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Saudade, joie de l’amertume : La poésie de Virgínia Victorino

“Oh saudade! alegria da amargura”

De la poétesse Virgínia Victorino (1895-1967) il est dit que sa gloire fut aussi retentissante qu’éphémère. Étoile de la poésie portugaise de son époque, elle n’a pas sombré dans l’oubli pour autant, mais il est indéniable qu’elle n’a guère aujourd’hui l’envergure de sa compatriote Florbela Espanca, en particulier à l’étranger, où elle est restée quasiment inconnue.

Le terme « éphémère », cependant, est en partie trompeur puisque Victorino a joui d’une grande popularité tout au long de sa carrière, dès son premier recueil, un des plus grands succès éditoriaux de la poésie portugaise encore aujourd’hui. Après trois livres de poèmes, elle publia six pièces de théâtre, qui furent toutes jouées au prestigieux Théâtre Dona Maria II, à Lisbonne. Par ailleurs, elle compte parmi les figures pionnières de la radio portugaise, avec l’animation de programmes littéraires de 1935 à 1951. Elle reçut en 1938 le prix national Gil Vicente. Un théâtre à son nom fut inauguré dans les années trente à Praia, capitale du Cap-Vert.

Ces choses se passaient pendant l’Estado Novo, qui dura, rappelons-le, de 1926 à 1974. Ce genre de situation est d’ailleurs à peu près inévitable, dans bien des pays voisins de la France, quand on cherche de la poésie moderniste (c’est-à-dire les ultimes tendances de la poésie classique à la veille ou à côté de l’avant-gardisme). On comprend que les exilés politiques aient la préférence de nos maisons d’édition, mais ignorer tous les autres pourrait bien être une erreur, au plan littéraire, si ce mot, « littéraire », veut dire quelque chose.

Certaine critique croit pouvoir situer Virgínia Victorino (dont le nom est parfois modernisé en Vitorino) aux « antipodes » de Florbela Espanca, mais, s’agissant de l’œuvre poétique respective de ces deux femmes de lettres, plutôt que de leur biographie – trois mariages et un suicide pour l’une, célibat pour l’autre –, cette affirmation paraît sans fondement. Nous pensons au contraire que leurs poésies présentent de nombreux points communs.

Les poèmes qui suivent sont tirés du premier recueil de Virgínia Victorino, Namorados (1920), et de son troisième et dernier recueil, Renúncia (1926). Cette poésie amoureuse rappelle parfois fortement la manière baroque espagnole jouant sur les paradoxes de l’amour, manière dont Juana Inès de la Cruz, dans la Nouvelle-Espagne du dix-septième siècle, est un exemple parmi les plus représentatifs.

Portrait de Virgínia Victorino
par Henrique Medina, 1925.

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*

Amoureux
(Namorados, 1920)

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Je ne sais pas (Não sei)

Pourquoi t’aimé-je tant ? Je ne saurais dire.
Je te vis un jour et à peine cela fut-il arrivé
que mon cœur se donna tout à toi,
si bien que j’ai peur de le perdre.

Pourquoi est la couleur de tes cheveux est-elle si belle ?
Pourquoi ta bouche rit-elle ?
Comment savoir pourquoi je t’ai vu,
Dieu sait-il pourquoi il t’a fait si beau ?

L’amour est toujours vagabond, toujours errant.
Il dit beaucoup, c’est vrai, mais jamais assez ;
il est tout et rien ; il est croyant mais ne croit pas.

Pourquoi suis-je amoureuse de toi ? Que m’importe !
Je vis dans ce mystère, toujours ;
je vis de t’aimer, sans savoir pourquoi.

*

Alléluia (Alleluia)

Avant de te connaître, je ne vivais pas.
Je ne saurais même dire qui j’étais.
J’allais à la suite d’un rêve, de chimères,
tout le temps te cherchais et ne te voyais point.

Tu es le tronc, je suis le lierre.
Dans ma nuit, tu es la clarté du jour.
Tu donnes de la joie à ma tristesse,
tu apportes le printemps à mon hiver.

Comment saurais-je pourquoi tu me procures cette passion…
Donne-moi des roses, des œillets, des lilas…
Je veux que ma vie soit toute changée.

Comme on finit par trouver le bien que l’on cherche !
Mon passé, je l’oublie : c’est la nuit noire.
J’ouvre à présent les yeux et c’est l’aurore.

*

Bonheur (Ventura)

Nous aspirons tous à quelque chose,
à quelque rêve dans la vie.
Qui n’a point cela ne peut avancer,
sans force son cœur s’arrête de battre.

Nous conduisons la vie par la main
quand un grand rêve se met à chanter en nous.
Courir après les rêves sans s’arrêter
et sans même savoir où ils vont !

Heureux celui qui meurt en désirant.
Il n’obtint pas ce qu’il aimait le plus
mais il gardait toujours espoir.

Un rêve se réalise-t-il ? Il ne dure point,
le bien a fui. Pourquoi ? Parce que le bonheur
est bonheur seulement tant qu’on ne l’atteint pas !

*

Les œillets (Os cravos)

Les œillets que tu m’apportes chaque jour
sont les mêmes. Ils ont la même couleur.
Œillet incarnadin qui veut dire « amour »,
amour partagé. – Le savais-tu ?

Mais parmi eux s’en trouve toujours un plus grand,
aux feuilles plus longues, plus élancées.
Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce un baiser que tu m’envoies ?
Est-ce de la tendresse ? Je ne sais. Quoi que ce soit,

il me plaît. Il est beau. Il étincelle.
On dit qu’offrir un œillet, c’est être fidèle.
On dit aussi que c’est une insulte…

Pour ma part, je ne sais même pas – vois quelle folle ! –
si voyant ces œillets je pense à ta bouche,
si voyant ta bouche je pense à ces œillets !

*

Différents (Differentes)

« Parle-moi, mon amour. Dis-moi tout. »
C’est ce que disait ta belle lettre.
Saudade que souffrent ceux qui s’éloignent !
Et comme je suis heureuse, m’illusionnant !

Il m’en a coûté que tu partes. Et pourtant,
en l’apprenant, je murmurai : « Qu’il parte.
Si je le fatigue, moi-même je me sens lasse.
Et s’il a changé, je changerai aussi. »

Tu es parti… Tu écris… Peu de vérités…
Tu me racontes sans la moindre nostalgie :
« Je me promène… je tue le temps en faisant ci… en faisant ça… »

Il en va presque de même de mon côté ;
mais, au lieu que ce soit moi qui tue le temps,
c’est le temps qui me tue moi.

*

Ce que je ne te dis pas (O que eu te não digo)

Mon intention était de t’envoyer une lettre
pleine de couleur, d’éclat, de relief,
dans la petite feuille de couleur rose
de ce papier simple sur lequel je t’écris.

Des paroles de tendresse ? Je n’ose pas.
Si je pense une phrase affectueuse,
je m’en repens : « Non… je ne dois pas… »
Et la page reste froide, douloureuse.

Tu le déplores. Je sais bien que tu as raison.
Je veux écrire, parler, et ne le peux.
Vois un peu quel émoi déstabilisant !

Pourtant il te faut comprendre
ce que, malgré tous mes efforts, je ne dis pas ;
ce que je suis incapable de t’écrire.

*

Une seule fois (Uma vez)

On n’aime qu’une fois. Plus d’un amour
ne sert de rien et rien ne le justifie.
Un seul amour absout, sanctifie.
Qui n’aime qu’une fois, aime mieux.

Une personne, quelle qu’elle soit,
quand elle se dévoue à une autre,
par cette seule tendresse sera riche
et jugera toute autre sans valeur.

Deux amours ? Quel est le véritable ?
S’il y en a un second, qu’en est-il du premier ?
Qui donc introduisit cette contradiction ?

Celui qui aime ainsi pense peut-être qu’il a aimé ;
mais il peut croire aussi qu’il s’est trompé
ou la première ou la seconde fois.

*

Mon amour (Meu amor)

Je ne sais même pas pourquoi je pleure à tes pieds,
alors que tu as pris mes larmes en dégoût.
Je pleure, peut-être, l’amour que tu avais pour moi,
je pleure ton cœur que j’ai perdu.

Ton visage était triste ; à présent il rit,
content du mal que tu m’as fait.
Si tu as oublié ce que j’ai été pour toi,
moi je n’ai pas oublié ce que tu as été.

Pourquoi t’aimé-je encore, mon amour,
si tu ne comprends point une telle horreur ?
Pourquoi cette suffisance me captive-t-elle ?

Regarde-moi bien : si les larmes tombées
à tes pieds sont peu nombreuses, sont mensongères,
crois au moins à celles que tu ne vois pas !

*

Un mal plus grand (O maior mal)

Je ne sais pas bien ce que je ressens. Le mal dont je souffre
vient de très loin, est très ancien.
Je suis accablée de douleur, ne sais ce que je dis,
je sais qu’il n’y eut jamais de maux si grands !

Je n’en peux plus ; étranger, affligé,
mon cœur a besoin d’un abri.
D’un autre cœur qui marche avec moi,
qui sache où je vais et d’où je viens !

Parfois je désespère ; mais si je pense,
je vois un tourment plus intense
et cruel dans cette existence qui nous est dévolue.

Quand un mal est grand, il en existe un plus grand encore.
Et être triste, au fond, n’est pas aussi triste
que de feindre parfois de ne pas l’être !

*

Malheur (Desgraça)

La tristesse a sa raison d’être.
Dans toute vie se trouve un malheur,
marque terrible tracée par Dieu,
et chacun de nous doit souffrir.

Il domine, a la force d’un devoir,
nous étouffe la voix – bâillon cruel !
Il ne se laisse pas éloigner, il nous entrave,
ne nous permet pas de crier, marcher, courir !

Qui pourrait avoir un remède à la douleur ?
La cause de l’infortune, où se trouve-t-elle ?
Je veux crier et ne connais point ma voix !

Et pourtant il est si facile de vaincre :
le remède consiste à trouver
plus malheureux que soi.

*

Non (Não)

Ne viens pas me voir, non. À quoi bon ?
Je n’ai même pas assez de courage pour cela.
Je le voudrais, c’est vrai, mais l’enchantement
de ta longue absence prendrait fin.

C’est te perdre à nouveau. Un jour,
tu repartiras, encore, et les pleurs,
faibles ou abondants, peu importe,
jamais une heure de joie ne peut les compenser.

Mais si je ne puis avoir d’autre désir !
Si, ne te voyant pas, je ne vois plus rien !
Comment se peut-il, dans cet état, ne pas te voir bientôt ?

Mon âme émue te répond :
il vaut mieux souffrir sa vie entière un mal
que de gagner un bien et de le perdre.

*

Doute ! (Duvída)

Ton amour ne me connaît pas encore.
Doute davantage de moi ! Tout ce que je ressens
pour toi est un profond labyrinthe
où je mets à l’épreuve ton affection…

Tu ne peux comprendre. Défaut d’instinct…
Tu diras peut-être : « Je ne sais où commencer. »
Et ton désir petit à petit s’estompe.
Tu ne sais même pas si je t’aime ou te mens.

Méprise-moi. Doute ! Dans le tourment aussi
il est possible de trouver un contentement.
Je veux souffrir par toi et personne d’autre !

Un grand amour est fou, est injuste.
Si c’est un bien qui peut parfois nous faire du mal,
c’est aussi toujours un grand mal qui nous fait du bien.

*

Cendres (Cinzas)

Un grand amour se résume à peu de choses.
Et le nôtre, comment fut-il ? Grand et petit.
Il n’a pas duré plus que l’ombre d’un parfum.
Il fut mauvais et bon, baume et poison.

Nous restent les cendres de ce qui ne fut pas même un feu.
Ah, comme je me rappelle cet agréable enchantement !
Si chaque plainte traduit un pardon,
comme je me sens bien en te condamnant !

Je te vis, je souris… – Serait-ce l’amour ? –
Je ne pus te parler, perdis mes couleurs,
et tu restas à me regarder, triste et silencieux.

Nous nous aimions. La preuve en est faite.
Cet amour était tout, aujourd’hui n’est plus rien.
Il n’est plus rien à présent, étant tout encore.

*

Naguère (Outr’ora)

Rien n’a changé, tout est pareil.
Tout parle de toi à chaque pas.
– Les chemins suivis à ton bras,
les hirondelles riant sur les toits…

Ô comme je t’aimais ! Mon âme
était un cristal. Plus tard, une gêne.
Amertume transformée en lassitude,
et notre amour prit fin, tristement et banalement.

J’ai la nostalgie des mots que nous nous sommes dit.
Ce en quoi l’on a cru est toujours bon.
Je crus un mensonge. Je suis femme…

Ah, ce que nous nous sommes dit ! Quelle agitation !
Mais surtout, amour, quelle nostalgie
de ce que nous n’avons jamais réussi à dire !

*

Saudade

Saudades ? Voir des roses, c’est voir des épines.
En un seul mot, la vie tout entière.
Saudade ! compagne attendrie
de ceux qui vécurent tristes et solitaires.

Même quand étaient noirs les chemins
suivis aux heures de lassitude,
dans la saudade ils apparaissent de façon
qu’il nous souvient seulement : il y avait des roses… des nids…

Saudade ! livre d’heures où les gens
lisent le passé et l’avenir et lisent le présent
sans y trouver commencement, milieu ni fin…

Ô saudade ! joie de l’amertume !
Jour de soleil, ô ma nuit obscure !
Qu’est-ce qui t’a fait naître en moi ?

*

« Toujours la même chose » [Titre en français et entre guillemets dans l’original]

Mais ce qu’il y eut entre nous est fini.
Notre histoire est facile à raconter :
baiser qui meurt avant d’avoir été donné,
rose fanée avant d’être éclose.

Ah, ce que j’étais ! ce que je suis maintenant !
Je fus saisie par la lumière de tes yeux ;
et cette lumière qui vint m’éclairer
est ce qui m’a rendue aveugle en s’éteignant.

Plus l’amour est grand, moins il se plaint.
Je sais que je t’ai aimé car j’ai souffert ;
tu vois bien que cette douleur n’est point mensonge.

Et tout ce qui s’en va, que nous laisse-t-il ?
– Un mystère de moins pour toi.
– Une mélancolie de plus dans ma vie.

*

Renoncement
(Renúncia, 1926)

.

Suavité (Suavidade)

Ce fut par un jour tranquille aux heures douces
que ton regard se saisit de ma vie !
– Et dans le vieil amandier refleuri
le chant des oiseaux monta plus haut…

Les nuages étaient des temples, des navires
flottant au-dessus de la terre endormie…
Au loin tintait la cloche d’une église,
sonnant une oraison de notes graves.

Tu ne cessais de me regarder ; et je fus prisonnière
de ce divin poème de tristesse
que je sentais s’ouvrir pour moi !

Depuis ce moment ton regard mélancolique
tombe sur le mien, si frais et lumineux,
comme un clair de lune dans un jardin…

*

Attendre (Esperar)

Trois ans ! Mon amour, qui nous aurait dit
que des cœurs humains peuvent tant !
Trois années infinies, oui, trois ans
pendant lesquels je crus ne jamais te revoir.

Jour après jour, heure après heure, je formais
mille certitudes, mille doutes, mille plans…
J’allais d’espoir en découragement,
avec beaucoup de vaillance, beaucoup de lâcheté !

…..

Encore trois jours. Tu vas venir. Et à présent
j’éprouve la lenteur de chaque heure
dans une indicible impatience !

Trois ans ! Oui, je les hais, ces trois années.
Mais je hais bien plus l’éternité
de ces trois jours encore avant de te revoir !

*

Vanité (Vaidade)

Je suis venue au monde, prédestinée !
Ce que je sens planer dans mon destin
possède, par l’enthousiasme et la profondeur,
la chaleureuse vibration d’un hymne !

Je ne me contiens pas en moi-même. Je ne me définis pas.
– Je regarde la mer sans chercher à en mesurer la profondeur…
Quand je vois la clarté d’une flamme divine,
cette divine clarté m’inonde tout entière !

Vivre ! Je veux vivre ! Que la souffrance
soit une fumée emportée par le vent
et que je réalise cette félicité que je sens en moi !

…..

– Sur la route de l’orgueil allaient mes pas…
Et au bout du compte – le vois-tu ? –me tombent les bras,
je suis lasse et demande à Dieu : Pourquoi suis-je née ?

*

Ignorance (Ignorancia)

Combien se jugent en amour malheureux
car, insatisfaits de ne pouvoir assez comprendre
qui ils aiment, ils cherchent dans certaines crises
un labyrinthe amer et torturant.

Que soit libéré le cœur des cicatrices
qui rappellent sans cesse un mal ancien !
Cueillie la fleur, qu’importent les racines ?
Ignorer est la fortune de l’ignorant…

Pourquoi ne jamais faire taire le désir éternel
de brûler dans une amertume d’enfer
le bien si chèrement acquis ?

Connaître ! Ambitieux ignorant encore
le drame des amants qui s’adorent
mais se connaissent déjà trop !

*

Consolation (Consolação)

Le cœur douloureux, l’âme transie,
c’est ainsi qu’un jour tu croisas ma route.
Les mains froides, les cheveux en bataille,
éteinte la flamme des yeux.

Et moi, devenue meilleure, je devine à présent
la page lointaine et malheureuse
que laissa gravée dans ta mémoire
la sensation d’une épine vénéneuse…

Tu t’étonnes que dès ce moment
je t’aimai comme je t’aime aujourd’hui,
dans un rêve chaste, détaché et nu.

C’est que, malgré la neige que tu apportais,
tu as réchauffé quelqu’un à ta chaleur,
quelqu’un qui était beaucoup plus triste que toi.

*

Tristesse majeure (Maior tristeza)

Quand parfois tu t’étonnes que je ne rie pas,
que je ne sois pas plus gaie pour te rendre gai,
tu penses peut-être que je vis dans un monde à part,
où ton âme me chercherait en vain.

Mais vois ! qui ne possède rien ne peut rien donner.
– Et je n’ai rien d’autre que ces heures d’agonie…
Mon amour ! pourquoi me demandes-tu de la joie
quand c’est justement ce que je ne peux donner ?

Ma propre peine me blâme
de ne savoir guérir une amertume
parce qu’il en existe une plus grande en moi.

Mais, en plus de cette tristesse, hélas ! qui saurait
dire à quel point m’attriste
cette immense tristesse d’être triste !

*

Vers à ma mère (Versos à minha mãe)

J’arrive de loin, cheminant, incertaine.
Je viens désenchantée – le regard las…
Je viens pour voir si peut encore en moi
se ranimer l’émerveillement lumineux du passé.

Le tohu-bohu de la ville m’a contrite.
Peinée, abattue, me voilà revenue,
ayant soif de tranquillité,
dans la maison tranquille où je suis née.

En la voyant, si silencieuse, si petite,
quelle tendresse me réchauffe le cœur !
Comme se transfigure ma peine
en quiétude consolatrice !

Je laisse derrière moi les chemins de pierres…
Je revis tout enfin, me rappelle tout :
– les jours de juin, ardents et parfumés,
les nuits si froides de décembre…

La vie était si belle en ce temps-là !…
Et je me mets à penser… Ô mère,
donne-moi ta mélancolie attendrie,
avec moi souviens-toi…

C’est là, dans ce coin, que je jouais ;
je dormais dans cette chambre ; à ces fenêtres
je restais des heures entières
captivée par l’énigme des étoiles…

Étais-je heureuse alors ? – Difficile de savoir…
Tu dis que j’avais un rire clair et franc,
et que tu me promenais toujours vêtue
de tabliers de coton rayé bleu et blanc…

En ce temps-là, la force de la tristesse,
ô mère, était moins grande que ta force,
car tu me berçais dans la certitude
que le monde était seulement… cette rue.

Dans ce que la vie m’a par la suite apporté
– désillusion, tristesse et fatigue –,
j’appris, avec toujours plus de conviction,
ce que vaut le refuge de tes bras !

Et aujourd’hui je ne crains pas la douleur ; et l’amertume
n’a pas le pouvoir d’assombrir mon sort.
Vis ! La lumière calme et pure de tes yeux
me rend joyeuse, équilibrée et forte !

Parmi tant de chimères passagères,
seul cet amour brille éternellement !
C’est la beauté suprême dans l’histoire de ma vie…
– Loué soit Dieu pour ce bonheur
de me permettre d’être ta fille !

*

Piège (Cilada)

Pour qui s’éprend du bonheur,
il est rare que le bonheur n’apporte pas un mal…
Et nul ne sait de quel prix il paiera
le fugace enchantement d’une heure !

Toute promesse est trompeuse et fuyante.
Près de nous le bien ne reste pas…
L’illusion bénie qu’on adore un jour,
le lendemain fait souffrir comme une blessure !

Mais le plus grand piège du bonheur
est qu’il se montre au désir qui le cherche,
comme un rêve privé de sens ;

le cœur, dans l’ombre où il dort,
ne le comprend pas, ne le savoure pas…
Il l’adore seulement après l’avoir perdu.

*

Chagrin (Magua)

Moi qui suis arrivée à connaître cette joie
avec la possession de ton cœur !
Moi qui pensais éternel le temps
du voluptueux amour qui nous unissait !

Je suis, les dernières illusions éteintes
et mort l’émerveillement dans lequel je vivais,
une aveugle qui, se rappelant la lumière du jour,
trouve encore plus noire l’obscurité.

Tu m’as donné le bonheur le plus parfait ;
je l’ai perdu, et t’ai donné la flamme insatisfaite
de cette immense passion avec laquelle je t’aimais…

Aujourd’hui, ce que je ressens, inutile, révoltée,
ce n’est pas le chagrin d’être une infortunée
mais la peine d’avoir été si heureuse.

*

Printemps (Primavera)

La terre, hallucinée, renaît ! Les nids
se réveillent peu à peu. Avec emportement,
dans une folle étreinte, une étreinte ardente,
les racines s’embrassent sur les chemins !

Quelles vibrations d’amour ! Seuls
et chantants volent des baisers dans l’air. Frémissant,
le sang s’exalte, rouge et chaud,
pris dans la volupté de vins inconnus !

Divin, lumineux printemps !
Résurrection ! Glorieuse résurrection !
Éternel refleurissement d’un songe éternel !

Aie pitié de ceux qui sont tristes ;
de ceux qui, t’entendant proclamer que tu existes,
s’enfoncent plus profondément dans la douleur d’un long hiver !

*

Jour de soleil (Dia de sol)

Ce jour lumineux et chaud me fait souffrir.
Tant de lumière, tant de soleil, tant de joie
sont comme une despotique ironie
pour qui souffre en silence.

Ciel bleu ! Ciel bleu ! Cette grande orgie
étourdit, éblouit le monde…
La lumière chante ! Et, mon Dieu, personne ne pressent
que l’on pourrait mourir à cause d’un jour pareil !

Cependant, si l’on regarde autour de soi, combien de vies,
comme un cortège d’âmes oubliées,
vont en ce moment passer près de nous,

l’une après l’autre – vagues ombres du calvaire ! –
à la recherche d’un coin solitaire
où, seules, elles pourront enfin pleurer !

*

La forge (A forja)

La rue est noire, étroite. Dans l’air se répand
une lueur diffuse, incertaine, imparfaite.
Des enfants sans couleurs, dans une joie morne
jouent parmi la poussière sur des tas de limaille.

Une rumeur monte de la forge. Et s’arrête… Et revient…
– Une rumeur de fatigue et de travail… –
Sur le corps soumis de l’enclume,
le fer chante dans le martèlement du maillet.

Des étincelles sautent, folles, effarées…
Le fer retentit encore et encore, en les crachant
comme des essaims d’abeilles chassées…

Qu’êtes-vous ? – demandé-je, curieuse de les comprendre.
Bagues de sueur des mains noircies ?
Gouttes de sang ? Multitudes d’étoiles ?

*

Renoncement (Renúncia)

J’étais jeune, mais j’étais triste ; je suis seule à savoir
comment est passée pour moi cette époque !
Chanter était le devoir de mon âge…
J’aurais dû chanter et ne chantai pas !

J’étais belle. J’étais aimée. Et je méprisai…
Je ne voulus boire le philtre du désir.
Aimer était le destin, la clarté…
Je devais aimer et n’aimai point !

Hélas ! ni saudades, ni rêves,
ni cendres mortes, ni chaleur de baisers…
– Je n’ai rien su, n’ai rien voulu saisir !

Et que me reste-t-il ? L’amertume infinie
de voir que pour mourir il est trop tôt encore,
et déjà bien trop tard pour vivre !

Le chant de la jeunesse : La poésie de Blanche Shoemaker Wagstaff

Dans notre billet sur George Sylvester Viereck (ici), nous avons évoqué son amitié avec la poétesse, comme lui new-yorkaise, Blanche Shoemaker Wagstaff (1888-1967). Fille d’un baron du rail, Blanche Shoemaker Wagstaff publia son premier recueil à dix-sept ans, ce qui en ferait un équivalent féminin d’Arthur Rimbaud sous le rapport de la précocité. Ce recueil est Le chant de la jeunesse, dont sont tirées la majorité des traductions qui suivent. Le recueil est monothématique, s’agissant de poèmes d’amour, d’une fraîcheur délectable. Ces textes montrent par ailleurs, pour autant que nous puissions en juger, une bonne maîtrise de la forme. Il n’est sans doute pas excessivement rare que des adolescents se mettent à écrire ; il est en revanche moins avéré que, lorsqu’ils décident de s’astreindre à la contrainte formelle de la versification classique, ils parviennent rapidement à des résultats satisfaisants, même si nous croyons savoir que la prosodie en langue anglaise n’est pas tout à fait aussi contraignante que celle en langue française. Il serait donc plus facile à un adolescent anglo-saxon de parvenir à des résultats qu’à un adolescent français, et, dans ces conditions, le mérite de Rimbaud serait plus grand. Sans avoir d’éléments précis à ce sujet, il me paraîtrait fortement crédible que Verlaine ait apporté quelques conseils au jeune poète sur ses vers, en particulier des conseils spécifiques sur tel ou tel poème, tels ou tels vers. Il ne s’agit évidemment pas de placer les deux personnalités, Rimbaud et notre poétesse américaine, sur un même plan littéraire pour des raisons de technique formelle. (D’autant moins qu’il est de notoriété publique, du moins chez les critiques contemporains, que c’est le génie de Rimbaud qui lui a fait renoncer aux formes périmées du vers. Si l’on poussait un peu plus loin le raisonnement, on pourrait dire aussi que c’est son génie qui lui a fait cesser très tôt d’écrire…)

La poésie de Blanche Shoemaker, plus tard et pour la postérité Blanche Shoemaker Wagstaff, à la suite de son mariage, s’inscrit dans les derniers feux, crépusculaires, de l’époque connue aux États-Unis sous le nom, forgé par Mark Twain, de Gilded Age. Je ne sais comment mieux décrire mes sentiments qu’en en appelant aux impressions de ceux qui auraient lu un jour Francis Scott Fitzgerald immédiatement après avoir lu Oscar Wilde : quelque chose s’est perdu, dans la Lost Generation. Et ce n’est pas, ou pas seulement, que l’un de ces écrivains est de l’ancien monde et l’autre du nouveau ; c’est un phénomène temporel, une perte générale de l’atmosphère d’élévation où vivaient les esprits cultivés d’une époque, l’épaississement de l’autre époque. En un mot, le monde de la culture est devenu vulgaire.

S’agissant de notre poétesse, il semblerait que, pour elle comme pour Rimbaud, l’âge, la maturité ait été contraire à l’inspiration poétique. Son premier recueil nous paraît en effet le plus intéressant, ceux qui suivent étant dans l’ensemble moins « spontanés » (les guillemets servent à rappeler qu’aucune poésie, surtout quand elle est versifiée, n’est en réalité spontanée, dans la mesure où il s’agit toujours d’un travail), moins authentiques ; nous parlons de deux autres recueils de 1907 et 1909, où la poétesse était encore fort jeune mais apparemment déjà quelque peu atteinte, en tant que femme inspirée, par le prosaïsme de la vie. Si ses recueils ultérieurs sont parvenus à retrouver un souffle plus authentique, nous l’ignorons. Cependant, en 1933, son nom fut considéré pour l’attribution du Prix Nobel. Et pourquoi pas ? Le prix fut bien attribué au poète Sully Prudhomme, qui n’est aujourd’hui guère plus connu.

Le portrait ci-dessous, par le peintre français Théobald Chartran, date de 1905, l’année de la publication du premier recueil de la poétesse.

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Le chant de la jeunesse
(The song of youth, 1905)

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Proximité (Proximity)

Je serai plus près de toi, dans l’éloignement ;
car l’injustice du monde et de sa loi stupide
chaque jour nous contraint, quand nous sommes ensemble.
Mais dans le silence des longues nuits
les visions nous rapprocheront, jusqu’à ce que
je n’aie plus conscience que ma joie n’est qu’un rêve.

*

Les visages de la mer (Sea-change)

La tristesse de la mer
est venue jusqu’à moi,
parlant d’heures oubliées,
d’heures qui ne sont pas
et d’heures qui ne pourront plus jamais être !

La nostalgie de la mer
est venue jusqu’à moi,
parlant d’aspirations vieillies,
de désirs gardés secrets
et de rêves qui ne pouvaient se réaliser.

La mélancolie de la mer
est venue jusqu’à moi,
parlant de moments passés,
regrets qui durent
jusqu’à ce que les souvenirs soient emportés !

Le contentement de la mer
est venu jusqu’à moi,
parlant de félicités à venir,
d’amour éternel,
du bonheur qui nous attend.

Le grand amour de la mer
est venu jusqu’à moi,
remplissant mon cœur de joie !
Plus doux que cela
ne pourrait être le paradis !

*

Réticence (Reluctance)

Mon amour, je ne veux pas te perdre !
La vie n’a pas encore été vécue, alors laisse
la vie et l’amour rester un peu,
jusqu’à ce que nous en ayons tous deux goûté.
Alors, tu pourras laisser la vie et l’amour décliner.

Mon ami, je n’ai pas le courage de mourir aujourd’hui,
quand ton amour souhaite que je reste,
nous avons une vie à vivre et moi
je ne vis que pour ton précieux amour –
mon amour, je n’ai pas le courage de mourir !

De l’avenir je ne sais rien,
hier est bientôt oublié,
mais aujourd’hui la vie est à nous.
L’amour est bon à aimer et attester.
Mon amour, je n’ai pas le courage d’être seule !

*

La maturité de l’amour (Love’s maturity)

J’ai rêvé que l’amour avait atteint sa maturité
et qu’il se tenait, adulte et parfait, près de moi,
avec des désirs apaisés, des passions comblées,
douce personnification de l’extase.
Avec une fierté maternelle et aimante, je regardais
l’être que j’avais élevé à la perfection,
symbole de toute la joie gagnée par mon âme.
Mais quand je m’agenouillai devant le sanctuaire
de cette vision, en moi s’élevèrent
de violents, tempétueux désirs… Je me réveillai
de ce bonheur et vis que mon amour n’était encore qu’un enfant !

*

Silence (Silence)

Le silence est fait pour l’amour.
La mer d’été n’a point de chants,
l’âme dans l’attente retient son souffle,
les longues heures en émoi sont muettes,
le silence est fait pour l’amour.

Le silence est fait pour l’amour.
Le chant des hirondelles se tait,
à travers le pays d’amour chemine la langueur,
la caresse d’une main aimante est sans paroles,
le silence est fait pour l’amour.

*

En échange (Return)

Mon ami, je n’ai rien à t’offrir
en échange de toute la poésie
que ton amour m’a donnée.
Je n’ai ni présents dorés
ni façons glanées dans le ciel ;
nous disons que l’amour est divin,
alors, mon ami, je t’offre mon amour ;
aussi peu que ce soit, je te donne
chaque heure de ma vie.
Chacun des battements de mon cœur est pour toi –
âme et sens, désir et parole,
tout ce qui est à portée de l’amour,
je le dépose sur son autel.
Sois heureux, mon ami, je donne tout
ce qu’il est en mon pouvoir de demander.

*

L’éternité de l’amour (Love’s eternity)

Ne doute pas de mon amour, mon aimé, il est trop grand.
C’est un monumental projet de bonheur
à l’abri duquel, en repos, j’attends
la certitude de la joie à venir. À moins que
tu ne choisisses de m’aimer plus que cela,
ne doute pas de mon affection, car elle est aussi profonde
qu’un invincible projet de bonheur s’avançant
indifférent à la neige et aux tempêtes. Je pleure
de joie à la pensée de tant t’aimer, car
nous vivons dans la divine éternité de l’amour.

*

Compensation (Compensation)

L’herbe chaude sous mon sein ;
au-dessus de moi le ciel si beau,
des chants d’oiseaux égayent l’air,
passent des ombres légères
– mon âme consciente
que toi et moi sommes séparés.

L’herbe qui pousse sur mon cœur,
mon corps dans la terre ;
les chants d’oiseaux finis et l’air
déserté par l’amour
– mon âme consciente
que nous ne sommes plus séparés.

*

Conclusion (Conclusion)

Mon ami, que la vie prenne fin avant que décline l’amour,
pauvre ombre négligée à nos côtés,
muette et pâle, dont la vue suscite le sarcasme
des moments passés de folle réalité
quand l’amour était doux et ne semblait ni triste ni dérisoire.
Que la mort recouvre nos âmes en amie bienvenue,
nous épargnant la tristesse de voir notre amour finir –
lèvres contre lèvres, dans une étreinte compatissante.
Et que vienne la mort… Épargnée nous sera la peine
d’un pauvre amour à l’agonie, d’un amour moribond.

*

Les heures d’après (After hours)

De quoi l’amour est-il suivi ? Comme après
les heures dorées du jour, de près vient la nuit,
fanant la vie et ses chers plaisirs,
ainsi en va-t-il de l’amour pour qui le goûte.
Il nous faut en subir les conséquences et faire
que le souvenir nous le rende.

De quoi l’amour est-il suivi ! Hélas, nous savons
trop bien quelle solitude nous attend,
lèvres séparées, cœurs vides de toute sympathie,
nos yeux abandonnés par toute lueur d’amour.
Ô désir défunt, douceur d’aimer perdue –
le souvenir peut-il nous le rendre ?

*

Le summum (The climax)

Mon amour, quelle sera la fin de notre joie ?
Quel paroxysme de plaisir nos âmes atteindront-elles ?
Quelles mesures prendrons-nous à la fin
pour préserver l’amour en nous ?
Après des années de lutte, nous parviendrons
sur quelque doux sommet d’extase de l’âme :
que nous réservent les heures qui viendront après ?
La découverte d’un nouveau monde ? ou des soupirs sur nos joies passées ?

*

Raillerie (Mockery)

Heures qui avez été si douces, ah ne riez pas de moi !
Ne regardez pas avec mépris mes jours privés d’amour.
À présent que mon état est changé, ai-je oublié
les heures joyeuses qui furent à moi ?
Ô souvenirs du temps passé ! ô sympathie
sublime et perdue – perdue avant d’être ressuscitée.
Heures naguère si douces et qui passâtes, ah ne riez pas de moi !

*

Folie de la foi (Faith’s folly)

Folie de la foi parfaite – hélas ! même si
nous nous inclinons devant l’autel du dieu le plus sublime,
l’heure viendra où notre idolâtrie
n’aura servi de rien, et nous verrons, à genoux,
les débris fracassés de notre autel foulés aux pieds.
Ne place point ta confiance dans les choses présentes,
aie foi dans la venue d’une aube qui n’est pas née encore !

*

L’occasion (Opportunity)

Regarde comme la vie passe, heure après heure, mon ami,
et nos cœurs sont pleins d’espoir mais sans paroles.
Le fruit de la vie est à portée de main
mais nous sommes aveugles et ne voulons pas voir.

À chaque moment, la joie diminue, la jeunesse s’éloigne,
l’ombre estompe le mystère de l’avenir,
tandis que le temps se consume rapidement sur des ailes de feu
au-dessus des braises de nos cœurs vieillissants.

La vie est si courte ! et l’occasion
n’est que le souffle d’un moment qui meurt sans aliment,
et l’amour se fanera devant mes yeux
avant que j’aie reçu la part qui m’en revenait.

*

Tissé de rêves
(Woven of dreams, 1907)

.

Le déclin (The lapse)

Ah, que le bonheur doive mourir au mois de mai,
quand le printemps a changé la nuit en jour,
chassé l’affliction de l’hiver.

Ah, que le baiser non donné doive s’effacer
et les espoirs longtemps retenus
pâlir comme l’ombre d’un saule au crépuscule.

Ah, que la joie qui était dans mon cœur
doive mourir, comme une étoile rejetée du ciel.
Ah, pâles plaisirs, pourquoi cette disparition ?

Ah, que mon rêve doive prendre fin avant
de l’avoir vécu ; que l’amour doive mourir
quand le printemps est là, et la jeunesse pas si loin !

*

L’héritage (The heritage)

Je rêvai qu’une main me faisait signe,
guidant mes pas à travers
un beau jardin de fleurs gracieuses.
De pâles, délicates lavandes parsemaient l’herbe,
les rayons du soleil semblaient de l’ambre éparpillé sur le chemin.
Près d’une fleur merveilleuse, verte comme la mer,
dont les pétales fragiles se berçaient dans la brise,
je m’arrêtai ; et me penchant sur elle j’entendis ces mots :
« Cette fleur est à toi, pour que tu la protèges ;
c’est l’héritage qui te vient du ciel. »

Et quand je me réveillai et sentis que le rêve s’était dissipé,
j’en compris le sens profond : ton âme
me fut donnée par les cieux, présent sans prix
à protéger avec amour et tendresse jusqu’à la fin.

*

La récolte (The reaper)

Moi qui ai vécu, je veux dormir !
La torpeur des désirs tempérés, la nuit
de l’obscurité silencieuse, apaisante, qui estompera le plaisir
et dispersera les parfums des fleurs d’amour, étouffera le besoin des regards d’amour,
bannira les souvenirs que je garde.
Moi qui ai vécu, je veux dormir ;
qu’après les plus grandes joies de la vie, je n’aie à récolter le chagrin !

*

Subliminal (Subliminal)

Mon âme ne possède qu’une seule image
et ne peut en produire ou contenir aucune autre
dans les longues journées et les nuits sans fin.
La lumière de l’âme luit en adorables reflets
dans le cerveau engendrant ses multiples visions.
Ainsi, dans les profondeurs de mon âme,
se trouve une illumination ;
elle brille sans discontinuer,
douce et forte, incessante :
le grand amour qui délecte mon existence,
rendant tout le reste trivial, insignifiant.
Le reflet de mon âme erre dans mon esprit,
jusqu’à ce que je n’aie plus d’autre pensée que toi,
jusqu’à ce que toute chose soit oblitérée
hormis ton image qui demeure
adorable et claire comme l’apparition soudaine de la lune
dans une nuit de vent et de tempête.
Là, dans les profondeurs de mon âme,
en image tu vis dans mon esprit.
Que tout le reste fasse place,
tristesses, séductions, joies ou projets ;
tant que tu seras renfermé en moi,
je ne veux rien d’autre de ce monde.

*

Apogée (Finality)

Ô serre-moi dans tes bras ce soir,
donne-moi le plus grand ravissement,
car je suis hantée par une vision
de l’heure fatidique où nous serons perdus pour l’amour.

Ne me prive d’aucune parcelle d’amour, mon aimé,
ne garde pas ta foi pour des mondes divins à venir
car tout ce que nous savons de la vie est l’heure présente ;
au-delà de son domaine, nous n’avons aucun pouvoir.

Ô donne-moi la joie suprême de toute une vie
et noie nos peurs de séparation dans un baiser ;
renonçons à l’avenir, abandonnons le passé,
nous n’avons qu’aujourd’hui – et aujourd’hui ne dure pas…

*

Atys, une idylle grecque et autres poèmes
(Atys, a Grecian idyl and other poems, 1909)

.

Coucher de soleil sur la mer Ionienne (Sunset on the Ionian sea)

Derrière les îles améthystines, le soleil
descend, dans un silence régulier, tandis que
sur les sombres hauteurs de l’imposant Hélicon
les ailes cramoisies du jour continuent de battre,
parsemant les pentes blanches comme neige de ruisseaux roses
qui se dissipent dans les rêves sans lune du vallon
en teintes pâlies, dans l’abri de chaque colline.
La violette vespérale de la mer contemplative
s’empourpre dans la persistance du soleil
jusqu’à ce que, parmi les vagues de l’air, un oiseau solitaire
s’envole, effrayé soudain, car il a entendu
le pas de la nuit agiter les profondeurs de la forêt.

*

L’amour était une fleur (Love was a flower)

L’amour était une fleur aspirant aux plus tendres soins,
doux, fragile amour qui bien traité devient plus beau,
parfums de pétales pleins de rêves comme un ciel clair-obscur,
illuminant la vie plus que le clair matin.
Miroitante éclosion au trousseau doré,
l’amour était une fleur.

Les vents froids de la mer soufflent sur la côte d’ambre
où ne brillent plus les fleurs blanches au bord du sable…
Car les bourgeons flétris ont ployé sur une branche stérile,
notre pauvre amour a péri sans soins.
Né pour être éternel, il n’a duré qu’une heure.
L’amour était une fleur.

*

Quand les tulipes lèveront leurs têtes écarlates (When tulips raise their scarlet heads)

Il ne viendra pas, cette année, quand les tulipes lèveront
leurs têtes écarlates aux regards de l’Aurore ;
le printemps sera rongé par un manque cruel,
rien sur terre ne peut ramener le disparu
vers mon cœur abandonné.
Il ne viendra pas.

Le gai mois de mai dressera la fête dans les prés,
illuminant le monde qu’à présent Niobé recouvre,
mais lui est enterré avec une rose de l’an dernier
sous un hyacinthéen sépulcre de neiges.
Bientôt le printemps sera là mais sa voix joyeuse restera muette.
Il ne viendra pas…

*

Pour celles et ceux qui sont intéressés par la poésie des États-Unis d’Amérique, nous renvoyons, en plus du billet déjà cité relatif à George Sylvester Viereck, à nos traductions de poésie nord-américaine en langue suédoise (x) et de poésie chicano révolutionnaire (x).