Pensées XIV

À l’origine, le subprime est un type de consommateur. C’est le consommateur qui a en cours de multiples dossiers de surendettement sur ses biens de consommation et à qui l’on refile en plus des crédits immobiliers (les produits subprime). C’est l’emprunteur auquel s’impute un tel risque de défaut de paiement qu’aucun prêteur n’avait jusqu’alors voulu avoir affaire à lui (on n’osait solliciter personne en-dessous du prime, qui est déjà un individu passablement douteux, en termes financiers). Mais, voilà, sans ce nouveau segment, le marché s’effondrait (c’est ce qu’il a l’habitude de faire quand il ne s’agrandit pas). Il fallait vendre de la pierre à tous les cas désespérés (aussi friable fût-elle et dût la maison tomber sur ses occupants). C’était même un dessein sublime, et, véritablement, quel succès, jusqu’au jour où le défaut de paiement massif, global est devenu une réalité et où les banques se sont échouées comme des méduses dégonflées sur les dunes arides, quand les États ont dû actionner la pompe à liquide pour sauver le monde. Or, la logique des produits subprime est implacable : tant que le plus fauché des fauchés n’aura pas, tout en étant ce qu’il est, les moyens, c’est-à-dire les crédits, pour acquérir le monde entier, il ne peut y avoir assez de demande pour éviter la crise de surproduction finale.

Le mythe du risque. L’homme-organisation privé, le cadre de ces sociétés multinationales qui ne créent pas d’emplois et dans le même temps font seules l’économie, a autant la sécurité de l’emploi que l’homme-organisation public, le fonctionnaire. Quand il change d’organisation, c’est pour améliorer son sort, gagner plus d’argent. Les entrepreneurs s’assurent sur le marché contre tous types de risques, grâce aux produits dérivés. L’agriculteur américain qui vend sa récolte à perte lève ses options et tout va bien pour lui. Quant aux banques, l’État est là pour les sauver au moindre risque de défaillance. L’État est le seul acteur économique qui prenne des risques. Beaucoup aiment se faire passer pour des cow-boys, mais peu sont autre chose que des cow-boys de bac à sable, qui jouent au Far-West entre des pâtés moulés au seau en plastique sous l’œil du pion.

Qu’est-ce qu’un technocrate ? Le technocrate est un système expert humain. Sa fonction est d’indiquer au pouvoir politique les solutions (juridiques et institutionnelles) qui permettent à ce dernier d’appliquer son programme et d’engager les réformes pour lesquelles il a été désigné par la voie des élections. Dans la mesure où le technocrate conserve sa position indépendamment des aléas de la vie politique, il est amené à servir différentes majorités. Si l’idéal de l’homme en tant qu’être pensant est une vie au service d’idées, le technocrate en est donc très loin : il sert les idées des autres, ce qui n’est pas vivre au service d’idées mais être un mercenaire. Par ailleurs, le spoils system, par lequel le nouveau pouvoir élu remplace l’ancienne administration par une nouvelle sur le critère de l’engagement politique, donc des idées, système qui a longtemps prévalu de manière assez pure aux États-Unis et qui seul permet aux hauts fonctionnaires de vivre une vie au service d’idées, est, comme l’a montré Max Weber, incompatible avec un fonctionnement rationalisé de l’État. « Das spoil system war in Amerika technisch möglich, weil bei der Jugend der amerikanischen Kultur eine reine Dilettantenwirtschaft ertragen werden konnte. Denn 300 000 bis 400 000 solche Parteileute, die nichts für ihre Qualifikation anzuführen hatten als die Tatsache, daß sie ihrer Partei gute Dienste geleistet hatten, – dieser Zustand konnte selbstverständlich nicht bestehen ohne ungeheure Übelstände : Korruption und Vergeuden ohnegleichen, die nur ein Land mit noch unbegrenzten ökonomischen Chancen ertrug. » (Politik als Beruf) Si le technocrate ne peut, dans ses fonctions, vivre au service d’idées, comme c’est bien le cas sauf à considérer que le débat politique n’est pas un débat d’idées, n’est pas la forme que prend le débat d’idées en démocratie, et si vivre au service d’idées est la seule vie digne de l’homme en tant qu’être pensant (et si ce n’est pas une utopie que de parler de l’homme en tant qu’être pensant), le technocrate est voué à disparaître, remplacé par des systèmes experts automatisés. Au lieu de poser leurs questions à des hommes formés à la connaissance des codes et procédures juridiques, les élus politiques les poseront à des ordinateurs, dont les connaissances seront les mêmes, en plus étendues.

Le dernier homme de Nietzsche est celui dont les facultés dominantes sont surpassées par l’ordinateur. Un autiste prodige peut ébahir l’humanité par ses capacités de calcul mental, il reste à cet égard inférieur à une calculette.

La fonction publique c’est la sécurité de l’emploi, la prison la sécurité du logement.

L’État productiviste et consumériste : la TVA est la première ressource fiscale en France. À l’attention des dupes de l’État contre le marché.

France : le pays qui n’a rien compris à la restauration. Une seule food court à Paris (au Carrousel du Louvre), deux cafétérias Flunch. Je n’ai jamais aimé les restaurants où l’on est servi, vestige d’une société féodale (j’appelle féodale la société où il existe une classe servile : c’est le cas de la société bourgeoise). Ce n’est pas être misanthrope, au contraire, que de préférer être servi par une machine, ou, à tout le moins, de préférer les lieux où le service humain est le plus restreint. Plus d’une âme sensible, plus d’un cœur non desséché ont cru être misanthropes à cause des conditions de la société féodale. Quant à la restauration française, ce sont des restaurants coincés pour touristes.

Au café, vous payez cher votre boisson parce qu’elle vous est servie par un salarié désagréable.

Aux terrasses des cafés, on peut voir passer des bagnoles.

Aux terrasses des cafés, on peut voir passer des vieux.

Quel pays de vieux ! Et moi, que fais-je pour rajeunir notre société ? Pas moins bien que vous collectivement, on dirait.

Nous sommes une société diverse. Il y a les terroristes et il y a les autres.

El funcionario puto, es la dama Rosita su alcagüeta.

Les femmes ont apporté la preuve qu’elles pouvaient être des exploiteurs aussi inhumains que les hommes.

Les vieux coalisés contre les jeunes. Ce qui importe au jeune est d’avoir une vie, selon la formule : « Ne perdez pas votre vie à la gagner. » Ce qui importe aux vieux est que les jeunes travaillent comme des esclaves pour payer les retraites d’aujourd’hui. Or ces vieux ont été jeunes et, pour beaucoup de ces jeunes, alors, avoir une vie voulait dire faire peu d’enfants : le couple permet de mutualiser et de partager les contraintes sur cette denrée rare qu’est le temps libre (énumérées ici), à condition de ne pas avoir d’enfants, car le temps gagné par cette mutualisation est perdu par là-même. D’où des vieux, maintenant, particulièrement esclavagistes. C’est la lutte des classes d’âge.

Les jeunes d’aujourd’hui paient les retraites de beaucoup de vieux qui, quand ils étaient jeunes, payaient les retraites de peu de vieux. C’est ce que vous appelez partager, n’est-ce pas ? Dans ce partage, les jeunes d’aujourd’hui sont lésés.

Septembre 2014

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