Category: poésie

Oraison à la bohème et autres poésies d’Emilio Carrère

Emilio Carrère (1881-1947), dont le nom est le plus souvent orthographié Carrere parce que la langue espagnole ne connaît pas l’e avec accent grave d’un patronyme dont il y a lieu de croire qu’il témoigne d’une plus ou moins lointaine ascendance française, est l’un des principaux représentants de la bohème madrilène, avec laquelle nous avons déjà fait connaissance dans notre billet consacré à l’extravagant Pedro Barrantes (ici). Et comme, avant cela, nous avons publié six billets sur la poésie de Francisco Villaespesa, que le lecteur sache que ce dernier en a lui aussi fait partie.

La bohème espagnole, qui prit ce nom à la suite des lettres françaises, avait pourtant une ascendance bien plus ancienne, dans la littérature picaresque nationale. Il est en effet impossible de ne pas voir dans les picaros d’antan des bohèmes de leur époque. Mais que dire, chez nous aussi, d’un François Villon, par exemple ? Les noms changent mais les réalités sont-elles si différentes que cela ?

Carrère : ce nom est celui de sa mère puisque notre écrivain était le fils naturel d’un sénateur, qui ne l’éleva pas mais lui laissa tout de même, en 1929, une partie de son héritage (à quoi rien ne l’obligeait puisqu’un enfant né hors des liens matrimoniaux n’est pas réputé juridiquement être le fils d’un père en particulier, c’est seulement pour un enfant né dans le mariage que la loi présume une identité paternelle).

D’aucuns – et cela devient habituel pour les poètes que nous traduisons ici – appellent Carrère un poète « oublié ». Or son nom reste important dans la littérature fantastique espagnole, avec des nouvelles et des romans dont le plus célèbre est La torre de los siete jorobados (La tour des sept bossus), de 1920, qui fut adapté au cinéma. C’est plutôt la poésie elle-même qui tombe dans l’oubli, après plusieurs millénaires de bons et loyaux services.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’une Antología poética parue aux éditions Vassallo de Mumbert à Madrid en 1971, dans la collection « Biblioteca literaria ‘Tomás Borrás’ ». Le préfacier anonyme explique qu’à cette époque les œuvres poétiques de Carrère, non rééditées, étaient difficiles à trouver. La situation ne s’est guère améliorée entre-temps. Dans ladite anthologie, les poèmes ne sont pas rattachés aux recueils dans lesquels ils ont éventuellement paru, et ne sont pas non plus datés.

El caballero de la Muerte: Poemas,
Emilio Carrère

.

*

Portique (Pόrtico)

Je suis un homme triste, altier et solitaire
à qui la Lune tend sa visionnaire absinthe
et qui, par sa magie envoûté, ne parviens pas à mon sommet.
Cygne noir, errant oiseau au chant de cristal
en qui palpite la douleur d’un idéal immortel,
cachant ma misère aux yeux du jour,
enveloppé dans le manteau de ma misanthropie,
je vague dans l’inquiétante nuit de la ville
car la nuit est douce comme la solitude.

Je sais que ce monde qui dort et rêve en ce moment
est un amas de chair triste qui souffre et pleure,
et les cloches proclament leur chant de métal
comme pleurant la vieille douleur universelle,
et le fil tremblant de l’eau des fontaines
semble aussi sangloter éternellement :
quoi d’étonnant à ce que mon âme émue verse des larmes
puisque cette douleur qui passe à côté de moi est la vie même…

Nuit de la ville ! Noire désolation,
je t’ai sentie, ô nuit, toute dans mon cœur
dans les heures d’ennui, de douleur et d’anémie
au bras de la pâle demoiselle Bohème.
C’est cette amante triste que dans son berceau
a baisée au front le vert vénéfice malfaisant de la Lune
et qui vit éprise d’une folie ; c’est cette amante
qu’on appelle aussi la Vampiresse,
car sa passion fatale jamais ne vous abandonne,
si ce n’est sur un lit anonyme à l’hospice.

J’aime ces âmes tristes qui en éternelle errance
n’ont pas dormi à l’ombre de l’arbre tutélaire,
vagabonds et filles perdues, pittoresques figures,
rois du picaresque et de l’imprévu
qui dorment, les nuits d’hiver, dans les parcs
ou dans l’antre des sinistres cafés,
évoquant les temps bénis où dans leur vie
ils trouvaient pain blanc et joie divine.
Nuits interminables où dans les lits de misère
les vaincus joignent leurs amours et leur pénurie,
et où il semble que jamais, à l’horizon lointain,
ne brillera l’optimisme bleu du matin.

Je suis un homme rongé de cruelle mélancolie,
ayant toujours gaspillé mon or et mon imagination,
et je jette les floraisons de mon cœur au sot
vulgaire culte comme au vulgaire crasse, que je méprise tous,
et tandis que la fumée de ma pipe dessine d’onduleuses
pattes de mouche, je rêve à des histoires fabuleuses,
dans une tour d’ivoire que je me fais sur mon pic sauvage,
sourd à la rumeur banale qui monte de la foule.

*

La Muse du ruisseau (La musa del arroyo)

I

Nous marchions tristement
dans les rues pleines de lune,
et la faim dansait
dans nos cerveaux une sarabande.

En la voyant triste et douloureuse,
je la baisais sur la bouche.
« Pourquoi hais-tu la vie,
Folle Gaîté ?

Ne pleure pas, rose de chair,
car je volerai le trésor
de la tiare du pape
pour tes cheveux d’or. »

Mais un esprit moqueur
qui se trouvait dans l’ombre,
entendant ma chanson
riait, riait…

II

Dans l’onde sonore
de la vieille et belle fontaine,
la lune brillait comme
un sou d’argent.

Sa petite main tremblait,
sa main blanche et soyeuse.
« La neige tombe si joliment…
et cruellement !

Ne tremble pas ; je ferai
pour ton sein triomphal un corset
avec l’hermine éclatante
des manteaux impériaux. »

Mais un esprit moqueur
caché dans les ramures,
entendant ma chanson
riait, riait…

III

Nuit de désolation,
éternelle, car je frappais en vain
d’une main tremblante
aux portes des maisons fermées.

Au loin pleurait un violon,
profondément mélancolique
comme notre vie errante.
« Ma reine !

Oublie ta douleur ;
je te conterai l’histoire
d’une illusoire princesse
dans un royaume qui n’existe pas. »

Mais un esprit moqueur
et cruel dans la rue,
entendant ma chanson
riait, riait…

IV

Triste volonté abandonnée
à la douleur de la pauvreté !
Ô l’infinie tristesse
de l’aimée mal vêtue !

Parole d’amour qui cache
la plaie qui saigne,
et marcher, toujours marcher. Pour aller où ?
Et jusqu’à quand ?

« Voici venir le jour…
Tu vas voir comme se montrera
propice et magique notre
mère, l’Incertitude. »

Mais au sombre carrefour
du sort impénétrable,
l’implacable Misère
riait, riait…

*

Les enfants (Los hijos)

Pardonnez-moi, mes enfants, si je vous ai donné
cette funeste existence en un moment d’aveugle plaisir ;
peut-être pressentiez-vous la souffrance de la vie
quand vous pleuriez à votre naissance.

C’était au printemps, les roses fleurissaient,
et je rêvais aux lauriers.
Dans l’harmonie des choses
je butinais mon miel lyrique.

J’aimai l’éternelle strophe d’amour de l’univers,
la fleur, l’étoile, la femme ;
l’inquiétude de ma vie, l’émotion de mes vers,
c’est vous qui vouliez être.

Ce fut une soif d’infini et de beauté
qui suscita mon chant ;
mais aujourd’hui cette vie et cette amère pauvreté
me sont comme une sombre dalle sur le cœur.

Je ne peux rien vous offrir de ce que j’ai rêvé,
pauvre funambule de l’Idéal ;
l’or de mes songes s’est en plomb changé,
et sans cesse la faim guette sur le seuil !

Je voudrais que votre route soit bordée de fleurs
et que vous ne goûtiez jamais la ciguë ni le fiel ;
que vous soyez vainqueurs du Dragon de la vie
et amassiez les roses et les lauriers.

Et que vous sentiez l’inquiétude du vers,
ivres de mélodie et d’émotion ;
que vous écoutiez le rythme cordial de l’univers
dans la boîte à musique de votre cœur.

Que vous aimiez voler comme des oiseaux, et chanter et rêver,
et les roses plus que les épines ;
qu’en regardant l’azur vous ne voyiez marcher
à ras de terre les fourmis.

Pardonnez-moi, mes enfants, si je vous ai conduits
sur ce vieux globe moisi, pour mon plaisir.
Vous pressentiez l’angoisse de cette vie
et c’est pourquoi vous pleuriez à votre naissance.

*

Oraison à la bohème (Oraciόn a la bohemia)

Trouvères de la bohème aux chapeaux tombants,
dans les yeux de qui brille la magicienne illusion ;
à la vie errante, braves chevaliers
dont l’âme est toute rêve et toute émotion.
Pour vous je souhaite dire mon oraison.

Votre jeunesse est pleine d’azur
et fleurit en vers au parfum exquis ;
j’aime vos rimes et l’orgueil
de vos couvre-chefs et de vos chevelures.
Pupilles aux flammes visionnaires,
mystiques d’un rite de gloire et d’amour.
D’un rêve d’or ombres légendaires.
Je veux pleurer pour votre douleur.
Pour les vagabonds qui vont sur leur chemin
sous le sortilège de la noire infortune ;
pour les tristes fous aimant la légende
des rayons envoûtés de la lune.
Pour ceux qui sont tombés sans avoir ouvert
le coffre de santal de leur cœur ;
pour ceux qui sont morts
sans avoir trouvé les paroles de leur chanson.
Pour vous je veux prier mon oraison.

Pour le front blanchi du vieux troubadour
qui n’a jamais connu les lauriers immortels,
et pour ceux qui entament leur dernier exode
dans un sinistre appentis d’hospice.
Pour vous, princes des haillons et des rimes,
lyriques alouettes des hauts sommets
que dorent la gloire, l’art et l’amour.
Pour vous, pauvres parias vaincus,
oints d’un saint chrême d’idéal.
Pour votre douleur je veux prier.

Pour tous les rêves qu’a fauchés la mort
– le poème inédit et le tableau rêvé – ;
pour toutes les aspirations d’amour frustrées
par la tragicomédie de la guigne.
Pour ceux qui ne laissent aucune trace de leur passage,
pour toutes les belles ambitions fracassées,
pour les inventeurs moqués par l’échec,
les mauvais histrions, les vieilles cocottes.
Pour ceux qu’a vaincus la mauvaise fortune
et qui demandent à l’alcool une charitable jusquiame ;
pour ceux qui se sont un jour envolés vers la lune
et dévident leurs rêves dans les asiles d’aliénés.

Pâles troubadours aux piteux chapeaux,
qui portent dans leur âme, comme des astres clairs,
un vers divin, un rythme immortel ;
ceux qui dans la vie vont éblouis
parce qu’ils ont les yeux toujours aveuglés
par un lambeau miraculeux de l’idéal.
Pour les malheureux qui n’eurent jamais
la clé d’or de l’inspiration ;
pour ceux qui ne triomphent pas, pour ceux qui sont morts…
Pour vous je veux dire mon oraison.

*

Pardon (Perdόn)

Quand tu t’inclinas en attitude fervente
dans la sombre cathédrale déserte,
je vis, à la triste lumière qui brillait sur l’autel,
la pâleur de lune de ton front.

Et te voyant pleurer amèrement,
« Non, elle n’est pas mauvaise », m’écriai-je avec joie.
Pardonne-moi, femme : je ne croyais pas
que sût pleurer ton âme inclémente.

Hélas ! bien des heures a pleuré aussi,
crucifié sur la croix de ton amour,
mon cœur qui t’adore malgré lui !

J’oublie ta trahison et tes froideurs ;
si tu souffres, viens à moi ; mes bras
seront toujours ouverts pour qui pleure.

*

Dans l’église (En el templo)

Déserte était l’église ;
l’autel, éteint et silencieux.
Je crois encore humblement la voir
en prière devant Jésus crucifié.

Son visage était caché par l’agrément
d’une mantille ajourée.
Quand elle releva ses yeux rêveurs,
nous nous trouvâmes face à face dans la chapelle.

Qu’elle était pâle !…
« Pardon », dit-elle, tombant à genoux devant moi,
tandis qu’un nuage de larmes voilait
les claires étoiles de ses yeux.

« Pardon ! », répéta-t-elle, d’une voix
qui était une plainte éteinte et douloureuse.
Et à la fin j’ai pardonné. Qui ne le ferait
en voyant pleurer la femme qu’il aime ?

*

In memoriam (En memoria)

Les clochers pleurent par toute la ville ;
leurs larmes de bronze tombent dans ma solitude.
Quelles mains invisibles font retentir les cloches
qui sonnent dans la nuit, effrayantes et lointaines ?
Personne dans la rue… Ombre, dense, horrible pénombre ;
l’âme s’enivre de ténèbres. Distante,
on dirait qu’une voix douce me nomme…
C’est mon oreille qui rêve. La lumière vacillante
des lanternes cligne de l’œil comme une vieille fâcheuse.
J’ai peur. On dirait que quelqu’un m’attend,
invisible, dans l’obscurité ; de vagues formes astrales
montrent sur mon passage leurs traits irréels.
Sur chaque seuil quelque chose épie ; de chaque porte
me saisit une main squelettique et glacée.

C’est la Nuit, la Nuit sorcière, la nécromancienne
au long manteau d’étoiles. La magicienne hallucinante
que j’ai tant aimée, qui a dévoré ma vie
avec sa fièvre insatiable de vampire du sabbat ;
Vénus noire qui envoûte par son philtre lunatique.
La Nuit vaste et lugubre fut ma pire amante.
Les clochers pleurent dans la ville. Mon pas
m’entraîne dans les méandres des rues, au hasard.
Comme toutes les nuits, en cette heure calme
mon âme fuit de mon corps, mon âme vieille et triste.
Dans le profond cauchemar de la nuit, une étoile
brille sur mon front. Je pense : « Serait-ce elle ?
Les âmes des morts volent-elles jusqu’aux astres ?
Depuis quelle étoile lointaine voit-elle ma vie d’horreur ?
Sait-elle que je cherche les chemins cachés
où n’est que douleur, douleur, douleur ?… »

Je la baisai sur le front… Toute ma jeunesse,
mes rêves et mes succès s’en sont allés avec son cercueil.
Dans l’alcôve mortuaire flottait une intense puanteur
de fièvre et de remèdes. Était-ce cela, mon amour ?
Entre les quatre planches, sa beauté parfumée
souriait. Ô douleur de ce moment tragique !
Des fleurs sur son corps… Et, caché parmi les fleurs,
mon portrait, et mes lettres, et mes premiers vers.
Reliques ingénues de mes pauvres amours,
l’histoire juvénile de mes strophes sincères !
Le destin n’a voulu m’épargner aucune douleur… À présent
j’attends tristement que vienne mon heure…
Quelque chose, sous la terre, m’appelle. Quelque chose de moi,
avec son corps, dans le tombeau tremble de froid.

Inoubliable nuit ! La lumière des torches
éclaboussait les carreaux. On entendait les chants
de gens heureux. Et la nuit printanière
exhalait dans l’air sa fragrance nuptiale.
Je pleurais, pleurais, car Dieu voulut donner
à mon chagrin la divine consolation des larmes.

Femmes en deuil, rumeurs de voix. Lourde
fatigue dans mon esprit. Des ombres de cauchemar ;
l’odeur des roses se mêlait à l’intense
odeur de son cadavre ; à la lumière jaune
des cierges, avec horreur je voyais pourrir
la bouche que j’avais baisée en folie d’amour.
Puis on ferma la caisse noire ; dans son cercueil,
enlacée à son squelette, gît ma jeunesse.

*

Schopenhauer

Vieux Schopenhauer, douloureux ascète,
sinistre philosophe et poète acerbe !
Pourquoi m’avoir dit
que l’amour est triste, le bien incertain ;
pourquoi ne pas m’avoir caché que le monde est si triste ?
Même si c’est l’évidence !

J’aimais la vie ;
mais tu vins dire que tout est douleur,
que l’amour n’est que chair sensuelle et pourrie,
et depuis je n’ai plus de plaisir ni d’amour !

Et je vais par le monde ainsi qu’un mort,
ta voix empoisonne tout ce qui existe.
Dis-moi, horrible vieillard, même si c’est l’évidence,
pourquoi ne point m’avoir menti ?

Ô rude philosophe des négations,
j’étais rêveur, crédule et fort,
mais tu brisas le charme de mes illusions
et me donnes la vérité glacée de la mort.

Ta vérité profonde, amère dit :
« La vie est douleur et l’amour est angoisse.
Triste Humanité,
aimer c’est rendre éternelle la souffrance ! »

Sagesse cruelle et malheureuse !
L’amour est souffrance !
Mais sans amour
qu’importe la vie ?

Vieux Schopenhauer, triste amant
de la Mort, n’as-tu donc jamais aimé ?
N’as-tu jamais pleuré de douce émotion ?
Ou bien as-tu trop aimé
et ton cœur mortifié saigne-t-il encore ?

Amer poète, pourquoi m’as-tu dit
que le monde est douleur, le bien incertain ?
Désormais, toute ma vie mon âme sera triste.
Dis-moi, horrible vieillard : pourquoi ne m’as-tu pas menti ?
Même si c’est l’évidence !

*

Paix conventuelle (Paz conventual)

Ô si je pouvais être un moine solitaire
dans ce cloître bénit de profond recueillement,
avec une robe de bure brune, un bréviaire clément,
le cœur et la pensée en paix.

Avoir un crucifix, de même un crâne jauni
sur les vieilles pages d’un glossaire mystique,
et entendre venir la mort, pas à pas, dans le lent
égrènement des heures au vieux clocher.

Sentir mon esprit s’enflammer comme un cierge
aux pieds de Jésus, et adorer le martyre
de la chair, rongée de péché mortel.

Et, la nuit, extasié par la lumière mystique
des astres, sentir que de ma pourriture
s’envole le mystérieux papillon immortel.

… Les dahlias somptueux et les blancs jasmins
ne me troubleraient pas de leur carnation féminine
et je n’entendrais pas, en priant les matines,
les trilles divins de l’aveugle rossignol.

Pour toute chanson, le carillon cristallin ;
la colombe de l’Angélus qui vole dans les jardins
chrétiens, dans la blanche estampe vespérale,
à l’heure où les enfants voient les chérubins !

Ô si je pouvais être un moine solitaire
qui trouve la science tout entière dans son vieux bréviaire
et sait voir Dieu à la lumière de sa foi !

Et qui n’aie jamais senti, dans sa grande douceur,
sur sa chair d’homme la question de lumière :
« À quelle fin suis-je né… pourquoi ? »

*

Les enfants (Los hijos)

Ndt. Différent du poème supra portant le même titre.

Quand je regarde endormis mes enfants, ces petits,
j’éprouve une grande désolation.
« Comme peu dureront vos rêves bleus,
la paix de votre cœur ! »

Un enfant, c’est l’amour fait chair parfumée,
c’est l’essence du madrigal
que dans notre jeunesse odoreuse et lointaine
nous avons dit à la bien-aimée virginale.

La nuit, dans la propice ruelle solitaire,
entre les fleurs d’un balcon,
quand l’amour était poème, musique et prière
et lys de l’Annonciation.

Toute la poésie de notre amour sincère
et la passion pour la femme,
et mes rêves de gloire, dans le premier enfant
a fleuri tout ce que je voulus être.

Quand je vois mes enfants endormis, ces petits,
sourire et rêver,
avec leurs visages de nard, leurs boucles soyeuses,
il me vient l’envie de pleurer !…

Dans l’extase aveugle de l’ivresse des sens
j’ai tissé la trame de leur destin :
douleur, pauvreté, misère charnelle,
et puis l’abîme de la mort.

Je savais, en péchant, que la vie n’est point bonne,
que vivre est une grande souffrance…
Mais je ne fus pas coupable. C’est la sirène qui m’a séduit,
la divine sirène de l’amour.

Sa voix hallucinante enchanta mon oreille :
« L’amour est la seule raison de vivre ;
cet instant divin est la compensation
de la douleur de vivre et de mourir. »

Quand je regarde endormis mes enfants, ces petits,
mon cœur s’emplit de larmes.
« Comme peu dureront vos rêves bleus,
la paix de votre cœur ! »

*

Voix d’augure (Voces de agorería)

Toute la nuit, toute la nuit, comme une voix incertaine
angoissée par l’au-delà !
Toute la nuit, toute la nuit, près de la porte
un chien noir pleure !

Quelle ombre passe ?… Quelle ombre couvre les réverbères
dans les rues désertes, pleines d’angoisses profondes ?
Nul ne la voit !… Mais à son passage sur les chemins
froufroutent, macabres, les feuilles mortes.

Toute la nuit les clochers, dans le profond
silence, font retentir leurs lointaines voix fantomatiques ;
toute la nuit, comme un gémissement de l’autre monde,
emplit les vents le De Profundis des cloches !

Quelle horloge noire chante les heures tandis que les vies
– les plus fleuries ! – s’effritent dans les ossuaires ?
Quelles noires sorcières, quelles noires sorcières contorsionnées
battent l’étrange orchestre des clochers ?

Toute la nuit, brille dans la morte ruelle sombre
la lumière incertaine d’une fenêtre !
Toute la nuit, avec ses lamentations d’augure,
un chien est resté près de la porte.

Elle était si blonde ! Je la voyais derrière les carreaux
de cette fenêtre où passent des ombres en pleurs.
Elle était si blanche ! Puis vinrent les nuits d’automne
qui fanent toutes les roses.

Toute la nuit gémissent les noirs chiens errants !…
Ô pauvre vierge, morte dans le parfum de la jeunesse !
Deux hommes noirs hallucinants sont venus,
portant sur les épaules un cercueil !

*

Les yeux des chats (Los ojos de los gatos)

Que regardent leurs yeux verts,
dans l’ombre toujours fixés ?
– Elles voient les trépassés,
les pupilles des chats !

Yeux sorciers, qui la nuit
brillent comme des feux-follets,
verts boucliers magnétiques,
gemmes aux fulgurances étranges,
comme des émeraudes tombées
de la couronne du diable.
Que voient dans le noir
leurs yeux hallucinés ?
– Elles voient la danse des morts,
les pupilles des chats !

À la lune de février
ils soupirent sur les toits
et quand sonnent les douze coups
dansent dans les beffrois.

Yeux fixes dans l’ombre,
énigmatiques, effrayants,
qui de la lune recueillent
les rayons empoisonnés.
Que regardent-ils à minuit
dans les nuits de sabbat ?
– Elles voient passer les sorcières,
les pupilles des chats !

Dans les veillées d’hiver,
pelotonnés près du feu,
brillent comme des sous d’or
leurs yeux extatiques.

Ils entendent les désuètes légendes
de voleurs et de lutins,
immobiles… et tout à coup
leurs yeux dorés se tournent
vers le mystère inquiétant
d’une chambre inoccupée.
– C’est qu’elles ont vu une âme en peine,
les pupilles des chats !

Yeux qui connaissent la science
ténébreuse des mages ;
qui ont vu sainte Walpurgis
forger des sorts et des incantations.
Ils voient les âmes mordues
par les larves des péchés
et la chair frivole tomber
dans les rets de la luxure.
Et quand dans la chambre triste
d’un malade on entend un vague
gémissement et que s’ouvre une porte
toute seule sans bruit, le chat
domestique se hérisse, et fulgurent
ses étranges yeux verts.
Que regardent ses yeux,
toujours fixés dans le mystère ?
– Elles voient venir la Mort,
les pupilles des chats !

*

La rose de la Saint-Jean (La rosa de San Juan)

Ndt. La « rose de saint Jean » est en Espagne un des noms du millepertuis, que l’on suspend au-dessus des images saintes la nuit de la Saint-Jean, et qui, au Moyen Âge, était employé dans les exorcismes.

La nuit de la Saint-Jean,
à la clarté de la pleine lune,
les jeunes filles
cherchent des fleurs dans les bois.

Les cloches de la Saint-Jean
sonnent les douze coups ;
par les sentiers sauvages
vont les armées
de la chauve-souris Satan.

La nuit de la Saint-Jean, les sorcières
dans les bois cherchent des herbes mystérieuses
et les jeunes couples torsadent des danses harmonieuses
– danse et rite – à la lumière des feux de joie.

« Cloches de la Saint-Jean,
dissipez les noirs chagrins,
car je souhaite passer la nuit
avec une beauté brune. »

Dans le clocher
l’horloge égrène des larmes de bronze.

Un hibou nécromantique s’envole, une corneille savante crie.
En son grimoire un sorcier cherche ses recettes ténébreuses,
et dans une ruelle obscure se trouve une maison hantée
qui se remplit, aux douze coups, de visions effrayantes.

Ce sont les rondes des morts
qui sur terre descendent
célébrer le miracle
de la nuit de la Saint-Jean.

Sylphides bleues, nains barbus,
rouges salamandres, ondines chanteuses,

main dans la main
vont par les bois
et comptent joyeux les heures
de la nuit de la Saint-Jean.

« Si tu souhaites voir
ton amoureux dans tes rêves,
sous ton oreiller
place un miroir. »

Et tu le verras,
parce qu’elle est toute fleurie de miracles,
la nuit de la Saint-Jean.

La Légende est passée dans les bois,
le front couronné de verveines ;
la Légende est passée dans mes rêves,
faisant divinement éclore mainte espérance.

Sur le bord d’un ruisseau
se trouve la Camarde vêtue de deuil ;
jusqu’au lever du soleil,
elle ne touchera point sa faux.

Brûle la fleur de fougère1
sur le lin virginal ;
cueille la fleur de verveine
la nuit de la Saint-Jean.

Tu seras grand comme les rois, riche comme Crésus,
puissant et magnifique.
La nuit de la Saint-Jean est pleine de vertus
d’un pouvoir surnaturel.

De parfums de légendes la nuit est embaumée ;
les constellations dessinent des prophéties millénaires.
Tout est écrit au ciel et l’homme ne sait rien,
soumis à l’absurde noria des jours et des jours…

La nuit de la Saint-Jean, pour qui sait les entendre,
des hymnes triomphaux chanteront le Mystère ;
les ondines nous diront l’enchantement des perles
et les sylphides les grandes symphonies sidérales.

Et les salamandres ignées révéleront les arcanes
par lesquels le feu purifie et peut être cruel comme la douleur,
et les nains cagneux aux barbes d’argent
danseront des rondes joyeuses autour du chêne.

Ce sont les gnomes qui travaillent dans les cavernes mystérieuses
et connaissent l’énigme des formes florales,
qui mettent le feu du soleil dans le sang des roses
et la neige de la lune dans les parfaits lotus.

Alchimistes ignorés, merveilleux lapidaires,
avec le soleil et l’eau ils font des joyaux magiques
et façonnent dans leurs grottes des encensoirs fabuleux
avec des parfums de fleurs d’oranger, de jasmins et d’œillets.

L’âme ouverte au prodige saura tous les mystères
qui dans les bois, aux douze coups, lui seront révélés ;
mille étoiles le dessineront, mille psaltérions le chanteront,
si elle trouve la rose magique de la nuit de la Saint-Jean.

1 La fleur de fougère : « la flor del helecho », légende qui serait d’origine slave et relative à la nuit de la Saint-Jean. La fougère, qui n’a pas de fleurs, pendant cette seule nuit de l’année en produirait qui possèdent des vertus magiques. L’écrivain français Henri Pourrat a recueilli la même légende en Auvergne.

*

Avila (Ávila)

Les mendiants d’Avila sont couleur de terre
et couvrent leurs charognes de bure brune ;
leur voix rumine des oraisons et leurs yeux errent
sous le romantique linteau d’une église moyenâgeuse.
Caryatides jaunies, rongées par le temps,
comme deux statues moisies, rêvent près du porche
le compère Bartolo, gémissant et guenilleux,
et la vieille Mari-Santos, portant rosaire et besace.
Des cloches lentes pleurent leur lamentation millénaire ;
de noires ombres de robes talaires passent au bord de la place ;
les mendiants geignent leur confuse supplique
tels des saints vétustes couverts de mousse.

Ceinture de murailles d’un or médiéval,
nuages bruns, terres couleur de bure ;
théories de moines en procession,
et le crépusculaire et funéraire brimbalement
de la cloche de la Cathédrale.
Silence monastique ; lumière de neige sur les sommets
du pays ; jeunes filles pieuses et fanées ;
les habits blancs des dominicains
et l’humilité des brunes sandales carmélites.
Murs croûteux, jalousies touffues…
Le long des murs en pisé les noires dévotes
marchent au ronron de leurs crédos et avé Maria
comme des figures de sabbat d’anciennes légendes.

Le cierge funéraire d’une lune jaune brille
sur ce reliquaire de la dure Castille.
Blasco Jimeno passe dans une rue obscure
(fantôme héroïque avec armure et lance).
Dans la nuit d’Avila s’ouvrent les ossuaires
et les cohortes des spectres se répandent sur la ville :
galants en harnois et mystiques princesses
aux belles mains, telles des bouquets de lys, en croix.
Comme les caprices de l’écume, ou de lunaires arabesques,
resplendissent les plumets des anciens chevaliers ;
les croix gothiques saignent sur les suaires blancs ;
les yeux sorciers des moines templiers étincellent
et les abbés guerriers conduisent leurs mesnies.
Des moines noirs trépassés aux horribles têtes de squelette
jaunes sous la lugubre coule
suivent Thérèse dans des escaliers de lumière,
et elle, en des vers à l’odeur de printemps,
soupire ses poèmes à saint Jean de la Croix.
Alchimistes et incantateurs2 aux longs chaperons
cherchent dans leurs grimoires des recettes sataniques,
et tandis que passent les fantômes, une chouette grince
son chant entre les fissures des tours romanes.
Les mendiants d’Avila sont couleur d’argile
et parlent avec une voix de moyen-âge ;
on dirait des saints taillés dans la pierre jaune
du porche de la Cathédrale.

2 Incantateurs : Carrère emploie un terme inconnu des dictionnaires espagnols et même d’internet, estrigo, qui semble, compte tenu du contexte, emprunté à l’italien strego (plus communément stregone) : sorcier. À moins qu’il ne s’agisse d’une coquille pour estrige, une chouette, en sachant qu’un des autres noms de la chouette en espagnol est bruja, c’est-à-dire sorcière. Le latin striga, l’italien strega dérivent eux-mêmes du mot latin pour une chouette (strix).

L’éléphant qui s’échappa du cirque et autres poèmes de Cassiano Ricardo

Cassiano Ricardo (1895-1974) était, avec une œuvre presque exclusivement poétique, agrémentée de quelques essais, principalement d’histoire et de théorie de la littérature, membre de l’Académie brésilienne (qui, contrairement à ce que pourrait penser le public français, n’est pas une académie de carnaval). C’est un des grands poètes brésiliens du vingtième siècle.

Il fut un des principaux représentants du mouvement Verde-Amarelo (Vert-Jaune), créé en 1925, dont nous avons déjà dit un mot dans notre billet consacré au poète Eduardo Guimaraens (ici), lequel resta d’ailleurs étranger aux manifestes modernistes brésiliens, que ce soit celui de Verde-Amarelo ou celui de « l’anthropophagisme » d’Oswald de Andrade. Pour les deux manifestes en question, il s’agissait de « nationaliser » les lettres brésiliennes, mais les signataires du premier, dont Cassiano Ricardo, avec entre autres Menotti Del Picchia, reprochaient au mouvement d’Andrade d’être « afrancesado », sous influence française, c’est-à-dire dans une continuité d’influence avec le modernisme brésilien pré-nationalisé ou pré-verde-amarelisé (prononcer préverdamarelisé) et par conséquent non authentiquement national.

Précurseur en 1925, Cassiano Ricardo accompagna par la suite les évolutions de la poésie occidentale, en renouvelant son écriture en fonction des divers avatars de l’avant-garde, si bien que son œuvre présente à peu près toutes les facettes de la poésie au vingtième siècle, du parnassisme de ses débuts à la poésie concrète, ni bonne ni mauvaise, ni même traduisible, de ses derniers recueils.

Les traductions qui suivent ont été faites à partir de l’anthologie Os melhores poemas de Cassiano Ricardo (Les meilleurs poèmes de C. R.) publiée par Global Editora en 2003 (2e éd. 2008). Le premier poème ci-dessous, qui donne son titre au présent billet, est tiré d’un recueil du même nom, de 1950. Les autres sont classés par ordre chronologique de leur sortie en recueil.

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*

L’éléphant qui s’échappa du cirque
(O elefante que fugiu do circo, 1950)

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L’éléphant qui s’échappa du cirque (O elefante que fugiu do circo)

« … si beau, étant tellement laid que c’en était plaisant à voir. » (Doc. cité par Jorge de Lima dans Anchieta)

I

Vieil éléphant couvert d’oripeaux
et d’affiquets, quel féroce déterminisme
a pris possession de ton corps tel un démon,
que tu n’obéisses plus à personne
et déboules comme un fou
dans la rue 15, interrompant la circulation ?

Contrefait, la peau mal ajustée au corps
comme un vêtement que nul ne porte,
en loque et démodé, les yeux encore bibliques
au vingtième siècle. Encore africain
dans ta conception du mouvement propre
aux parades royales, avec une échelle
de soie verte grâce à laquelle les valets
montent sur ton dos – dos d’or et d’argent.
Combien de fois as-tu toléré le gouvernement
des histrions et des empereurs ?
Tu étais un cœur de colombe. Les oiseaux
pouvaient gazouiller sur ta trompe.
À toute heure dès l’aube.
À présent, quelle surprise quand tu serres
les policiers dans ta trompe.
Avec quelle rage, quel sans-gêne
tu écrases sous tes pattes, un à un,
l’un ou l’autre d’entre nous, pauvres lys.
Agitant les plis et les feuilles
de ta peau flasque, vieille cape noire
dans laquelle tu marchais libre dans la forêt
ou bien parmi des déesses dans les banquets assyriens.

Tu fus un des animaux préférés
de Noé pour son arche. Ne te rappelles-tu pas ?
Peut-être la plus aimée des créatures
en raison de ce que tu as de magique, d’allégorique.
Il y a même quelque chose d’un monstrueux
jouet dans ta silhouette, ton être corpulent,
laid mais beau à regarder.

II

J’étais accoutumé de te voir calme.
Courte queue, oreilles fabuleuses.
Des oreilles que, cousues, on pourrait donner
pour qu’il s’en fasse des ailes à un archange
noir. Rassemblé sur tes pattes, comme
sur quatre corolles de caoutchouc.
Solitaire, ou en troupeaux, agile
contre la persécution des chasseurs.
Éléphant né dans l’origine
de la grande nuit, où les arbres ont
les cheveux aspergés d’étoiles…

J’étais accoutumé de te voir, mais
dans la bacchanale des maharadjas, paré
de selles luxueuses, ou déguisé
avec des cartes à jouer, pour divertir les gens dans les fêtes foraines.
Ou sur le feston des sonnets de marbre.
Ou en bas-relief. Ou sculpté
sur le piédestal des rois et des héros ;
et en effigie sur les médailles des Césars.
Ou dans les billes blanches qu’ils arrachent
à tes défenses (de quel éléphant absurde
et mystérieux peuvent bien être les trois lunes,
les trois lunes obéissant à toutes
mes intentions – sous-intentions –
de précision, sur le rectangle vert ?1)

Je suis surpris de te voir à présent égaré
dans la confusion grisâtre de la rue, où
tu provoques la panique et le désordre.
Désobéissant aux feux tricolores.
Comme si tu avais fabuleusement
sauté, la trompe en l’air, de l’illustration
ou du déluge au milieu des automobiles,
et justement à une heure de pointe.
Détachant les nœuds bleus
de ruban avec lesquels l’homme avait décoré
ta férocité, jetant
au sol les grelots qui tintinnabulaient
joyeusement à tes chevilles ; secouant
les carreaux et les piques de ton manteau
de tissu estampé de couleurs vives.

Sur ton corps, où demeure la plus nocturne
des nuits – une nuit cubique – il y a une Lune
chinoise, celle du commerce d’ivoire.
Il y a des centaines de lunes, attachées les unes
aux autres comme dans un collier,
ta calme longévité taciturne.
Je n’aurais jamais cru qu’il y eût dans ton corps
une telle insoumission apocalyptique.

III

Car ne vois-tu pas que cette époque
n’est pas assez lyrique
pour te comprendre ? qu’elle n’est pas la tienne,
cette époque des choses minuscules ?
La petite mais incommensurable époque
des investigations les plus minutieuses ?
Époque où tous font une seule
et même chose : accepter tout, sauf
un éléphant ? N’as-tu pas compris
que dans l’ordre légal, où il est seulement question
d’écritures au bureau de l’état civil
ou de jouer avec des titres en Bourse,
il n’y a pas de place pour un éléphant ?
Qu’y a-t-il de plus impertinent, en réalité,
qu’un éléphant bloquant la rue ?
en cette époque où nous ne faisons que
circuler, rien d’autre que circuler ?
Même si c’était le fait d’un ange, ce serait déjà
une subversion de l’ordre, quelque chose d’insolite,
au milieu de la hâte caractéristique des affaires
et de l’heure fixée, de l’urgence.
Même si de temps en temps la mère de l’or2
descendait sur la voie aérienne, au milieu du jour,
ce serait « un acte incompatible avec
(comme on dit en langage policier)
l’ordre public », avec la circulation,
avec les mille et unes obligations qui tissent
d’or ou de vile boue notre vie
civile – alors un éléphant !
Ce serait, oui, la subversion de la méthode ;
ou du rythme paisible et harmonieux
qui n’est pas celui de ce poème, certes
(chi poria mai pur con parole sciolte
dicer a pieno…?
3), écrit en vers presque blancs,
pour lequel, devant ta trompe en fleur,
j’ai jeté par terre les fleurs que je portais
pour un sonnet, une ode, une élégie.

On ne donne pas une rose en paiement
d’une dette. Jamais une attente
n’est débitrice, au contraire elle est créancière.
Il y a des attentes qui attendent, et des attentes
qui n’attendent pas, sinon par politesse,
jusqu’à telle heure, à la porte de telle banque.
Il y a des attentes terribles qui n’arrêtent pas
et exigent qu’on les accompagne presto
dans toutes leurs démarches,
même si les os et les muscles nous font souffrir
de tant marcher, à l’heure où le monde
se fait petit, bien trop petit
pour que puissent y trouver place nos divergences
et exigences, et encore moins un éléphant.

IV

Ah, si je pouvais traverser la foule
et m’approcher tout près,
je te raconterais mon secret
à l’oreille, doucement,
en t’offrant des roses rouges :
es-tu fâché ? sois raisonnable, écoute.
Calme-toi, mon frère, ne te souviens-tu pas
du temps où tu jouais avec les enfants
au cirque ? l’un d’eux – ton meilleur ami,
moi – surnommé « l’incorrigible ».
Écoute, les autorités sont déjà en train
de parler à la radio et déploient des machines
lacrymogènes, des clairons, des tambours –
elles vont t’envoyer – mort ou vif,
au dépôt – ne le vois-tu pas ?
où il n’y aura pas d’espace pour ton corps.
Excellent, excessif, désoccupé,
tu ne trouveras de place nulle part vivant.
Tu es de trop, comme une charge, et tu mourras
pour tomber à terre car la terre a de la place
pour tout ce qui est de trop et doit finir.
Quand tu pourrais être la grâce, c’est logique,
d’un jardin non pas zoologique mais logique.

Monstre d’innocence, ne soupçonnes-tu pas
que tu as eu tort de t’échapper de ton cirque ?
Ne soupçonnes-tu pas que ta place n’est pas
dans la forêt d’Afrique, ni dans la rue 15 ?
ni au dépôt où tu seras jeté parce que tu es
excessif, du seul fait d’être en vie ?

Il y a des vitrines brisées dans les quincailleries
et les magasins de porcelaine. Les fleuristeries
ont été envahies, et maintenant
les hommes d’affaires craignent
que d’autres éléphants ne viennent.
Les banques tirent leurs rideaux métalliques.
Un peloton de la police spéciale
se prépare à te donner la chasse en pleine rue,
dans la forêt des hommes, et tu charges encore ?
Tu continues de charger dans la rue 15 ?
unilinéairement et irréversiblement,
interrompant la circulation, les promenades ?
Serais-tu le monstre de la désespérance,
de l’Apocalypse, du jugement dernier ?
Le monstre que les prophètes annonçaient ?
Un signe devait apparaître…

Ta place, éléphant, n’est plus
dans la forêt d’Afrique ni dans la rue 15.
Elle est au cirque, où tu vis actuellement.
Au cirque d’où, bernant le gardien,
tu t’es échappé ; elle est au cirque
où demeure l’ultime vestige
du monde magique, où tu es quelque chose
de tragicomique, de merveilleux,
parmi ceux qui ont besoin de la joie.
Ceux qui cherchent des choses différentes
de celles qui ont rempli d’ennui les fleurs elles-mêmes.
Quelque chose qui leur semble fabuleux.
Pas ce pour quoi, au détriment d’être vu,
l’œil s’est prostitué d’avoir tant regardé ;
mais quelque chose au-dessus de son horizon
présent et qui – bien que très laid –
sois, comme toi, beau à regarder.

Retourne au cirque, éléphant ; aie pitié
du peu d’enfance qui nous reste
sur cette planète, sale fin de terre.
Retourne au cirque, éléphant… Sois obéissant
comme la force qui croit en elle-même ; et permets-moi,
permets-moi par conséquent de renouer
sur ta trompe, bleus, les rubans
et, fauves, aux chevilles
les grelots d’or, tintinnabulant d’or.
Mais surtout, voici le grand secret
que je voulais te dire au creux de l’oreille.

Il est l’heure de tous mourir ; tous.
Le déluge arrive et le cirque est l’arche
de Noé, ancrée dans l’asphalte
pour sauver les enfants seulement
et la poignée de ceux à qui Dieu
a fait la grâce de leur ressembler…

1 sur le rectangle vert : le passage est une allusion au billard français ou carambole, à trois billes. Les billes de billard étaient en effet en ivoire. (Un si grand nombre d’objets étaient faits en ivoire, lequel entrait aussi dans la composition de substances industrielles, que c’est un miracle si l’espèce des éléphants a survécu.)

2 la mère de l’or : A mãe de ouro. Légende du Brésil, selon laquelle une boule de feu, qui peut prendre l’apparence d’une femme, indique les gisements d’or.

3 Citation à peu près correcte de L’Enfer de Dante, XXVIII.

*

Allons à la chasse aux perroquets
(Vamos caçar papagaios, 1926)

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Le chant de la juriti (O canto da juriti)

Ndt. La juriti est une espèce de colombe du Brésil.

Je marchais sur le chemin
dans le sertao, la plantation de café était loin…
C’est alors que j’entendis son chant,
qui me parut comme les sanglots sans fin de la distance…
Le désir de tout ce qui est haut comme les palmiers.
La mélancolie de tout ce qui est long comme les rivières…
Les lamentations de tout ce qui est rouge comme le soir…
Les larmes de tout ce qui pleure d’être loin… si loin.

*

Ainsi soit-il, alligator (Deixa estar, jacaré)

Alligator du lac,
tu n’as jamais été triste.
Tu as tout ce que tu veux.
Tu as une bonne eau, tu es le maître du lac.
Tu vas voir au cinéma la lune prendre un bain
quand la lune, si nue, ressemble
à un corps blanc de femme.

Tu as grandi mais les lézards et les geckos verdâtres n’ont pas grandi…

Ils sont devenus des animaux de jardin.

Tu es le seul, alligator,
qui ait grandi comme ça !

Mais écoute une chose :
quand le bonheur est si fou
qu’il dépasse les bornes,
il faut se méfier.

Ainsi soit-il, alligator…
Le lac doit s’assécher.

*

La panthère noire (A onça-preta)

Ô ma nuit sauvage
au pelage barbare et doux !

Ô ma panthère noire
qui vas à travers les trous des frondaisons
boire l’eau du fleuve Cassununga
où le vent maugrée.

Ô ma panthère noire
toute mouchetée de lucioles !

Quand tu te montres dans la forêt
pour aller boire l’eau du fleuve,
tous les arbres tremblent de peur…
Tous les hommes tremblent de froid.

Ô ma nuit sauvage
toute mouchetée de lucioles !

*

Un jour après l’autre
(Um dia depois do outro, 1947)

.

L’ange cireur de chaussures (O anjo engraxate)

Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que j’ai des pieds
de crocodile ?

Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que mes chaussures
vivaient autrefois dans les lacs ?
et que j’ai besoin aujourd’hui
d’être illustre ?

Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que je veux avoir
(pour que personne,
aujourd’hui, ne m’éclipse)
des pieds d’argile
resplendissants
comme ceux des anges
de l’Apocalypse ?

II

J’ai péché avec mon âme,
j’ai péché en pensée,
j’ai péché avec mon corps.
Mais avec mes pieds je n’ai pas péché.

Je vis les pieds sur terre
et la tête dans le ciel.
(Dans le ciel ou dans la lune ?)
Aujourd’hui encore j’ai senti
un certain goût de ciel,
comme si j’avais embrassé
une sainte, dans la rue.

J’ai des pieds innocents
mais dans ma tête
vivent mes péchés
bleus et dorés.

Il n’y a pas de mal
à avoir des pieds innocents.
Le Christ n’a-t-il pas lavé
les pieds de ses apôtres ?

Je vis les pieds sur terre
et la tête dans le ciel.
Mais ce n’est pas mon chapeau
que je suspends derrière la porte
dans la nuit de la grande
innocence.

Ce sont mes chaussures.

(Réflexions que je fis, debout, pécheur tranquille, arrêté à un coin de rue, tandis que le petit cireur de chaussures ambulant, un garçonnet italien aux yeux bleus, cirait mes chaussures en crocodile.)

*

Sonate pathétique (Sonata patética)

I  

Le visage de mon portrait,
jeune, par ma mère
placé sur le mur
de cette chambre où j’habite,
fait face au visage du miroir.

Celui du miroir ne paraît pas
être le même que celui du portrait.
Si triste : différent.
On dirait plutôt un parent
affecté par de nombreux chagrins
mais encore en vie, revenu
d’un voyage de trente ans.

Comment ai-je pu tant mourir,
changer de couleur, et de costume,
sans un cri, sans un soupir,
entre un miroir et un portrait ?
Demandant seulement à mon père.

Sur le moment je n’ai rien senti…
À présent je ne me résigne pas
à la rude métamorphose
qui m’a laissé sa marque.
Qui m’a tiré sans bruit
et placé nu devant le miroir
piaillant comme un oisillon.
Comme si la vie n’était pas déjà
si chiche, si avare.
Quelle fée exigeante, mauvaise
a demandé mon visage au tétrarque ?

Les gens seulement riant.

Je ris, déçu
de voir qu’il ne sert plus à rien
de pleurer puisque tout est fini.

Et je vais du miroir au portrait
(les cheveux séparés par une raie)
et du portrait au miroir
(éclat de miroir brisé)
pour savoir auquel des deux je ressemble.
Dehors les arbres dansent
dans le crépuscule rouge…

II

Le temps, vautour aux longues pattes,
jouait du violon
en suçant mon sang
par une nuit de sérénade.

Il a bu dans mes yeux.
M’a déplumé. Arraché
les plumes de mon corps et de mes ailes.
Il vole avec mes plumes.
Et tourne maintenant mon visage
du côté du soleil couchant.

À chaque pas que je fais
aujourd’hui, entre le miroir et le portrait,
je me divise moi-même.
Quand un pied va vers le futur,
l’autre est déjà dans l’oubli.
Et, sans ressentir quoi que ce soit
(car je m’agenouille rarement),
je marche divisé,
mi-ange, mi-bête,
entre les deux : portrait et miroir.

Je marche partagé
entre le poète du portrait
et le philosophe du miroir.
Entre mon visage absent déjà
et ce moi, présent par le corps.

Sur le moment je n’ai rien senti.
Ce n’est rien… ce n’est rien…
C’est après que j’ai senti le ravage.
Le temps a passé d’un seul coup,
m’a plumé, et avec mes plumes
s’est fait ses ailes.
Quand j’ai entendu son pas dur
– car il marchait vers l’avenir
avec le talon tourné vers l’est –
il allait déjà vers le soleil couchant
où il enterrera mon visage.
Je vois tout dans le miroir.
Il pleut des braises ! il pleut des braises !

Les gens seulement riant
du spectacle fini.
Dehors les arbres dansent
dans le crépuscule rouge…

III

« Ce qui m’étonne, toutefois,
dans ce grand soir écarlate,
ce n’est pas d’avoir été
lapidé en silence
par un ennemi secret
qui habite sûrement avec moi
sans que je l’aie jamais découvert.
Ce n’est pas la gifle
que le temps, au ralenti,
m’a donnée, je n’ai rien senti.
Ce n’est pas le tremblement de terre
qui est passé sur mon sol de chair et d’os
inaperçu du sismographe,
je n’ai rien senti.
Ce qui m’étonne, encore maintenant,
ce n’est pas la distance qui va
de mon visage du miroir
à mon visage du portrait.
C’est le temps, le temps qui moud
dans le ciel les étoiles elles-mêmes
comme une farine d’or ;
c’est le temps, le temps qui ronge
jusqu’au visage des portraits ;
c’est le temps qui nous détruit
complètement, tout-tout-tout,
sans m’avoir le moindrement fait mal.
C’est cela, à présent, qui me fait mal.
Cette insulte que je revis.
Comment ai-je pu tant mourir,
tant, sans avoir eu mal ? »

(Trouvant drôle seulement
ce qui est triste, bien triste.)
Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir :
« Comment se fait-il qu’une gifle
ne m’ait pas fait mal, cruellement, immensément,
au moment de faire mal ?
Pour que je puisse réagir
sur le moment, à la hauteur de l’offense ?
Car je n’ai pas senti cette gifle…
C’est ça, maintenant, qui me fait mal. »

« Quel anesthésiant céleste
a bien pu employer le vil vautour
qui a subverti en trente ans
toute ma géographie ?
Il a mangé des roses, laissé des œillets
au sol avec tant de dégoût
que c’est aujourd’hui la carte de mon visage4 ?
Et tout tellement sans bruit,
tout tellement sans m’avoir fait mal
que je n’ai pas senti le coup de bec ?
C’est ce fait-là que je revis.
Cela qui maintenant me fait mal. »

« Comment guérir de telles blessures
rétroactivement,
à la machine à coudre,
si les pierres qu’une main occulte
m’a jetées étaient muettes ?
Si je n’ai pas senti le jet de pierres ?
C’est ça qui me fait mal. »
Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir :
« Je veux trouver l’agresseur,
mais comment ? Il est caché
dans le court espace
entre un miroir et un portrait.
À qui, alors, demander conseil ?
Il est divisé
entre les deux : portrait et miroir.
Je veux le chasser mais ne le peux.
Sa bouche est celle d’un moment
caché sous ses ailes
mais il a une grande figure,
n’entre pas dans une photographie.
Il a deux visages, de même taille,
l’un de nuit, l’autre de jour. »
(Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir.)

« Une petite chose de rien du tout
au milieu des secousses
écorchure sur le doigt
piqûre de piranha bleu
morsure de moustique
chute pendant la promenade
simple égratignure
au moment d’ouvrir la fenêtre,
m’oblige à faire piètre figure.
Comment, donc, pourrais-je
accepter (moi, l’agressé)
une douleur qui ne m’a pas fait mal
au moment de faire mal ?
Ce n’est pas juste, ce n’est pas honnête.
C’est contre ça que je proteste.
Tout est perdu, y compris
ma vocation de héros :
c’est ça qui me fait mal ! »
Et je ris sans le vouloir.

Car il ne me reste
(du fait de n’avoir rien senti),
à l’heure de l’avis de décès,
qu’à rire de ce qui est triste
et… regarder ma montre.

4 Jeu de mots intraduisible. En portugais, cravos peut désigner (1) des œillets, (2) des points noirs sur le visage. Le vautour du temps, en ne mangeant pas les « œillets », a laissé des « points noirs ».

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La face perdue
(A face perdida, 1950)

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Ndt. En portugais, « perdre la face » (perder a face) a le même sens qu’en français.

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Testament (Testamento)

Je laisse mes yeux à l’aveugle
qui vit dans cette rue.
Je laisse mon espérance
au premier suicidé.
Je laisse à la police mes empreintes,
à Dieu mon dernier écho.
Je laisse mon feu-follet
au plus triste voyageur
qui se perdra sans lanterne
dans une nuit de pluie.
Je laisse ma sueur au fisc
qui m’a couvert d’impôts ;
et le tibia de ma jambe gauche
à un joueur de flûte
pour avec son gazouillis
charmer la femme et le cobra.
Aux belles choses de ce monde
je laisse l’œil céruléen et doux
avec lequel sur les photos
je les regarderai toujours…
Aux nocturnes assistants
de la dernière heure – à ceux qui restent,
le sourire intérieur et sage
qui ne m’est jamais venu sur les lèvres.

*

Le gratte-ciel de verre
(O arranha-céu de vidro, 1954)

.

Le gratte-ciel de verre (O arranha-céu de vidro)

L’eau du Déluge

Impossible de décrire la tempête
sur la ville, sur le gratte-ciel de verre.

L’heure de la panique.

Une scintillation crue et les fils de l’éclairage public et de la circulation
syncope des mots.

Les rues sont des fleuves, les maisons des pauvres
nagent comme des poissons dans les marais, une rose d’eau
tombée du ciel en pétales de feu.

(Les journaux, naturellement, publieront demain la photographie du passant que le torrent a fait disparaître dans une bouche d’égout.)

Mais l’arc-en-ciel apparaît, grande fleur céleste,
tournesol fantastique sur le gratte-ciel de verre.

Arc-en-ciel échappé de la fable et de la Bible.

L’arche5 d’alliance, le signal de l’armistice
conclu entre Dieu et ses créatures.

Arc dans le ciel et iris dans nos yeux
pour nous rappeler que nous sommes encore des naufragés.

Dans le ciel l’arc de triomphe, dans notre iris
l’eau du Déluge
qui coule de nos yeux, aujourd’hui encore.

Fête nautique

Ou pourquoi la tempête, aujourd’hui,
a perdu le prestige de la colère.
Ou pourquoi une étincelle électrique
inattendue n’est pas plus lugubre
qu’une chaise électrique à l’heure prévue.
Ô belle barbare devenue sainte,
ô saint frère du loup.

Ou pourquoi les grandes colères
de la nature seront toujours petites
devant la tempête
que les laboratoires d’étincelle anticéleste
fabriquent en silence.

La tempête sur le gratte-ciel de verre
est un seul mot, sphérique.

Qu’auront de plus mille et une nuits
que le gratte-ciel de verre
étincelant – que chaque éclair
transforme en rosace d’or ?
On dirait qu’il y a dedans
une fête nautique.

5 L’arche : en portugais, l’arche d’alliance est arco de aliança, une expression recourant au même terme (homonymique) arco que dans « arc-en-ciel » (arco-íris). Le poète continue ensuite les jeux de mots avec l’iris de l’arco-íris.

*

Le matin difficile
(A difícil manhã, 1960)

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Trophée (Troféu)

Le masque dont je me suis servi, en plâtre
– le masque pour gagner ma vie –,
est à présent abandonné parmi des babioles sans usage
dans un coin.

Le masque de la faim, celui de la soif. Masque
qui rit à l’extérieur et pleure à l’intérieur.
À présent inutile comme un oiseau mort.
Métaphore faciale, sans plus de sens.
Sans muscles, faute d’oxygène.
Réduit à la condition de simple objet
ambigu.

Mais le monde n’est-il pas une façon de donner d’autres noms aux choses ?
Un catalogue de figures et de prix ?
Masque qui pourra servir, encore, à la noire Innocence
à garder dedans sa pelote (bleue) de laine,
son bouquet d’œillets des morts, ses
lunettes.

Ou, jeté dans un coin – comme celui-là –
il pourra être le subterfuge, peut-être, d’une araignée rouge,
ou d’un rat argenté.
De ceux qu’on trouve toujours dans une maison pauvre.
Et qui entreront et sortiront par l’œil qui fut un œil.

Ou – qui sait ? – il sera, même, un vase
pour le liquide doré, en jet vivant,
qu’un gamin des rues versera là
(en sifflant).

*

La méduse de feu (A medusa de fogo)

À Cândido Mota Filho

Le simple bruit sourd
de mon cœur qui bat
peut te réveiller.
Même le duvet de la lune
qui tombe sur l’épaule nue
des arbres, si légèrement,
peut te réveiller.

La simple chute de la goutte
d’eau sur la feuille,
car elle est froide comme la neige,
peut te réveiller.
Simplement parce que la rose rappelle
un cri rouge,
je l’ôte de devant le miroir
car – sa couleur étant si vive –
elle peut te réveiller.

Et quand naît le matin
je le chausse de pantoufles de laine,
parce qu’avec ses oiseaux
il peut te réveiller.
Même mon plus grand silence,
qui marche muet sur la pointe des pieds,
pour muet qu’il soit,
ne te réveillera-t-il pas ?

Ô méduse de feu,
reste endormie.
Avec ton feu roux et le mien,
quelle monstrueuse blessure.
Comme une date oubliée.
Comme une araignée cachée
dans un angle du mur.
Comme une aigue-marine
morte pour cause de soif.

Et je serai si bref
qu’un jour j’arrêterai
même, aussi, de respirer,
pour ne pas te réveiller.
Ô méduse de feu,
endormie sous la neige !