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N’était la mer : La poétesse Fernanda de Castro
Fernanda de Castro (1900-1994) est, avec Florbela Espanca et Virgínia Victorino (traduite par nous ici), un grand nom de la poésie féminine portugaise du siècle précédent. Elle fut l’épouse de l’écrivain Antόnio Ferro, qui, après avoir édité en 1914 la revue Orpheu, l’organe influent de la dénommée « génération Orpheu » comprenant en son sein les noms aujourd’hui les plus fameux des lettres et des arts portugais du vingtième siècle, fut pendant plus de quinze ans le « monsieur culture » de l’Estado Novo salazariste (en tant que « Secrétaire national à l’information et à la culture populaire » de 1933 à 1950) ; je vois dans cette donnée biographique la raison – à caractère idéologique – pour laquelle Fernanda de Castro est inconnue en France.
Descendant par son père de l’« Architecte en chef » du royaume du Portugal au dix-huitième siècle, João Frederico Ludovice (né Johann Friedrich Ludwig), elle était par sa mère d’un lignage de brahmanes indiens, de Margao dans la région de Goa, colonie portugaise jusqu’en 1961. De son mariage avec Antόnio Ferro sont issues plusieurs figures intellectuelles, leurs enfants, le philosophe Antόnio Quadros et les femmes de lettres Rita Ferro et Maria Ana Ferro, et parmi leurs petits-enfants la femme de lettres Maria Gautier ; cas singulier d’une dynastie intellectuelle d’origine brahmanique au Portugal. Cette filiation est évoquée dans le poème « Atavisme » ci-dessous (où l’aïeul brahme est dit « bouddhiste »).
Fernanda de Castro reste de nos jours une figure respectée de la littérature portugaise. Un dossier spécial lui a été consacré par la revue littéraire Nova Águia du deuxième semestre 2020, pour les cent vingt ans de sa naissance, avec la contribution de nombreux auteurs.
En 1969 elle publia une anthologie de son œuvre poétique, en deux volumes, Poesia I-II. Les textes du présent billet sont tirés du premier tome. – « N’était la mer », du titre de l’un des poèmes traduits, parce que l’âme portugaise est celle d’une nation maritime, qui eut un outre-mer avant tous les autres pays européens.
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Photo : Fernanda de Castro e Antoninho Gabriel, par Sarah Affonso, 1928. Il s’agit d’un portrait de la poétesse avec son fils, qui deviendra le philosophe Antόnio Quadros. Sarah Affonso était l’épouse du peintre Almada Negreiros, le grand nom du modernisme pictural portugais, membre de la « génération Orpheu ».
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Danses de ronde
(Danças de roda, 1921)
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Méditation (Meditação)
Parfois, quand la nuit tombe
lentement, paisiblement,
je m’assois à la fenêtre et suis des yeux
la courbe mélancolique du couchant.
Je ne veux pas allumer. Dans la pénombre
on pense davantage et l’on pense mieux.
La lumière blesse les yeux, éblouit,
et je veux voir en moi, mon amour.
Pour faire mon examen de conscience
je veux le silence, la paix, le recueillement,
car c’est ainsi seulement, pendant ton absence,
que je parviens à libérer ma pensée.
Je cherche alors à supprimer en moi
l’influence néfaste qui domine
mes nerfs fatigués ; mais à la fin
je reconnais que t’aimer est mon destin.
Loin de toi je m’enhardis à penser
à cette force étrange qui m’enchaîne,
et j’ai la sensation de la haute mer
dans une sauvage nuit de tempête.
Tu as dans le regard des magies de prophète
qui sait lire dans les cieux, la mer, les braises.
Tu le devines, je serai le papillon
qui voyant la lumière se brûle les ailes.
Pourtant je ne me plains pas, ne déplore pas
cette volonté qui s’impose à la mienne.
Je ne me révolte pas, je cède à l’enchantement
– esclave qui ne sut être reine.
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Ville en fleur
(Cidade em flor, 1924)
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L’esplanade (O aterro)
Ndt. L’Aterro da Boa Vista fut un chantier urbanistique majeur de Lisbonne au dix-neuvième siècle. Il s’agit du terrassement de sols boueux au bord du Tage. Sur cette « esplanade », comme nous l’appelons dans cette traduction, fut bâti un long boulevard, l’avenue du 24 juillet.
Le long de ce quai, énorme et mal fréquenté,
du Tage aux troubles eaux boueuses,
s’étend le marché.
Sur le bord,
ce sont des luttes violentes,
et sanglantes,
dans les mille tavernes du quai.
Fatales, éternelles,
les luttes pour la vie,
le vin, l’amour,
la douleur
déforment des crânes déjà grossiers.
Et il y a des visages noirs et des mains crochues
dans les bouges.
Ce gamin-ci, aux yeux profonds,
déjà sait larronner
et fait des gestes immondes
à qui passe devant lui.
Et cet autre qui va par-là,
cigarette à la bouche et casquette de côté,
est déjà maître dans l’art d’embobiner.
Et cette fillette ingénue
aux gestes timides,
quelle vie a-t-elle menée !
De retour de la Ribeira,
une poissonnière ambulante,
silencieuse, sculpturale,
a des mouvements agiles de sardine,
sent le sel.
Voilà que retentit le sifflet d’un train,
secouant la torpeur du chemin de fer,
immobile, endormi.
Macrocéphales, bilieux, les tramways
passent sur les rails rigides et géométriques.
J’entends un cri de boniment,
et le timbre, extraordinaire,
me fait penser
aux vers de Cesário†.
Un vieux clocher sonne midi
au-delà de Pampulha.
Sur les docks,
le fleuve a sommeil,
et clapote.
Le marché est à présent
un monticule de détritus,
où passe une vieille sorcière
traînant ses os.
Sur le quai, la marée tire avec force,
tente d’arracher la boue,
mais elle n’est jamais parvenue à l’emporter tout entière
et les eaux restent couleur d’argile,
et sur les murailles de pierre croît le tartre.
Ingénue et jolie,
seulement une note :
au loin, sur le Tage,
un vol de mouette.
† Cesário : Le poète Cesário Verde (1855-1886), qui peignit de la campagne et de la ville des tableaux passant pour plus réalistes que ceux des poètes antérieurs.
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Le marché (O mercado)
– Béni soit le Soleil ! On dirait une orange
qui fait couler son jus !
– dit la femme de la baraque,
en regardant le soleil en face.
Et je songeai : À quoi sert d’être poète ?
– Hé là, attention ! ne m’écrasez pas les fruits !
Elle ne regarde pas ses pieds parce qu’elle porte un chapeau !
Et je pense, résignée :
Tant de brutes
sous ce ciel clair et lumineux !
Je traverse des rues de légumes,
cela donne envie de boire tant de fraîcheur.
– Mademoiselle, s’il vous plaît ? –
alors surgit de derrière un panier
une fraîche et jolie fleur humaine :
– Oui, madame, voulez-vous prendre le reste ?
Mince, flexible comme un roseau,
elle a le visage rond, un petit nez aquilin,
et à force d’habitude cette jeune femme
a pris la couleur des fruits et des corbeilles.
Par un étrange et curieux mimétisme
qui rend leur apparence plus gracieuse,
les paysannes qui vendent leurs légumes
sont fraîches, estivales comme des fanes de navet,
et sentent le thym, la menthe.
Des poissonnières, dans leurs gais habits,
empressées, sveltes comme des yoles,
portent leurs paniers à travers la ville
telles des bateaux voguant le vent en poupe.
Des laitières sentant la crème, sentant le lait
sont descendues de la sierra, dures et farouches,
penchées sous le poids des pots.
Villageoises sans le moindre fard
qui ont sur la peau l’odeur des pâturages
et passent avec grâce, balançant leurs cruches.
– Les bonnes fraises mûres ! elles sont de Sintra !
Moins cher ? Non pas ! Quelle grippe-sou !
Et sur les fleurs, les fruits et les femmes,
le soleil devient plus doux, plus doré.
Épars dans l’air flottent mille plaisirs
et chaque regard réfléchit, passionné,
ce paganisme ardent du marché.
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Jardin
(Jardim, 1928)
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Un grand amour (Um grande amor)
Un grand amour ne tient pas dans un vers
de même qu’une vie ne tient dans un jardin,
que Dieu ne tient dans l’Univers,
ni mon cœur en moi.
La nuit est plus petite que le clair de lune
et le parfum est plus grand que la fleur.
La vague est plus haute que la mer.
Dans aucun vers ne tient un grand amour.
Dire en vers ce que l’on pense,
idée de Poète, idée folle.
La plus longue phrase ne peut suffire,
le baiser dit plus que la bouche.
Personne ne doit raconter son secret.
Les vers d’amour doivent être faits seulement
comme les oiseaux chantent dans les arbres,
comme les fleurs se baisent au jardin.
Quel vers incomparable, infini,
fait de soleil, d’éclat mystérieux
pourrait dire ce qu’avec un cri
la femme dit quand lui naît l’enfant ?
Et quand sur nous descend la tristesse,
comme la pénombre sur le jour,
une larme triste et sans beauté
dit plus que la froide parole nue.
Poème d’amour… pour l’écrire
que Dieu me donne l’encre du clair de lune,
la lampe suspendue d’une étoile,
l’immense encrier de la mer.
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Soleil de Paris (Sol de Paris)
Pâle, imberbe, frileux et blond,
ce soleil de Paris,
bel et jeune et drapé d’or,
ne semble pas heureux.
Il traîne par les rues le dégoût
de son ennui sans fin.
On voudrait lui passer sur le visage
un peu de carmin.
Il y a je ne sais quelle nostalgie glacée
dans son regard distant.
Il traîne avec lui toute la neurasthénie
du long boulevard.
Il voit ses poumons se désagréger en sang,
aspire de la cocaïne,
et les taches violettes de son corps exsangue
sont des baisers de morphine.
À midi déjà sa poitrine malade
s’arque de fatigue.
Et il lui faut encore, avant de voir la fin,
traverser l’espace.
Lumière de Paris, anémique, épuisée
par tant de sensations :
l’herbe des jardins, fraîche et mouillée,
te fait mal aux poumons.
Soleil de trois heures, soleil dolent et blond,
déjà face à la mort.
La rue de la Paix, dans ses vitrines, a plus d’or
que toute ta cour.
Soleil de Paris, tu pâlis tout
ce sur quoi tes lèvres se posent :
les miroirs, les bijoux, le velours,
les roses et les femmes.
Cette lumière, grisâtre et sans chaleur,
qui te donne des tons de vert-de-gris,
te porte aux lèvres une fausse couleur,
tu dois avoir beaucoup de fièvre.
Cinq heures de l’après-midi. Cette lente agonie
m’affaiblit et me rend triste.
Le soir est à présent funèbre, couleur de cendre.
Le Soleil s’endort dans la Seine.
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Communion (Comunhão)
Comme un oiseau fou, chante la cloche.
L’encens est comme un voile,
une auréole enveloppant chaque sainte.
Ce matin a saveur de ciel.
L’église est tout entière un grand autel,
et chaque autel est un brancard de procession
où les saints et les roses vont ensemble.
Ce matin a saveur de fleur.
C’est l’heure où l’hostie approche.
Les voiles de communion
sont plus blancs que la farine.
Ce matin a saveur de pain.
Dieu ceint d’un long, doux embrassement
la multitude fidèle.
Une saveur de printemps flotte dans l’air.
Ce matin a saveur de miel.
Dans la pénombre de l’église l’hostie bénite,
comme un phare lumineux,
arrache à l’obscurité la foule grise.
Ce matin a saveur de soleil.
Au sol s’effeuille le genêt à profusion,
la lavande des bois.
L’émotion monte à fleur d’yeux.
Ce matin a saveur de fontaine.
C’est l’heure où la foi, dans la communion,
expulse les pharisiens.
L’église à présent est tout entière un cœur.
Ce matin a saveur de Dieu.
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De ce côté de l’âme et de l’autre
(Daquém et dalém alma, 1935)
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Atavisme (Atavismo)
I
D’une aïeule blonde, pâle, innocente,
plus claire que la clarté même,
qui aimait en Jésus-Christ l’Humanité,
et qui mourut sans histoire, humblement…
D’une aïeule blonde, fragile et dolente,
plus chaste que la chasteté même,
qui d’un geste apaisait la tempête,
et qui aima sans délires, chrétiennement,
j’héritai les yeux clairs, sans péché,
toute une tradition, tout un passé
d’innocence, d’amour et de pardon,
un désir de paix, de vie calme,
une âme capable d’être seulement âme,
et mon douloureux cœur humain.
II
D’un aïeul mystérieux et fataliste,
aux gestes rares, au regard lointain,
qui vit arriver aux terres du Levant
les hordes européennes de la conquête…
D’un aïeul qui fut noble et fut bouddhiste
depuis les yeux jusqu’à la soie de son turban,
et voyait mourir, à dos d’éléphant,
des crépuscules d’opale et d’améthyste,
je reçus la couleur sombre de la cannelle,
l’étrange indifférence de la gazelle
qui meurt, en pardonnant, sans un cri,
je reçus des gestes et des croyances d’autres temps,
un respect sacré pour les animaux
et la volupté de la mort et de l’Infini.
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Poème de la maternité (Poema da maternidade)
« Ce n’est pas possible ! Je ne veux pas ! Je ne consens pas !
Tout en moi se révolte, la chair, l’instinct,
ma jeunesse, mon amour,
ma vie en fleur !
C’est un mensonge ! Un mensonge !
Si mon enfant respire,
si mon corps consent,
mon âme ne le veut pas !
Je ne veux pas être mère ! Il me suffit d’être femme !
Il me suffit d’être heureuse !
Et mon instinct dit :
c’est fini, fini ! À présent renonce,
ta nuit commence, ton jour est terminé !
Tes vingt ans ? Envolés ! Ta jeunesse
a perdu sa flamme et sa chaleur, perdu son âge.
Résigne-toi. Tu es femme. Dieu l’a voulu ainsi.
Tu étais fleur, à présent seulement racine.
Cela ne se peut ! Mon sort est injuste,
je ne veux pas donner la vie à qui m’apporte la mort.
Je refuse de souffrir. Ma jeunesse
me demande horizon et liberté.
Mon destin doit avoir un autre lustre !
Je veux vivre ! Et je meurs, je meurs…
Mon enfant !
Ce n’est pas possible, Jésus ! Je ne mérite pas tant !
Enfant de ma douleur, je ne pleure plus, je chante !
Parce que, Seigneur,
il n’y a qu’un seul mot : amour, amour, amour !
Donnez-moi une autre voix qui n’ait jamais dit
de mauvaises choses, des choses viles, et qui ait saveur d’Infini.
Donnez-moi un autre cœur, plus pur, plus profond,
car le mien s’est brisé au contact du monde.
Donnez-moi un autre regard, qui n’ait jamais regardé,
ne possède ni présent ni passé.
Donnez-moi d’autres mains car les miennes ont touché
la vie et la mort, le bien et le mal, et ont péché.
Mon enfant, pourquoi ? En venant à moi,
tu as changé en jardin
les épines de ma triste chair.
Et comment es-tu parvenu
à peindre de soleil les heures les plus sombres ?
Mon petit, dors, dors,
et laisse-moi chanter
pour écarter
la vie, cet énorme croque-mitaine.
Allons jouer maintenant…
Avec quel jouet, mon petit ?
La mer, le ciel, cette rue ?
Je t’ai déjà donné mon destin,
je peux bien te donner la Lune.
Voici un bateau, un cheval,
une étoile, la mer sans fond.
Tu trouves encore que c’est trop peu ? Laisse ça !
Si tu le veux, je te donne le monde.
Pourquoi ne veux-tu pas jouer,
pourquoi préfères-tu pleurer ?
Jésus ! Qu’a donc mon fils ?
Quelle vie étrange brille
en ses yeux ?
Une vie inquiète et sombre
que je ne lui ai pas donnée
est en train de brûler sa fraîcheur.
Aujourd’hui encore, mon fils, tu n’as pas souri
et ton regard est triste,
tu as l’odeur de la nuit, du deuil, du vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre,
son souffle est brûlant, son regard, incandescent !
Lui dont la respiration sentait l’œillet
et qui avait un regard d’étoile ou d’émeraude,
il a maintenant dans la bouche un goût amer
et sent la nuit, le deuil, le vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre !
Retirez de mes yeux le ciel et la lumière,
délivrez-moi du blasphème… Dieu, Jésus,
car si mon fils meurt, s’il agonise,
pourquoi y a-t-il sur la terre des fleurs qu’il ne foule point ?
Si je dois le déposer dans une fosse, à genoux,
pourquoi les astres sont-ils si hauts ?
Seigneur, je suis coupable, je sais ce qu’est le péché,
mais lui, mon Jésus, n’a pas vécu.
Pour moi il n’est point de maux que je n’accepte,
mais lui, si près de ton ciel encore !
Sa vie a consisté à boire mon lait…
Dans le regard dont il me regardait il y avait un voile
de brouillards, de brumes d’autres vies.
Parfois il avait les paupières baissées
et se mettait à pleurer contre mon sein,
avec la nostalgie, peut-être, du ciel, de l’espace.
Ô mon fils a la fièvre !
Pourquoi entends-je chanter sur les chemins ?
Pourquoi y a-t-il des berceaux et des nids ?
Vie ! Mon fils était beau,
mon fils était fort !
Vie, quelle mère es-tu ? Défends-moi de la mort !
Vie, Vie, Vie…
Loué soit Dieu ! La mort s’en est allée,
tu n’as plus de fièvre !
Mon petit enfant vit,
cet enfant à moi, à moi seule !
Et mon petit enfant pleure, et je peux chanter !
Et mon petit enfant rit, et je peux pleurer !
Et mon petit enfant vit et toute la vie chante,
toute la terre est une gorge fraîche et sonore !
Que tout le monde le sache, que toute la terre le voie !
Dieu soit loué !
Qu’il soit loué !
*
Solitude (Solidão)
J’avais peur de la solitude. Je craignais
de me trouver face à face avec moi-même,
et je me résignais à vivre contente,
ne pouvant vivre heureuse.
Je voulais beaucoup de gens autour de moi,
partageais en minutes ma journée,
cherchant l’illusion d’une joie
que je désirais tant, en vain.
Mais bientôt je compris que la solitude
était de n’avoir personne dans le cœur,
alors cherchant un autre but à mes pas
je fis de la vie un chant plus profond
et peu à peu limitai le monde
à la courbe réduite de mes bras.
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Trente-neuf poèmes
(Trinta e nove poemas, 1941)
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L’île (A ilha)
Sur une carte de continents inconnus,
avec des forêts de rêves et d’étoiles
d’où jamais n’approchèrent les caravelles
des routes maritimes fréquentées,
sous le soleil tropical des climats chauds,
il est une Île avec des colombes et des gazelles,
des lits d’aromatiques ombelles
et des jardins de pommes et de serpents.
Bronzée et parfumée, mon Île
sent la cannelle, le santal, la vanille,
elle a la Lune et le Soleil dans sa peau sombre,
et ses pierres brûlent comme des braises.
Ah, qu’attends-tu ? Allons-y, si tu as des ailes
et as soif et faim d’Aventure.
*
Exil
(Exílio, 1952)
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Exil (Exílio)
Je sais où je suis née : dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent peu à peu en bras.
Mais que m’importe ? Je me sens perdue
comme quelqu’un qui s’est perdu dans une vie d’enfant,
et je sais que ma vie est une autre vie,
je sais que je ne suis pas moi, que je ne suis pas moi !
Que je viens de plus loin, du pays reculé
qui flotte entre le rêve et la réalité,
que jamais mon enfance n’eut de patrie,
que mon âge n’eut jamais d’âge.
Que mon pays, s’il existe, est comme la quille
d’un bateau qui demande inutilement
une impossible île inconnue
baignée par une mer inexistante.
Et pourtant je suis née dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent simplement en bras.
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Arôme, essence, pollen, harmonie… (Aroma, essência, polen, harmonia…)
Moi qui aime seulement les vieux vêtements,
les vieilles maisons aux murs obliques,
les poussières ancestrales, les cendres mortes,
les roses et les rouges décolorés ;
moi qui aime seulement les vieux domaines
aux agrestes rosiers mal arrosés ;
les rideaux de dentelles ajourés
par de vieux doigts dans de vieux dés ;
moi qui aime seulement les vieux tiroirs,
les vieilles malles pleines de satins défraîchis,
de soies, de rubans, de parfums oubliés,
éventails, missels, bouquets de violettes ;
moi qui aime seulement ce que nul ne convoite,
ors de soleil, argents de brume,
filigranes de fleurs sur les plates-bandes,
feuilles détachées que disperse le vent,
écume des marées, coquillages vides,
scintillations d’étoiles, cieux distants,
gouttes de rosée – frais diamants,
chants de bulots – vertes mélodies ;
moi qui ne demande à Dieu que les restes
des humaines ambitions et des vains partages,
continents de clair de lune, îles rêvées,
nuages de fumée que ne désire personne ;
moi qui n’aime que la rude symphonie
du vent libre, et les doigts de velours
de la pluie sur les toits de ma rue,
arôme, essence, pollen, harmonie,
moi qui n’aime rien, j’aime tout :
j’aime la Poésie.
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N’était la mer ! (Não fora o mar!)
N’était la mer,
je vivrais heureuse dans ma rue,
au premier étage de ma maison,
en voyant, de jour, le Soleil et, de nuit, la Lune,
silencieuse, tranquille, sans coup d’aile.
N’était la mer,
mes pas seraient comptés,
tant pour vivre, tant pour mourir,
et tant de mouvements des bras,
petite angoisse, petit plaisir.
N’était la mer,
mes rêves seraient sans violence
comme des bulles irisées de savon,
cristal éphémère, transparente apparence,
et le reste – gouttes d’eau dans ma main.
N’était la mer,
ce cruel désir d’aventure
serait musique vague au crépuscule
et non braise vivace, une brûlure,
à peine plus que le parfum d’une fleur.
N’était la mer,
le long appel, le chant de la sirène,
serait seulement une illusion, un mirage,
brève chanson, courte promenade sur le sable,
balbutiant désir de voyages.
N’était la mer,
résignée, au lieu de regarder les étoiles,
tout ce qui est haut, inaccessible, profond
– sommets, châteaux, tours, nuages, mâtures –,
je marcherais dans le monde les yeux baissés.
N’était la mer,
mon chant serait fleur et miel,
aile de papillon, rossignol,
et non rude hallali, serre cruelle
d’aigle royal défiant le Soleil.
N’était la mer,
ce poulain sauvage, sans arçons,
la crinière au vent, sans harnais,
mon cœur altier, indomptable,
n’était la mer, mangerait dans la main,
n’était la mer, accepterait le frein !
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L’oiseau bleu (Pássaro azul)
De la cage dorée
la porte était fermée.
Oiseau bleu, quel crime noir fut le tien !
Tu t’es posé sur une fleur,
tu as bu la rosée,
et bleu dans l’azur
tu fus un petit ciel dans le grand Ciel.
Oiseau bleu, le nuage ne te l’a donc pas dit ?
L’âme des hommes est mesquine et plate.
Des oiseaux bleus le monde rit.
Que lui importe l’arabesque d’une aile ?
*
Âme, Rêve, Poésie… (Alma, Sonho, Poesia…)
J’entrai dans la vie
avec des armes de vaincue :
l’âme, le rêve, la poésie.
Quand je chantais
le monde riait,
mais peu m’importait :
je chantais.
Un jour,
le monde jeta des pierres contre mon chant
et mon âme se déchira.
Qu’était-ce ?
Peur, effroi,
révolte ou simplement douleur ?
Quoi que ce fût,
l’orgueil fut plus grand.
Avec dix poignards dans les ongles effilés
et dans les yeux bleus deux épées,
jamais, plus jamais je ne serais
celle qui entre dans la vie
avec des armes de vaincue.
Mon vouloir fut alors plus profond :
moi d’un côté, de l’autre le monde.
Et j’engageai la lutte inégale
du tigre et de la gazelle.
Elle fut vaincue.
Mais quels lauriers reçut de cette victoire
le monde aveugle et brutal ?
Le sang des Poètes ? Triste gloire…
Des cendres de rêves morts ? Maigre fruit…
Ah, non, épées et poignards !
Je veux seulement chanter ! Je ne veux pas d’ossuaires
ni, sous les pieds, un sol de tombes rases.
Je veux seulement chanter ! Je veux seulement mes ailes
et ma mélodie :
Âme, Rêve, Poésie.
Âme, Rêve, Poésie.
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Oiseau de nuit (Ave da noite)
Ô sorcière noire, noire et belle,
voici mon corps, prends-le dans tes bras.
Peut-être que mes fatigues se termineront enfin,
ô noire sorcière, noire et belle !
Je ne te vois pas mais te connais : tu es longue et courte
comme la fumée que le vent répand et disperse.
Ton habit blanc est un brouillard
en forme de suaire.
Personne ne connaît ta voix
mais dans le silence tu touches
cloches, cithares, harpes, violons
de tes doigts sans phalanges.
Fille de la nuit, pâle, spectrale,
aile noire d’oiseau de la Lune.
Lac aux eaux vertes,
ton visage nu.
Tes yeux, des puits profonds ; et, tout au fond,
une astrale phosphorescence
de commencement du monde.
Tes pieds, furtives fleurs silencieuses.
Tes bras longs, longues nébuleuses,
blancs rayons lunaires.
Le long de tes doigts
il y a des sortilèges et des peurs.
À travers le silence des sphères,
m’appelle ta bouche sans lèvres.
Oh ce doux, ce vénéneux appel
de sirène de glace !
Ô ton haleine de soufre, émanation
de cratères éteints,
de printemps morts.
Musique silencieuse ton pas léger,
un lent tomber de neige
sur les feuilles d’automne.
Et de tes yeux aveugles
coulent le venin et le miel du rêve aimé.
Depuis les blanches brumes liliales
viens de ton pas court, irréel,
ailée, immatérielle, tranquille et forte.
Viens avec tes longs bras, viens,
ô mort, ô ma mort,
viens !
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Photo : Portrait de Fernanda de Castro par Tarsila do Amaral, 1922. Tarsila do Amaral est une artiste peintre brésilienne, membre du « Groupe des cinq » avec l’artiste Anita Malfatti et les écrivains Menotti Del Picchia (voyez nos traductions ici), Oswald de Andrade et Mário de Andrade, figures séminales du modernisme brésilien.
On sonne à la porte : C’est la poésie de Bo Setterlind
Du poète suédois Bo Setterlind (1923-1991) le Larousse écrit que c’est « un des plus grands poètes et dramaturges mystiques de son temps » (ici). Il ne semble pourtant pas avoir été traduit en français à ce jour. Cela n’a certainement rien à voir avec notre école « laïque ».
Celui qui intitula une œuvre autobiographique Le garçon qui croyait au Diable (Pojken som trodde på Djävulen, 1962) connut de son vivant un grand succès dans son pays. Si bien que, d’occasion, ses livres se vendent presque au prix du papier aujourd’hui : le nombre important d’exemplaires tirés et le relatif abandon d’un auteur assez récent mais qui ne peut plus faire le tour des médias afin d’assurer sa promotion, remplacé par les vivants, se cumulent pour produire un tel résultat (période qu’on appelle le « purgatoire »).
Bo Setterlind est un cas littéraire des plus intéressants, également du point de vue de l’amateur de curiosités. La première curiosité est ce qui vient d’être dit : qu’un « poète mystique » ait pu connaître un succès littéraire durable, en commençant dans les années quarante et jusqu’aux années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, c’est quelque chose dont nous n’avons pas d’exemple en France. Là encore, cela n’a certainement rien à voir avec notre école « laïque ».
Une deuxième curiosité, c’est que le poète connut ce succès national durable en ayant passé toute sa vie hors de la capitale, ce qui paraît inimaginable en France, le pays de la centralisation démentielle. Les talents qui ne vont pas s’embourber dans cette ville tentaculaire de bureaux y sont, paraît-il, voués au mieux à des reconnaissances régionales. Bo Setterlind vécut quelques années à Uppsala, où il fut étudiant, puis alla passer le reste de ses jours à Strängnäs, une commune du Södermanland au bord de la Baltique, forte aujourd’hui d’un peu moins de 40.000 habitants. (Il est vrai qu’elle ne se trouve qu’à une centaine de kilomètres de Stockholm, ce qui en ferait presque une banlieue.)
Une troisième curiosité est qu’en 1957 Bo Setterlind fonda à Uppsala avec le poète Harald Forss une société littéraire sous le nom de « Cercle romantique » (Romantiska Förbundet) – et cette société existe toujours ! Chez nous, le terme « romantique » a pris quelque chose de péjoratif ou d’ironique.
Quatrième curiosité : en 1976, ce poète écrivait encore quelques vers classiques, comme il ressort du recueil dont nous nous sommes servi pour les présentes traductions. En France, le vers classique, en déclin depuis le début du vingtième siècle, est devenu pratiquement inexistant chez les auteurs connus dans la seconde moitié de ce même siècle, à quelques expressions près, dont Aragon, qui en écrivait encore dans les années soixante. Il n’est pas du tout improbable que Setterlind à quant à lui poursuivi dans cette voie jusqu’à la fin de sa vie et que l’on trouve encore des vers classiques dans ses volumes des années quatre-vingt ; c’est à vérifier.
Cinquième curiosité : ce poète figure parmi les auteurs du psautier ou livre de chants officiel de l’Église de Suède (luthérienne), laquelle a conservé un statut d’Église d’État du seizième siècle jusqu’à l’an 2000 (le poète, mort quelque dix ans avant cette séparation, n’a donc pas connu ce nouveau chapitre de l’histoire de son Église). Mais qu’il ait participé au livre officiel de chants religieux est une simple conséquence des thèmes de sa poésie et de sa notoriété.
D’autres curiosités encore tiennent davantage à l’époque où vécut Setterlind, une époque où, notamment, se développait l’industrie du disque. Bo Setterlind a enregistré des disques dans lesquels il lit ses poèmes, comme celui de la photo ci-dessous. De même, plusieurs de ses textes furent mis en musique et certaines de ces compositions ont été des tubes au hit-parade suédois.
Enfin, sa page Wikipédia en suédois indique que Setterlind « fut appelé un poète de cour » (« Han var kallats hovpoet »). J’ai cru que cela pouvait être un authentique statut au royaume de Suède, comme le « poète lauréat » qui se perpétue en Angleterre, et Setterlind est d’ailleurs l’auteur d’un essai Pourquoi je suis monarchiste (Därför är jag monarkist, 1955) dans lequel il défend vraisemblablement la benoîte monarchie constitutionnelle de son pays, mais cette appellation de « poète de cour » n’était en fait qu’une épigramme d’écrivains jaloux.
S’agissant des présentes traductions françaises, les deux premiers poèmes ont été trouvés sur internet et nous ne savons pas de quelle année ils datent. Les autres sont tirés d’un recueil de 1976, On sonne à la porte (Det ringer på dörren). C’est un recueil mêlant pièces en vers libres, pièces en vers classiques ainsi que quelques poèmes en prose.

*
Image d’une forêt (Skogsbild)
La brise du matin
passe en sifflant
d’arbre en arbre.
La forêt bleue comme le ciel
est ébahie.
Le chant des oiseaux
monte
de leurs lits.
La pluie
étincelle gentiment
après son voyage.
Que la vie est pourtant belle
à regarder.
Le soleil brille
dans une goutte de résine.
*
Allume la lumière ! (Tänd ljus!)
Ne laisse pas l’obscurité t’empêcher de chercher la lumière !
Et quand tu l’auras trouvée, fais-la voir aux autres, qu’ils soient convaincus.
Si tu veux que vive la lumière, allume en eux la même nostalgie.
Allume la lumière du courage dans les ténèbres de la peur.
Allume la lumière du droit dans les ténèbres de la corruption.
Allume la lumière de la foi dans les ténèbres de la négation.
Allume la lumière de l’espérance dans les ténèbres du désespoir.
Allume la lumière de l’amour dans les ténèbres de la mort.
Allume la lumière !
*
On sonne à la porte
(Det ringer på dörren, 1976)
.
Consignés… (Hänvisade…)
Consignés
sur une seule planète
dans un mystérieux
et peu communicatif Univers
nous faisons tout
pour nous séparer de Dieu
et par là-même les uns des autres
*
Époque disparue (Svunnen epok)
À bord d’un voilier
je suis assis un soir d’été sur le tillac, au crépuscule.
Pas un souffle d’air, pas un oiseau ne me trouble,
le bateau qui me porte, imperceptiblement a perdu ses ailes.
*
Atlas
Quelle journée !
Le ciel vient vers nous
un bandeau rouge autour du front !
Appelant : « Debout ! »
« Debout ! »
« La vie n’est pas un lit de parade†
– mais une insurrection
contre la mort
dans tout ! »
Quelle journée !
D’abord cette beauté,
ensuite les fanfares. À l’assaut !
Contre la mort,
dans tout :
la mort dans la politique et ses ramifications,
la mort dans les tous les systèmes sociaux de contrôle
– la religion,
le matérialisme,
la philosophie.
Lève-toi, Humanité !
Redemande le feu !
Quelle journée !
Non pour Prométhée
mais pour Atlas !
Nous pouvons porter le Ciel sur nos épaules !
Nous le pouvons si nous le voulons !
† lit de parade : En français dans le texte. Un lit de parade est un « lit sur lequel on expose un mort de haut rang avant son inhumation » (Larousse).
*
Béatrice (Beatrice)
Dans ce printemps
qui t’entoure
je ne trouve pas seulement
des fleurs.
Je regarde
avec un étonnement croissant
les cristaux les plus singuliers
que l’hiver a laissés
derrière lui.
Je vois une lumière d’un autre monde.
Plus rien ne me fait peur
– comme si j’étais déjà
de l’Autre Côté.
*
Les enfermés (De inlåsta)
Enfermés dans l’invisible,
nous aspirons à la liberté.
Nous attendons que se réalise
le déraisonnable.
Tu dis que tu es
mon adversaire à ce jeu
et aussi que, proie,
un beau jour je mourrai.
Mon assassin, écoute !
As-tu bien travaillé ton rôle ?
Alors vise le cœur
et tire à bonne distance !
Même le mépris de la Mort
ne possède pas de clé qui vaille.
L’Angoisse est cela
– un vide avec beaucoup de portes.
*
L’écho en celui qui cherche (Ekot inom sökare)
Pendant une seconde aveuglante
il vit Dieu
et depuis lors n’a jamais pu
Le retrouver.
Avec les yeux de la foi
il a regardé son Sauveur,
suprême réalité.
Le chercheur demande :
Qui est cet Inconnu
qui a découvert une nouvelle façon de voir ?
Et il n’arrête pas de chercher,
Le cherche partout,
jusqu’à ce que son but apparaisse :
le meilleur élément chimique,
le métal hors du temps, qui rédime.
*
Dans le noir (I mörkret)
Il fait noir autour de moi,
il n’y a pas d’étoiles,
je ne vois pas mon chemin
et Toi moins encore.
Donne-moi un rayon de lumière !
Un mot de Toi
peut, comme une main tendue,
être tout pour moi.
Il fait noir autour de moi,
il n’y pas d’étoiles,
mon Sauveur, jusqu’à ce que
Tu me délivres.
*
Minuit de pleine lune (Full midnatt)
C’est nuit de pleine lune,
la neige est bleue au sol,
des étoiles tombent des arbres
qui se reflètent dans la neige.
Comment aurai-je la force ?
Comment pourrai-je me soulever ?
L’espace est si grand
et je suis moins qu’un
oisillon.
*
Entre amis (Vänner emellan)
Notre conversation, mes amis,
ne doit pas devenir un fleuve
où les mots les moins réfléchis
comme des ordures flottent de-ci de-là.
Elle doit être
aussi excellente que notre sang,
un noble cours d’eau
qui s’est purifié sous la terre.
*
En train (På rälsen)
Soudain tu vois les clairières au milieu des arbres
(coupes rases, surfaces de rajeunissement),
les églises de campagne, les champs,
et ces lieux où vivent les hommes des sociétés industrielles
– leurs balcons, comme leurs personnalités,
sont de petits jardins.
Soudain tu vois les nuages, guère différents
de certaines idées,
et comment vit l’agriculture
– elle prospère dans la respiration verte
des moissonneuses-batteuses.
Soudain tu vois le paysage,
les crêtes, les routes,
les montagnes, les lacs,
les forêts
(nos plus vieux musées)
et comment les hommes sont prisonniers
d’un engrenage en miroir.
Tu vois le monde pour la première fois.
Tu voyages en train.
*
Nous (Vi)
Nous ne cultivons pas le café,
pourtant nous buvons du bon café.
Nous n’avons pas de plantations odoriférantes,
pourtant nous nous entourons d’authentiques parfums.
Nous n’élevons pas de lamas
mais nous nous couvrons de laine de lama.
Nous ne cultivons pas d’ananas, d’olives
ni de bananes.
Nous n’avons pas de vergers de figues,
de champs de tabac,
de mines de diamant.
Nous n’avons pas d’élevages de vers à soie
mais nous nous drapons dans la soie la plus fine.
Nous n’avons pas de rizières
mais nous mangeons du meilleur riz.
Nous n’avons pas de vignes,
pourtant nous buvons du vin.
Nous sommes suédois.
*
Certains le voient comme ça (Somliga ser det så)
Un enfant dans un berceau en toile d’araignée
– l’enfant dort gentiment.
Deux yeux brillent là-bas,
c’est l’araignée en soyeuse fourrure.
Alors elle arrive sur des jambes rapides,
celle qui a un visage de diable,
et elle couvre la petite créature
d’un habit étincelant,
enroule un fil doux et chaud autour de l’enfant
et l’emporte chez elle,
l’emporte dans le coin sombre
où seuls deux yeux sont visibles.
*
La seule victoire (Den enda framgång)
La mauvaise herbe envahit les ruelles,
et sur les marches de l’église les vents s’accumulent :
Soli Deo Gloria !
La cathédrale continue de rêver.
Et toi ?
Tu vas et viens
– dans un cercueil,
comme fait pour toi, où tu veux.
Ce sentiment
de libération soudaine !
Mais un jour
on n’a plus la force.
Tu peux renoncer.
Un invalide
montre sa puissance !
Tout le monde est mort. L’enchantement, dissipé.
On ne voit plus un seul moineau.
Il est temps que les étoiles de la nuit
racontent ce qui s’est passé :
dans notre désir de Dieu
nous nous sommes tournés vers les ténèbres.
Lui a décidé
de passer
en silence.
*
Le pas (Steget)
Parfois,
quand on regarde un film
où tremble un long printemps,
un film
où des personnes vivantes sont impliquées,
le photographe peut arrêter le mouvement,
l’instant se fige,
tout devient immobile,
comme si quelqu’un l’avalait.
– une paix étrange s’empare de toute chose
qui fut vivante.
C’est la Mort
qui fait que la vie retient son souffle,
jusqu’à ce que la machine se remette en marche
et que la lumière s’allume.
Ô, frères humains, sortez de votre cachette !
La mort est seulement le premier pas.
Nous savons si peu de choses de la Vie. Le plus important reste inconnu.
Un seul petit pas et tout est transformé.
*
Celui qui vient (Han som kommer)
Il vient,
j’entends Ses pas
dans mon cœur.
Il approche,
c’est pour moi qu’Il est chemin,
Il monte l’escalier
où la nuit suit le jour,
où joie et tristesse se sont rencontrées
et saluées
comme des amies.
Il vient,
j’écoute Ses pas
avec une inquiétude, une angoisse croissante,
je sais ce que j’ai cassé,
et Il est celui qui me jugera.
Parfois j’ai rêvé
qu’Il attendait,
parfois qu’Il prenait une déviation,
mais cela ne dure jamais longtemps
avant qu’Il revienne.
Une fois qu’Il est arrivé
et se tient devant la porte et attend,
le temps et l’espace
sont transformés,
il n’y a plus de lumière
et les pas se sont arrêtés
dans l’escalier.
Il reste là et attend que la clé
se fasse connaître.
Alors c’est le cœur du sceptique
qui refuse de rester.
Dans mon angoisse je crois
qu’Il ne peut savoir
que je suis à la maison.
Mais celui qui vient n’est pas un étranger
– c’est ce que je parais
toujours oublier.
Il vient !
J’entends Ses pas, peut-être pour la dernière
fois.
Et les questions s’accumulent
autour de la Réponse
– comme l’obscurité
autour d’un chant d’oiseau.
Combien de temps reste-t-il ?
Pourquoi la fenêtre de l’escalier
est-elle opaque ?
Combien de temps, Seigneur ?
Avant que, franchissant cette porte,
tu n’entres dans la plus petite pièce
et de ta foi vaste comme la voûte des cieux
libères le nostalgique
prisonnier.
*
En transit (På genomresa)
Il tomba
à travers tous les cieux
et trouva
une manière de vivre
que personne
n’avait essayée.
Aucune réponse
– mais un début.
Les sceptiques disent :
Il n’existe plus.
D’autres : Cette ère
entre deux vies !
Au milieu de l’inintelligence
le plus intelligent
est d’être inintelligent.
Les prières ne s’arrêtent pas aux étoiles.
Les prières vont jusqu’à Dieu.
Bâtis-toi un autel
dans la colère !
Ô, vague,
avec la paix !
*
Comment peut-on dire… (Hur kan någon påstå…)
Comment peut-on dire
que Hölderlin n’aimait pas les paysans !
Seul un hypocondriaque,
un opportuniste
peut se tromper de manière si colossale.
Hölderlin aimait les paysans !
Il aimait tout le monde,
même celui qui voit des fantômes en plein jour,
le somnambule politique,
qui vit encore
et détruit encore la terre fertile
– sans être là !
Seul un hypocondriaque
peut dire une chose aussi contraire à la vérité
que Hölderlin, qui était lui-même une charrue,
n’aimait pas les paysans !
*
Tu n’es pas seul… (Du är inte ensam…)
Tu n’es pas seul, certes tu vas mourir
aussi dans les hauteurs tu vas mourir
penché sur ton propre lit de mort
tu peux suivre le combat incertain
*
Nous aussi nous avons la censure… (Vi ha censur nu…)
Nous aussi nous avons la censure :
des critiques qui pensent que leur goût
est le meilleur.
*
Crois-moi… (Tro mig…)
Crois-moi :
le monde va pourrir,
ignorant qu’il est
du seul sel
qui pourrait le sauver !
*
La liturgie des étoiles (Stjärnornas liturgi)
Comme des étoiles
tombent les moments brillants
dans notre vie.
Une main invisible
les arrange
en message
plein de sens :
Que les ténèbres qui couvrent notre pays
se changent en rayons de lumière !
Indicible bonheur
quand le matin passe de l’or
à l’orange,
car la colère de Dieu dure un instant
mais Sa grâce dure toute la vie.
*
Les cercles (Cirklarna)
J’ai formé un cercle
excluant Dieu,
un cercle ridiculement petit
juste pour moi.
Mais l’Amour dans ce monde
n’a pas perdu son temps,
il traça un cercle plus grand,
dans lequel je suis inclus.
*
La prière d’un amoureux de Dieu (En gudslängtares bön)
Donne-nous Ta réponse, Seigneur !
Même si nous ne pouvons l’atteindre.
Ce pourrait être un chant
autour de la Terre.
Donne-nous Ta réponse, Seigneur !
Comme un drapeau de victoire on la voit au loin.
Dis seulement nos noms !
Nous nous tendons vers eux !
Toi qui vois de nouveaux cieux
dans chaque instant d’année-lumière.
Donne-nous ta réponse, Seigneur !
Toi pour qui nous sommes appelés à vivre.
*
Devant l’avenir (Inför morgondagen)
Un poisson dans un bloc de glace :
le Christ dans la théologie.
J’ose à peine y penser :
que se passera-t-il
si la glace fond ?
*
Chanson du soir (Kvällsvisa)
Marie à la fontaine se rendit
et s’y refléta.
Un ange vint,
leurs regards se croisèrent.
L’ange pria Marie :
« Reste ! »
Marie dit :
« Je dois y aller. »
C’était un soir d’été,
au coucher du soleil.
Le vent souffla
et l’eau rit.
L’ange
hésita.
Marie n’était plus là
mais restait près.
De lointaines étoiles
souriaient, deux par deux.
*
Au jour du jugement (På domens dag)
SEIGNEUR,
le vent est de plus en plus froid
dans l’existence,
un vent glacé
frappe tous les hommes,
et pas seulement ceux qui n’ont point de tête.
N’attends pas plus longtemps, SEIGNEUR !
Laisse-nous éprouver la chaleur
de Ton arrêt !
*
Fleur de la fenaison (Slåtterblomman)
Si tu veux danser, petite fleur,
laisse la faux t’embrasser !
Si tu veux danser, petite fleur,
laisse la faux t’embrasser !
Ah, bienheureuse es-tu de rester là,
libre des maux de la terre !
La prochaine fois que le vent viendra avec une couronne de fleurs,
à la dernière danse de l’été il te conviera.
Hé, petite fleur ! Dansons dans l’éclat de la fenaison !
*
Psaume d’inhumation (Begravningspsalm)
Certes j’aspire
à Notre Seigneur Jésus-Christ ;
de tout mon cœur je veux être
là où le Fils de Dieu manifestera
au-delà de tout dégoût
la gloire des Cieux.
Je porte l’habit du pèlerin,
la Terre ne m’est point précieuse ;
bien que le Fils de Dieu m’aide dans mon voyage,
je suis heureux de quitter ce monde.
Aussi, dans mon tombeau,
jetez tout ce qui est de la Terre !
Paix merveilleuse
quand mon Jésus
m’emmène dans son royaume
et dans la lumière de la grâce me purifie ;
une âme et un esprit
là-bas c’est tout ce que je désire.
*
Au pied de la montagne (På bergets fot)
Au pied de la montagne
l’anémone bleue
regarde le voyageur
qui a fini de marcher.
Alors les fleurs se répandent
en nombre infini
et le voyageur disparaît
dans le bleu.


