La Malédiction du jenglot

Nouvelle parue, sous une forme légèrement différente, dans Le Banian 23, publication semestrielle de l’association franco-indonésienne Pasar Malam, juin 2017.

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Le jour où Norbert Cazebeuve, ingénieur, acheta dans le capharnaüm d’un occultiste chinois de Jakarta un jenglot, il n’imaginait pas quelles allaient être les conséquences de son acte.

Un jenglot est une figurine griffue, à la peau noire et de texture rugueuse comme celle des momies, et dont le visage ressemble à une tête de mort avec de longues canines. Alors que les Indonésiens croient que les jenglots possèdent des pouvoirs surnaturels, pour Norbert Cazebeuve il s’agissait d’un remarquable travail de taxidermie, et comme il avait une âme de poète, le charme macabre de cet objet hideux l’attira.

Tandis que le vieillard chinois baragouinait dans un mélange incompréhensible d’anglais, d’indonésien et de hokkien des instructions pour l’entretien mystique de l’âme du jenglot, Norbert Cazebeuve se contentait de sourire, admirant la performance théâtrale du charlatan. Après avoir payé les 350 dollars américains auxquels leur courte négociation aboutit, il emporta son trésor dans une boîte ouvragée en pensant, après pourtant quelque dix années de mariage, que la découverte ravirait sa petite famille d’expatriés contraints et forcés, à savoir son épouse Martine et leurs deux enfants, Julot et Paquita.

Le soir venu, quand ils furent tous réunis dans le salon de leur villa moderne, il annonça qu’il allait leur faire connaître un jenglot, élevant le petit sarcophage devant les yeux écarquillés des deux bambins et ceux nettement plus sceptiques de Martine Cazebeuve.

Lorsqu’il ouvrit la boîte, un hurlement terrifiant déchira la nuit de Jakarta, glaçant le sang des quatre, et sans doute aussi de quelques voisins, jusqu’à la moelle. C’était Gremlin, leur chat siamois, qui s’était jusqu’alors tenu tranquille sur son coussin dans un coin de la pièce et qui, pour une raison inconnue, bondit par la fenêtre à cet instant, le poil tout hérissé. Le flot d’urine qu’il laissa derrière lui depuis son coussin se perdit dans la luxuriance du jardin ; le jusque-là fidèle animal s’était soustrait pour toujours à l’affection de ses maîtres. Ils ne le revirent jamais.

Plus tard, Julot affirma que le jenglot avait dardé sur le chat un regard noir et brillant comme celui d’un dragon de Komodo affamé. Norbert Cazebeuve regretta d’avoir offert un traité de la faune indonésienne à un enfant pourvu d’une telle imagination. Les yeux du jenglot, deux cicatrices boursouflées, sont fermés.

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Martine Cazebeuve était une maîtresse de maison comme de nombreuses autres maîtresses de maison mariées à des ingénieurs expatriés. Ne travaillant pas, elle avait tout loisir de chercher à redire au service de sa domestique Sita ou de ruminer la brillante carrière qui s’ouvrait devant elle à Mulhouse après des études de sémantique générale, avant qu’elle y renonce par un esprit de sacrifice qu’il lui arrivait de plus en plus souvent de contester en son for intérieur et parfois ouvertement.

L’épisode de la présentation du jenglot exacerba son crève-cœur existentiel. En position de faiblesse du fait du comportement inexplicable de Gremlin, dont chacun reçut une forte commotion, Norbert accepta tout penaud de remiser immédiatement « cette horreur » dans les profondeurs du buffet, avec les autres antiquités et œuvres d’art local que Martine bannissait avec constance hors de la vue de tous, sans égard pour l’âme de poète de son époux ingénieur. Le jenglot les accompagnerait à leur prochain voyage en France, avec les autres accessoires du purgatoire improvisé, pour compléter la déjà longue collection de l’excentrique oncle Maurice, qui n’en pouvait mais.

Quelques jours plus tard, tandis qu’elle lisait un magazine dans une causeuse, Martine observa le manège de leur domestique lorsque celle-ci entreprit de passer le plumeau dans le buffet. Apercevant une boîte inconnue d’elle, Sita l’ouvrit discrètement pour jeter un œil à son contenu. Martine la vit pâlir, mais Sita continua son travail ce jour-là comme si de rien n’était.

Le lendemain, Sita demandait son congé pour quelques semaines afin de se rendre au chevet de son vieux père malade. Martine, bien sûr, y consentit et prononça quelques paroles de réconfort, en attendant que Sita lui donne le nom d’une personne de confiance qui la remplacerait. Puis, comme Sita n’en faisait rien, elle posa la question. L’hésitation de Sita l’agaça quelque peu ; la négligence de la domestique sur ce point contrevenait à tous les usages. En outre, la perspective de démarches à faire pour trouver par elle-même une remplaçante lui était particulièrement déplaisante. Sita finit toutefois par dire qu’elle connaissait quelqu’un.

Très affectée, Sita partit donc au chevet de son père malade, des larmes lui montant déjà aux yeux, et sa remplaçante, une vieille femme taciturne et peut-être même muette, entra dans la maison. Cette dernière prit dès le premier jour l’habitude de rester le moins longtemps possible hors de la cuisine et Martine crut également remarquer qu’elle ne passait jamais le plumeau du côté du buffet. Elle se promit de lui en faire la remarque, réfléchissant entretemps au ton qui conviendrait le mieux.

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Norbert Cazebeuve, à cause de son imagination de poète, conjectura que le départ de Sita avait pu être provoqué par des craintes superstitieuses de la servante relativement au jenglot. Il se rappelait que l’Italien Arnaldo Fraccaroli, écrivain voyageur, raconte dans son livre Sumatra e Giava que les administrateurs néerlandais prenaient très au sérieux la guna-guna ou magie noire locale et se donnaient même la peine de la combattre, allant jusqu’à considérer que, par les pouvoirs de la suggestion ou autrement, cette magie faisait des victimes non seulement parmi les populations autochtones mais aussi, dans certains cas prétendument avérés, chez les colons. Mais il se faisait en même temps la réflexion que les cousins de ces puritains calvinistes avaient brûlé des sorcières à Salem et que l’on savait donc à quoi s’en tenir au sujet de ces esprits chagrins et sectaires.

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Cependant, les amertumes de la grande âme de Martine trouvaient à s’exprimer par mille petites contrariétés faites à son époux, dont les moindres faits et gestes trahissaient de plus en plus à ses yeux une nature étriquée. Norbert Cazebeuve, qui ne manquait pas de perspicacité en toute circonstance, le comprenait et, je ne sais si c’est du fait de son âme de poète ou de son âme d’ingénieur, il acceptait son tourment quotidien comme la contrepartie du privilège qui était le sien d’être la moitié d’une si grande âme. S’il lui avait dit les choses de cette manière, cependant, elle aurait contesté qu’il fût une moitié ; elle le situait à un niveau de fraction bien inférieur. Toujours est-il que la vie domestique de Norbert Cazebeuve, sous des apparences tout à fait ordinaires, glissait sur une pente savonneuse, dangereusement ingrate, en particulier depuis l’acquisition du jenglot, qui avait excité comme aucune autre curiosité exotique auparavant les sarcasmes de Martine.

Il existe sûrement un proverbe chinois qui dit de façon concise que les goûts reflètent l’âme. Cette pensée ne quittait plus Martine depuis l’entrée du jenglot dans sa vie. Que Norbert eût pu dépenser leur argent durement gagné pour acheter cette horreur lui semblait révéler distinctement les sédiments profonds de boue inconsciente dans l’âme de cet homme. Et quand, au cours de ses rêveries ou méditations de grande fumeuse, elle ressassait cette idée effrayante, il arrivait que dans son esprit révolté Norbert prît l’aspect d’un jenglot abominable.

Une nuit, alors qu’elle venait de fumer une cigarette sur la terrasse et se dirigeait vers le local à poubelles pour un contrôle de routine, elle fut arrêtée par l’aspect singulier de l’un des containers. Une sorte de mèche blonde en sortait, coincée entre le couvercle et le flanc. Intriguée, elle souleva le couvercle et vit alors que cette mèche blonde était la chevelure de la poupée Barbie pilote de chasse de Paquita. Sur les sacs en plastique elle trouva par ailleurs Fanfan le faon, Minnie l’ourson et Billard le béluga, les compagnons préférés de Paquita réduits à l’état d’ordures domestiques par une main profanatrice.

Réduite à l’incrédulité devant cet acte innommable, elle ne ressentit pas immédiatement de la colère, mais plutôt la sensation d’un sabord coulissant pour laisser passer le fût d’un canon – ce qui lui permettrait de tirer à boulets rouges dès qu’elle aurait confirmation de la culpabilité de Norbert.

Elle emporta les peluches et le mannequin dans ses bras et gravit les escaliers jusqu’aux chambres. Avant de demander ses raisons à Norbert, elle souhaita replacer dans la chambre de Paquita ce qui n’aurait jamais dû la quitter de cette façon. Sa fille dormait. À la lumière du couloir, Martine observa que Paquita serrait contre elle quelque chose. Elle s’approcha et ses traits se décomposèrent à mesure que la réalité lui apparaissait de plus en plus nettement. Parvenue au lit de sa fille, elle découvrit le drap qui recouvrait en partie Paquita, et l’impensable se dévoila sans contradiction possible à ses yeux horrifiés : Paquita endormie serrait le jenglot sur son cœur.

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Les explications que Paquita fournit, en larmes, à ses parents éberlués révélèrent que, malgré un premier contact déconcertant en raison de la soudaine folie du regretté Gremlin, la fillette s’était prise d’affection pour cette poupée d’un genre original, et l’avait dérobée au buffet, se débarrassant de ses autres compagnons.

Qui n’a vu sa fille serrer dans son sommeil un jenglot ne peut se faire une idée de l’abîme de perplexité dans lequel ce témoignage ingénu plongea Martine Cazebeuve. Elle estima dans un premier temps que son devoir de mère appelait des remontrances sur la façon dont sa fille avait maltraité ses jouets, lui demandant de bien comprendre qu’il n’était pas convenable de se séparer aussi brusquement de compagnons dignes d’affection et d’estime, en particulier sa Barbie pilote de chasse, un modèle de femme. Puis, après avoir recouché Paquita, elle demanda à Norbert de les débarrasser du jenglot sur le champ.

Alarmé par le bruit, Julot était sorti de sa chambre et avait assisté à la scène. Norbert Cazebeuve avait naturellement accepté l’idée de se séparer sans plus attendre du jenglot, mais son fils demanda qu’on le lui confiât pour qu’il en étudie la composition. Cela lui vaudrait, insistait-il, l’estime de M. Jacquin, son maître de classe à l’école française, dont la grande passion était l’histoire naturelle. Un tel argument ne put que recueillir l’assentiment de Martine, qui tâcha de surmonter son dégoût pour l’objet infâme qui avait dérangé les sens de sa fille.

C’est ainsi que Julot hérita du jenglot. Son comportement ne tarda pas à révéler des signes sensibles d’altération. Il arriva plusieurs fois que Martine entrant dans sa chambre au beau milieu de la journée la trouve plongée dans l’obscurité, persiennes et rideaux tirés. Une fois, elle surprit ainsi Julot affairé à quelque mystérieuse activité et, lui demandant ce qu’il pouvait bien faire dans le noir, elle s’entendit répondre que cela facilitait l’usage du microscope – c’est-à-dire du jouet que son père lui avait offert pour ses dix ans.

Comme il avait toujours manifesté, en raison de son esprit précoce et curieux, certains traits de caractère peu communs chez les enfants de son âge, et comme M. Jacquin avait rassuré les parents en leur demandant de bien vouloir au contraire encourager ces tendances scientifiques, on feignit dans un premier temps de ne pas trop s’étonner non plus des odeurs suspectes, tantôt comme de l’encens, tantôt comme de la charogne, qui commencèrent à émaner par moments de sa chambre, et qu’il expliquait par des expériences de chimie que l’avait invité à conduire M. Jacquin afin de stimuler son meilleur élève.

En réalité, M. Jacquin ignorait tout de ces « expériences » et Julot était en train de développer un attachement malsain pour son nouveau jouet, en qui son imagination, échauffée par le climat du pays, donnait à voir un être surnaturel qu’il convenait de vénérer, par exemple avec de l’encens, et de nourrir, en particulier avec le sang de petits animaux.

Au bout de quelque temps, Julot crut savoir que la soif du jenglot ne pourrait plus être étanchée par le sang des oiseaux et des écureuils qu’il tuait au lance-pierre dans le jardin, et qu’il demandait du sang humain. Julot conçut donc le projet de sacrifier Paquita sur l’autel du jenglot.

Je n’ose imaginer ce qui serait advenu de cette enfant si Martine Cazebeuve, un jour, sur le chemin des courses, n’avait rebroussé chemin, ayant oublié d’emporter avec elle le courrier à poster. Elle constata tout d’abord que la servante muette était comme à l’accoutumée prostrée dans la cuisine, avec peut-être un frémissement quasi imperceptible parcourant son corps ratatiné et une volonté plus manifeste que d’ordinaire d’éviter de croiser le regard de la maîtresse de maison. Elle se dit qu’il était grand temps d’appeler son attention sur la poussière du buffet.

Puis elle sentit cette odeur d’encens qui avait à plusieurs reprises auparavant indiqué une expérience en cours dans la chambre de Julot, mais cette fois l’étrangeté tout de même inconcevable de ces manières, ainsi qu’une soudaine angoisse à l’idée qu’elle ne comprendrait peut-être plus jamais son fils si elle continuait de le laisser agir à sa guise sans lui demander de justifier de manière plus précise la nature de ses expériences, la détermina à provoquer une discussion franche avec Julot.

Quand elle ouvrit la porte de la chambre – sans frapper, en raison de la crise, ou plutôt du dénouement, qu’elle entendait provoquer –, celle-ci était, comme elle s’y attendait, fermée à la lumière et au monde extérieurs par les persiennes et les rideaux. Ce à quoi elle ne s’attendait pas, en revanche, c’est la scène qui s’offrit à ses yeux. Le jenglot se dressait face à elle sur la table de nuit, éclairé par deux bougies et fumigé par des bâtonnets d’encens. Allongée au sol sur le dos et dévêtue, Paquita tourna des yeux surpris vers sa mère. De même que Julot, à genoux près de sa sœur – le hachoir de la cuisine à la main, levé au-dessus de sa tête.

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Après avoir désarmé le forcené, Martine rhabilla Paquita en hâte. C’est en vain qu’elle appela la servante à son aide, car celle-ci avait entretemps déserté la maison. Elle enfourna quelques affaires dans une valise et enfin, Norbert Cazebeuve rentrant du bureau, elle lui jeta le jenglot à la tête en poussant les enfants au-devant d’elle. Norbert, qui resta stupéfait un long moment, entendit au dehors la voiture de Martine démarrer en trombe.

Il tourna le regard vers la figurine gisant à ses pieds. Mesurant la perte dont cette poupée hideuse était la cause en raison de sa propre légèreté, il ramassa l’objet dans le but de passer dessus sa rage d’homme dépossédé. Mais à vrai dire son psychisme était tellement ébranlé par le choc qu’il venait de subir qu’il était à peine maître de ses mouvements. Lorsqu’il martela le jenglot contre la table en vue de le démembrer, on aurait dit que le jenglot lui martelait le bras contre la table avec une violence inouïe. Lorsqu’il voulut l’écraser contre le mur, on aurait juré que le jenglot lui-même le projetait contre le mur. Lorsqu’il le lança de toutes ses forces pour le fracasser, son effort frénétique le catapulta dans la même direction. Lorsqu’il sauta dessus à pieds joints, il s’écroula sur la table derrière lui, qui céda sous son poids. Après quelques minutes de furie insensée, sentant le souffle lui manquer et voyant que le jenglot n’était pas encore en charpie – compte tenu de la décoordination hystérique de ses mouvements, on peut penser que la plupart de ses coups n’avaient pas atteint leur but –, il décida d’y mettre le feu.

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Les pompiers découvrirent le corps calciné de Norbert Cazebeuve parmi les cendres et les décombres de sa villa moderne. Sous une cloche à fromage en inox, on trouva par ailleurs une figurine d’aspect rébarbatif que certains charlatans de bazar vendent sous le nom de jenglot. Abusant de la crédulité des gens, ces charlatans prétendent que le jenglot rend toutes sortes de services à son propriétaire, sauf si celui-ci ne lui témoigne pas le respect qui lui est dû, auquel cas le jenglot le maudit – sans que personne n’ait le droit de lui venir en aide, au risque de prendre la malédiction sur soi.

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