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Les Fleurs du Bien : La poésie de José María Pemán

Il peut paraître hallucinant qu’un poète du vingtième siècle ait nommé un recueil en contrepied de l’un des plus célèbres volumes de la poésie mondiale, Les Fleurs du Mal de Baudelaire, considéré comme un pilier indépassable de la modernité poétique. Quelle hubris de polémiste farouche se cache derrière une telle entreprise ?

En lisant ce recueil, ce qui frappe d’abord le lecteur est la complète absence du caractère polémique qu’un tel titre laissait attendre. Il s’agit de l’expression d’une foi religieuse si complètement absorbée dans ses préoccupations métaphysiques et mystiques qu’on en viendrait presque à croire que l’auteur n’avait pas la moindre conscience de prendre son titre en dehors de soi.

Au moment où, en 1946, il publiait ce recueil, José María Pemán (1897-1981) parvenait au sommet d’une carrière littéraire qui lui valut le titre de « doyen des lettres » espagnoles de son vivant. Il fut membre de l’Académie royale espagnole de 1936 à sa mort et son directeur pendant quelques années, chevalier de la Toison d’or ainsi que des plus hautes distinctions du Pérou et de l’Équateur, reconnu comme un des plus grands par les auteurs espagnols qu’en France nous connaissons un peu (voyez ci-dessous l’éloge d’Antonio Machado), repose dans la cathédrale de Cadix aux côtés du compositeur Manuel de Falla, et n’en est pas moins resté parfaitement inconnu de ce côté-ci des Pyrénées. Je ne crains pas d’être détrompé en disant que les poèmes qui suivent n’ont jamais été traduits dans notre langue, même si l’on trouve traduits en français quelques textes d’une œuvre surabondante dans tous les genres, du théâtre au roman en passant par l’essai et le traité.

Cette carrière stellaire dans son pays et le monde hispanophone pouvait bien donner à ses compatriotes, quelque peu isolés, sous le franquisme, d’une Europe politiquement libérale, le sentiment que ces Fleurs du Bien étaient le coup de grâce porté aux tendances lancées un siècle auparavant par Baudelaire, un sublime coup d’épée dans la reconquête morale de l’Occident par l’Espagne de la tradition et les sentiments chrétiens. Ceci – ce « traditionalisme » – explique peut-être cela – l’incognito de Pemán en République française. Et si, bien évidemment, son nom n’est pas des plus consensuels aujourd’hui en Espagne puisque cette carrière d’astre se produisit en grande partie pendant le franquisme, il n’en reste pas moins que les seules considérations politiques ne peuvent pas toujours prévaloir et que l’on continue dans son pays de rendre hommage à cette figure des lettres par des prix littéraires portant son nom et d’autres formes de commémoration, si l’on déboulonne aussi de temps à autre des bustes et des plaques de rue ici et là. (Car le devoir de mémoire a deux faces : de l’autre côté, c’est une injonction d’oblitération.)

Mais venons-en à Antonio Machado, traduit en français depuis longtemps et que nous continuons à lire. Voici ce qu’il écrivait de Pemán : « Il faut placer son nom à côté de ceux de Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Luis de Leόn, Lope de Vega pour ses poèmes religieux. Et ses qualités, tant de sentiment que d’expression, sont exactement les mêmes que celles des maîtres du genre. (…) Enfin, parachevant toute l’œuvre de Pemán, Les Fleurs du Bien, sommet de son œuvre lyrique. Et sommet de la poésie espagnole de tous les siècles. C’est l’œuvre classique et mûre de la poésie contemporaine. » Une telle recommandation fait oublier les dévissages de plaque.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’un volume de 1997 paru chez Edibesa (Madrid), le n° 5 des Obras de José M. Pemán, volume recueillant Les Fleurs du Bien de 1946, le premier recueil poétique de Pemán, De la vida sencilla (De la vie simple), publié en 1923, ainsi qu’un choix de poèmes à thématique religieuse tirés d’autres sources, voire restés inédits. Il n’y a pas dans le présent billet de textes tirés du recueil de 1923 (peut-être plus tard).

*

Les Fleurs du Bien
(Las Flores del Bien, 1946)

.

Centre de ma peine (Centro de mi pena)

Ce jardin existe seulement
parce qu’il existe dans ma tristesse.

Sa beauté
lente et triste,
splendidement à moi,
est colonie subjuguée
de ma haute mélancolie.

Hors de ma peine, rien !

*

Soliloque et paradoxe de la Mort (Soliloquio y paradoja de la Muerte)

Si je ne vais pas à la vie immortelle,
la mort n’existe pas ;
car ce ne serait qu’un non-être,
cela que je suis à présent.

La mort, qui est tant, n’est rien
si elle termine toute vie :
car avant, elle n’était pas là,
après, n’est point remémorée.

Si c’est au néant que je dois retourner,
qu’est-ce que la mort pour moi ?
Je ne fus rien tant que je vivais ;
et en mourant je cessai d’être.

Et la mort qui m’attend,
je ne peux même pas l’appeler « mienne »
si l’être que je possédais
cesse d’être quand il meurt.

Sans la vie, rien n’existe :
aussi, sur quoi peut bien arriver
le moment de mourir,
la vie étant terminée ?

Si une autre vie n’est point certaine,
vivre est une peine
affligeant l’âme étrangère
mais pas moi puisque je suis déjà mort.

Mais non, car il est si certain
que ma mort est une grande vérité
que je dois encore vivre après,
selon ma mort.

La mort existe car, la sentant,
je la sentirai « mienne » :
car sur le point de mourir
déjà je commence à lui survivre.

La mort existe car naître et mourir
sont la même chose : de sorte que
je suis certain de ma mort
dans la mesure où je me sens immortel.

*

Récréation dans le jardin (Recreaciόn en el jardín)

1
Lecture. Fioretti (Lectura. Florecillas)

Moi, frère François, je ne suis qu’un poète…

Toi, saint de Dieu, avec des paroles divines
tu commandas de rester tranquilles
à la troupe ailée des hirondelles
afin qu’elles ne troublassent point ta prédication.

Tu savais que la perfection
de ta voix méritait
le céleste silence du jour.

Je ne connais pas ces paroles de fleurs.
Si je devais faire mon oraison,
je cèderais ma pauvre chanson
aux hirondelles, aux rossignols.

À la troupe ailée je ne dirais point
de se tenir pacifique et calme.
Je me tairais…

Et en elle se trouverait
l’harmonie limpide
du chant
le plus doux et le plus complet.

Parce que tu es saint.

Moi, frère François, je ne suis qu’un poète.

2

Fleurs… quel orgueil que votre compagnie !…
quels soins de Dieu, votre beauté !
Cieux… cette grandeur
si grande et silencieuse… toute à moi !

Midi… quelle ingénue transparence !
Soir… quelles hautes raisons !
Silence… quels chants !
Solitude… quelle présence !

Nuit chaste et soumise,
si muette à mes côtés !
et la lèvre en fleur avec laquelle le printemps
pose sur ma lèvre le baiser de la brise !

Je ne veux pas comprendre. Je veux m’appuyer
sur ton épaule pour marcher.
Et marcher, Seigneur, marcher,
remettant entre tes mains l’étonnement
de mon âme jeune comme la mer…

3

Ils voletaient des troncs aux fleurs.
Chantaient et riaient sur mes mains.
J’allais leur dire comme saint François : Frères !…

Mais les oiseaux ont-ils
des frères pécheurs ?
                            Seigneur, je les voyais
sur la lumière du jour
si gracieux, si beaux,
que me dire leur frère
me parut de la présomption.

Moi, dépourvu de sensibilité, frère
de ceux qui chantaient ainsi,
comme des fontaines de plumes, pour Toi,
sur les roses et les blés ?
Frères, non. Je les suppliais : Amis…
si vous chantiez pour moi !

4
Oraison de la nouvelle année

Seigneur, pour ce jour
de la nouvelle année je te demande
– plutôt que l’allégresse,
plutôt que la joie claire et vive,
plutôt que le lys
et les roses –
une curiosité vaste et sereine,
un étonnement puéril devant les choses…

Je souhaite que devant la soif de mon regard
amoureux et pur
tout ait un mystère d’aube
m’illuminant à force de blancheur.

Je veux être le miroir avec lequel le fleuve
change la rive en joie nouvelle,
je veux admirer l’été
et tomber amoureux du printemps.

Seigneur et mon Père,
donne-moi la fraîcheur de cette prairie comblée,
irrore-moi de la rosée
de ton meilleur matin.

Rends-moi nouveau, Seigneur ;
et devant le ciel
et les champs et la fleur, fais
que mon étonnement éveillé dise :
Seigneur, ceci est la rose, ceci est l’épine…
et ceci qu’elle porte en soi, l’amour !

*

Romance de la divine joie (Romance del divino gozo)

La joie du monde pénètre
dans mon cœur.
Étroite joie que celle qui
entre en si étroite demeure !

La joie qui entre en nous
est le plaisir de qui goûte peu de plaisir.

Je veux une joie qui m’enveloppe
d’être plus grande que moi.

Quelle joie sera celle qui apporte
tant d’espace et tant de soleil ?

Dieu dit au fidèle serviteur :
« Entre dans la joie de Dieu »…

Non des joies qui entrent en moi,
je veux une joie où j’entre !

*

Retour. Paix (Retorno. Paz)

1

Accueille-moi encore une fois, port et refuge
de mes plus belles années :
la blanche maison, les premières fleurs,
l’amour simple et le vers limpide.

Dans mon âme, avec des voix d’aurore
pour moi chante la joie
d’une fidélité confiante
où je peux encore me sauver.

Car, étant fidèle, je me sens héritier
de ma part de lumière dans la campagne ;
frère de l’hirondelle… et de cette enfant
couronnée d’azur dans le romarin.

Mises en déroute les voix de la sirène,
vers moi est revenue la gloire
d’une ancienne et comble sérénité
de la meilleure part de ma mémoire.

Avec autant de sang qu’en ce ciel
derrière le haut nuage rougi
le soleil se couche, et dans ma vie
la douleur s’efface aussi, après l’insomnie.

2

Du temps où j’étais enfant me reste
dans l’âme la voix d’un arbre à grenades
qui chantait touché
par le vent ; l’affection
de cette tonnelle
tapissée d’ombres et de soleils ;
et ce puits vert pressé
de tournesols
et de jacinthes sauvages…

Seigneur, je te remercie pour ces choses simples
– l’obscure frondaison
des rossignols ! –
qui donnent à ma vie noble figure
et lointaine semence de fleurs.

*

Épouse (Esposa)

1

Car Dieu me l’a donnée, je peux
en elle aimer une par une chaque étoile,
une par une chaque fleur.

Dieu me l’a donnée car il savait
qu’elle me suffisait pour le vers :
Dieu me l’a donnée avec toute la poésie
de tout l’Univers.

Car j’étais affamé et triste
d’une totalité que je pressentais,
Seigneur, Tu me l’as donnée,
la paix faite entre elle et l’Harmonie.

Tu peux l’aimer – m’as-tu dit –
tu peux l’aimer dans l’ordre et la joie :
tu peux la chercher dans toutes les couleurs,
tu peux la trouver dans toute la présence ;
avec la grâce et la permission du soleil,
avec l’ovation des rossignols.

Par la haute paix de son beau regard,
Seigneur, tu as pacifié la querelle
de l’ordre et de l’amour où je brûlais.

Seigneur, merci pour ce don, elle !
et en elle merci pour la lumière du jour !

2

Merci, Seigneur,
pour avoir à ta parole vivante
donné la forme de l’amour.

Non le tonnerre : non la voix farouche
de la tempête sauvage.
Tu as pris pour messagère
de ta Vérité la Joie.

Avec quelle tendresse tu laboures,
laboureur, tes domaines !
Vêtues de charités
me sont venues tes paroles.

Tu aurais pu donner à ta pondéreuse
doctrine, Seigneur, la forme de l’orage,
mais tu voulus qu’elle me vienne dans un baiser !

Voix ferme et claire, bénie,
message de mon devoir
qui pour ne point m’effrayer
prit la forme d’une femme !

3

Ma femme, sentinelle
de mon foyer ; lumière et sanctuaire…
Je fus le vent contraire
dans la paix de ta voile.

Demain, déjà, faite d’oublis
une autre paix au cœur,
la Voile et le vent unis…
quel chant !

Mon foyer pur, comme l’Arche
de Dieu, entre les vagues…
Tout le gréement, cithare !
Tout le vaisseau, promesses !

*

Solitude dans la mort (Soledad en la muerte)

On doit mourir sans compagnie…
ô mon épouse et ma compagne,
ma vie tout entière est à toi
mais ma mort est à moi seul !

Toute la grâce de ce qui se vit,
je te l’ai donnée à pleines mains ;
mais le bourgeon de la rose
ne peut être partagé.

Tu possèdes la vie et la vérité
du compagnon et de l’ami.
Mais ce jour-là… moi-même avec moi
dans mon infinie solitude !

Deux âmes ont un seul Dieu
et deux étoiles un seul Ciel.
Deux vies vivent une même aspiration.
Mais il n’y a pas de mort pour deux !

Par cette porte tu ne passeras point,
sur ce chemin tu ne seras plus
mon conseil et mon maître.
Toute ma vie fut nous deux.
Ma mort n’est qu’à moi !

*

Chanson du benjamin (Canciόn del benjamín)

Parce qu’un soir, innocent,
mon œillet eut soif,
je rêvai que j’étais fontaine
et devenais rivière.

Parce que, marchant sur la berge,
il me dit qu’il était fatigué,
je rêvai qu’était légère
la brise qui le portait.

Parce qu’il pleurait demandant
une rose, son illusion,
je rêvai que mon cœur
se changeait en roseraie.

Parce qu’il me raconta, innocent,
son premier amour endolori,
je rêvai que j’étais l’oubli
déposant un baiser sur son front.

*

Le noviciat d’une enfant (La hija novicia)

Augure blond de Marie,
droite comme un lys,
si sereine
dans l’obstination
de l’Amour avec l’Aimé !

Tu as parlé,
mon lys, pour nous deux.
Ce qui manquait à mon courage,
ton courage l’exprima
devant Dieu.

Tu parlas pour toi et moi.
Quand tu disais Oui
mon cœur était
tout renoncement
à tes côtés.

Mon âme était prisonnière.
Le Seigneur la demandait.
Car je n’osais pas,
tu fus ma messagère :
et tu parlas pour toi et moi.

Je me consumais
de chagrin disant Oui
sans un mot, à tes côtés
quand tu le disais.

Quand tu fus si sereine
à la recherche de ta persistance
– augure blond de Marie !
droite comme un lys ! –
tu me montras la voie
où me voulait le Seigneur.

Toi, ma fille,
ma fille dans la joie…
ma mère dans la douleur !

*

Le petit-fils (El nieto)

Mon blé a donné une fleur,
une fleur pleine de charme ;
couleur de pain brun
et de mains de laboureur…

Ce n’est pas un petit prince,
rose et neige,
fleur de lys…

Celui-ci est d’un autre tour,
plus hardi :
il saura monter un poulain
et tuer une perdrix.

Sous ses sourcils épais,
dans ses yeux sombres
passent des paysages durs
de fermes et de prairies.

Impérieux dans le regard,
dans l’attitude
et dans la main…

Il n’était rien
et voilà qu’il fut tout,
le tyran, par sa naissance !

Le monde devint plus grave
et plus comblé d’harmonies…
Comment tant de vie peut-il entrer
dans seulement une poignée de jours ?

Sa bouche de roses pures
dictait la loi,
sa mère prodiguait des tendresses
pour nommer son roi.

Toutes les choses, toutes,
étoiles, vents et roses,
celles du ciel et celles de l’homme,
s’offrirent
pour lui trouver un nom.

Les mots vinrent,
cherchant, à sa suite,
parmi les perles et les fleurs,
pour trouver les meilleures
louanges à l’œillet.

Et du soleil à la lune,
de l’étoile à la fleur,
son berceau se remplit
de litanies d’amour.

Tige de jasmin et de nard !
rose d’éclatante lumière !
duvet du chardon
de la vie !

Montagne verte, méandre
de la vallée, abîme profond,
lys, rossignol… il fut tout
pour les trois règnes du monde !

Et le grand-père ?

Le grand-père foule le sol
d’un pied ferme et sûr,
cachant sa tendresse
si muette, secrète…

Je vais m’acheter un coffret
de bois de camphrier
pour garder sa fleur,
son tambour
et sa trompette…
ces choses de grand-père poète !
folies de l’amour !

Car je veux
refaire tout le chemin
des ans et des jours,
reparcourir les imaginations,
raccourcir l’air et la distance
de la racine à l’œillet,
et me diplômer en enfance
pour m’entendre avec lui.

Ma bouche fanée donne des baisers
d’une nouvelle façon toute simple,
et je pense à un château
pour enfermer la Princesse ;

car dans l’âge le plus fleuri
de la vie,
dans une vallée
entre des sommets ensoleillés,
les fées m’attendaient,
et le géant et le dragon :

et chassant les pensées,
voix graves, livres savants,
un automne de contes
aux lèvres m’est monté !

Et tout cela parce qu’un berceau
a dans ses neiges
une nouvelle fleur ;
qui est la profondeur de l’amour,
la grâce du chemin
et l’horizon de la mer :

beau, fort, dur, sain
et brun comme une plaine
de terre à céréales.

Clair comme l’aurore
et comme le ciel, profond.
Deux mains, comme deux fleurs,
soutenant un monde !

Et quelle grande sagesse
dans son silence !… Il y avait
un balbutiement dans sa voix
et là se trouvait toute la science,
parce que c’était l’innocence,
qui est la parole de Dieu.

Tout a fleuri cet hiver-là
d’une passion de printemps :
l’attente confiante de l’éternel
remplissait tout ;
tout, parce que fleurissait
cette fleur de la joie,
de lumière, de grâce, d’amour,
de vie et de plaisir serein.
Que de fleurs dans la fleur
qu’a donnée mon blé brun !

*

Poèmes ayant Dieu en toile de fond

.

Neuf considérations ascétiques : 3 (Nueve consideraciones ascéticas: 3)

Il existe une douleur aussi de la pensée :
virile et sans larmes,
pleine d’austérité, de silence !

Douleur pour les choses infinies :
celles pour qui le cœur est infime.

Des choses qui n’entrent,
comme le vent,
que dans la vastitude de l’air
ou l’ampleur sereine de l’océan.

Seigneur, ce n’est pas que j’aie
le cœur aride
comme un sarment sec.
C’est que mon cœur est fatigué
d’aimer les choses…

                        Et pour Toi je veux,
Seigneur, l’intacte et jeune
et sereine ampleur de la pensée !

*

Sur la mort de ma mère (En la muerte de mi madre)

Une mère est toujours aimée
d’une égale tendresse ;
et l’on est à tout âge un enfant
quand meurt notre mère.

Quelle solitude angoissée
à présent que le Seigneur m’enlève
l’immense force infinie
de cette fragilité !

Elle n’était plus déjà qu’une plume ; était
une manière de sourire ;
une brise légère,
un souffle d’air, un rien… et tout !

Cette existence légère,
quelle immense vie elle possédait !
Comme elle vit encore,
faite conseil et prudence !

Elle me dit encore « par ici »,
entre les pierres et les ronces.
Avant de fermer les yeux,
elle voyait tout pour moi.

Contre l’erreur qui m’assaille,
son noble désir me garde encore.
Une moitié de vie dans le ciel,
comme est assurée l’autre moitié !

Il y a deux mondes. L’un, horreur,
guerre, mort, sang, enfer.
L’autre, cette douce et maternelle
connaissance d’amour.

Là, un destin tragique
et le subtil penser obscur.
Ici, un chemin sûr
et leur nom au pain et au vin.

Un mensonge d’hommes et de vies
jaillit en éternel torrent.
La Vérité va sur un pont
de mères aux cheveux blancs.

De ce fauteuil profond
qu’elle ne quittait plus,
comme elle souriait, supérieure
aux affaires du monde !

Comme était ferme sa voix
et forte sa douceur ;
comme elle était sûre
de sa Vérité et de son Dieu !

« Je ne comprends pas » disait-elle
devant tous les faux éclats,
et dans ce simple « je ne comprends pas »
quelle immense compréhension !

Son hier a tracé à mon aujourd’hui
un chemin si clair et ajusté
que je vis sa vie
à chaque pas que je fais.

Et il n’est nulle part où
ma certitude émue ne voit
comme elle m’a fait la tâche
facile et bien avancée.

Ma science n’est point de cette terre,
elle est plus haute, plus élevée ;
la cathèdre de ma vie
était un fauteuil et c’est à présent un Ciel.

Mère, je veux que soient accordés
mon pas et ma vie
à l’exacte mesure
que tu m’as tracée.

Chaque chose aura le nom
que la première tu lui donnas,
et ce que tu défendis à l’enfant
à l’homme sera défendu.

Fais, Seigneur, que je puisse dormir
sur ce soutien béni.
Quelle haute tour de granit,
ce fauteuil de ma mère malade !

Campé dans cette tour,
je vaincrai l’heure funeste.
Ma capitaine et ma dame,
je serai bientôt à tes côtés.

Toi, seule, avec de douces manières,
face au monde avili !
Moi, Mère : de ton parti !
À tes côtés, contre tous !

*

Christianisme (Cristianismo)

Hommage à Miguel de Unamuno

Cette blanche Vénus, dans son regard
en amande, hier sans éclat, a maintenant une triste
langueur, car on lui fit savoir qu’existent
la mort, l’espoir et le péché.

C’est irrémédiable. Durement,
grâces, rires et baisers
furent écrasés par l’Éternel et l’Infini,
ces deux poids que peut seul supporter l’esprit.

Depuis que l’âme connaît sa propre existence,
il n’y a plus d’autre savoir ni d’autre science
que cette connaissance. En vain les roses
m’appellent comme autrefois.
J’ai oublié jusqu’au nom de ces choses
depuis que je sais qu’il en existe qui n’ont point de fin.

*

Le corps pressent sa gloire (El cuerpo presiente su gloria)

Corps, ne sens-tu pas l’exquise
certitude de ta résurrection ?

Ne sens-tu pas ta future
fraternité avec les vents et les eaux :
et dans les cinq cocons des sens ne perçois-tu pas
une plénitude de fleurs ?

Comme dort muette
dans l’humide obscurité des fûts
la fleur pourpre des vins doux,
ne dort-il pas en toi une certaine
exaltation pressentie ?

Ne portes-tu pas un tremblement de danse et de saut
à fleur de peau, comme les petites cornes
d’un satyre, en poussant,
au soleil ?

Mon corps, délecte-toi dans la sûre
sécurité de ta résurrection.

Quand tu auras les nuages pour tapis
et le soleil ne blessera plus tes yeux,
facile, léger, clair, lumineux,
tu seras frère des roseaux verts
que font murmurer les vents.

*

Conscience de ma liberté et de mon être (Conciencia de mi libertad y mi ser)

Cette pleine vérité d’être, cette certitude
de n’être ni ce jonc ni cette fougère
en moi ne se résigne pas à voler, nue
de soi – vapeur, parfum,
soupir et néant dans le Tout –
absorbée par la faim infinie des astres.

Ne me pousse pas, ô vent :
je ne suis ni épi de blé ni feuille d’acacia,
tu ne m’emporteras pas !

J’ai mon profil et ma frontière
avec son propre drapeau,
devant cette mer totale et sans rivage.

Je suis moi devant la rose,
devant l’étang et la rivière :
tu ne m’emporteras pas !

Je peux remonter, ma barque libre,
d’un coup de rame sûr et musical
tous les fleuves à contre-courant :
contre le vent ma voile
est blanche de plénitude et de libre arbitre.

Tout est dans l’expectative sur mon seuil
et moi en moi-même avec moi :
avec mon Être, avec mon pouls,
mon bruit souterrain
de puits profond
avec un tremblement d’eau et de soleil dans la conscience.

Moi, distinct de cette lumière
qui lèche mes sens :
tu ne m’emporteras pas !

Et quand je franchirai les ultimes frontières,
je ne me confondrai pas avec la tourbe des atomes,
ne serai ni vent ni nuée
ni brouillard du soir sur le fleuve,
je serai moi, toujours moi, avec mes frontières
et mon propre drapeau :
île d’Être entre tous les êtres.

Et parmi l’herbe et les mottes de terre
des prés sans lumière marchera mon Âme faite furie,
donnant des coups de corne dans les fossés
à la recherche de son doux compagnon :
pour redevenir cette sereine
certitude de n’être pas cet acacia
ni cette rose ni cette étoile.

*

Oraison (Oraciόn)

Je sais que tu es avec moi car toutes choses
me sont devenues clarté :
parce que j’ai tout à la fois la soif et l’eau
dans le jardin de mon désir serein.

Je sais que tu es avec moi car j’ai vu
dans les choses ton ombre, qui est la paix ;
et que me sont devenues claires les raisons
des faits humbles, et que la marche
sur le blanc chemin m’est devenue
un exercice de bonheur.

Je n’ai pas été emporté sur des nuages
ni n’ai entendu ta voix, ni n’ai quitté
le pré verdoyant où j’ai pour habitude de marcher…
de nouveau, comme hier, je t’ai reconnu
à la manière dont se rompt le pain !

*

Poésies inédites

.

Les hirondelles du Seigneur (Las golondrinas del Señor)

(À l’occasion des noces d’argent
du Collège des Esclaves du Sacré-Cœur)

Il est dit dans un vieux conte
que lorsque le Sauveur
rendit l’âme dans la douleur
de son amère agonie,
comme s’éteint une fleur
que brise en passant le vent,
quelques hirondelles en chantant
vinrent sur la croix
et doucement arrachèrent
les piquants et les épines
que les bourreaux avaient enfoncées
dans les tempes divines…

Et voyant aujourd’hui notre époque
si pleine de vaines stupidités,
de misérables vilenies
et de grandeurs mensongères,
je me demande avec douleur
si le monde perfide et faux,
les hirondelles parties,
n’a pas accablé d’épines à nouveau
les tempes du Sauveur…

D’épines, oui, de rancœurs,
d’éloignements ingrats,
d’hypocrites affectations,
d’amours fallacieuses ;
épines plus trompeuses
car cachées parmi des roses
de mille vertus feintes ;
épines d’ingratitude,
qui sont les plus douloureuses…
Car il n’est de poignard qui blesse
avec plus de force et de douleur
que l’épine avec laquelle meurtrit son père
le fils parjure… !

Ainsi le monde pécheur
meurtrit-t-il le front divin
du Divin Rédempteur…
Et il n’y aura plus d’hirondelles
pour retirer les épines
du front du Seigneur ?

Si : dans cette Maison, des âmes
ont entendu Tes reproches ;
cette Maison qui a suivi
tes traces comme une esclave
souhaite, Seigneur, être un nid
d’hirondelles comme celles-ci…

Tant que le monde, goguenard,
continuera d’enfoncer
ses piquants et ses épines,
nous, tes hirondelles,
les enlèverons !
Tu auras pour chaque poignard
caché perçant ton sein
un sein douloureux et blessé ;
un amour pour chaque oubli ;
pour chaque ingrat une esclave ;
pour chaque abandon un nid ;
un bien pour chaque douleur ;
pour chaque pécheur infidèle
une âme bonne et chrétienne ;
et une larme d’amour
pour chaque rire mondain.

Ainsi, chaque hirondelle,
en soignant tes plaies,
saura, Seigneur, susciter
dans ta grande âme divine
tant d’amour… qu’il y aura
plus d’amour qu’il n’en faut pour pardonner
à celui qui t’enfonce l’épine !

«Ecce Homo, Mestre Desconhecido, c.1570, Cópia de um original do século XV?, Óleo sobre madeira de carvalho, Proveniência desconhecida.» (Museu Nacional de Arte Antiga, Lisboa)

*

Mâtines (Maitines)

(Miniature)

L’air tremble au badonguement des mâtines
avec une grande plainte pitoyable et sonore.
L’aube point… et dans un siège du chœur
un frère encapuchonné murmure du latin.

Ses yeux ont des éclairs d’extatiques amours
inondant son visage de quiétude béatifique ;
à travers son corps débile paraît l’âme
comme le soleil derrière les vitraux de couleurs.

Tout invite à la dilection des grands délires :
la voix des cloches, l’odeur des cierges,
le silence du cloître, la montée du soleil…

Et dans la lumière mystérieuse conviant à l’extase,
comme par miracle paraissent prendre vie
les anges taillés dans le bois du vieux lutrin.

*

Acte de foi (Acto de fe)

Au nom du Dieu des amours,
je chante la foi qui remplit mon âme
en lui tendant un tribut de poésie
ayant fleuri sur mes lèvres pécheresses.

À la face du monde, sans crainte,
comme les hommes de ma race un jour
je confesse avec courage et fermeté
la Foi que mes ancêtres m’ont léguée.

Et comme en elle je vis, en elle j’adore et
en elle je place ma plus haute espérance,
mon bouclier intact et mon plus grand trésor.

Devant cet âge incrédule et sardonique,
je la confesse et l’affirme avec la plume…
et la confesserai, si besoin, en donnant ma vie !

Lumière méditerranéenne : La poésie du Brésilien Raul de Leoni

Pour qu’un poète brésilien nomme l’unique recueil publié de son vivant Lumière méditerranéenne (Luz mediterrânea, 1922), il faut qu’il ait été bien loin des tendances qui commençaient à se faire jour à l’époque dans la littérature du Brésil et des autres anciennes colonies d’Amérique latine, tendances qui entendaient « nationaliser » la littérature produite localement. Raul de Leoni (1895-1926), mort à trente et un ans, est l’auteur de ce seul recueil « méditerranéen », publié en 1922 et qui connut huit éditions entre sa parution et la mort du poète, témoignage de son succès.

Raul de Leoni fit à la veille de la Première Guerre mondiale un long voyage en Europe, où les impressions d’Italie furent particulièrement fortes.

Sa poésie, que d’aucuns veulent décrire comme de transition, pour la raison, semble-t-il, qu’elle reçut les faveurs jusques et y compris de la critique acquise aux notions d’avant-garde, peut être comparée à celle de Paul Valéry en France au même moment (avec La jeune Parque de 1917, l’Album de vers anciens en 1920, Charmes en 1922…) : les deux renouent avec l’inspiration de l’Antiquité dans un esprit moderniste. Cette approche qui fit de Valéry le poète le plus en vue en France me paraît, je dois le dire, moins intéressante chez ce dernier que chez le poète brésilien. La poésie de Valéry tend en effet vers l’abstrait, voire l’abscons ; ses vers intellectuels et soporifiques paraissent témoigner d’une époque où, en France, la poésie devenait pâture de professeurs, avec, devant quelque texte littéraire que ce soit, cette principale préoccupation : « Comment ceci se laisse-t-il commenter par l’exégèse scientifique ? » (« La matière poétique qui est langage etc. »)

Les textes qui suivent, traduits pour la première fois en français ici, sont tirés de l’anthologie Melhores poemas de Raul de Leoni, publiée en 2002 par Global Editora. Le premier poème, Ode à un poète mort, parut en plaquette en 1919 avant d’être inséré dans les éditions ultérieures du recueil Lumière méditerranéenne. Les deux derniers poèmes, Décadence et Eugenia, sont posthumes.

Raul de Leoni (à gauche) Source : Academia Brasileira de Poesia – Casa de Raul de Leoni

*

Ode à un poète mort (Ode a um poeta morto)

À la mémoire d’Olavo Bilac

Ndt. Olavo Bilac (1865-1918) est un des grands poètes parnassiens du Brésil. L’ode est un portrait du personnage du Poète à travers les âges.

Semeur d’harmonie et de beauté
qui reposes en glorieuse sépulture,
ton âme fut un chant varié
plein de l’éternelle musique des choses :
une voix supérieure de la Nature,
une idée sonore de l’Univers !

Où tu passais, le long des routes,
des trames d’images rutilantes
tissaient en filigrane, comme le regard des fées,
dans les plus belles et nobles perspectives
le panorama des idéaux de cette Terre
et le paysage onduleux de l’âme humaine.

Toute l’émotion qui vit dans les choses parle
avec ses différents accents, reflets et couleurs
par ta voix irisée d’opale
faite de rayons et fines tessitures :
depuis la vie subtile du papillon
jusqu’à l’âme légère de l’eau et des fleurs,
l’exaltation du soleil et le rêve des créatures :
toute la diffuse sensualité de notre planète.

Dans ton art frémit le sang de Dionysos
mélangé aux vertus apolliniennes ;
et de son sein voluptueux pleuvent
d’albes âmes païennes, des frises ardentes,
bas-reliefs, camées, sanguines,
dans une palpitation de jeune chair.

Dénudant un destin splendide,
le toucher de ta main possède
la subtilité platonicienne et la douceur
d’un Florentin de la Renaissance
tourmenté d’élans romantiques
travaillant l’émail du Piémont,
dans son burin lascif et fin
le rêve capiteux d’Anacréon
et le lyrisme sensuel du Cantique des cantiques.

Tu viens de loin pour aller loin. Ton âme
s’incarna dans d’autres entités,
peuples, temps et pays,
et poursuit éblouissante,
plastique, mobile, irisée et nue,
sa longue pérégrination à travers les âges,
laissant ses fruits et ses racines après elle.

Tu fus l’Homme de toujours, dans un prestige
de poète sensualiste traversant les siècles,
retrouvant partout tes propres vestiges :
un jour, dans l’Inde védique, rêvant
au seuil des éternels printemps
– les mains pleines de roses et d’améthystes –,
tu fais des offrandes lyriques et des vœux
aux puissants génies avatars
et composes tes poèmes animistes
sur la feuille du lotus et du nymphéa,
sur la somnambule fleur du nénuphar…
Et tes vers dans lesquels un vaste rêve est embrassé,
en chantant descendent le Gange.

Puis, pasteur dans l’Argolide ou l’Épire,
vivant en paix parmi les troupeaux,
au clair de lune, sur les montagnes, une à une
tu vas comptant les étoiles dans le ciel,
et la sonate subtile de ta flûte
a la saveur du miel d’abeille
et la mélodie simple et sereine
de l’âme errante et docile des brebis.

Plus tard, en Thessalie, entre forêts et rivières,
compagnon des satyres vagabonds,
tu modules ton chant étourdissant
et vas chercher le son de tes rimes
dans l’intermezzo des sources, au levant,
dans la chanson de l’eau fraîche,
l’orchestre nostalgique des vents,
les cavalcades des centaures sauvages,
les rires faunesques,
la pourpre rayonnante des vendanges.

Dès que le soleil dore la feuille de vigne
et que tu entends le bruit des premiers pipeaux,
tu sors guetter, des heures durant,
sur le sable argenté des rives
les oréades turbulentes et imprudentes
aux bras entrelacés,
ourdissant la toile d’or des aurores
dans la fantasmagorie de leurs danses.

Après tant d’existences, tu réapparais
avec le même cœur immense et sonore
dans les cours bibliques et chantes
sur la longue harpe rituelle, parmi les spirales de l’encens,
les triomphes des rois et les moissons bénies,
les légendes du Jourdain et le regard des Moabites.

Tu retournes en Grèce, où tu appartiens
au peuple, es le poète de la ville.
Tu fais honneur à la vieille race des rhapsodes ;
ta voix a la sublimité
du parfum des parcs athéniens :
et c’est une expression de la patrie et l’évangile de tous.
Tu portes des myrtes et des pampres au front,
entonnes des hymnes à Phébus
et danses avec Anacréon
dans l’arabesque de la ronde des éphèbes.

Ensuite, à Mytilène, tu es le seul homme
dans cette île extravagante de femmes.
Les épithalames que tu profères,
parmi des bruits de crotales et de coupes
s’élèvent et se consument dans l’air ;
ils éveillent de nouveaux désirs
et tu parviens à posséder pour tes caresses
Sappho elle-même, une nuit – avant de partir.

Tu te rends à Rome, au sommet de l’Empire,
où te favorise la prédilection des Césars.
On te donne à Tibur des domaines et des villas ;
tu fréquentes à Capri la cour de Tibère ;
tu bâtis ton palais sur l’Aventin ;
des eunuques éthiopiques gardent ta porte
et tes litières d’étoffe damasquine ;
tu es l’âme délirante des tricliniums,
exhortes aux jeux du cirque,
chantes aux bains bleus des courtisanes impériales,
es l’intime des chambres nuptiales patriciennes
où tes vers sacrés et profanes
sont gardés dans les urnes légendaires
sur de précieux papyrus africains.

Plus tard, à l’époque alexandrine,
tu conquiers à nouveau la terre hellénique
et, doux poète ironique,
dans le ton élégant et frais des bucoliques,
tu chantes les chants appris de Théocrite.

Je te revois alors
à Cordoue comme à Bagdad, presque en secret,
dans ton destin idéal de citharède :
chanteur du califat, parmi les trésors
de l’Islam et les mystères de l’Orient.
Tu dors au harem royal et combats dans les guerres,
continuant d’être, au milieu des Maures,
le même qu’en d’autres temps sur d’autres terres.

Dans la Germanie féodale tu trouves au loin
un groupe d’harmonies communiant
avec ton cœur de poète hellène.
À ton oreille, en écho murmure
la légende païenne des Niebelungen.
Tu es tout l’amour des châtelaines du Rhin
et ta voix de minnesinger résonne
tantôt véhémente et profonde, tantôt en suaves trémolos :
avec Tannhäuser elle visite le Venusberg
et chante dans les châteaux des margraves.

Plus avant,
tu renais dans la Florence bleue de la Signoria1.
Florence exhale dans le chant de ses cloches
son âme de Vénus et de Marie.
C’est un rêve d’amour dans les Apennins.
La cité des fleurs et des poètes,
des passions élégantes et discrètes,
des fontaines, des jardins et des duchesses,
des chefs-d’œuvre et des raffinements.
C’est tout un peuple aimable qui s’anime
pour aimer et sourire, de l’aube au crépuscule.
Elle fait de la Vie un chef-d’œuvre
de sensibilité et de bon goût…

Il y a des guirlandes votives
d’acanthes et de lauriers dans les rues !
Le grand Pan est revenu ! Les formes vivantes
de la Grèce réapparaissent, brillantes et nues !
Dans les maisons seigneuriales et les villas bourgeoises
égayées par les fêtes, tout le monde
apprend la langue homérique,
s’entretient d’Érasme et de Boccace,
d’humanistes et de lettrés,
et des derniers marbres retrouvés
sous la catholique poussière de Rome.
Sur les belvédères de l’Arno les grandes dames se promènent,
Esmeralda, Lucrèce, Simonetta,
parmi les roses, les sourires et les épigrammes…
Botticelli contemple le ciel couleur de violette ;
on lit Platon dans les églises ; et je te vois,
serein et beau,
dans un cortège devant le Ponte Vecchio
récitant des sonnets dorés à des princes,
Laurent de Médicis écoutant !

Tu composes aussi de ton génie audacieux,
dans l’antique forme cristallisée,
certains vers du dix-huitième siècle,
quand Watteau peignait au cœur du printemps
l’Embarquement pour Cythère
et Jean-Jacques écrivait la Nouvelle Héloïse.

Poète cosmopolite, âme moderne,
avec Leconte2 et Banville du Paris des années soixante-dix
tu cherches tes motifs d’art dans les voyages,
passes l’hiver à Nice, le printemps à Lucerne,
et ton ombre périodique paraît
dans les salons de Mathilde Bonaparte.

…..

Dans l’amplitude de ton embrassement
– hors du temps et de l’espace
dans l’humanité et dans le monde –
je te vois partout présent
où un homme éprouve
que la vie est un sentiment bel et profond !
Les âmes comme la tienne, à qui les considère,
transmettent l’émotion de la vie souveraine.

En tous lieux on peut les comprendre
car, sans fin, sans patrie et sans limite,
elles possèdent dans le concept éternel de l’âme humaine
l’universalité des étoiles.
Si l’humanité était faite d’elles,
dans le doute auquel elle n’appartient pas
et dans lequel elle se rétrécit,
peut-être ne serait-elle pas plus heureuse, qui sait,
mais elle serait plus belle et plus parfaite…

Tu as dignifié l’Espèce, dans la noblesse
des grandes sensations d’harmonie et de beauté ;
tu as dit la gloire de vivre, et désormais
ton écho, en chantant dans les siècles à venir,
dira aux hommes que le destin le meilleur,
le sens de la Vie et son arcane,
est l’immense aspiration d’être divin
dans le suprême plaisir d’être humain !

1 la Signoria : Piazza della Signoria, à Florence.

2 Leconte : Leconte de Lisle. (On trouve « Lecomte » dans le texte, une coquille.)

*

Portique (Pόrtico)

Âme d’origine attique, païenne,
né sous le ciel bleu
qui azura les divines épopées,
je suis frère d’Épicure et de Renan,
je connais le plaisir subtil de la pensée
et la sereine élégance des idées…

Il y a dans mon être des crépuscules et des aurores,
tous les florilèges du génie aryen,
et mon ombre aimable et douce
passe dans l’écoulement universel des heures
en cueillant les fleurs de la destinée humaine
dans les athéniens jardins de l’Ironie…

Ma pensée libre, qui s’unit
aux idéologies claires et spontanées,
c’est une suave cité grecque
dont le souvenir
est splendide vision dans l’histoire
des civilisations méditerranéennes.

Cité de l’Ironie et de la Beauté,
elle repose dans le pli bleu d’un golfe pensif
entre des ceintures de plages cristallines,
coupant des enluminures de collines
avec la grâce ornementale d’un chromo vivant :
d’antiques eaux la baignent, délirantes,
bleues, kaléidoscopiques et délectables,
où se reflète en lointaines réfractions
la forme panoramique d’Athènes…

Entre les dieux et Socrate elle apparaît
et contient dans l’amplitude de son génie
toute la grandeur grecque dont je descends ;
de l’Hellade des héros à la fin de Rome,
des cités illustres d’Étrurie
au mystère des îles de l’Hellespont…

Cité des vertus indulgentes,
fille de la Nature et de la Raison
– déjà corrompue par la luxure orientale –,
elle sourit au Bien, ne croit pas au Mal,
se fie à la vérité de l’illusion
et vit dans la volupté et le savoir,
jouant avec les idées comme avec les formes…

Par le passé elle pensait beaucoup,
tenta de pénétrer le monde des essences ;
elle souffrit tant de cet effort inutile
qu’à la fin elle perdit foi
en la pensée ; si elle pense encore,
c’est dans une indifférente sérénité
et elle trouve peut-être son agrément
dans la joie des belles apparences bien plus
que dans la contemplation des idées éternelles.

Aimable ville où la vie passe
en défaisant un collier de réticences :
elle a l’âme ironique des décadences
et les cristallisations d’une fin de race…

Elle conserve dans la mémoire des sens
l’expression de ses origines séculaires,
et parmi ses habitants des milliers sont
les descendants des dieux oubliés ;
et tous les autres ont encore bien vivant
dans la noble géométrie de leur crâne
le plus pur profil dolicho-blond…

Les dieux de la cité sont morts…
Mais les aimant toujours, avec joie
elle les garde dans le désir et le souvenir ;
et ce fut vers elle (son destin est grand !)
que Julien l’Apostat en expirant
dirigea son dernier espoir,
par la bouche d’Ammien Marcellin…

Cité d’harmonies délicieuses
où souriant à la ronde des destinées
les hommes sont humains et divins
et les femmes fraîches comme les roses…
Des jardins aux perspectives enchantées
– bustes de faunes aux carrefours –
ouvrent à l’or du soleil leurs éventails de longues
promenades arborées : éphèbes, poètes, sages
s’y croisent, conversant avec délectation
de la plus bienveillante des philosophies.
Avec aux lèvres les coupes lesbiques,
et des émotions dionysiaques dans les yeux…

Comme sont lumineux ses jardins
aux joyeuses colorations musicales !
Sur la rive fleurie des étangs parés
de roses et d’aloès, d’anémones et de myrtes,
boivent des colombes blanches et chastes ;
et, limpides et scintillantes,
irisées, joviales et transparentes,
les eaux aromatiques, souriantes,
tombent de la bouche austère des tritons,
glougloutant de furtives ritournelles…

Dans la moulure de feu des aurores
aux plages d’opale et d’or, antiques,
sur la mollesse du sable, en farandoles
dansent leurs rondes saines et sonores
adolescents et jeunes filles,
copiant la frise des Panathénées…

Au bord de la mer, suivant la courbe onduleuse
du vieux quai long, éblouissant,
quand l’horizon et le ciel entre chien et loup
montent dans la porcelaine des crépuscules,
des silhouettes furtives
de belles courtisanes d’Agrigente et de Chypre,
comme en rêve regardent recueillies
le retour des trirèmes et des vaisseaux
qui leur apportent l’esprit de l’Orient
en pierreries, en légendes, en parfums…

Alors ondoient dans l’air diaphane et fluide
des suavités d’idylles, des accords
de flûte, de cornemuse et d’ocarina
qui viennent de loin, de l’âme blanche des bergers,
apportées par les vents d’outre-mont
et spiritualisés en sourdines…

Terre qui entendit Platon dans les temps anciens…
Son peuple spirituel, lyrique et généreux
qui sourit au monde et à ses secrets
n’entend plus l’oracle d’Éleusis
mais aime encore, presque avec ingénuité,
la glorieuse nostalgie de ses dieux
dans les chants ancestraux des citharèdes
et les épithalames de l’Orient…

Ses fils aiment toutes les idées,
dans l’œuvre des sages et les épopées,
dans les formes claires et celles obscures,
cherchant dans les choses le moyen de les comprendre
– fugues de sentiment et de subtilité –
et les comprennent dans la nature elle-même,
entendant Homère dans la rumeur des ondes,
lisant Platon dans l’éclat des étoiles…

Ses poètes, hommes forts et sereins,
produisent un art royal, subtil et fin,
la douceur des ultimes Hellènes
stylisée dans l’éloquence latine…

Et les vieillards de la cité, gracieux ponants
de radieux rhéteurs et sophistes,
passent en regardant les choses et les créatures
avec de pieux sourires indulgents
où leurs longs renoncements optimistes
s’ouvrent, au milieu de l’ironie,
à tous les rêves de l’Univers…

Se revoyant dans une époque engloutie,
ma pensée, toujours très humaine,
est une cité grecque décadente
du temps de Lucien
qui, glorieuse et sereine,
souriant de la parole nazaréenne,
a disparu lentement
dans le plus aimable crépuscule des choses…

*

Florence (Florença)

Matin d’automne…
À travers la gaze humide du brouillard,
ton panorama, tremblant, hésitant,
furtivement se dessine
dans une blanche délicatesse de dentelle…

Du balcon fleuri de San Miniato,
comme dans un cosmorama imaginaire,
je vois se révéler peu à peu ton paysage
en sérénissime appareil…

Avec des tons changeants de nacre,
aux reflets d’un arc-en-ciel fugace,
dans l’air transparent et le ciel doux
s’ouvre en lumière le coquillage coloré
de la vallée de l’Arno…

Au loin, où le brouillard bleu se dilue entre les lignes
aimables des collines
en capricieuses courbes serpentines
d’oliviers en fleur, d’ormaies et de vignes,
de pins royaux et d’amandiers paisibles,
Fiesole, bucolique et galante,
montre dans une rafraîchissante expression de couleurs
l’émail seigneurial de ses villas
et le chromo pastoral de ses domaines
dans les bois du Décaméron…
Des coupoles de mosaïque se dressent, profils durs
d’arrogants palais gibelins,
des silhouettes de basiliques votives,
des tours mortes et de suaves perspectives,
ainsi que le long méandre de tes murs
coupant le cadre bleu des Apennins…

Tes cloches chantent en lent prélude
l’élégie des heures immortelles ;
c’est la chanson de ton propre sentiment
dans la voix somnambule des cathédrales…

C’est alors que je franchis tes portes
et, entendant tes ruines pensives,
je me sens de corps et d’esprit à Florence :
la plus humaine des villes vivantes,
la plus divine des villes mortes…

Florence, ô mon refuge spirituel !
subtile vignette de ma pensée !
C’est avec la même affection humaine que je t’ai aimée
depuis que tu fus la commune guelfe
idéaliste, rebelle et sanguinaire,
jusqu’au jour
où ton âme, fleur liturgique et sombre
de l’esprit chrétien,
fuyant du « Jardin des Écritures »,
allant chercher la lumière d’autres hauteurs,
s’assit au « Banquet de Platon » !

Noble, aimable Florence !
douce fille du Christ et d’Épicure !
fleur de Volupté et de Connaissance !
dans ton âme de Vénus et de Marie
se trouve une étrange harmonie ambiguë, indescriptible :
la chaste mélancolie des lys
et la grâce aphrodisienne des roses ;
la mansuétude ingénue de Fra Angelico !
et la joie piquante du Boccace !

Je t’aime ainsi, indéfinie et variée !
chaste et lascive – gothique et païenne,
harmonie entre l’Acropole et le Calvaire.
Ô Patrie sérénissime
des formes pures, des idées claires ;
des églises, des fontaines, des jardins ;
des mosaïques, des dentelles, des brocarts ;
des coloristes limpides et délectables ;
des âmes versicolores et de la grâce perverse ;
du discret esthétisme des raffinements ;
des vices rares, des perversions élégantes ;
des poisons subtils et des poignards lascifs ;
délicieuse dans le crime et la vertu,
où l’existence était une belle attitude
de sensibilité et de bon goût,
et qui passas dans l’histoire en farandole
méditative et brillante
de fête galante3 !…

…..

Je t’apporte ma gratitude latine
car c’est dans ton sein qu’eut lieu
la résurrection de la Vie de lumière :
Ô Florence ! Florence !
la plus humaine des villes vivantes,
la plus divine des villes mortes…

3 fête galante : En français dans le texte.

*

Machiavélien (Maquiavélico)

À de certaines heures mon âme songe
à des temps altiers qui n’existent plus,
incarnée en prince humaniste
sous le Lys rouge4 de Florence.

Je la vois alors, dans cette présence historique,
harmonieuse et subtile, égoïste et sensuelle,
fille de l’idéalisme épicurien,
formée par la morale de la Renaissance.

Je la vois telle, aimable fleur de l’Hellénisme,
virtuose – restaurant les vieilles cartes
du génie antique, entre exégète et artiste.

En même temps, par dilettantisme,
trempant dans l’intrigue des papes
avec l’élégante perfidie d’un sophiste…

4 Lys rouge : Blason de la ville de Florence. Voyez le roman d’Anatole France Le Lys rouge (1894).

*

Histoire ancienne (Histόria antiga)

Dans mon grand optimisme ingénu,
je n’ai jamais su pourquoi… un jour
elle me regarda d’un air indifférent.
Je lui en demandai la raison… Elle ne savait pas…

De ce moment notre intimité sans réserve
passa d’un coup
aux salutations de pure courtoisie,
et la vie suivit son chemin…

Nous avons cessé de nous parler… elle va distante…
Mais quand je la revois, toujours un vague moment
son regard muet croise le mien,

et j’éprouve, sans pourtant la comprendre,
qu’elle tente de me dire quelque chose,
mais qu’il est trop tard pour le dire…

*

Platonicien… (Platônico…)

Les idées sont des êtres supérieurs
– âmes cachées de sensitives –
pleines d’intimités fuyantes,
de scrupules, délicatesses, pudeurs.

Où que tu ailles, où que tu sois,
fais attention à ces fleurs pensives
qui ont pollen, parfum, organes et couleurs,
et souffrent plus que toute autre chose vivante.

Cueille-les dans la solitude… ce sont des chefs-d’œuvre
venus d’autres temps et d’autres climats
pour les jardins de ton âme dans lesquels je pénètre.

Pour tisser avec elles, sur le versant,
la couronne votive de ton Rêve
et la légende impériale de ta Vie.

*

Imagination (Imaginação)

Schéhérazade de l’esprit, qui brodes
sur un fil idéal de vraisemblances
le Symbole et l’Illusion, les seuls biens
que nous ont laissés les dieux en héritage !

Transformant nos tentes en Alhambras,
par ta voix notre regard atteint
les Mille et Une Nuits de l’Espérance
et la sphère bleue des rêves et des légendes !

Quand le réveil de la Réalité
nous blesse, c’est toi qui de nouveau nous persuades,
avec tes consolations qui ne trompent pas toujours.

Car dans ta splendide éloquence
tu es le sixième sens de l’Existence
et la mémoire divine de l’âme humaine !

*

Sincérité (Sinceridade)

Homme qui penses et dis ce que tu penses,
si tu veux que parmi les hommes et les choses
tes idées vivent en ce monde,
crois d’abord en elles, souffres-en,
fais en sorte qu’elles vivent dans ton âme,
dans la sincérité la plus intime de ton être !

Il y a des idées que nous cultivons dans la vie
pour l’inutile volupté de penser,
pour leur simple beauté, leur grâce
florale, pour le plaisir qu’elles nous donnent…
Pour cet état d’illusion chinoise5
dans lequel elles endorment notre conscience :
éphémères aquarelles de l’esprit,
adorables paysages de l’imagination,
belles idées qui ne créent rien !
Elles passent, rayonnantes, colorées,
dans la fluctuation superficielle de la pensée ;
oui, ce sont des plantes aquatiques, des nénuphars
d’or équatorial, des nymphéas enchantés
par l’argent des clairs de lune sédatifs,
légères végétations aux teintes lumineuses,
rêves des eaux tremblantes qui passent
– racines flottant sur le miroir des rivières –,
avec des musiques de couleurs dans les plumes,
des vanités féminines dans les palmes,
mais sans un grain de vie ni le moindre fruit
dans cette éblouissante stérilité…

Les idées qui créent, les idées
vivantes qui bâtissent des religions et des empires,
qui font les génies et les héros et les martyrs et les saints ;
les idées organiques, éternelles
qui donnent leur nom aux siècles, leur destinée
aux races, la gloire aux hommes, force à la Vie,
qui nourrissent l’âme et guident les peuples,
fécondent les générations, engendrent les dieux
et sèment les civilisations,
ces idées devront venir de notre source humaine,
jetant des racines profondes
dans l’esprit généreux où elles naissent :
elles devront être humaines, ce qui veut dire
être notre énergie et notre foi,
être des semences cachées, être des douleurs,
des sentiments, des passions, presque des instincts,
être la voix des abîmes transcendants
de la conscience profonde… être nous-mêmes…
Car les arbres les plus féconds sont ceux
qui vont au plus profond dans les entrailles du sol
et font le plus souffrir le cœur de la terre.

5 illusion chinoise : Allusion à l’opium (compte tenu du vers suivant, où il est question d’un endormissement de la conscience).

*

Décadence (Decadência)

C’est l’habitude de vivre, au fond,
qui fait que nous continuons de vivre.
Aucune autre intention que, simplement,
la tendance mélancolique de l’être…

On continue de vivre… c’est le vice de vivre…
Et si ce vice donne quelque plaisir aux gens,
comme tout plaisir vicieux il est triste et douloureux,
car le vice est la douleur du plaisir…

On continue de vivre… et l’on vit trop,
et vient un jour où ce que l’on est
n’est plus que la nostalgie de ce que l’on fut…

On continue de vivre… et souvent on ne sent même pas
qu’on est une ombre, qu’on n’est déjà plus rien
que le survivant de soi !…

*

Eugenia

Nous sommes nés l’un pour l’autre, de cette argile
dont sont faites les créatures rares ;
tu as dans tes chairs limpides des légendes païennes
et moi, l’âme des faunes dans ma pupille…

Tu es comparable aux beautés héroïques,
en moi la flamme olympienne flamboie.
En nous crient toutes les nobles tares
de la Grèce splendide et tranquille…

La gloire qui nous guide est telle,
dans notre amour d’élite, profond,
que (j’entends au loin l’oracle d’Éleusis)

si j’étais tien un jour et mienne toi,
notre amour concevrait un monde
et de ton ventre naîtraient des dieux…