, observe fray Pedro, les villes fondées par François Pizarre ou Pedro de Mendoza. » (25) La ville de l’Adelantado est constituée par des huttes d’Indiens autour d’une église en pisé.

Le narrateur et Rosario s’installent à Santa Monica de los Venados, lui pour fuir, prétend-il, son destin de Sisyphe. Dans l’atmosphère du village, qui rappelle une humanité originelle, il retrouve son talent créateur et se remet à écrire de la musique. Pendant ce temps, l’Adelantado légifère, s’occupe de l’organisation de la Cité.

Ce temps-là ne dure pas. Le Musée Organographique de New-York a envoyé des hommes à la recherche du narrateur. Un hélicoptère l’arrache à la vie de Santa Monica de los Venados. De retour à New-York, il plonge avec encore plus de désespoir dans l’existence privée de sens du monde moderne, dans la civilisation de « l’Homme-Néant » : « Je n’accepte plus la condition d’Homme-Abeille, d’Homme-Néant, et je n’admets pas que le rythme de ma vie soit marqué par le marteau d’un garde-chiourme. » (341) « Devant l’Adelantado, j’ai compris que l’œuvre la plus grande proposée à l’être humain est de se forger une destinée. » (339-40)

Il décide alors de retourner à Santa Monica de los Venados. Avec un guide, il se jette à nouveau dans les méandres du fleuve et l’étouffante obscurité de la forêt. Mais il ne retrouve pas le village. « L’homme commet un jour l’erreur irréparable de redéfaire la route, croyant que l’exceptionnel peut l’être deux fois. » (361) « Aujourd’hui ont pris fin les vacances de Sisyphe. » (370)

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A) La perte de l’être

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Le Partage des eaux synthétise les différents points de vue de la littérature latino-américaine qui contestent dans sa globalité la société contemporaine, caractérisée par le machiavélisme des dirigeants politiques au service de leurs passions égocentriques, le snobisme, notamment dans le milieu artistique, artificiel et vain, la contrainte mécanique d’une vie sociale dans laquelle l’individu est étranger à lui-même, aux mythes qui gouvernent l’esprit, à la liberté. Cette perte de l’être, dont le diagnostic apparaît en Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui est relayé sur toute la scène internationale, permettant la diffusion des nouvelles idées, en partie émanation du Tiers-Monde qui trouve enfin l’occasion, avec la faillite de l’Occident, de s’exprimer, cette perte de l’être entraîne une angoisse dépourvue de tout moyen d’action, qui se décharge dans la futilité. « …derrière ces visages, tout désir profond, toute révolte, tout élan, sont toujours brimés par la peur. On a peur du reproche, de l’heure, de la nouvelle, de la collectivité qui multiplie les servitudes ; on a peur de son propre corps, devant les appels et les index tendus de la publicité … peur des dates, des lois, des consignes, de l’erreur, de l’enveloppe fermée, de tout ce qui pourra arriver. Cette rue m’a rendu au monde de l’Apocalypse, dans lequel chacun semble attendre l’ouverture du Sixième Sceau, le moment où la lune prendra une couleur de sang, où les étoiles tomberont telles des figues mûres, où les îles changeront de place. Tout l’annonce : les couvertures des publications exposées dans les vitrines, les titres que l’on crie, les lettres qui s ‘inscrivent sur les corniches, les phrases lancées dans l’espace.” (340) C’est un monde de fin du monde ; on se croirait revenu dans la société aztèque ou l’Espagne médiévale.

Devant ce constat de l’absence de l’être, ne sommes-nous pas en effet dans une situation semblable à celle de l’Espagne du Moyen-Âge ? Cette société de fantômes ne présente-elle pas la même décrépitude que la Castille de l’Inquisition ? Les deux sont frappées par la nécessité de trouver la vie ailleurs. Le narrateur du Partage des eaux est un conquistador : mortellement assoupi dans un monde dont la frénésie impuissante (fanatisme de quoi ?) révèle les troubles et les désordres de l’agonie, il s’accomplit en tant que destinée dans un monde nouveau, un inconnu sur lequel la civilisation n’a pas encore traîné sa fétide corruption.

C’est le personnage légendaire de Sisyphe qui incarne le destin de l’homme contemporain. Voué jusqu’à la fin de ses jours à un travail routinier, l’homme contemporain se fige dans l’automatisme de sa fonction. La vie s’échappe de lui. Si Camus voulait qu’on imaginât Sisyphe heureux, parce que selon lui le Titan incarne le destin de tous les hommes, Carpentier entend que l’homme refuse d’admettre cette condition qui lui a été faite. Pour lui, l’individu se doit de préserver en lui la vie et de la porter ainsi qu’une flamme de plus en plus haute.

Cela ne se fait pas sans une prise de conscience, elle-même n’étant donnée qu’au milieu de l’inconnu. Pour Carpentier, le conquistador existe toujours. Il est celui qui se met en quête de vivre le nouveau monde : « Les mondes nouveaux doivent être vécus avant d’être expliqués. » (369) Le nouveau monde n’est plus seulement cette lointaine Amérique qui ignore tout de l’homme blanc ; il est dans toutes les régions de l’âme qui ne connaissent pas l’anéantissement de l’homme moderne. Le conquistador du 16e siècle a voulu expliquer le nouveau monde en même temps qu’il le vivait. Il ne pouvait l’expliquer qu’à l’aune de ses propres conceptions, à savoir les dogmes chrétiens « universels » ; c’est pourquoi il l’a vécu dans une forme de folie destructrice. Il l’a vécu dans l’erreur, et n’a pu recouvrer son être manquant, qui l’appelait à l’autre bout du monde.

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B) Chercheurs d’or et fondateurs

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Parmi tous les personnages du Partage des eaux, l’Adelantado est celui qui représente le mieux la quête des conquistadores. Il a fait partie, dans sa jeunesse, de ces chercheurs d’or des régions inhospitalières de l’Amérique latine, qui traversent mille dangers et subissent mille souffrances pour arracher à la terre les quelques miettes d’or ou de pierre précieuse qui leur permettent de se saouler abondamment avant de repartir les mains vides vers leur ingrate destinée. Ils ont tous un rêve, le même, qu’ils chérissent dans la solitude de leurs misérables gîtes : trouver le gisement qui fera leur fortune. Ils meurent oubliés après une vie de fièvres et d’infortunes. Tel est le lot de la plupart de ces aventuriers.

L’Adelantado échappera à ce sort : « Pendant dix ans … partage les misères, les déboires, les rancœurs, l’obstination plus ou moins heureuse des chercheurs. Jamais favorisé par le sort, il s’aventure plus loin, toujours plus loin, toujours plus solitaire, accoutumé désormais à vivre avec son ombre. » (258) Il parvient ainsi dans une contrée où les Indiens n’ont jamais rencontré d’homme blanc. Plus heureux là dans ses recherches, il décide de s’y installer pour percer à jour le filon. Il échange ses premiers fragments d’or contre des graines et des instruments de labour et de menuiserie, puis des porcs et un veau. Il se lie d’amitié avec les Indiens et prend femme. « Il se dit alors que s’il continue à se montrer à Puerto Annunciacion avec de la poudre d’or dans ses poches, les mineurs ne tarderont pas à suivre ses traces, envahiront cette vallée ignorée, viendront la troubler avec leurs excès, leurs rancœurs et leurs convoitises. Afin d’égarer les soupçons, il fait ostensiblement le commerce des oiseaux empaillés, des orchidées, des œufs de tortue. Et il s’aperçoit un jour qu’il a fondé une ville. » (260)

Ces éléments, qui constituent l’existence des chercheurs d’or ainsi que celle des personnalités puissantes qui se créent une destinée, rappellent à peu près les ingrédients de la Conquête du nouveau monde au 16e siècle. Mirage de l’El Dorado, soif de l’or et misère, acharnement de brute enfermée dans les climats hostiles, solitude, création de micro-sociétés aux couleurs de celui qui la fonde, héros qui traîne sa vie en ruminant dans la forêt profonde, pour être à l’origine du monde, donner au monde sa folie comme acte créateur.

L’Adelantado réalise le projet du Borgne dans Le Larron qui ne croyait pas au ciel. Ce projet réalisé est, dans Le Partage des eaux, une communauté guère différente d’un village traditionnel, mais c’est qu’à la vérité, ce besoin pour les conquistadores de constituer des empires sur lesquels régner représentait un accomplissement personnel : la ville du conquistador est le conquistador. Le nouveau monde promet des succès impossibles dans l’ancien.

Une fois que l’Adelantado a réalisé qu’il a fondé une ville, il ne parle plus des chercheurs d’or qu’en termes de mépris : ils sont ceux qui veulent retourner « là-bas », c’est-à-dire à la civilisation, qui est en fin de compte leur but ultime. Le nouveau monde ne représente pour eux qu’une étape entre une condition dégradante dans la civilisation et une place plus élevée, dominante, dans cette même civilisation. Ils n’ont pas eu la révélation que permet le nouveau monde et qui permet à l’homme de « se forger une destinée », de s’extraire d’un système mortifère et condamné où une position dominante ne s’acquiert que par la conformité à des contraintes mécaniques, par la plus grande conformité et servitude, à l’instar des eunuques du sérail, et n’est en aucune façon de nature à permettre à une personnalité, une « destinée » d’imposer sa marque sur quoi que ce soit.

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C) Chevaliers sans peur

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Ce qui intéresse Carpentier dans la figure des conquistadores, c’est qu’au-delà de l’affaire politique et religieuse, c’est une affaire d’hommes avec leur propre destin, et ces hommes ont donné l’exemple, par leur insoumission et leur superbe, d’une volonté créatrice du monde. Carpentier sait qu’aucun exemple ne nous est fourni par l’histoire d’une création de ce type qui ait subsisté, mais il trouve à cette volonté des répercussions importantes sur la façon de vivre du petit peuple latino-américain dans certaines régions encore peu marquées par la civilisation urbaine.

Ainsi voit-il, à juste titre, le conquistador comme une figure chevaleresque, chargée de symboles héroïques, épée et croix brandies et destrier :  « …et l’on verrait ainsi soulignée la grande présence du Fer à Cheval sur un espace où la Croix avait fait son entrée, non point traînée mais dressée, portée bien haut par des hommes qui furent pris pour des centaures. » (154)

Également, Carpentier admire le courage des conquistadores, capables de surmonter tous les obstacles que leur opposa la nature américaine, au gigantisme de laquelle ils n’avaient jamais été confrontés en Europe. Ce courage, le narrateur en mesure la valeur alors que le groupe s’enfonce de plus en plus profondément dans la jungle. D’abord c’est la nuit et ses bruits oppressants, l’angoisse diffuse de la présence constante d’un danger qui ne peut être qu’imaginé. Ensuite, c’est le fleuve dans la tempête, où la vie est menacée à chaque seconde. Pour Carpentier, le conquistador est un homme qui a pris tous les risques, bravé tous les dangers, vaincu la peur en lui, pour réaliser un idéal.

Les conquistadors sont en définitive les derniers représentants de la chevalerie médiévale, les derniers « chevaliers sans peur » à la manière de Bayard. Et ils présentaient en réalité déjà les traits que Cervantès donnera à la chevalerie européenne moribonde sous les traits de son immortel Don Quichotte, et la Conquista ceux d’une opération donquichottesque à grande échelle. Avec, en outre, cet appât du gain totalement étranger au dévouement et désintéressement chevaleresque, et qui les marquent comme des figures résolument modernes, des « capitaines d’industrie », dans l’âme, en même temps que des capitaines de bataillon.

Pour l’homme civilisé qu’est le narrateur, ce voyage en Amérique latine, jusque dans les coins les plus reculés, comme en un cheminement vers les origines du temps, est l’occasion de saisir dans la vie simple des habitants de la forêt, des bourgs qui l’environnent, des montagnes traversées en autobus, cette résolution ferme et généreuse qui fait la dignité humaine. C’est également l’occasion, en se prenant pour un conquistador, de vivre le nouveau monde et de recouvrer son être. Dans sa teneur romantique, le paladin errant, le conquistador reste un modèle de la mentalité latino-américaine.

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Section 3 Le Labyrinthe de la solitude, la mexicanité

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Octavio Paz est l’un des auteurs latino-américains les plus renommés sur la scène internationale. Son œuvre dépasse largement le cadre du déterminisme continental et son message est bien plus qu’une revendication identitaire mexicaine au niveau de la société mondiale. Nous avons vu en introduction les difficultés qu’a connues la littérature latino-américaine (et l’on pourrait en dire autant des autres littératures non occidentales) pour s’affirmer et être reconnue en tant que littérature « pure », émancipée des complexes tiers-mondistes, du réflexe particulariste, de la tentation de copier les modèles occidentaux. Le succès mérité des grands auteurs contemporains d’Amérique latine laisse entendre qu’ils feront partie des classiques de demain, au même titre que Balzac, Hugo, Goethe, Dickens…, sont les classiques internationaux d’aujourd’hui.

À l’heure où l’édition en Occident regorge de publications aux fonctions douteuses, alors que l’édition tend à devenir une vaste manufacture de pavés typographiés pensés comme des produits marketing, alors qu’en France 70 % des ouvrages qui paraissent sont le travail d’un nègre, qui lui-même a des nègres bien souvent, et alors que la place de la littérature dans l’édition en même temps se réduit considérablement, l’Amérique latine continue de porter haut le drapeau de la tradition littéraire.

Octavio Paz est exemplaire à cet égard. Il fait partie des écrivains de référence de la génération suivante, les jeunes auteurs latino-américains d’aujourd’hui.

Le Labyrinthe de la solitude est selon son auteur « un exercice de l’imagination critique : une vision, mais aussi une révision du Mexique » (183). En nous intéressant à la figure des conquistadores, nous nous sommes situés moins dans une perspective historique qu’à un point de vue critique, c’est-à-dire que nous avons voulu connaître comment le Latino-américain se saisit à partir d’un élément de son histoire. À l’ère post-moderne de l’Occident, civilisation de la consommation, de l’individualisme hédoniste, du capitalisme du crédit (et non plus de l’épargne), de la séduction (et non plus de la coercition), ère anhistorique du cool, ainsi que la décrit le philosophe Gilles Lipovetsky, il nous est apparu pertinent de nous pencher sur des schémas que la pensée occidentale a longtemps considérés comme inférieurs et comme lui devant tout. Après l’avènement de l’ère post-moderne en Occident, entraînant, si l’on en croit le penseur Alain Finkielkraut, une stérilisation de la pensée, ces schémas, dès lors qu’ils seraient conscients de la « mort du maître », ne sont-ils pas ou ne doivent-ils pas devenir le moteur aujourd’hui de l’évolution de la pensée humaine ?

Il nous apparaît que la réponse est oui. Un essai comme Le Labyrinthe de la solitude, essai sur la psychologie mexicaine, en répondant à la question : Qu’est-ce qu’être Mexicain ?, répond par la même occasion à la question : Qu’est-ce que penser ? L’essai a été écrit en 1949, et l’auteur jugea bon en 1970 de lui ajouter un post-scriptum, Critique de la pyramide, à la lumière des événements nouveaux survenus sur la scène internationale et au Mexique. L’auteur ne s’est pas contenté, dans son historique du Mexique, de faire œuvre d’érudition, mais il a délibérément inscrit son travail dans une pensée en mouvement.

« Le Mexicain n’est pas une essence : il est une histoire. » (183) La Conquista, fondation de la latino-américanité et, dans le propos de Paz, de la mexicanité, rend impossible une essence de la mexicanité parce qu’on voit mal comment une essence de ce type pourrait avoir son lieu, en un monde hypothétique des essences, avant la rencontre de Cortès et de Moctezuma. La rencontre de deux mondes crée les conditions de l’avènement d’un nouvel homme, un homme historique. Pour Paz, il n’y a que des hommes historiques. Son essai est, pensons-nous, une remise en question de la notion d’essence dans une perspective existentialiste. Si la psychologie du Mexicain ne se trouve pas dans une essence de la mexicanité, elle est le produit d’une histoire, terrain de confrontation des libertés. Paz démonte les données du déterminisme : le Mexicain est une histoire qu’il nie pour être Mexicain. C’est un déterminisme à l’opposé de celui d’un Barrès ou d’un Renan, pour qui le Mexicain serait une histoire à laquelle il devrait se conformer pour être Mexicain.

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A) Les pachucos

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Octavio Paz a écrit son essai alors qu’il vivait aux États-Unis. La confrontation avec la réalité nord-américaine lui a révélé ce que pouvait être un Mexicain. C’est d’ailleurs la façon de se comporter des pachucos qui a déclenché la formalisation de sa réflexion sur la mexicanité. Les pachucos sont de jeunes Mexicains émigrés aux États-Unis. Tous les jeunes émigrés mexicains ne sont pas des pachucos ; les pachucos, les plus frappés par le déracinement, se comportent de façon extrémiste. Le terme de pachuco en lui-même veut dire beaucoup de choses et ne dit rien ; c’est une création populaire chargée d’une multitude de significations mais qui désigne une seule réalité. Les pachucos vivent en bandes et se singularisent par leur façon de s’habiller, par leur conduite et leur langage.

Les pachucos ne cherchent pas à revendiquer, face à l’hostilité plus ou moins ouverte ou plus ou moins sourde de la population Wasp (nous sommes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et les minorités n’ont pas encore les moyens de pression qu’elles ont aujourd’hui), leurs racines mexicaines : « Bien que leur attitude révèle une volonté obstinée et pour ainsi dire fanatique d’être, cette volonté ne s’affirme guère que par la décision d’être différents des autres. » (15) Ne désirant ni revenir à leurs origines mexicaines ni se fondre dans la vie américaine, les pachucos ne sont pas non plus solidaires des revendications habituelles d’intégration à la société d’accueil émises par les minorités d’origine immigrée.

Leur attitude est toute d’exagération, de solitude et de défi. Excentriques et agressifs, ils accumulent sur leur tête l’irritation des Américains, qui voient dans leur dédaigneuse liberté, « leur dandysme grotesque et leur conduite anarchique » (16), un facteur de désordre. La vie des pachucos est semée de bagarres, desquelles ils finissent rarement victorieux et qui finissent parfois en véritables lynchages. Leurs provocations insensées n’ont d’autre but que de rendre évidente, par l’humiliation de leur corps meurtri, leur vie de martyrs. Ils atteignent dans la persécution leur authenticité d’hommes sans attache.

Ces jeunes privés de toute possibilité d’identification, ne se reconnaissant aucune valeur, se caractérisent par l’exhibition à outrance d’un être factice et ahurissant. L’absence de reconnaissance d’un modèle valable leur fait porter au pinacle la singularité, singularité vide et inquiétante. Pour Paz, le pachuco est l’expression grandiloquente de la solitude du Mexicain. Le Mexique n’est pas un monde créé par l’homme, comme le sont les États-Unis. En vérité, la société mexicaine elle-même n’est pas la réalité dans laquelle se fond la population mexicaine ; c’est une société trop marquée par les contradictions que son histoire a provoquées, une société qui a toujours vainement tenté de réparer les affronts, de réunir les ennemis Cortès et Cuauhtémoc. Le Mexicain est une histoire désespérée qui veut se faire être une essence. Il veut se sentir lié à une réalité étrangère à des principes moraux, des machines, des citoyens, à « une réalité qui n’a pas été inventée par l’homme » (21). Arraché à cette mystérieuse réalité, le pachuco est privé de lui-même. Cette réalité est irremplaçable en raison du fait qu’elle n’est pas un modèle, qu’elle n’appartient pas au domaine des choses sur lesquelles l’homme peut agir.

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B) La solitude mexicaine

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La mentalité mexicaine est avant tout caractérisée par « la prééminence du fermé sur l’ouvert » (31). « Celui qui s’ouvre est un couard. » (29) Se confier à quelqu’un est une abdication. Le mépris du confident doit suivre la confidence de celui qui s’est laissé aller, s’est ouvert, « s’est fissuré », dit-on au Mexique. Cet hermétisme est l’apanage de personnalités méfiantes : « Le Mexicain considère la vie comme une lutte. » (31) C’est pourquoi les qualités viriles sont mises au premier plan. Le mâle est un être hermétique, il ne s’ouvre pas, il est capable de se garder. La femme est quant à elle constitutionnellement inférieure : sa sexualité l’oblige à s’ouvrir. Une expression qui revient constamment dans le langage populaire est « enfant de la Chingada ». Les ennemis du Mexique sont des enfants de la Chingada, raison pour laquelle on entend toujours crier, dans les fêtes nationales : « Vive le Mexique, enfants de la Chingada ! »

La Chingada, c’est la femme trompée, celle qui s’est fait avoir, celle qui s’est ouverte. Il ne s’agit pas de la « pute » de l’expression française ; la Chingada, c’est seulement la pauvre fille, et le Mexicain a pour elle un mépris sans borne et sans pitié. Cette pauvre fille est l’objet de toutes les malédictions. Toutes les femmes sont un jour où l’autre des chingadas, et le Mexicain est quelqu’un de profondément misogyne. La plus grande chingada de l’histoire du Mexique est la Malinche, compagne de Cortès. Elle est la Chingada en personne. Paz nous apprend (p.82) qu’au lendemain du second conflit mondial les partisans de l’ouverture internationale du Mexique étaient affublés, dans la presse opposée à leurs idées, du sobriquet de « malinchistes », une injure grave, bien évidemment. Le chingado, c’est l’ouvert, le passif ; celui qui chinga, c’est l’actif, le fermé.

Le Mexicain est un être dissimulé. Cela le conduit à la servilité car il n’ose pas être lui-même. La société est divisée en forts et en faibles, chingones et chingados. Les chingones, ceux qui réussissent, qui ne sont souvent que des crapules profitant d’un système inique, sont admirés par les chingados qu’ils spolient. Il n’y a pas d’authenticité, pas de spontanéité. La vie sentimentale est à proscrire, il faut l’enfouir au plus profond. Méfiant, le Mexicain inspire la méfiance. Son rapport à l’autre affecte l’indifférence, ou bien il est nécessairement conflictuel.

Les fêtes mexicaines sont l’occasion de tous les défoulements. Elles sont nombreuses parce que le Mexique, très catholique, a de nombreux saints à fêter. Ce qui s’y passe a peu de choses à voir avec les cérémonies conviviales de bons vivants ; c’est une explosion de toute la violence contenue dans l’éthique fermée du Mexicain. La fête finit toujours mal. Une fête populaire qui ne fait pas quelques morts n’est pas une fête. Dans la fête, le Mexicain s’ouvre mais cela ne se fait pas sans désordre grave. C’est pourquoi Paz dit : « …quand le Mexique s’ouvre, il se déchire. Le Mexicain ne transcende pas sa solitude. » (62)

L’explication de ce comportement fermé et agressif est donnée comme suit : « Le Mexicain ne veut être ni Indien ni Espagnol. Il ne veut pas non plus descendre d’eux. Il les renie. Il ne s’affirme pas comme métis, mais comme abstraction : il est un homme. Il se veut fils du Néant. C’est en lui-même qu’il commence. » (83) Pour Paz, cette attitude se manifeste non seulement dans la vie quotidienne des Mexicains mais également dans leur histoire, qu’il voit comme une suite d’événements, à partir de la Colonie, produits par « une volonté déclarée de déracinement » (83).

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C) Aztèques et lonquistadores

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La réalité mexicaine n’est donc ni aztèque ni espagnole. Pour le Mexicain, la différence entre l’Aztèque et le conquistador n’est pas essentielle. Plutôt, les conquistadores étaient plus aztèques qu’ils ne le croyaient, plus encore que le Mexicain ne l’est. Pour Paz, « le monde aztèque est une aberration de l’histoire » (243).

Avant de devenir les fondateurs de l’empire que l’on connaît, les Aztèques appartenaient à un peuple nomade de l’intérieur du Mexique, les Chichimèques, aux mœurs très rudimentaires. Rencontrant la civilisation florissante des Toltèques, basée à Tula, ils renièrent leur passé chichimèque et adoptèrent le style de vie toltèque. On ignore la raison du déclin toltèque, mais les Aztèques s’en sentaient coupables. Une de leurs légendes évoque ce déclin. Le dieu-sorcier des Aztèques, Tezcatlipoca, est responsable de la chute de Quetzalcoatl, divinité toltèque, parce qu’« il réussit, grâce à sa magie, à pousser le dieu-ascète à s’enivrer et à commettre l’inceste avec sa sœur » (247). Leur conception cyclique du temps conservait présente la faute et entraînait chez les Aztèques un fort sentiment de culpabilité ainsi que l’attente angoissée du retour de Quetzalcoatl. Aussi, quand les conquistadores débarquent à Veracruz, il ne fait pas de doute que ce sont des mandataires de Quetzalcoatl, instruments de l’avènement d’un nouvel univers devant mettre un terme à l’usurpation divine. Pour les peuples vassaux des Aztèques, la venue des conquistadores était l’occasion de se libérer d’un joug inique. Cette libération était attendue avec d’autant plus d’impatience que le règne aztèque fut l’un des plus tyranniques de l’histoire.

Par rapport aux Olmèques, inventeurs du zéro, aux Mayas, grands astrologues, aux Toltèques, artistes prodigieux, les Aztèques n’ont introduit aucun progrès dans le monde précolombien : « leur version de la civilisation méso-américaine est, d’une part, une simplification, et, d’autre part, une exagération : de toute façon, un appauvrissement. » (253) Illustration de la supercherie du règne aztèque, l’attitude du tlatoani lzcoatl, souverain jusqu’en 1440, qui fit brûler les codex anciens qui rappelaient les origines chichimèques des Aztèques et ordonna qu’on les remplaçât par de nouveaux documents devant prouver la légitimité toltèque de son peuple. Les origines barbares des Aztèques menaçaient perpétuellement leur pouvoir.

L’amalgame des conceptions de nomades avec celles, civilisées, des Toltèques sédentaires, s’accompagna d’une « duplicité morale et psychique » (248) : « Pédantisme et héroïsme, puritanisme sexuel et férocité, calcul et délire : un peuple de soldats et de prêtres, d’astrologues et de sacrificateurs. » (242)

Et les sacrifices humains pratiqués par les Aztèques, tels que décrits : « méthodes réalistes au service d’une métaphysique rigoureusement rationnelle et délirante, en même temps, l’insensée moisson de vies en face d’une raison pétrifiée » (243), ne participent-ils pas de la même logique qui a entraîné l’Inquisition et les crimes de la Conquête ? Le massacre systématique des populations indigènes par les conquistadores, justifié par des arguments théologiques et absous par les prêtres des armées, est-il fondamentalement dissemblable de ce massacre religieux, systématique et organisé, qu’est le sacrifice humain dans la religion aztèque, aux proportions gigantesques puisque, par exemple, lors de l’inauguration du temple solaire de Tenochtitlan, vingt mille personnes furent sacrifiées en quatre jours ? La « guerre fleurie » entre Aztèques et vassaux, obligatoire et régulière, parodie de combat, cachait mal, par ce nom trompeur, la réalité : les tribus vassales constituaient la « banque de sang » (241) des Aztèques.

Au bout du compte, les Espagnols n’ont fait que perpétuer l’usurpation aztèque. Ils ont conservé l’organisation de la société injuste : pyramide et tlatoani, hiérarchie sociale inflexible et pouvoir central de propagande. La politique est demeurée cette forme organisée du sacrifice des sujets. Le pouvoir appartient toujours au couteau sacrificiel. En ce sens, le Mexicain, tout au long de son histoire conscient des abus politiques et de son exploitation par des régimes certes divers mais qui maintinrent les mêmes inégalités et injustices, ne peut en appeler à un mythe contre un autre pour défendre ses droits et affirmer ce qu’il est.

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CONCLUSION

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En considération du destin extraordinaire des conquistadores et du tournant historique que représente la Conquête, un mythe demeure vivant dans la mémoire latino-américaine. Les conquistadores ont été parmi les hommes les plus puissants du monde, avant d’être récupérés par le pouvoir de la Couronne et de l’Église. Les capitulations de Santa Fe accordèrent à un homme, Christophe Colomb, un aventurier, des pouvoirs qui l’égalaient aux plus grands souverains. Cortès fut comblé d’or, de titres, de seigneuries, concentrant dans ses mains autant de pouvoir qu’un monarque absolu de droit divin, non par l’hérédité du sang sanctionnée par les organisations religieuses, mais par sa volonté. Pizarre fut l’homme le plus riche du monde, plus riche encore que les trônes d’Europe.  Les Indes sont la production de ces hommes.

On leur doit la civilisation latino-américaine. On leur doit un nouveau monde et un homme nouveau porteur de la culture universelle de demain car, contrairement à la civilisation anglo-saxonne voisine, en Amérique du Nord, cet homme incarne le mouvement dialectique de l’histoire, et de lui doit être attendue la prochaine et peut-être l’ultime synthèse.

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BIOGRAPHIES

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Homero Aridjis : Né en 1940 dans le Michoacan, au Mexique. Aridjis est l’auteur de nombreux romans (Perséphone, 1970) et recueils de poèmes (Nouvelle expulsion du Paradis, 1990 ; Le Poète en danger d’extinction, 1992). Il a enseigné dans plusieurs universités d’Amérique du Nord et a été ambassadeur de son pays en Europe. Il rejoignit dans les années soixante-dix le mouvement écologiste et fonda le Groupe des Cent (Grupo de los Cien), organisation qui s’efforce de proposer une alternative au capitalisme néo-libéral en Amérique latine.

Miguel Angel Asturias : Né en 1899 au Guatemala, mort en 1974. Asturias est d’abord étudiant en droit et obtient en 1923 le titre d’avocat. Parallèlement à son activité littéraire et journalistique, il mène une carrière politique : en 1942, il est député fédéral et chargé de missions diplomatiques pour le Guatemala. En 1946-1947, il est attaché culturel au Mexique, puis en Argentine de 1950 à 1952. Il est ministre conseiller d’ambassade en France de 1952 à 1953. Après la prise de pouvoir au Guatemala du colonel Castillo Armas, il est contraint de s’exiler en Argentine. Ses déclarations politiques lui valent des difficultés dans ce pays, si bien qu’il part pour l’Europe. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1967. Parmi ses romans, citons : Monsieur le Président, 1946 ; Hommes de maïs, 1949 ; Une certaine mulâtresse, 1963.

Ernesto Cardenal : Né en 1925 au Nicaragua, Cardenal fait des études de lettres et de philosophie à Mexico puis à New-York. En 1954, il participe au soulèvement populaire contre Somoza. Le régime se maintient, Cardenal vit quelques temps dans la clandestinité. En 1957, il entre au monastère trappiste de Notre-Dame de Gethsémani, dans le Kentucky, aux États-Unis. Il quitte la Trappe pour raisons de santé et entre au monastère Santa Maria de la Resurreccion à Cuernavaca, Mexique. En 1965, il est ordonné prêtre à Managua. Avec la victoire du Front Sandiniste de Libération, il devient Président du Conseil National de la Culture. Cardenal est l’auteur de nombreux recueils poétiques et essais : Oraison pour Marilyn Monroe, 1965 ; La Sainteté de la Révolution, 1976.

Alejo Carpentier : Né en 1904 à La Havane, mort en 1980. Il se lance dans le journalisme en 1922. Il part pour Paris en 1928 et ne reviendra à Cuba qu’en 1939, pour organiser des émissions culturelles à la radio. Il se rend en 1945 au Venezuela où il enseigne l’histoire de la culture à l’école des Beaux-Arts. Il rentre définitivement à Cuba en 1959, dès le triomphe de la révolution castriste. Le prix mondial Cino del Duca lui a été décerné en 1975. Son œuvre abondante comprend : Le Siècle des Lumières, 1963 ; Le Recours de la méthode, 1975 ; Concert baroque, 1976.

Pablo Neruda : Né en 1904 au Chili, mort en 1973. Il commence sa carrière consulaire en 1927, d’abord à Rangoon, puis à Singapour, à Buenos Aires, à Barcelone. Il est relevé de ses fonctions en 1936, alors qu’éclate la guerre civile espagnole. En 1945, il est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. Après l’élection de Videla, il vit un temps dans la clandestinité. En 1969, il est candidat à la Présidence du Chili mais se retire en faveur de Salvador Allende. Il obtient en 1971 le prix Nobel de littérature. Il meurt en 1973, peu après le putsch de Pinochet.

Octavio Paz : Né à Mexico en 1914. Il débute très tôt sa vie littéraire, publiant son premier recueil de poèmes à dix-neuf ans. En 1945, il devient membre du corps diplomatique de son pays. À partir de 1955, il donne des cours à l’Université de Mexico. Il quitte son poste d’ambassadeur en 1968 pour protester contre les massacres d’étudiants par l’armée dans la capitale mexicaine. Il donne alors des cours dans des universités des États-Unis et de Grande-Bretagne. Paz reçoit le prix Nobel de littérature en 1990. Parmi ses œuvres poétiques les plus célèbres, citons Liberté sur parole, 1960 ; La Parole édifiante, 1964 ; Versant Est, 1969.

Juan José Saer : Jeune auteur argentin vivant en France depuis 1968. Il enseigne à l’Université de Rennes. Traduite en plusieurs langues, largement publiée en France, son œuvre comprend des essais, des recueils de poèmes et des romans, parmi lesquels L’Anniversaire, 1988 ; L’Occasion, 1989 ; ou encore L’Ancêtre, qui a obtenu en 1987 le prix du troisième Festival du livre à Nantes.

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ÉDITIONS

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Homero Aridjis, 1492 Les aventures de Juan Cabezón de Castille, Éditions du Seuil, 1990

Homero Aridjis, 1492 Mémoire du Nouveau Monde, Éditions du Seuil, 1992

Miguel Angel Asturias, Le Larron qui ne croyait pas au ciel, Éditions du Seuil, 1970

Miguel Angel Asturias, Légendes du Guatemala, Gallimard, 1953

Ernesto Cardenal, Hommage aux Indiens d’Amérique, Orphée/La Différence, 1989

Alejo Carpentier, La Harpe et l’Ombre, Gallimard, 1979

Alejo Carpentier, Le Partage des eaux, Gallimard, 1956

Pablo Neruda, Chant général, Poésie Gallimard, 1977

Octavio Paz, Le Labyrinthe de la solitude, Nrf Essais / Gallimard, 1972

Juan José Saer, L’Ancêtre, 10/18, 1987

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SOURCES ET DOCUMENTATION (Bibliographie partielle)

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L’Amérique vue par l’Europe, Catalogue de l’exposition au Grand Palais à Paris (du 17/9/76 au 3/1/77), Édition des Musées Nationaux

Codex Mendoza, Liber, 1978

Historia general de México, Colegio de México, 1976

Le Million : L’Encyclopédie de tous les pays du monde, volumes 12, 13 et 14 sur l’Amérique, Grange Batelière, 1974

Littératures occidentales : Littératures hispano-américaines, pp. 687 à 730, La Pléiade, 1956

Baudin Louis, La Vie quotidienne au temps des derniers Incas, Librairie Hachette, 1955

Cardini Franco, 1492 L’Europe au temps de la découverte de l’Amérique, Solar, 1989

Chaunu Pierre, Conquête et exploitation des nouveaux mondes, PUF, 1991

Descola Jean, Les Conquistadors, Fayard, 1963

Diaz del Castillo Bernal, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, FM / La Découverte, 2 volumes, 1980

Dyckerhoff Ursula et Prem Hanns J., Le Mexique ancien, Bordas Civilisations, 1987

Favier Jean, Les Grandes Découvertes, Fayard, 1991

Heers Jacques, Christophe Colomb, Hachette, 1991

Langlois Col., L’Amérique pré-colombienne et la conquête européenne, E. de Boccard éditeur, 1928

Ortlieb Gilles, Les Royaumes précolombiens, Robert Lafont, Les Grand Empires, 1982

Remiche Anne et Schneier Graciela, Notre Amérique métisse : 500 ans après, les Latino-Américains parlent aux Européens, La Découverte, 1992

Soustelle Jacques, Les Aztèques, PUF, 1991

Vaneigem Ariane, L’Amérique en 1492 : Portrait d’un continent, Larousse, 1990

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