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La bataille de Guadix et autres poèmes de Florencio Moreno Godino
Florencio Moreno Godino (1829-1907) fut surnommé le « doyen de la première bohème » (decano de la primera bohemia) en Espagne car il publia ses premiers vers avant la fin-de-siècle et les auteurs plus couramment rattachés à ce que recouvre ce mot, tels qu’Emilio Carrère (voyez ici). Son premier recueil Poesías date de 1862 et ne fut suivi que d’un seul autre volume poétique, de caractère humoristique, en 1900. Il fut également l’auteur de pièces de théâtre, ainsi que de fiction en prose, notamment de contes dont certains sont encore édités (L’aéronaute poète, L’autopsie, L’homme à la lévite verte, La dernière incarnation du diable, Le clown lugubre…). Il collabora à de nombreux journaux ; cette activité alimentaire n’empêcha pas qu’il finît sa vie dans la pauvreté et mourût à l’hospice, « faisant honneur à son esprit post-romantique » et bohème, écrivent certains, cyniquement. Sa mort dans le dénuement suscita, malgré ce mot cruel, un débat dans la presse du pays sur la situation des intellectuels (Bernanos parle quelque part à juste titre de « prolétariat intellectuel ») et, plus généralement, des personnes âgées pauvres.
En passant, il nous est agréable de trouver un poète ayant le même prénom que nous : Florencio et Florent sont en effet Florentius. Il y a bien aussi le fabuliste Florian, auteur de fables délicieuses, mais ce nom vient de Florianus.
Les présentes traductions sont tirées du recueil de 1862. Le style et le ton du recueil sont encore assez romantiques.
*
Mes rêves (Mis sueños)
Trilles amoureux d’oiseaux,
murmures de claires fontaines
sous les arbres,
l’eau fraîche des ruisseaux argentés,
prairies florissantes,
délectables brises,
une blanche maison emmi la feuillée,
abritée par le bosquet ombreux
et cachée
comme, sur les branches
d’un vert et somptueux peuplier,
un doux nid :
tels sont mes rêves de bonheur,
la gloire la plus grande
à laquelle j’aspire,
adorant ta beauté,
trouvant près de toi, mon amour,
la paix du ciel.
Viens, ma bien-aimée,
viens aux champs amènes
et délicieux
où dans une joie pérenne
passent les ans sereins,
rapides.
Si beau, sur le pré riant
ton pied blanc laissera
une trace légère,
comme dans le ciel transparent
passe cursive et claire
une étoile !
Quel plaisir ce serait d’errer
dans les taillis silencieux
de la forêt
à tes côtés et d’écouter
l’harmonieuse chanson
du rossignol !
Si doux de voir dans le soir
embaumé de mai
sur la colline
la dernière splendeur du soleil
et le tépide, naissant rayon
de Lucine1 !
Soupirs parmi les fleurs,
souffles de vents agités
sur les prés,
les chansons des bergers
et le bruit des clochettes
du troupeau !
Ô viens, âme de mon âme,
viens sur les vastes prés
délectables ;
rends à ma vie le calme
de ses avrils passés,
heureux.
Viens, car en moi j’ai des torrents
d’amour qui ne s’épuisent jamais
et ta beauté
m’inspire des chants ardents
qui naissent pour toi seule
de ma lyre.
Avec eux je t’endormirai
quand en languide paresse
le doux sommeil
se posera sur tes beaux yeux,
ta tête délassée
sur ma poitrine.
À deux grands ormes
sur la berge suspendant,
l’été,
ton hamac aux cent couleurs,
dedans je te bercerai
au bord de la rivière.
En avril des roses parfumées,
en automne les prunelles
violettes
je te donnerai, et de goûteuses mûres
entre les piquantes épines
cueillies ;
le nid que le loriot
suspend et berce à tout moment
dans les pins ;
l’oiseau dont le chant nous ravit
et les poissons dans l’étang,
purpurins ;
le lait des brebis,
onctueux fromage, les rayons
de miel,
le pain blanc des aires,
les fruits savoureux
du verger…
Mais, hélas ! où m’emporte
mon esprit, qui peint agité
par son illusion
ces prismes de saphir et d’argent
que dore en teintes magiques
la passion !
Le voyageur assoiffé
ainsi trompe avec le souvenir
son amertume ;
il voit la source cristalline,
y boit, se baigne
dans l’onde pure ;
et je vis dans mes rêves,
que le vent de la douleur aussitôt
me dérobe…
Ah, c’est loin des champs riants
que je devrai passer ma vie…
Et sans ton amour !
1 Lucine : Nom de la déesse Diane, considérée comme Lune. Emprunté à la poésie latine, notamment Virgile.
*
Souvenirs (Recuerdos)
Combien de fois, assis tristement
au bord de la mer édetane2,
en voyant passer à l’horizon
la voile rapide d’un pêcheur,
ma pensée en elle se créait
la forme élancée d’une femme !
Combien d’autres, contemplant absorbé
la silencieuse lumière des étoiles,
les nuages errants qui traversaient
cette sphère pure et transparente
feignaient aussi d’une femme
l’image délicieuse !… Mon esprit inquiet
lui donnait forme, couleur et vie,
et toujours pure, candide et belle,
elle était comme toi, mon bien ; c’était ton image,
c’était toi, ô Thisbé, telle que tu te présentes
toujours à mes yeux, divine réalité
de mes rêves d’amour : seulement, incomplète,
mon âme agitée, avant de te trouver
ne savait concevoir ta céleste essence.
2 La mer édetane : « el mar edetano ». L’Édetanie est le nom antique de la province autour de Valence en Espagne, sur la côte méditerranéenne. La « mer édetane » est donc la partie de la Méditerranée qui borde ce littoral.
*
Toi et moi (Tú y yo)
Tu es la muse, je suis la lyre ;
tu es la sève et moi l’arbre ;
je suis le champ que le soleil féconde,
tu es le soleil.
Je suis le nid, tu es l’oiseau ;
je suis la vague, tu es la mer ;
je suis l’esprit dont naissent des idées,
toi l’idéal.
Je suis la terre, tu es le ciel ;
je suis l’ombre, tu es la lumière ;
je suis le corps qui enveloppe l’âme,
et toi l’âme.
*
À ma mère (A mi madre)
Ah, dans cet abandon ne me reste pas même un tombeau
où gémir mon infortunée solitude,
où je puisse écouter dans le sein de la mort
la voix sacrosainte de la vérité.
Le tumulus qui garde sa dépouille
n’a ni croix, ni pierre, ni inscription
où le voyageur y portant le regard
puisse te consacrer un souvenir, une oraison.
Où le vent murmurerait une prière
en glissant dans les espaces bleus ;
où suspendrait une vierge solitaire
son voile blanc de tulle flottant…
Mais tu possèdes un sépulcre ; pourquoi m’attristé-je
puisque tu vis dans la tendresse de mon cœur ?
Et mieux vaut le cœur d’un fils
que le marbre d’un monument orgueilleux !
*
Sonnet IV (Soneto IV)
Depuis la fraîche terrasse d’une villa
ombragée d’ormes et de pins,
tandis que le soleil sur les monts voisins
répandait en mourant ses dernières couleurs,
j’admirais, extatique, le ruban argenté du fleuve paisible,
les allègres trilles des oiseaux dans le ciel,
ainsi que les divines couleurs
des fleurs que peint le mois de mai.
À mes côtés souriait tendrement,
comme moi heureuse, ma dame,
et je m’absorbais dans la contemplation de sa beauté.
J’allais lui donner un baiser brûlant d’amour
quand les champs et la joie, quand elle-même,
tout disparut… parce que c’était un rêve.
*
La fleur de ma fenêtre (La flor de mi ventana)
Au bord de ma fenêtre avait poussé
pourpre, suave et délicate fleur
qui répandait dans le vent, si belle et luxuriante,
mille trésors de parfums.
C’était une rose : sa chaste broche
aux couleurs enviées du saphir
tristement dans la nuit silencieuse se repliait,
pour le matin à nouveau s’ouvrir.
Les papillons folâtres la recherchaient
depuis la délicieuse promenade,
et la rosée accumulait dans sa corolle
ses perles les plus belles, fidèlement.
Des brises légères doucement la baisaient,
l’aube la parait de ses mille reflets,
et, rendant jalouses les oiselles vives,
le beau rossignol s’en était épris.
Au sortir de la riante enfance,
mon sein tout gonflé d’innocence et de paix,
le vent m’apporta pour la première fois,
dans sa rumeur fugace, l’immortelle fragrance.
Je ne sais quand elle naquit, ni quelle magicienne
la fit pousser au pied de ma fenêtre,
cette fleur qui, délectable et indolente,
était l’enchantement des oiseaux et du vent.
Je vis naître parmi le rude lierre
s’accrochant tenacement au mur
la tige verte qui s’enracinait dans la pierre
comme dans le terreau d’un jardin fécond.
Je vis ses feuilles pourpres et brillantes,
les vives couleurs de son calice
où la flamme de sa carnation rouge
réverbérait le soleil du matin.
Ô depuis lors, un talisman divin
me fut cette rose, compagne fidèle
qui aplanissait mon chemin inégal
en y répandant son doux parfum.
En vain l’été ardent
voulut faner sa verdeur sans pareille,
en vain le sauvage et rude orage
crut séparer la fleur de sa tige.
Les brises d’automne lui prodiguaient leurs caresses,
les zéphyrs d’avril la berçaient
et les pluies orgueilleuses laissaient
intacte la tige de cette belle fleur.
Je l’aimais ; sa timide beauté
remplissait mon cœur d’une douce paix,
et en vagues rêves de parfait bonheur
mon âme délirait, fascinée.
La gloire m’apportait ses délices,
ornant mon front d’immortels lauriers,
et concevait un ciel dans les caresses
d’une belle, amoureuse et fidèle.
Tandis qu’elle parfumait mes lambrequins,
y versant son arôme exquis,
je n’entendais pas les plaintes de la douleur,
seulement les doux chants du bonheur.
Las ! combien de fois ai-je en extase contemplé
la verte pompe de ses feuilles nombreuses !
Combien de fois ai-je baisé le pétale doré
dont elle ornait sa tempe impollue !
Avec quel plaisir, assis à ma fenêtre,
à la blancheur fugitive d’une lune clémente,
je la voyais se bercer, opulente et candide,
comme un souvenir du premier amour !
Et charmé par son essence délectable,
rêvant à des bonheurs à présent dissipés,
ma tranquille adolescence s’écoulait
comme le ruisseau qui va parmi les fleurs.
Puis vint le jour de la souffrance
et je goûtai la coupe amère ;
mais je conservais toujours en mon âme
la foi d’un plus bel avenir…
Cependant, une nuit, dans mon lit tranquille,
un vague pressentiment s’empara de moi ;
je sentis un poids sur ma poitrine agitée,
dans laquelle battait inquiet mon cœur.
Je rêvai qu’une main blanche et belle,
la plus belle que je vis en ce monde,
rompait la tige de cette rose aimable,
détruisant ses merveilles.
L’âme blessée, je me réveillai, troublé ;
je voulus crier mais la voix me manqua.
Accablé de douleur, privé de raison,
à la fenêtre je courus.
Je l’ouvris tandis que l’aube répandait
sa lumière dans l’espace bleu,
saluée par les colombes
à la sortie de leurs nids de bouleau.
Je cherchai inquiet la rose solitaire
mais rien ne restait d’elle.
Hélas ! parmi la pariétaire sylvestre
je ne vis que la tige sèche se balançant.
Les vents de la nuit l’avaient arrachée.
Où leur presse l’emporta, je ne sais,
ne me restèrent pas même les reliques desséchées
de celle qui fut l’enchantement de ma vie.
Je l’ai perdue à jamais… Depuis ce jour
une peine incessante laboure mon front.
Car cette douce et délicate fleur,
c’était la fleur de l’espérance !
*
La bataille de Guadix (La batalla de Guadix)
Ndt. Cette bataille eut lieu en 1362 entre les armées chrétiennes de Castille et les Maures de Grenade. Guadix, en Andalousie, est aujourd’hui une localité réputée pour ses maisons troglodytes, creusées à flanc de montagne.
Tandis que le soleil s’occultait derrière la montagne,
l’Africain Ali parvint à l’Alhambra.
En le voyant, le Roi lui dit, d’un ton posé
bien que sa voix tremblât : – Ali, qu’est donc
ce qui t’amène à cette heure, abandonnant
Almanzor et les armées de Grenade ?
– Ô grand Alboacen ! la nouvelle la plus glorieuse,
pour toi la plus douce et la plus délectable,
qui doit assurer la renommée de mille braves
et l’éclat de l’empire grenadin.
La vaste plaine de Guadix le dit,
arrosée de sang castillan,
et le répète l’enthousiasme
avec lequel je t’apporte cette faste nouvelle.
– Que pour cela te comble
de longues années de bonheur le prophète de Dieu,
un bonheur pareil à celui qui me transporte l’âme
et dilate mon cœur de plaisir.
Ô sublime Allah, qui depuis le ciel
prodigues les lauriers aimés des braves
ou la mort et l’affront ; toi dont voulut en ce jour
la souveraine omnipotence montrer
les éclairs fulminants de ta colère
à l’impie outrageant ton nom ;
tu vois mon cœur, tu vois que ce n’est point
ma propre gloire qui m’enflamme,
non, car c’est mille fois plus à ta gloire
qu’aspire celui qui prosterné te rend grâce !
Mais, Ali, dis-moi : le combat fut-il sanglant ?
La victoire nous a-t-elle coûté cher ? Parle,
nous écouterons joyeux de ta bouche
l’humiliation de l’infidèle ainsi que vos exploits.
– Ceux-ci furent si nombreux et si grands
que je tenterais en vain de les célébrer dignement ;
aussi ne conterai-je que les moments critiques…
À peine les premiers rayons du soleil
eurent-ils doré la campagne de Guadix
qu’avec des cris de guerre devant nous
l’armée de l’infidèle se formait en ordre de bataille :
c’étaient jusqu’à huit cent cavaliers,
fleur de la Castille et ses meilleures lances,
sous le commandement du Maître de Santiago
et de Don Diego de Girόn y Vargas.
Almanzor, prêt au combat,
arrangea de même ses escadrons,
et les deux armées attendaient impatiemment
le signal de la lutte acharnée.
Ô noble Alboacen, comment t’exprimer
le spectacle guerrier qui transporte
encore mon sein ! Ce serait digne
de Hudayl, lequel sur la lyre aux belles harmonies
a chanté la gloire du valeureux Antar
qui remplit encore les déserts d’Arabie.
À main droite, les orgueilleux
escadrons infidèles hérissés d’acier
paraissaient les monstres de nos mers
qui sur le dos des vagues
montrent leurs écailles au soleil.
En face, notre héroïque armée
si riche et variée en harnois de couleurs
que me semblait étendue sur la terre
la coiffe d’un émir brodée d’or.
Entretemps le soleil monta, rouge, au zénith
et se répandit en rayons lumineux
inondant le sable de chatoiements
et reflétés par les cuirasses polies ;
les pavois brillaient, les aigrettes
ondoyaient agitées par le vent :
l’acier irradiait, scintillait dans les airs,
les émaillant de lumières,
et dans le tonnerre trépidant que produisaient
les pommeaux frappés contre les arçons,
les fougueux coursiers, piaffant,
crachaient de l’écume en rongeant leur frein.
Enfin sonnent les trompettes ennemies,
ton fils fait tournoyer l’alfange, lève au ciel
le gonfanon sacré ; nos professions de foi
répondent aux chants belliqueux
du fier Castillan ; lâchant la bride,
son armée et la nôtre se jettent l’une contre l’autre
et dans un élan pareil à celui que déploie
le terrible simoun quand il hurle
dans le désert, au milieu de leur course
elles se choquent et se repoussent
en jetant jusqu’au ciel un tourbillon de poussière
que seulement par moments déchire l’éclat
d’un sabre qui fulgure en assénant un coup
ou d’un rayon de soleil qui le traverse.
L’air s’éclairant enfin, d’un œil inquiet
Almanzor suivit la ligne étendue
de nos escadrons, et ce qu’il vit
lui fit perdre un moment espérance et courage.
Car la tribu des Alhamars, ne pouvant
résister au choc et à l’emportement sauvage
du Maître et de ses vaillants chevaliers,
avaient couardement tourné bride :
les Gomèles le voient, hésitent, continuent
de combattre un instant, mais leur courage
éprouvé défaille, et à la fin ils imitent
l’exemple de tel déshonneur et infamie.
Seuls les vaillants Abencérages,
qui jamais ne faiblissent en combat acharné,
ainsi que la superbe des Zégris
luttaient avec une farouche constance.
Alors Almanzor, bouillant de rage,
piqua les flancs de son alezan à la poursuite des fuyards
et d’une voix courroucée
qui dominait le tumulte des armes, leur dit :
« Que vois-je, Grenadins ? Arrêtez !
Où allez-vous, insensés ? Où vous conduit
cette pusillanimité déshonorante
qui vous couvre de honte ? Jamais je n’aurais
cru possible un tel fléchissement
de votre esprit héroïque
qui me rendait certain de la victoire.
Êtes-vous les nobles descendants
de ceux dont les illustres exploits,
l’acier damasquiné dans une main
et le Coran dans l’autre, répandirent
leur loi sacrée, leur courage et leur nom
sur tout ce qu’éclaire le soleil et circonscrit la mer ?
Reprenez-vous, ne souillez pas ainsi
la gloire sans tache de sept siècles :
venez avec moi ; en combattant
effacez l’outrage dont vient d’être sali votre nom. »
Il dit, et enfonçant les éperons
s’élança vers l’ennemi ;
au noble accent de sa voix sonore
recouvrant leur séculaire courage,
les tribus en fuite s’arrêtèrent
et retournèrent au tumultueux combat,
suivant ton fils et le sillon
que laissait derrière lui son cimeterre sanglant.
Ce fut alors, seigneur, que le combat
parvint au paroxysme de la rage
et que l’ange de la mort
étendit sur le champ de bataille ses ailes sombres.
Ah, combien de braves succombèrent
sous son vol cruel ! Une bande
de vautours planait dans les airs,
attendant affamée un festin barbare.
Le soleil, pâli devant un tel massacre,
voila son disque derrière des nuages violets ;
les cuirasses étincelantes, à cause du sang
perdirent leur fulgurance, éclaboussées,
et la plaine noyée sous des torrents de sang
paraissait un champ de coquelicots :
si bien que, dans le ciel et sur la terre,
dans l’air, sur les mailles brisées des cottes,
les yeux ne voyaient plus que sang !
du sang de toutes parts nous entourait !
À la fin, apitoyé par tant d’horreur,
le Prophète revint pour sa cause sainte
et redoublant le courage des nôtres
abattit sur l’infidèle sa droite irritée.
Tous sont tombés… Un seul,
qui portait la bannière de Castille,
en se lançant vers un immense précipice
qui se trouve près de Guadix, nous dit :
« Si vous voulez mon drapeau, dans ce gouffre
à côté de ma dépouille vous le trouverez. »
De sorte, grand seigneur, qu’il ne reste rien
des orgueilleuses armées castillanes.
*
Sonnet V (Soneto V)
Rêves que l’imagination enchantée
reflétait dans son cristal de couleurs,
vous avez disparu, hélas, fleurs sèches,
fanées par la froide expérience.
À toi seule, fleur éternelle de mon âme,
attrait pour la femme, rêve d’amours,
comme dans la clarté d’aurore de ma jeunesse
toujours mon cœur aspire !
Ô viens à moi, femme, mais brûlant
comme moi de soif d’amour, ton sein blessé
par la flamme immortelle qui enserre le mien,
je boirai ma vie dans ton regard
et baisant tes pieds, reconnaissant,
comme mon Dieu je t’adorerai sur cette terre !
*
Les deux anges (Los dos ángeles)
Petit encore, je perdis ma mère
et vécus loin de mon père ;
deux anges, mes frères,
s’envolèrent enfants pour le ciel ;
je n’ai ni foyer ni famille
ni espoir ni souvenirs.
Les mille rumeurs du monde
me parviennent comme un écho
d’une voix inconnue.
Je vois les hommes se mouvoir
comme les vagues de la mer
en leur centre agitées.
Pouvoir, richesse, fortune,
gloire, certitudes, droits,
mots qui en sons distincts
se confondent dans le vent,
comme les fétus qu’emporte
un violent tourbillon :
j’entends ces mots,
révélateurs du désir
qui tourmente l’âme d’un homme
d’inextinguibles soifs,
qui remue son berceau quand il naît
et scelle son cercueil à sa mort.
Le chemin de la vie,
obscur, accidenté, immense,
l’homme y marche parmi les ronces
qui blessent son âme et son corps ;
moi seul reste immobile
sur le bord de la route.
Un point lumineux brille
à l’horizon éthéré,
et tantôt resplendit
tantôt se cache un moment,
convulsé comme l’éclair,
immobile comme l’étoile.
Le regard inquiet fixé
sur ce fanal éternel,
l’homme suit la route rude
incertain de la direction,
avec des désirs de géant
et des forces de pygmée.
Les uns le voient tout près,
d’autres le voient au loin,
beaucoup le voient sur la terre
et peu dans le firmament ;
certains le croient astre de gloire,
les autres, éclat de l’enfer.
Moi aussi je l’ai vu briller,
mais couvert d’ombres,
regardant indifférent
ses reflets mystérieux,
comme regarde un phare le marin
dont le navire est au port.
En voyant l’humanité
entraînée par un désir fou
derrière cette ombre brillante
qui n’est peut-être qu’un rêve :
Qu’est-ce ? demandai-je. L’avenir !
me répondirent mille voix.
Pauvre de moi ! m’exclamai-je alors,
pourquoi suis-je en cet univers
aveugle à tant de splendeur,
glacé parmi tant de feu,
sans ressentir cet infini
que porte l’homme en soi ?
L’univers, qui est Dieu,
renferme des mondes innombrables,
desquels la terre est
un monde rempli de mondes :
chaque homme est un monde
et une Idée de l’Être suprême.
Et dans ce monde de l’homme,
dans ce cosmos complet
de l’âme et de l’esprit,
je serais le seul être intermédiaire
entre l’instinct de la brute
et la pensée humaine ?
Cet élan qui me fait défaut,
cette chaleur que je ne sens pas,
cet astre qui ne m’attire pas,
ce but que je ne vois pas,
est-ce aridité de la plante
ou bien stérilité du sol ?
Mon cœur est-il si grand
qu’il trouve le monde petit ?
Est-ce Dieu qui, parce qu’il le craint,
limite mon entendement ?
Est-ce le fiat lux du génie
en quête de ce chaos de l’âme ?
Orgueil, mesquin orgueil
qui vit de son venin !
Moi qui m’écarte de l’homme
dans son généreux effort,
je l’imite dans les vanités
de son esprit superbe !
Ombre parmi les ombres
gravitant dans mon cerveau,
voix de la conscience
pour moi toujours silencieuse,
révélez-moi mon destin :
fuis, ombre ! ô voix, parle-moi !
C’était le soir ; assis
au bord d’un chemin traversant
un bosquet, j’écoutais en silence
ces rumeurs qui troublent
la paix de la campagne et inondent
l’âme de mélancolie.
Le soleil descendait à l’Occident,
nageant dans des mers de pourpre,
et à l’horizon lointain
commençait d’apparaître la lune.
Tout à coup je sentis mon sein
se glacer en mortelle angoisse
et mon regard s’offusquer
d’ombres confuses.
J’éprouvai comme si une fibre
occulte de mon cœur
avait soudain éclaté
en vibrant avec une force énorme.
Puis serpenta dans mes veines
une flamme convulsive
qui s’exhala dans des soupirs
et des larmes d’amertume ;
ultime souffle d’une âme
qui ne soupirera plus,
dernières larmes brûlantes
d’yeux à présent éteints.
Alors, dans les premières lueurs
que projetait la lune
sur une verte colline,
je vis monter la silhouette
d’un ange, le front ceint de lauriers
et dans une tunique flottante enveloppé.
J’entendis une voix
semblable au trille que module
le rossignol, au souffle
qui murmure dans la forêt :
« Quand ton âme, détachée
des régions célestes,
revêtit la chair de l’homme,
je vécus en elle avec toi :
comme toi soumis
à cet élan qui nous porte
à obéir aux mystérieuses
lois de la Providence,
je donnai de la clarté à tes yeux,
un horizon à tes idées
et des pensées plus grandes
que l’humaine intelligence :
je te fis voir la création
plus resplendissante et belle
et dirigeai tes regards
vers cet Océan sans rivages
qui se trouve au-delà du monde,
où l’âme se noie
si elle abandonne un instant
sa prison de matière.
Ange de la poésie,
je t’animai par mon essence.
Mais hélas ! incomplet comme toi,
comme toi plein de faiblesse,
je ne pus du corps humain
rompre les dures chaînes.
Triste destin en ce monde
que celui du poète,
supérieur à l’homme seulement
par la connaissance de sa misère !
Aigle qui prend son vol
vers les sphères célestes
et aveuglé par le soleil
éprouve la terre obscure ;
voix qui s’éteint dans le vent
en prononçant l’eurêka ;
arôme de riche cassolette
qui se consume en exhalant des parfums ;
il a la vie et la détruit,
il ressent l’amour et le foule aux pieds,
il touche de l’or et le réduit en poussière,
et il meurt en atteignant au but ;
peut-être est-ce un principe venu
quelque jour à la terre
dans la métempsycose
de l’âme et de la matière.
Moi qui ai vécu dans ton âme,
à présent je m’en détache,
obéissant à cette impulsion
puissante qui nous porte
à obéir aux mystérieuses
lois de la Providence. »
Ainsi parla l’ange, et, tendant
dans l’air ses plumes blanches,
vola par les espaces éthérés
au céleste pourpris.
Je suivis du regard son vol rapide
parmi les ombres nocturnes,
au sillon lumineux
que laissait la fulgurance de ses ailes…
Adieu, vie de mon âme !
Adieu, rêves qui traversez
pour la dernière fois mon esprit,
prismes de saphir et de pourpre
qui éblouîtes mes yeux !
Adieu, ineffable musique
du chant des poètes !
Vous ne viendrez plus me charmer !…
Soudain, à la claire lumière
que projetait la lune
sur la verte colline,
je vis monter la silhouette
d’un autre ange, dont des voiles noirs
dessinaient les vagues contours.
J’entendis alors un chœur grave
comme celui que murmure tristement
le zéphyr parmi les saules
dont l’ombre couvre le tombeau :
« Homme, lève ton front
chargé de pensées,
fausses comme tes douleurs,
mesquines comme ta misère.
Terre attachée à la terre,
tu n’élèves ton vol
à plus grande hauteur que l’atome
qu’agite un souffle de vent.
Quel bien fini fut-il un bien,
quand un rêve a-t-il été vérité,
et quand un soleil qui s’éteint
est-il égal au soleil éternel ?
Tu pleures alors que tu devrais
jouir du plus grand contentement,
sentir un espoir nouveau,
respirer de nouveaux souffles.
Viens à moi : je suis l’ange
de la mort ; je révèle
le monde inconnu ;
j’éclaire l’espace dense
qui se trouve entre la vie et la mort ;
de ma plénitude je remplis
le vide de l’âme ;
je suis l’astre, l’étoile,
l’avenir que sur la terre poursuit
l’homme en folle passion.
En moi tu trouveras la vie
quand reposera ton corps
dans le sépulcre, la pénombre
de la mort ; et sur mon sein
couché, tu monteras
à ces espaces immenses
où la lumière ne s’éteint pas,
où le bien est éternel,
où l’idéal est Dieu
et l’avenir est le ciel. »
*
Kassidah (Casida)
Depuis six lunes je déplore ta rigueur
dans le silence des nuits obscures ;
mais jamais ne pénètrent mes chants
derrière les verrous de ton balcon fermé…
Ouvre-leur, par pitié ! Ah, ne comprends-tu pas,
Zoraïda, combien cet amour me fait souffrir !
Seul dans Séville ; loin de mon père
à qui, fils cruel, je désobéis
par une si longue absence, me soustrayant
au soleil qui vit mes jeux d’enfant ;
loin de ma patrie et de ma tribu,
quand je m’éloigne de toi, l’abattement
saisit mon cœur et je crois étouffer
entre ces murs épais et lugubres ;
mon sein demande les brises de la liberté,
la tente ombragée par les palmiers,
la chasse au lion, les vastes plages,
le ciel de corail, le soleil splendissant :
devant mes yeux passent les gazelles,
j’écoute les grelots du dromadaire,
et dans mon illusion, mon délire je m’exclame :
Ah, Zoraïda ! Zoraïda et le désert !
Mais je retourne te voir et, comme l’arc-en-ciel
dissipe à point les nuées denses,
ta vue efface mes souvenirs,
je m’enlace à ton amour, et d’amour je meurs.
*
Sonnet VI (Soneto VI)
Belles sylphides qui dans le bois ombreux
m’avez dit habiter parmi les fleurs
et qui, dans des palais de nacre de couleurs,
dans le sein bleu du fleuve aux eaux fraîches,
tantôt brodez avec les perles de la rosée,
tantôt apprenez à chanter aux rossignols,
laissez-là vos occupations et vos travaux
et venez, propices, à mon appel.
Une nuit, dans les rayons de la lune,
je vis une beauté, qu’aussitôt me déroba
l’ombre importune des nuages.
Et c’est pourquoi je vous invoque,
pour savoir si c’est l’une d’entre vous
ou bien seulement une illusion des sens.
L’angoisse de Don Juan et autres poèmes de Menotti Del Picchia
Menotti : c’est un prénom, donné par ses parents au poète après que Garibaldi surnomma son fils aîné Menotti en hommage au patriote italien Ciro Menotti. Cependant, comme une autre partie de la famille du poète voulait un prénom chrétien pour l’enfant, son nom complet est Paulo Menotti Del Picchia. On voit que les racines de ce poète brésilien, né en 1892 et mort en 1988, sont italiennes.
Menotti Del Picchia fut l’un des principaux promoteurs, avec Cassiano Ricardo et Plínio Salgado, du mouvement moderniste Verde-Amarelo (voyez ici). Selon certains, il est même la véritable figure de proue de la modernité poétique au Brésil : « Menotti Del Picchia, et non Mario ou Oswald de Andrade, fut le chef du modernisme » (« Foi Menotti Del Picchia e não Mário ou Oswald de Andrade o chefe do Modernismo »), affirme le critique Wilson Martíns, auteur d’une Histoire de l’intelligence brésilienne en sept volumes.
Comme Cassiano Ricardo, Del Picchia commença par des vers parnassiens puis sa longue carrière littéraire refléta les évolutions de la poésie au vingtième siècle. Il est par ailleurs l’auteur d’une œuvre en prose considérable, comprenant notamment de la science-fiction. Il fut également haut fonctionnaire, parlementaire et membre de l’Académie brésilienne.
Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Melhores poemas de Menotti Del Picchia (Global Editora, São Paulo, 2004). Cette anthologie comporte le « poème dramatique » L’angoisse de Don Juan entier, poème paru en plaquette en 1922 et que nous avons traduit intégralement. L’anthologie comporte également en entier la plus célèbre œuvre poétique de Del Picchia, Juca Mulato, de 1917 ; il s’agit d’une œuvre en neuf chants de longueur variable, dont nous avons traduit le huitième.
Dans L’angoisse de Don Juan, Del Picchia imagine un dialogue entre le célèbre séducteur et Faust. Le chant de Don Juan, au commencement, est le texte dont la position de Faust est le commentaire : « et je t’aime peut-être / de ne jamais t’avoir trouvée », « parce que cette âme devine / que je l’adore, peut-être, de n’avoir pas été mienne ». Le poème est en vers classiques, et les répliques courtes (stichomythies) sont, comme c’est l’habitude dans le théâtre classique imprimé, en forme d’escaliers sur la page, ce qu’il est difficile de reproduire dans WordPress, que le lecteur nous excuse.
Quant au cycle Juca Mulato, il raconte l’histoire d’amour impossible d’un homme pauvre, ledit Juca, pour une femme riche, fille du propriétaire terrien pour lequel il travaille. Le nom du personnage, Mulato, peut vouloir dire « mulâtre », c’est-à-dis métis de Noir et de Blanc, ou bien simplement « à la peau mate », selon le dictionnaire Priberam.

(L’omission de l’article défini “A” sur cette couverture est une négligence.)
*
L’angoisse de Don Juan : Poème dramatique (A Angústia de D. João: Dramático, 1922)
La nuit est blanche de lune et le jardin blanc de marguerites. FAUST attend son amour sous le balcon de MARGUERITE. Venu de la nuit et de la distance, un chant se rapproche.
LA VOIX
Je n’ai jamais goûté ton baiser :
un étrange amour me fait trembler ;
je marche et mes pieds saignent.
Tu existes – mais je ne te vois pas ;
tu es belle – je ne te connais pas ;
je t’aime – et ne sais qui tu es !
Dans les villes, dans les campagnes,
j’ai pour destin de te chercher.
Où es-tu ? où vais-je ?
Je sens que tu m’entoures,
mais bien que tu sois partout,
tu n’es jamais là où je suis !
Je te sens répandue
dans la splendeur de la nature,
toi l’Aimée que je n’ai jamais vue.
Je sais que tu es dans la vie,
et où se trouve un peu de beauté
se trouve toujours un peu de toi…
Ô mon vague rêve obscur,
tu ne viens pas malgré mes appels…
Où donc es-tu ? Je ne sais pas !
Cachée, je te cherche
et ne te trouve pas, et je t’aime peut-être
de ne t’avoir jamais trouvée !
Ombre rêvée, divine,
à jamais sois seulement rêvée…
même pas entraperçue !
Fuis ! car notre destin
est de sentir que meurt l’Aimée
quand on trouve la Femme !
La voix s’arrête, DON JUAN paraît.
FAUST
Qui es-tu ?
DON JUAN
Je suis Don Juan.
FAUST
Qu’est-ce qui t’amène ?
DON JUAN
Mon destin.
FAUST
D’où viens-tu ?
DON JUAN
Je viens de la vie.
FAUST
Où vas-tu ?
DON JUAN
À la mort !
FAUST
Que cherches-tu ?
DON JUAN
L’amour…
FAUST
L’as-tu trouvé ?
DON JUAN
Il n’existe pas…
FAUST
Tu chantes parce que tu es heureux ?
DON JUAN
Je chante parce que je suis triste…
Et toi, es-tu un ménestrel ?
FAUST
Moi ? Je suis presque un suicidé…
DON JUAN
Que fais-tu au clair de lune ?
FAUST
J’attends Marguerite…
DON JUAN
T’a-t-elle donné un baiser ?
FAUST
Don Juan !
DON JUAN
T’a-t-elle souri ?
FAUST
Non…
DON JUAN
T’a-t-elle parlé ?
FAUST
Non…
DON JUAN
Pour quoi es-tu si étrange, cette nuit ?
FAUST
Parce qu’elle m’aime et ne le dit pas ; parce que cette âme devine
que je l’adore, peut-être, de n’avoir pas été mienne…
Parce que je n’ai pas encore goûté dans mon fol désir
la chaleur de ses lèvres, la saveur de son baiser.
Parce que je ne sais si en elle cet ardent égarement
trouvera l’amour que cherche mon âme.
DON JUAN
Tu aimes l’indécision ?
FAUST
Je ne sais pas…
DON JUAN
Tes propres chagrins ?
FAUST
Je ne sais pas… dans l’amour je n’aime peut-être que l’amour…
Comprends-tu ?
DON JUAN
Non. Tout cela est très singulier…
FAUST
Pauvre Don Juan ! Tu n’as jamais su aimer !
DON JUAN
Moi ? Moi, je n’ai pas su aimer ? Va donc demander
si je n’ai pas goûté l’amour de toutes les femmes !
Demande-le à la lune ! Demande à la fleur, au nid
combien de passions j’ai semées sur mon chemin,
combien de corps j’ai possédés, ardents de désir,
qui m’ont donné à fleur de bouche la gloire de leur baiser !
FAUST
Et puis ?
DON JUAN
Et puis ?… Cette soif sans remède…
FAUST
Et après le baiser ?
DON JUAN
La possession.
FAUST
Et après la possession ?
DON JUAN
L’ennui…
Un silence. Les marguerites paraissent plus blanches au clair de lune.
FAUST
(d’une voix sourde, pleine de compassion)
L’ennui est à l’amour la même chose que l’absinthe :
celle-ci empoisonne le corps, celui-là tue l’instinct…
Tes amours, Don Juan, en somme ne vont guère au-delà
de l’aveugle exaltation de tes sens.
DON JUAN
(pensif)
Je crois que tu as raison… Dans cette vie pleine d’agitation
j’ai possédé beaucoup de corps, à la recherche d’une âme.
Pour moi l’amour était un vin rosé
dans la coupe humide et fleurie de lèvres de femme !
(abattu)
Toujours la même liqueur ; et dedans, la même léthargie ;
très douce au début, à la fin très amère.
Lasse, notre lèvre cherchait l’amour au hasard ;
je changeais de calice et la liqueur était la même…
Que d’ennui j’ai ressenti ! Je voyais bien, avec tristesse,
qu’aucune femme n’incarnait mon rêve.
Jour après jour grandissait cette angoisse incomprise,
et fatigué d’aimer… je n’ai jamais aimé dans cette vie !
(étreint par l’angoisse)
Je me sens si vide… l’ennui me consume…
FAUST
Raconte-moi ton histoire. Je te raconterai la mienne.
DON JUAN
Mon histoire ? Elle est vulgaire… Un sourire qui vole…
une silhouette qui me suit… une femme qui passe…
une phrase qui va… un regard qui désire…
un corps qui se livre… une bouche qui reçoit un baiser…
une fièvre… un délire… et, après un moment,
un bâillement… une lassitude et un repentir !
FAUST
Non ! Ce n’est pas ça, l’amour ! L’amour est peut-être
dans la douleur d’aimer tout ce qui n’existe pas…
L’angoisse de voir disparaître à l’horizon
le rêve né de nos soifs…
Tout est néant ! L’illusion d’une âme qui se jette en avant,
chantant, après le signe bleu d’un mensonge
pour finir en sang, convaincue
que le mensonge de l’amour est la vérité de la vie !
Silence… Tous les deux s’absorbent dans la beauté du clair de lune. Puis, d’une voix faible, DON JUAN demande :
DON JUAN
Ne doit-on pas cueillir le baiser quand, follement,
pleine d’amour sourit la rose d’une bouche ?
FAUST
On ne le doit pas.
DON JUAN
Pourquoi ?
FAUST
Parce que, pour qui aime,
le baiser est comme la fleur au bout d’une branche.
Quand ta main nerveuse sépare
la fleur de sa tige, ne vois-tu pas que cela tue la fleur ?
Le baiser est la fleur étrange de la mystique amertume :
quand des lèvres le cueillent, il agonise sur les lèvres…
DON JUAN
Le baiser ? Le baiser est tout ! Un contact sublime
qui a goût d’amour et goût de crime !
Cri vivant de l’instinct, alléluias, rugissements
de l’aveugle exaltation de tous les sens !
Rebelle clameur de chair où l’âme folle,
pour trouver une autre âme, nous affleure à la bouche
et attend, et désire, et gémit, et pleure, et crie, et hurle !
FAUST
(ironique)
Un baiser ? Soupir suave qui se défait dans le néant…
DON JUAN
(en colère)
Tu mens ! Le baiser est tout ! Le baiser est la fièvre. Le baiser
est la vie de l’espérance…
FAUST
…la mort du désir.
(rappelant ses souvenirs et dans une profonde méditation absorbé)
Pauvre Don Juan ! Quand sur ton cheval noir,
jetant tes chants à la brise, les cheveux au vent,
mettant un peu de rêve à la fleur d’un boulingrin
comme dans une corolle un peu de miel ;
quand, frère fatal et jumeau de la séduction,
tu partis chanter, rêveur et bohème,
dupe et heureux, insouciant et rieur,
dans l’espoir de trouver la gloire de ton rêve,
j’eus pitié de toi car en chantant tu partais
chercher un bien qui sur la terre n’existe pas…
DON JUAN
Que de lèvres j’ai baisées ! Que de bouches en fleur
j’ai fait frémir d’amour, sans jamais trouver l’amour !
J’ai eu entre les mains des corps soumis comme des esclaves
où, glacée, s’insinuait l’angoisse de mes nerfs…
Et quand, ardente de fièvre, la femme folle et brûlante
s’enlaçait à moi comme un serpent,
me plaquant son baiser sur la bouche, et que sa chair de neige
frissonnait d’amour et de lasciveté,
dans la suprême éclosion de mon effrayant ennui
j’abandonnais la femme… et cherchais mon rêve !
FAUST
J’ai été plus heureux que toi.
Un jour, reflétée dans le miroir, j’ai vu Marguerite.
Folle d’amour, tout agitée trembla
dans mon corps de vieillard mon âme de jeune homme.
On dit que c’est Satan qui, plein de pitié,
rendit ma jeunesse à mes vieux jours…
Mensonge ! Quand l’amour réchauffe la poitrine,
notre existence tout entière exulte et refleurit !
S’il m’a donné un corps, c’est chose bien mesquine
car pour aimer il suffisait d’une âme égale à la mienne…
(se rappelant peu à peu, tandis que DON JUAN s’absorbe dans ses pensées)
Puis je la rencontrai, cette femme étrange,
effeuillant au clair de lune une marguerite.
Elle voulait savoir, peut-être, si je l’aimais ! Pourtant,
la terre, le ciel, la mer, la lumière, l’obscurité, tout
devait lui dire, la voyant si chaste et belle,
qu’aucune femme n’était comme elle aimée !
Pétale après pétale, nerveuse, elle effeuillait la fleur :
« Il m’aime un peu… beaucoup… » Elle sourit… Soupirait…
Tremblante, continuant de dégarnir la corolle.
La réponse de la fleur…
DON JUAN
(concluant)
… elle la trouva dans tes yeux !
(avec un bâillement)
Une histoire courte et sans sel. Comme toutes les autres, vulgaire :
Marguerite… une fleur… un soupir… un regard…
Fade, éternel amour qui, dans le sein où il se pose,
répète la même phrase, redit la même chose.
Sous quelques cieux que tu le cherches,
cet amour est toujours le même dans toutes les femmes !
FAUST
Mais enfin, Don Juan, que veut ton rêve ?
DON JUAN
Quelque chose de si subtil que je ne sais même pas ce que c’est…
Ce rêve mien veut une chose si grande
que cela ne peut être contenu dans un corps de femme.
FAUST
Tu te leurres, Don Juan. Dans nos pauvres vies,
les Faust auront toujours leurs Marguerite.
La fuir, ne point l’aimer, vain égarement :
celle qui doit venir, dans notre destin se montre !
Un jour, par hasard, tu la vois, blonde et belle,
et tu la reconnais alors : « Est-ce toi ? – C’est moi… » C’est elle !
Qui est-ce ? D’où vient-elle ? De l’ombre ou de l’aurore ?
Qui sait d’où vient la femme que l’on adore ?
Personne ne le sait… Du ciel ? de la mer ? des vagues tumultueuses ?
Non ! Tu sais seulement que c’est celle que tu attendais.
DON JUAN
Je l’ai attendue en vain…
FAUST
Nombreux sont ceux dont le destin
est d’attendre celle qui ne vient pas…
Et dans leur passion de la trouver, abusés, ils gesticulent,
croyant qu’ils aiment possédant la femme qu’ils désirent…
Esclaves de l’illusion qui tronque leur bonheur,
ils blasphèment contre l’amour sans avoir jamais aimé !
Ils sont comme toi qui erres dans la vie,
aimant les femmes les unes après les autres, et les détestant toutes !
DON JUAN
(transfiguré)
Non ! Tu ne peux comprendre le plaisir que procure
aimer, comme j’aime, un être qui n’existe pas !
Je l’ai façonnée en moi, en ai fait mon Élue.
Cette femme s’appelle la Beauté Parfaite !
L’aimée de Don Juan, qu’elle est belle ! Au fond,
elle résume tout ce qu’il y a au monde de plus beau !
Devant sa splendeur les étoiles pâlissent :
c’est un poème de chair, un cantique de courbes !
Je l’ai façonnée joignant ensemble au hasard la perfection
que renferme, morcelée, dispersée, la beauté de la terre…
Jamais tu ne comprendras mon rêve exalté :
comme Osiris, l’amour existe mutilé…
Je vois l’élue dont j’ai rêvé, mais – que veux-tu ? –
elle vit éparse dans toutes les femmes.
Je sens, en la voyant dans un sein ou la courbe d’un bras,
que la femme que j’aime est faite de fragments…
Elle existe partout, et chaque belle femme
en cache une part dans son corps !
Celle-ci a son regard, celle-là ses chairs blanches,
l’une la forme du torse, une autre la fuite des hanches.
Prenant à l’une la couleur, à l’autre un trait indécis,
à celle-ci l’ourlet des lèvres, à telle autre un sourire,
bout à bout je recompose une amante,
car en chaque femme se trouve un peu de mon rêve !
*
Juca Mulato, 1917
.
La voix des choses (A voz das coisas)
Et Juca entendit la voix des choses. C’était un cri :
« Tu veux donc nous quitter, fils dénaturé ? »
Un cèdre le morigéna : « Ne sais-tu pas, renégat,
que c’est avec une de mes branches qu’on fit ton berceau ? »
Et le torrent qui roulait dans l’abîme :
« Juca, c’est moi qui donnai l’eau de ton baptême. »
Une étoile, en scintillant, dit depuis les hauteurs éthérées :
« C’est moi qui éclairais ta chaumière obscure
le jour où tu es né. Tu étais fragile et dolent…
Et ton père te prit dans ses bras en pleurant de joie…
– Il sera docteur, dit ta mère, et ton père, raisonnable :
– Notre fils sera paysan de ces bois,
fort comme le perobᆠet libre comme le vent ! –
depuis ce jour tu as été à nous
et nous t’avons aimé, suivant ton chemin incertain
avec des tendresses de mère protégeant son enfant ! »
Juca entendit la forêt : les branches en l’air
semblaient vouloir le serrer dans leurs bras :
« Enfant de nos taillis, viens ! N’avons-nous pas été, Juca,
la fourche de ton lance-pierres, les cloisons de ton piège pour oiseaux,
la perche de ta barque, et ce bois sec
qui la nuit craquait dans le feu de la cuisine ?
Ensuite, homme fait, ta main déterminée
n’a-t-elle pas fait d’un rameau rude un manche pour la houe ? »
« Ne t’en va pas », lui dit le ciel. « Mes étoiles parfaites,
tu ne les verras pas sous un ciel étranger.
Hostiles, à ton regard des astres ignorés
fulgureront comme des pointes d’épée.
Leurs sœurs d’ici, inquiètes,
te chercheront en vain de leurs yeux de feu…
Mesure la douleur de ces pauvres étoiles
courant après celui qui les fuit… »
Juca regarda la terre, et la terre muette et froide
par la voix du silence parlait aussi :
« Juca Mulato, tu es à moi ! Ne fuis pas, car je te suis partout…
Où seront tes pieds, je serai avec toi.
Tout est néant, illusion ! Sur toute la sphère
s’ouvre un fossé, mon ventre attend…
Dans ce ventre est une nuit obscure et sans limites,
et dans cette nuit le sommeil et dans ce sommeil le néant.
Alors à quoi bon partir, comme un fugitif et au hasard,
pour trouver partout la même douleur car tu la portes en toi ?
Tu veux oublier ? Ne fuis pas le tourment…
C’est grâce à la douleur qu’on parvient à l’oubli.
Ne t’en va pas. Ici passeront tes jours les plus sereins
car sur la terre natale la douleur fait moins souffrir…
Reste, car il vaut mieux mourir (ah, je le sais bien !)
sur le bout de terre où l’on est né ! »
† perobá : espèce d’arbre.
*
Poèmes d’Amour
(Poemas de Amor, 1924)
.
Musique (Música)
Le destin qui pleure,
la clameur des crapauds,
un lointain klaxon,
le boniment d’un vendeur ambulant,
le Chopin romantique de la triste voisine,
longues syncopes de silence absolu…
Et dans le silence, plus suave qu’un arpège,
mon baiser, ton baiser, notre baiser…
*
Désillusion (Desilusão)
Qu’est-ce, aimer ? L’étrange douleur
de l’âme qui se brise dans la tendresse…
C’est cueillir au hasard une fleur
pour l’effeuiller sur le chemin.
Et que reste-t-il après tant de soupirs ?
La nostalgie ? Peut-être… Ô âme abusée,
de la fleur et de toi ne reste presque rien :
une poignée de pétales sur la route,
un parfum sur les doigts… – Rien de plus.
*
République des États-Unis du Brésil
(República dos Estados Unidos do Brasil, 1928)
.
Sonnet (Soneto)
Sonnet ! Qu’importe si les pervers parlent mal de toi,
je t’aime et te lève comme une coupe.
En toi chante l’oiseau de la grâce,
dans le nichoir de tes quatorze vers.
Combien de rêves d’amour sont immergés
en toi qui es douleur, peur, gloire et malheur ?
Tu fus l’expression sentimentale de la race
d’un peuple qui vivait en faisant des vers.
Ton lyrisme est la tristesse nostalgique
de cette saudade atavique et tendre
que dans le fond de la race nous a versée
la première guitare portugaise
gémissant sur une plage brésilienne,
cette nuit où le Brésil est né…
*
Le Dieu sans visage
(O Deus sem rosto, 1968)
.
Le cadavre de l’ange (O cadáver do anjo)
Sous les débris de l’avion l’ange était écrasé.
Les hommes de Cap Canaveral
conclurent que c’était l’habitant d’une planète morte.
Les ailes de plumes et la structure de volatile
étaient cependant d’un oiseau monstrueux
avec un visage de beau jeune homme
aux yeux très bleus, comme la poussière céleste
qui habillait son cadavre fluide.
Les savants étaient fiers d’avoir brisé le ciel
et fait se disperser les anges.
Celui-ci, cependant, était venu protester contre l’invasion de son royaume
et dénoncer les hommes qui assassinent les mythes et les rêves.
Il heurta l’aile du jet supersonique qui fusait vers la lune
et tous les deux
l’Icare belliqueux et le Messager des dieux
roulèrent dans l’espace
et s’écrasèrent dans la boue.
*
Le Dieu sans visage (O Deus sem rosto)
Fabriquons, frères, un Dieu qui soit fluide
qui n’ait ni visage ni temple
qui vive caché dans l’illusion de ses fidèles
car les iconoclastes sont lâchés.
Nous avons besoin d’un appui dans le vide,
d’une lumière dans l’abîme.
Mythes et dieux sont détruits,
une science triste et froide vide le ciel d’anges.
À leur place dans des missiles d’acier
volent des astronautes pistant la mort
cherchant avec des yeux mécaniques
la cachette où pourrait s’abriter le dernier rêve.
Nous renonçons aux ultimes valeurs
qui rattachaient la vie au rythme et à l’ordre.
Le miroir artistique des écrans ne reflète plus
notre image car ils nous renvoient
des spectres et des monstres que sans le savoir nous sommes déjà devenus.
Nous rions comme des hyènes
sur des monceaux de cadavres.
Serait-ce que nous sommes morts et ne le savons pas encore ?
Le dieu terrestre a pour trône une capsule.
C’est terrible ! Elle explose !
Ne l’émouvront ni notre panique ni nos suppliques
ni l’offrande des os du monde.
Il veut étendre son empire
jusqu’aux galaxies
pour répandre dans le cosmos
mort et fange.
Réfugions-nous dans les catacombes, frères !
Cachons le Christ.
Prions le Dieu sans visage.
*
Le crépuscule (O crepuscúlo)
À cette hauteur
ma tête frappe du front contre les étoiles.
Ce sont d’immenses mondes de pierre qui roulent dans l’espace
et non des lumières de songe.
On veut arracher mes pieds à la terre et me catapulter dans les nuages
comme un projectile
chose désuète et étrangère à l’ordonnancement du monde.
Sera-t-il nécessaire d’éradiquer la compréhension du paysage terrestre, inutile déjà,
refroidir dans l’homme la chaleur de sa famille humaine
détruire les racines de son passé
le tuer ou
transmuter son essence
l’adapter au style mécanique créé par la machine ?
Je ne suis plus moi-même et mon univers n’est plus mon univers.
Mon voisin ne joint plus ses pas à mes pas
dans l’ennui quotidien des mêmes rues.
Il va par d’autres routes renonçant à son passé
à la recherche d’une chose nouvelle
dont il ne sait ni ce qu’elle est ni où elle se trouve ni quand il la trouvera.
Tout explose !
Dans la fuite vers le nouveau jour
chaque déserteur porte sur le dos le vide d’une idéologie frustrée
les cendres d’une science morte qu’il apprit pendant des millénaires
et qui ne structure plus son esprit
n’éclaire plus ses pas.
Dans leur soif de dépassement
des hommes de toutes les régions du globe
accourent pour édifier la Babel astrale.
Ils mettent le cap sur les galaxies,
chaque peuple tentant de laisser la marque de sa possession
sur l’olympienne innocence d’une étoile.
*
La Babel astrale (A Babel astral)
La malédiction de Jéhovah foudroie l’audace de notre aventure.
La nuit tombe. Les langues se confondent.
Depuis les nuages roulent des ouvriers débandés
balbutiant des choses que nul ne comprend.
Peut-être projetaient-ils
de déchiffrer parmi les astres la langue perdue des anges
tentant de renouveler le message de l’annonce aux bergers
dans la nuit de l’étoile pérégrine
pour apaiser
les convulsions du monde.
Cependant chaque peuple a perdu dans la confusion sa propre langue
et s’est mis à bredouiller un idiome étrange
et les plus savants bégayent des phrases qui n’ont pas de sens
des mots sans connexion
dilués dans une sémantique qui les rend plurivoques
énigmatiques
inopérants
creux.
Qu’est-ce que fascisme communisme démocratie dictature, liberté ?
Les Russes brandissent devant le monde des poings fermés pleins de sable.
La fanatique enfance des Chinois
menace l’univers avec des mains couvertes de sang.
Sur toute la terre descend et circule la vague de l’incompréhension et de la peur.
La peur la peur la peur
La peur…
Un policier se poste dans chaque recoin de l’âme.
La ronde des pressions irrationnelles patrouille notre anxieuse insécurité.
Nous nous sentons tous coupables d’un crime que nul n’a commis.
Tous attendent innocents une monstrueuse sentence.
Tous craignent un absurde et inique châtiment.
Quand finira la nuit ?
*
Message (Mensagem)
Mon cantique est inutile.
Les hommes n’ont pas d’oreilles
pour le langage des pierres.
Mon univers est du passé.
Mes frères se changeront en statues.
Les vieux poèmes
sont des hiéroglyphes que les barbares
déchiffreront avec des instruments électroniques.
À la fin ils se convaincront
qu’hier et aujourd’hui seront toujours la même chose
alors, épouvantés,
ils verront que nous avions nous aussi
beauté, espoir.
*
Lunik
Ndt. Lunik était le nom d’un programme soviétique de sondes spatiales.
Silencieuse
Séléné
somnambule
nuit blanche
vêtue de tulle
foulant sur les nuages
avec des pieds d’albe neige
un gravier d’étoiles.
But de désirs
et de rêves.
Dans la nuit numineuse
tu berces mon ange.
Vierge immaculée.
Soudain
– camélia nocturne –
le maladroit amour des hommes
crache sur ta peau
avec des lèvres de feu
son baiser de fange.

