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Tristesse de la lune : La poésie de Juana de Ibarbourou
La poétesse uruguayenne Juana de Ibarbourou (1892-1979) compte parmi les voix poétiques fameuses d’Amérique latine. Née Juana Fernández Morales, elle est connue sous le nom de son époux d’origine basque française. En 1929, au Palais législatif de l’Uruguay, elle reçut pour son œuvre littéraire le titre honorifique de Juana de América des mains du poète Juan Zorrilla de San Martín (l’auteur de Tabaré, publié en 1888 et considéré comme l’épopée nationale de l’Uruguay, qui, à la manière de La Araucana du poète conquistador Alonso de Ercilla au Chili, s’inspire des faits de la conquête espagnole en Uruguay [pour un résumé de l’histoire des belles-lettres en Amérique latine, voyez l’introduction à notre livre Le mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine ici]).
Les poèmes suivants sont tirés du premier recueil de Juana de Ibarbourou, Las lenguas de diamante (Les langues de diamant), de 1919. Il existe déjà peut-être quelques traductions de certains de ces poèmes en français, puisque l’écrivain Francis de Miomandre a publié en 1928, sous le titre La touffe sauvage, une traduction complète du recueil de 1922 Raíz salvaje (Racine sauvage, dans une traduction plus littérale) accompagnée de quelques autres poèmes de la poétesse ; nous n’avons pas consulté ce livre et ne savons pas quels autres poèmes s’y trouvent. (Dans le n° 19 de la revue Repertorio Americano de novembre 1928, le critique Luis Eduardo Nieto Caballero a trouvé à redire à la traduction de Miomandre, notamment au titre que ce dernier a choisi, où ne se retrouve pas du tout l’idée d’enracinement qu’a voulu exprimer la poétesse.)
Cette poésie s’inscrit dans le courant moderniste de langue espagnole auquel le présent blog a déjà rendu hommage par des traductions, pour l’Espagne (Francisco Villaespesa) comme pour l’Amérique (Ricardo Jaimes Freyre).
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Les langues de diamant
(Las lenguas de diamante, 1919)
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La petite flamme (La pequeña llama)
J’éprouve pour la lumière un amour de sauvage.
Chaque petite flamme me ravit, me transporte.
Toute lumière n’est-elle pas un calice qui recueille
la chaleur des âmes passant dans leur voyage ?
Il y en a de petites, bleues, tremblantes,
comme les âmes tristes et bonnes.
Il en est d’autres presque blanches : éclairs de lys.
D’autres presque rouges : esprits de roses.
Je respecte et j’adore la lumière comme si c’était
une chose vivante, qui ressent, qui médite,
un être qui nous contemple, devenu feu.
Aussi, quand je serai morte, à tes côtés il me faudra
être une petite flamme d’une douceur infinie
pour tes longues nuits d’amant inconsolable.
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L’attente (La espera)
Ô lin, mûris, car je veux tisser
les draps du lit où dormira
mon aimé, qui doit bientôt me revenir !
(Avec le printemps il reviendra.)
Ô rose, déploie ton bourgeon encore fermé !
Il faut que tu sois le flacon de senteur embaumant sa chambre.
Concentre tes couleurs, rassemble ton parfum,
dilate tes pores, car mon bien-aimé arrive.
J’entraverai ses jambes de chaînes d’or,
de chaînes légères de l’acier le plus pur.
J’ai pressé le forgeron Amour
de les faire brillantes et inaltérables.
Et je sèmerai tout le jardin de coquelicots.
Qu’il ne puisse se rappeler aucun chemin !
Fatigue, sur ses nerfs presse tes bandeaux.
Mollesse, sois le chien qui garde la porte.
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Mélancolie (Melancolía)
La menue filandière brode sa dentelle obscure
avec une étrange anxiété, une patience amoureuse.
Quel prodige, si cette dentelle était de lin pur
et si, au lieu d’être noire, l’araignée était couleur de rose !
Dans un coin du jardin odorant et sombre,
la filandière velue brode sa toile légère.
Sur celle-ci la rosée suspendra ses diamants,
et l’aimeront la lune, l’aube, le soleil, la neige.
Amie araignée, je tisse comme toi mon voile d’or
et dans le silence cisèle mes joyaux.
Nous sommes unies par l’angoisse d’un même labeur.
Mais tes veilles te sont payées par la lune et la rosée
tandis que Dieu sait, amie araignée, ce que je recevrai pour les miennes !
Dieu sait, amie araignée, quelle récompense m’en reviendra !
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Les violettes (Las violetas)
Elles émaillent la bordure tout entière de la source
et sont comme des brûle-parfums embaumant son eau.
En les cueillant je souffre, par mon désir avide,
qu’elles ne puissent entrer toutes dans mon panier.
Un magicien les a plantées pour que les jeunes femmes
qui remplissent à cette source leurs amphores de faïence
éprouvent la tentation de s’en orner le buste
comme un étrange vase opulent et mordoré.
En veux-tu une ? Respire-la. Comme elles sont semblables au miel
et laissent longtemps leur parfum sur la peau !
Presse-la contre tes lèvres. Quelle saveur piquante !
On jurerait que leur calice est plein d’amour.
C’est peut-être pour cela qu’un magicien les a plantées au bord de la source,
pour préparer quelque philtre avec l’eau claire.
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Inquiétude (Inquietud)
Cette inquiétude… Cette inquiétude… Quelle main obscure
m’a donné la flamme et l’ombre
de cette folle effervescence cachée
qui monte avec un goût de sel à ma bouche ?
Cette inquiétude, cette inquiétude constante
que ne calment point les lèvres de l’aimé…
Mains tendues vers l’astre, âme dressée vers le ciel,
corps de chaux et de scories auquel l’envol est refusé…
Anxiété qui ne se résout ni en bourgeon ni en braises…
Feu invisible et vif qui brûle sans étincelles…
Âme en lambeaux, quelle source réclames-tu pour ta soif ?
Racine ignée, qu’attends-tu pour éclore en flamme ?
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L’inquiétude fugace (La inquietud fugaz)
J’ai mordu dans les pommes et j’ai baisé tes lèvres.
Je me suis enlacée aux sapins odorants et noirs.
J’ai plongé, inquiète, mes mains dans l’eau qui court.
J’ai fureté dans la millénaire forêt de cèdres
qui traverse la prairie comme un lourd serpent.
Et j’ai couru par tous les chemins de pierres
qui ceignent comme des rubans le mont ventru.
Ô mon aimé, ne t’emporte pas contre mon inquiétude sans trêve !
Ô mon aimé, ne me gronde point parce que je chante et ris !
Un jour il faudra bien que je me tienne tranquille,
pour toujours, hélas, pour toujours !
Les mains croisées, les yeux fermés,
les oreilles sourdes et la bouche muette,
et ces pieds, aujourd’hui remuants, en perpétuel repos
sur la terre noire.
Et il sera brisé, le verre de cristal de mon rire
dans la fissure obstinée de mes lèvres closes !
Alors, quand tu me diras : Viens ! je ne viendrai pas.
Quand tu me diras : Chante ! je ne pourrai plus chanter.
Je m’effriterai dans le calme et le silence
sous la terre noire,
tandis qu’au-dessus de moi la vie continuera de bourdonner
comme une abeille enivrée.
Ô laisse-moi goûter la douceur du moment
fugace et inquiet !
Ô laisse la rose nue de ma bouche
se presser sur tes lèvres !
Elle sera bientôt poussière sous la terre noire.
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Énigme (Enigma)
De quel jus noir, de quel suc amer,
de l’eau de quel puits taciturne et large
se nourrit mon âme, acide et saumâtre
comme un vin conservé dans des timbales de cuivre ?
Quelle sève, ô dieux, fut absorbée par ses racines
tordues et grises
comme les branches d’un figuier
qui n’a point bourgeonné, le printemps venu ?
Chardon de l’ennui, qu’enduisit la pénombre
de son huile noire, et que jamais n’émerveille
la lumière avec ses dagues, l’angoisse l’a desséchée
comme une corolle qui flétrit à l’approche d’une flamme.
Et le pollen d’or devint pollen de chaux
et la sève douce devint sueur de sel.
Elle se rida, bourgeon encore, vida sa fleur naissante,
et ne donnera jamais plus, jamais, de parfum.
…..
Si un jour à nouveau elle fleurit, sera-t-elle
un lys encore une fois, ou bien donnera-t-elle
un calice étrange, noir, tourmenté,
portant un dard cloué parmi ses feuilles ?
Ô Dieu, que sera
la fleur de mon âme tellement amère ?
*
Lassitude (Laceria)
Ne convoite pas ma bouche. Ma bouche est de la cendre
et mon rire, un son creux de cloches.
Ne me prends pas les mains. Elles sont de la poussière,
en les serrant tu touches l’aliment des vers.
Ne tresse pas mes cheveux. Mes cheveux sont de la terre
avec laquelle doivent se nourrir les plantes de la montagne.
Ne caresse pas mes seins. Ils sont de glaise, les seins
que tu t’évertues à voir comme des iris hâlés.
Et pourtant, tu m’aimes, amour ? Pourtant tu demandes mon corps
et tends vers moi tes mains, agrandies par le désir ?
Tu convoites encore, mon amour, la chair mensongère
qui est cendre et se couvre d’apparences de rose ?
Bien, alors embrasse-moi. Ô lassitude !
Poussière qui cherche la poussière sans connaître sa misère !
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Fiel (Hiel)
Ma tristesse est stérile comme un désert de sable.
Ma tristesse est la sœur des déserts de pierre.
Mon amour, de moi n’attends ni bourgeons ni fleurs,
saumâtres sont les sèves que la douleur m’a données.
Et je refuse obstinément toute autre eau,
je fuis obstinément les fontaines et me livre à son sel.
Ô la volupté de mes sucs amers
et de mes racines menaçantes comme cent poignards !
Et tu demandes le pollen acide de mes fleurs,
toi qui à portée de main possèdes les fruits prometteurs ?
Et tu convoites ma bouche, aigre comme le sel,
toi dont les lèvres cachent un trésor d’abeilles ?
Même si je dois mourir d’inanition, je refuserai ton miel.
À présent que je me suis faite au goût du fiel,
je ne veux plus aucune douceur. Je ne pourrais, après
que le rayon s’est desséché, m’habituer de nouveau
aux pluies amères. Et je sais, ah ! je sais
qu’aucun rayon ne peut donner un miel éternel !
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L’impossible (Lo imposible)
Ah si je pouvais être de pierre ou de cuivre
pour ne plus souffrir !
Pour que cesse de couler
la citerne saumâtre
de mon cœur.
Pour que mes yeux s’éteignent
comme deux charbons mouillés.
Convertir en métal l’argile vivante,
l’argile misérable et sensible
où fait son nid la vipère noire,
éternelle de la souffrance !
Ah ! Elle pourrait bien mordre, alors, cette vipère !
En riant je lui donnerais par défi
mon cœur glacé comme le marbre d’une fontaine.
Mon cœur de cuivre
où aurait cessé de couler
la citerne saumâtre !
Et dans ce cœur mon amour pour toi ne serait
rien d’autre qu’une étrange stalactite gelée !
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La tristesse de la lune (La tristeza de la luna)
Je hais la lune. La lune m’envoûte
et me rend triste avec son visage de sorcière.
Elle me rend si triste qu’il semble parfois
que dans mon âme se balance un noir cyprès.
Dans sa claire lumière, mon âme reste inerte
et c’est comme une guenille à l’odeur de mort.
Dans sa claire lumière, mon âme est stérile
comme un pré noir couvert de poix.
Blanche fossoyeuse, avec sa pioche elle creuse
le puits obscur de ma peine profonde
et de ses grandes mains de cristal
verse à poignée le sel sur mon chemin.
Même si je recouvrais les braises de mon angoisse intense
de cendres grises, la sorcière d’en-haut
me jette son souffle et ravive le feu,
aveugle à toutes larmes, sourde à toute prière.
Je ne pourrai oublier
tant qu’il me faut regarder la lune !
Je demande la cécité !
Qui me donnera de ne plus jamais voir sa lumière ?
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Magnétisme (Magnetismo)
Dans tes yeux sombres je me suis vue
comme dans l’eau de deux lacs noirs,
alors un vertige d’abîme ténébreux
m’a fait trembler d’angoisse.
Ah, si je tombais au fond de ce précipice !
Si dans ces lacs ténébreux je tombais !
Je sais qu’aucun miracle
ne pourrait m’en retirer.
Je sais qu’à tout jamais l’abîme ensorcelé
de tes pupilles profondes
me retiendrait comme une guenille
accrochée aux griffes des ronces.
…..
Ô n’écarte pas de moi tes grands yeux,
car je tremble de froid et de tristesse !
…..
Je veux le mal de tes pupilles ! Donne-moi
ce mal qui fait du bien à mon âme.
…..
Lac ensorcelé de ses yeux, engloutis-moi !
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La bonne journée (El buen día)
Je me vêtirai de blanc, me parfumerai de roses,
et nous irons par les chemins qui sentent le serpolet,
comme une jeune bergère avec son pastoureau
à la recherche de lointaines chapelles miraculeuses.
Il faut que j’aie les mains fraîches comme l’eau,
il faut que tu aies les lèvres douces comme les fraises.
Et dans l’ourlet froufroutant de mon blanc jupon
les herbes folles laisseront cent épines odorantes.
Les laboureurs, s’arrêtant pour nous regarder, diront :
La petite bergère brune au sourire enchanté
avec son pastoureau aux yeux enchantés et tendres
s’en va sur la route et oublie son troupeau.
Et nous rirons, nous rirons émerveillés
d’être libres et joyeux, d’être fous et chastes,
maîtres indiscutables de toute l’herbe,
des mûres pleines et des pâturages vallonnés.
Puis, à notre retour, comme nés à nouveau,
le teint rubicond, l’âme claire, le front pur et serein.
Et dans nos regards droits, encore extasiés,
une lueur imprévue de bonté nazaréenne.
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Sauvage (Salvaje)
Je bois à l’eau pure et claire du ruisseau
et vais par les champs en m’appuyant
sur une branche de caroubier lisse, forte et polie,
qui dans ses frondaisons abrita la douceur d’un nid.
C’est ainsi que je passe les jours, brune et sans soucis,
sur le doux tapis de l’herbe odorante,
mangeant la pulpe juteuse des fraises
ou cherchant de capiteuses grappes de framboises.
Mon corps est imprégné par l’arôme intense
des pâturages mûrs. Ma sombre chevelure
répand, quand je la dénoue, une odeur de soleil et de foin,
de sauge, de menthe et de fleurs de seigle.
Je suis libre, saine, joyeuse, juvénile et brune,
comme la déesse de l’avoine et du blé !
Je suis chaste comme Diane
et j’ai l’odeur de l’herbe claire née le matin !
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Les premières roses (Primeras rosas)
Aujourd’hui j’ai vu une haie couverte de roses
et suis rentrée à la maison folle de joie.
Aujourd’hui j’ai vu une haie couverte de roses !
Quelles impressions de fête d’amour, mon âme !
Je suis rentrée tellement contente,
comme quand on revoit son bien-aimé
pour qui l’on a soupiré chaque instant
après qu’il fut parti très loin, si longtemps.
Moi qui aime les forêts, les champs, les prés,
les longs chemins verts et magiques,
l’amour sans obstacle dans la paix de la campagne,
voilà que je rêve à de douces fêtes amoureuses
devant cette précoce floraison de roses
dans la sombreur d’une barrière sylvestre.
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Sur le chemin du rendez-vous (Camino de la cita)
Comme est joyeux le chemin, sous les branches
souples et dorées des genêts,
si bien fleuries que le sentier
est pour les prés une cassolette.
Les abeilles avides sont à la fête
dans le joyau vivant de la forêt.
Quel bon magicien en cette vallée a façonné le trésor
de si opulents genêts d’or ?
Mes tresses sont pleines de l’odorante
pluie de leurs corolles. Quand mon aimé
posera sur elles ses lèvres, il y prendra
le parfum de genêt de mes cheveux,
comme une âme fragrante, radieuse et folle,
que la saveur du rendez-vous mettra sur sa bouche.
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Fuyarde (Fugitiva)
Avide des premières mûres,
il fait nuit quand je retourne au village,
lasse d’avoir arpenté tout le jour
la forêt à la recherche de mûres.
Radieuse, satisfaite, échevelée,
avec un bouquet de fleurs sur la tête
je ressemble à une satyresse brune
égarée sur le chemin des acacias.
Mais alors je ressens la crainte
d’être suivie par un faune caché dans la pénombre :
tout près, et mon oreille déjà soupçonne
l’écho de son pas furtif.
Et je fuis en courant, palpitante et folle
de peur, car il paraît si proche
que mon bouquet de fleurs d’acacia tressaute,
frôlé par les poils de sa barbe.
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Une trêve à la campagne (Tregua en el campo)
Femme qui viens l’âme comprimée
par l’existence acide et brutale de la ville,
guéris-toi dans le silence, aime ta maison isolée,
bénis cette parenthèse, suave, de solitude.
Redeviens ce que tu fus autrefois, douce et sans soucis,
oublie que tu connais la fatigue et la satiété.
Que sous ton écorce grise de civilisée
ressurgisse la paysanne endormie par la ville !
Dans ce printemps si doux, ensoleillé,
que te fasse honte, ô femme, ta mélancolie !
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La nouvelle espérance (La nueva esperanza)
Tu reviens à moi, espérance, ainsi qu’une touffe d’herbes
odorantes coupées à l’aube.
Tu as la timidité des fleurs humbles,
humbles et menues comme celle de la sauge.
Tu arrives à pas lents. Une légère fragrance
te précède. Je cède et t’accueille
avec un geste bouleversé de mendiante. Je n’ai
pas même le courage de lever les yeux.
Mais je sens que sous mes paupières vaincues
la clarté s’accroît, ton aura s’élargit,
et il me vient aux lèvres une saveur de violettes,
et l’air qui m’entoure prend une teinte bleutée.
Mais tu me rencontres amère, et dans la lumière qui m’inonde
je ne peux encore me donner tout entière au miracle !
Ecrit le visage vers le ciel : Poésie de Juan Sánchez Lamouth
Juan Sánchez Lamouth (1929-1968) est un poète afro-dominicain. Son nom figure dans notre étude sur « la littérature latino-américaine engagée… à droite » ici. Parler d’un engagement politique pour ce poète est d’ailleurs sans doute exagéré, compte tenu d’une œuvre largement apolitique – mais on se rappelle que, pour le philosophe Alain, « l’apolitisme est de droite »… Dans l’essai susnommé, nous l’avons classé dans cette catégorie en raison du titre d’un de ses recueils, qui nous a ici servi, le Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes, de 1959 (cf. Rafael Trujillo, dictateur de République dominicaine de 1930 à 1961). Poète tombé dans un relatif oubli dans son pays, il a sans doute souffert de cet « engagement ».
Les éditions Cielo Naranja, qui ressortent néanmoins ses œuvres, ont décidé de les publier sans les textes engagés « politiques ». Ainsi le recueil Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes a-t-il été épuré du poème qui lui donnait son titre, si bien que l’éditeur a dû sortir le recueil sous un autre titre, Les chiens et autres poèmes (Los perros y otros poemas). Il se justifie en disant que les textes politiques de ce genre étaient à l’époque « quasiment obligatoires » (casi obligatorios) pour qu’un auteur fût publié en République dominicaine, mais le choix n’en est pas moins contestable de faire passer le poète pour servile plutôt que convaincu par le projet politique porté par un homme, fût-il, cet homme, intolérant à toute forme d’opposition politique. Nous rendons ci-dessous son titre original au recueil.
Sachant que les œuvres du poète ont été épurées par les éditions Cielo Naranja, qu’est-ce qui peut justifier que l’éditeur écrive, en présentation des Poésies complètes (sur Amazon) : « Tempranamente asumió su condición negra de manera crítica, frente a los órdenes excluyentes de la Era de Trujillo » (« Il [JSL] assuma très tôt sa condition d’homme noir de manière critique face aux ordres excluants de l’ère de Trujillo ») ? Cette formule, d’ailleurs assez obscure, décrit-elle un opposant à la dictature ? Ce serait un révisionnisme franchement grossier que de se permettre une telle interprétation dès lors qu’on veut rendre celle-ci possible par une édition tronquée ! Qui plus est, dans la présentation d’un autre livre, El pueblo y la sangre (Le peuple et le sang), le même éditeur appelle ce poète une « voz crítica de los órdenes dictatoriales » (une voix critique des ordres dictatoriaux), ce qui est confondant, compte tenu de ce qui vient d’être dit, puisque cet éditeur se sent obligé de censurer la voix qu’il décrit de cette manière. Par ailleurs, dans les deux recueils que nous avons lus (dans un volume publié par Cielo Naranja, qui a sorti, en plus d’un volume des œuvres poétiques complètes de JSL, plusieurs volumes comportant chacun un ou deux recueils), le thème de la négritude ou de la condition noire est d’une extrême discrétion, pour ne pas dire entièrement inexistant en tant que sujet distinct.
La poésie de Juan Sánchez Lamouth, de tendance surréaliste, fait montre d’une religiosité (complètement absente du surréalisme français) qui lui confère, plutôt que le prétendu thème de la négritude, sa véritable originalité. Le fait que l’éditeur le fasse passer pour un être de compromission pourrait étendre la suspicion quant à la « fausseté » du poète à d’autres tendances de son œuvre, par exemple, précisément, sa religiosité : dans quelle mesure celle-ci ne serait-elle pas elle aussi, à côté de poèmes en hommage à la dictature, un moyen opportuniste de s’insérer dans les cadres de l’ère de Trujillo, à supposer que ce régime s’appuyât sur l’Église ? Non, selon nous, Juan Sánchez Lamouth est un poète intègre, la beauté de sa poésie en est le signe, et s’il a publié des poèmes en hommage à la dictature, ces poèmes sont eux aussi sincères et il ne faut point les mettre sur le compte d’une résignation mêlée de fourberie ou de lâcheté, voire de l’opportunisme, mais les imputer au contraire à la conviction, plus ou moins profonde, qu’un tel régime pouvait être utile à la nation dominicaine, un peu comme les Français restent fiers, en général, de leur empereur Napoléon. Nous insistons d’ailleurs sur la formule « quasi obligatoires » employée par l’éditeur et qui, manifestement, indique que d’autres écrivains qui ne souhaitaient pas louer le régime de Trujillo parvenaient tout de même à être publiés dans le pays. – Et, encore une fois, l’apolitisme d’un auteur, voire, dans le cas d’un auteur supposé apolitique qui écrirait des hommages politiques, son opportunisme, ne peut le racheter aux yeux de ceux qui ne conçoivent pas l’écrivain comme détaché des questions politiques et sociales. Comme nous faisons partie de ces gens, nous affirmons que Juan Sánchez Lamouth, si l’on ne veut pas considérer seulement son talent, ne peut être sauvé par un opportunisme supposé mais seulement par son intégrité.
Le fait de le présenter comme un opportuniste est plus grave encore quand on affirme en outre que la véritable pensée du poète était « critique des ordres dictatoriaux ». L’éditeur prétend faire un critique des dictatures de celui dont il publie les œuvres purgées, on l’a dit, de ses quelques textes politiques. Pardon pour ces développements un peu longs, s’agissant de pratiques éditoriales qui, si elles ne sont sans doute pas encore banales, sont appelées à se répandre, partout où sévit le « politiquement correct » le plus flétrissant.
Ce billet complète nos précédentes traductions de poésie dominicaine ici.
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Automne et Poésie
(Otoño y Poesía, 1959)
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Élégie automnale pour les marins morts (Elegía otoñal por los marinos muertos)
Enfants démissionnaires d’un téton cancéreux
qui sur les docks allument leurs lampes à alcool,
le matin les oint à l’huile de poisson
quand ils partent sur les mers, visage tourné vers le soleil.
Ah musicale botanique d’yeux perdus,
odyssées émergeant des eaux dormantes !
Pour eux, depuis des siècles, des cloches submergées
sonnent le glas. Ô surface homicide !
Pourquoi au lieu d’aimer, de s’enivrer de terre
cherchent-ils le triste méridien du départ ?
Ils descendent le long de l’escarpement bleu des écumes
en récitant un poème de voilures inouïes ;
un coquelicot froid leur interdit l’oxygène,
la mer est un écran d’inquiétantes images.
Quand les bateaux partent, ils savent tous chanter
– le temps est bon, le vent en poupe – jusqu’à ce qu’ils tombent à la mer.
Les ondins de l’abîme font alors danser leurs bras,
des papillons translucides giguent la ronde autour de leur pauvre fleur,
de leur sang échoué sortent de lentes bulles
qui deviennent corail à la lumière du soleil.
Les jardins de l’océan fleuris de mâtures
donnent chaque jour des récoltes de naufrages ;
parce qu’ils voient les mouettes les marins savent
que les vents noirs leur portent d’horribles présages.
La terre bien souvent connaissant leur volonté
dans son amour maternel, souffre quand ils s’en vont.
Les phares brisés de leurs yeux engloutis
font souvent naître le chagrin,
ils descendent avec leurs bateaux – polyèdre d’ombres –,
une rosée verte sourd dans leurs lits de sable.
Dans les fonds océaniques, les saumâtres champs d’algues
prient pour ceux qui jamais ne surent prier…
Ô douleur ! ils ont forme de troncs horizontaux.
Pourquoi les sèvre-t-elle, la nourrice de la mer ?
Les marins morts descendent dans l’abîme
comme des scaphandriers à la recherche de leurs propres ancres flétries,
ils endossent les scaphandres légers du silence
se condensant en âcres larmes de stalactites.
Leurs ossements sont mordus par les eaux criminelles,
quand bien même les pleurs métalloïdes implorent compassion.
Pour eux la mosaïque lilas des crépuscules
brode une grande oraison funèbre sur la soie de la mer ;
pour eux les calanques se dénudent de chant,
pour eux volent si lugubrement les albatros.
Ils chargent leurs illusions comme des cotres en fuite
la rose des vents les aimante par son essence
en partant ils ne consultent pas leur horoscope
ni ne songent aux coups de vent d’amertume et de clémence.
Et à la fin ils caressent les lèvres des eaux
dans la paix liturgique de l’amour sous-marin,
c’est pourquoi les matelots, en jetant l’ancre dans les bars,
colorent leurs passions avec des lampes à alcool.
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Melba Marrero de Munné
NdT. Poétesse dominicaine (1911-1962).
Parce que tu es comme le fleuve courant sur la peau de la beauté,
c’est ma ferveur de te dire que te bénissent mes dieux intérieurs.
Parce que tu es comme les rayons des soleils à venir,
je te nomme dans toutes mes ruelles obscures.
Là-bas, devant la voix de la montagne
quelqu’un joue de ton luth…
Parce que tu es la question et la réponse des fleurs,
parfois je dis MELBA en regardant les étoiles,
parfois la terre a pour moi l’odeur de ton silence,
parfois sur ton attelage de bourres de coton je dis
que les automnes peuvent bien s’oublier.
Sans connaître ton visage je te peins amie faite de soleil et d’hirondelle.
Ramant jusqu’à ton nom,
je veux peindre ton âme de mails† isolés.
À présent que je te cherche, je comprends
pourquoi Dieu s’est endormi dans tes yeux.
Femme végétale… ?
Ou bien seulement l’intuition bleue qu’a la beauté.
Je te pressens dans tes horizons de prières,
femme si profondément en fleur – voix qui s’annelle
aux desseins des choses tristes.
La ronde de ma rose souterraine suit ta forme pure ;
ne laisse point solitaire le moment de nous délivrer ton message,
tous tes poèmes ont l’odeur des papillons.
† mails : Il ne s’agit pas d’e-mails mais d’un bon mot français, un mail, c’est-à-dire une allée bordée d’arbres pour la promenade. Le mot espagnol est alameda, qui désigne une peupleraie, un lieu planté de peupliers (álamos), et, par extension, une promenade bordée de peupliers ou de tous autres arbres.
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Ronde de ma rose souterraine (Ronda de mi rosa subterránea)
[En dix-huit chants, cinq ici traduits]
Chant I
Rose telle
plus amour que parfum,
quelque chose de toi ont gardé les fourmis
sur la couleur sacrée
des racines.
Dans tes cheveux se trouve incurvée
mon épine de chansons.
Rose de chair fugitive
sur la douleur des icebergs anciens.
Ma flèche d’élégie va volant
vers ta foi et la miséricorde des feuilles,
attirées par ta ronde
mes mains laissent tomber leur soleil en modèle réduit,
je comprends que dans ton cristal exubérant
les chasseurs dansent,
je comprends que de mon silence
quelque chose monte
par ton escalier de grâces ;
pour couper tes pétales
je voudrais les ciseaux du crépuscule.
Brûlée par les ombres
viens à moi depuis le pollen des morts.
Rose souterraine
de ton miroir transparent
je veux faire une vierge endormie entre des poupées dolentes.
Chant III
Avec mon épée forgée dans les douleurs
je vais vers les statues,
à la lumière de ton littoral
mon âme s’éclaire.
Puisque je vois ta ronde
je ne veux mentionner ce fragment de croix
qui m’emplit de vexations profondes.
Ces derniers mois
ont voyagé dans ma solitude
de grises cargaisons de surprises.
Près de ces pierres
j’ai le pressentiment
que quelqu’un va me dire – « Prends »
et ce sera un enfant avec une hirondelle dans les mains.
Rose-fenêtre d’amour
mon cœur sait imiter ton nom
pour l’air propriété de ton parfum,
qui s’adapte à qui le cherche,
pour ton corps.
Ivre de poèmes
te voilà au soleil des lutins,
pour toi il pousse des tournesols aux noyés
sur le fauteuil des paroles dernières.
Chant IV
Si seulement tes pétales profonds
reconnaissaient mon vent privé d’enfance…
Je te chante ainsi, te regardant
lointainement proche,
car je comprends
que d’une Rose morte
peut naître un merle
et que dans ta douleur de ciel
il tombe des statues de neige entre les feuilles.
Je ne veux pas mentionner
ton passé, ton présent ni ton avenir ;
je sais seulement que je tiens mes prières
près des concerts de tes rivières.
Emmène-moi dans ta galerie distante,
ta venue me blesse tant,
comme ces poèmes morts me blessent
de leur rumeur d’oiseaux de mer.
Dans ma chambre ta ronde aveugle,
ta chaleur a brûlé mes herbes,
tes larmes mûries sous la terre
ont fait fuir ma colombe rêvée ;
tout se cache en ta présence.
…Mon âme parle à la rose
car la rose est pure comme le ciel.
Chant XVI
Quiconque détruit une rose
aura une lampe en moins dans son temps de joie
et son cœur périra
comme les roses abandonnées dans l’incendie.
Que la grâce de ton nom
aujourd’hui soit avec mon esprit
fille des oiseaux endormis.
Ta bonté ne se termine pas avec mes chants ;
il est déjà là
le long de ton visage mon ange élève sa tranche d’iambes
ton nom est un astre attaché
à mon aveugle cerf-volant
que ta musique ne monte au ciel
par le chemin des rossignols.
Rose innombrable
verse tes graines sur mes aurores,
je suis émerveillé par ta ronde
d’abeille répétée.
Chant XVIII
Ne détruis pas ta fenêtre ailée ;
ici se multiplient les étoiles.
Rose seule-épiée
ta religion me fait chercher la route
des taupes et des racines aujourd’hui je te chante en sachant bien
qu’entre une rose et Dieu
il n’y a de place que pour un poète.
Déjà par les orifices de mes pleurs
on voit flotter ta vierge chevelure,
les hirondelles qui cherchaient ta ligne équatoriale
trouvent accueil dans mes mains,
je ne voulais pas rester hors de ta présence,
aujourd’hui je goûterai ton parfum sans précédent.
Par ce langage
toujours possible dans mon rêve de ciel
je chante à ta forêt-message ;
Plus rien ne sert de regarder la terre,
en toi se trouve tout l’univers.
*
Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes
(Canto a las legiones de Trujillo y otros poemas, 1959)
.
Panorama des chiens regardant le firmament (Panorama de los perros mirando el firmamento)
Dans la paix de samedi les chiens passent tristes
et contemplent le ciel comme leur unique maître ;
les chiens ont toujours su
ce qu’est la nuit pour les poètes
et même quelque chose de la tristesse des saules solennels.
Quand les chiens éprouvent
les jets de cailloux du soleil dans leurs aboiements,
ils suivent le sentier à la force du poignet blessé
sans le plaisir d’admirer les lys.
Et leurs gueules se referment sans l’os,
et ces yeux se meuvent sans lunettes,
et ce bosquet d’amour devient poussière.
Pour les pauvres chiens tout est triste,
même l’oiseau bleu traversant la rivière.
Cependant, il y a quelque chose que les gens ignorent
et c’est qu’il se trouve plus d’excellence dans un chien sans maître ;
car un chien solitaire est comme une aurore
sur la douce léthargie des fleurs.
Ma chanson aux chiens
a la noire saveur de raisins sans âge ;
néanmoins, je continuerai de chanter
jusqu’à ce que je voie la tempête mourir.
« Lecteur, mon frère », pitié pour les chiens,
pour les pauvres chiens, lecteur, pitié, pitié.
*
Psaume marin (Salmo marino)
1–Seigneur, la mer, la mer, la mer est un enfant aveugle.
2–Mes fruits immatures
ne sont pas, Seigneur, les fruits de la terre ;
mon esprit n’est plus éclairé par la lampe du doute.
3–Seigneur, ce psaume vient de ton nom
pour monter vers mes levers de soleil.
4–J’invoque ce psaume marin pour voir si les poissons à fleur d’eau
m’offriront des « Alléluias ».
5–Ce flanc inconnu de navire
saigne des escargots.
Venez lire ce psaume formé avec des illuminations d’algues
vous qui tournez le dos aux épines.
6–Parce qu’il est temps de régler ses comptes,
je veux élever ce psaume :
peut-être que la mer est le sang de Dieu rendu transparent.
7–Je chante parce que je comprends en regardant le cours des choses
que l’être humain
est moins qu’un brin d’herbe sur la mer.
*
Poème écrit le visage vers le ciel (Poema escrito con la cara hacia el cielo)
Je suis un invité en retard,
mes poèmes se sont perdus
dans les heures grises.
Les lamentations du temps
détruisent ma ruche
mais il faut être content
tout tend vers une fin
qui ne finit jamais
et c’est la même chose de dire
clocher ou violette
quand l’amour chuchote
son oraison sans givre ;
car si une heure de pluie
rend les champs joyeux
une minute de poésie
rend joyeuse mon âme.
*
Lettre à un homme de mer (Carta a un hombre de mar)
Pour mon frère spirituel
Ramόn Rivera Batista
Homme de mer, mon ami, je ne sais que te dire
je te trouve étrange et silencieux, aussi voudrais-je te parler d’algues et de marées hautes
et de navires maculés par les sels marins.
Homme de mer, elle est pour toi cette collection de fous de Bassan.
Homme de mer, j’ignore jusqu’à quel point je me définis dans ton éventail d’écumes ;
il est pour toi ce livre mentionnant un Atlantique en modèle réduit.
Aujourd’hui ma voix va vers toi comme une navigation en direction des raisiniers du crépuscule.
C’est pourquoi je suis soumis en pensant au mystère sacré de la vie.
Homme de mer, je t’écris car je te vois exténué, car je sais que tu penses aux poissons
aux débris de bateaux funèbres.
Je t’ai tant regardé avec la longue-vue du silence
ces regards de toi faits à force de gréements et de mouettes.
Homme bon,
toi qui connais le pourquoi de la houle
et te réjouis en voyant voler des bandes d’oiseaux marins.
Je te salue, je te salue ! Ô funeste homme sans fortune !
Par ton maillot rayé de noir,
par ta barbe en communion avec les cyclones,
par ton dos carré éclaboussé de savon marin,
par cet escargot que tu portes dessiné sur le front.
Homme de mer, mon ami,
je t’écris et me réjouis de tes regards couleur du littoral,
je t’écris et me réjouis car je te vois comme le dernier gardien de l’océan.
*
Résistance dans les larmes (Resistencia en el llanto)
Seigneur ! Ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.
Je défriche le chemin de la jouissance
dans ce terroir sans printemps ;
je déclare avoir dans les larmes de la résistance à revendre
je déclare être plus solitaire que ces cimetières
à l’heure du crépuscule.
Hors de cette terre et de ses choses banales
je n’aurai point de paix… Que dis-je ?
Là-bas se trouve la rive aux lilas en fleur
de cette rive panoramique.
Nous autres les habitants de la douleur
nous ne disons jamais de quelle couleur est le visage de la misère ;
mais il faut vivre
même si la pensée marche à contre-courant
de ce qui lui appartient.
Aujourd’hui mes pauvres vers sont
comme ces vieux phares qui meurent bénis par la mer.
J’ai de la résistance dans les larmes ;
je suis comme un chêne pérenne qui même sans feuilles
conserve la vie face à la tempête.
Je me résigne à cette dure condamnation sans motif,
pour cette raison et parce que je ne peux verser mes larmes sur le printemps.
Seigneur ! ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.
*
L’arbre (El árbol)
Il y a toujours quelque chose à donner aux hommes
parmi tes nombreuses branches vertes…
Pourquoi nous suis-tu tel un pénitent dans les profondeurs de la terre ?
Arbre, nous autres poètes te chantons car nous savons
que puisque tu es là tout n’est pas perdu.
Comme un ange avec des fleurs, et seulement ainsi, tu gardes la plaine ;
je me réjouis en te voyant et même j’aimerais être toi,
car je sais que ton psaume de verdure pérennise l’ombre du ciel ;
à la lumière de tes fruits ma voix reste endormie.
Arbre, cher arbre, en te regardant j’évoque le berceau de ceux en train de naître
et le cercueil de ceux en train de mourir.
Arbre, pour te donner mon chant
je garde en mon cœur le parfum des rouges méridiens ;
je ne sais pourquoi je pense aux anges aussi
en voyant cette verte cathédrale de ton feuillage.
Quand tu manques de fruits
alors tu donnes aux êtres ce fruit mat de ton ombre.
Arbre, monde des oiseaux, statue de silence,
croix du Christ, liturgique encensoir,
il devrait tomber sur ton calme des gouttes d’étoiles en guise de rosée.
Arbre, tu es tout.
Tu es la somme de la patience.
Je te chante parce que dans l’écoulement tu temps
toujours tu es comme celui qui attend Dieu.
*
Mon ancre pour ton bateau de papier (Mi ancla para tu barco de papel)
À la délicate poétesse Luz Echavarría
Les anges qui forment l’équipage de ton bateau de papier
ont besoin de mon ancre de tendresse.
Mon ancre qui t’attend entre les fleurs
a l’odeur de ton blanc sourire.
Je ne sais pourquoi je cherche la grande fenêtre bleue de ton silence
en ce jour où le vent rafraîchit ta carte marine.
Sans mon ancre d’énigmes amoureuses ton bateau
dessinera dans les vagues ses anges noyés.
*
Trèfle (Trébol)
La quatrième feuille du trèfle
Est d’écume
Et en elle se baigne
Le grillon de l’avenir.
La quatrième feuille du trèfle
N’est pas verte mais violette
Et la nuit venue la détache
Un ange sans cœur.
*
Portrait du poète Manuel Luna Vásquez (Retrato del poeta Manuel Luna Vásquez)
Regardons-le, il sait imposer le silence
quand il lève son verre aux lèvres du ciel
pour chanter la rose qui s’illumine dans son âme…
À présent la voix des hirondelles est nécessaire…
Dans le nord de son rêve volent des anges tristes
émergeant du parfum de la mer et des astres !
Les sucres profonds de son idéal d’été suffisent pour adoucir
l’âcreté des forêts !
Regardons-le, son visage baisé par les muses
qui embellissent la forme des bateaux à l’ancre…
Sous sa plume est amour l’hémorragie du soleil levant
et des papillons dansent dans la paix de ses fleurs.
Les psaumes de temples lointains couverts de mousse
émergent de ses vers, à la lisière du temps…
Quand il écrit, on dirait qu’il interroge les chemins
et qu’il dénoue les clauses organisant les vents !
Regardons-le, observant les mystères marins,
comme si dans son esprit naissait le soleil !
Regardons-le, et taisons-nous, car dans sa veille
il pense contempler la présence de Dieu !
*
Par-delà les ombres (Más allá de las sombras)
Par-delà les ombres où l’amour sourit
j’irai chercher les larmes fanées de la flore ;
là-bas tombent peut-être les flocons de mon âme
pour que soit bonne ma récolte poétique.
La lampe du pain dans ma tour jaune
n’éclaire plus le portrait des temps sonores.
Mon cœur marche parsemé d’holocaustes
sur le chemin indéfini que lui donnèrent les vents.
J’aspire à ces paroles à l’odeur de crépuscule
pour lesquelles l’art toujours vole vers les cieux.
J’aspire à ce tintement aigre-doux des cloches
poussées par les mains des vents de la campagne.
Au-delà des ombres on voit mieux les fleurs
et la terre respire par mon psaume de feuilles
au-delà des ombres mes voix trouveront
où pouvoir habiter leur méridien blanc.
Moi qui ai si souvent chanté l’absence des choses
je ne sais pourquoi à présent je souffre près des lampadaires
un horizon en fleur multiplie ces ronces
jusqu’où creusent mes messages nocturnes.
J’aime ces galets foulés par les morts
où pousse le chanvre aux célestes verdeurs.
Pourquoi dire la mort si nous observons la rose
décoiffant son essence dans la voix de la brise ?
Par-delà ces lieux saturés de cristaux
où des lianes brûlées tracent des courbes de paix
je porterai la grappe encore acide de cette âme mienne
sans penser aux miels captifs de mon signe.
Je partirai avec le souvenir de riens étranges
sur la terre opaque aux racines flamboyantes,
sur le contour de forêts humides
je veux me sentir l’âme comme un arbre sans feuilles.
*
Seulement les choses tristes (Sόlo las cosas tristes)
Ce que j’aime dans ton amour ce sont les choses tristes.
Sans te regarder
j’ai touché ton corps miraculeux dans l’air,
le soleil, les branches.
Tu verras bientôt, tes sandales approchant,
mon chemin couvert de poussière,
c’est pourquoi je bâtis
ce blanc château de tendresse.
Je désire, mon amour, les choses tristes seulement
et te voir venir avec l’automne.
Déjà mes lys refusent à l’air leur parfum
le réservant pour ton sourire
amour, mon amour,
aujourd’hui je me sens maître de l’aurore
et suis ancré à la tristesse.
Sur ton mur ensoleillé
grimpent mes regards
ton visage est frais et doux
comme l’eau qui vient de tomber.
Mon amour,
de toi je désire seulement les choses tristes
et te voir venir avec l’automne.
*
La marchande de fleurs de mon quartier (La florista de mi aldea)
La pauvre marchande de fleurs
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche.
Quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs
plus belle
que ces roses,
que ces œillets,
que ces hortensias
qu’elle vend.
Hélas ! si elle voulait,
de toute mon âme
je lui donnerais mon cœur ;
car cela m’attriste
de voir que cette jeune femme
pour vivre honorablement
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche
que je lui achetai, moi.
Hélas ! quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs.
*
Fable de mon enfance (Fábula de mi infancia)
La méditation suffit
regarder mon portrait entre les feuilles
blesser cet œillet plein d’espoir
je crois aux fruits qui se perdent
dans la poussière du temps solitaire
LES FEUILLES de ma jeunesse
changèrent de couleur avec mes veilles
c’est pourquoi désormais je préfère m’éloigner
des choses qui s’ornent de pureté
c’est pourquoi je vais chargé de silence et de solitude
SEULS les arbres
surent me donner leurs musiques lentes
ma douleur alors avait la forme
d’un patio abandonné.
Je me souviens qu’un jour je dis :
les fleurs sont si belles
hélas ! depuis lors je sens que mon âme est vieille
comme le ciel.
*
Les roses qui s’en vont de mon âme (Rosas que se me van del alma)
Bah ! tant de fillettes mélancoliques
ont pleuré dans l’ombre
en poursuivant ces roses qui s’en vont de mon âme.
Ô cœur !
Pourquoi contractes-tu ta morte toile d’araignée ?
Je marche ce soir comme sur un quai désert
le long d’un fleuve de coquelicots.
Bah ! même les roses fuient mon âme.
Pêcheur, la pitié est un poisson sans éclat,
il faut être prêt pour la danse de l’amour et de la mort.
Dans la paix huileuse de ces raisiniers
la brise a déposé ses nocturnes anneaux.
Pêcheur, pêcheur, parce que les prophéties sont en train de s’accomplir
mon ange laisse dormir son cœur blessé.


