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La tête de Vasco et autres poèmes de Gaspar Octavio Hernández
Le poète afro-panaméen Gaspar Octavio Hernández (1893-1918) est mort à vingt-cinq ans d’hémoptysie. Malgré la brièveté de sa vie et la grande pauvreté de son milieu familial, il laisse une œuvre poétique reconnue.
Il est l’auteur d’un des poèmes les plus marquants de la littérature hispano-américaine, son poème La tête de Vasco, évoquant le conquistador Núñez de Balboa qui traversa les forêts vierges de l’isthme de Panama et fut le premier Européen à voir le Pacifique. Exemple hallucinant de « légende rose » de la Conquête espagnole (par opposition à la beaucoup plus répandue « légende noire »), introduisant le fantastique le plus débridé des Lusiades et de l’Antiquité dans cette évocation historique à visée nationaliste, le poème est entièrement subaquatique et met en scène une tête tranchée, celle du conquistador éponyme, ainsi que des sirènes et monstres marins, tout en donnant une âme à la flore, aux minéraux des fonds océaniques, aux vents, à toute la nature de l’Amérique centrale dans le chœur de cette tragédie. Signe de sa place dans l’imaginaire du Panama, ce poème a inspiré une toile au peintre Humberto Ivaldi, autre Afro-Panaméen, tableau que nous avons inséré à la suite de notre traduction. Alors que nous avons purgé ce blog de toute nudité picturale, le poème suscite en nous un tel labyrinthe de pensées que nous avons décidé de faire une exception pour ce tableau qui s’en inspire (et qui représente les sirènes, non avec des queues de poisson, mais comme des naïades nues).
Les poèmes qui suivent sont tirés de deux anthologies différentes, l’une de poésie du Panama où, avec dix poèmes (intégralement traduits ci-dessous), Octavio Hernández occupe une place de choix, l’autre du poète lui-même. L’anthologie de poésie panaméenne est l’Antología general de la poesía panameña, réunie et commentée par Agustín del Saz, avec l’aide du poète panaméen Rogelio Sinán, et publiée en 1974 (ci-dessous au ch. I). L’autre volume est En un golpe de tos sintiό volar la vida: Gaspar Octavio Hernández, Obras escogidas, anthologie réunie par Johnny Webster, avec une préface de ce dernier, et publiée en 2003 (ch. II).
*
I
Ego sum
Vous ne verrez orner mes traits
ni teint de nacre ni cheveux d’or,
ni ne verrez briller dans mes yeux
l’éclat du saphir, céleste et pur.
Avec la peau basanée d’un Maure de bronze,
avec des yeux noirs d’une fatale noirceur,
dans la ceinture vert-obscur de l’Ancon1
je suis né face au Pacifique sonore.
Je suis un enfant de la Mer… Car en mon âme
il y a – comme sur la mer – des nuits de calme,
d’indéfinissables colères sans nombre
et le désir véhément de lutter avec moi-même ;
lorsque je m’abîme en des tourments cachés,
je crois être une mer changée en homme !
1 L’Ancon : nom de la colline qui surplombe la capitale du Panama.
*
Aria de gratitude (Aria de gratitud)
À Demetrio Korsi
Tu te trompes ! Mon adoration
n’est point pour tes cheveux d’or
ni pour ton teint de neige,
ni pour les mélodies
de grelots
qu’il y a dans ton rire bref…
Je t’adore parce que tu sais
oindre l’âme brisée
des baumes suaves
nés de ta tendresse.
Je t’adore car tu désires intensément
verser tes harmonies
dans les nefs sombres
du temple de mon âme
où depuis si longtemps,
dans un calme sinistre,
gisent mes joies.
Âme céleste et triste,
âme qui as souffert,
comme le doux Jésus,
d’extraordinaires outrages
– les lèvres abreuvées de fiel –
clouée sur une croix ;
âme qui, détachée
de la croix de la Douleur,
offris à ma vie
ton amour comme une fleur ;
je t’adore car, une nuit
que mon âme évoque
avec un déchirement infini,
tu fus comme un rayon d’or
fendant les ténèbres ;
tu fus un arc-en-ciel de lune
souriant dans mon ciel !
*
L’agonie du guerrier (La agonía del guerrero)
Avec des yeux trahissant le chagrin,
prostré, le capitaine contemple, suspendue
au mur décrépit, la splendide épée
avec laquelle il réduisit des peuples en esclavage.
Il lui semble revoir le mont moussu
– baigné de sang frais et de larmes –
où son poing armé de fer
inspirait la terreur à la foule ennemie.
– Inutile d’espérer ! s’exclame-t-il,
et, comme un serpent saisi par la colère,
il se retourne brusquement dans son lit.
La patrie, avilie ; ma dame, infidèle ;
ma lame, immobile ; ma couronne, brisée…
Du fer de mon épée transpercez-moi le cœur !
*
Havoc
Tous ! tous sont tombés dans la fosse,
précipités avec rage par le Sort :
ma mère, reine de bonté, mon père,
homme fort, ainsi que ma grand-mère affectueuse.
Arbuste brisé par la catastrophe
déchaînée, je restai timide, inerte,
ô maison ! ô nid de mon bonheur, en te voyant
pleine de poussière, obscure et silencieuse…
Accablé de tristesse, je regardai
les courtines du lit maternel
où je poussai mon premier cri.
Et au moment de partir je fondis en larmes,
car la douleur profondément réprimée
comme un poignard me lacérait la poitrine !
*
Ballade du sonneur de la cloche d’or (Balada del campanero de la campana de oro)
À Guillermo Andreve
What a world of merriment
their melody fore tells! (Poe)
I
Gloire, sonneur de cloches ! Cours
à la tour la plus haute
et de la tour la plus élevée
appelle à la joie, à la fête !
Fais vibrer dans le sonore
lever du jour nouveau
ta cloche d’or ! L’or
chante seulement la joie !
Sonneur, sonneur,
sonne ta campane d’or,
pour que sa mélodie
chante mon triomphe sonore :
aujourd’hui – comme un magicien de jadis –
d’une femme toute acier
je fis une femme en or !
II
Sonneur, monte vite
à la tour la plus déserte
pour, avec une cloche gémissante,
sonner le glas !
Sonne ! sonne ! Dans le sombre
commencement de l’aube,
fais interpréter ma peine
à la voix de ta cloche.
Sonne ! sonne, sonneur !
Ma foi se meurt…
Sous une dolente étoile,
un oiseau de mauvais augure gémit,
car agonise ma foi.
La belle qui hier était acier
est restée la même, étant en or…
Sonne, sonne, sonneur,
car je m’abîme dans le désespoir
en voyant que l’or est pareil
à l’acier !
Dis, dans ton battement sonore,
que ni le Mal ni le Bien n’existe,
et que l’étoile d’or
que les Rois mages virent
monter au loin
dans le ciel de Bethléem,
plus que messagère de joie
fut messagère de l’agonie
du Roi de Jérusalem.
Dis qu’un poignard poli
du plus poli argent,
tue
autant qu’un poignard de cristal
ou qu’un poignard d’agate ;
que le métal précieux tue
comme tue le vil minéral.
III
Ah ! La femme qui fut acier
est restée la même, étant en or !
Conte mon affliction, sonneur de cloches !
Raconte, dans ton battement sonore,
qu’une femme toute en or
est pareille
à une femme toute acier ;
et que par destinée fatale
une femme toute en acier
ou une femme toute en or
est rivale
d’une femme de cristal !
IV
Écoute maintenant, sonneur :
ne laisse pas gémir ta cloche
quand s’éteindra l’étoile
d’une vie humaine, fugace.
Fais sonner à ta cloche
un chant de victoire ;
fais-la chanter d’une voix libre
et toujours : Gloire !
Qu’elle ne prenne pas une voix funèbre
mais soit une volée sonore,
car les cloches d’or
sont faites pour l’hymne triomphal !
Chante joyeuse ! Que le jour nouveau
entende ton chant sonore,
ô cloche d’or ! L’or
chante seulement la joie !
*
Chant au drapeau (Canto a la bandera)
Le jeune homme s’immobilisa sur la côte, devant la mer transparente. Le matin commençait de répandre ses lumières. Sur l’un des bateaux d’Aguadulce2 ancrés dans le port, un marin herculéen couleur de bronze – chantant une joyeuse chanson populaire – hissait le pavillon tricolore de l’Isthme.
Le jeune homme se sentit soulevé d’enthousiasme : l’enthousiasme le fit poète et lui inspira ce chant.
Voyez comme au-dessus de la mer s’élève l’étendard
qui reflète dans ses couleurs vives
la mer et le ciel de l’isthmique patrie !
Regardez ! C’est le drapeau du Panama,
splendide comme un beau manteau de fleurs !
Voyez comme s’élève le mât du voilier
ondulant en languide harmonie
à la lumière de l’astre matinal,
tandis que chante un robuste marin
à la voix rude des chants de joie !
Le zéphyr de l’Ancon, pur et parfumé
comme un baiser de vierge, caresse
la soie ténue du pavillon flottant,
et le drapeau commence une tendre idylle
avec le vent sur la mer sonore.
Drapeau de la patrie ! Avec des nuages colorés
de pourpre, avec des fragments
de ciel des paysages de l’Isthme
et d’écume marine en dentelle,
nos vierges ont tissé ton étoffe !
Drapeau de la patrie ! Les étoiles
sur tes couleurs répandent leur éclat,
pérennement vives. Par leur présence
les hommes durs, les belles femmes
s’enflamment de fervent patriotisme !
Dans nos cœurs forts,
elles aviveront la flamme de l’héroïsme
quand au cri martial des canons
un clairon ennemi fera retentir ses notes
sous le soleil ardent de notre Isthme !
Elles raviveront dans nos âmes
l’amour de nos fertiles campagnes
semées d’orangers et de palmiers,
où – après le combat – des filles nubiles
nous ceindront le front de myrte et de palmes…
Drapeau de la patrie ! Monte…, monte
jusqu’à te perdre dans l’azur… Alors,
quand tu flotteras dans le pays des chérubins,
quand tu flotteras près du voile des nuages,
si tu vois que le Destin aveugle
a mis de la couardise dans les cœurs panaméens,
descend, en feu converti, sur l’Isthme
et détruis avec fébrilité
ceux qui aimèrent ta splendeur un jour !
2 Aguadulce : Localité du Panama.
*
La tête de Vasco (La cabeza de Vasco)
Ndt. Voir en introduction quelques remarques au sujet de ce poème.
Détachée du tronc, la noble tête
du noble Vasco Núñez de Balboa
à la mer fut jetée par Pedrarias. Et le sang
qui coulait en gouttes purpurines,
– devenant solide dans le gouffre –
en rameaux de roses marines se transforma,
en faisceaux de coraux nitides,
brillants et roses coquillages.
De leurs alcazars de perles
montèrent des sirènes mélancoliques,
et dans le marbre du visage ensanglanté
imprimèrent leurs bouches.
Imprimèrent leurs bouches comme un maître orfèvre
incruste dans des coupes ciselées
d’or et d’ivoire ou d’ivoire et d’or
des cornalines de pourpre flamboyante.
Les sirènes chantèrent ! Et leur chant
fut une averse de notes si dolentes
qu’en écoutant leurs tristes vibrations
les rochers de douleur tremblèrent.
Vasco ! dirent les Sirènes, Vasco !
réponds à notre voix.
Te souviens-tu de notre voix ? ne te souviens-tu pas
que dans tes funèbres nuits d’angoisse,
lorsque tu maudissais ton inclémente destinée
parce que ton étoile avait naufragé dans les ténèbres,
en nos doux chants nous recueillîmes
les éplorés échos de tes plaintes profondes ?
Baise nos lèvres, les baisers de ta bouche
retentiront comme un hymne de gloire !
Parle-nous, tes paroles de vaincu
nous diront ta douleur à chaque note !
…..
Pas de baisers… pas de paroles… Quelle cigüe
a empoisonné ta bouche rose ?
…..
Alors, emprisonnant dans leurs mains pures
la tête du Héros, rigide et blonde,
les aimantes sirènes du Pacifique
disparurent sous les vagues.
Et, le chœur des sirènes se submergeant,
dans les ondes claires se répercuta,
comme un ramage de plaintes et de baisers,
la crépitation du battement de leurs queues.
Quand, sous le fouet des éclairs,
la mer se hérisse dans les nuits tempétueuses,
du fond de l’abîme surgissent des accents
de sainte indignation et de sainte colère.
Accents qui paraissent venir
d’une harpe de fer gigantesque et rauque ;
accents qui paraissent la protestation
des vaincus qu’immole la souffrance ;
accents plus terribles que les tonnerres
qui font trembler la voûte de saphir
dans les moments d’horreur ; accents rudes
comme la rumeur de la tempête sonore !
Nobles cris sans doute ! Peut-être les cris
de sainte indignation et de sainte colère
par lesquels protestent les monstres de la mer
parmi les rochers sous-marins
en voyant détachée de son tronc la noble tête
du noble Vasco Núñez de Balboa !
.
.
*
Les arbres au bord du chemin (Árboles de la orilla del camino)
Enfant !
Lorsque sur un chemin isolé
tu ne vois qu’épines et cailloux,
quand sur un chemin lugubre tu soupires
après un aimable compagnon,
pense qu’au bord de la route sombre
il se trouve toujours un être qui protège ton destin :
c’est l’arbre qui sur le bord du chemin
à tous offre sa sympathie.
Pense qu’au bord de la route calme
où tu vas, prostré de craintes,
le bel arbre tend des arcs de fleurs
pour t’offrir dans chaque fleur son âme.
L’arbre est amour ! Sous ses frondaisons,
sous ses vertes branches fleuries,
qui sait combien de vies endolories
trouvèrent consolation à leurs peines profondes !
Ah, combien de fois, en regardant le nid
dans les branches de l’arbre du chemin,
la nostalgie d’un voyageur n’a-t-elle évoqué
les ruines augustes du foyer perdu !
Et l’affligé ne s’est-il abrité, dans son chagrin,
sous la ramure ombreuse de l’arbre haut,
et n’a-t-il mêlé de gouttes de rosée
les gouttes pures de ses larmes ?
Combien de fois l’arc-en-ciel de la lune
ne fut-il un sourire au voyageur
qui à l’ombre de l’arbre du chemin
rêva d’épouser la Fortune !
L’arbre est amour ! N’ignore jamais
que sur la route qui connaît tes fatigues,
tandis que d’autres versent mandragores et orties,
lui dans un paisible labeur répand des fleurs !
Enfant, prend soin de l’arbre ! De son fort
tronc vigoureux et de ses branches prend soin !
C’est un berceau : l’arbre a protégé ta vie !
C’est un cercueil : l’arbre t’aimera dans la mort !
Arbre ! pur symbole d’une aspiration
que l’illusion maintient dans nos âmes,
nous voulons vivre comme toi sur la terre
et comme toi le visage tourné vers le ciel.
*
Le pressentiment de l’arbre (El presentimiento del árbol)
La nuit tombait. Je m’arrêtai sur le chemin. Le vent humide secouait les ramures. Je m’arrêtai sur le chemin, devant un arbre sans fleurs. Haute comme le chêne le plus haut, sa frondaison se perdait dans les nuages. De cet arbre venaient des voix mélancoliques. Je les comprenais. Car l’arbre souffrait, et il faut savoir que tous ceux qui souffrent parlent la même langue, d’où qu’ils soient et même s’ils appartiennent à différents règnes de la Nature. L’arbre souffrait. Cependant, il gardait espoir. Il pressentait qu’une colombe viendrait se poser sur ses branches et…
L’arbre dit : « Je suis un arbre sans fleurs
qui dans le jardin natal a grandi dans l’oubli ;
jamais, jamais les oiseaux chanteurs
– en voyant mes branches orphelines de fleurs –
sur mes branches n’ont fait leurs nids.
Tous les cers m’ont fustigé. Il fallut
que, faible, j’incline ma ramure,
bien qu’elle montât comme nulle autre
(si près des nuages, des nuages qui
sont aujourd’hui nuage et demain seront source).
L’éclair voulut me foudroyer. Un jour,
quand passa la tempête en criant
au-dessus du murmure de ma cime ombreuse,
tandis que l’éclair rugissait devant moi,
je chuchotais, chuchotais…
Qu’il est doux de répondre avec un doux accent !
Qu’il est doux de répondre avec douceur
aux rudes apostrophes du vent !
Quand m’offense la tempête violente,
que de musique je verse dans l’espérance !
Je suis un arbre orphelin de fleurs,
orphelin de nids. Il n’y a encore
dans ma ramure ombreuse ni floraisons
ni passereaux chanteurs ;
mais demain, au lever du jour,
parmi les rayons colorés du matin,
une colombe égayera ma pénombre ;
ses ailes seront comme deux fleurs,
deux ailes comme des lys tremblants,
deux lys d’une blancheur d’eucharistie…
Et la colombe, en se voyant mienne,
saura que mes murmures sont des caresses ;
et quand elle verra que dans mon tronc, un jour,
une hache a ouvert une plaie douloureuse,
elle m’oindra du miel de son harmonie ;
et dans la désolation de mon agonie,
pour égayer mes ultimes souffrances,
à elle seule elle répandra plus de musique
qu’une joyeuse troupe de rossignols… »
*
Berthe de l’Alcazar (Berta del Alcázar)
Dans la pénombre
d’un matin d’hiver,
la pluie sanglote
et chante d’une voix douloureuse
à son aimé le cers une chanson funèbre.
D’un piano
lointain
on entend les romances…
Ah, le clavier gémit
avec un son tremblant
une longue histoire désespérée,
l’histoire d’une illusion perdue.
Oui, le clavier gémit profondément, gémit
avec le son dolent d’un sanglot humain,
le sanglot d’une enfant malade, de qui
d’inclémentes sorcières oppriment l’âme et le cœur.
Berthe de l’Alcazar, la blonde phtisique
qui dans ses jours de plaisir fut une beauté triomphale,
regarde depuis son lit les gouttes de pluie
laver les carreaux de la fenêtre ;
et Berthe, en entendant
cette voix soupirante et monotone
avec laquelle parle la pluie, se met à gémir,
adresse à Dieu des phrases de supplique…
Puis, elle tousse… tousse… et sa toux est singulière.
Berthe de l’Alcazar fut actrice, la plus belle de toutes…
Sur scène
elle semblait une étoile,
semblait une étoile de grâce et de génie.
Il n’y avait point de fraises
plus belles que celles
qui donnaient à ses lèvres le carmin des cerises.
Lèvres qui avaient le parfum des lys,
lèvres tentatrices
où les promesses
étaient d’intangibles oiseaux chanteurs
jouant dans une corolle de couleurs rouges.
Nul ne vit cheveux
plus blonds que ceux
qui la couronnaient de soie et d’étincelles.
Quand Berthe paraissait sur scène,
la muse Harmonie venait à elle,
lui soufflant des roucoulements de paix et de joie…
Et les vocalises de la célèbre actrice
étaient comme les notes d’un chant mystérieux
dormant sur de fins pétales de rose.
Mais, écoutez : l’actrice
par une nuit fatale tomba
en faiblesse d’amour ;
cette âme idéale
fut malheureuse.
Nul ne sait quel jeune homme
fut le premier à souiller
d’une passion cruelle
cet œillet luxuriant
qu’apportait le jardin de l’art.
Ah ! Mais personne n’ignore
que depuis cet instant tragique
Berthe souffre, Berthe pleure,
en voyant que son visage
rapidement perd ses couleurs.
En voyant que, pauvre et malade,
elle n’aura bientôt
pas même un lit où puisse dormir
sa silhouette faible et stérile
dont l’aspect épouvanterait la Mort.
La nuit tombant, et la pluie suspendant
sa longue chanson funèbre,
Berthe de l’Alcazar, la blonde phtisique,
sentit en elle une fatigue mortelle.
Elle toussa… Et dans sa toux
il y avait de vagues suppliques à Dieu.
Berthe se souleva sur le lit
dans un geste de confusion
et, se souvenant de son bien-être détruit,
elle sentit en son sein
un profond désespoir.
Elle cacha son visage
dans ses mains tremblantes
– dont la Beauté
avait fait deux roses légères –
et s’exclama tristement :
Pourquoi s’enroule en moi le serpent noir
des souffrances ? Quelle infamie, quel crime
souille mes mains de sang ?
Quel blasphème plein de fiel vous a jeté ma bouche
pour que vous me blessiez ainsi,
Seigneur qui endeuillez le monde ?
Vous qui pouvez tout, vous qui, un jour,
vîtes Marie Madeleine vous caresser
pour que vous la nimbiez de pureté.
Vous qui à la manière d’un astre brillant
avez traversé le ciel des siècles
en répandant de sereines clartés ;
rendez-moi la paix – la paix seulement !
Ce n’est pas la beauté des pompes triomphales
que je demande. Car je hais à présent
cette beauté qui m’a valu des lauriers,
beauté mensongère. Je ne désire plus rien
sinon que vous rendiez la quiétude à mes entrailles.
Oh Dieu !… Berthe se tut… Puis son corps fragile
avec une soudaine violence trembla…
Elle toussa beaucoup… toussa… et des flots de pourpre
dissolution imitèrent les rubis
sur l’exsangue blancheur de sa beauté.
*
II
Chanson d’arbres (Canciόn de árboles)
Arbres en fleur
sur le lointain sentier,
je suis votre frère,
arbres frais et fleuris.
Comme en vous, adhère
en moi le désir sacré
d’avoir – déchirant le voile de l’air –
le front à fleur de ciel,
les pieds à fleur de terre.
Et tout comme vous,
en fraternelles amours
je laisse tomber sur d’autres êtres,
qui sont mes frères, mes fleurs.
Arbres en fleur
qui, dans le pré bleu,
êtes des nids de fleurs tissés
par la Fée Printemps.
Dans vos ramures j’ai vu
s’ébattre les rossignols
comme batifolent en moi
les pensées d’amour.
Arbres en fleur
sur le lointain sentier,
arbres frais et fleuris,
je suis votre frère.
Et tout comme vous répandez aux vents
vos fleurs, vos feuilles,
au vent je donne mes pensées,
mes souvenirs et mes angoisses.
Je viens d’en bas,
de l’obscurité où commence
toute montagne. Mon âme n’a point
porté la triste grandeur
de l’être qui naît sur les sommets
et, dans l’oubli de soi,
se perd parmi la multitude
comme une rivière dans l’abîme.
Je viens d’en bas. Mais il me fallut
comprendre que vaut mieux
l’arbre qui jusqu’aux nuages
élève sa ramure en fleur,
vaut mieux que le ruisseau
qui, né sur un glacier
– tout près du ciel –,
s’en va mourir dans la mer.
Arbres en fleur
sur le sentier lointain,
arbres frais et fleuris,
je suis votre frère.
Ah ! je serai votre frère
jusqu’à la nuit glorieuse
où de la grossière chenille
naîtra le bleu papillon.
*
Guirlandes pour une morte (Guirnaldas para una muerta) [Est ici traduit le premier de trois sonnets.]
Je l’appelle en mes heures de silence et chagrin,
quand en moi ressuscitent de douloureuses rancœurs
en pensant que, douce et bonne comme elle était,
les dieux la couchèrent – sur un lit de fleurs.
Je l’appelle en mes heures de silence et fatigue,
quand sous le coup du deuil mon orgueil se dissipe ;
quand brille dans les brumes de ma pensée
le candide éclat d’un souvenir de son esprit.
Je l’appelle d’une voix où vibre le gémissement
le plus dolent et le plus profond, le plus sincère et le plus triste
jamais né de poitrine affligée.
Et, l’appelant sans entendre sa belle voix, je me suis mis à croire
qu’elle m’attend, qu’elle tremble encore de passion, qu’elle existe encore,
mais cachée et silencieuse, pour voir si je l’oublie.
*
Douleur de sirène (Dolor de sirena)
Avec toi, muette et pâle voyageuse
qui de cet océan où tu partis
à la recherche de corail ramenas seulement
tes illusions et ton drapeau détruits ;
avec toi, errante et jeune enchanteresse,
sœur de ce qui est grave et triste,
qui depuis un rivage stérile as conduit
ta barque en lent voyage vers ma rive,
avec toi est venue sur la plage de saphir et d’or
une agile sirène à la queue argentée ;
et, comme elle vit que, versant des pleurs
d’amour, je posai ma main à ta ceinture,
elle chanta : « Moi seule connais l’amertume
d’être pour toujours amoureuse et… seule. »
*
Le cercueil aux fleurs (La caja de las flores)
Il n’idolâtra point les charmes de sa chère femme
sauf une nuit, quand il la trouva exsangue, sans vie
sur le misérable lit d’un hôpital de folles
où l’avaient conduite son amour et ses souffrances ;
où meurent tant de bouches exaltées
en comprimant de pauvres et puérils bouts de phrases amoureuses ;
où meurent tant de seins ayant du miel de fleurs
sans donner leurs gouttes à des lèvres d’enfants.
Et quand il la trouva morte, il gémit en la voyant
si pâle, comme une perle claire
sans éclat. Elle ressemblait à la statue
d’une femme taillée dans un ivoire brillant…
Quand elle était chair vivante,
quand elle était femme entre les hommes,
elle gardait toujours le silence, pensive…
Elle fut la sœur des lys que répand sur le bord
du ruisseau le printemps.
Et vécut comme une colombe timide
dans le sombre jardin de la souffrance ;
et se dissipa comme une note,
et se dissipa comme un parfum
qui s’en va poussé par le vent
à travers la mer, la vallée, la colline…
Personne ne lui donna d’affection. Elle idolâtrait
celui qui soupirait après une autre et ne parlait que de celle-là.
Il ne l’aima point. Cependant, quand il vit le solitaire
cadavre, il versa des larmes. (Il était son bourreau.)
Et il alla dans les champs à l’odeur de réséda ;
et il alla dans les jardins de jasmin. Et il alla
chercher dans la pénombre d’un bois épais
des roses blanches et des roses de rubis et des roses-thés.
L’amant voulait, délirant dans sa douleur,
couvrir la dépouille non d’un linceul de soie
mais d’un frais manteau de fleurs naturelles.
Il les apporta. Et de fleurs il borda le corps fané…
Une lumière blanche et ténue, de l’azur infini
descendit. Elle mit un éclat de nacre sur la bouche
de la morte ; se répandit sur elle tout entière ;
et cette lumière était comme un impalpable voile
nuptial ; et cette lumière était comme un voile
subtil ; et cette lumière était comme un voile
à l’orient de perle, à la blancheur d’étoile.
L’amant devint fou. Il voulut dans sa démence
fabriquer un cercueil avec les fleurs les plus albes et de la plus riche essence.
Je ne sais comment l’amant fabriqua ce blanc cercueil
ni ne sais comment l’amant produisit un linceul
avec les fleurs les plus albes à l’odeur la plus véhémente.
(Et la lumière blanche et ténue se fit plus transparente
pour briller plus pure sur le front pur.)
Et dans le linceul étrange et dans la bière rare
la femme était le symbole de la beauté transie
disparue en pleine jeunesse…
Et dans ce linceul et cette bière
il l’enterra… Et ce frénétique avec elle enterrait
l’enthousiasme de sa jeunesse.
…..
Quand un jour on exhuma les restes
de la malheureuse méprisée, quand
sans cacher leurs intimes ressentiments
vinrent à son sépulcre, en pleurant,
des amis pleins de bonté
et d’affection, ils virent avec stupeur
des lys et des jasmins sur le sein endormi,
des jasmins et des roses sur les dormantes épaules !
Elle était intacte, belle. On aurait dit
que la mort elle-même vénérait
cette chair indestructible et rare.
Sur ce tombeau fleurissent encore
le jasmin et la marguerite ;
et quand l’étoile vespérale paraît,
quand déployant le satin et l’or
le soir couleur de rose va dans son char,
l’étoile murmure dans sa langue
de lumières :
« La pauvre…
elle est morte comme une colombe languide
qui meurt malade d’un tourment ignoré.
Ni marbre ni croix, personne ne pose
des couronnes de myosotis
sur l’albe sépulture de la belle ;
le souvenir du monde l’abandonne,
mais sur sa tombe ma lumière étincelle
et… une lumière vaut mieux qu’une couronne. »
*
Châtiment olympien (Cástigo olímpico)
Et tu méprisas le nid, le pauvre nid
de roses où je voulus te retenir
et… tu t’envolas en riant, pour te perdre
dans les cieux d’un pays inconnu.
À présent que tu reviens au verger florescent,
effrayée par des rafales mortelles,
mon amour peut seulement compatir
et te laisser voler jusqu’à l’oubli.
Ô malade hirondelle ! hirondelle
qui méprisas mon nid de fleurs
pour partir en quête de pompes inaccessibles !
En quittant mes collines bleues,
tu ne rencontras que des oiseaux perfides
qui arrachèrent des plumes à tes ailes…
*
Un oiseau blessé chante pour un bouton de rose blanche (Un pájaro herido le canta a un botόn de rosa blanca)
I
Je suis un oiseau sombre, tombé
dans les ronciers qui sur le bord du chemin
entremêlent leurs branches d’épines…
Un soir, un chasseur habile me blessa
à l’instant même où je quittai le nid
chantant la chanson de mon premier amour…
Mon nid était une branche en fleur
sur un grand acacia… Le vent me disait
en échevelant la ramure dans l’ombre :
« Vers d’autres cieux l’Amour t’appelle…
Sous un autre soleil une amante inconnue
avec d’érotiques accents te réclame
et murmure – palpitante de désir –
qu’elle te pressent seulement et… t’aime déjà ! »
À la lumière d’un crépuscule
qui mettait aux châteaux dorés de l’Occident
son dais de velours carmin,
dans un élan jubilatoire je pris mon vol…
Je tendis les ailes vers le ciel lointain,
pensant à l’amour et répandant mes chants…
Destin fatal de celui qui naît avec des ailes !
Les coups secs des projectiles imprévus
m’envoyèrent à terre, les ailes brisées !…
II
Depuis les ronciers aigres de mon affliction,
je te voir surgir, sur la branche ombreuse,
parmi les dépouilles de corolles fanées,
ô pâle et beau bouton de rose !
Délicat bouton de rose blanche !
Que jamais ne te frappe le vent furieux,
le vent des chagrins, celui qui arrache
les feuilles et les fleurs avec violence…
Délicat bouton de rose ! Que jamais
ne vienne le temps de te changer en rose !
La main du jardinier coupe toujours,
plutôt que la branche débile, la fleur luxuriante.
Dans les pétales fins et tendres
qui déploient des pompes de beauté florale,
les hivers font de grands ravages
et la tristesse paraît plus triste…
Continue de répandre ton parfum subtil !
et prie pour que l’oiseau tombé
ne soit point consumé de souffrance intérieure ;
pour qu’il recouvre sa vigueur perdue
et reprenne sa quête de la belle colombe
qui chante pour lui depuis un arbre au loin.
*
Excelsior
Ne construis pas ton nid dans les ruines
de temples ou d’alcazars décrépits
ni dans les branches de fragiles arbustes
où pour chaque fleur on compte cent épines.
Fais ton nid sur les sommets des montagnes,
d’où tes yeux puissent contempler
les cieux, les mers désertes, les horizons !
Où puissent tes colères sacrées
lancer des cris en chœur
qui retentiront comme un puissant clairon doré
ou comme la rumeur de formidables lyres
de fer et d’ivoire, de bronze et d’or !
Fais ton nid sur les sommets
des montagnes aux neiges lumineuses,
qui dans l’éclat des crépuscules
sont jaunes, violettes et roses ;
sur les sommets des lumineuses montagnes
qui semblent des colonnades éclatantes
où soutiennent les toits célestes
des arches de saphirs et de diamants !
Fais ton nid sur la crête
de la montagne ; là où s’entend,
comme les vibrations d’un orchestre infernal,
le battement d’ailes des condors : voix de combat,
le rugissement de la tempête : voix de protestation !
Seules les hirondelles
font leur nid dans les ruines,
sous le dais frais du lierre glauque ;
pour exhaler soupirs et plaintes,
elles s’abritent dans les humides retraites
qu’offre le mur de vieille pierre.
Seuls les rossignols
font leur nid parmi les fleurs
qui répandent des parfums dans la roseraie tremblante ;
sur des troncs débiles et dans les ruines
chantent les rossignols, chantent les hirondelles,
et avec les hirondelles soupirent les colombes.
Mais le condor et l’aigle impavides
ayant l’habitude de planer autour des nuages
doivent ériger leurs nids dans les hauteurs,
loin des bourbiers et près du ciel ;
sur les monts dressés des inatteignables cordillères,
qui voient, au-dessus de leurs sommets altiers
dans des nuages d’azur, des triomphes d’ailes
comme les triomphes d’autant de hauts drapeaux.
Vis toujours sur les sommets. Et si quelque jour
tu éprouves la tentation de l’abîme,
de ton sein une mélodie jaillira,
te disant : ne tombe pas encore,
victime de ta propre imagination :
l’abîme fatal n’est autre que toi-même.
*
Inadaptabilité (Inadaptabilidad)
Né sur un bord de mer sonore et claire,
toujours je contemple la distance de l’horizon,
attendant l’heure où dans un jour lumineux
un esquif ami m’apportera l’encens et l’or.
Né sur un bord de mer vibrante, j’aime
les îles qui resplendissent comme de vertes pierreries
et les perles qui semblent dans leur mélancolie
les larmes gelées de sirènes vierges.
Je voudrais quitter le rivage, partir loin
des amis, et des ennemis, vers les purs reflets
de la lune où la solitude est effrayante,
et là-bas me souvenir, seul, que j’étais
dans les forêts humaines un oiseau perdu,
un esprit désolé, étranger sur la terre.
*
Chanson de l’âme errante (Canciόn del alma errante)
Je suis une âme qu’un vil destin a condamnée à toujours errer,
toujours errer à la poursuite d’une clarté fantasmagorique ;
je ne crains rien des pierres ni des ombres du chemin,
mon bâton est l’espoir, ma lampe est le soleil.
Mon bâton est l’Espoir, et le Soleil une lanterne dorée
avec laquelle j’éclaire les sentiers que mes pieds fouleront
jusqu’au jour où m’appellera vers la vie éternelle
celui qui donne leur nectar aux fleurs et le sel et l’iode à la mer.
Je sais lire dans les étoiles les énigmes de l’avenir ;
et, par une nuit lumineuse, la Croix du Sud m’annonça
que si j’erre aujourd’hui sur une route aride, obscure,
demain je trouverai des chemins de fleurs et de lumière.
Laissez-moi… Je vais seul ; je ne veux ni ne vous demande rien.
Seulement un peu de silence, c’est tout ce que je désire !…
Et demain ?… Sur mes traces viendra peut-être l’oubli.
Et demain ?… Les étoiles vous diront peut-être qui j’étais.
Je suis une âme qu’une mauvaise fée a condamnée à toujours errer,
à toujours errer à la poursuite d’une fantastique clarté de chimères…
Mais il importe peu car j’ai l’Espoir pour bâton
et sur les chemins lugubres le Soleil est ma lampe d’or.
*
Atavisme (Atavismo)
Je fus dominé par le désir de tout connaître,
d’être à la fois trouvère et paladin ;
ivre de mon exaltante curiosité,
je portai l’épée à la ceinture et la mandoline à la main.
Mes pieds foulèrent les fleurs, marchèrent dans la boue,
j’entendis des soupirs de lyre et des cris de clairon ;
et tandis que j’avais la furie d’un belliqueux Ostrogoth,
je gémissais en entendant les trilles d’un violon.
En folles aventures je passai près de la mort
portant une amulette que la Fée du Sort
m’avait donnée pour que jamais maux ne m’atteignent.
Et maintenant que je regarde, inutiles, ma cithare et mon glaive,
alors que commence l’angoisse de mon agonie, je meurs
en modulant les notes d’un chant de triomphe.
Tristesse de la lune : La poésie de Juana de Ibarbourou
La poétesse uruguayenne Juana de Ibarbourou (1892-1979) compte parmi les voix poétiques fameuses d’Amérique latine. Née Juana Fernández Morales, elle est connue sous le nom de son époux d’origine basque française. En 1929, au Palais législatif de l’Uruguay, elle reçut pour son œuvre littéraire le titre honorifique de Juana de América des mains du poète Juan Zorrilla de San Martín (l’auteur de Tabaré, publié en 1888 et considéré comme l’épopée nationale de l’Uruguay, qui, à la manière de La Araucana du poète conquistador Alonso de Ercilla au Chili, s’inspire des faits de la conquête espagnole en Uruguay [pour un résumé de l’histoire des belles-lettres en Amérique latine, voyez l’introduction à notre livre Le mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine ici]).
Les poèmes suivants sont tirés du premier recueil de Juana de Ibarbourou, Las lenguas de diamante (Les langues de diamant), de 1919. Il existe déjà peut-être quelques traductions de certains de ces poèmes en français, puisque l’écrivain Francis de Miomandre a publié en 1928, sous le titre La touffe sauvage, une traduction complète du recueil de 1922 Raíz salvaje (Racine sauvage, dans une traduction plus littérale) accompagnée de quelques autres poèmes de la poétesse ; nous n’avons pas consulté ce livre et ne savons pas quels autres poèmes s’y trouvent. (Dans le n° 19 de la revue Repertorio Americano de novembre 1928, le critique Luis Eduardo Nieto Caballero a trouvé à redire à la traduction de Miomandre, notamment au titre que ce dernier a choisi, où ne se retrouve pas du tout l’idée d’enracinement qu’a voulu exprimer la poétesse.)
Cette poésie s’inscrit dans le courant moderniste de langue espagnole auquel le présent blog a déjà rendu hommage par des traductions, pour l’Espagne (Francisco Villaespesa) comme pour l’Amérique (Ricardo Jaimes Freyre).
*
*
Les langues de diamant
(Las lenguas de diamante, 1919)
.
La petite flamme (La pequeña llama)
J’éprouve pour la lumière un amour de sauvage.
Chaque petite flamme me ravit, me transporte.
Toute lumière n’est-elle pas un calice qui recueille
la chaleur des âmes passant dans leur voyage ?
Il y en a de petites, bleues, tremblantes,
comme les âmes tristes et bonnes.
Il en est d’autres presque blanches : éclairs de lys.
D’autres presque rouges : esprits de roses.
Je respecte et j’adore la lumière comme si c’était
une chose vivante, qui ressent, qui médite,
un être qui nous contemple, devenu feu.
Aussi, quand je serai morte, à tes côtés il me faudra
être une petite flamme d’une douceur infinie
pour tes longues nuits d’amant inconsolable.
*
L’attente (La espera)
Ô lin, mûris, car je veux tisser
les draps du lit où dormira
mon aimé, qui doit bientôt me revenir !
(Avec le printemps il reviendra.)
Ô rose, déploie ton bourgeon encore fermé !
Il faut que tu sois le flacon de senteur embaumant sa chambre.
Concentre tes couleurs, rassemble ton parfum,
dilate tes pores, car mon bien-aimé arrive.
J’entraverai ses jambes de chaînes d’or,
de chaînes légères de l’acier le plus pur.
J’ai pressé le forgeron Amour
de les faire brillantes et inaltérables.
Et je sèmerai tout le jardin de coquelicots.
Qu’il ne puisse se rappeler aucun chemin !
Fatigue, sur ses nerfs presse tes bandeaux.
Mollesse, sois le chien qui garde la porte.
*
Mélancolie (Melancolía)
La menue filandière brode sa dentelle obscure
avec une étrange anxiété, une patience amoureuse.
Quel prodige, si cette dentelle était de lin pur
et si, au lieu d’être noire, l’araignée était couleur de rose !
Dans un coin du jardin odorant et sombre,
la filandière velue brode sa toile légère.
Sur celle-ci la rosée suspendra ses diamants,
et l’aimeront la lune, l’aube, le soleil, la neige.
Amie araignée, je tisse comme toi mon voile d’or
et dans le silence cisèle mes joyaux.
Nous sommes unies par l’angoisse d’un même labeur.
Mais tes veilles te sont payées par la lune et la rosée
tandis que Dieu sait, amie araignée, ce que je recevrai pour les miennes !
Dieu sait, amie araignée, quelle récompense m’en reviendra !
*
Les violettes (Las violetas)
Elles émaillent la bordure tout entière de la source
et sont comme des brûle-parfums embaumant son eau.
En les cueillant je souffre, par mon désir avide,
qu’elles ne puissent entrer toutes dans mon panier.
Un magicien les a plantées pour que les jeunes femmes
qui remplissent à cette source leurs amphores de faïence
éprouvent la tentation de s’en orner le buste
comme un étrange vase opulent et mordoré.
En veux-tu une ? Respire-la. Comme elles sont semblables au miel
et laissent longtemps leur parfum sur la peau !
Presse-la contre tes lèvres. Quelle saveur piquante !
On jurerait que leur calice est plein d’amour.
C’est peut-être pour cela qu’un magicien les a plantées au bord de la source,
pour préparer quelque philtre avec l’eau claire.
*
Inquiétude (Inquietud)
Cette inquiétude… Cette inquiétude… Quelle main obscure
m’a donné la flamme et l’ombre
de cette folle effervescence cachée
qui monte avec un goût de sel à ma bouche ?
Cette inquiétude, cette inquiétude constante
que ne calment point les lèvres de l’aimé…
Mains tendues vers l’astre, âme dressée vers le ciel,
corps de chaux et de scories auquel l’envol est refusé…
Anxiété qui ne se résout ni en bourgeon ni en braises…
Feu invisible et vif qui brûle sans étincelles…
Âme en lambeaux, quelle source réclames-tu pour ta soif ?
Racine ignée, qu’attends-tu pour éclore en flamme ?
*
L’inquiétude fugace (La inquietud fugaz)
J’ai mordu dans les pommes et j’ai baisé tes lèvres.
Je me suis enlacée aux sapins odorants et noirs.
J’ai plongé, inquiète, mes mains dans l’eau qui court.
J’ai fureté dans la millénaire forêt de cèdres
qui traverse la prairie comme un lourd serpent.
Et j’ai couru par tous les chemins de pierres
qui ceignent comme des rubans le mont ventru.
Ô mon aimé, ne t’emporte pas contre mon inquiétude sans trêve !
Ô mon aimé, ne me gronde point parce que je chante et ris !
Un jour il faudra bien que je me tienne tranquille,
pour toujours, hélas, pour toujours !
Les mains croisées, les yeux fermés,
les oreilles sourdes et la bouche muette,
et ces pieds, aujourd’hui remuants, en perpétuel repos
sur la terre noire.
Et il sera brisé, le verre de cristal de mon rire
dans la fissure obstinée de mes lèvres closes !
Alors, quand tu me diras : Viens ! je ne viendrai pas.
Quand tu me diras : Chante ! je ne pourrai plus chanter.
Je m’effriterai dans le calme et le silence
sous la terre noire,
tandis qu’au-dessus de moi la vie continuera de bourdonner
comme une abeille enivrée.
Ô laisse-moi goûter la douceur du moment
fugace et inquiet !
Ô laisse la rose nue de ma bouche
se presser sur tes lèvres !
Elle sera bientôt poussière sous la terre noire.
*
Énigme (Enigma)
De quel jus noir, de quel suc amer,
de l’eau de quel puits taciturne et large
se nourrit mon âme, acide et saumâtre
comme un vin conservé dans des timbales de cuivre ?
Quelle sève, ô dieux, fut absorbée par ses racines
tordues et grises
comme les branches d’un figuier
qui n’a point bourgeonné, le printemps venu ?
Chardon de l’ennui, qu’enduisit la pénombre
de son huile noire, et que jamais n’émerveille
la lumière avec ses dagues, l’angoisse l’a desséchée
comme une corolle qui flétrit à l’approche d’une flamme.
Et le pollen d’or devint pollen de chaux
et la sève douce devint sueur de sel.
Elle se rida, bourgeon encore, vida sa fleur naissante,
et ne donnera jamais plus, jamais, de parfum.
…..
Si un jour à nouveau elle fleurit, sera-t-elle
un lys encore une fois, ou bien donnera-t-elle
un calice étrange, noir, tourmenté,
portant un dard cloué parmi ses feuilles ?
Ô Dieu, que sera
la fleur de mon âme tellement amère ?
*
Lassitude (Laceria)
Ne convoite pas ma bouche. Ma bouche est de la cendre
et mon rire, un son creux de cloches.
Ne me prends pas les mains. Elles sont de la poussière,
en les serrant tu touches l’aliment des vers.
Ne tresse pas mes cheveux. Mes cheveux sont de la terre
avec laquelle doivent se nourrir les plantes de la montagne.
Ne caresse pas mes seins. Ils sont de glaise, les seins
que tu t’évertues à voir comme des iris hâlés.
Et pourtant, tu m’aimes, amour ? Pourtant tu demandes mon corps
et tends vers moi tes mains, agrandies par le désir ?
Tu convoites encore, mon amour, la chair mensongère
qui est cendre et se couvre d’apparences de rose ?
Bien, alors embrasse-moi. Ô lassitude !
Poussière qui cherche la poussière sans connaître sa misère !
*
Fiel (Hiel)
Ma tristesse est stérile comme un désert de sable.
Ma tristesse est la sœur des déserts de pierre.
Mon amour, de moi n’attends ni bourgeons ni fleurs,
saumâtres sont les sèves que la douleur m’a données.
Et je refuse obstinément toute autre eau,
je fuis obstinément les fontaines et me livre à son sel.
Ô la volupté de mes sucs amers
et de mes racines menaçantes comme cent poignards !
Et tu demandes le pollen acide de mes fleurs,
toi qui à portée de main possèdes les fruits prometteurs ?
Et tu convoites ma bouche, aigre comme le sel,
toi dont les lèvres cachent un trésor d’abeilles ?
Même si je dois mourir d’inanition, je refuserai ton miel.
À présent que je me suis faite au goût du fiel,
je ne veux plus aucune douceur. Je ne pourrais, après
que le rayon s’est desséché, m’habituer de nouveau
aux pluies amères. Et je sais, ah ! je sais
qu’aucun rayon ne peut donner un miel éternel !
*
L’impossible (Lo imposible)
Ah si je pouvais être de pierre ou de cuivre
pour ne plus souffrir !
Pour que cesse de couler
la citerne saumâtre
de mon cœur.
Pour que mes yeux s’éteignent
comme deux charbons mouillés.
Convertir en métal l’argile vivante,
l’argile misérable et sensible
où fait son nid la vipère noire,
éternelle de la souffrance !
Ah ! Elle pourrait bien mordre, alors, cette vipère !
En riant je lui donnerais par défi
mon cœur glacé comme le marbre d’une fontaine.
Mon cœur de cuivre
où aurait cessé de couler
la citerne saumâtre !
Et dans ce cœur mon amour pour toi ne serait
rien d’autre qu’une étrange stalactite gelée !
*
La tristesse de la lune (La tristeza de la luna)
Je hais la lune. La lune m’envoûte
et me rend triste avec son visage de sorcière.
Elle me rend si triste qu’il semble parfois
que dans mon âme se balance un noir cyprès.
Dans sa claire lumière, mon âme reste inerte
et c’est comme une guenille à l’odeur de mort.
Dans sa claire lumière, mon âme est stérile
comme un pré noir couvert de poix.
Blanche fossoyeuse, avec sa pioche elle creuse
le puits obscur de ma peine profonde
et de ses grandes mains de cristal
verse à poignée le sel sur mon chemin.
Même si je recouvrais les braises de mon angoisse intense
de cendres grises, la sorcière d’en-haut
me jette son souffle et ravive le feu,
aveugle à toutes larmes, sourde à toute prière.
Je ne pourrai oublier
tant qu’il me faut regarder la lune !
Je demande la cécité !
Qui me donnera de ne plus jamais voir sa lumière ?
*
Magnétisme (Magnetismo)
Dans tes yeux sombres je me suis vue
comme dans l’eau de deux lacs noirs,
alors un vertige d’abîme ténébreux
m’a fait trembler d’angoisse.
Ah, si je tombais au fond de ce précipice !
Si dans ces lacs ténébreux je tombais !
Je sais qu’aucun miracle
ne pourrait m’en retirer.
Je sais qu’à tout jamais l’abîme ensorcelé
de tes pupilles profondes
me retiendrait comme une guenille
accrochée aux griffes des ronces.
…..
Ô n’écarte pas de moi tes grands yeux,
car je tremble de froid et de tristesse !
…..
Je veux le mal de tes pupilles ! Donne-moi
ce mal qui fait du bien à mon âme.
…..
Lac ensorcelé de ses yeux, engloutis-moi !
*
La bonne journée (El buen día)
Je me vêtirai de blanc, me parfumerai de roses,
et nous irons par les chemins qui sentent le serpolet,
comme une jeune bergère avec son pastoureau
à la recherche de lointaines chapelles miraculeuses.
Il faut que j’aie les mains fraîches comme l’eau,
il faut que tu aies les lèvres douces comme les fraises.
Et dans l’ourlet froufroutant de mon blanc jupon
les herbes folles laisseront cent épines odorantes.
Les laboureurs, s’arrêtant pour nous regarder, diront :
La petite bergère brune au sourire enchanté
avec son pastoureau aux yeux enchantés et tendres
s’en va sur la route et oublie son troupeau.
Et nous rirons, nous rirons émerveillés
d’être libres et joyeux, d’être fous et chastes,
maîtres indiscutables de toute l’herbe,
des mûres pleines et des pâturages vallonnés.
Puis, à notre retour, comme nés à nouveau,
le teint rubicond, l’âme claire, le front pur et serein.
Et dans nos regards droits, encore extasiés,
une lueur imprévue de bonté nazaréenne.
*
Sauvage (Salvaje)
Je bois à l’eau pure et claire du ruisseau
et vais par les champs en m’appuyant
sur une branche de caroubier lisse, forte et polie,
qui dans ses frondaisons abrita la douceur d’un nid.
C’est ainsi que je passe les jours, brune et sans soucis,
sur le doux tapis de l’herbe odorante,
mangeant la pulpe juteuse des fraises
ou cherchant de capiteuses grappes de framboises.
Mon corps est imprégné par l’arôme intense
des pâturages mûrs. Ma sombre chevelure
répand, quand je la dénoue, une odeur de soleil et de foin,
de sauge, de menthe et de fleurs de seigle.
Je suis libre, saine, joyeuse, juvénile et brune,
comme la déesse de l’avoine et du blé !
Je suis chaste comme Diane
et j’ai l’odeur de l’herbe claire née le matin !
*
Les premières roses (Primeras rosas)
Aujourd’hui j’ai vu une haie couverte de roses
et suis rentrée à la maison folle de joie.
Aujourd’hui j’ai vu une haie couverte de roses !
Quelles impressions de fête d’amour, mon âme !
Je suis rentrée tellement contente,
comme quand on revoit son bien-aimé
pour qui l’on a soupiré chaque instant
après qu’il fut parti très loin, si longtemps.
Moi qui aime les forêts, les champs, les prés,
les longs chemins verts et magiques,
l’amour sans obstacle dans la paix de la campagne,
voilà que je rêve à de douces fêtes amoureuses
devant cette précoce floraison de roses
dans la sombreur d’une barrière sylvestre.
*
Sur le chemin du rendez-vous (Camino de la cita)
Comme est joyeux le chemin, sous les branches
souples et dorées des genêts,
si bien fleuries que le sentier
est pour les prés une cassolette.
Les abeilles avides sont à la fête
dans le joyau vivant de la forêt.
Quel bon magicien en cette vallée a façonné le trésor
de si opulents genêts d’or ?
Mes tresses sont pleines de l’odorante
pluie de leurs corolles. Quand mon aimé
posera sur elles ses lèvres, il y prendra
le parfum de genêt de mes cheveux,
comme une âme fragrante, radieuse et folle,
que la saveur du rendez-vous mettra sur sa bouche.
*
Fuyarde (Fugitiva)
Avide des premières mûres,
il fait nuit quand je retourne au village,
lasse d’avoir arpenté tout le jour
la forêt à la recherche de mûres.
Radieuse, satisfaite, échevelée,
avec un bouquet de fleurs sur la tête
je ressemble à une satyresse brune
égarée sur le chemin des acacias.
Mais alors je ressens la crainte
d’être suivie par un faune caché dans la pénombre :
tout près, et mon oreille déjà soupçonne
l’écho de son pas furtif.
Et je fuis en courant, palpitante et folle
de peur, car il paraît si proche
que mon bouquet de fleurs d’acacia tressaute,
frôlé par les poils de sa barbe.
*
Une trêve à la campagne (Tregua en el campo)
Femme qui viens l’âme comprimée
par l’existence acide et brutale de la ville,
guéris-toi dans le silence, aime ta maison isolée,
bénis cette parenthèse, suave, de solitude.
Redeviens ce que tu fus autrefois, douce et sans soucis,
oublie que tu connais la fatigue et la satiété.
Que sous ton écorce grise de civilisée
ressurgisse la paysanne endormie par la ville !
Dans ce printemps si doux, ensoleillé,
que te fasse honte, ô femme, ta mélancolie !
*
La nouvelle espérance (La nueva esperanza)
Tu reviens à moi, espérance, ainsi qu’une touffe d’herbes
odorantes coupées à l’aube.
Tu as la timidité des fleurs humbles,
humbles et menues comme celle de la sauge.
Tu arrives à pas lents. Une légère fragrance
te précède. Je cède et t’accueille
avec un geste bouleversé de mendiante. Je n’ai
pas même le courage de lever les yeux.
Mais je sens que sous mes paupières vaincues
la clarté s’accroît, ton aura s’élargit,
et il me vient aux lèvres une saveur de violettes,
et l’air qui m’entoure prend une teinte bleutée.
Mais tu me rencontres amère, et dans la lumière qui m’inonde
je ne peux encore me donner tout entière au miracle !


