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Sortie d’un recueil bilingue italien-français d’Eloisa Ticozzi

La maison d’édition Il Convivio Editore, dont le siège est en Sicile, vient de publier en version bilingue italien-français le recueil Nell’acqua Nel fuoco (Dans l’eau Dans le feu) de la poétesse italienne Eloisa Ticozzi. La traduction française est de Florent Boucharel. C’est le sixième recueil d’Eloisa, dont l’œuvre a été couronnée par plusieurs prix littéraires, notamment le prix Lorenzo Montano et le prix Pietro Carrera.

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Préface

Le recueil est préfacé par Angelo Manitta. Voici cette présentation, suivie de la traduction correspondante.

«L’acqua e il fuoco sono due dei quattro elementi primordiali che i Greci hanno considerato quale parte dell’universo-caos, poi uniti dall’Amore per creare la vita, insieme all’aria e alla terra. Mettere in posizione evidenziale di una raccolta di poesie questi due elementi, assume un profondo significato per la loro peculiarità, indicata già dall’antica sapienza cinese dello Shujing, in quanto «l’acqua consiste nel bagnare e nello scorrere in basso e il fuoco consiste nel bruciare e nell’andare in alto». In questi due movimenti, infatti, si può estrinsecare il pensiero di Eloisa Ticozzi, quello ascensionale del fuoco, che mira verso l’infinito e quindi verso l’aria, al quale è collegato quello discensionale dell’acqua che, lasciando percepire alla poetessa la sua “verticalità”, si collega alla terra, nel tentativo di mettere a nudo la propria personalità, scandagliandola nei diversi sensi pluridirezionali, orizzontali e verticali.

Tale scandaglio non si ferma all’apparenza, bensì penetra nella profondità delle proprie emozioni, inducendo ad una riflessione sullo stretto rapporto tra la vita e la morte, quali elementi essenziali dell’esistenza, direzionati in una continua ricerca della vita, che si intride di sublime pensiero nell’incessante contrapposizione tra l’essere e il non essere, tra l’aspirazione verso il futuro e le remore del passato, di cui non ci si riesce a liberare e della cui espressione il lessema come, che nella silloge ricorre 56 volte, è una palese indicazione. I continuati paragoni, infatti, sono espressione di una impercettibile biunivocità tra il mondo esteriore e quello interiore che inducono ad un’analisi della propria personalità e della propria condizione umana senza concedere nulla al rimpianto, se non che a quel richiamo all’infanzia, quale età felice, spensierata e piena di sogni e di aspirazioni: «le stelle creavano la loro anima / come nell’infanzia / quando l’orgoglio infantile si nutre di fantasia».

L’infanzia diventa quindi luogo di mito e di fantasie, ma pure giardino edenico primordiale che permette la formazione dell’essere umano sia dal punto di vista fisico che emozionale e cognitivo. Gli elementi appaiono così quali entità preformate, ma che danno origine alla vita, la quale è anche sofferenza, condizione quest’ultima che, attraverso le lagrime, si ricollega all’acqua, ponendo l’essere umano nella condizione di «una foglia rinsecchita / che si rompe in frantumi». E se essa appare menzognera, si ha comunque la coscienza che «la verità sta nel fuoco, nell’acqua / due elementi che imprimono la vita ancestrale».

Se i quattro elementi si uniscono per dare la vita, dall’altra parte il tempo li separa, riproducendo quella condizione di caos originario che può essere espresso dalla morte. Ma il caos non è definitivo e neppure permanente, da esso nascerà nuovamente la vita, in un ciclo eterno. In questo contesto l’acqua e il fuoco appaiono quale mezzo di purificazione e rigenerazione, inducendo alla lucida coscienza di affrontare la propria esistenza con coraggio e con forza. Il richiamo alla condizione primordiale dell’infanzia appare perciò di vitale importanza, è un tornare in se stessi, un ripercorrere il cammino fatto nel tentativo di percepire dove, quando e perché si sia smarrita la via, nel costante confronto dell’essere e del divenire che talvolta può tramutarsi in incubo, in quanto entrambe le condizioni «preparano la vita alla morte», ma con la coscienza che la «morte è la vita che prosegue». Non per nulla questi due lessemi appaiono più volte nelle poesia di Eloisa Ticozzi, ma con la prevalenza della vita, proprio perché la poetessa giunge alla conclusione che «la vita sia il sole» e che «(quello che rimane) è l’amore per la vita».»

Angelo Manitta

Traduction française de la préface

L’eau et le feu sont deux des quatre éléments primordiaux que les Grecs considéraient, avec l’air et la terre, comme parties constitutives de l’univers-chaos, unis par l’Amour pour créer la vie. Mettre en évidence ces deux éléments dans un recueil de poésies revêt une signification profonde en raison de leur spécificité, déjà indiquée dans l’antique sagesse chinoise du Shu jing, pour laquelle « l’eau descend, le feu monte ». De fait, on peut exprimer la pensée d’Eloisa Ticozzi par ces deux mouvements, celui ascendant du feu, qui regarde vers l’infini et donc vers l’air, auquel est lié le mouvement descendant de l’eau qui, faisant percevoir sa « verticalité » à la poétesse, se rattache à la terre, dans la tentative de mettre à nu la personnalité, en la sondant dans les différents sens pluridictionnels, horizontaux et verticaux.

Un telle exploration ne s’arrête pas à l’apparence mais pénètre au contraire dans la profondeur des émotions, induisant une réflexion sur le rapport étroit entre la vie et la mort comme éléments essentiels de l’existence, dirigés dans une continuelle recherche de la vie, qui s’imprègne de pensées sublimes dans l’incessante opposition entre l’être et le non-être, entre l’aspiration vers l’avenir et les freins du passé, desquels on ne parvient pas à se libérer et dont le lexème come (« comme »), qui revient 56 fois dans le recueil, est une indication manifeste. Les comparaisons continues sont de fait l’expression d’une imperceptible biunivocité entre les monde externe et interne, qui conduisent à une analyse de la personnalité et de la condition humaine ne concédant rien au regret bien qu’elle fasse fond sur l’évocation de l’enfance, cet âge heureux, insouciant, plein de rêves et d’aspirations : « les étoiles créèrent leur propre âme / comme quand, dans l’enfance, / l’orgueil puéril se nourrit d’imagination. »

L’enfance devient le lieu du mythe et de l’imagination, jardin édénique primordial qui permet la formation de l’être humain, au plan tant physique qu’émotionnel et cognitif. Les éléments apparaissent ainsi comme des entités préformées donnant naissance à la vie, laquelle est aussi souffrance, une condition qui, par les larmes, se rattache à l’eau, plaçant l’être humain dans la condition d’« une feuille morte / qui tombe en miettes ». Et si cette condition paraît mensongère, il y a tout de même la conscience que « la vérité est dans le feu, dans l’eau / deux éléments reproduisant la vie ancestrale ».

Si les quatre éléments s’unissent pour donner la vie, par ailleurs le temps les sépare, reproduisant la condition du chaos originel, qui peut être exprimé par la mort. Mais le chaos n’est pas définitif, permanent ; il en naîtra de nouveau la vie, en un cycle éternel. Dans ce contexte, l’eau et le feu apparaissent comme moyens de purification et de régénération, conduisant à la claire conscience d’avoir à faire face à sa propre existence avec courage et force. Le rappel de la condition primordiale de l’enfance apparaît pour cette raison d’une importance vitale : c’est un retour sur soi, un moyen de reparcourir la voie faite dans le but de percevoir où, quand et pourquoi on a perdu le chemin, dans la constante confrontation de l’être et du devenir qui peut parfois se transformer en cauchemar, dès lors que les deux conditions « préparent la vie à la mort », mais avec la conscience que « la mort est la vie continuée ». Ce n’est pas pour rien que ces deux lexèmes apparaissent à plusieurs reprises dans la poésie d’Eloisa Ticozzi, mais avec la prévalence de la vie parce que la poétesse parvient à la conclusion que « la vie est le soleil » et que « (ce qui reste) est l’amour de la vie ».

Extraits

J’ai imaginé un arbre qui ressemblait
à un être humain insipide
sans feuilles ni branches

Mais ce n’était que mon corps nu
nourri seulement par deux yeux
qui étaient des gendarmes
et disposaient à leur gré
les couleurs dans les orbites.

*

Une fois j’ai été somnambule,
c’était quand j’oubliai d’exister
et que ma personne se perdit
dans un épicentre étranger à la raison,

l’âme était loin de chez elle
et de ma voix intérieure.

*

Je pense au fait qu’un jour je n’existerai plus
mais vivrai dans les souvenirs silencieux
de ceux qui ont l’air de vivre,

et je serai une âme véridique
de celles qui, avant de prononcer une parole,
gardaient par devers elles le monde entier

et le contractaient pour se l’assimiler dans les narines
dans la gorge pour enfin le pousser dans les poumons
ainsi qu’un quartier de lune.

*

(un enfant) sait qu’il doit rester attaché
par les fils invisibles de la terre

sait que le feu en lui est l’existence,
sait qu’il devra dans la vie courir après
la maturité encline à tomber.

*

Et puis il y a mon âme désaccordée
comme la voix qui parvient à la couvrir,
il y a mon chant épique
d’une aventure sans destination.

Mon esprit pourrait demander à l’instinct
sa raison spirituelle
comme dans les paradoxes de la vie,

c’est pourquoi j’ai laissé mon âme
retourner dans le ventre du mythe.

*

La pluie ne sort pas mais tombe,
elle suit la force de gravité comme les larmes
qui descendent en grappes.

Je pleurerai comme une feuille morte
qui tombe en miettes.

Les saisons sous-marines : Poésie de Corrado Govoni II

Pour compléter le billet de traductions « Poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni » (ici), déjà complété précédemment par l’ajout d’un poème de Govoni dans le billet « Poésie futuriste 2 » (ici), nous venons de travailler sur d’autres textes du poète italien, à partir cette fois d’une Antologia poetica personnelle compilée par Giacinto Spagnoletti et sortie en 1953.

Ci-dessous, les poèmes apparaissent sous le titre des recueils respectifs dans lesquels ils ont paru. Spagnoletti publie à la fin de son anthologie plusieurs inédits, dont nous avons repris quelques-uns ; certains de ces poèmes ont peut-être été insérés dans les recueils publiés ultérieurement par Govoni (1884-1965) de son vivant ou figurent autrement, sans doute, dans le volumineux recueil posthume La ronda di notte (La ronde de nuit) publié en 1966.

Corrado (c’est-à-dire Conrad) Govoni, bien qu’il ait fait partie des premiers membres du mouvement futuriste italien et publié dans ce cadre quelques poèmes expérimentaux, notamment des poèmes dessinés (qui sont moins des calligrammes que des sortes de planches de fiumetto ou bédé), est cependant resté à la périphérie de l’avant-garde, préférant cultiver, sur l’ensemble de sa trajectoire, une poésie moderniste pré-futuriste. L’inspiration est, comme on le verra ci-dessous, volontiers terrienne.

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Feux d’artifice
(Fuochi d’artifizio, 1905)

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Promenade romantique (Passeggiatta romantica)

Un trio de moniales scrupuleuses
se sont assises parmi les roses.

Au bord de la route, elles ont mangé de la pâte d’amandes
et des figues fraîches avec du pain,

et cueilli des primevères
pour les faire sécher dans leurs livres de prières.

Elles font à présent la sieste dans la cour pavée
d’un rouge château en ruines,

non loin d’une petite ferme
où vit une jeune fille qui s’appelle peut-être Adeline.

« Ah, si elle était à nous, cette belle vache
qui nous fait du si bon lait ! Et cette courge,

comme elle doit être bonne, frite à l’huile ! »
« Ne sais-tu pas que tu pèches par convoitise ? Chut !

Allons plutôt visiter les salles
du château ! Attention en montant les escaliers ! »

Les couloirs sont pleins de boiseries fanées
et de lambeaux de tentures colorées.

Dans une salle elles trouvent une cage où fait sa toile une araignée
et des fragments de miroir encore avec le tain.

La plus jeune, à l’insu des autres,
en cache deux dans son mouchoir de batiste,

tout heureuse. Une chouette s’enfuit
au plafond. En bas, dans le pré, on entend meugler.

« Regardez : une perruque ! » « Jette-la,
tu vas attraper des maladies ! »

Les heures descendent doucement les côteaux du Carmel
du jour comme des brebis au blanc lainage.

Dans la chambre la plus abandonnée,
la poussière et les mouches ont tant corrompu l’air

que pour mieux respirer
les sœurs ouvrent une fenêtre donnant sur la mer.

*

Les fausses couches
(Gli aborti, 1907)

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Les parfums (I profumi)

De grandes roses de couleurs éclosent
comme des feux de bengale fabuleux
allumés un soir de fête
aux fenêtres d’étranges demeures.

L’une exhale une humide et profonde fraîcheur
d’eau sylvestre au fond des bois ;
comme le noir de la nuit l’autre tombe
ou bien s’élève comme les premières lueurs du jour.

Belles comme des aérostats, singulières
comme des peaux-rouges poussant de grandes clameurs,
comme de paisibles golfes bleus de canicule.

Délicates et douces comme des chevelures,
tristes comme des fontaines sanglotantes,
passionnées comme des ritournelles.

*

Les douceurs (Le dolcezze)

Les dimanches bleus de printemps.
La neige sur les maisons comme une perruque blanche.
Les promenades des amoureux le long du canal.
Faire le pain le dimanche matin.
La pluie de mars qui bat contre les tuiles grises.
La glycine en fleur sur le mur.
Les rideaux blancs aux fenêtres du couvent.
Les cloches de samedi.
Les cierges allumés devant les reliques.
Les miroirs illuminés dans les chambres.
Les fleurs rouges sur la nappe blanche.
Les lampes d’or qui s’allument le soir.
Les crépuscules de sang qui meurent sur les remparts.
Les roses effeuillées sur le lit des malades.
Jouer du piano un jour de fête.
Le chant du coucou dans la campagne.
Les chats sur le rebord des fenêtres.
Les blanches colombes sur les toits.
Les mauves dans les casseroles1.
Les mendiants qui mangent sur le seuil des églises.
Les malades au soleil.
Les petites filles qui peignent l’or de leurs cheveux au soleil sur le seuil.
Les femmes qui chantent à leurs fenêtres.

1 Cette fleur, la mauve, est consommée et se prépare, dit-on, comme les épinards.

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Poésies électriques
(Poesie elettriche, 1911)

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Les vieux seuils (Vecchie soglie)

Les vieux seuils des portes vermoulues
qui ne s’ouvrent plus ; le mendiant fatigué
s’y reposait, attendant l’aumône ;
les domestiques y sommeillaient
les jours de vacances ;
les amoureux s’y appuyaient
en se mangeant la bouche
une dernière fois avant de se séparer ;
sur ces pierres était versé
le vin convivial
en l’honneur des invités,
et l’on effeuillait des roses
en hommage aux mariés.
Celui qui s’en allait au cimetière
s’arrêtait un instant pour dire adieu
à sa maison
et aux biens qu’il abandonnait.

À présent, avec leurs murs posés de champ
que le gel effrite et que pourrit l’eau
ruisselant des gouttières rouillées
tout l’automne, ils donnent sur des cours fermées,
des jardins ceints de murailles que recouvre
la verte gélatine des lichens.
Dessus, l’été, à la saison du froment,
quelque luciole lourde de rosée
fait de la lumière au triste grillon chanteur
qui ne se fatigue pas de proclamer
combien ils sont dans sa famille.
Y viennent s’abriter de la pluie
les beaux paons avec les arcs-en-ciel
de leur queue repliée et les dindes
avec leurs pesantes et rustiques
parures de corail ;
les chats s’y prélassent au soleil ;
les champignons leur ouvrent leurs ombrelles vénéneuses
et les cyclamens y étalent des couronnes de rois en exil.
Après une vie fantastique et brève,
les seuils deviennent muets et déserts ;
le compatissant Noël les recueille
dans le blanc sépulcre de la neige.

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Voyage interrompu (Viaggio interrotto)

Ô la quotidienne illusion
de lever l’ancre avec les voiles des rideaux
vers l’azur limpide qui s’étend
comme une mer infinie au-delà du balcon !

Court mirage, car bientôt le vent retombe
et les fenêtres affalent leurs voiles ;
et la mer d’azur en un moment se couvre
de maussades nuages couleur de fiel.

Comme des échassiers rhumatismaux
perdant leurs plumes, à l’intérieur des vases assoiffés,
s’effeuillent, fleurs posthumes annonciatrices

de neige, dans l’encadrement rigide
du verre, les chrysanthèmes malades
à la triste odeur de mort et de vernis.

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Inauguration du printemps
(Inaugurazione della primavera, 1915)

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Rome (Roma)

Toutes les places portent un toast
au ciel d’Italie
avec la flûte levée
et pétillante de leurs fontaines.
Ironiques monuments d’eau.
Les paysannes de la Ciociaria qui disposent leurs fleurs,
foulard blanc sur la tête,
semblent les camérières
de quelque printemps
académique officiel.
Jardins publics avec étangs de cygnes
n’ayant rien à voir
avec celui de Lohengrin.
Ô la mélancolie
de ce cimetière écroulé
du forum romain !
Ossements blanchis
et caveaux horriblement grands ouverts.
Et de toutes parts des couronnes de fleurs
les plus tristes et les plus funèbres
aux inscriptions mortuaires
délavées par la pluie
qui reprennent des couleurs chaque printemps.
Je pense avec regret
aux temps bénis
où les bœufs blancs
s’étendaient mollement
sur la Voie Sacrée
ou meuglaient près du Palatin.
Alors le bohémien et sa famille
campaient sous l’Arc de Titus.
D’un violon sale qu’on accordait
sortaient des notes stridulantes et sauvages
accompagnées du gargouillement
de la marmite arrosant de vapeur
les jambes de quelque gladiateur.
Un garçon de bronze patiné
apportait un harmonium au soufflet de cuir rapiécé ;
les étincelles jaillissaient de l’âtre improvisé
tandis que le chaudronnier battait joyeusement ses cuivres.
Le soir, à la lumière économique de la lune,
une jeune fille
dansait parmi les curieux
une danse effrénée, pieds nus,
sur les pierres qui gardèrent jadis
le feu des Vestales.
Aujourd’hui tout est propre,
cimetière payant ;
on montre les squelettes
dans les tombeaux ouverts
comme des bijoux dans un trousseau de mariage ;
les colonnes en morceaux des chapiteaux
sont recueillies et défendues
comme les reliques d’un reliquaire.
Et les grenouilles ne chantent plus
dans la fontaine de Juturne.
Au fond, le Colysée s’élève
comme un gigantesque
gazomètre explosé.
Dans les thermes de Caracalla
une fresque étrange et fascinante vous frappe
comme l’entrée improvisée
de mille femmes inconnues.
Dans la campagne, autour de la Voie Appienne,
on aperçoit les trains déraillés des aqueducs.

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Le cahier des rêves et des étoiles
(Il quaderno dei sogni e delle stelle, 1924)

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La petite trompette (La trombettina)

C’est tout ce qui reste
de la magie de la fête :
cette petite trompette
en étain vert et bleu
dont joue une fillette
marchant pieds nus dans la campagne.
Mais dans cette note laborieuse
il y a tous les clowns blancs et rouges,
le bruyant orchestre d’or,
le manège avec les chevaux, l’orgue, les lumignons.
Comme dans les ruissellements de la gouttière
il y a toute la frayeur de l’orage,
la beauté des éclairs et de l’arc-en-ciel ;
et dans l’allumette humide d’une luciole
qui s’éteint sur une feuille de bruyère,
toute la merveille du printemps.

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Pendant l’orage (Nella tempesta)

La porte est grande ouverte sur la nuit ;
et je suis assis, voûté, fatigué
sous le poids de nouvelles déceptions
comme un vieillard de mille ans :
l’orage me laisse indifférent,
tout comme la musique triste de la pluie ;
solitaire, étranger à ce monde
que les éclairs font une seule mer d’argent
qui brille et s’éteint silencieusement
devant le seuil de la maison.

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Chanté la bouche fermée
(Canzoni a bocca chiusa, 1938)

Ndt. Le titre du recueil est une référence à la technique du « chant à bouche fermé », comme le coro a bocca chiusa dans Madame Butterfly de Puccini, dit chœur des murmures.

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C’est l’heure (È l’ora)

C’est l’heure où tu entends,
depuis l’amphithéâtre de lune et de toits,
dans leurs masques de plumes
souffler les jeunes hiboux ;
c’est l’heure où font mal aux arbres
leurs racines, comme des dents.
Dans les maisons où les hommes
dorment en strates horizontales
comme les vers dans les canisses
en tissant une bave de rêves silencieux
desquels ne reste au réveil
qu’une couche de neige ridée dans le ciel,
le grillon du foyer
commence à striduler,
rossignol des cendres.

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Pèlerin d’amour
(Pellegrino d’amore, 1941)

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Feuilles de sang… (Come foglie di sangue…)

Feuilles de sang
d’un arbre violent en marche
furent mes paroles terribles,
que tu reçus comme une statue
marchant dans l’éblouissement d’août.
Elles me revenaient déçues et furieuses,
plus amères que l’odeur du chanvre.
Tu continuas indifférente et sombre
comme en un vent hostile
telle une jeune bête
qui ne sait qu’elle est nue
et qui dans l’éblouissement d’août
flaire seulement, avec avidité,
une âcre promesse de moût.

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Hirondelles d’Italie (Rondini d’Italia)

Comme des ciseaux d’ébène et d’ivoire
infatigablement
découpent les hirondelles
de lumière, de pierre, d’arbres en fleurs
le doux visage de mon premier amour.
Je voudrais que soit un saule piégé de glu
cette pluie d’avril
pour vous capturer toutes et empêcher
qu’au retour de chaque printemps
dans le vent blond et fou
vous ne répandiez vos graines joyeuses
sur le monde.

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Govonigiotto, 1943

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Tu avais tellement peur… (Tanto fu la paura…)

Tu avais tellement peur de mes baisers
dans la maison plongée tout à coup dans le noir
que tu restas pendant l’orage,
tressaillant aux lueurs du tonnerre,
sur le seuil, les pieds dans la pluie.
Retourné à mes vingt ans par le souvenir,
je te dédie le corail de ces éclairs.

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Gerbes, meules de foin… (Biche e pagliai…)

Gerbes, meules de foin, l’été venu,
encombrent les routes de mon pays.
Dans un nuage de poussière gris, nuit et jour,
elles vont sur des roues ardentes : haut perchées
sur les chars débordants, les paysannes
répondent par des refrains mélancoliques
aux claquements de fouet des bouviers.
On dirait que toute la Padanie émigre
vers des contrées inconnues, et d’or fulgurantes,
traînant derrière elle, dans un grand vent
docile et paresseux, le Pô, comme un cheptel.

*

Choix d’inédits
(Inedite varie)

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Un soir au Val di Chiana (Sera in Val di Chiana)

À la vie trépidante de Rome
ne me relient plus ici que des fils ténus
et calmes : le fil
de la fraîche lumière du ruisseau là-bas
qui serpente à val
sur la poussière verte
des pins et des cyprès ;
les trilles des oiseaux, le coucou
des Apennins et le rossignol
des asiles humides ;
la fumée des toits du terroir
s’enlaçant à la fumée cavalcadante
du train silencieux qui coupe
à la base lointaine
d’une enfilade de vignes
le nuage céleste de l’Amiata ;
le bruit de cascade
que de temps en temps fait, en bas,
monument de feuilles,
reine tempétueuse,
l’yeuse centenaire du domaine.
Ces fils un à un se briseront
dans le noir silence des grillons,
quand la ronde folle des hirondelles
prendra fin tout à coup
au-dessus de la maison rouge
dans le crépuscule de sang ;
et toutes les voix, les cris d’enfants,
les sons de cloches
qui résonnent au loin
viendront mourir ici doucement
dans l’Angélus roucoulé par les colombes.

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Poissons (Pesci)

Il cria des noms de poissons et de coquillages,
apportant le fleuve et la mer aux seuils des maisons,
le vieux poissonnier enroué
sautillant avec ses paniers dans la ruelle,
au bord d’un demi-sommeil.
Les lames des stores aux fenêtres
devenaient brûlantes de soleil, le calme revint.
Mais ce cri suffit à ce que le matin
fût plein d’odeurs de trains et de bateaux
et de lumières de perle de Venise2.

2 Les perles de Venise, artisanat réputé inscrit au patrimoine de l’Unesco, sont en verre coloré de Murano ou en verre peint.

Perle veneziane, un livre sur les perles de Venise par P. B. Marascuto et M. Stainer (1991)

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Les saisons sous-marines (Stagioni sottomarine)

Peut-être qu’avec ses eaux la mer produit de la drêche
dans les profondeurs : une moisson glauque
mûrie à l’été de la lune
ou aux invisibles saisons des rayons cosmiques ?
Quels groseilliers vendange-t-elle en secret
de coquillages, de gemmes et de perles ?
Autour de vieux rochers
mousse une boisson si savoureuse qu’elle
rend ivre rien qu’à en flairer l’arc-en-ciel,
qu’à la regarder de loin.
Des moissonneurs magiques aux cheveux de méduses,
des vendangeuses aux paniers en filets
chantent alternativement leurs couplets,
berçant les rêves des marins.
Le long de la plage déserte, la mer
rejette triturés tant de débris d’algues
et un marc si pressé
qu’on en pourrait faire cent rangées de meules.