Category: poésie
Urbanité de Galatée: Poèmes
Galatée
Galatée, avais-tu la moindre conscience
De l’impossible amour qu’en moi tu concevrais,
Et l’as-tu donc voulu, si mes doutes sont vrais ?
As-tu voulu me voir frappé de pénitence ?
À la haine de tous découvert, aux coups bas ?
Comment l’ai-je pu croire un seul instant, sans rire
De cette folle idée en moi d’un tel empire
Si, quelquefois du moins, tu ne le voulais pas ?
Je repense à ce temps de sifflantes vipères
Dans les plis des rideaux, de venins, de poignards,
Où je n’avais d’appui contre tant de lézards
Qu’en évoquant sur l’eau de tes yeux des chimères.
Et toi vaincue, alors la meute, en sa stupeur,
Aurait d’effroi pâli, replongeant dans son antre ;
Et ma main sur ta tête, un bras dessus ton ventre,
La déesse captive, ils seraient morts d’horreur.
Mais je n’étais pas fait pour vivre avec des bêtes,
Même si tu régnais sur elles dans ce puits.
Même quand ta grandeur illuminait mes nuits,
Leurs grognements gênaient mes voluptés secrètes.
Je t’aimais comme on aime un horizon lointain
Qui nous donne un espoir de bateaux, être libre,
Comme le son qui naît lorsque la corde vibre
Et vole, et nous avec, en délirant soudain…
Mon vice a fait le reste, une âme de poète.
Aujourd’hui j’ai voulu te chanter à nouveau,
Mais je suis écœuré par ces têtes de veau
Qui m’ayant assombri te volent la vedette…
*
Ai-je tout inventé ?…
Galatée, aviez-vous même les pieds sur terre,
Une des qualités que vous prêtent les gens,
Quand tout le monde vit – en eut la bouche amère –
Que vous aviez pour moi des sourires… urgents ?
Était-ce moi, peut-être, ignorant des usages,
Qui tenait pour faveur la simple urbanité ?
Étais-je, survenu de champêtres bocages,
Le sot que fait siffler un long décolleté ?
Ou, si je ne suis point un céladon agreste,
Était-ce, par hasard, que tout, venant de vous,
Devait prendre à mes yeux une couleur céleste
Intéressant de près mes rêves les plus fous ?
Et si vous me disiez bonjour, j’entendais : « J’aime
Ton visage où paraît un merveilleux esprit » ?
« Le temps va se couvrir » devenait « Quel poème
M’écriras-tu, poète à qui le ciel sourit » ?
Ai-je tout inventé, tout lucubré, fantasque,
Tout affabulé comme un gros-jean à la cour,
Incapable de voir sous la poudre le masque ?
Incapable de voir, aveuglé par l’amour ?
Ah que Dieu me pardonne alors cette folie
d’innocent bien dupé parmi des aigrefins,
Car j’ai par cet amour vidé jusqu’à la lie
Une coupe du plus améthyste des vins !
Et tandis que pour eux votre magnificence
Était un guéridon de plus parmi les ors,
Je trouvai pour mon bois une divine essence
Et fais votre statue en fondant leurs trésors.
*
Urbanité
Galatée, en jugeant que votre urbanité,
Massive, triomphale, avait un sens occulte
Par moi seul déchiffrable, érotique et hanté,
En cette erreur je fus le dévot d’un long culte.
Agreste céladon, j’étais comme le sot
Qui, venant à la cour où les chairs se dévoilent,
Croit que la porcelaine est un rustique pot
Et sert à des civets que des mains rouges poêlent.
Vos fascinations blondes et de vermeil
Étaient un instrument de la diplomatie
Et non je ne sais quel fantastique soleil
Pour l’âme solitaire en dolente autarcie.
Comme le plébéien dans le temple conduit,
Admirant les seins nus de la blanche déesse
Voit selon la nature et siffle, fait du bruit,
Je crus que vos beautés visaient à la tendresse.
Je ne remarquai point qu’en passant près de vous
Dans ce palais de jaspe, on observait en peintre
Les sombres Géricault comme vos charmes fous,
Et que l’on restait froid et raide comme un cintre.
Ce fut donc un malheur que, ne comprenant rien
À cet ennui profond, glacé du sanctuaire,
Je fus saisi d’amour et voulus votre bien,
Plus qu’à ses objets d’art un vain propriétaire.
Et ces urbanités magnifiques, le chœur
Des suaves tourments, échevelés et fauves,
Me les alambiquait en murmures du cœur,
Et je voyais vos yeux bleus comme des ciels mauves.
*
Certificat d’urbanité
Contre l’urbanité ce sauvage impétrant
A commis de nombreux impairs inexcusables,
De notre vénérable étiquette ignorant,
Et ses rusticités semblent inépuisables.
Les faits étant connus, nous irons droit au but :
Nous n’accepterons pas que notre Galatée
Soit vue avec ce gueux sans pousser un grand zut,
Sans que cette insolence abjecte soit matée !
– Mais enfin, messeigneurs, avez-vous oublié
Que nous servons le noble esprit démocratique
Et que le moindre mot peut être publié ?
Modérez ce laïus trop aristocratique !
– Que faire ? Nous avons dans nos murs un serpent.
– Quelle ruse a bien pu parmi nous l’introduire ?
– Messieurs, c’est trop parler : ce fâcheux occupant
Doit disparaître avant que le trouble n’empire…
– J’ai trop mangé, je crois que je vais défaillir…
– Silence ! Nous savons quelle scélératesse
Constitutionnelle a pu circonvenir
La cooptation de notre alme sagesse :
Le fourbe sans scrupule avait d’un paysan
La perfide cautèle, et pour longtemps encore
Il nous eût abusés en parfait courtisan
Si nous n’avions chez nous la nymphe qu’il adore,
Galatée, un soleil reflété par les eaux !
Car elle est, sachez-le, pour nous l’ultime épreuve :
Les impétrants bien nés succèdent, mais le faux,
Se révélant à tous, de ses larmes s’abreuve.
Celui qui ne sait point garder l’urbanité
En présence du col de neige blanche et blonde
Est démasqué, son nom flétri : « Rusticité ! »
Il sort à tout jamais, seigneurs, de notre monde.
Tandis qu’en vain il rêve en fou voluptueux,
Il ne s’en doute pas, le piège se referme,
L’escalier sous ses pas devient tout tortueux :
Le gravissant, jamais il n’en verra le terme !
Aussi ne craignez point qu’il cause quelque mal,
Pour lui notre château se change en labyrinthe.
Qui profane le seuil d’un pied fruste, brutal
Pénètre dans sa tombe en forçant notre enceinte.
S’il restait en ce lieu, vous ne le verriez plus,
Invisibilisé dans son propre blasphème.
C’est désormais un mort, un fantôme de plus !
– Mais qu’en dit, monseigneur, Galatée elle-même ?
*
Urbanité de Galatée
L’urbanité de Galatée
M’a foudroyé comme l’éclair,
Car je l’ai mal interprétée :
Pour moi, son amour était clair !
N’eût-elle été que belle, en somme,
J’aurais admiré sa beauté ;
Mais sans devenir fou quel homme
Pourrait voir son urbanité ?
Celui qui voyait une nymphe
Jadis en était possédé :
Quand on examinait sa lymphe,
Le plasme était tout oxydé.
Le fou que Galatée engage
En dialogue trivial
Se croit élu, soupire, nage
En un firmament idéal…
Son urbanité me fit croire
À des faveurs, des sentiments,
Et je brodai toute une histoire
Sur quelques affables moments.
Quelle n’a pas été ma honte,
Tous ont vu ma rusticité :
Le voilà qui s’invente un conte
Après un peu d’urbanité !
Alors je regagnai ma terre,
Cette terre qui ne ment pas ;
J’y resterai, nom d’un tonnerre !
Y passant de vie à trépas.
*
Chant d’un rustique
Pour de Galatée être aimé
D’une amour longue mais subite,
Manquait à mon laïus pâmé
L’urbanité d’un cénobite.
Eussé-je eu dans la gorge un chat
Ou parlé comme un chien aboie,
Je n’eusse, ou lançant un crachat,
Moins gagné que son œil chatoie.
Je ne peux lui plaire en parlant
Car je ne suis pas de son monde.
Je ne sais pas être galant
Comme elle sait, elle, être blonde.
Il ne sert à rien que je sois
Bien vêtu, que j’use la brosse :
Il faut de l’or et non des noix
Pour que la filière dégrosse.
Celui qui pense qu’être beau
Suffit à qui vient de banlieue,
Il croit qu’on attrape un oiseau
En mettant du sel sur sa queue !
J’ai de la peine et du chagrin
Mais hélas, si mon œil se brouille,
Je n’ai pas le mot zinzolin
Qui plaise et je dis : L’eau, ça mouille…
*
Du fond de mon néant…
Je crains que les plaisirs de l’esprit, Galatée,
Ne laissent qu’amertume eux aussi derrière eux,
Et que les cultiver ne rend pas plus heureux
Qu’une possession terrestre convoitée.
Et le renoncement à mon amour pour vous,
En pensant que serait noble ma solitude,
Est en somme une longue et lente lassitude
À force de lutter contre tant de dégoûts.
Et resté sans l’appui d’une âme sœur, humaine,
Face à l’envahissante hostilité des sots,
Je sens bien qu’être vain de l’usage des mots
Ne peut jamais lever complètement la peine.
La peine d’avoir dit à cet amour va-t’en…
L’avoir dit n’était-il le seul recours possible,
Puisque je crus pouvoir toucher l’inaccessible,
Si cet orgueil était la ruse de Satan ?
Mais si j’avais gardé cette vaine espérance
En mon cœur éconduit, aurais-je plus souffert
Qu’en voyant devant moi cet immense désert
Qu’il me faut traverser jusqu’à la délivrance ?
Désert sans oasis où les rêves défunts
Parsèment de leurs os blanchis le triste sable…
À quoi bon dans ce vide affreux être capable
De raisonner, avoir des sens loin des parfums ?
Galatée, entendez ce soupir, cette plainte
De celui qui chantait pour vous dans son printemps ;
C’est en vain qu’a coulé sur mon chagrin le temps,
Même si dans l’espoir a mordu son atteinte !
J’ai vécu seul et sombre avec un souvenir.
Je mourrai loin de vous que j’aurai tant aimée,
Une branche de l’arbre en un puits abîmée
Que la sève n’a pu près de vous retenir…
Du fond de mon néant je vois dans la lumière
Vos belles frondaisons se balancer au vent,
Et je coule dans l’eau glaciale en rêvant
Au temps où j’aurais pu fleurir avec vous, fière…
*
Un soir améthystin
Si, prise de regret lancinant, Galatée,
Vous repensez à nous, un soir améthystin,
Cherchez ceux que la vie, un sinistre destin
Ont jetés sur la route inclémente, agitée.
Non, ne feuilletez pas les bottins du succès
Pour y trouver mon nom et d’éclatants faits d’armes :
Je n’ai d’autre butin que ma peine et mes larmes
Ni d’autre légion d’honneur qu’un grand abcès.
Si vous m’avez rêvé comme je vous ai vue
Dans mes songes, touchant la longue balustrade
D’un grand colimaçon pailleté d’or et jade
Sous des vitraux flammés, une amphore touffue,
Ne cherchez pas mon ombre ailleurs que dans les coins,
Les caves où sanglote une misère noire.
Et si j’avais pour vous une cape de moire,
N’avisez qu’aux manteaux élimés et sans soins.
Ô si vous m’avez vu parfois en longue étreinte
Vous enlacer, un chêne en la terre planté :
À hauteur de visage ou d’yeux rien n’est resté,
Regardez à vos pieds la luciole éteinte…
*
Une vision
Je montais l’escalier pour aller vous étreindre
Devant un haut vitrail flamboyant de couleurs,
En ce rêve éveillé que je voudrais vous peindre
Et qui vit avec moi par toutes mes douleurs.
Et je vous embrassais dans le nimbe du verre
Chatoyant de rubis, topazes, péridots,
Vêtu de noir et vous de noir vêtue et claire
Par vos cheveux dorés ondoyant sur le dos.
Et cet embrassement définissait mon âme
Comme une éternité retrouvée entre nous ;
Et je redevenais léger comme une flamme
En m’oubliant, serré dans vos bras de saindoux.
Quel grand seigneur étais-je avec vous, Galatée ?
Quel fut donc le secret de cet adoubement,
Dont l’eau de ma mémoire à tout jamais hantée
Augure le fatum de quel affrontement ?
Que vienne le moment de tirer mon épée :
Je n’ai jamais douté du pouvoir de vos mains
Et que d’un trait de feu la tête un jour coupée
Du dragon ouvrirait enfin tous les chemins.
Qu’en votre sacré nom le rite s’accomplisse,
Je ne vis que pour vous, pour vous prêt à mourir.
Mon âme est dans ce rêve enluminée : ô puisse
Ma parole, pour vous sauver, le retenir.
*
Blason
Alors que j’avais cru m’élever jusqu’au trône
De sa noble beauté par un puissant élan
Irrésistible et fou, je montai vers l’icône,
Certes, mais retombai sans atteindre son plan.
La chute me brisa, je roulai dans l’abîme
De ténèbres hanté par un peuple cruel,
Mes yeux pleurant du sang et tournés vers la cime
Que j’avais effleurée, avide, au bord du ciel.
Nulle réflexion n’aurait pu me contraindre
À suspendre mon saut vers le but de mon cœur,
Et si j’ai tout perdu je ne songe à m’en plaindre :
Au moins ai-je tenté de faire mon bonheur !
Plus abaissé que tous à présent, je demeure
Fier de ce bond céleste et de sa triste fin.
Je n’ai pas fait semblant d’ignorer la meilleure
Place pour m’épargner l’échec, ç’eût été vain.
Tel que vous me voyez, paria que la foule
Accable de sa haine infâme, j’ai mon sceau :
Galatée a senti l’éther que son pied foule,
Quand ma main s’approcha, trembler comme un roseau.
*
Printemps
Galatée, en mes jours de sève et de feuillage,
Je vis votre printemps sous le ciel éclater,
Splendir dans les jardins chatoyants, miroiter
Sur les lacs et conduire un céleste ramage.
J’aurais voulu tenir dans un long athanor
Ces flambeaux des bontés astrales les plus pures.
C’était désinventer la bise, les froidures
Pour glisser en l’Éden d’un nouvel âge d’or.
Comme l’oiseau qui chante en la ramure et donne
Au matin qui l’abrite un noble enchantement,
Égayant l’ombre exquise et fraîche doucement,
Ce printemps m’est resté dans l’âme à mon automne.
Les saisons passeront comme elles ont passé,
Ma dernière sera caduque et solitaire,
Mais je me souviendrai que j’ai vu sur la terre
Un printemps où l’Éden tout entier s’est versé.
*
Printemps (2)
Galatée, en mes jours de feuillage et de sève,
Je vis votre printemps dulcifier les prés,
Les bosquets, les jardins dont la brise soulève
Les jade frondaisons et les chatons moirés.
Le saule chevelu me pleura sur la tête
En vous voyant passer et le gai rossignol
En mineur altéra son gazouillis de fête
Quand au loin s’effaça votre quartz girasol.
Et mes larmes dans l’herbe, en changeantes opales
Répandaient la rosée humide de mon cœur
Car vous aviez des yeux d’aurores triomphales,
Des alanguissements de balsamier en fleur.
De mes pleurs abreuvé, sanglotant « L’eau, ça mouille ! »,
Je sus qu’était fini pour moi le temps des riens…
En l’automne, à présent, fuligineux et rouille,
Absence et souvenir et néant sont mes biens.
*
Soir ianthin : Demande en mariage
Dans le soir ianthin je pense à Galatée.
J’évoque son œil bleu dans le soleil couchant,
Sa blondeur au moiré crépuscule, et mon chant
L’appelle d’au-delà l’amplitude lactée.
Je vole dans le soir ianthin vers vos ciels,
Galatée, en portant sur mon aile un message :
Je viens vous proposer mon nom, un mariage.
C’est un vol sérieux et des plus solennels.
Pour vous le changement sera considérable,
Je ne le sais que trop, en suis bien convaincu :
Un bouleversement… Moi qui n’ai point vécu,
Je changerai de chaise et peut-être de table,
Mais vous ! tant de liens, ô tant d’attachements
– Jamais je n’oserai vous en faire une plainte –
Sont à redéfinir, sont comme un labyrinthe
Soudain : un entrelacs d’impérieux serments.
Cette commotion produira bien des vagues,
J’en demande pardon à ceux que vous aimez.
Mais si pour mon amour loyal vous m’estimez,
Apaisez dans l’hymen mes pensers noctivagues.
Dans la maturité d’échecs retentissants,
Méprisé de la foule et de tous ceux qui comptent,
D’aucun succès paré, nuls faits qui se racontent
Avec respect parmi les aigles, les puissants,
Je viens vous demander votre main, Galatée.
Car vous aviez compris, vous seule, en nos printemps,
Que je ne pouvais rien, que trop de mécontents
Opposeraient le fiel à ma gloire arrêtée.
Ainsi n’ai-je rien pu, mais vous saviez aussi
Qu’on peut faire manger son fiel à l’hypocrite :
Que l’hymen me serait une armure d’hoplite
Et m’ouvrirait les droits de l’honneur. Me voici !
Ne dites pas qu’une autre aurait bien fait l’affaire :
Sans manches un plastron est pour le bras cassé.
Si vous m’avez voulu bellement cuirassé,
Vous-même fournissiez bouclier, badelaire.
C’est par vous que je dois avoir la Toison d’or,
Qui d’autre ? Sans le mot que j’attends de ta bouche
Il me faut partir, loin, et quoi ? pour faire souche
Parmi les haricots comme un Conquistador ?
Mon nom n’est ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre ;
Si mon curriculum est ce que j’en ai dit,
C’est un estoc de feu que ma dextre brandit.
Mon nom n’est pas meilleur, à moins qu’il soit le vôtre.
…
Si ce rappel succinct n’est que la vérité,
Que suivi soit ce lied de notre épithalame !
Je pâtis de ne point vivre à votre côté,
Cette langueur depuis longtemps blesse mon âme…
*
Xanthique
Xanthique crépuscule aux larmes d’améthyste,
C’est un soleil plongeant dans la pâleur du ciel,
C’est un jour qui finit, tout d’or, et me voit triste,
Ému de Galatée à l’horizon de sel.
C’est dans un cœur farouche, entier de solitude
Un soupir continu, comme le clapotis.
Que ne suis-je un nuage effumé qui s’élude
Dans les immensités pleines de chuchotis ?
La Nature est un glas, le bruit humain me navre
Et la Muse aux pieds nus saigne sur les cailloux.
Je ne veux plus voguer en quête de mon havre.
Couvrez vos deuils et morts de tintamarres fous.
Et pour chaque poème exprimé de ma plume
Comme un filon de sang glacé dans un tombeau,
Un nouvel ennemi me naîtra de la brume,
Attendant mon trépas en affamé corbeau.
En tout homme vivant j’observe le principe
D’anéantissement de mon ultime effort.
Ai-je jamais haï, dur et fixe archétype,
Comme je suis de tous haï, plus que la mort ?
…
Galatée, horizon, celui qui vous oublie
Ne retourne jamais au port : cet exilé
Voit son reflet glaçant sur le gouffre et supplie
Les flots de recueillir son tourment annulé.
L’avez-vous oublié, lui passera la porte.
C’est l’enfant qu’il n’a pu devenir avec vous
Dans ses mains vous montrant une colombe morte
Et qui vit dans son cœur, qu’il console à genoux.
*
Aureum Silentium
Dans mon rêve étiez-vous du vitrail descendue,
Lumière de couleurs ? enlaçais-je un rayon
Matérialisé de céleste sillon,
Une aura dans le ciel de mon amour tendue ?
Qu’étiez-vous, entité surhumaine endossant
Le fluctueux zaïmph du corps de Galatée ?
Galatée, avez-vous, par le prisme enchantée,
Voyagé sur cet arc de serein bondissant ?
Dans l’immobilité de l’âme reconnue
Qui figea cet instant pris à l’éternité,
Je ne vis plus la femme à la grande beauté
Mais la route à travers le destin, continue.
Sous un vitrail et sous de ténébreux rideaux…
J’aimais, et ce silence était d’or et de verre,
Et je fermai les yeux sur notre sanctuaire…
En les rouvrant, pourquoi ne vois-je que ton dos ?
Prisme au crépuscule : La poésie de Sanz y Ruiz de la Peña
Nicomedes Sanz y Ruiz de la Peña (1905-1998) est un poète espagnol de la « Génération de 1936 », dans son courant « enraciné » (arraigado), c’est-à-dire insensible au charme douteux des avant-gardes qui bourgeonnaient à l’époque. C’est le courant qui fut le moins influent des deux, l’autre, le « déraciné » (desarraigado), éponge ouverte à toutes les influences extérieures, à la mondialisation littéraire, devant naturellement prévaloir dans un contexte de décadence européenne ; et devant tuer la poésie puisque, depuis que Paul Valéry a prétendu qu’il ne fallait pas écrire en vers ce que l’on peut écrire en prose, on n’écrit plus en vers, n’ayant toujours pas trouvé ce qui ne pourrait s’écrire en prose.
Nicomedes Sanz resta toujours attaché à la versification classique ; il est d’ailleurs l’auteur d’un traité de versification espagnole, Iniciación a la poesía: Manual de composición y de la rima (Initiation à la poésie : Manuel de composition et de la rime), datant de 1940 et, fait inouï, réédité en 2005 (aux éditions Maxtor, à Valladolid) : il semblerait que ce soit son seul livre réédité récemment et il est intéressant qu’un traité de versification classique soit réédité dans les années 2000 où aucun poète connu (mais reste-t-il même encore ce que l’on pourrait appeler des poètes connus ?) ne sort plus guère du vers libre. Pour la masse, pardon, le grand public et les poétereaux qui lui courent après, l’image d’un manuel de poésie est immanquablement celle façonnée par un vulgaire film américain dans lequel le professeur de lettres invite ses étudiants à déchirer un de ces manuels comme contraire à la liberté créatrice.
Le recueil dont nous nous sommes ici servi, Prisma en el ocaso (Prisme au crépuscule), date de 1980 et est entièrement composé de sonnets. Le sous-titre en est Doscientos sonetos (Deux-cents sonnets). Ces sonnets sont par ailleurs tous en vers hendécasyllabiques, un vers privilégié de la poésie espagnole depuis son introduction par Garcilaso de la Vega durant l’Âge d’or, supplantant l’alexandrin, lequel en espagnol ne s’appelle que vers dodécasyllabique, l’alexandrin espagnol, el alejandrino, étant le vers de quatorze syllabes. Tout cela et bien d’autres choses encore figurent certainement dans le traité de prosodie de Sanz y Ruiz de la Peña.
Si le susnommé recueil de 1980 est entièrement classique dans la forme, le fond en est toutefois avant-gardiste, tendance surréaliste. Le poète écrivait à cette époque de manière plus ou moins automatique, c’est-à-dire que son œuvre, dans sa dernière partie, est une expérience d’écriture automatique dans les formes classiques. Du moment que l’écriture automatique est légitime en vers libre et en prose, il est certain qu’elle peut tout autant l’être en vers classiques, dès lors que cette forme devient chez ceux qui la pratiquent une forme aussi d’automatisme. La seule différence est que l’on prend le premier mot qui vient avec telle rime ou tel nombre de syllabes plutôt que le premier mot qui vient…
L’automatisme de l’écriture de Sanz y Ruiz ressort avec évidence de la profusion de son œuvre. Les sonnets du recueil « Prisme au crépuscule » sont datés : ainsi pouvons-nous voir que le poète écrivit quatre sonnets le 4 décembre 1977, six sonnets le 5 décembre, un sonnet le 6, cinq sonnets le 7, etc. Dans la même période, il écrivait aussi des poèmes plus longs répartis sur plusieurs autres recueils, à l’instar de son Blasón de espuma (Blason d’écume) de cinq cents pages in-quarto, sorti en 1981. En introduction à ce dernier, le poète explique avoir conscience que le rythme torrentiel de sa production ne laisse guère le temps au public et à la critique d’absorber celle-ci mais, comme il ne sait pas faire autre chose qu’écrire, c’est en écrivant qu’il occupe son temps. Le format de son « Prisme au crépuscule », un volume déjà considérable selon les critères habituels, est tout ce qu’il peut concéder aux amis qui lui prodiguaient des conseils de modération… Ceci alors que le poète avait près de quatre-vingts ans. Quelques années auparavant, en 1976, Sanz y Ruiz avait publié un recueil de deux mille sonnets (Suma y sigue: 2000 sonetos) écrits entre 1970 et 1976… La critique n’a tout simplement pas eu le temps d’absorber cette œuvre (trop occupée par ailleurs à gloser sur le ptyx de Mallarmé).
Sanz y Ruiz de la Peña était membre, entre autres sénats culturels, de l’Académie royale de la Purissime Conception, qu’il vint à présider, dans la maison-musée de Cervantès à Vallavolid. C’est sur le site internet de cette institution que nous avons trouvé le portrait du poète en académicien, ci-dessous.
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Portrait de Nicomedes Sanz y Ruiz de la Peña par Luis Vivero Salgado. Source : Real Academia de Bellas Artes de la Puríssima Concepción.
*
À la fin j’ai compris… (Al fin, he comprendido…)
Ne viens pas me gâcher mes délices…
Je vis ma solitude à pleines mains,
libre d’intimations et de chaînes,
seul avec la douleur qui me caresse…
Sans désir de monter, sans avarice.
Les greniers à blé ont été nourris et sont pleins
de pressentiments d’honneur et de condamnations,
et la terre à semer, cette année, n’est guère propice.
Ne changez point cette paix : angoisse et boue,
en profonde intimité absorbée,
sans effusion extérieure… Oui, à ma manière…
À la fin j’ai compris que la vie
peut aspirer à plus… Urne scellée,
avec le concept pur, à sa mesure…
*
Mourir de nombreux maux (Morir de muchos males)
Tu peux mourir, Amour, de nombreux maux…
Si nombreuses déjà sont les diminutions dont tu vis,
et elles marchent sur tes talons pour que tu presses
le pas et fortifies tes défenses naturelles…
De rien ne te serviront tes efforts
pour sauver les apparences.
L’ennemi fouillera dans tes croyances
et rasera les fortifications les mieux fermées.
J’ai et garde des preuves suffisantes
et peux donner de pertinentes leçons
sur l’attaque et la défense… Je ne me fie pas
aux louanges ni aux promesses… Il y a toujours moyen
d’écraser les toiles d’araignée…
Dans notre cabane l’Amour se meurt de lassitude !…
*
L’histoire est terminée… (Finó la historia…)
Plus rien à dire. L’histoire est terminée.
L’Amour a ouvert un nouveau cycle de surprises
dans une poussière de flammèches, sans sépulture,
et parmi des chaînes liant ensemble les souvenirs.
À ton lutrin tu chantes victoire
et hisses des étendards lunaires,
sans savoir, ou bien sachant, que ce sont là
les griffes qui pèlent ta mémoire.
La lumière nous aveugle dans le désert
de sables mouvants et de dégoût
où tout le passé a l’odeur de la mort…
Une fosse ouverte : ton calvaire,
sur lequel pèsent des blocs de vide,
près des feuilles sans voix du calendrier…
*
Temps perdu… (Tiempo perdido…)
Je n’ai pu être jeune, je n’ai pu
larguer les amarres de la vie sérieuse
ni briser les rhizomes du système veineux
qui mes leste les ailes et m’a fait plonger.
Ni espoir ni foi. Je me suis soutenu
en nageant dans des adducteurs misérables,
saignant en fatigues la matière
qui, à force de lutter, s’est appauvrie.
Sans espace vital. Sans libre champ,
sans diversion. Seulement un homme-science
avec l’intime terreur de vivre mort.
Et plongé dans un guignon éternel,
je fais à la rigueur examen de conscience
quand déjà le départ presse…
*
Je vis déjà sans vivre… (Vivo ya sin vivir…)
Je sais que je ne serai plus… Je sais que je n’ai pas été
autre chose qu’un masque triste, ruine rase
d’une classe noble en déclin :
elle retourne à la source d’où elle sortit…
Je vis sans donner de prix à ce qui n’a pas été vécu…
Le molosse du néant m’effraie
et je baisse un regard las et profond
vers les parties intimes du passé perdu…
Je voulais semer l’amour… J’ai récolté le chagrin
dans les portées musicales de la luzerne… La terre
m’enchaîne à mon devoir de paysan…
J’efface le fourrage des rêves
pour amender ma dette avec des jusquiames
et rectifier la douane du destin mauvais…
*
Ta vie avec ma vie… (Tu vida con mi vida…)
Je vais à ta plénitude pleine de grâce
avec la soif de vivre à toi enlacé,
catapulte du désir, percuté
en verbe galopant et aube avenante.
La tentation s’affine, s’enchaîne
à ta naissance en moi, clameur et nid,
quand condoléances et désir ont coïncidé :
deux ferments d’amour dans un seul chagrin.
La destinée ainsi : ta vie avec ma vie,
en tempête sans loi, tendre, ailée,
ondulant sur la terre promise…
La terre qui nous offre ferment et joie
pour hisser la voile et donner au pré
une occasion de charismes et de liesse.
*
Des nuages comme au hasard… (Nubes como al azar…)
Je ne sais par quel défilé se devine
la lumière de la source qui lutte. Ciel
versant un lever de soleil dans une somnolence
de couleurs en brise obstinée.
Des nuages comme au hasard, ombre lasse
tombant avec décision, à contrepoil.
L’espace modulant la ritournelle
de la harde ailée, chantante.
Combien de fois, Amour, s’est répété
ce renaître à la constance
avec le même malaise, la même signification ?
Comme nos pas à travers le destin
de vivre sans vivre, lançant une pétition
à la nuit totale, déjà ombre et mort.
*
Moine à la fenêtre (Monje en la ventana)
Vers le lys intérieur qui s’illumine,
le verbe s’impatiente, vole loin,
revêtant la campagne de vieux ors
d’une pâque mi-canonique mi-fatiguée.
Méditer et sentir !… Quelle loi domine
les besoins de veiller dans les reflets ?
De concert ils avivent les conseils
d’archanges envahissant le brouillard.
Depuis ta grande fenêtre, tu règles la vie
avec tant d’intensité absorbée
qu’est infuse en toi l’éternité.
Tu sens passer le temps, si muet
que tu interprètes les fondations du néant
au moyen de ton inégalable et glorifié silence…
*
Sans arguments !… (¡Sin argumento!…)
L’horloge s’est arrêtée, sans arguments
sur lesquels appuyer sa théorie…
Naître-mourir, se battre chaque jour
avec la désolation et le mécontentement.
Feuilles d’hier, vaguant dans le vent,
naufragées du passé qui devient aigre,
sans nouvel espoir, sans patience
pour imposer une direction au verbe…
Loi des aiguilles… Désillusions
sillonnant, mains en avant, de lentes années
sans sûre assise, sans attache.
Jusqu’au non-être de chardons vagabonds
accrochant les secondes,
ouvrant de vastes espaces à la quiétude…
*
Nuit de Noël sans haleine… (Nochebuena sin hálito…)
Dans cette nuit de grésil et de brume,
l’âme est descendue aux abîmes
de la désolation… Sommes-nous les mêmes
ou bien les ténèbres nous ont-elles obnubilés ?
L’âme n’a point de cadastre
dans ce purgatoire de chiffres,
cyniques à outrance, d’agonismes
fertilisant l’enfer qui nous habite.
Nuit de Noël sans haleine, perdu
le rite majestueux, le souvenir
du temps du rêve, désagrégé…
Dans le méandre où je me perds
cette nuit, sans clameur et sans nid,
quand je mords les braises du chagrin…
*
Matin triste (Mañana triste)
Le matin est venu triste,
avec tant de brouillard distillant la peur
que le moteur ne carbure pas et je ne peux
sortir de mes précipices de paresse.
Montagne grise en mouvement, plane
surface d’étouffement où je m’enlise
en devinant des murs, où je reste
plongé dans une végétation méridienne.
Comment lutter ici contre le sort
si sa ductilité est la plus forte
et s’impose avec un mutisme tacite ?…
Pressant l’occasion, je marche à tâtons
pour voir si tu viens dans le brouillard, mon amour,
tirer de l’abîme ma nostalgie…
*
Tout s’en est allé… (Todo se ha ido…)
Et il n’y a plus d’au-delà… Tout s’en est allé
à la forge intacte de la mort,
à force de te rêver et de ne point t’avoir,
luzerne sans cœur, femme-oubli…
Pur désir de créer, sans retenue…
Il additionne des sommes au destin,
sous le temps qui pourrit et se convertit
en flambées de vent déchaîné.
Tu parles d’éternité… Nous allons vers elle
perdus dans la nuit la plus obscure
des nuits de fiel où nous vaguons…
L’Amour est passé devant la porte,
ouvrant les diaphragmes au petit bonheur,
accablant de plus de glace l’âme transie…
*
Chanson aimée… (Canción amada…)
Avec toi le nouveau matin est venu
vider des alphas dans ma maison déserte…
La neige dorée scintille sur le jardin…
Le cyprès s’insurge dans l’air…
Neige albant la terre… Il neige… Il neige,
peuplant de fantômes l’incertain
glaçon de souffrance de l’air figé
en lice avec la lumière, où il s’engraisse…
Tu es avec moi, chanson aimée,
dans la maison dotale, dans la silencieuse
liturgie de mon angoisse de crépuscule…
La neige est plus classique et plus fleurie
quand nous nous revêtons du nid où niche
notre outrance infinie et absorbante…
*
Les rigueurs se surpassent… (Aprietan los rigores…)
Cette nuit de fantômes et de froid
où la lune presse les fenêtres
avec une furie de recettes hivernales,
une ardeur méthodique : glace farouche.
La lumière est plus dure ; il est plus brillant,
l’amas de silex ardents
cousant sa furie sur les vitres
avec des glaçons qui perforent le vide…
Les rigueurs se surpassent. Janvier crie
son angoisse de spinelles dans les flaques,
où l’eau se livre prisonnière…
Notre sang supporte les surprises,
et les outrances flottent, bateaux légers
à la gangue d’étincelles sulfuriques…
*
Par le défi d’hier (Por el reto de ayer)
Tu viendras à l’hémisphère de la rose
par les hourras du passé reverdi,
au glacier de l’amour, présomptueux.
Avec notre printemps il se marie.
Air tu seras, créneaux vaporeux
où les nymphes tentent Cupidon,
filant de l’or affligé dans la source,
te sentant papillon entre mes bras…
Ô céleste occasion, vive fontaine
où la lumière devient amie du canal
avec des rives cardant un limon actif…
Amphore contenante et contenue,
dans le calvaire de l’attente,
en périples de givre défini…
*
Combien de générations ?… (¿Cuántas generaciones?…)
Ô le dialogue trivial avec les miroirs,
dans la poudre des siècles oubliés
qui pendent aux murs décrépits
entre des poussières d’hier et des ors anciens !…
De notre ne-plus-être indigents reflets :
enfance et jeunesse… Ides écoulées
en lent advenir, dessins effacés
en vacuités fanées… Déjà si loin !…
Combien de générations sont passées
par votre lune intouchée, surprise,
par ce cœur abandonné ?…
Avec un arrière-goût d’ennui, vous filez l’histoire
unie à ma propre raison d’être,
mon blason se décharnant dans la mémoire…
*
Pleurer à vent furieux… (Llorar a viento airado…)
La Muse est triste, souffrante,
le regard ambigu et caressant,
fatiguée de supporter la croix douloureuse
avec laquelle le destin l’intimide.
Pleurant à vent furieux par la blessure
où la peine ambulante se fait glose,
ceignant d’épines de fer la rose
de l’idéal fané de sa vie…
Couronne de rigueurs est son martyre,
moulu sur la meule des heures
avec des nerfs en brasiers de délire…
Et la méchanceté se repaissant à profusion
d’effroyables piquants de rigueur
pour ajouter de nouveaux reproches à ses maux…
*
Vers ma plage… (Hacia mi playa…)
Dirige ta barque vers ma plage,
bien-aimée du chant et du pouls,
de la paupière en alerte et du souffrant
ouragan des préceptes et des bénédictions.
L’oiseau du verbe défaille,
poussant des soupirs depuis le nid
où toi, colline merveilleuse, tu n’as pas voulu
m’assujettir au joug de la brise nouvelle de ta robe…
Il y a une lumière effervescente sur le chemin
qui conduit au matin depuis la nuit,
sillonnant l’équateur de l’aiguille des minutes.
Où la mort inquiétante se tapit,
demandant à l’âme glacée de se cacher
sous le vol épais de sa cape…
*
À la dérive urgente… (A la deriva urgente…)
J’invente la nuit ambiguë de ton deuil
en cassant l’oraison en deux :
du côté de l’ombre, tempêtes
brûlant sur ton flanc agité…
Dans ma commanderie de coquelicots, je sens
palpiter le tournesol des âges,
amour antique, rite de nostalgies,
attachant la pensée à la rétine.
Tu t’approches, Muse, à la dérive urgente
et tu cordes de soleil couchant la cloche
dans le cloître d’honneur de l’âme enfuie.
Quand l’automne naît dans ma souffrance
et les braises de l’air font si mal
que le frisson du départ sue du sang…
*
Clément enfer… (Manso infierno…)
Cet enfer sans diable où nous vivons
surmontant des ouragans de mépris,
artifice oscillant avec le trapèze
où nous nous couchons et souffrons…
Volontairement, ou sans le vouloir, nous nous supportons mal…
À notre hostilité nous donnons du prix
et en bassesses de fiel nous étayons l’épave,
retirant toute occasion à ce que nous fûmes…
La discorde a gonflé des transes de ciguë :
unique rente dont profite l’amour
dans ce dépôt d’ossements vivants…
Enchaînés à l’infect carcan
de la désillusion, où je recèpe
deux oraisons, pour un mal, prisonnières…
*
Cautères stellaires… (Cauterios estelares…)
Mon malaise de vertèbres antiques
désorbite des cautères stellaires :
petites fleurs de chiffon sur les autels,
oraisons de poussière et processions de fantômes…
Toi, cœur dompté, tu te signes
avec les ailes en croix. Tes avatars
grandissant à contrepoil, tissant des hasards :
braises dont tu témoignes par des flammes.
Tu voles à ras de strophe, absorbé en toi-même,
exilé de ton olympe concret,
sans volonté ni charisme certain…
Sans que la lumière ne t’anime ni ne te secoure,
sans coup de fouet qui pousserait l’âme vide
à explorer le flux du temps mort…
*
Sais-tu, mon âme ?… (¿Sabes, alma?…)
Tu n’as pas même où mourir. Tu as perdu
jusqu’à ta qualité volitive
et vas, avec ta terreur, suspendu
à la dérive de ta propre inclémence…
Tu n’arriveras pas à bon port. Tu as décidé
de dé-naître dans la nuit punitive
le malaise de chardons qui t’active,
sans trouver quoi que ce soit de conforme à ta souffrance.
Monde sans paix, sans écho, sans promesses…
Lisse et desséché calame… Pas une étincelle ?…
Tu déambules sans souffle, désolé…
Avec une si lourde pierre tombale sur ta poitrine
que tu ne jouis de sépulture ni ne trouves de lit
pour étendre ton corps en déroute…
*
Que la lumière fait mal !… (¡Cómo duele la luz!…)
Je vis au carrefour des déroutes
accumulées avec incertaine avidité,
quand le bateau est confié au port,
coque immobilisée, voiles déchirées.
Les voyages nouveaux ?… Loin encore
sont les plages candides. En désarroi
la boussole imprécise, et toujours endormie
l’humeur dolente où tu t’émousses.
Que la lumière fait mal et que fait mal
la vie à contrevent, quand la parole
moud son excès de dulie.
Et penser et passer. Où allons-nous
quand nous désertons de notre impulsion
et que l’agonie nous fait sienne davantage… ?
*
À fleur de peau (A flor de piel)
Douleur à fleur de peau… Douleur de crépuscule…
Ne vibre-t-elle pas dans tes entrailles, causant une blessure
d’autant plus profonde que plus vieille
et avec plus de morsures d’échec ?
Pas de temps pour vivre… J’écourte le pas…
Cette volonté rétrospective de fuir
qui nous aigrit l’âme, déjà perdue
la faculté de marcher à ras de ciel…
Épines et rochers… Le chemin
nous conduit à la paix et je ne veux plus
persécuter la mort qui nous réclame.
La lumière se déshydrate… Seule vit
l’essence tutélaire que nous décrit
la faux rédemptrice en quid de flamme…
*
Le cœur de terre (El corazón de tierra)
Depuis l’abîme de mon néant, je sens
le cœur de terre, à toi dû,
à présent qu’il dort en rocher dur,
de bonheur privant la pensée.
La chair fait mal, la chambre fait mal,
de l’âme tuméfiée, lugubre.
Et tant de mort alentour m’intimide
que je me reproche des horreurs, assoiffé d’amour.
L’instinct est tombé au carrefour.
Je concerte l’au-delà avec ton absence,
la chair macérée dans le vide…
Cette misère que t’impose le monde,
dans laquelle je n’ai plus de présence,
pure friche l’âme sans fond…

