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Ecrit le visage vers le ciel : Poésie de Juan Sánchez Lamouth

Juan Sánchez Lamouth (1929-1968) est un poète afro-dominicain. Son nom figure dans notre étude sur « la littérature latino-américaine engagée… à droite » ici. Parler d’un engagement politique pour ce poète est d’ailleurs sans doute exagéré, compte tenu d’une œuvre largement apolitique – mais on se rappelle que, pour le philosophe Alain, « l’apolitisme est de droite »… Dans l’essai susnommé, nous l’avons classé dans cette catégorie en raison du titre d’un de ses recueils, qui nous a ici servi, le Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes, de 1959 (cf. Rafael Trujillo, dictateur de République dominicaine de 1930 à 1961). Poète tombé dans un relatif oubli dans son pays, il a sans doute souffert de cet « engagement ».

Les éditions Cielo Naranja, qui ressortent néanmoins ses œuvres, ont décidé de les publier sans les textes engagés « politiques ». Ainsi le recueil Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes a-t-il été épuré du poème qui lui donnait son titre, si bien que l’éditeur a dû sortir le recueil sous un autre titre, Les chiens et autres poèmes (Los perros y otros poemas). Il se justifie en disant que les textes politiques de ce genre étaient à l’époque « quasiment obligatoires » (casi obligatorios) pour qu’un auteur fût publié en République dominicaine, mais le choix n’en est pas moins contestable de faire passer le poète pour servile plutôt que convaincu par le projet politique porté par un homme, fût-il, cet homme, intolérant à toute forme d’opposition politique. Nous rendons ci-dessous son titre original au recueil.

Sachant que les œuvres du poète ont été épurées par les éditions Cielo Naranja, qu’est-ce qui peut justifier que l’éditeur écrive, en présentation des Poésies complètes (sur Amazon) : « Tempranamente asumió su condición negra de manera crítica, frente a los órdenes excluyentes de la Era de Trujillo » (« Il [JSL] assuma très tôt sa condition d’homme noir de manière critique face aux ordres excluants de l’ère de Trujillo ») ? Cette formule, d’ailleurs assez obscure, décrit-elle un opposant à la dictature ? Ce serait un révisionnisme franchement grossier que de se permettre une telle interprétation dès lors qu’on veut rendre celle-ci possible par une édition tronquée ! Qui plus est, dans la présentation d’un autre livre, El pueblo y la sangre (Le peuple et le sang), le même éditeur appelle ce poète une « voz crítica de los órdenes dictatoriales » (une voix critique des ordres dictatoriaux), ce qui est confondant, compte tenu de ce qui vient d’être dit, puisque cet éditeur se sent obligé de censurer la voix qu’il décrit de cette manière. Par ailleurs, dans les deux recueils que nous avons lus (dans un volume publié par Cielo Naranja, qui a sorti, en plus d’un volume des œuvres poétiques complètes de JSL, plusieurs volumes comportant chacun un ou deux recueils), le thème de la négritude ou de la condition noire est d’une extrême discrétion, pour ne pas dire entièrement inexistant en tant que sujet distinct.

La poésie de Juan Sánchez Lamouth, de tendance surréaliste, fait montre d’une religiosité (complètement absente du surréalisme français) qui lui confère, plutôt que le prétendu thème de la négritude, sa véritable originalité. Le fait que l’éditeur le fasse passer pour un être de compromission pourrait étendre la suspicion quant à la « fausseté » du poète à d’autres tendances de son œuvre, par exemple, précisément, sa religiosité : dans quelle mesure celle-ci ne serait-elle pas elle aussi, à côté de poèmes en hommage à la dictature, un moyen opportuniste de s’insérer dans les cadres de l’ère de Trujillo, à supposer que ce régime s’appuyât sur l’Église ? Non, selon nous, Juan Sánchez Lamouth est un poète intègre, la beauté de sa poésie en est le signe, et s’il a publié des poèmes en hommage à la dictature, ces poèmes sont eux aussi sincères et il ne faut point les mettre sur le compte d’une résignation mêlée de fourberie ou de lâcheté, voire de l’opportunisme, mais les imputer au contraire à la conviction, plus ou moins profonde, qu’un tel régime pouvait être utile à la nation dominicaine, un peu comme les Français restent fiers, en général, de leur empereur Napoléon. Nous insistons d’ailleurs sur la formule « quasi obligatoires » employée par l’éditeur et qui, manifestement, indique que d’autres écrivains qui ne souhaitaient pas louer le régime de Trujillo parvenaient tout de même à être publiés dans le pays. – Et, encore une fois, l’apolitisme d’un auteur, voire, dans le cas d’un auteur supposé apolitique qui écrirait des hommages politiques, son opportunisme, ne peut le racheter aux yeux de ceux qui ne conçoivent pas l’écrivain comme détaché des questions politiques et sociales. Comme nous faisons partie de ces gens, nous affirmons que Juan Sánchez Lamouth, si l’on ne veut pas considérer seulement son talent, ne peut être sauvé par un opportunisme supposé mais seulement par son intégrité.

Le fait de le présenter comme un opportuniste est plus grave encore quand on affirme en outre que la véritable pensée du poète était « critique des ordres dictatoriaux ». L’éditeur prétend faire un critique des dictatures de celui dont il publie les œuvres purgées, on l’a dit, de ses quelques textes politiques. Pardon pour ces développements un peu longs, s’agissant de pratiques éditoriales qui, si elles ne sont sans doute pas encore banales, sont appelées à se répandre, partout où sévit le « politiquement correct » le plus flétrissant.

Ce billet complète nos précédentes traductions de poésie dominicaine ici.

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Automne et Poésie
(Otoño y Poesía, 1959)

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Élégie automnale pour les marins morts (Elegía otoñal por los marinos muertos)

Enfants démissionnaires d’un téton cancéreux
qui sur les docks allument leurs lampes à alcool,
le matin les oint à l’huile de poisson
quand ils partent sur les mers, visage tourné vers le soleil.

Ah musicale botanique d’yeux perdus,
odyssées émergeant des eaux dormantes !

Pour eux, depuis des siècles, des cloches submergées
sonnent le glas. Ô surface homicide !
Pourquoi au lieu d’aimer, de s’enivrer de terre
cherchent-ils le triste méridien du départ ?

Ils descendent le long de l’escarpement bleu des écumes
en récitant un poème de voilures inouïes ;
un coquelicot froid leur interdit l’oxygène,
la mer est un écran d’inquiétantes images.

Quand les bateaux partent, ils savent tous chanter
– le temps est bon, le vent en poupe – jusqu’à ce qu’ils tombent à la mer.

Les ondins de l’abîme font alors danser leurs bras,
des papillons translucides giguent la ronde autour de leur pauvre fleur,
de leur sang échoué sortent de lentes bulles
qui deviennent corail à la lumière du soleil.

Les jardins de l’océan fleuris de mâtures
donnent chaque jour des récoltes de naufrages ;
parce qu’ils voient les mouettes les marins savent
que les vents noirs leur portent d’horribles présages.

La terre bien souvent connaissant leur volonté
dans son amour maternel, souffre quand ils s’en vont.

Les phares brisés de leurs yeux engloutis
font souvent naître le chagrin,
ils descendent avec leurs bateaux – polyèdre d’ombres –,
une rosée verte sourd dans leurs lits de sable.

Dans les fonds océaniques, les saumâtres champs d’algues
prient pour ceux qui jamais ne surent prier…
Ô douleur ! ils ont forme de troncs horizontaux.
Pourquoi les sèvre-t-elle, la nourrice de la mer ?

Les marins morts descendent dans l’abîme
comme des scaphandriers à la recherche de leurs propres ancres flétries,
ils endossent les scaphandres légers du silence
se condensant en âcres larmes de stalactites.

Leurs ossements sont mordus par les eaux criminelles,
quand bien même les pleurs métalloïdes implorent compassion.

Pour eux la mosaïque lilas des crépuscules
brode une grande oraison funèbre sur la soie de la mer ;
pour eux les calanques se dénudent de chant,
pour eux volent si lugubrement les albatros.

Ils chargent leurs illusions comme des cotres en fuite
la rose des vents les aimante par son essence
en partant ils ne consultent pas leur horoscope
ni ne songent aux coups de vent d’amertume et de clémence.

Et à la fin ils caressent les lèvres des eaux
dans la paix liturgique de l’amour sous-marin,
c’est pourquoi les matelots, en jetant l’ancre dans les bars,
colorent leurs passions avec des lampes à alcool.

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Melba Marrero de Munné

NdT. Poétesse dominicaine (1911-1962).

Parce que tu es comme le fleuve courant sur la peau de la beauté,
c’est ma ferveur de te dire que te bénissent mes dieux intérieurs.

Parce que tu es comme les rayons des soleils à venir,
je te nomme dans toutes mes ruelles obscures.

Là-bas, devant la voix de la montagne
quelqu’un joue de ton luth…

Parce que tu es la question et la réponse des fleurs,
parfois je dis MELBA en regardant les étoiles,
parfois la terre a pour moi l’odeur de ton silence,
parfois sur ton attelage de bourres de coton je dis
que les automnes peuvent bien s’oublier.

Sans connaître ton visage je te peins amie faite de soleil et d’hirondelle.
Ramant jusqu’à ton nom,
je veux peindre ton âme de mails† isolés.

À présent que je te cherche, je comprends
pourquoi Dieu s’est endormi dans tes yeux.

Femme végétale… ?
Ou bien seulement l’intuition bleue qu’a la beauté.

Je te pressens dans tes horizons de prières,
femme si profondément en fleur – voix qui s’annelle
aux desseins des choses tristes.

La ronde de ma rose souterraine suit ta forme pure ;
ne laisse point solitaire le moment de nous délivrer ton message,
tous tes poèmes ont l’odeur des papillons.

mails : Il ne s’agit pas d’e-mails mais d’un bon mot français, un mail, c’est-à-dire une allée bordée d’arbres pour la promenade. Le mot espagnol est alameda, qui désigne une peupleraie, un lieu planté de peupliers (álamos), et, par extension, une promenade bordée de peupliers ou de tous autres arbres.

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Ronde de ma rose souterraine (Ronda de mi rosa subterránea)

[En dix-huit chants, cinq ici traduits]

Chant I

Rose telle
plus amour que parfum,
quelque chose de toi ont gardé les fourmis
sur la couleur sacrée
des racines.
Dans tes cheveux se trouve incurvée
mon épine de chansons.
Rose de chair fugitive
sur la douleur des icebergs anciens.
Ma flèche d’élégie va volant
vers ta foi et la miséricorde des feuilles,
attirées par ta ronde
mes mains laissent tomber leur soleil en modèle réduit,
je comprends que dans ton cristal exubérant
les chasseurs dansent,
je comprends que de mon silence
quelque chose monte
par ton escalier de grâces ;
pour couper tes pétales
je voudrais les ciseaux du crépuscule.
Brûlée par les ombres
viens à moi depuis le pollen des morts.
Rose souterraine
de ton miroir transparent
je veux faire une vierge endormie entre des poupées dolentes.

Chant III

Avec mon épée forgée dans les douleurs
je vais vers les statues,
à la lumière de ton littoral
mon âme s’éclaire.

Puisque je vois ta ronde
je ne veux mentionner ce fragment de croix
qui m’emplit de vexations profondes.

Ces derniers mois
ont voyagé dans ma solitude
de grises cargaisons de surprises.

Près de ces pierres
j’ai le pressentiment
que quelqu’un va me dire – « Prends »
et ce sera un enfant avec une hirondelle dans les mains.

Rose-fenêtre d’amour
mon cœur sait imiter ton nom
pour l’air propriété de ton parfum,
qui s’adapte à qui le cherche,
pour ton corps.

Ivre de poèmes
te voilà au soleil des lutins,
pour toi il pousse des tournesols aux noyés
sur le fauteuil des paroles dernières.

Chant IV

Si seulement tes pétales profonds
reconnaissaient mon vent privé d’enfance…

Je te chante ainsi, te regardant
lointainement proche,
car je comprends
que d’une Rose morte
peut naître un merle
et que dans ta douleur de ciel
il tombe des statues de neige entre les feuilles.

Je ne veux pas mentionner
ton passé, ton présent ni ton avenir ;
je sais seulement que je tiens mes prières
près des concerts de tes rivières.

Emmène-moi dans ta galerie distante,
ta venue me blesse tant,
comme ces poèmes morts me blessent
de leur rumeur d’oiseaux de mer.

Dans ma chambre ta ronde aveugle,
ta chaleur a brûlé mes herbes,
tes larmes mûries sous la terre
ont fait fuir ma colombe rêvée ;
tout se cache en ta présence.
…Mon âme parle à la rose
car la rose est pure comme le ciel.

Chant XVI

Quiconque détruit une rose
aura une lampe en moins dans son temps de joie
et son cœur périra
comme les roses abandonnées dans l’incendie.

Que la grâce de ton nom
aujourd’hui soit avec mon esprit
fille des oiseaux endormis.

Ta bonté ne se termine pas avec mes chants ;
il est déjà là
le long de ton visage mon ange élève sa tranche d’iambes
ton nom est un astre attaché
à mon aveugle cerf-volant
que ta musique ne monte au ciel
par le chemin des rossignols.

Rose innombrable
verse tes graines sur mes aurores,
je suis émerveillé par ta ronde
d’abeille répétée.

Chant XVIII

Ne détruis pas ta fenêtre ailée ;
ici se multiplient les étoiles.

Rose seule-épiée
ta religion me fait chercher la route
des taupes et des racines aujourd’hui je te chante en sachant bien
qu’entre une rose et Dieu
il n’y a de place que pour un poète.

Déjà par les orifices de mes pleurs
on voit flotter ta vierge chevelure,
les hirondelles qui cherchaient ta ligne équatoriale
trouvent accueil dans mes mains,
je ne voulais pas rester hors de ta présence,
aujourd’hui je goûterai ton parfum sans précédent.

Par ce langage
toujours possible dans mon rêve de ciel
je chante à ta forêt-message ;
Plus rien ne sert de regarder la terre,
en toi se trouve tout l’univers.

*

Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes
(Canto a las legiones de Trujillo y otros poemas, 1959)

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Panorama des chiens regardant le firmament (Panorama de los perros mirando el firmamento)

Dans la paix de samedi les chiens passent tristes
et contemplent le ciel comme leur unique maître ;
les chiens ont toujours su
ce qu’est la nuit pour les poètes
et même quelque chose de la tristesse des saules solennels.
Quand les chiens éprouvent
les jets de cailloux du soleil dans leurs aboiements,
ils suivent le sentier à la force du poignet blessé
sans le plaisir d’admirer les lys.
Et leurs gueules se referment sans l’os,
et ces yeux se meuvent sans lunettes,
et ce bosquet d’amour devient poussière.
Pour les pauvres chiens tout est triste,
même l’oiseau bleu traversant la rivière.
Cependant, il y a quelque chose que les gens ignorent
et c’est qu’il se trouve plus d’excellence dans un chien sans maître ;
car un chien solitaire est comme une aurore
sur la douce léthargie des fleurs.
Ma chanson aux chiens
a la noire saveur de raisins sans âge ;
néanmoins, je continuerai de chanter
jusqu’à ce que je voie la tempête mourir.
« Lecteur, mon frère », pitié pour les chiens,
pour les pauvres chiens, lecteur, pitié, pitié.

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Psaume marin (Salmo marino)

1–Seigneur, la mer, la mer, la mer est un enfant aveugle.
2–Mes fruits immatures
ne sont pas, Seigneur, les fruits de la terre ;
mon esprit n’est plus éclairé par la lampe du doute.
3–Seigneur, ce psaume vient de ton nom
pour monter vers mes levers de soleil.
4–J’invoque ce psaume marin pour voir si les poissons à fleur d’eau
m’offriront des « Alléluias ».
5–Ce flanc inconnu de navire
saigne des escargots.
Venez lire ce psaume formé avec des illuminations d’algues
vous qui tournez le dos aux épines.
6–Parce qu’il est temps de régler ses comptes,
je veux élever ce psaume :
peut-être que la mer est le sang de Dieu rendu transparent.
7–Je chante parce que je comprends en regardant le cours des choses
que l’être humain
est moins qu’un brin d’herbe sur la mer.

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Poème écrit le visage vers le ciel (Poema escrito con la cara hacia el cielo)

Je suis un invité en retard,
mes poèmes se sont perdus
dans les heures grises.
Les lamentations du temps
détruisent ma ruche
mais il faut être content
tout tend vers une fin
qui ne finit jamais
et c’est la même chose de dire
clocher ou violette
quand l’amour chuchote
son oraison sans givre ;
car si une heure de pluie
rend les champs joyeux
une minute de poésie
rend joyeuse mon âme.

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Lettre à un homme de mer (Carta a un hombre de mar)

Pour mon frère spirituel
Ramόn Rivera Batista

Homme de mer, mon ami, je ne sais que te dire
je te trouve étrange et silencieux, aussi voudrais-je te parler d’algues et de marées hautes
et de navires maculés par les sels marins.
Homme de mer, elle est pour toi cette collection de fous de Bassan.
Homme de mer, j’ignore jusqu’à quel point je me définis dans ton éventail d’écumes ;
il est pour toi ce livre mentionnant un Atlantique en modèle réduit.
Aujourd’hui ma voix va vers toi comme une navigation en direction des raisiniers du crépuscule.
C’est pourquoi je suis soumis en pensant au mystère sacré de la vie.
Homme de mer, je t’écris car je te vois exténué, car je sais que tu penses aux poissons
aux débris de bateaux funèbres.
Je t’ai tant regardé avec la longue-vue du silence
ces regards de toi faits à force de gréements et de mouettes.
Homme bon,
toi qui connais le pourquoi de la houle
et te réjouis en voyant voler des bandes d’oiseaux marins.
Je te salue, je te salue ! Ô funeste homme sans fortune !
Par ton maillot rayé de noir,
par ta barbe en communion avec les cyclones,
par ton dos carré éclaboussé de savon marin,
par cet escargot que tu portes dessiné sur le front.
Homme de mer, mon ami,
je t’écris et me réjouis de tes regards couleur du littoral,
je t’écris et me réjouis car je te vois comme le dernier gardien de l’océan.

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Résistance dans les larmes (Resistencia en el llanto)

Seigneur ! Ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.
Je défriche le chemin de la jouissance
dans ce terroir sans printemps ;
je déclare avoir dans les larmes de la résistance à revendre
je déclare être plus solitaire que ces cimetières
à l’heure du crépuscule.
Hors de cette terre et de ses choses banales
je n’aurai point de paix… Que dis-je ?
Là-bas se trouve la rive aux lilas en fleur
de cette rive panoramique.
Nous autres les habitants de la douleur
nous ne disons jamais de quelle couleur est le visage de la misère ;
mais il faut vivre
même si la pensée marche à contre-courant
de ce qui lui appartient.
Aujourd’hui mes pauvres vers sont
comme ces vieux phares qui meurent bénis par la mer.
J’ai de la résistance dans les larmes ;
je suis comme un chêne pérenne qui même sans feuilles
conserve la vie face à la tempête.
Je me résigne à cette dure condamnation sans motif,
pour cette raison et parce que je ne peux verser mes larmes sur le printemps.
Seigneur ! ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.

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L’arbre (El árbol)

Il y a toujours quelque chose à donner aux hommes
parmi tes nombreuses branches vertes…
Pourquoi nous suis-tu tel un pénitent dans les profondeurs de la terre ?
Arbre, nous autres poètes te chantons car nous savons
que puisque tu es là tout n’est pas perdu.
Comme un ange avec des fleurs, et seulement ainsi, tu gardes la plaine ;
je me réjouis en te voyant et même j’aimerais être toi,
car je sais que ton psaume de verdure pérennise l’ombre du ciel ;
à la lumière de tes fruits ma voix reste endormie.
Arbre, cher arbre, en te regardant j’évoque le berceau de ceux en train de naître
et le cercueil de ceux en train de mourir.
Arbre, pour te donner mon chant
je garde en mon cœur le parfum des rouges méridiens ;
je ne sais pourquoi je pense aux anges aussi
en voyant cette verte cathédrale de ton feuillage.
Quand tu manques de fruits
alors tu donnes aux êtres ce fruit mat de ton ombre.
Arbre, monde des oiseaux, statue de silence,
croix du Christ, liturgique encensoir,
il devrait tomber sur ton calme des gouttes d’étoiles en guise de rosée.
Arbre, tu es tout.
Tu es la somme de la patience.
Je te chante parce que dans l’écoulement tu temps
toujours tu es comme celui qui attend Dieu.

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Mon ancre pour ton bateau de papier (Mi ancla para tu barco de papel)

À la délicate poétesse Luz Echavarría

Les anges qui forment l’équipage de ton bateau de papier
ont besoin de mon ancre de tendresse.
Mon ancre qui t’attend entre les fleurs
a l’odeur de ton blanc sourire.
Je ne sais pourquoi je cherche la grande fenêtre bleue de ton silence
en ce jour où le vent rafraîchit ta carte marine.
Sans mon ancre d’énigmes amoureuses ton bateau
dessinera dans les vagues ses anges noyés.

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Trèfle (Trébol)

La quatrième feuille du trèfle
Est d’écume
Et en elle se baigne
Le grillon de l’avenir.
La quatrième feuille du trèfle
N’est pas verte mais violette
Et la nuit venue la détache
Un ange sans cœur.

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Portrait du poète Manuel Luna Vásquez (Retrato del poeta Manuel Luna Vásquez)

Regardons-le, il sait imposer le silence
quand il lève son verre aux lèvres du ciel
pour chanter la rose qui s’illumine dans son âme…
À présent la voix des hirondelles est nécessaire…

Dans le nord de son rêve volent des anges tristes
émergeant du parfum de la mer et des astres !
Les sucres profonds de son idéal d’été suffisent pour adoucir
l’âcreté des forêts !

Regardons-le, son visage baisé par les muses
qui embellissent la forme des bateaux à l’ancre…
Sous sa plume est amour l’hémorragie du soleil levant
et des papillons dansent dans la paix de ses fleurs.

Les psaumes de temples lointains couverts de mousse
émergent de ses vers, à la lisière du temps…
Quand il écrit, on dirait qu’il interroge les chemins
et qu’il dénoue les clauses organisant les vents !

Regardons-le, observant les mystères marins,
comme si dans son esprit naissait le soleil !
Regardons-le, et taisons-nous, car dans sa veille
il pense contempler la présence de Dieu !

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Par-delà les ombres (Más allá de las sombras)

Par-delà les ombres où l’amour sourit
j’irai chercher les larmes fanées de la flore ;
là-bas tombent peut-être les flocons de mon âme
pour que soit bonne ma récolte poétique.
La lampe du pain dans ma tour jaune
n’éclaire plus le portrait des temps sonores.
Mon cœur marche parsemé d’holocaustes
sur le chemin indéfini que lui donnèrent les vents.
J’aspire à ces paroles à l’odeur de crépuscule
pour lesquelles l’art toujours vole vers les cieux.
J’aspire à ce tintement aigre-doux des cloches
poussées par les mains des vents de la campagne.
Au-delà des ombres on voit mieux les fleurs
et la terre respire par mon psaume de feuilles
au-delà des ombres mes voix trouveront
où pouvoir habiter leur méridien blanc.
Moi qui ai si souvent chanté l’absence des choses
je ne sais pourquoi à présent je souffre près des lampadaires
un horizon en fleur multiplie ces ronces
jusqu’où creusent mes messages nocturnes.
J’aime ces galets foulés par les morts
où pousse le chanvre aux célestes verdeurs.
Pourquoi dire la mort si nous observons la rose
décoiffant son essence dans la voix de la brise ?
Par-delà ces lieux saturés de cristaux
où des lianes brûlées tracent des courbes de paix
je porterai la grappe encore acide de cette âme mienne
sans penser aux miels captifs de mon signe.
Je partirai avec le souvenir de riens étranges
sur la terre opaque aux racines flamboyantes,
sur le contour de forêts humides
je veux me sentir l’âme comme un arbre sans feuilles.

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Seulement les choses tristes (Sόlo las cosas tristes)

Ce que j’aime dans ton amour ce sont les choses tristes.
Sans te regarder
j’ai touché ton corps miraculeux dans l’air,
le soleil, les branches.
Tu verras bientôt, tes sandales approchant,
mon chemin couvert de poussière,
c’est pourquoi je bâtis
ce blanc château de tendresse.
Je désire, mon amour, les choses tristes seulement
et te voir venir avec l’automne.
Déjà mes lys refusent à l’air leur parfum
le réservant pour ton sourire
amour, mon amour,
aujourd’hui je me sens maître de l’aurore
et suis ancré à la tristesse.
Sur ton mur ensoleillé
grimpent mes regards
ton visage est frais et doux
comme l’eau qui vient de tomber.
Mon amour,
de toi je désire seulement les choses tristes
et te voir venir avec l’automne.

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La marchande de fleurs de mon quartier (La florista de mi aldea)

La pauvre marchande de fleurs
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche.
Quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs
plus belle
que ces roses,
que ces œillets,
que ces hortensias
qu’elle vend.
Hélas ! si elle voulait,
de toute mon âme
je lui donnerais mon cœur ;
car cela m’attriste
de voir que cette jeune femme
pour vivre honorablement
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche
que je lui achetai, moi.
Hélas ! quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs.

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Fable de mon enfance (Fábula de mi infancia)

La méditation suffit
regarder mon portrait entre les feuilles
blesser cet œillet plein d’espoir
je crois aux fruits qui se perdent
dans la poussière du temps solitaire
LES FEUILLES de ma jeunesse
changèrent de couleur avec mes veilles
c’est pourquoi désormais je préfère m’éloigner
des choses qui s’ornent de pureté
c’est pourquoi je vais chargé de silence et de solitude
SEULS les arbres
surent me donner leurs musiques lentes
ma douleur alors avait la forme
d’un patio abandonné.
Je me souviens qu’un jour je dis :
les fleurs sont si belles
hélas ! depuis lors je sens que mon âme est vieille
comme le ciel.

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Les roses qui s’en vont de mon âme (Rosas que se me van del alma)

Bah ! tant de fillettes mélancoliques
ont pleuré dans l’ombre
en poursuivant ces roses qui s’en vont de mon âme.
Ô cœur !
Pourquoi contractes-tu ta morte toile d’araignée ?
Je marche ce soir comme sur un quai désert
le long d’un fleuve de coquelicots.
Bah ! même les roses fuient mon âme.
Pêcheur, la pitié est un poisson sans éclat,
il faut être prêt pour la danse de l’amour et de la mort.
Dans la paix huileuse de ces raisiniers
la brise a déposé ses nocturnes anneaux.
Pêcheur, pêcheur, parce que les prophéties sont en train de s’accomplir
mon ange laisse dormir son cœur blessé.

Castalie barbare : Poésie de Ricardo Jaimes Freyre

Le poète d’origine bolivienne Ricardo Jaimes Freyre (1868-1933) est l’un des principaux représentants du modernisme latino-américain, c’est-à-dire du mouvement poétique qui succéda au romantisme, notamment avec le symbolisme. Il est à cet égard un alter ego, moins connu en Europe, de Rubén Darío, dont il était l’ami et qui fonda avec lui en 1894 la revue séminale du modernisme poétique latino-américain, la Revista de América. Les deux se connurent en Argentine, où Jaimes Freyre vécut longtemps, acquérant la nationalité argentine.

Moderniste, Jaimes Freyre fait ainsi partie de ce même courant auquel le présent blog a déjà fait une large place avec plusieurs billets de traduction de l’un des grands représentants du modernisme espagnol, Francisco Villaespesa, dont le dernier en date est « La halte des bohémiens » ici.

Le modernisme latino-américain est une poésie encore très « eurocentrée », largement hermétique à l’influence autochtone, très attachée à ses racines hispaniques et européennes. Cet isolement par rapport aux conditions extérieures les plus immédiates ne pouvait guère durer, mais nous nous refusons à considérer ces œuvres comme le moins du monde anachroniques ; elles représentent une importante efflorescence du génie poétique européen.

Le recueil dont les poèmes suivants sont tirés s’intitule Castalia bárbara (Castalie barbare) et parut en 1899. Castalie, dans la mythologie grecque, est le nom d’une naïade qui fut transformée en fontaine dont l’eau, soit en la buvant soit en écoutant son murmure, donnait l’inspiration poétique. Cette fontaine est dite ici « barbare », non en raison, nous l’avons dit, d’emprunts à la culture américaine autochtone, mais parce qu’elle évoque, dans la section dont le titre est aussi celui du recueil, la mythologie germanique. Le reste du recueil évoque le Moyen Âge chrétien ainsi que des thèmes propres au romantisme noir, ou frénétique, et de sensibilité symboliste. Le seul sujet spécifiquement latino-américain apparaissant dans le recueil est, dans le poème traduit ci-après « Christ (I) », la figure du missionnaire en terres indiennes. Avec quinze poèmes traduits, sur les trente-huit que compte le recueil, c’est un peu moins de la moitié du livre qui est ici offerte, sans doute pour la première fois, au public francophone.

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Ricardo Jaimes Freyre
(Source : letralia.com)

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Le chemin des cygnes (El camino de los cisnes)

Vagues écumantes attachées aux crinières
des âpres coursiers des vents,
illuminées de rougeoyants éclairs
quand le tonnerre martèle sur l’enclume des monts.

Vagues écumantes qu’obscurcissent les nuages
de leurs corps déchirés et sanglants
s’estompant lentement dans les crépuscules,
yeux troubles de la nuit, entourés de mystère.

Vagues écumantes qui couvrent les amours
des monstres effroyables dans leur sein,
quand la grande voix des tempêtes entonne
son sauvage épithalame, hymne gigantesque.

Vagues écumantes jetées sur les plages
couronnées d’énormes cimes,
où elles troublent de leurs convulsifs sanglots
l’indifférent silence de la nuit des glaces.

Vagues écumantes que crève la quille
sous l’éclair des yeux du combattant
étoilant les entrailles palpitantes
du Chemin des cygnes, pour le Roi de la haute mer…

*

Le chant du mal (El canto del mal)

Loki chante dans la sombre contrée désolée
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Le Berger fait paître son énorme troupeau de glace,
qui obéit – colosses tremblants – à la voix du Berger.
Loki chante aux vents glacés qui passent
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.

Un brouillard épais se répand. Les vagues se brisent
sur les rochers abrupts avec un fracas sourd.
Sur leur sombre dos se berce la barque sauvage
du guerrier aux cheveux rouges, farouche, féroce.
Loki chante aux vagues rugissantes qui passent
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.

Quand l’hymne de fer monte dans l’espace
et qu’à son écho répond une sinistre clameur,
et que dans la fosse, profonde et sacrée, la victime cherche
de ses bras rigides tendus l’ombre de Dieu,
Loki chante à la Mort pâle qui passe
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.

*

Les héros (Los héroes)

Frémissant d’ardeur sanguinaire,
plongeant l’éperon dans les flancs de son destrier,
le Barbare lance au milieu du combat
son effroyable et lugubre cri de guerre.

Demi-nu, couvert de sueur et de plaies,
d’une jouissance intense palpite son cerveau,
et de son bouclier il abat l’ennemi,
vaincu déjà par l’épouvante et la douleur.

Alors surgit une étrange clarté,
l’horizon ténébreux est plongé
dans une mer de flammes écarlates,
et paraissent entre de rouges éclairs
les torses larges, les yeux sanglants
et les hirsutes chevelures blondes.

*

La mort du héros (La muerte del héroe)

Il frémit encore, se redresse et menace de l’épée,
son torse sanguinolent couvert du rouge bouclier ébréché ;
plonge ses regards dans l’ombre infinie,
et sur sa lèvre expire le chant héroïque et rude.

Les deux corbeaux silencieux, voyant de loin son agonie,
viennent tendre leurs ailes sombres au guerrier ;
la nuit de leur aile, aux yeux du guerrier resplendit comme le jour,
et vers l’impassible et pâle horizon ils s’envolent.

*

La nuit (La noche)

Agitées par le vent, les branches noires se balancent ;
le tronc, plein de crevasses, vacille sous la rude secousse,
et parmi la mousse où errent les rumeurs de la nuit
paraissent, crevant la terre, les racines du chêne.

Les nuages volent dans le ciel. Ce sont des andriagues et des chimères,
et d’énigmatiques sphinx compagnons de la fièvre,
d’effroyables unicornes et des dragons, que poursuit
la foule compacte des hydres venimeuses ;
leurs membres déchirés dans les combats silencieux
occultent de leur vol épais la face de la lune livide.

Des ombres jaillissent des fissures du vieux tronc dénudé
et se précipitent vers la forêt en convoi fantastique
sur la mousse où vont et viennent les rumeurs de la nuit,
et les racines du chêne se dressent menaçantes.
Êtres étranges revêtus de singuliers habits,
abandonnant leurs mystérieuses sépultures glacées
dans le songe épouvantable d’une nuit qui n’en finit pas…
Tandis que se combattent au ciel les dragons et les hydres,
et que leurs membres déchirés par les chocs silencieux
occultent d’un vol épais la face de la lune livide.

*

Les Elfes (Los Elfos)

Couverte de sang et de poussière, la javeline,
fichée dans le tronc d’un chêne ancien,
aux vents qui passent ploie et s’incline,
couverte de sang et de poussière, la javeline.
Les Elfes de la proche forêt obscure
cherchent le vénérable chêne sacré.
Et jouent. Et sous son propre poids ploie et s’incline,
couverte de sang et de poussière, la javeline.

De ses cris, murmures, éclats de rire
la joyeuse troupe emplit les frondaisons ;
il y a des rumeurs de fleurs et de feuilles foulées,
et cris, murmures, éclats de rire.
Parmi les arbres se cachent des ombres muettes,
dans un rayon de lune passent les fées ;
la joyeuse troupe emplit les frondaisons,
il y a des rumeurs de fleurs et de feuilles foulées.

Sur les eaux tranquilles du lac,
plus que dans le vaste ciel, brille la lune ;
là dorment les cygnes blancs d’Idunn,
au bord tranquille du lac.
Alors la ronde importune s’arrête,
la lune verse sa lumière mélancolique,
et les Elfes s’approchent du lac
et des cygnes endormis d’Idunn.

Ils se rassemblent en silence sur le chemin,
un bras sûr lance la javeline ;
il blesse le premier des cygnes endormis,
et les Elfes observent depuis le chemin.
Pour entendre le divin chant ultime,
ils ont brandi la lance du chevalier,
et ils écoutent rassemblés sur le chemin
le chant ultime, chant d’agonie ailé.

*

Les Fées (Las Hadas)

Avec leurs blonds cheveux lumineux,
dans l’ombre elles approchent. Ce sont les Fées.
À leur passage les sapins de la forêt
en geste d’offrande tendent leurs branches grinçantes.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.

Sous un arbre, au bord du marais,
gît le corps de la vierge. Son blanc visage,
son blanc visage comme un lys dans la forêt ;
endormie sur ses lèvres l’ultime prière.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.

Au loin, dans les clairières des bois,
passe en fuyant une chevauchée ténébreuse,
et ce sont des grognements ardents de meute
et des sons rauques de cors de chasse.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.

Sous l’arbre, au bord du marais,
sur le corps de la vierge inclinées
elles posent, suaves comme des fleurs que l’on baise,
leurs lèvres purpurines sur le front blanc.
Et dans les yeux éteints de la morte
alors brille un regard.

Avec leurs blonds cheveux lumineux
s’en vont les Fées.
À leur passage les sapins de la forêt
en geste d’offrande tendent leurs branches grinçantes.
Avec ses blonds cheveux lumineux
marche la vierge blanche.

*

L’épée (La espada)

La sanglante épée brisée du guerrier,
que baigne de sa rouge crinière le Coursier lumineux,
gît, couverte de poussière, ainsi qu’une idole humiliée,
qu’un ancien Dieu enseveli dans la montagne.

*

De la lointaine Thulé… (De la Thule lejana…) [I, II : complet]

I

Dans le pays du myrte et des lauriers,
ton image ornerait les portiques ;
dans le pays du myrte et des lauriers.

(Ô Pallas ! elle est ta sœur en beauté
ainsi qu’en sereine majesté de déesse ;
Ô Pallas ! elle est ta sœur en beauté.)

Le pays de la reine Fantaisie
a vu s’élever ton palais blanc et d’or ;
le pays de la reine Fantaisie.

Dans le choc des lances t’invoquaient,
Berthe… Gudrune peut-être… les guerriers
dans le choc des lances t’invoquaient.

Ils répandaient les perles de leurs manteaux
dans les fêtes mondaines, les gentilhommes ;
ils répandaient les perles de leurs manteaux.

Et de perles et d’amours entremêlées
ils tapissaient, ô reine, ton chemin ;
de perles et d’amours entremêlées.

Fleurs de lys, tes épaules, ton cou
sur les scènes royales resplendissaient ;
fleurs de lys, tes épaules, ton cou.

Une pâle foule en clameur
entourait tes parcs enchantés ;
pâle foule en clameur.

II

Tes lèvres rouges où dorment les baisers
murmurent seulement l’hymne d’amour ;
tes lèvres rouges où dorment les baisers…

Vers quel monde mystérieux et ignoré
tournes-tu l’aurore bleue de tes pupilles ?
Vers quel monde mystérieux et ignoré ?

Ô prince rêvé qui ne vient pas
de la lointaine Thulé des rêves !
Ô prince rêvé qui ne vient pas !

À sa radieuse vision parmi les ombres
tu tends des bras suaves, tremblants ;
à sa radieuse vision parmi les ombres.

Et à son contact idéal frémit
la statue marmoréenne et rose ;
à son contact idéal frémit…

La pâle nostalgie des brumes
t’enveloppe, ô triste reine exilée !
La pâle nostalgie des brumes !

*

À l’amour infini (Al infinito amor)

Tourne vers moi la caresse de tes yeux !
Mon cœur que le désir a fait frémir
brûlera comme un encens dans ton regard…

Tourne vers moi la caresse de tes yeux !
Vers ma nuit peuplée de visions
l’aurorale joie de ton regard…

Que défaille mon esprit dans tes yeux,
avec joie, lumineusement,
à l’amour infini de ton regard…

Le timbre argentin de ton rire,
mon doux rêve harmonieux, remplit
de lyrique harmonie mon oreille.

De lyrique harmonie comme le chant
du rossignol, la forêt douloureuse
où tombent les feuilles comme des larmes…

Tu ceins mon cou du lien de tes bras,
flammes éburnéennes, jaillies
de l’amoureuse fournaise de ton corps.

Que s’évanouisse le rêve de ma vie
dans le rêve de feu de tes yeux,
dans le rêve de marbre de tes bras…

*

Christ (Cristo) [I/II]

I

Épaisse forêt. Le vent souffle,
pleurant parmi les feuilles ;
le ciel est un incendie
de sanglants serpents rouges.

Avec une plainte forte et rauque
le fleuve roule dans son lit ;
parmi les sombres frondaisons
des taillis séculaires,
on perçoit le halètement farouche
des pumas et jaguars.

Et, parmi les sombres frondaisons,
la dernière lumière du jour
illumine le sauvage
village de huttes.

Un blanc crucifix à la main,
– saisi d’une joie étrange –
le missionnaire chrétien s’avance ;
et l’on devine sur son visage
la suprême foi divine
avec une vague terreur humaine.

*

Le moine peintre (El hermano pintor)

L’abbé espionne. Par la fissure
qui s’ouvre dans le mur craquelé du monastère,
il voit à l’intérieur de la cellule un in-folio jauni
avec une enluminure inachevée.

– C’est la figure dolente et mystique
d’un moine émacié en extase,
aux yeux larmoyants, les cheveux au vent,
un nimbe autour de son visage d’ascète. –

Les mains croisées sur sa poitrine,
agenouillé au bord du misérable lit,
le moine peintre semble inerte.

On dirait que, le nimbe étrange
qu’il traçait sur le vieux parchemin,
sur son front pâli le trace la Mort !

*

Crépuscule (Crepúsculo)

Le chemin sinue dans un défilé
entre rochers fracassés et broussailles infranchissables,
et sur les abruptes cimes rougeoyantes tremble
la lumière défaillante des étoiles.

Avec un rire lugubre le fleuve roule
ses eaux noires et profondes
et, dressées sur le flanc des monts,
les branches mortes font des signes moqueurs.

*

Les nuits (Las noches)

Nuit pure,
parfumée comme l’aube.

Dans le ciel clair et froid brille la lune
et sur l’océan tremble sa lumière blanche.

Les vagues, en passant, rient
d’un gigantesque rire étouffé,
et se couronnent d’étoiles blanchoyantes
les grandes cimes noires des monts.

Nuit pure,
nuit paisible,
parfumée comme l’aube.

Il flotte d’étranges rumeurs
dans le sein de la nuit muette ;
l’écho du gémissement vague
d’angoisses lointaines :
l’écho de pleurs ;
de pâles tristesses ;
l’écho de rires,
douloureux comme le désespoir.
Il flotte sous la lune
des voiles de larmes.

– Pour la suprême douleur
l’obscur tombeau glacé.
Là l’éternel Oubli convoité,
endormi sous l’aile
de la mort inviolée. – Les vaincus
des misérables luttes humaines ;
ceux qui portent dans leur sein
le cadavre de l’enthousiasme ;
ceux qui conduisent sur les mers de la Désolation
leur barque indifférente.

Des gémissements profonds
flottent dans la nuit muette.

– Le crime
qui peuple de fantômes la conscience. –
La nuit de tombeau des vivants ;
la nuit des prisons glacées ;
quand les ongles se cassent sur les murs
qu’ils teignent d’écarlate ;
quand grincent les dents
sur les boiseries qu’elles percent,
et, arrachant les fers,
éclatent les muscles.

Des cris étouffés
flottent dans la nuit muette.

– Épaisses ténèbres
qui tombent sur l’âme.
Le triomphe du Ministère enfant du Chaos
et du Néant –
Le rire convulsif
déchire les entrailles,
tandis que l’œil égaré suit
une ombre qui s’éloigne.
Terreurs étranges,
étranges visions,
qui glacent le sang dans les veines
et disloquent le corps…
Quand se réveille la colère terrible,
la colère diabolique,
elle met du feu dans les yeux
et de l’écume aux lèvres.

Il flotte dans la nuit muette
des rires et des hurlements.

La Nuit
aux yeux sans regard.

La nuit de la douleur, qui tenaille
la chair et la déchire.

La nuit de l’oubli,
sans espoir.

La nuit du doute
sans l’étoile de la prière.

La nuit du crime,
et du remords.

La funeste
nuit de plaisir, qui connaît
des matins amers.

La nuit
de la vengeance.

La nuit de la colère
impuissante, sous la blessure qui saigne.

Sanglots et rugissements
flottent dans la nuit muette,
tandis que joue au clair de lune
une joie sur chaque rayon d’argent.

*

Toujours (Siempre)

Tu ne peux savoir comme je souffre ! Toi qui as mis plus de ténèbres
dans ma nuit, une plus profonde amertume dans ma douleur !
Tu as laissé, comme une lame restée dans la blessure,
dans mon oreille la caresse douloureuse de ta voix.

Palpitante comme un baiser, voluptueuse comme un baiser ;
voix qui flatte et se plaint ; voix de rêve et de douleur…
De même que l’Océan suit le rythme occulte des astres,
mon être tout entier suit le mystérieux rythme de ta voix.

Ô tu m’appelles et tu me blesses ! Je vais à toi comme un somnambule,
les bras tendus dans l’ombre et la douleur…
Tu ne peux savoir comme je souffre ; comme accroît mon martyre,
tremblante et désolée, la caresse de ta voix.

Ô l’oubli ! Le fond obscur de la nuit de l’oubli,
où les cyprès gardent le sépulcre de la Douleur !
J’ai cherché le fond obscur de la nuit de l’oubli,
et la nuit se peuplait des échos de ta voix…