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N’était la mer : La poétesse Fernanda de Castro
Fernanda de Castro (1900-1994) est, avec Florbela Espanca et Virgínia Victorino (traduite par nous ici), un grand nom de la poésie féminine portugaise du siècle précédent. Elle fut l’épouse de l’écrivain Antόnio Ferro, qui, après avoir édité en 1914 la revue Orpheu, l’organe influent de la dénommée « génération Orpheu » comprenant en son sein les noms aujourd’hui les plus fameux des lettres et des arts portugais du vingtième siècle, fut pendant plus de quinze ans le « monsieur culture » de l’Estado Novo salazariste (en tant que « Secrétaire national à l’information et à la culture populaire » de 1933 à 1950) ; je vois dans cette donnée biographique la raison – à caractère idéologique – pour laquelle Fernanda de Castro est inconnue en France.
Descendant par son père de l’« Architecte en chef » du royaume du Portugal au dix-huitième siècle, João Frederico Ludovice (né Johann Friedrich Ludwig), elle était par sa mère d’un lignage de brahmanes indiens, de Margao dans la région de Goa, colonie portugaise jusqu’en 1961. De son mariage avec Antόnio Ferro sont issues plusieurs figures intellectuelles, leurs enfants, le philosophe Antόnio Quadros et les femmes de lettres Rita Ferro et Maria Ana Ferro, et parmi leurs petits-enfants la femme de lettres Maria Gautier ; cas singulier d’une dynastie intellectuelle d’origine brahmanique au Portugal. Cette filiation est évoquée dans le poème « Atavisme » ci-dessous (où l’aïeul brahme est dit « bouddhiste »).
Fernanda de Castro reste de nos jours une figure respectée de la littérature portugaise. Un dossier spécial lui a été consacré par la revue littéraire Nova Águia du deuxième semestre 2020, pour les cent vingt ans de sa naissance, avec la contribution de nombreux auteurs.
En 1969 elle publia une anthologie de son œuvre poétique, en deux volumes, Poesia I-II. Les textes du présent billet sont tirés du premier tome. – « N’était la mer », du titre de l’un des poèmes traduits, parce que l’âme portugaise est celle d’une nation maritime, qui eut un outre-mer avant tous les autres pays européens.
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Photo : Fernanda de Castro e Antoninho Gabriel, par Sarah Affonso, 1928. Il s’agit d’un portrait de la poétesse avec son fils, qui deviendra le philosophe Antόnio Quadros. Sarah Affonso était l’épouse du peintre Almada Negreiros, le grand nom du modernisme pictural portugais, membre de la « génération Orpheu ».
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Danses de ronde
(Danças de roda, 1921)
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Méditation (Meditação)
Parfois, quand la nuit tombe
lentement, paisiblement,
je m’assois à la fenêtre et suis des yeux
la courbe mélancolique du couchant.
Je ne veux pas allumer. Dans la pénombre
on pense davantage et l’on pense mieux.
La lumière blesse les yeux, éblouit,
et je veux voir en moi, mon amour.
Pour faire mon examen de conscience
je veux le silence, la paix, le recueillement,
car c’est ainsi seulement, pendant ton absence,
que je parviens à libérer ma pensée.
Je cherche alors à supprimer en moi
l’influence néfaste qui domine
mes nerfs fatigués ; mais à la fin
je reconnais que t’aimer est mon destin.
Loin de toi je m’enhardis à penser
à cette force étrange qui m’enchaîne,
et j’ai la sensation de la haute mer
dans une sauvage nuit de tempête.
Tu as dans le regard des magies de prophète
qui sait lire dans les cieux, la mer, les braises.
Tu le devines, je serai le papillon
qui voyant la lumière se brûle les ailes.
Pourtant je ne me plains pas, ne déplore pas
cette volonté qui s’impose à la mienne.
Je ne me révolte pas, je cède à l’enchantement
– esclave qui ne sut être reine.
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Ville en fleur
(Cidade em flor, 1924)
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L’esplanade (O aterro)
Ndt. L’Aterro da Boa Vista fut un chantier urbanistique majeur de Lisbonne au dix-neuvième siècle. Il s’agit du terrassement de sols boueux au bord du Tage. Sur cette « esplanade », comme nous l’appelons dans cette traduction, fut bâti un long boulevard, l’avenue du 24 juillet.
Le long de ce quai, énorme et mal fréquenté,
du Tage aux troubles eaux boueuses,
s’étend le marché.
Sur le bord,
ce sont des luttes violentes,
et sanglantes,
dans les mille tavernes du quai.
Fatales, éternelles,
les luttes pour la vie,
le vin, l’amour,
la douleur
déforment des crânes déjà grossiers.
Et il y a des visages noirs et des mains crochues
dans les bouges.
Ce gamin-ci, aux yeux profonds,
déjà sait larronner
et fait des gestes immondes
à qui passe devant lui.
Et cet autre qui va par-là,
cigarette à la bouche et casquette de côté,
est déjà maître dans l’art d’embobiner.
Et cette fillette ingénue
aux gestes timides,
quelle vie a-t-elle menée !
De retour de la Ribeira,
une poissonnière ambulante,
silencieuse, sculpturale,
a des mouvements agiles de sardine,
sent le sel.
Voilà que retentit le sifflet d’un train,
secouant la torpeur du chemin de fer,
immobile, endormi.
Macrocéphales, bilieux, les tramways
passent sur les rails rigides et géométriques.
J’entends un cri de boniment,
et le timbre, extraordinaire,
me fait penser
aux vers de Cesário†.
Un vieux clocher sonne midi
au-delà de Pampulha.
Sur les docks,
le fleuve a sommeil,
et clapote.
Le marché est à présent
un monticule de détritus,
où passe une vieille sorcière
traînant ses os.
Sur le quai, la marée tire avec force,
tente d’arracher la boue,
mais elle n’est jamais parvenue à l’emporter tout entière
et les eaux restent couleur d’argile,
et sur les murailles de pierre croît le tartre.
Ingénue et jolie,
seulement une note :
au loin, sur le Tage,
un vol de mouette.
† Cesário : Le poète Cesário Verde (1855-1886), qui peignit de la campagne et de la ville des tableaux passant pour plus réalistes que ceux des poètes antérieurs.
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Le marché (O mercado)
– Béni soit le Soleil ! On dirait une orange
qui fait couler son jus !
– dit la femme de la baraque,
en regardant le soleil en face.
Et je songeai : À quoi sert d’être poète ?
– Hé là, attention ! ne m’écrasez pas les fruits !
Elle ne regarde pas ses pieds parce qu’elle porte un chapeau !
Et je pense, résignée :
Tant de brutes
sous ce ciel clair et lumineux !
Je traverse des rues de légumes,
cela donne envie de boire tant de fraîcheur.
– Mademoiselle, s’il vous plaît ? –
alors surgit de derrière un panier
une fraîche et jolie fleur humaine :
– Oui, madame, voulez-vous prendre le reste ?
Mince, flexible comme un roseau,
elle a le visage rond, un petit nez aquilin,
et à force d’habitude cette jeune femme
a pris la couleur des fruits et des corbeilles.
Par un étrange et curieux mimétisme
qui rend leur apparence plus gracieuse,
les paysannes qui vendent leurs légumes
sont fraîches, estivales comme des fanes de navet,
et sentent le thym, la menthe.
Des poissonnières, dans leurs gais habits,
empressées, sveltes comme des yoles,
portent leurs paniers à travers la ville
telles des bateaux voguant le vent en poupe.
Des laitières sentant la crème, sentant le lait
sont descendues de la sierra, dures et farouches,
penchées sous le poids des pots.
Villageoises sans le moindre fard
qui ont sur la peau l’odeur des pâturages
et passent avec grâce, balançant leurs cruches.
– Les bonnes fraises mûres ! elles sont de Sintra !
Moins cher ? Non pas ! Quelle grippe-sou !
Et sur les fleurs, les fruits et les femmes,
le soleil devient plus doux, plus doré.
Épars dans l’air flottent mille plaisirs
et chaque regard réfléchit, passionné,
ce paganisme ardent du marché.
*
Jardin
(Jardim, 1928)
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Un grand amour (Um grande amor)
Un grand amour ne tient pas dans un vers
de même qu’une vie ne tient dans un jardin,
que Dieu ne tient dans l’Univers,
ni mon cœur en moi.
La nuit est plus petite que le clair de lune
et le parfum est plus grand que la fleur.
La vague est plus haute que la mer.
Dans aucun vers ne tient un grand amour.
Dire en vers ce que l’on pense,
idée de Poète, idée folle.
La plus longue phrase ne peut suffire,
le baiser dit plus que la bouche.
Personne ne doit raconter son secret.
Les vers d’amour doivent être faits seulement
comme les oiseaux chantent dans les arbres,
comme les fleurs se baisent au jardin.
Quel vers incomparable, infini,
fait de soleil, d’éclat mystérieux
pourrait dire ce qu’avec un cri
la femme dit quand lui naît l’enfant ?
Et quand sur nous descend la tristesse,
comme la pénombre sur le jour,
une larme triste et sans beauté
dit plus que la froide parole nue.
Poème d’amour… pour l’écrire
que Dieu me donne l’encre du clair de lune,
la lampe suspendue d’une étoile,
l’immense encrier de la mer.
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Soleil de Paris (Sol de Paris)
Pâle, imberbe, frileux et blond,
ce soleil de Paris,
bel et jeune et drapé d’or,
ne semble pas heureux.
Il traîne par les rues le dégoût
de son ennui sans fin.
On voudrait lui passer sur le visage
un peu de carmin.
Il y a je ne sais quelle nostalgie glacée
dans son regard distant.
Il traîne avec lui toute la neurasthénie
du long boulevard.
Il voit ses poumons se désagréger en sang,
aspire de la cocaïne,
et les taches violettes de son corps exsangue
sont des baisers de morphine.
À midi déjà sa poitrine malade
s’arque de fatigue.
Et il lui faut encore, avant de voir la fin,
traverser l’espace.
Lumière de Paris, anémique, épuisée
par tant de sensations :
l’herbe des jardins, fraîche et mouillée,
te fait mal aux poumons.
Soleil de trois heures, soleil dolent et blond,
déjà face à la mort.
La rue de la Paix, dans ses vitrines, a plus d’or
que toute ta cour.
Soleil de Paris, tu pâlis tout
ce sur quoi tes lèvres se posent :
les miroirs, les bijoux, le velours,
les roses et les femmes.
Cette lumière, grisâtre et sans chaleur,
qui te donne des tons de vert-de-gris,
te porte aux lèvres une fausse couleur,
tu dois avoir beaucoup de fièvre.
Cinq heures de l’après-midi. Cette lente agonie
m’affaiblit et me rend triste.
Le soir est à présent funèbre, couleur de cendre.
Le Soleil s’endort dans la Seine.
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Communion (Comunhão)
Comme un oiseau fou, chante la cloche.
L’encens est comme un voile,
une auréole enveloppant chaque sainte.
Ce matin a saveur de ciel.
L’église est tout entière un grand autel,
et chaque autel est un brancard de procession
où les saints et les roses vont ensemble.
Ce matin a saveur de fleur.
C’est l’heure où l’hostie approche.
Les voiles de communion
sont plus blancs que la farine.
Ce matin a saveur de pain.
Dieu ceint d’un long, doux embrassement
la multitude fidèle.
Une saveur de printemps flotte dans l’air.
Ce matin a saveur de miel.
Dans la pénombre de l’église l’hostie bénite,
comme un phare lumineux,
arrache à l’obscurité la foule grise.
Ce matin a saveur de soleil.
Au sol s’effeuille le genêt à profusion,
la lavande des bois.
L’émotion monte à fleur d’yeux.
Ce matin a saveur de fontaine.
C’est l’heure où la foi, dans la communion,
expulse les pharisiens.
L’église à présent est tout entière un cœur.
Ce matin a saveur de Dieu.
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De ce côté de l’âme et de l’autre
(Daquém et dalém alma, 1935)
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Atavisme (Atavismo)
I
D’une aïeule blonde, pâle, innocente,
plus claire que la clarté même,
qui aimait en Jésus-Christ l’Humanité,
et qui mourut sans histoire, humblement…
D’une aïeule blonde, fragile et dolente,
plus chaste que la chasteté même,
qui d’un geste apaisait la tempête,
et qui aima sans délires, chrétiennement,
j’héritai les yeux clairs, sans péché,
toute une tradition, tout un passé
d’innocence, d’amour et de pardon,
un désir de paix, de vie calme,
une âme capable d’être seulement âme,
et mon douloureux cœur humain.
II
D’un aïeul mystérieux et fataliste,
aux gestes rares, au regard lointain,
qui vit arriver aux terres du Levant
les hordes européennes de la conquête…
D’un aïeul qui fut noble et fut bouddhiste
depuis les yeux jusqu’à la soie de son turban,
et voyait mourir, à dos d’éléphant,
des crépuscules d’opale et d’améthyste,
je reçus la couleur sombre de la cannelle,
l’étrange indifférence de la gazelle
qui meurt, en pardonnant, sans un cri,
je reçus des gestes et des croyances d’autres temps,
un respect sacré pour les animaux
et la volupté de la mort et de l’Infini.
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Poème de la maternité (Poema da maternidade)
« Ce n’est pas possible ! Je ne veux pas ! Je ne consens pas !
Tout en moi se révolte, la chair, l’instinct,
ma jeunesse, mon amour,
ma vie en fleur !
C’est un mensonge ! Un mensonge !
Si mon enfant respire,
si mon corps consent,
mon âme ne le veut pas !
Je ne veux pas être mère ! Il me suffit d’être femme !
Il me suffit d’être heureuse !
Et mon instinct dit :
c’est fini, fini ! À présent renonce,
ta nuit commence, ton jour est terminé !
Tes vingt ans ? Envolés ! Ta jeunesse
a perdu sa flamme et sa chaleur, perdu son âge.
Résigne-toi. Tu es femme. Dieu l’a voulu ainsi.
Tu étais fleur, à présent seulement racine.
Cela ne se peut ! Mon sort est injuste,
je ne veux pas donner la vie à qui m’apporte la mort.
Je refuse de souffrir. Ma jeunesse
me demande horizon et liberté.
Mon destin doit avoir un autre lustre !
Je veux vivre ! Et je meurs, je meurs…
Mon enfant !
Ce n’est pas possible, Jésus ! Je ne mérite pas tant !
Enfant de ma douleur, je ne pleure plus, je chante !
Parce que, Seigneur,
il n’y a qu’un seul mot : amour, amour, amour !
Donnez-moi une autre voix qui n’ait jamais dit
de mauvaises choses, des choses viles, et qui ait saveur d’Infini.
Donnez-moi un autre cœur, plus pur, plus profond,
car le mien s’est brisé au contact du monde.
Donnez-moi un autre regard, qui n’ait jamais regardé,
ne possède ni présent ni passé.
Donnez-moi d’autres mains car les miennes ont touché
la vie et la mort, le bien et le mal, et ont péché.
Mon enfant, pourquoi ? En venant à moi,
tu as changé en jardin
les épines de ma triste chair.
Et comment es-tu parvenu
à peindre de soleil les heures les plus sombres ?
Mon petit, dors, dors,
et laisse-moi chanter
pour écarter
la vie, cet énorme croque-mitaine.
Allons jouer maintenant…
Avec quel jouet, mon petit ?
La mer, le ciel, cette rue ?
Je t’ai déjà donné mon destin,
je peux bien te donner la Lune.
Voici un bateau, un cheval,
une étoile, la mer sans fond.
Tu trouves encore que c’est trop peu ? Laisse ça !
Si tu le veux, je te donne le monde.
Pourquoi ne veux-tu pas jouer,
pourquoi préfères-tu pleurer ?
Jésus ! Qu’a donc mon fils ?
Quelle vie étrange brille
en ses yeux ?
Une vie inquiète et sombre
que je ne lui ai pas donnée
est en train de brûler sa fraîcheur.
Aujourd’hui encore, mon fils, tu n’as pas souri
et ton regard est triste,
tu as l’odeur de la nuit, du deuil, du vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre,
son souffle est brûlant, son regard, incandescent !
Lui dont la respiration sentait l’œillet
et qui avait un regard d’étoile ou d’émeraude,
il a maintenant dans la bouche un goût amer
et sent la nuit, le deuil, le vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre !
Retirez de mes yeux le ciel et la lumière,
délivrez-moi du blasphème… Dieu, Jésus,
car si mon fils meurt, s’il agonise,
pourquoi y a-t-il sur la terre des fleurs qu’il ne foule point ?
Si je dois le déposer dans une fosse, à genoux,
pourquoi les astres sont-ils si hauts ?
Seigneur, je suis coupable, je sais ce qu’est le péché,
mais lui, mon Jésus, n’a pas vécu.
Pour moi il n’est point de maux que je n’accepte,
mais lui, si près de ton ciel encore !
Sa vie a consisté à boire mon lait…
Dans le regard dont il me regardait il y avait un voile
de brouillards, de brumes d’autres vies.
Parfois il avait les paupières baissées
et se mettait à pleurer contre mon sein,
avec la nostalgie, peut-être, du ciel, de l’espace.
Ô mon fils a la fièvre !
Pourquoi entends-je chanter sur les chemins ?
Pourquoi y a-t-il des berceaux et des nids ?
Vie ! Mon fils était beau,
mon fils était fort !
Vie, quelle mère es-tu ? Défends-moi de la mort !
Vie, Vie, Vie…
Loué soit Dieu ! La mort s’en est allée,
tu n’as plus de fièvre !
Mon petit enfant vit,
cet enfant à moi, à moi seule !
Et mon petit enfant pleure, et je peux chanter !
Et mon petit enfant rit, et je peux pleurer !
Et mon petit enfant vit et toute la vie chante,
toute la terre est une gorge fraîche et sonore !
Que tout le monde le sache, que toute la terre le voie !
Dieu soit loué !
Qu’il soit loué !
*
Solitude (Solidão)
J’avais peur de la solitude. Je craignais
de me trouver face à face avec moi-même,
et je me résignais à vivre contente,
ne pouvant vivre heureuse.
Je voulais beaucoup de gens autour de moi,
partageais en minutes ma journée,
cherchant l’illusion d’une joie
que je désirais tant, en vain.
Mais bientôt je compris que la solitude
était de n’avoir personne dans le cœur,
alors cherchant un autre but à mes pas
je fis de la vie un chant plus profond
et peu à peu limitai le monde
à la courbe réduite de mes bras.
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Trente-neuf poèmes
(Trinta e nove poemas, 1941)
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L’île (A ilha)
Sur une carte de continents inconnus,
avec des forêts de rêves et d’étoiles
d’où jamais n’approchèrent les caravelles
des routes maritimes fréquentées,
sous le soleil tropical des climats chauds,
il est une Île avec des colombes et des gazelles,
des lits d’aromatiques ombelles
et des jardins de pommes et de serpents.
Bronzée et parfumée, mon Île
sent la cannelle, le santal, la vanille,
elle a la Lune et le Soleil dans sa peau sombre,
et ses pierres brûlent comme des braises.
Ah, qu’attends-tu ? Allons-y, si tu as des ailes
et as soif et faim d’Aventure.
*
Exil
(Exílio, 1952)
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Exil (Exílio)
Je sais où je suis née : dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent peu à peu en bras.
Mais que m’importe ? Je me sens perdue
comme quelqu’un qui s’est perdu dans une vie d’enfant,
et je sais que ma vie est une autre vie,
je sais que je ne suis pas moi, que je ne suis pas moi !
Que je viens de plus loin, du pays reculé
qui flotte entre le rêve et la réalité,
que jamais mon enfance n’eut de patrie,
que mon âge n’eut jamais d’âge.
Que mon pays, s’il existe, est comme la quille
d’un bateau qui demande inutilement
une impossible île inconnue
baignée par une mer inexistante.
Et pourtant je suis née dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent simplement en bras.
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Arôme, essence, pollen, harmonie… (Aroma, essência, polen, harmonia…)
Moi qui aime seulement les vieux vêtements,
les vieilles maisons aux murs obliques,
les poussières ancestrales, les cendres mortes,
les roses et les rouges décolorés ;
moi qui aime seulement les vieux domaines
aux agrestes rosiers mal arrosés ;
les rideaux de dentelles ajourés
par de vieux doigts dans de vieux dés ;
moi qui aime seulement les vieux tiroirs,
les vieilles malles pleines de satins défraîchis,
de soies, de rubans, de parfums oubliés,
éventails, missels, bouquets de violettes ;
moi qui aime seulement ce que nul ne convoite,
ors de soleil, argents de brume,
filigranes de fleurs sur les plates-bandes,
feuilles détachées que disperse le vent,
écume des marées, coquillages vides,
scintillations d’étoiles, cieux distants,
gouttes de rosée – frais diamants,
chants de bulots – vertes mélodies ;
moi qui ne demande à Dieu que les restes
des humaines ambitions et des vains partages,
continents de clair de lune, îles rêvées,
nuages de fumée que ne désire personne ;
moi qui n’aime que la rude symphonie
du vent libre, et les doigts de velours
de la pluie sur les toits de ma rue,
arôme, essence, pollen, harmonie,
moi qui n’aime rien, j’aime tout :
j’aime la Poésie.
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N’était la mer ! (Não fora o mar!)
N’était la mer,
je vivrais heureuse dans ma rue,
au premier étage de ma maison,
en voyant, de jour, le Soleil et, de nuit, la Lune,
silencieuse, tranquille, sans coup d’aile.
N’était la mer,
mes pas seraient comptés,
tant pour vivre, tant pour mourir,
et tant de mouvements des bras,
petite angoisse, petit plaisir.
N’était la mer,
mes rêves seraient sans violence
comme des bulles irisées de savon,
cristal éphémère, transparente apparence,
et le reste – gouttes d’eau dans ma main.
N’était la mer,
ce cruel désir d’aventure
serait musique vague au crépuscule
et non braise vivace, une brûlure,
à peine plus que le parfum d’une fleur.
N’était la mer,
le long appel, le chant de la sirène,
serait seulement une illusion, un mirage,
brève chanson, courte promenade sur le sable,
balbutiant désir de voyages.
N’était la mer,
résignée, au lieu de regarder les étoiles,
tout ce qui est haut, inaccessible, profond
– sommets, châteaux, tours, nuages, mâtures –,
je marcherais dans le monde les yeux baissés.
N’était la mer,
mon chant serait fleur et miel,
aile de papillon, rossignol,
et non rude hallali, serre cruelle
d’aigle royal défiant le Soleil.
N’était la mer,
ce poulain sauvage, sans arçons,
la crinière au vent, sans harnais,
mon cœur altier, indomptable,
n’était la mer, mangerait dans la main,
n’était la mer, accepterait le frein !
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L’oiseau bleu (Pássaro azul)
De la cage dorée
la porte était fermée.
Oiseau bleu, quel crime noir fut le tien !
Tu t’es posé sur une fleur,
tu as bu la rosée,
et bleu dans l’azur
tu fus un petit ciel dans le grand Ciel.
Oiseau bleu, le nuage ne te l’a donc pas dit ?
L’âme des hommes est mesquine et plate.
Des oiseaux bleus le monde rit.
Que lui importe l’arabesque d’une aile ?
*
Âme, Rêve, Poésie… (Alma, Sonho, Poesia…)
J’entrai dans la vie
avec des armes de vaincue :
l’âme, le rêve, la poésie.
Quand je chantais
le monde riait,
mais peu m’importait :
je chantais.
Un jour,
le monde jeta des pierres contre mon chant
et mon âme se déchira.
Qu’était-ce ?
Peur, effroi,
révolte ou simplement douleur ?
Quoi que ce fût,
l’orgueil fut plus grand.
Avec dix poignards dans les ongles effilés
et dans les yeux bleus deux épées,
jamais, plus jamais je ne serais
celle qui entre dans la vie
avec des armes de vaincue.
Mon vouloir fut alors plus profond :
moi d’un côté, de l’autre le monde.
Et j’engageai la lutte inégale
du tigre et de la gazelle.
Elle fut vaincue.
Mais quels lauriers reçut de cette victoire
le monde aveugle et brutal ?
Le sang des Poètes ? Triste gloire…
Des cendres de rêves morts ? Maigre fruit…
Ah, non, épées et poignards !
Je veux seulement chanter ! Je ne veux pas d’ossuaires
ni, sous les pieds, un sol de tombes rases.
Je veux seulement chanter ! Je veux seulement mes ailes
et ma mélodie :
Âme, Rêve, Poésie.
Âme, Rêve, Poésie.
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Oiseau de nuit (Ave da noite)
Ô sorcière noire, noire et belle,
voici mon corps, prends-le dans tes bras.
Peut-être que mes fatigues se termineront enfin,
ô noire sorcière, noire et belle !
Je ne te vois pas mais te connais : tu es longue et courte
comme la fumée que le vent répand et disperse.
Ton habit blanc est un brouillard
en forme de suaire.
Personne ne connaît ta voix
mais dans le silence tu touches
cloches, cithares, harpes, violons
de tes doigts sans phalanges.
Fille de la nuit, pâle, spectrale,
aile noire d’oiseau de la Lune.
Lac aux eaux vertes,
ton visage nu.
Tes yeux, des puits profonds ; et, tout au fond,
une astrale phosphorescence
de commencement du monde.
Tes pieds, furtives fleurs silencieuses.
Tes bras longs, longues nébuleuses,
blancs rayons lunaires.
Le long de tes doigts
il y a des sortilèges et des peurs.
À travers le silence des sphères,
m’appelle ta bouche sans lèvres.
Oh ce doux, ce vénéneux appel
de sirène de glace !
Ô ton haleine de soufre, émanation
de cratères éteints,
de printemps morts.
Musique silencieuse ton pas léger,
un lent tomber de neige
sur les feuilles d’automne.
Et de tes yeux aveugles
coulent le venin et le miel du rêve aimé.
Depuis les blanches brumes liliales
viens de ton pas court, irréel,
ailée, immatérielle, tranquille et forte.
Viens avec tes longs bras, viens,
ô mort, ô ma mort,
viens !
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Photo : Portrait de Fernanda de Castro par Tarsila do Amaral, 1922. Tarsila do Amaral est une artiste peintre brésilienne, membre du « Groupe des cinq » avec l’artiste Anita Malfatti et les écrivains Menotti Del Picchia (voyez nos traductions ici), Oswald de Andrade et Mário de Andrade, figures séminales du modernisme brésilien.
Aux Enfers et autres poèmes de Cruz e Sousa
Le poète afro-brésilien João da Cruz e Sousa (1861-1898) naquit au Brésil de parents esclaves et lui-même de cette condition. Son maître, officier de l’armée brésilienne, affranchit tous ses esclaves en 1865 au moment de partir pour la guerre de la Triple-Alliance du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay contre le Paraguay (1864-1870). (Cette guerre laissa le Paraguay entièrement dévasté, le pays ayant perdu entre la moitié et les deux tiers de sa population. Selon l’historiographie, les atrocités furent particulièrement nombreuses quand le commandement militaire de la Triple-Alliance passa en 1869 au comte d’Eu, petit-fils de Louis-Philippe Ier – roi de France de 1830 à 1848 – et gendre de l’empereur Pierre II du Brésil.)
Le jeune João, affranchi en même temps que ses parents, fut élevé par son ancien maître et l’épouse de celui-ci, couple sans enfants, comme leur propre fils. L’esclavage fut aboli au Brésil en 1888.
En tant que poète, Cruz e Sousa est considéré comme l’introducteur du symbolisme au Brésil. Le critique et sociologue français Roger Bastide le nomme comme un des trois meilleurs représentants du symbolisme dans le monde, aux côtés du Français Mallarmé et de l’Allemand Stefan George. Cruz e Sousa est mort de tuberculose à trente-six ans.
Les traductions du présent billet sont tirées de l’anthologie Melhores poemas de 1997 consacrée à Cruz e Sousa, publiée par la maison d’édition Global Editora.
Nous appelons l’attention des amateurs de Baudelaire sur le poème en prose « Aux Enfers » qui donne son titre au billet. C’est un vibrant hommage au poète des Fleurs du Mal, qualifié, entre autres figurations dont celle-ci n’est pas la moins originale, de « prophète musulman ». Il est également question de sa « saudade de Bédouin » ; à ce sujet, faisons remarquer que, s’il est toujours possible de traduire le mot portugais saudade par nostalgie, il est tout de même préférable, dans un texte d’apologie, de conserver le terme original, connu en français pour désigner un trait profond de l’âme lusophone, car c’est une manière pour le poète d’encenser l’adamastorique Baudelaire d’une résine nationale.

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Boucliers
(Broquéis, 1893)
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Antiphone (Antífona)
Ô Formes albes, blanches, Formes claires
de lunaisons, de neiges, de brumes !…
Ô Formes vagues, fluides, cristallines…
Encens des thuribules sur les autels…
Formes de l’Amour, à la pureté d’étoile,
de Vierges et de Saintes vaporeuses…
Éclats errants, humides fraîcheurs
et dolences de lys et de roses…
Indéfinissables musiques suprêmes,
harmonies de la Couleur et du Parfum…
Heures du Crépuscule, tremblantes, extrêmes,
Requiem du Soleil récapitulant la Douleur de la Lumière.
Visions, psaumes et cantiques sereins,
sourdines d’orgues flébiles, larmoyants…
Sommeils de venins voluptueux
subtils et suaves, morbides, rayonnants…
Infinis esprits épars,
ineffables, édéniques, aériens,
fécondez le Mystère de ces vers
par la flamme idéale de tous les mystères.
Que les diaphanéités les plus bleues du Rêve
resplendissent, s’élèvent dans la Strophe
et que les émotions, toutes les chastetés
de l’âme du Vers, dans les vers chantent.
Que le pollen d’or des astres les plus parfaits
enflamme et féconde la rime ardente et claire…
Que la perfection des albâtres brille
sonorement, lumineusement.
Forces originelles, essence, grâce
des chairs de femme, délicatesses…
Tout cet effluve qui sur des vagues passe
de l’Éther aux auréaux et roses courants…
Cristaux dilués aux clartés béatifiques,
Désirs, vibrations, aspirations, enthousiasmes,
victoires fauves, âcres triomphes,
les plus étranges frissonnements…
Fleurs noires de l’ennui et fleurs vagues
des amours vaines, tantaliennes, douloureuses…
Rougeoiements profonds de vieilles plaies
en sang, ouvertes, coulant à flots…
Tout ! vivant, nerveux, chaud et fort,
que tout dans les chimériques tourbillons du Rêve
passe en chantant devant le profil effrayant
et le tumulte cabalistique de la Mort…
*
Nonne (Monja)
Ô Lune, Lune triste, amarescente,
fantôme de blancheurs vaporeuses,
ta neigeuse lumière macérée
fane et glace les roses.
Sur les plaines fleuries et ondoyantes
dont les ramures brillent, phosphorées,
des ombres angéliques, enneigées passent,
Lune, Nonne à la cellule constellée.
Des philtres dormants offrent aux étangs immobiles,
à la mer, à la campagne les rêves les plus secrets,
planant dans les airs, noctambuliques…
Alors, ô Nonne blanche des espaces,
on dirait que tu m’ouvre les bras,
froide, à genoux, tremblante, et priant…
*
Fiancée de l’Agonie (Noiva da Agonia)
Tremblante et seule, sortant d’un mausolée,
apparition des solitudes désolées,
ton visage a les tons froids et meurtris
de qui marche en dormant parmi les sépultures…
La tête haute dans la lumière, que ceignent
des cheveux aux reflets irisés,
entre des auréoles de clartés argentées
tu évoques un clair de lune pâlissant…
Tu n’es point cependant la Mort effrayante, horrible,
lugubre, sinistre, glacée, terrible,
qui gouverne les avalanches de l’Illusion…
Mais, ah ! tu es la Fiancée triste de l’Agonie,
dont les longs bras livides se sont ouverts
afin de m’enlacer pour l’éternité !
*
Fleur de la mer (Flor do mar)
Tu viens de l’origine de la mer, tu es née de la secrète,
de l’étrange mer écumeuse et froide
qui jette des nasses de rêves sur le vaisseau
et le laisse osciller sur les vagues, inquiet.
De la mer tu possèdes l’affection fascinatrice,
les latences nerveuses et la sombre
et sinistre apparence effrayante et sauvage
de la houle, l’aspect lugubre de tempêtes.
Dans un profond idéal de pourpres et de roses,
tu sors des eaux mucilagineuses
comme une lune des brouillards…
Tu as dans ta chair l’efflorescence des vignes,
et des aurores, de vierges musiques marines,
d’âcres arômes d’algues et de sargasses…
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Acrobate de la douleur (Acrobata da dor)
Esclaffe-toi, ris d’un rire d’orage,
comme un gugusse dégingandé,
nerveux ; ris d’un rire absurde, enflé
d’ironie et de douleur violentes.
Du rire atroce, sanguinolent
agite les grelots et, convulsé,
saute, bouffon, saute, clown, secoué
par des râles de lente agonie…
Ils te bissent : jamais un bis ne se refuse !
Allons ! tends tes muscles, tends-les
dans ces macabres pirouettes d’albinos…
Et même si tu t’écroules au sol, frémissant,
étouffé par ton sang jaillissant et chaud,
ris ! cœur, le plus triste des paillasses.
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Majesté déchue (Majestade caída)
Ce dieu cornu funambulesque
autour duquel rugissent les Puissances,
par son rire ingénu de bouffon de carnaval
rappelle le tonnerre retentissant, tétrique.
Le picaresque mime de l’ironie
ouvre la bouche et montre des dents jaunes,
de vertes gencives d’acide boue saumâtre
et semble un Satyre dantesque.
Mais nul ne relève les horribles colères,
les mépris, les sarcasmes impassibles
de cette étrange et farouche Majesté.
De l’effrayant dieu sinistre, atroce, funeste,
sénile qui, riant, désormais pleure
les Fiançailles en fleur de la Jeunesse !
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Phares
(Farόis, 1900)
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La fleur du Diable (A flor do Diabo)
Blanche et bourgeonnante comme un jasmin du Cap,
merveilleuse, un jour ressurgit
la Création fatale du Diable fauve,
l’élue du péché et de l’Harmonie.
Elle avait par-dessus tout un air funeste,
elle si radieuse, fabuleuse.
La légèreté de ses gestes
évoquait un serpent en colère.
Blanche, sortant des flammes rouges
de l’Enfer inquisitorial, languide et corrompu,
elle semblait, fleur d’insigne renommée,
la Voie lactée sur un océan de sang.
Ce fut dans un moment de nostalgie et d’ennui,
d’ennui profond et de singulière nostalgie,
que le Diable, dont les fautes étaient sans remède,
afin de former cette éminente majesté
façonna de la poussière chaude
des infinies plages de sable du Désir
cette languissante sirène des sirènes,
éveillée par la chaleur d’un baiser.
Sur des balcons oniriques ses palais
avaient des luxes étincelants.
D’éloquence plus solennelle que celle des Horaces,
elle vivait la vie des parfaits sorciers.
Sommeil et paresse, encore paresse et sommeil,
luxures de nabab et encore luxures,
moelleux sofas d’abandon languissant
entre d’étranges et pourpres floraisons.
Parfois, au clair de lune, dans les fleuves morts,
emmi la confuse ondulation des lacs algides
flottaient des diables aux cornes arquées,
aux silhouettes macabres et fugaces.
La lune imprimait des sensations inquiètes
aux avernaux paysages d’alentour
et quelques démons aux profils d’ascète
dormaient au clair de lune, d’un sommeil tépide…
Ce fut en des heures de rumination, éthérées,
de secrète et triste magie, quand
sur les lacs léthifères, sidéraux
flotte le cadavre de la lune…
Ce fut au cours de l’une de ces nuits taciturnes
que le vieux Diable, savant entre tous,
ses pouvoirs réveillés dans leurs cavernes,
son auguste rire flamboyant aux lèvres,
forma la fleur des exquis enchantements
et des essences extraordinaires et fines,
y semant des infinis oscillants
de vanités et grâces féminines.
Puis il lui donna la quintessence des parfums,
de sonores harpes d’âme, des extravagances,
une pureté nubile d’hostie, les seins,
toute la mélancolie des lointains…
Pour une plus grande perfection, une plus vive,
plus douce beauté et plus originale caresse,
il lui donna des nuances d’oiseau farouche
et une secrète auréole de méchanceté.
Mais aujourd’hui le Diable, sénile, fossile,
désillusionné par sa Création,
perdue l’ancienne ingénuité docile,
pleure des larmes nocturnes de Vaincu.
Comme du fond de vitraux, de fresques
de chapelles gothiques abandonnées,
il pleure et rêve à des mondes pittoresques,
dans la nostalgie des Régions Rêvées.
*
Cheveux (Cabelos)
Cheveux ! Que de sensations en les voyant !
cheveux noirs, d’une obscure splendeur,
où circule le fluide vague et triste
des brumeux, longs cauchemars…
Rêves, mystères, désirs, jalousies,
tout ce qui rappelle les méandres d’un fleuve
passe dans la nuit chaude, dans l’été
de nuit tropicale de tes cheveux ;
passe à travers tes cheveux chauds,
à travers la flamme des baisers incléments,
des dolences fatales, de la nostalgie…
Noire auréole, majestueuse, ondoyante,
âme des ténèbres, dense et parfumée,
languissante Nuit de la mélancolie !
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Derniers sonnets
(Últimos sonetos, posthume)
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Vin noir (Vinho negro)
Le vin noir de l’immortel péché
a empoisonné nos veines humaines
comme les fascinations de sombres sirènes
d’un enfer sinistre et parfumé.
Le sang chante, soleil émerveillé
de notre corps, en vagues nombreuses, pleines,
comme s’il voulait briser ces chaînes
dans lesquelles la chair le tient prisonnier.
Et le sang appelle le vin noir et chaud
du péché mortel, impénitent,
le vin noir du péché fiévreux.
Et tout par ce vin devient meilleur,
acquiert autre grâce, forme et proportion,
une beauté grave de secrète magnificence.
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Condamnation fatale (Condenação fatal)
Ô monde, l’exil des exils,
monceau de fèces putréfié,
où l’être le plus noble et scrupuleux
doit entrer dans les conciles des êtres vils ;
Où en pâles idylles d’âmes
le parfum languide le plus ingrat
meurtrit tout et est triste comme le toucher
d’un aveugle levant en vain les cils.
Monde de peste, de furie sanglante
et de lépreuses fleurs de luxure,
de fleurs noires, infernales, effrayantes ;
Oh ! comme sont laides, sinistrement,
tes apparences de bête sauvage, tes mouvements
panthérins, ô Monde, qui ne rêves pas !
*
Ainsi soit-il ! (Assim seja!)
Ferme les yeux et meurs sans trouble !
Meurs dans la sérénité du Devoir accompli !
Que ton Sentir latent n’exhale point
le plus léger ni le moindre soupir.
Meurs avec ton âme loyale, clairvoyante
errant dans le Verger fleuri de la foi
et ta Pensée tendue vers les cieux
comme un splendide glaive réfulgent.
Va, ouvrant tabernacle après tabernacle,
dans le temple imaginaire de ton Rêve,
à l’heure glaciale de la noire Mort immense…
Meurs en gardant ton Devoir ! Avec la confiance
de qui triomphe et sait qu’il repose
dans le dédain de toute Récompense !
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Le dernier livre
(O livro derradeiro, posthume)
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L’église (A ermida)
Où le calme et la paix existent,
sur la colline que recouvre un verger,
cette église, comme elle est pauvre,
cette église, comme elle est triste.
Ma muse, sans parler, entend,
devant la noble apparence du midi,
le vague, étrange et murmurant brimbalement
de cette église qui résiste au tonnerre,
aux sombres éclats de rire funèbres
des rudes hivers, des bourrasques,
de la tempête désolatrice, colossale.
De cette triste église blanchie
qui me semble être la vie elle-même,
abandonnée aux peines et illusions du sort.
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Rêve éternel (Eterno sonho)
Quelle est donc cette femme ?
Je ne comprendrai pas.
Félix Arvers
Ndt. Le poème fait fond sur le célèbre sonnet de Félix Arvers que dans le milieu poétique on connaît sous le nom de « sonnet d’Arvers » (car c’est le seul poème de lui qui soit passé à la postérité). La citation, en français dans le texte original de Cruz e Sousa, est inexacte, le vers dans l’original d’Arvers, le dernier du sonnet, se lisant : « ‘Quelle est donc cette femme ?’ et ne comprendra pas. » Dans la mesure où Cruz e Sousa commence son poème comme une adaptation en portugais du sonnet d’Arvers avant de bifurquer, sans crier gare, vers une thématique raciale absente du poème original, il n’est pas exclu que la citation soit déformée à dessein. « Je ne comprendrai pas » pourrait alors exprimer la réaction de l’homme noir à la réponse de la femme blanche du sonnet de Cruz e Sousa. Tout cela reste conjectural. – Entre parenthèses, Cruz e Sousa avait épousé une femme noire.
Peut-être que, lisant mes vers,
elle ne comprendra pas quel amour y vibre
ni quelle nostalgie tragique, infinie
dans cet amour vit toujours.
Peut-être ne percevra-t-elle point
la passion qui bouleverse
mon âme dolente, affligée
que son sentiment consume.
Ou peut-être qu’en me lisant, avec pitié
et souriant, elle dira, non sans quelque amitié,
bonne, affectueuse et franche :
– Ah ! je sais bien ce qu’est ton sentiment attristé…
Et si dans mon âme sa pareille n’existe pas,
c’est que tu es de cette couleur et que je suis blanche !
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Évocations
(Evocações, 1897-1898)
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Douleur noire (Dor negra)
Et comme les éternels Déserts de sable sentirent la faim
et la soif de flageller et dévorer de leurs mille bouches brûlantes
toutes les races de la Malédiction et de l’Oubli infini,
ils se souvinrent symboliquement de l’Afrique !
Sanguinolente et noire, de laves et ténèbres, de tortures et de larmes, comme l’étendard mythique des Enfers, sous le signe du blason de feu et sous le signe du vautour de fer, quelle est cette existence que les pierres rejettent et pour laquelle les étoiles elles-mêmes pleurent en vain depuis des millénaires ?
Car les étoiles et les pierres, horriblement muettes, impassibles, sont sans doute devenues, au cours de milliers d’années, sensibles à ta Douleur inconcevable, Douleur qui pour être tant de Douleur a perdu la vue, l’entendement et l’être, a certainement reçu une autre sensation inconnue de la Douleur, comme un aveugle de naissance qui, dans un tel abîme de cécité, voit dans la Douleur une autre compréhension de la Douleur, voit, palpe, tâte un autre monde, d’une autre Douleur nouvelle, plus originale.
Ce qui chante le Requiem éternel et sanglote et hurle, crie et jette des éclats de rire bouffons et mortels dans ton sang, calice sinistre des calvaires de ton corps, c’est la Misère humaine, te couvrant de chaînes et appliquant le fer rouge contre ton ventre, t’écrasant avec le dur cothurne égoïste des Civilisations, au nom, faux et trompeur, d’une ridicule et délabrée liberté, et appliquant le fer rouge contre ta bouche et le fer rouge contre tes yeux, et dansant et sautillant macabrement sur l’argile boueuse des cimetières de ton Rêve.
Trois fois ensevelie, trois fois enterrée : dans l’espèce, dans la barbarie et dans le désert, dévorée par l’incendie du soleil comme par une lèpre tombée des étoiles, tu es l’âme noire des gémissements suprêmes, le nirvana noir, le fleuve large et effrayant de tous les silences désespérés, le fantôme gigantesque et nocturne de la Désolation, la monstrueuse cordillère des soupirs, momie des mortes momies, cristallisation de sphinx, enchaînée à la Race et au Monde pour souffrir sans pitié l’agonie d’une Douleur surhumaine, si vénéneuse et formidable qu’elle suffirait à noircir le soleil, fondu convulsivement et spasmodiquement avec la lune dans le terrible appariement des éclipses de la Mort, à l’heure où les étranges coursiers de la Destruction, de la Dévastation dans l’Infini galopent, galopent, colossaux, colossaux, colossaux…
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Aux Enfers (No Inferno)
L’Imagination plongeant dans les rouges Royaumes féeriques et cabalistiques de Satan, où Voltaire fait sans doute briller sa mordante ironie comme un tropical et sanguin cactus ouvert, un jour je rencontrai Baudelaire, profond et livide, d’une claire, éblouissante beauté, laissant flotter sur ses nobles épaules les vagues fastueuses de sa chevelure intensément noire, que l’on eût crue une vivante passion flamboyant.
Cette tête triomphale, majestueuse, vertigée par des caprices d’omnipotence, entourée d’une auréole spirituelle et dressée dans une attitude d’envol vers les incoercibles régions de l’Inconnu, révélait pourtant une immense désolation, une térébrante apparence d’angoisse psychique évoquant les vagues infinis mystiques, les suprêmes tristesses décadentes des crépuscules opulents et contemplatifs…
Comme si la céleste immaculation, la candeur élyséenne d’un Saint et l’extravagante, absurde et inquisitoriale intuition d’un Démon dormaient depuis longtemps ensemble des sommeils magiques dans cette tête éminente.
Le visage blanc et languissant, rasé de près comme celui d’un Grec, détachait son calme sur la voluptueuse nuit de jais irroré, en vivant relief, puissant et spirituel entre les cheveux longs.
Dans les yeux dominateurs et interrogatifs pleins d’un ténébreux éclat magnétique planait une soif inextinguible, une expression miraculeuse, un inquiétant sentiment de Nomadisme éternel…
La bouche, lascive et violente, rebelle, entrouverte en spasme rêveur et halluciné, avait une rude expression dantesque de révolte et symbolisait le mouvement d’aspirer, avidement et impatiemment, d’intenses désirs épars et insatiables.
Il me semblait découvrir chez lui de grandes serres implacables et de grandes ailes de génie archangéliques le couvrant entièrement, ailes de condor, dans un grand manteau souverain.
Il était dans l’extraordinaire, luxuriant et luxurieux parc des Ombres de l’Enfer.
Dans l’air, avec une odeur résineuse, âcre de soufre flottait une bleuâtre ténuité de brume qui faisait un moment penser au Chaos primordial où, lentement, graduellement, se créèrent les couleurs et les formes…
Comme si une fluide et fine harmonie de vagues violons flottait occultement en rythmes diaboliques…
Des arbres élancés, très hauts, dans des promenades interminables et sombres paraissant des nécropoles, présentaient des troncs étranges aux apparences singulières, aux conformations inimaginables d’énormes torses humains, laissant pendre de fantastiques branches de cheveux défaits, ébouriffés, comme en une stertoreuse agonie et convulsion.
Sur ces longues promenades exotiques du parc fabuleux, des dieux hirsutes aux pattes caprines et à la tête hérissée et cornue se répandaient en rires âpres et jubilatoires, dans une danse macabre de gnomes cabriolant bizarrement.
De temps en temps, ses ailes fulgurantes, versicolores et puissantes bruissaient et jetaient des éclairs.
Baudelaire cependant, somptueux et constellé firmament de l’âme réfléchi dans des lacs glauques et tièdes où de fécondes, exquises végétations émergent comme somnambuliquement et nébuleusement, restait muet, immobile, rappelant par son fin profil délicatement ciselé la silhouette austère et hautaine, la parfaite grâce ailée d’un dieu de cristal et de bronze, – tranquillement debout, comme sur un pavois royal, dans la position élevée de qui va marcher sur les routes insignes des Desseins inouïs…
Connaissant les élans, les hallucinations de son audace, ses indomptables esthétismes, les tumultes idiosyncratiques de sa Fantaisie, je m’étais imaginé que je le trouverais emporté sans frein vers les convulsifs Infinis de l’Art par de puissants et insoumis destriers noirs.
Mais son attitude sereine, concentrée, isolée de tout témoignait de la méditation absorbante, fondamentale qui l’enfermait dans le Mystère transcendant.
Alors je lui murmurai, presque en secret :
– Charles, mon beau Charles voluptueux et mélancolique, mon Charles nonchalant†, brumeux verseau de spleen, prophète musulman de l’Ennui, ô Baudelaire désolé, nostalgique et délicat ! Où donc est cette rare, scrupuleuse psychose de son, de couleur, de parfum, de sensibilité, la fièvre sauvage de ces féroces et démoniaques cataclysmes mentaux, cette infinie et inexorable Névrose, cette souffrance spirituelle qui t’énervait et te dilacérait ? Où est-elle ? Les trésors d’or et de diamants, les pierreries et marqueteries du Gange, les pourpres et les étoiles des firmaments indiens que tu possédais en nabab, où sont-ils à présent ?
Ah ! si tu savais dans quels transports délicieux et terribles en même temps, ineffables, je goûte chacune de tes complexes, indéfinissables musiques ; les asiatiques et béatifiques arômes d’opium et de nard ; toute la myrrhe arabique, tout l’encens liturgique et narcotisant, tout l’or de trésor royal de tes Rêves magiques, magnificents et insatisfaits ; toute ta molle morbidité, les douces paresses aristocratiques et édéniques d’Archange déchu, ridé par l’antiquité de la Douleur mais inaccessible et puissant, plongé dans le profond chaos de la Pensée et dont l’Omniscience et l’Omnipotence divines font jaillir encore, précellemment, tous les Dogmes, tous les Châtiments et Pardons.
Oh ! quelles durables et acides saveurs je goûte dans le mauvais-œil féminin de tes volubilités mentales de bandoulier…
Cette âme aux Signes funestes, comme formée à l’intérieur de l’étourdissant et maraboutique soleil africain, avec toutes les exhalaisons flammivomes, toutes les barbaries des forêts, tout le vide inquiétant, désolant, inénarrable des déserts, s’assouplit, se vibratilise, acquiert des suavités paradisiaques de lys sidéraux, de ciel spiritualisé par les rouges cierges mortuaires des crépuscules…
La soif hallucinante me harcèle ; je suis tenaillé par le désir irrépressible de boire, d’engloutir gorgée après gorgée, avidement, le trouble Vin extravagant de larmes et de sang baignant de la sueur de l’agonie toutes les olympiennes et monstrueuses floraisons de ton Orgueil.
Ah ! si tu savais comme je sens et perçois intensément toutes tes aspirations lacérées, torturées, toutes tes absolues tristesses dormantes et majestueuses, ton grand et long sanglot, l’effondrement vertigineux de tes nuits lugubres, les fascinantes ondes fébriles et ambrosiaques de ton insane volupté, les élégances et miraculeuses apparences de ta Rébellion sacrée ; la fulminante ironie endolorie et gémissante qui évoque des mélancolies de glas térébrants de Requiem æternam roulant à travers un jour de soleil et d’azur, vibrant dans une tour blanche au bord de la mer… Comme j’écoute religieusement, avec onction, tes Prières larmoyantes, tes oraisons convulsées d’Amour ! Comme sont captivants, tentateurs et enivrants les parfumés falernes de ta sensibilité, les oubliés Royaumes embrumés et exotiques où ta Saudade évocatoire et clamoreuse imploramment et contemplativement chante, ondule et frémit avec lasciveté et nonchalance† ! Ta Saudade inviolable et millénaire, antique Reine détrônée, aventureuse et fameuse, errant dans les brumeux et vagues infinis du Passé comme à travers les lunes amarescentes et taciturnes du temps ! Ta lancinante Saudade de Bédouin, perdue, traversant des contrées endormies depuis des éons, isolées, lointaines, dans les brouillards de la Chimère où tes désirs agités et mélancoliques tumultuent dans une fièvre de mondes multiformes de germes en frissonnements sempiternels ; où sybaritiquement tes caresses nerveuses et félines dorment au soleil et se prélassent avec sensualité dans l’excitation vitale frénétique de se perpétuer avec les arômes chauds, les parfums forts qui, capiteux et aphrodisiaques, provoquent, attaquent, titillent et blessent d’extrême sensibilité tes narines frémissantes et caprines !
Ah ! comme je vois et sens suprêmement toute cette splendeur funambulesque et toutes ces magnificences sinistres de ton Pandémonium et de ton Te Deum !
Ô Baudelaire ! Ô Baudelaire ! Ô Baudelaire ! Auguste et ténébreux Vaincu ! Inoubliable Hidalgo de tant de rêves et impérissables élixirs ! Souverain Exilé de l’Orient et du Léthé ! Trois fois avec douleur appelé par les fanfares pleurantes et nostalgiques de mon Évocation ! À présent que tu es libre, purifié par la Mort des argiles pécheresses, je vois toujours ton Esprit errer, comme une véhémente sensation lumineuse, dans l’Alléluia réfulgent des Astres, dans la pompe et les flammes du Septentrion, peut-être rêvant encore, dans les extases passionnées du Rêve…
Et la singulière figure de Baudelaire, haute, blanche, fécondée dans les effloraisons vierges de l’Originalité, restait silencieuse, impassible, douloureusement perdue, éternisée dans les suprêmes Abstractions…
Et tandis qu’il s’immergeait ainsi dans l’Intangible céruléen, de vieux dieux caprins, de lubriques Diables tératologiques et putrescents, inarperçus de cette éminente silhouette satanique, pensive et sombre, dansaient, sautaient, croassant infernalement et formant dans l’air ardent, en vertiges de diabolisme, les plus curieux et symboliques hiéroglyphes avec la souplesse et la dislocation acrobatiques et magiques de leurs hirsutes corps élastiques…
Mais au milieu du parc mystérieux s’élevait un arbre étrange, plus haut et plus prodigieux que les autres, dont les fruits étaient des étoiles et dont les grandes et solitaires fleurs de sang, grandes fleurs acides et effrayantes, fleurs du Mal, ivres d’arômes tièdes et amers, de douleurs tristes et bouddhiques, d’intoxications, de dangereuses sécrétions, d’émanations fatales et fugitives, de fluides de mancenilles vénéneuses, laissaient couler languissamment de leurs pétales une huile flamboyante.
Et cette huile lumineuse et secrète, ruisselant abondamment dans ce merveilleux jardin des Enfers, formait les fleuves phosphorescents de l’Imagination où les âmes des méditatifs et des rêveurs, tantalisées d’ennui, ondulaient et voguaient insatiablement…
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† En français dans le texte.



