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Mer des naufrages : Poèmes lusitains d’Afonso Lopes Vieira
Mar dos naufragios! Ilha d’oiro! Ir
Ao acaso! O piloto é Deus! A’vante!
Sol da India ! Mar verde! Perseguir
Esse sonhado sonho, alto e distante…
Le poète Afonso Lopes Vieira (1878-1946) est une figure majeure du modernisme, c’est-à-dire de la poésie post-romantique portugaise. Au sein de ce mouvement, il se fit le chantre des valeurs culturelles nationales, ce dont il témoigna entre autres par ses contributions, à partir de 1911, à la redécouverte du dramaturge Gil Vicente (15e-16e s.), aujourd’hui considéré comme le premier grand auteur de théâtre portugais, et par son édition nationale des Lusiades en 1928, forte d’un appareil d’érudition sans précédent, pour laquelle il s’entoura de collaborateurs compétents.
Nous avons traduit dans le présent billet des poèmes de deux de ses recueils les plus anciens, de 1898 et 1901, où la versification est encore rigoureusement classique. Nous indiquons toutefois que sont aujourd’hui considérés comme plus représentatifs de sa poésie des œuvres ultérieures qui prennent des libertés avec la versification et tendent au vers libre, ce pourquoi il passe pour un précurseur des tendances contemporaines. La sensibilité et l’originalité du poète sont cependant pleinement manifestes dans les recueils de la première période, la contrainte formelle n’a pas empêché leur expression.

dans la salle qui reproduit la bibliothèque privée du poète.
*
Naufragé : Poèmes lusitains
(Náufrago: Poemas lusitanos, 1898)
.
Portugais d’aujourd’hui (Português de hoje)
Je vins au monde en terre portugaise,
je suis d’un peuple de la mer qui chante le fado :
et de là viennent mon mal, ma tristesse,
mes vieux vingt ans, tout mon fardeau !
Je suis d’un peuple qui rêve, chante et prie,
auquel on a jeté le mauvais œil…
Je suis ce qui meurt, suis le dernier, celui de la fin,
je suis le Portugais d’aujourd’hui, dans ce temps venu.
Je vins au jour en terre de malheur,
ô Portugais seuls en ce monde !
Vous évoquez, gens d’aujourd’hui,
certaine race dont nous descendons.
Vent de mer qui déchire tout…
Que sont devenues les ombres amicales des ancêtres ?
Bons chevaliers et navigateurs,
regardez nos douleurs, nos douleurs !
Les vieux disent : – Jeunes gens, vous faites
horreur ! Poètes, vous êtes des fossoyeurs ! –
Vieux de mon âge, où se trouve-t-il des jeunes gens ?
Printemps empêchés, ô janviers !
Avec nous les douleurs ne firent jamais la paix !
Nous sommes navigateurs et chevaliers
sans mer, sans foi, sans bras pour une épée,
nous sommes d’aujourd’hui, les derniers, les rien.
D’autres ont sillonné la mer tout entière,
d’autres ont su gagner le ciel.
Nos âmes à nous ont naufragé,
les Indes de nos rêves se sont perdues !
Pauvres de nous ! Où nous a-t-on laissés ?
Pauvre de moi ! Pauvre de moi ! Où suis-je ?
Tombes de la mer, ouvrez-vous ! Ô sombres
flots ! Vous serez nos sépultures !
Ô Portugal de la mer, du soleil, de l’amour,
montagnes, pinèdes, ô ciel bleu nonpareil !
Nous souffrons tous la même douleur
et nous mourrons aussi du même mal…
Ô Portugal du soleil, de la mer, de l’amour !
Bonne terre de Dieu ! Bon Portugal !
Voyez, Seigneur, en ce que nous avons donné ce jour,
expatriés sur la terre où nous sommes nés…
Mer des naufrages ! Île d’or1 ! Aller
au hasard ! Le pilote est Dieu ! En avant !
Soleil des Indes ! Mer verte ! Poursuivre
ce rêve rêvé, haut et lointain…
Et après tout cela, devoir ouvrir
les yeux, et mourir ! Chantons avant
de mourir, et que la mort soit notre gloire :
et les ondes garderont notre Mémoire.
1 Île d’or : Dans Les Lusiades de Camoëns, l’Île d’or, ou l’Île des Amours, est créée par Vénus pour récompenser les nautes lusitains au terme de leur périple. Elle est de nouveau évoquée dans le sonnet « Lusiades » ci-dessous.
*
De ma fenêtre (Da minha janela)
Je regarde au loin depuis ma chambre, par la grande
fenêtre qui s’ouvre sur le paysage amer,
ce mélancolique horizon de verts
dans lequel, mon cœur, tu te perds tout entier…
D’où j’écris, à l’heure calme de l’angélus,
je vois un bout de Coimbra : et quelles saudades
éveille en moi ce fragment moribond
de vieilles maisons et d’oliviers, avec la Quinta dans le fond !
Toute chose que je vois, au clair soleil, ou bien le soir
quand ce même soleil brille encore derrière Santa Clara,
m’est devenue si familière, intimement,
que le moindre peuplier que j’aperçois est un ami.
Elle donne, cette fenêtre, sur la Cerca, la domine ;
et quand je m’accoude sur une autre, je me souviens d’elle :
car d’aucune autre fenêtre je ne vois l’antique perspective
dont je me suis épris, et qui m’est si bonne amie…
Soir de mai. Dehors, les rossignols chantent.
Quelle douce paix ! Et, distrait, j’évoque
qui vivait jadis dans cette même chambre… Ce serait
un chevalier de féale chevalerie,
qui s’en fut de par le monde, et puis devint
un saint et vint ici finir ses jours…
Bons moines ! Fontaines chantant dans les vergers
des domaines, soleil dans le ciel, repos, air pur,
donner l’aumône, prier…
Qu’il doit être bon de vivre ainsi !
Quand je quittai ma maison pour venir ici,
cette voûte, la chambre, l’église abandonnée
et cet air de chagrin qui se lamente, résigné,
cette fenêtre, d’où je vis, baigné d’or,
en un ciel vert d’automne un soleil de mauvais augure ;
ce passage pour moi inconnu
(c’était l’automne…) si triste, si dénué de vie ;
l’Estrada da Beira entre les saules minces ;
les cloches d’or de Coimbra, cristallines ;
le fleuve en bas, où remontait, ailes ouvertes,
un bateau rappelant les Découvertes ;
échos perdus de chants de jeunes filles
qui me parvenaient comme des ombres de chansons ;
les couchers de soleil pleins de couleur ; un chien qui criait
à la tombée de la nuit… La fontaine pleurant
près d’un cèdre qui crevait l’air doux ;
cette courbe exceptionnelle que fait le fleuve
au fond, là-bas… Les tristes arbres de la Lapa ;
cette tristesse dans l’air, la couleur de ma cape ;
cet arbre qui donnait au paysage exsangue
la note étrange de ses bras couleur de sang ;
les Ursulines avec leur aspect blanc d’asile,
comme un couvent dans un roman de Camilo2…
Tout cela, mon Dieu ! me donnait l’impression
que quelqu’un mourait à l’intérieur de mon cœur !
Et le regret de ma maison… Ô mon amour lointain !
Si j’allais à la fenêtre pour regarder… c’était pire :
c’était comme si je respirais dans l’air
des larmes que j’aurais ensuite à pleurer.
Quels sombres présages : je me rappelle avec tendresse
des vers qu’à cette époque je fis pour ma sépulture…
Je recevais une lettre et me mettais à trembler :
un malheur ? Dieu du ciel ! Qu’allais-je lire ?…
C’était un mal qui me venait et je ne savais d’où !
Et à l’heure où, Jésus ! le soleil précieux se cache
et les cloches sonnent, les couleurs s’effacent
et les amoureux tissent lentement leur rêve…
à cette heure, pareille à celle-ci, ce que je sentais,
c’étaient des volontés de mourir !
Et cette agonie,
ce mal (c’était le mal de ceux qui sentent trop)
venait de l’air, venait de la couleur des oliviers.
Ce mal venait de ce qui maintenant est mon amour :
cette triste perspective que je voyais depuis la fenêtre.
Elle me faisait peur, avant que les yeux habitués
à voir le soleil ne devinassent ses soucis,
et me tortura quand je la vis la première fois
depuis ma table, assis là sur la chaise.
Et quand je regardais dehors pour la voir,
je la haïssais ! Car, pauvre de moi, elle me faisait mourir !
Mais peu à peu, je m’habituais à la voir ainsi ;
je vis sa douleur qui s’attachait tellement à moi,
je la compris, et je l’aimai, dès lors, aussitôt,
je l’estimai, telle quelle, souffrante et résignée.
Elle ne me fait plus pleurer si je la vois avec amour ;
elle me donne envie de lui dire : Est-ce que tu vas mieux ?
J’aime cette triste compagne, depuis ma chambre.
Et dans mes colères, dans mes ennuis, quand, fatigué
des rendez-vous au-dehors, je revenais, comme
j’avais besoin d’elle ! Comme je la regardais ! Comme je l’aimais…
Et puis il semble aussi que, de tant la regarder,
de tant la voir, tant la sentir, tant l’aimer,
nous nous comprenions, nous sentions, nous aimions !
Et un peuplier là-bas me dit un jour adieu, avec ses branches…
2 Camilo : Longtemps les Portugais n’appelèrent le romancier Camilo Castelo Branco (1825-1890) que par son prénom, tant sa renommée était grande et sans égale.
*
Le fado (O fado)
Fados du Portugal, en soupirs et gémissements,
fados qui êtes notre âme ! Tristes fados
qui me parlez de tristesse et de saudade,
amers, exhalés, traînés…
Chansons du fado ! Où
s’en est-il vu de pareilles ?
Que de malheur ne cache pas
le fado de nos vies !
Ô fados rauques, ô cantilènes du malheur !
Larmoyantes guitares, où parle un cœur !
Fados de mon pays, traduisant cette race !
Vers égarés si pleins d’émotion…
Portugais, Portugais
de ce royaume infortuné !
Vous pressentiez vos revers
puisque vous avez inventé le fado !
Fados qui êtes la vivante image de ces vies,
que de passion ! Que d’émotion ! Que de saudade !
Musique tragique, jouée pour les partances,
où pleure et gémit notre fatalité !
Lendemains ! Avenir !
Que m’importe de vous connaître ?
La Destinée m’entraîne infailliblement…
Et que ce soit ce que Dieu veut.
Cela devait être ! Cela devait être, gens perdues !
Nous avons fait naufrage… Adieu, race qui te trouves à ta fin.
Personne n’échappe à sa destinée dans cette vie,
ni à ce qui doit être ! Il devait en être ainsi…
Chacun, en naissant, a
une étoile qui dit
si sa vie sera fortunée
ou s’il doit être malheureux.
Aveugles qui chantez le grand et horrible crime !
Et qui traînez dans les fermes et les villages
votre plainte où je ne sais quelle douleur s’exprime
dans la guitare qui soupire et la voix qui gémit…
Humbles aveugles aux violons,
arrêtez-vous à ma porte un moment :
je dois remplir vos sacoches,
vous donner du pain, vous donner du vin.
Ô navire des Indes qui transportes des pierres fines,
Voiles chrétiennes faisant le tour du monde !
La tempête t’a murmuré les augures
qui disaient qu’un jour tu coulerais au fond !
Et la nef qui partit divine
rencontra sa mauvaise destinée.
Nul n’échappe à son destin,
que ce soit homme ou bateau.
On dit que le fado fut en haute mer inventé
par des marins partis à l’aventure…
Oui, seuls, en vérité, peuvent l’avoir créé,
ceux qui vivent sur leur propre sépulture !
Chantons, au moment de partir
vers où le Destin nous conduit,
le fado de notre vie,
le fado de notre mort !
*
L’usine (A fábrica)
Je vois d’ici toute la vallée si verte,
depuis le couvent où je suis le dernier moine.
Mais même ici le bon air se perd
et je ne trouve pas la tranquillité.
Même ici, je n’ai point de repos !
Pauvre vie passée tout entière à souffrir !…
Une usine se trouve là, en bas,
et me torture, à grincer toujours !
Cela me révulse : c’est comme penser
que je m’arrache les ongles ou mords un mouchoir.
Je l’entends dès le matin au réveil,
et la nuit, Jésus ! quelle souffrance.
Et ce n’est pas seulement pour moi, mais aussi
pour tout ce que je vois alentour :
le paysage qu’épouvante ce fracas
et que la fumée asphyxie et tourmente !
L’allée des peupliers, ô estrada da Beira !
aimée des rossignols au printemps,
toute cette fumaille te salit
et les rossignols, à présent, ont fui !
Pauvres arbres tout crachés
de fumée noire, arbres, écoutez-moi !
Et personne ne trouve que massacrer les routes,
quand elles sont belles, soit un grand crime…
Vieux parc des Bentos, où jadis
les moines marchaient, près du Mondego,
tu as encore cèdres et fleurs, des eaux qui chantent,
mais tu as déjà perdu ta tranquillité !
Fleuve qui passes sur des sables d’or,
tu ne peux plus librement couler
car des machines étouffent ton murmure…
Fleuve, enfuis-toi vite vers la mer !
Et l’usine travaille et ne se repose pas,
vomit de la fumée et fais grincer ses engrenages !
Pauvre Isabelle ! quel horrible voisinage,
qui terrorise la nuit ta statue.
Je vois d’ici les tuiles
de son toit et ses cheminées.
Quelle horreur ! au pied de ce vieux paysage
et à nos pieds, comme le fleuve.
Je reste à la regarder depuis la fenêtre…
Je la hais, je voudrais la voir en ruines !
Le soir, parce que je n’entends qu’elle,
je n’entends plus les cloches des Ursulines.
Je deviens fou ! Me poursuit l’obsession
de l’usine qui grince, entendue sans cesse.
Et j’aspire à la mer, à la solitude,
ou bien à vivre au fond d’un puits !
Ô ma patrie, nef démantelée,
laisse les odieuses civilisations !
Redeviens le Portugal de cape et d’épée,
« de faits d’armes insignes et d’hommes vaillants »3…
Et je pense alors aux gens heureux
qui vivaient sans progrès, sans la vapeur,
quand existait une foi sûre, ardente,
et qu’il y avait des épées, et qu’il y avait de l’amour !
3 Citation du premier vers des Lusiades de Camoëns : « De assignaladas Armas e Barões ».
*
Notre-Dame de la mer, ou des flots (A Senhora do mar, o das ondas)
(Du couvent de Saint-Jean de Dieu, à Lisbonne)
Ndt. L’église du couvent de Saint-Jean de Dieu à Lisbonne, fondé par les Hospitaliers en 1629, comportait une image miraculeuse de la Vierge portant le nom qui constitue le titre du poème. Le couvent fut confisqué en 1834, au moment de la politique de suppression des ordres religieux, et affecté à d’autres usages. On ne sait pas ce qu’est devenue la statue.
Apparue sur les flots de la mer,
les vagues vertes t’ont conduite jusqu’à la plage ;
tu nous fus apportée dans une petite caisse
par les vagues, qui s’étaient faites sirènes.
Et dans une vieille église qui se trouvait
au bord de ces eaux qui te guidèrent,
ta statue sirène levait les yeux
et souriait très doucement.
Les navigateurs qui partaient
s’aventurer sur la vaste mer,
de loin vous suivaient des yeux
et vous recommandaient leur âme.
Et ils faisaient des vœux : – Si les flots
tumultueux ne deviennent notre sépulture,
nous reviendrons, bonne Dame,
offrir un cierge de notre taille. –
Et de retour, harassés par la lutte
avec les vents déchaînés sur les mers perfides,
ils réalisaient leur promesse, et dans ton église
priaient à genoux et déchaussés.
Après des odyssées désespérées,
beaucoup venaient te rendre grâces
de ce que les nuées poussées par les vents
n’eussent point fait de morts ni de malheurs !
Ton manteau délivrait des périls
de la mer, dans les nuits mauvaises, angoissantes…
Et délivrait des vents ennemis
et de l’échouage nocturne contre les rochers.
Tu conservais, Mère, ces vies !
Et les nefs affamées sans provisions
que les ondes brutales emportaient,
parvenaient au port de leur salut.
Quand les pauvres navires naufrageant
se brisaient en mille éclats,
les naufragés recouraient à toi
et toi, de loin, tu réalisais des miracles !
Je m’attache, où que j’aille, à toi,
dans cette haute mer pleine d’afflictions !
Jamais avec plus de foi personne n’a prié,
je tends les bras, je crie mes oraisons !
Mais où es-tu ? Mais où es-tu maintenant ?
Mes yeux te cherchent, je ne te trouve pas…
Personne ne te prie plus, bonne Mère !
Ton église fut jetée bas !
Alors, après que tu fus tirée de là,
tu as entendu la mer, peut-être…
Et les vagues t’ont rappelée, t’ont appelée
pour qu’avec elles tu retournes.
Et de nouveau, sur la mer apparue,
Ô Dame des flots, tu fus exilée !
Les flots de la mer t’amenèrent,
les flots de la mer te reprirent…
*
« Des mers qu’on sillonnait pour la première fois… » (« Por mares nunca de antes navegados… »)
Ndt. Le titre est entre guillemets car il s’agit de l’un des premiers vers des Lusiades du Camoëns. Nous en donnons l’alexandrin de la traduction d’Hyacinthe Garin en 1889. On retrouve le vers dans le sonnet « Lusiades » ci-dessous.
Sur la haute mer naviguent les caravelles perdues…
En avant ! Ouvrez au vent les voiles ! Découvrir !
Les flots, affamés, ouvrent leurs gueules
(En avant ! En avant !) pour toutes les engloutir.
– Larguez au vent furieux les grandes voiles !
– Que la Sainte Vierge nous protège ! (Et le vent de rire…)
Démantelées sur cent mers par cent tempêtes,
les vieilles nefs se rappellent leur rêve en partant…
– Jamais plus je ne te reverrai ! fait une voix, qui pleure.
Portugal, Portugal, adieu ! adieu ! adieu !
(Et les vents criaient, tout tremble à leur voix.)
Vasco de Gama, debout, haut et serein, contemplant,
domine la furie de la tempête et dit aux siens :
– C’est la mer, la mer qui tremble devant nous !
*
Paladin (Magriço)
Ndt. « Le Maigre », Magriço, était le surnom du chevalier Álvaro Gonçalves Coutinho, au quinzième siècle. Il est nommé dans la légende des « Douze d’Angleterre » (Os Doze de Inglaterra), selon laquelle douze chevaliers portugais partirent défendre de nobles dames anglaises qui restaient sans champions dans leur pays. Ce surnom est devenu un nom commun servant à désigner un paladin.
Chevalier idéal d’entreprises amoureuses,
fleur d’Aventure éclose au soleil du Portugal.
Héros ingénu défenseur des dames anglaises,
ô toujours pur, chevalier toujours loyal !
Vêtu d’acier, la plume au vent, armes brillant
au soleil, en ce combat (jusqu’alors inégal4…),
je t’évoque ! Seigneur protecteur des faiblesses,
chevalier de Dieu et de l’amour, spirituel.
Ah ! que ne suis-je l’un de ces Douze vainqueurs !
Pour en rase campagne ou dans l’arène (belle mort…),
brandir à la lumière mon épée, dans une flamme !
Âme loyale, vie loyale, loyales amours.
Et, un jour, comme toi, devant une cour,
entrer en lice et combattre – pour ma Dame !
4 jusqu’alors inégal : Dans la légende des Douze d’Angleterre, les onze chevaliers partis par voie de mer arrivent ensemble, et le combat qui s’engage face aux douze chevaliers anglais est inégal jusqu’à ce que Magriço, parti par voie de terre, les rejoigne in extremis.
*
Lusiades (Lusiadas)
Dire ce qu’il sentait,
ce qu’il aimait, je ne l’ose,
de même les pleurs qu’il versait,
mais les paroles que j’écris
sont celles qu’il a dites.
Cristóvão Falcão
Lusiades ! Je refermai le livre ; des huitains
vibraient en moi, très lointains.
Sur des mers que nul n’avait sillonnées,
mon cœur, à présent tu naviguais.
Tu déployais au vent des voiles chrétiennes,
au large ! au large ! vieilles nefs errantes !
Que Dieu protège en mer les navigateurs !
Terreur du vent qui hurle ! Et les vagues vertigineuses !
Rêve remplissant la terre et la mer…
Et je vois l’Île d’or. Et sifflant
dans le haut gréement, le vent pleure.
Cœur ! cœur ! c’est l’accalmie.
Et sur mon poème je reste à songer
au malheur d’être né de nos jours…
*
Les niches (Os nichos)
Ndt. Ces niches sont appelées alminhas, « petites âmes », comme le rappelle le premier vers du sonnet, car elles invitent à prier pour les âmes du Purgatoire, en particulier les âmes des enfants morts en bas âge.
Humbles niches dévotes (appelées alminhas)
qu’on trouve le long des routes de ce pays,
vous rappelez les nids au-dessus des balcons,
les confortables lares des hirondelles.
Ô ma dévotion, mes tendresses,
à leur pied vous êtes ressuscitées !
Et je les aime plus que les cathédrales
qui montent vers le ciel en lignes compliquées.
Elles sentent l’œillet, ont le parfum des roses ;
et dans une coupe d’huile une lumière brille
au pied de la Vierge dans l’attitude du pardon.
Elles brillent la nuit dans les campagnes,
quand les gens rentrent chez eux… Que Dieu nous garde !
Niches dévotes ! Portugal chrétien…
*
Race de naufragés (Raça de náufragos)
Agrippés aux planches du Navire,
les ondes nous engloutissent ! Nous allons ainsi,
rameaux pourris de l’Arbre d’or,
morts de faim et de soif… et le vent est froid !
Les vagues s’avancent, l’une après l’autre, à la file,
et nous entraînent au loin… Et nous crions !
Courage, allez, nous nous sauverons tous !
Impossible ! Ma vigueur, je l’ai perdue…
Des corps sans âme, laquelle fut oubliée
loin de nous ; dans le vaste monde
nous l’avons éparpillée peu à peu.
Que ferons-nous, Seigneur ? Où aller ?
Que devons-nous faire, tous, à présent,
dès lors que nous n’avons plus la Mer à découvrir ?
.
Le Poète Saudade
(O Poeta Saudade, 1901)
.
Les luths (As violas)
Ndt. L’« Expédition d’Afrique » (Jornada de África) dont il est question dans le présent sonnet est le nom consacré de la campagne militaire portugaise au Maroc en 1578, au cours de laquelle le roi Sébastien Ier trouva la mort. Cette mort en terre étrangère donna naissance au messianisme sébastianiste, selon lequel le roi reviendrait sauver le Portugal de ses malheurs. Lopes Vieira était sensible à cette légende, dit-on, mais il ne paraît pas qu’elle soit évoquée dans le sonnet. Elle l’est en revanche dans « La légende de Don Sébastien » du poète espagnol Francisco Villaespesa, que nous avons traduite ici [Tambourins sévillans]).
« Mourir, mais lentement », criait le Roi.
La nuit de la défaite à la fin descendait
comme un rideau lacéré couvrant
le butin de la mort hideuse et féroce.
Dans sa soif, chaque cadavre se rafraîchissait
les lèvres à la blessure qui fleurissait sur lui…
Et le croissant de lune naissant
était maure, et de sang se peignait.
Mais les garçons, dans la grande ardeur heureuse
de cette Expédition d’Afrique, avaient apporté
les luths gémissants de leur pays…
Et caressés et pincés par le vent
qui souffle du pays où ils naquirent,
les luths jonchent le sol, brisés !
*
Frère Antoine des Plaies (Frei António das Chagas)
Ndt. Né António da Fonseca Soares, le frère Antoine des Plaies était un fidalgo et poète portugais qui se fit moine franciscain. Il vécut au monastère du Varatojo, dans l’Estrémadure portugaise.
Dans le mélancolique moûtier érigé
en contrée montagneuse, sur la roche dure,
au bord d’une claire source murmurante
d’où sortent les méandres de fraîche rivière,
après avoir vécu et être mort
en de longs chemins d’amertume,
un homme a trouvé sa sépulture ici,
près de Dieu, caché des hommes.
Dans ces monts incultes, escarpés,
parmi de chers souvenirs pleurés,
parmi les arbres doux et beaux,
il vécut sa mort, bénie !
Aussi les yeux tristes s’éprennent-ils
de ce mélancolique monastère.
*
La vieille chanteuse de fado (A velha do fado)
Je vis un jour dans la rue, parmi de stupides gens,
un aveugle qui grattait sa dolente guitare :
nostalgiques, les notes montaient dans l’air,
cristallisant en soupirs au-dessus de la foule barbare.
Avec le musicien, ouvrant une gorge douloureuse
dans un effort de voix, grotesque ! une petite vieille
désaccordait un chant mélodieux,
qui nous venait chimérique à travers cette voix.
C’était une ballade d’amour torturé, sensuel…
La guitare accroissait ses gémissements… Mes nerfs défaillaient !
Chaque note stridente s’accompagnait des paroles brutales
du groupe qui jouait en écoutant les musiciens.
Et la ballade d’amour sensuel, torturé…
Et la guitare gémissant, grattant, montant…
Oh ! la vieille gorge ! où venait coagulé
en larmes le sanglot, retombant en larmes…
En un éclair, moi, dans le cœur,
en cette vieille qui criait là ce fado
(tandis que se dissipait l’écho de la chanson…)
d’un pays j’eus la vision : je vis ma patrie.
*
Romance (Romance)
La sœur a fui, elle a fui
vers des terres lointaines ;
par amour elle s’enfuit
sur les routes longues.
Les dames d’eaux et de vents
dans leur couvent de la sierra,
elle abandonne les nonnes et les novices,
n’emporte point d’elles regret.
Les arbres verts du jardin
et les pleurantes fontaines,
elle abandonne arbres et fontaines,
les abandonne sans tristesse.
Sa petite cellule blanche
avec ses vases de roses,
elle abandonne fleurs et cellule,
les abandonne sans douleur.
Mais à l’heure de partir
(de partir par amour)
elle regarde la Sainte Vierge…
et soupire de s’en aller !
La nostalgie qu’elle sent,
la nostalgie entrant en elle :
c’est de quitter la Vierge
que souffre seul son cœur.
Et retirant son habit
(qu’elle ne portera plus jamais…)
elle en revêt la Sainte Vierge,
à la Sainte Vierge le donne.
La sœur est revenue, elle est revenue
des terres lointaines…
Le départ fut joyeux,
mais triste le retour !
Le cavalier qu’elle avait suivi
bientôt la laissa seule ;
sur les routes longues,
la malheureuse pleurait.
Elle eut soif, elle eut faim,
les larmes baignaient son visage ;
Elle eut tant de nostalgie
de ce qu’elle avait abandonné :
les dames d’eaux et de vents
dans leur couvent de la sierra,
elle se rappela les nonnes et les novices…
Et d’elles eut regret !
Les arbres verts du jardin
et les pleurantes fontaines…
Elle se rappela les fontaines, les arbres,
avec tristesse se les rappela !
Sa petite cellule blanche
avec ses vases de roses…
Elle se rappela les vases et la cellule,
se rappela tout avec douleur !
Elle arrive à la porte du couvent,
que va-t-elle faire ?
On n’entre point là déshonorée.
Déshonorée, l’on pleure.
Mais elle entendit chanter le chœur
(où naguère elle chantait…),
elle fit un pas vers la porte,
fit un autre pas et entra.
La porterie est déserte
(car c’est l’heure de la prière).
Elle court jusqu’à sa cellule
et se met à pleurer, pleurer !
Là se trouve la Sainte Vierge
revêtue de son habit…
Ah ! quelle tristesse !
Elle n’aurait jamais dû partir !
La Sainte Vierge sourit,
et la Sainte Vierge lui dit :
– L’habit que tu m’as donné,
tu peux le porter encore :
pendant que tu n’étais plus là
je me fis passer pour toi,
vêtue de ton habit…
Et personne ne m’a reconnue.
*
Le cœur d’Adamastor (O coração do Adamastor)
Après qu’Adamastor, triste géant
qui sur la mer épouvanta les caravelles,
eut conté son histoire au navigateur
avec tant de larmes et de plaintes,
il resta muet, cependant que,
ayant dit leur cause ancienne,
en lui vivaient encore, souvenirs,
les mélancoliques lamentations amoureuses.
Dans ce Cap fabuleux changé
qui fut ensuite appelé cap des Tempêtes,
pour qu’il pâtît plus encore de son amour perdu,
seul son cœur en lui ne changea pas :
pour Thétis, la belle nymphe, rendu fou
par l’amour qu’il avait de longtemps absorbé,
érigé sur la mer, Adamastor
conserve cet amour dans son cœur.
Mais Thétis, laquelle avant le dupait déjà,
quand elle se faisait rocher dans ses bras,
afin de lui rendre la vie plus amère
par le souvenir des maux qu’elle lui causa,
pour lui rappeler les désirs qu’il étouffa,
et ceux toujours plus grands qu’elle allumait,
autour du vieux Cap allait et venait,
toute nue, en lui souriant !
De ses bras fendant distinctement
le courant sans fin des flots marins,
tantôt elle disparaissait lentement,
tantôt elle revenait, chantant et riant ;
et dans ses rires et démonstrations de joie,
la nymphe, qui était la reine de la mer,
sans scrupules de causer si grande peine,
lui montrait son corps, hors des flots !
Le cœur du monstre, palpitant
sous la roche qui l’ensevelissait tout entier,
souffrait le dur et pitoyable malheur
qu’était l’amour qu’elle rappelait ainsi !
En tourmentes gaspillant vainement sa colère,
il agitait la mer par des bourrasques ;
et de ses rauques soupirs de nostalgie,
c’est à cause de son amour qu’il créait les tempêtes !
C’étaient des gémissements, des cris de vengeance
qui bouleversaient les flots, et le vent furieux,
par la haine amoureuse qui ne connaît de repos
dans le cœur du Cap tempêtueux !
Et pour chaque souvenir candide remontant
de son histoire d’amour, lui, l’amoureux transi,
déchaînait ainsi la tempête,
tandis que son cœur se fendait.
Les pauvres nefs des Lusitains qui passaient
pleines d’une foi sereine sur la mer,
prises dans les bourrasques naufrageaient,
et les ondes les engloutissaient sans pitié !
Alors, Adamastor, entendant les cris
que poussaient les nautes en mourant,
content, s’apaisait, en pensant
que l’un d’eux pouvait être aimé.
Mais quand l’aurore aux doigts de rose
répandait ses lumières, voyant tant de débris,
Adamastor se repentait alors
de tant de mort et destruction causée aux nôtres ;
son vieux cœur se comprimait
sous le poids des rochers qui formaient un squelette,
et soupirant, se lamentant après Thétis,
il soufflait de nouveau les folles tourmentes.
Immense et solitaire, au Cap abrupt et sévère
dans le destin qu’autrefois les dieux prononcèrent,
les hommes, par terreur et peut-être aussi bravade,
changèrent son antique nom :
à celui qui vivait dans un désespoir aussi profond
ils donnèrent le nom de Bonne-Espérance !
Pauvre de ce géant enamouré
qui tant aima et ne fut jamais aimé !
Aussi, quand les nuages apparaissent,
chargés de vents dévastateurs,
sachez que ce sont des douleurs qui ne le quittent pas
et des saudades tristes qui chantent encore :
ce sont elles qui obscurcissent le ciel
et soulèvent les vagues vertes et noires ;
c’est le vieil amour, éternellement nouveau
dans le cœur du grand Cap triste.
Amants pleurant la cruauté
de celles à qui vous donnâtes votre amour,
aimez les colères de la tempête
et la fureur des vents et des brisants :
là vous entendrez la grande saudade,
à la vôtre égale, du pauvre Adamastor…
Et vous serez contents, et deviendrez confiants,
d’ajouter votre souffrance à celle des géants !
Saudade, joie de l’amertume : La poésie de Virgínia Victorino
“Oh saudade! alegria da amargura”
De la poétesse Virgínia Victorino (1895-1967) il est dit que sa gloire fut aussi retentissante qu’éphémère. Étoile de la poésie portugaise de son époque, elle n’a pas sombré dans l’oubli pour autant, mais il est indéniable qu’elle n’a guère aujourd’hui l’envergure de sa compatriote Florbela Espanca, en particulier à l’étranger, où elle est restée quasiment inconnue.
Le terme « éphémère », cependant, est en partie trompeur puisque Victorino a joui d’une grande popularité tout au long de sa carrière, dès son premier recueil, un des plus grands succès éditoriaux de la poésie portugaise encore aujourd’hui. Après trois livres de poèmes, elle publia six pièces de théâtre, qui furent toutes jouées au prestigieux Théâtre Dona Maria II, à Lisbonne. Par ailleurs, elle compte parmi les figures pionnières de la radio portugaise, avec l’animation de programmes littéraires de 1935 à 1951. Elle reçut en 1938 le prix national Gil Vicente. Un théâtre à son nom fut inauguré dans les années trente à Praia, capitale du Cap-Vert.
Ces choses se passaient pendant l’Estado Novo, qui dura, rappelons-le, de 1926 à 1974. Ce genre de situation est d’ailleurs à peu près inévitable, dans bien des pays voisins de la France, quand on cherche de la poésie moderniste (c’est-à-dire les ultimes tendances de la poésie classique à la veille ou à côté de l’avant-gardisme). On comprend que les exilés politiques aient la préférence de nos maisons d’édition, mais ignorer tous les autres pourrait bien être une erreur, au plan littéraire, si ce mot, « littéraire », veut dire quelque chose.
Certaine critique croit pouvoir situer Virgínia Victorino (dont le nom est parfois modernisé en Vitorino) aux « antipodes » de Florbela Espanca, mais, s’agissant de l’œuvre poétique respective de ces deux femmes de lettres, plutôt que de leur biographie – trois mariages et un suicide pour l’une, célibat pour l’autre –, cette affirmation paraît sans fondement. Nous pensons au contraire que leurs poésies présentent de nombreux points communs.
Les poèmes qui suivent sont tirés du premier recueil de Virgínia Victorino, Namorados (1920), et de son troisième et dernier recueil, Renúncia (1926). Cette poésie amoureuse rappelle parfois fortement la manière baroque espagnole jouant sur les paradoxes de l’amour, manière dont Juana Inès de la Cruz, dans la Nouvelle-Espagne du dix-septième siècle, est un exemple parmi les plus représentatifs.
.
*
Amoureux
(Namorados, 1920)
.
Je ne sais pas (Não sei)
Pourquoi t’aimé-je tant ? Je ne saurais dire.
Je te vis un jour et à peine cela fut-il arrivé
que mon cœur se donna tout à toi,
si bien que j’ai peur de le perdre.
Pourquoi est la couleur de tes cheveux est-elle si belle ?
Pourquoi ta bouche rit-elle ?
Comment savoir pourquoi je t’ai vu,
Dieu sait-il pourquoi il t’a fait si beau ?
L’amour est toujours vagabond, toujours errant.
Il dit beaucoup, c’est vrai, mais jamais assez ;
il est tout et rien ; il est croyant mais ne croit pas.
Pourquoi suis-je amoureuse de toi ? Que m’importe !
Je vis dans ce mystère, toujours ;
je vis de t’aimer, sans savoir pourquoi.
*
Alléluia (Alleluia)
Avant de te connaître, je ne vivais pas.
Je ne saurais même dire qui j’étais.
J’allais à la suite d’un rêve, de chimères,
tout le temps te cherchais et ne te voyais point.
Tu es le tronc, je suis le lierre.
Dans ma nuit, tu es la clarté du jour.
Tu donnes de la joie à ma tristesse,
tu apportes le printemps à mon hiver.
Comment saurais-je pourquoi tu me procures cette passion…
Donne-moi des roses, des œillets, des lilas…
Je veux que ma vie soit toute changée.
Comme on finit par trouver le bien que l’on cherche !
Mon passé, je l’oublie : c’est la nuit noire.
J’ouvre à présent les yeux et c’est l’aurore.
*
Bonheur (Ventura)
Nous aspirons tous à quelque chose,
à quelque rêve dans la vie.
Qui n’a point cela ne peut avancer,
sans force son cœur s’arrête de battre.
Nous conduisons la vie par la main
quand un grand rêve se met à chanter en nous.
Courir après les rêves sans s’arrêter
et sans même savoir où ils vont !
Heureux celui qui meurt en désirant.
Il n’obtint pas ce qu’il aimait le plus
mais il gardait toujours espoir.
Un rêve se réalise-t-il ? Il ne dure point,
le bien a fui. Pourquoi ? Parce que le bonheur
est bonheur seulement tant qu’on ne l’atteint pas !
*
Les œillets (Os cravos)
Les œillets que tu m’apportes chaque jour
sont les mêmes. Ils ont la même couleur.
Œillet incarnadin qui veut dire « amour »,
amour partagé. – Le savais-tu ?
Mais parmi eux s’en trouve toujours un plus grand,
aux feuilles plus longues, plus élancées.
Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce un baiser que tu m’envoies ?
Est-ce de la tendresse ? Je ne sais. Quoi que ce soit,
il me plaît. Il est beau. Il étincelle.
On dit qu’offrir un œillet, c’est être fidèle.
On dit aussi que c’est une insulte…
Pour ma part, je ne sais même pas – vois quelle folle ! –
si voyant ces œillets je pense à ta bouche,
si voyant ta bouche je pense à ces œillets !
*
Différents (Differentes)
« Parle-moi, mon amour. Dis-moi tout. »
C’est ce que disait ta belle lettre.
Saudade que souffrent ceux qui s’éloignent !
Et comme je suis heureuse, m’illusionnant !
Il m’en a coûté que tu partes. Et pourtant,
en l’apprenant, je murmurai : « Qu’il parte.
Si je le fatigue, moi-même je me sens lasse.
Et s’il a changé, je changerai aussi. »
Tu es parti… Tu écris… Peu de vérités…
Tu me racontes sans la moindre nostalgie :
« Je me promène… je tue le temps en faisant ci… en faisant ça… »
Il en va presque de même de mon côté ;
mais, au lieu que ce soit moi qui tue le temps,
c’est le temps qui me tue moi.
*
Ce que je ne te dis pas (O que eu te não digo)
Mon intention était de t’envoyer une lettre
pleine de couleur, d’éclat, de relief,
dans la petite feuille de couleur rose
de ce papier simple sur lequel je t’écris.
Des paroles de tendresse ? Je n’ose pas.
Si je pense une phrase affectueuse,
je m’en repens : « Non… je ne dois pas… »
Et la page reste froide, douloureuse.
Tu le déplores. Je sais bien que tu as raison.
Je veux écrire, parler, et ne le peux.
Vois un peu quel émoi déstabilisant !
Pourtant il te faut comprendre
ce que, malgré tous mes efforts, je ne dis pas ;
ce que je suis incapable de t’écrire.
*
Une seule fois (Uma vez)
On n’aime qu’une fois. Plus d’un amour
ne sert de rien et rien ne le justifie.
Un seul amour absout, sanctifie.
Qui n’aime qu’une fois, aime mieux.
Une personne, quelle qu’elle soit,
quand elle se dévoue à une autre,
par cette seule tendresse sera riche
et jugera toute autre sans valeur.
Deux amours ? Quel est le véritable ?
S’il y en a un second, qu’en est-il du premier ?
Qui donc introduisit cette contradiction ?
Celui qui aime ainsi pense peut-être qu’il a aimé ;
mais il peut croire aussi qu’il s’est trompé
ou la première ou la seconde fois.
*
Mon amour (Meu amor)
Je ne sais même pas pourquoi je pleure à tes pieds,
alors que tu as pris mes larmes en dégoût.
Je pleure, peut-être, l’amour que tu avais pour moi,
je pleure ton cœur que j’ai perdu.
Ton visage était triste ; à présent il rit,
content du mal que tu m’as fait.
Si tu as oublié ce que j’ai été pour toi,
moi je n’ai pas oublié ce que tu as été.
Pourquoi t’aimé-je encore, mon amour,
si tu ne comprends point une telle horreur ?
Pourquoi cette suffisance me captive-t-elle ?
Regarde-moi bien : si les larmes tombées
à tes pieds sont peu nombreuses, sont mensongères,
crois au moins à celles que tu ne vois pas !
*
Un mal plus grand (O maior mal)
Je ne sais pas bien ce que je ressens. Le mal dont je souffre
vient de très loin, est très ancien.
Je suis accablée de douleur, ne sais ce que je dis,
je sais qu’il n’y eut jamais de maux si grands !
Je n’en peux plus ; étranger, affligé,
mon cœur a besoin d’un abri.
D’un autre cœur qui marche avec moi,
qui sache où je vais et d’où je viens !
Parfois je désespère ; mais si je pense,
je vois un tourment plus intense
et cruel dans cette existence qui nous est dévolue.
Quand un mal est grand, il en existe un plus grand encore.
Et être triste, au fond, n’est pas aussi triste
que de feindre parfois de ne pas l’être !
*
Malheur (Desgraça)
La tristesse a sa raison d’être.
Dans toute vie se trouve un malheur,
marque terrible tracée par Dieu,
et chacun de nous doit souffrir.
Il domine, a la force d’un devoir,
nous étouffe la voix – bâillon cruel !
Il ne se laisse pas éloigner, il nous entrave,
ne nous permet pas de crier, marcher, courir !
Qui pourrait avoir un remède à la douleur ?
La cause de l’infortune, où se trouve-t-elle ?
Je veux crier et ne connais point ma voix !
Et pourtant il est si facile de vaincre :
le remède consiste à trouver
plus malheureux que soi.
*
Non (Não)
Ne viens pas me voir, non. À quoi bon ?
Je n’ai même pas assez de courage pour cela.
Je le voudrais, c’est vrai, mais l’enchantement
de ta longue absence prendrait fin.
C’est te perdre à nouveau. Un jour,
tu repartiras, encore, et les pleurs,
faibles ou abondants, peu importe,
jamais une heure de joie ne peut les compenser.
Mais si je ne puis avoir d’autre désir !
Si, ne te voyant pas, je ne vois plus rien !
Comment se peut-il, dans cet état, ne pas te voir bientôt ?
Mon âme émue te répond :
il vaut mieux souffrir sa vie entière un mal
que de gagner un bien et de le perdre.
*
Doute ! (Duvída)
Ton amour ne me connaît pas encore.
Doute davantage de moi ! Tout ce que je ressens
pour toi est un profond labyrinthe
où je mets à l’épreuve ton affection…
Tu ne peux comprendre. Défaut d’instinct…
Tu diras peut-être : « Je ne sais où commencer. »
Et ton désir petit à petit s’estompe.
Tu ne sais même pas si je t’aime ou te mens.
Méprise-moi. Doute ! Dans le tourment aussi
il est possible de trouver un contentement.
Je veux souffrir par toi et personne d’autre !
Un grand amour est fou, est injuste.
Si c’est un bien qui peut parfois nous faire du mal,
c’est aussi toujours un grand mal qui nous fait du bien.
*
Cendres (Cinzas)
Un grand amour se résume à peu de choses.
Et le nôtre, comment fut-il ? Grand et petit.
Il n’a pas duré plus que l’ombre d’un parfum.
Il fut mauvais et bon, baume et poison.
Nous restent les cendres de ce qui ne fut pas même un feu.
Ah, comme je me rappelle cet agréable enchantement !
Si chaque plainte traduit un pardon,
comme je me sens bien en te condamnant !
Je te vis, je souris… – Serait-ce l’amour ? –
Je ne pus te parler, perdis mes couleurs,
et tu restas à me regarder, triste et silencieux.
Nous nous aimions. La preuve en est faite.
Cet amour était tout, aujourd’hui n’est plus rien.
Il n’est plus rien à présent, étant tout encore.
*
Naguère (Outr’ora)
Rien n’a changé, tout est pareil.
Tout parle de toi à chaque pas.
– Les chemins suivis à ton bras,
les hirondelles riant sur les toits…
Ô comme je t’aimais ! Mon âme
était un cristal. Plus tard, une gêne.
Amertume transformée en lassitude,
et notre amour prit fin, tristement et banalement.
J’ai la nostalgie des mots que nous nous sommes dit.
Ce en quoi l’on a cru est toujours bon.
Je crus un mensonge. Je suis femme…
Ah, ce que nous nous sommes dit ! Quelle agitation !
Mais surtout, amour, quelle nostalgie
de ce que nous n’avons jamais réussi à dire !
*
Saudade
Saudades ? Voir des roses, c’est voir des épines.
En un seul mot, la vie tout entière.
Saudade ! compagne attendrie
de ceux qui vécurent tristes et solitaires.
Même quand étaient noirs les chemins
suivis aux heures de lassitude,
dans la saudade ils apparaissent de façon
qu’il nous souvient seulement : il y avait des roses… des nids…
Saudade ! livre d’heures où les gens
lisent le passé et l’avenir et lisent le présent
sans y trouver commencement, milieu ni fin…
Ô saudade ! joie de l’amertume !
Jour de soleil, ô ma nuit obscure !
Qu’est-ce qui t’a fait naître en moi ?
*
« Toujours la même chose » [Titre en français et entre guillemets dans l’original]
Mais ce qu’il y eut entre nous est fini.
Notre histoire est facile à raconter :
baiser qui meurt avant d’avoir été donné,
rose fanée avant d’être éclose.
Ah, ce que j’étais ! ce que je suis maintenant !
Je fus saisie par la lumière de tes yeux ;
et cette lumière qui vint m’éclairer
est ce qui m’a rendue aveugle en s’éteignant.
Plus l’amour est grand, moins il se plaint.
Je sais que je t’ai aimé car j’ai souffert ;
tu vois bien que cette douleur n’est point mensonge.
Et tout ce qui s’en va, que nous laisse-t-il ?
– Un mystère de moins pour toi.
– Une mélancolie de plus dans ma vie.
*
Renoncement
(Renúncia, 1926)
.
Suavité (Suavidade)
Ce fut par un jour tranquille aux heures douces
que ton regard se saisit de ma vie !
– Et dans le vieil amandier refleuri
le chant des oiseaux monta plus haut…
Les nuages étaient des temples, des navires
flottant au-dessus de la terre endormie…
Au loin tintait la cloche d’une église,
sonnant une oraison de notes graves.
Tu ne cessais de me regarder ; et je fus prisonnière
de ce divin poème de tristesse
que je sentais s’ouvrir pour moi !
Depuis ce moment ton regard mélancolique
tombe sur le mien, si frais et lumineux,
comme un clair de lune dans un jardin…
*
Attendre (Esperar)
Trois ans ! Mon amour, qui nous aurait dit
que des cœurs humains peuvent tant !
Trois années infinies, oui, trois ans
pendant lesquels je crus ne jamais te revoir.
Jour après jour, heure après heure, je formais
mille certitudes, mille doutes, mille plans…
J’allais d’espoir en découragement,
avec beaucoup de vaillance, beaucoup de lâcheté !
…..
Encore trois jours. Tu vas venir. Et à présent
j’éprouve la lenteur de chaque heure
dans une indicible impatience !
Trois ans ! Oui, je les hais, ces trois années.
Mais je hais bien plus l’éternité
de ces trois jours encore avant de te revoir !
*
Vanité (Vaidade)
Je suis venue au monde, prédestinée !
Ce que je sens planer dans mon destin
possède, par l’enthousiasme et la profondeur,
la chaleureuse vibration d’un hymne !
Je ne me contiens pas en moi-même. Je ne me définis pas.
– Je regarde la mer sans chercher à en mesurer la profondeur…
Quand je vois la clarté d’une flamme divine,
cette divine clarté m’inonde tout entière !
Vivre ! Je veux vivre ! Que la souffrance
soit une fumée emportée par le vent
et que je réalise cette félicité que je sens en moi !
…..
– Sur la route de l’orgueil allaient mes pas…
Et au bout du compte – le vois-tu ? –me tombent les bras,
je suis lasse et demande à Dieu : Pourquoi suis-je née ?
*
Ignorance (Ignorancia)
Combien se jugent en amour malheureux
car, insatisfaits de ne pouvoir assez comprendre
qui ils aiment, ils cherchent dans certaines crises
un labyrinthe amer et torturant.
Que soit libéré le cœur des cicatrices
qui rappellent sans cesse un mal ancien !
Cueillie la fleur, qu’importent les racines ?
Ignorer est la fortune de l’ignorant…
Pourquoi ne jamais faire taire le désir éternel
de brûler dans une amertume d’enfer
le bien si chèrement acquis ?
Connaître ! Ambitieux ignorant encore
le drame des amants qui s’adorent
mais se connaissent déjà trop !
*
Consolation (Consolação)
Le cœur douloureux, l’âme transie,
c’est ainsi qu’un jour tu croisas ma route.
Les mains froides, les cheveux en bataille,
éteinte la flamme des yeux.
Et moi, devenue meilleure, je devine à présent
la page lointaine et malheureuse
que laissa gravée dans ta mémoire
la sensation d’une épine vénéneuse…
Tu t’étonnes que dès ce moment
je t’aimai comme je t’aime aujourd’hui,
dans un rêve chaste, détaché et nu.
C’est que, malgré la neige que tu apportais,
tu as réchauffé quelqu’un à ta chaleur,
quelqu’un qui était beaucoup plus triste que toi.
*
Tristesse majeure (Maior tristeza)
Quand parfois tu t’étonnes que je ne rie pas,
que je ne sois pas plus gaie pour te rendre gai,
tu penses peut-être que je vis dans un monde à part,
où ton âme me chercherait en vain.
Mais vois ! qui ne possède rien ne peut rien donner.
– Et je n’ai rien d’autre que ces heures d’agonie…
Mon amour ! pourquoi me demandes-tu de la joie
quand c’est justement ce que je ne peux donner ?
Ma propre peine me blâme
de ne savoir guérir une amertume
parce qu’il en existe une plus grande en moi.
Mais, en plus de cette tristesse, hélas ! qui saurait
dire à quel point m’attriste
cette immense tristesse d’être triste !
*
Vers à ma mère (Versos à minha mãe)
J’arrive de loin, cheminant, incertaine.
Je viens désenchantée – le regard las…
Je viens pour voir si peut encore en moi
se ranimer l’émerveillement lumineux du passé.
Le tohu-bohu de la ville m’a contrite.
Peinée, abattue, me voilà revenue,
ayant soif de tranquillité,
dans la maison tranquille où je suis née.
En la voyant, si silencieuse, si petite,
quelle tendresse me réchauffe le cœur !
Comme se transfigure ma peine
en quiétude consolatrice !
Je laisse derrière moi les chemins de pierres…
Je revis tout enfin, me rappelle tout :
– les jours de juin, ardents et parfumés,
les nuits si froides de décembre…
La vie était si belle en ce temps-là !…
Et je me mets à penser… Ô mère,
donne-moi ta mélancolie attendrie,
avec moi souviens-toi…
C’est là, dans ce coin, que je jouais ;
je dormais dans cette chambre ; à ces fenêtres
je restais des heures entières
captivée par l’énigme des étoiles…
Étais-je heureuse alors ? – Difficile de savoir…
Tu dis que j’avais un rire clair et franc,
et que tu me promenais toujours vêtue
de tabliers de coton rayé bleu et blanc…
En ce temps-là, la force de la tristesse,
ô mère, était moins grande que ta force,
car tu me berçais dans la certitude
que le monde était seulement… cette rue.
Dans ce que la vie m’a par la suite apporté
– désillusion, tristesse et fatigue –,
j’appris, avec toujours plus de conviction,
ce que vaut le refuge de tes bras !
Et aujourd’hui je ne crains pas la douleur ; et l’amertume
n’a pas le pouvoir d’assombrir mon sort.
Vis ! La lumière calme et pure de tes yeux
me rend joyeuse, équilibrée et forte !
Parmi tant de chimères passagères,
seul cet amour brille éternellement !
C’est la beauté suprême dans l’histoire de ma vie…
– Loué soit Dieu pour ce bonheur
de me permettre d’être ta fille !
*
Piège (Cilada)
Pour qui s’éprend du bonheur,
il est rare que le bonheur n’apporte pas un mal…
Et nul ne sait de quel prix il paiera
le fugace enchantement d’une heure !
Toute promesse est trompeuse et fuyante.
Près de nous le bien ne reste pas…
L’illusion bénie qu’on adore un jour,
le lendemain fait souffrir comme une blessure !
Mais le plus grand piège du bonheur
est qu’il se montre au désir qui le cherche,
comme un rêve privé de sens ;
le cœur, dans l’ombre où il dort,
ne le comprend pas, ne le savoure pas…
Il l’adore seulement après l’avoir perdu.
*
Chagrin (Magua)
Moi qui suis arrivée à connaître cette joie
avec la possession de ton cœur !
Moi qui pensais éternel le temps
du voluptueux amour qui nous unissait !
Je suis, les dernières illusions éteintes
et mort l’émerveillement dans lequel je vivais,
une aveugle qui, se rappelant la lumière du jour,
trouve encore plus noire l’obscurité.
Tu m’as donné le bonheur le plus parfait ;
je l’ai perdu, et t’ai donné la flamme insatisfaite
de cette immense passion avec laquelle je t’aimais…
Aujourd’hui, ce que je ressens, inutile, révoltée,
ce n’est pas le chagrin d’être une infortunée
mais la peine d’avoir été si heureuse.
*
Printemps (Primavera)
La terre, hallucinée, renaît ! Les nids
se réveillent peu à peu. Avec emportement,
dans une folle étreinte, une étreinte ardente,
les racines s’embrassent sur les chemins !
Quelles vibrations d’amour ! Seuls
et chantants volent des baisers dans l’air. Frémissant,
le sang s’exalte, rouge et chaud,
pris dans la volupté de vins inconnus !
Divin, lumineux printemps !
Résurrection ! Glorieuse résurrection !
Éternel refleurissement d’un songe éternel !
Aie pitié de ceux qui sont tristes ;
de ceux qui, t’entendant proclamer que tu existes,
s’enfoncent plus profondément dans la douleur d’un long hiver !
*
Jour de soleil (Dia de sol)
Ce jour lumineux et chaud me fait souffrir.
Tant de lumière, tant de soleil, tant de joie
sont comme une despotique ironie
pour qui souffre en silence.
Ciel bleu ! Ciel bleu ! Cette grande orgie
étourdit, éblouit le monde…
La lumière chante ! Et, mon Dieu, personne ne pressent
que l’on pourrait mourir à cause d’un jour pareil !
Cependant, si l’on regarde autour de soi, combien de vies,
comme un cortège d’âmes oubliées,
vont en ce moment passer près de nous,
l’une après l’autre – vagues ombres du calvaire ! –
à la recherche d’un coin solitaire
où, seules, elles pourront enfin pleurer !
*
La forge (A forja)
La rue est noire, étroite. Dans l’air se répand
une lueur diffuse, incertaine, imparfaite.
Des enfants sans couleurs, dans une joie morne
jouent parmi la poussière sur des tas de limaille.
Une rumeur monte de la forge. Et s’arrête… Et revient…
– Une rumeur de fatigue et de travail… –
Sur le corps soumis de l’enclume,
le fer chante dans le martèlement du maillet.
Des étincelles sautent, folles, effarées…
Le fer retentit encore et encore, en les crachant
comme des essaims d’abeilles chassées…
Qu’êtes-vous ? – demandé-je, curieuse de les comprendre.
Bagues de sueur des mains noircies ?
Gouttes de sang ? Multitudes d’étoiles ?
*
Renoncement (Renúncia)
J’étais jeune, mais j’étais triste ; je suis seule à savoir
comment est passée pour moi cette époque !
Chanter était le devoir de mon âge…
J’aurais dû chanter et ne chantai pas !
J’étais belle. J’étais aimée. Et je méprisai…
Je ne voulus boire le philtre du désir.
Aimer était le destin, la clarté…
Je devais aimer et n’aimai point !
Hélas ! ni saudades, ni rêves,
ni cendres mortes, ni chaleur de baisers…
– Je n’ai rien su, n’ai rien voulu saisir !
Et que me reste-t-il ? L’amertume infinie
de voir que pour mourir il est trop tôt encore,
et déjà bien trop tard pour vivre !

