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Documents. « Panameñismo » : Arnulfo Arias et le panaméisme dans les années 30-40

La principale force politique panaméenne à avoir été éclaboussée par le scandale des Panama Papers en 2016 fut le Parti panaméiste (Partido panameñista), vieux parti panaméen qui, soutenant le pouvoir d’Arnulfo Arias Madrid, fut la formation politique qui dota le Panama de sa première Constitution d’État souverain, en 1941, le Panama ayant été jusqu’alors un protectorat des États-Unis.

La doctrine panaméiste est (ou était, car le scandale des Panama Papers trahit une corruption de ses hommes et de ses principes) un nationalisme anti-impérialiste réclamant une véritable souveraineté pour ce pays détaché de la Colombie en 1903 par des manœuvres états-uniennes visant au contrôle sur le canal de Panama : il était en effet plus simple pour les États-Unis de contrôler le canal quand l’entité politique avec laquelle ils devaient compter pour cela était non plus la Colombie mais un démembrement, une fraction de celle-ci.

Arnulfo Arias Madrid (1901-1988) entra en politique au sein d’une organisation connue sous le nom d’Action communale (Acción Comunal), fondée en 1923 et que le premier texte que nous avons traduit ci-dessous présente à grands traits. Il s’agissait d’une organisation inspirée du fascisme européen, comme son imagerie le démontre assez (cf. photo ci-dessous). Le coup d’État conduit par cette organisation en 1931 conduisit Harmodio Arias Madrid, le frère d’Arnulfo, au pouvoir. Arnulfo fut quant à lui trois fois Président du Panama, à la suite d’élections : (1) d’octobre 1940 à octobre 1941, date où il fut renversé par un coup d’État militaire téléguidé par les États-Unis, (2) de novembre 1949 à mai 1951, à nouveau chassé du pouvoir, cette fois par des émeutes déclenchant un vote du Parlement, et (3) du 1er octobre au 11 octobre 1968, renversé à peine élu par un coup d’État militaire conduit par le général Omar Torrijos. Il participa de nouveau à l’élection présidentielle en 1984 mais l’armée faussa les résultats de cette élection pour faire élire son opposant. On a rarement vu, que ce soit en Amérique latine ou ailleurs, un homme politique aussi plébiscité par les urnes et aussi empêché de gouverner qu’Arnulfo Arias.

Pour introduire le public français et francophone à l’idéologie du panaméisme, nous avons traduit de l’espagnol trois textes. Le premier (I) est celui qui insiste le plus sur le fascisme d’Arnulfo Arias, avec des approximations que nous soulignerons. Le texte est tiré de la littérature du mouvement nord-américain de Lyndon LaRouche, représenté en France par le haut-fonctionnaire Jacques Cheminade. Le texte que nous avons traduit ressemble, s’agissant du cadre interprétatif, à une resucée des thèses de Ludendorff en leur temps sur les puissances supra-étatiques, dont les sociétés secrètes, le mouvement d’Action communale panaméen, embryon du Parti panaméiste, étant décrit comme un appendice de l’Ordre de la Rose-Croix, lequel semble être pour le mouvement auquel appartient Cheminade une sorte de fil rouge dans l’histoire du national-socialisme hitlérien. Par ailleurs, l’auteur de ce texte prend pour argent comptant des rapports des services de renseignement états-uniens, ce qui signifie qu’il ne s’agit nullement d’un travail d’historien : en s’appuyant sur ce seul genre de sources, dont au prétexte qu’elles sont déclassifiées on peut facilement penser qu’elles font enfin la lumière sur des faits méconnus, en réalité c’est la même chose que si l’on prenait pour fin mot d’une affaire judiciaire des rapports de police en ignorant tout jugement par une cour. Encore une fois, les historiens sérieux ne commettent pas cette erreur, mais des militants politiques ne sont pas toujours aussi regardants. Même dans les régimes démocratiques, et même en temps de paix, il arrive que ces services jouent un rôle malsain de police politique au service des gouvernements en place. Nous soulignerons les points contestables dans ce texte.

Le second texte (II) est quant à lui tiré de la littérature panaméiste elle-même. Elle confirme de manière euphémistique la présentation générale du I quant aux influences du fascisme européen sur la doctrine panaméiste, tout en apportant d’autres éléments sur la constitution d’un parti de masse dans le cadre des institutions démocratiques du pays.

Enfin, nous donnons en Complément des extraits de la Constitution panaméiste de 1941.

Pour conclure cette introduction, un mot du terme panaméisme. Le mot espagnol est panameñismo, forgé à partir de l’adjectif panameño. Une traduction correcte consiste donc à prendre l’adjectif français « panaméen » pour appliquer le même traitement, ce qui donne « panaméisme ». Le terme « panamisme » que certains emploient, par exemple le Wikipédia français, est pauvre : si Arnulfo Arias l’avait voulu, il aurait appelé son parti « Partido panamista » mais il l’a appelé « Partido panameñista ».

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Photo : L’emblème d’Action communale figurait sur la page de titre de l’organe de presse du mouvement, comme on le voit sur cette photo. Ce symbole complexe comporte un faisceau lictorial comme dans le fascisme, et même deux, un grand et un petit, le petit ayant les lettres A au-dessus et C en-dessous (ce qui ne se laisse pas déchiffrer par le profane que nous sommes), une croix gammée, un livre ouvert surmonté d’une dague, qui évoque sans aucun doute les rites initiatiques décrits ci-dessous en I, et d’autres choses encore, dont une devise, « Veritas imperabit orbi panamensi », « la vérité dirigera le monde panaméen ». (Source photo : El Digital Panamá)

Les notes entre crochets [ ] dans le texte sont de nous. Des commentaires numérotés font également suite aux traductions.

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Plan

I/ Les éléments empruntés au fascisme dans la doctrine d’Arnulfo Arias

II/ Un fascisme démocratique ?

III/ Complément : La Constitution panaméenne de 1941 : Constitution panaméiste, la première véritable Constitution du Panama en tant qu’État souverain

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I/ Les éléments empruntés au fascisme dans la doctrine d’Arnulfo Arias

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Traduction :

En 1931, le Dr. Arnulfo Arias Madrid prit la tête d’un coup d’État contre le Président Florencio Arosemena, au cours duquel furent assassinés plusieurs membres de la Garde présidentielle du Palacio de las Garzas [siège de la Présidence de la République], et qui imposa comme Président Harmodio Arias Madrid, le propre frère d’Arnulfo Arias Madrid. L’organisation à la tête du coup d’État était le Mouvement d’action communale, une organisation secrète et clandestine de tendance nationaliste, fondée en 1923. De nombreux membres de l’organisation entrèrent dans les équipes du nouveau gouvernement.

Le Mouvement d’action communale était une organisation secrète dotée de rites d’initiation, comme l’a expliqué en 1964 l’un de ses membres, Víctor Florencio Goytía : « Après le serment de rigueur et la signature avec le sang, scellée dans un livre noir, au terme d’une cérémonie mystique, les membres étaient organisés en escadrons de combat ; les membres initiés d’Action communale utilisaient des capuches blanches, et les chefs des capuches noires1, qui permettaient seulement de voir les yeux ; ils avaient en outre un salut spécial, avec les mains croisées, pour reconnaître plus facilement un membre de la communauté. »

Le Mouvement d’action communale était organisé en escadrons paramilitaires en uniforme, adoptant la symbologie fasciste, avec un emblème qui incluait le svastika2, les faisceaux, une dague et un livre ouvert [voyez photo ci-dessus]. Une telle affirmation n’a pas de quoi étonner, car le Dr. Arnulfo Arias Madrid avait découvert et pratiqué l’occultisme durant son séjour de spécialisation médicale en Europe en 1925. Il entra en contact avec la société des Polaires qui avait des liens avec la société Thulé [Thule-Gesellschaft] en Allemagne, dont étaient membres le professeur Karl Haushofer, Rudolf Hess, Alfred Rosenberg et Adolf Hitler lui-même. Peu après l’arrivée au pouvoir d’Harmodio Arias Madrid, son frère Arnulfo Arias Madrid fut nommé ambassadeur du Panama en Italie, pendant le gouvernement fasciste de Benito Mussolini3, puis en France, de 1936 à 1939, où le Dr. Arnulfo Arias Madrid fut initié personnellement dans la société rosicrucienne, à laquelle il resta lié toute sa vie, de même qu’un grand nombre de ses partisans au Panama, comme nombre d’autres hommes de gouvernement liés au Troisième Reich allemand.

Le Mouvement d’action communale finit par se dissoudre, ses membres en venant à constituer diverses forces politiques, mais à la fin de la décennie 1930 la majorité d’entre eux se réunirent dans le parti fondé par Arnulfo Arias Madrid et qui allait le porter au pouvoir en 1940, le Parti national révolutionnaire (Partido Nacional Revolucionario), renommé par la suite adopterait Parti panaméiste (de tendance droitière et nationale-populiste), copiant le modèle de structure politique du NSDAP allemand.

En 1937, comme ambassadeur du Panama dans l’Italie de Mussolini [voyez note 3], Arnulfo Arias rencontra Adolf Hitler, Herman Goering, Adolf Himmler, Joseph Goebbels et d’autres dirigeants nazis, selon des rapports déclassifiés des Archives nationales du FBI nord-américain : « … il devint un nazi convaincu, corps et âme, et à son retour au Panama créa un parti politique nazi, le Parti national révolutionnaire ; en 1940, en tant que Président, Arias ordonna la création d’un escadron militaire de haut niveau dont l’entraînement fut confié au nazi guatémaltèque Fernando Gómez Ayau, qui travaillait sous l’autorité directe de l’ambassadeur d’Hitler au Panama, Hans von Winter, lequel les conseillait dans la formation d’une police secrète appelée la GUSIPA, la Garde silencieuse panaméenne (Guardia Silenciosa Panameña). »

Arnulfo Arias s’entoura de sympathisants nazis parmi ses amis intimes, ses partisans politiques et ses ministres, parmi lesquels Manuel María Valdéz (proche collaborateur politique d’Arias), José Ehrman (secrétaire d’Arias quand celui-ci était ambassadeur à Paris), Cristóbal Rodríguez (secrétaire général de la Présidence d’Arias), Antonio Isaza Aguilera (secrétaire privé d’Arias), le colonel Olmedo Fabrega (doyen et chef des escortes d’Arias durant sa présidence), le lieutenant-colonel Luis Carlos Díaz Duque (chef de la Garde présidentielle durant sa présidence), Julio Heurtematte (qui s’associa à Arias pour créer la société d’importation de voitures allemandes et japonaises Heurtematte & Arias), le capitaine Nicolás Ardito Barletta (chef de la Gusipa, coreligionnaire d’Arias dans la société rosicrucienne et ex-maire de la ville de Panama pour le parti d’Arias ; c’était en outre le père du Dr. Nicolás Ardito Barletta, un adversaire politique d’Arias qui lui disputa la Présidence en 1984, se faisant élire à une marge étroite – sous l’accusation de fraude électorale soulevée par Arias – en tant que représentant du Parti révolutionnaire démocratique, fondé par le général et révolutionnaire charismatique Omar Torrijos, qui avait renversé Arias en 1968).

Au cours de sa carrière politique initiale, Arnulfo Arias Madrid entendit « purifier » le Panama des « races inférieures ». En tant que ministre de la santé en 1933, dans le gouvernement de son frère Harmodio, il proposa une législation sanitaire pour la stérilisation des Noirs d’ascendance antillaise4, ainsi que l’application de l’euthanasie aux personnes âgées. Cette législation fut à l’époque rejetée par l’Assemblée nationale mais fut appliquée pendant le gouvernement d’Arnulfo Arias en 1940, à l’hôpital Santo Tomás de la ville de Panama.

De même, dans la nouvelle Constitution qu’imposa Arnulfo Arias Madrid en 1940, se trouvaient un article définissant comme « races interdites d’immigration les Afro-antillais, Chinois, Japonais, Hindoustanis et Juifs », ainsi qu’un article disposant que « les commerces de détail ne peuvent être gérés que par des Panaméens de naissance ». Un mémorandum du Département d’État nord-américain, produit juste avant le renversement d’Arias en 1941 – renversement promu par les États-Unis en raison des sympathies d’Arias pour l’Axe – rapporte la chose suivante : « … que le gouvernement d’Arias prévoit de prendre un décret-loi pour exclure des activités commerciales les Juifs, Hindoustanis, Chinois et Espagnols »5 (29 septembre 1941, N.A. 819.55J/4). (…)

De tels faits ressortent aussi du rapport confidentiel cité plus haut et envoyé en 1943 au Département d’État par l’ambassadeur nord-américain au Chili, Claude Bowers, dans une section intitulée « Activités subversives et déclarations d’Arnulfo Arias », qui décrit une entrevue d’Arias avec un informateur de l’ambassade nord-américaine : « … quand l’informateur entra dans la chambre de l’hôtel à Santiago du Chili où logeait l’ex-Président du Panama, le Dr. Arnulfo Arias, l’informateur leva la main en un salut nazi avec les mots ‘Heil Hitler’, à quoi le Panaméen Arnulfo Arias répondit de la même manière ; Arias dénonça la politique impérialiste des États-Unis et, interrogé sur son opinion quant au résultat de la guerre, il répondit qu’il avait cru une victoire des Alliés possible mais qu’avec les récents triomphes d’Hitler en Russie et en Afrique du Nord il pensait que la situation avait changé, que la Russie serait ‘liquidée’ au cours de l’hiver et qu’avec la victoire prochaine de l’Axe arriverait ‘le jour où nous serons libres’ ; enfin, quand il lui fut demandé s’il était partisan du nazisme, Arias dit qu’il était panaméen avant tout mais que si les nazis contribuaient à ‘notre émancipation latino-américaine’ il en serait un fervent admirateur. » (12 septembre 1942, N.A. 819.001/311, Arias, Arnulfo).

Rapport spécial de 1986 de l’Executive Intelligence Review, Lyndon LaRouche Foundation, Washington D.C. (décembre 2009)

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1 Il se pourrait que ces capuches ressemblassent à celles du Klu Klux Klan, c’est-à-dire avoir été coniques avec un sommet pointu. Un mot sur ce point. Il est évident que le KKK, qui se développa d’abord et surtout dans les États du Sud des États-Unis, a emprunté ce costume aux cofradías espagnoles de la Semaine Sainte, qui s’étaient répandues dans toutes les possessions américaines de l’Espagne, y compris aux États-Unis, dont la Louisiane espagnole de 1762, après le traité de Fontainebleau signé avec la France, jusqu’à 1800. Cette Louisiane espagnole couvrait plusieurs États où le KKK se développa par la suite. – Il est permis de supposer que le nom même du Klu Klux Klan est une allusion à ce costume emprunté : l’un des noms de cette capuche conique en espagnol est en effet cucurucho, et klu-klux peut être le son cu-curuch par déformation. Le nom du KKK reste un mystère à ce jour, et notre hypothèse semble moins fantaisiste que celle qui consiste à y voir le bruit d’un fusil que l’on réamorce. Le sens en est selon nous : le clan du (de ceux qui portent le) cucurucho.

2 En supposant qu’Action communale se fût doté de cet emblème avec svastika dès sa création, en août 1923, il convient de souligner que le NSDAP allemand dont le svastika était le symbole depuis 1920, n’avait guère encore fait parler de lui à cette date. Le putsch de Munich, par exemple, n’eut lieu qu’en novembre 1923, tandis que les fascistes italiens étaient au pouvoir depuis la Marche sur Rome d’octobre 1922. Il ne paraît donc pas absolument certain que le svastika d’Action communale fût un « emprunt » au national-socialisme allemand. Une autre possibilité est qu’il se fût agi d’un symbole indigène, la croix gammée étant, comme on le sait, un symbole ubiquitaire des civilisations amérindiennes. C’est le cas au Panama, parmi les Indiens Gunas (ou Cunas) de l’archipel de San Blas, qui obtinrent leur autonomie à la suite de la « Révolution de 1925 » et adoptèrent un drapeau orné d’un svastika, drapeau toujours en vigueur de nos jours. C’est une simple hypothèse de notre part. Du reste, la Constitution panaméiste de 1941 ne fait aucune mention des accords d’autonomie de mars 1925 concernant l’archipel de San Blas et l’autogestion accordée aux Gunas, si bien qu’on peut penser qu’Arnulfo Arias n’était pas un farouche défenseur de cet accord. Le titre XIV de la Constitution sur les « Provinces et le Régime municipal », est absolument muet quant à une quelconque spécificité de l’archipel.

3 Toutes les sources ne concordent pas sur le séjour d’Arias en Italie en tant qu’ambassadeur. La chose figure certes dans les les pages Wikipédia en anglais, par exemple, mais non dans celles en français ou en espagnol, ni par le texte ci-dessous en II. Selon ces dernières sources, le champ d’action d’Arnulfo Arias comme ambassadeur couvrait différents pays européens parmi lesquels l’Italie n’est pas nommée, et avait son siège à Paris. Il est fréquent que les petits pays nomment un seul ambassadeur pour plusieurs pays.

4 L’affirmation paraît sans fondement et mériterait à tout le moins d’être précisée. Les Noirs dont la langue maternelle n’est pas le castillan sont une catégorie parmi d’autres de « migrants interdits » dans la Constitution de 1941. Mais les autres catégories sont définies de manière plus extensive : par exemple, les personnes de race jaune sont toutes interdites d’immigration au Panama par cette Constitution sans que celle-ci fasse une différence selon la langue maternelle dans ce cas. D’un côté, par conséquent, la race noire est davantage acceptée que la race jaune dès lors que le texte constitutionnel fait jouer pour la première et pour celle-ci seulement un critère de langue. Les Noirs dont le castillan est la langue maternelle pouvaient immigrer au Panama. D’un autre côté, le fait qu’une personne née au Panama d’une personne appartenant à la catégorie des migrants interdits a tout de même la nationalité panaméenne si l’autre parent est Panaméen, connaît une exception quand le père appartenant à la catégorie de migrant interdit est un Noir dont la langue maternelle n’est pas le castillan (art. 12), c’est-à-dire que la Constitution semble en effet réserver le traitement le plus strict envers les personnes qui réunissent dans leur personne deux traits : (a) être de race noire et (b) ne pas avoir le castillan pour langue maternelle. De toute évidence ce sont les Noirs anglophones et francophones qui sont visés. Voyez la note 5 et notre choix d’articles de la Constitution de 1941 ci-dessous. Par conséquent, l’expression de « race inférieure » à éliminer par stérilisation est une grossière erreur ou une diffamation : pourquoi ce régime aurait-il cherché à éliminer les Noirs en tant que race inférieure alors qu’il n’interdisait pas d’immigrer aux Noirs de langue espagnole ? Cela n’a aucun sens. Soit l’auteur a mal compris le rapport des services secrets états-uniens dont il rend compte, soit c’est ce rapport qui est un tissu de faussetés. Sur la base de faits vrais, à savoir l’existence constitutionnelle d’une catégorie de « migrants interdits », l’un ou l’autre élucubre. S’il y a eu un programme de stérilisation envers les Noirs, il ne peut avoir visé ceux qui étaient libres d’immigrer dans le pays, mais seulement ceux, au maximum, à qui faisait défaut un certain trait culturel, à savoir la langue espagnole. Et même concéder ce point semble absurde ; l’un ou l’autre semble avoir allègrement mêlé deux dispositions de nature différente, à savoir une législation migratoire et une législation de nature eugéniste, appliquant sans fondement les moyens de la seconde aux objectifs de la première. S’il s’agissait d’une politique de nettoyage ethnique, comme l’un et/ou l’autre le laisse entendre, la stérilisation est bien moins propre à ce résultat que l’expulsion ou la pure et simple élimination physique directe. Bref, tout cela n’a aucun sens.

5 C’est l’article 23, alinéa 3, de la Constitution qui définit la catégorie des personnes interdites d’immigration. Il est rédigé comme suit : « Sont interdits d’immigrer : la race noire quand la langue maternelle n’est pas le castillan, la race jaune et les races originaires de l’Inde, de l’Asie mineure et de l’Afrique du Nord. » Il y a dans l’article, au paragraphe en question, deux citations qui ne se recoupent que partiellement. L’une omet les Japonais, l’autre omet les Espagnols. Chinois, Japonais et Hindoustanis relèvent des sous-catégories « races jaunes » pour les deux premiers et « races originaires de l’Inde » pour les troisièmes. En revanche, les Espagnols ne paraissent relever d’aucune des sous-catégories établies par la Constitution et le décret-loi évoqué en ces termes par les services secrets nord-américains était donc forcément inconstitutionnel : le plus probable est que ce rapport des services secrets n’est pas fiable. Quant aux juifs, nommés dans les deux citations, la constitutionnalité de leur interdiction serait également problématique mais cette interdiction pourrait à la rigueur signifier que le gouvernement entendait la catégorie « races originaires d’Asie mineure et d’Afrique du Nord » comme incluant, outre les Arabes et les Berbères, les Juifs dans toutes leurs composantes.

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II/ Un fascisme démocratique ?

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Arnulfo Arias Madrid

Traduction de « L’Ordre Arnulfo Arias : Sa mémoire est bien vivante », par Enrique de Obaldía, avocat.

En 1925 le Dr. Arias fut témoin de l’intervention militaire des États-Unis qui étouffa la grève des loyers6 en causant morts et blessés, cet événement influa sur le sentiment nationaliste du Dr. Arias, le poussant à rejoindre le Mouvement d’action communale.

En ce temps-là, le pays souffrait d’un état grave de décomposition politique, économique et sociale, produit de la structure semi-coloniale imposée par le traité antinational Hay-Buneau Varilla de 1903, et cette situation empêchait la croissance et le progrès de la Nation.

C’est comme conséquence de cette réalité que, le 2 janvier 1931, malgré les risques d’une intervention nord-américaine prévue par la Constitution et le traité du Canal, Action communale mène un coup d’État contre le Président Florencio Harmodio Arosemena, le renversant. La participation du Dr. Arnulfo Arias fut prépondérante et fondamentale pour l’exécution de la « Révolution libertaire » (Revolución Libertaria) du 2 janvier 1931, car il fut l’un des chefs les plus habiles et déterminants pour l’action armée de ce coup d’État. C’est en effet le Dr. Arias qui dirigea les opérations, en particulier la prise du palais présidentiel.

Après cette geste héroïque d’Action communale, le Dr. Arnulfo Arias occupa sous l’administration du Dr. Ricardo J. Alfaro (1931-1932) et de son frère le Dr. Harmodio Arias Madrid (1932-1936) des fonctions publiques importantes, en tant que ministre des travaux publics et ministre de la santé.

En reconnaissance de ses contributions à la campagne électorale de 1936, le Président Juan Demóstenes Arosemena nomma le Dr. Arnulfo Arias envoyé extraordinaire devant les gouvernements de France, d’Angleterre, de Suisse et du Danemark, établissant à Paris le siège de sa mission diplomatique. Durant son séjour en Europe, de 1936 à 1939, il fut en outre délégué du Panama devant la Société des Nations, à Genève en Suisse, et envoyé spécial au couronnement du monarque britannique George VI.

En Europe, Arias entra en contact avec les idéologies alors en vogue et qui comportaient une forte charge nationaliste. Ces manifestations patriotiques fascinèrent Arias. Il fut également impressionné par la législation sociale avancée qu’adoptaient presque toutes les nations du vieux continent. Il profita de cette expérience pour étudier différentes formes démocratiques de gouvernement, promotrices d’un nouvel ordre social et de l’intervention ordonnatrice de l’État.

Fin 1939, le Dr. Arias Madrid accepta depuis son séjour parisien la candidature à la Présidence de la République pour son parti, le Parti national révolutionnaire (PNR), auquel s’associèrent les partis conservateur, libéral national, démocrate, et libéral uni. Devant ce défi, le Dr. Arias était décidé à engager de nouvelles politiques pour le pays, fondées sur les principes nationalistes d’Action communale et les nouvelles idéologies naissantes en Europe7.

De retour au Panama pour conduire sa campagne électorale, devant un rassemblement de masse sans précédent dans l’histoire politique du pays, le 22 décembre 1939, devant la gare ferroviaire de la ville de Panama (l’ancien Musée panaméen de l’Homme « Reya Torres de Araúz », aujourd’hui l’École des beaux-arts de la Place du 5 Mai), le Dr. Arias présenta une nouvelle doctrine politique qu’il nomma « Panaméisme » (Panameñismo).

Cette doctrine était inspirée par un nationalisme culturel, démocratique et économique, basé sur l’exaltation de nos racines historiques et sur notre droit à bénéficier de notre position géographique8. Elle avait pour idées directrices l’intervention ordonnatrice de l’État, en remplacement du caduc laisser-faire, et l’adoption de droits sociaux.

Le Dr. Arias définit la doctrine panaméiste dans les termes suivants : « Panaméisme sain, serein, basé sur l’étude de notre géographie, de notre flore, de notre faune, de notre histoire et de nos composantes ethniques. C’est seulement de cette manière que nous pourrons parvenir à l’excellence d’institutions équilibrées et au gouvernement parfait qui produira la plus grande somme de bonheur possible, la plus grande sécurité et stabilité sociale et politique. » Cette déclaration peut se structurer en trois principes de base :

  1. Le nationalisme d’Action communale, tendant à défendre, à développer et à dignifier la nationalité panaméenne ;
  2. La pleine démocratie, la participation effective du peuple au pouvoir public pour forger son destin et son développement socioéconomique ; et
  3. La souveraineté nationale sous la devise « Le Panama aux Panaméens », dans le but de fortifier et grandir notre image de nation souveraine et indépendante.

Le Dr. Arias remporta une victoire éclatante aux élections de 1940 face au candidat du Front populaire, une alliance de socialistes, libéraux et communistes dont le candidat, Ricardo J. Alfaro, pour éviter l’intensification du climat de violence politique, s’était, curieusement, retiré de la campagne électorale de manière anticipée.

Une fois au pouvoir, le 1er octobre 1940, le Dr. Arias appliqua un plan de développement national fondé sur la doctrine panaméiste et commença l’application d’un programme de gouvernement qui poursuivait l’œuvre nationaliste et innovante des administrations des Présidents Harmodio Arias Madrid (1932-1936), Juan Demóstenes Arosemena (1936-1939) et Augusto Samuel Boyd (1939-1940), approfondissant au maximum un authentique processus révolutionnaire.

La première et principale décision du gouvernement révolutionnaire du Dr. Arias fut l’abrogation de la Constitution conservatrice et antinationale de 1904, qui fut remplacée par la Constitution du 2 janvier 1941 modernisant les structures de l’État panaméen et complétant l’abrogation du droit d’intervention des États-Unis.

Le travail gouvernemental, s’agissant de la législation, fut complété par 103 lois et six décrets-lois qui développèrent les nouveaux principes constitutionnels et introduisirent des changements importants tels que : l’inscription des femmes sur les listes électorales et le vote féminin, la création de la Banque centrale d’émission de la République chargée d’émettre le papier monnaie panaméen, la protection de la faune et de la flore, la protection de la famille, de la maternité et de l’enfance, la promotion de la sécurité publique et de la sécurité sociale, le développement de la santé publique, le patrimoine familial (patrimonio familiar) inaliénable des classes pauvres ouvrières et agricoles, la promotion de l’éducation populaire, des arts, du sport, de la culture vernaculaire et du folklore national, la protection du patrimoine historique, la nationalisation du commerce de détail, la première loi organique d’éducation, la création de la Banque agricole, la création du tribunal de tutelle des mineurs, la défense de la langue, la régulation des contrats de travail et le droit des travailleurs à des congés annuels payés, l’indemnisation des accidents, le droit de grève, l’égalité salariale entre hommes et femmes, la maternité ouvrière, l’établissement de la journée unique de travail dans les administrations publiques, la promotion de logements populaires et la planification urbaine, l’habeas corpus, le recours en protection des garanties constitutionnelles, le tribunal des contentieux administratifs, la fonction sociale de la propriété privée, la réorganisation de la police nationale, déclarant le Président de la République chef suprême de cette institution, et son œuvre majeure : la Caisse de sécurité sociale.

De même que le 10 mai 1951 et le 11 octobre 1968, le 9 octobre 1941 des secteurs oligarchiques, rétrogrades et antinationaux conduisirent un coup d’État contre le Dr. Arias, le renversant et freinant ainsi le prodigieux développement économique, politique et social dont jouissait alors le pays.

Il convient de souligner que l’opposition du Dr. Arias à l’établissement de bases militaires des États-Unis sur le territoire national en dehors de la Zone du canal pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que son refus d’employer militairement les navires sous pavillon panaméen, furent les principaux éléments qui occasionnèrent ledit coup d’État9.

Par une mesure du Président Enrique Adolfo Jiménez, le Dr. Arnulfo Arias Madrid put retourner dans son pays en 1945, après avoir subi l’exil. À son retour, le Dr. Arias s’engagea de nouveau dans la vie politique nationale.

tupolitica.com, 4 août 2008 (organe de presse panaméiste).

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6 « Huelgas inquilinarias » : Ces grèves des loyers par les travailleurs panaméens n’étaient pas une petite affaire puisqu’il arriva au gouvernement de demander à l’armée nord-américaine présente dans la Zone du canal de les réprimer par la force, dans les années 1920, ce dont il est dit ici qu’Arnulfo Arias fut témoin. Voyez le poème Chant au quartier du Marañón d’Álvaro Menéndez Franco que nous avons traduit en français dans notre billet de « Poésie anti-impérialiste du Panama » ici.

7 C’est une façon euphémistique de décrire l’influence des régimes totalitaires européens. Toutefois, comme il s’agit essentiellement d’interventionnisme étatique, et que pour le reste Arias resta partisan de l’élection, on pourrait tout autant rattacher son action à celle du Front populaire en France ou le situer dans une même classe qu’un de Gaulle en 1958.

8 C’est-à-dire le droit des Panaméens d’être souverains chez eux, ce qui devait inclure à terme la souveraineté sur le canal.

9 L’auteur nord-américain de I apporte des éléments des services secrets états-uniens pour dénoncer ces mesures de pure et simple neutralité comme étant motivées par une sympathie envers les pays de l’Axe. Comme si l’on ne vouloir être neutre sans avoir d’intentions hostiles. Quoi qu’il en soit des motivations d’Arnulfo Arias, il est impossible de voir dans les deux refus mentionnés autre chose qu’une politique de neutralité. Or il fut renversé en raison de cette politique, I et II s’accordent à le dire bien qu’ils ne portent pas la même analyse. La maxime « Qui n’est pas avec moi est contre moi » est souvent associée à Staline : on voit que les États-Unis la pratiquaient pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Complément :
La Constitution panaméenne de 1941

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La Constitution panaméenne, et panaméiste, de 1941 fut en vigueur jusqu’en 1946. Tirant les conséquences de l’accord Hull-Alfaro de 1939, elle mit fin au régime de la première Constitution panaméenne de 1904 qui faisait du Panama un protectorat des États-Unis. L’accord Hull-Alfaro et la Constitution de 1941 maintenaient cependant l’existence d’une Zone du canal sous souveraineté nord-américaine, qui ne fut supprimée qu’avec les traités Carter-Torrijos de 1977.

La Constitution de 1946 fut à son tour abrogée et remplacée en 1972, après le coup d’État de 1968 qui renversa de nouveau Arnulfo Arias. Cette dernière Constitution de 1972 est encore en vigueur aujourd’hui ; c’est la quatrième plus ancienne d’Amérique latine, après celles du Mexique (1917), du Costa Rica (1939) et de l’Uruguay (1967). Ce classement appelle quelques remarques. La Constitution du Mexique est purement et simplement l’imitation – on n’ose même dire une adaptation – de la Constitution fédérale des États-Unis. Elle fut le cadre d’une hégémonie du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) issu de la Révolution mexicaine longue de plus de soixante-dix ans. Quant au Costa Rica, la longévité de sa Constitution traduit la stabilité politique de ce pays au vingtième siècle, d’autant plus remarquée qu’elle en fait une exception parmi les petites républiques d’Amérique centrale. Cette stabilité fut imputée par le célèbre intellectuel mexicain José Vasconcelos à l’homogénéité raciale du pays : « Tout le monde sait que le Costa Rica est un pays civilisé et civiliste, démocratique et cultivé, peuplé par une race pure d’origine galicienne, sans presque aucun Indien et seulement quelques Noirs sur la côte qui ne créent pas de problèmes. Le Costa Rica échappe ainsi aux maux du métissage et du prétorianisme et ne connaît ni dictateurs ni caudillos. » (in José Vasconcelos, El Proconsulado, 1939, notre traduction)

Parmi les articles intéressants de la Constitution panaméenne de 1941, on relèvera (notre traduction) :

Art. 10 : Le castillan est la langue officielle de la République. Il relève des missions de l’État de veiller à sa pureté, sa conservation et son enseignement dans tout le pays.

Art. 11 : La qualité de Panaméen s’acquiert par la naissance ou par un acte de naturalisation. Art. 12 : Sont Panaméens de naissance : a) ceux qui sont nés sous la juridiction de la République, quelle que soit la nationalité des parents, à condition que ceux-ci n’appartiennent pas à la catégorie des migrants interdits (siempre que ninguno de éstos sea de inmigración prohibida) ; b) ceux qui sons nés sous la juridiction de la République, même si l’un des parents appartient à la catégorie des migrants interdits, à condition que l’autre soit Panaméen de naissance. Cette disposition ne s’appliquera pas quand le père appartenant à la catégorie des migrants interdits est de race noire et que sa langue maternelle n’est pas le castillan.

Art. 23, alinéas 2 et 3 : L’État veillera à ce qu’immigrent des éléments sains, travailleurs, adaptables aux conditions de la vie nationale et capables de contribuer à l’amélioration ethnique, économique et démographique du pays. // Sont interdits d’immigrer : la race noire quand la langue maternelle n’est pas le castillan, la race jaune et les races originaires de l’Inde, de l’Asie mineure et de l’Afrique du Nord.

Art. 27, alinéa 2 : Personne ne pourra être détenu plus de vingt-quatre heures sans être déféré aux ordres de l’autorité compétente pour être jugé.

Art. 31 : Il n’y aura pas de peine de mort au Panama. Il ne se pourra pas non plus prononcer de peine de bannissement contre les Panaméens.

Art. 38 : La profession de toutes les religions est libre ainsi que l’exercice de tous les cultes, sans autre limitation que le respect de la morale chrétienne. Il est reconnu que la religion catholique est celle de la majorité des habitants de la République. Elle sera enseignée dans les écoles publiques, mais son apprentissage ne sera pas obligatoire pour les élèves dont les parents ou tuteurs en feront la demande. La loi disposera de l’assistance qui doit être prêtée à ladite religion et pourra confier des missions (encomendar misiones) à ses ministres parmi les tribus indigènes.

Art. 47 Sont garantis la propriété privée et les autres droits acquis par un titre valable, conformément aux lois civiles, par les personnes physiques ou juridiques, lesquels droits ne pourront être méconnus ni lésés par des lois postérieures. // Quand du fait de l’application d’une loi justifiée par des motifs d’utilité publique ou d’intérêt social les droits des particuliers entreront en conflit avec la nécessité reconnue par la loi, l’intérêt privé devra céder à l’intérêt public ou social. // La propriété privée implique des obligations en raison de la fonction sociale qu’elle doit remplir.

Art. 53 Le travail est une obligation sociale et sera sous la protection spéciale de l’État. // L’État pourra intervenir par la loi pour réglementer les relations entre le capital et le travail en vue de réaliser une meilleure justice sociale de manière que, sans causer de préjudice injustifié à aucune partie, il assure au travailleur les conditions nécessaires à l’existence, et les garanties et rétributions congruentes aux raisons d’intérêt public et social, et au capital la juste rémunération de ses investissements. // L’État veillera à ce que le petit producteur indépendant puisse obtenir de son travail et de son industrie un fruit suffisant pour ses nécessités et spécialement pour le bien-être et le progrès des classes agricoles et ouvrières.

Art. 103 : Les loi n’auront pas d’effet rétroactif.

Nous avons discuté une disposition constitutionnelle identique au présent art. 103 dans la Constitution paraguayenne de 1940 (ici). Ici comme là nous ignorons quelle étendue était donnée à cette disposition, sachant que la même disposition figure aussi dans la Constitution des États-Unis (Article I, Section 9, clause 3) et que la Cour suprême nord-américaine a très tôt jugé que cela ne s’appliquait qu’aux lois pénales et non aux lois civiles (Calder v. Bull, 1798). Dans la Constitution panaméenne, nous avons cependant cité un autre article, l’art. 47, dont le premier alinéa pourrait apporter une réponse à la question : « Sont garantis la propriété privée et les autres droits acquis par un titre valable, conformément aux lois civiles, par les personnes physiques ou juridiques, lesquels droits ne pourront être méconnus ni lésés par des lois postérieures. » Cela semble indiquer la non-rétroactivité des lois civiles.

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Annexe :
Création de l’ordre Arnulfo Arias Madrid

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Loi du 8 janvier 2003. Est créé l’ordre Arnulfo Arias Madrid avec sa décoration. Sa finalité est de rendre l’hommage du peuple panaméen à l’un de ses plus distingués hommes d’État, qui fut élu à trois reprises Président de la République par le vote populaire, et, en commémoration du centenaire de la République, de promouvoir les vertus démocratiques et civiques qui sont au fondement de l’État panaméen, ainsi que les contributions les plus notables au développement durable dans les domaines scientifique, littéraire, artistique, intellectuel et humanitaire.

Documents. “Haz Godo” : Le Faisceau goth et la politique en Colombie dans les années 30

Extrait du livre El porvenir del pasado: Gilberto Álzate Avendaño, sensibilidad leoparda y democracia. La derecha colombiana de los años trenta (2007) (L’avenir du passé : G. Álzate Avendaño, sensibilité « léoparde » et démocratie. La droite colombienne des années trente), par César Augusto Ayala Diago. Passage tiré du chapitre VIII, avec l’interview retranscrite de G. Álzate Avendaño. Traduit en français par l’auteur du présent blog.

À l’époque où, en 2009-2010, nous nous documentions sur la vie politique en Amérique latine dans les années trente, notre attention fut attirée par un mouvement au nom imagé, El Haz Godo, le Faisceau goth, en Colombie. Le texte qui suit apporte des éléments sur les origines et l’idéologie de ce mouvement.

Il nous a semblé important de donner au public français et francophone le texte de l’auteur, l’historien colombien Ayala Diago, avec le pittoresque de l’époque et du pays dont ces pages sont embaumées. Le livre dont le passage est tiré est le premier d’une trilogie consacrée à la droite colombienne et en particulier à Gilberto Álzate Avendaño (1910-1960), qui en fut une figure influente en même temps que radicale.

Quelques éléments de contexte seront utiles à la lecture de cette traduction. La vie politique colombienne depuis l’indépendance fut essentiellement caractérisée par l’opposition entre deux partis, un parti conservateur, dont les membres et sympathisants furent appelés les « Goths » (nous y revenons plus bas), et un parti libéral. Ce bipartisme de fait fut tout sauf apaisé ou tranquille, et donna lieu à plusieurs guerres civiles, jusques et y compris au vingtième siècle (guerre des Mille jours 1899-1902). Au moment des faits qui vont être ici relatés, à savoir en 1936, le parti conservateur avait perdu le pouvoir, qu’il avait occupé pendant près de cinquante ans, longue période qui fut appelée « l’hégémonie conservatrice ». Les conservateurs colombiens faisaient donc face à une première alternance depuis des décennies, qui, associée à la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie à la fin de la Première Guerre mondiale et à leur politique internationale puis, à partir de 1936, la guerre civile dans l’ancienne métropole espagnole, devait à leurs yeux conduire la civilisation au chaos. La nouvelle politique libérale fit donc l’objet de résistances actives qui enclenchèrent, après les guerres civiles, une période connue en Colombie comme celle de « la Violence » (la Violencia), marquée par des attentats politiques et qui devait durer jusque dans les années soixante. Dans cette période se constituèrent et s’affrontèrent des guérillas armées libérales et conservatrices. (Une guérilla communiste comme les FARC est un phénomène comparativement récent, apparu seulement à la fin de « la Violence », puisque les FARC ont été créées en 1964.)

En 1936, la Colombie n’en était encore qu’à la « petite Violence » (la « grande Violence » n’apparut qu’après l’assassinat du leader libéral charismatique Jorge Eliécer Gaitán en 1948). Rejeté dans l’opposition pour la première fois depuis des décennies, le Parti conservateur voyait se constituer deux courants en son sein : l’un dit « civiliste », incarné par le chef du parti Laureano Gómez, et l’autre inspiré par un groupe d’intellectuels qui se baptisèrent les « Léopards » (Leopardos, ce qui est aussi l’acronyme de « Légion organisée pour la restauration de l’ordre social »), courant dit « nationaliste » ou « fasciste ». Les Léopards plaidaient depuis les années vingt pour l’adaptation en Colombie du modèle fasciste italien (c’est à leur nom que renvoie l’expression « sensibilité léoparde » dans le titre du livre d’Ayala Diago). Le courant majoritaire fut appelé « civiliste » car il entendait maintenir les principes démocratiques de la Constitution colombienne. Par la suite, après la victoire de Franco en Espagne, Laureano Gómez loua cependant le franquisme espagnol et se décrivit lui-même comme « phalangiste » ; exilé de Colombie dans les années cinquante, chassé par un coup d’État militaire alors qu’il était Président de la République (1950-1954), il trouva refuge en Espagne.

Le Faisceau goth s’inscrit dans l’histoire du mouvement « nationaliste » ou « fasciste » du Parti conservateur colombien. Il s’agissait d’une entreprise à la marge du parti en vue de transformer celui-ci dans le sens préconisé par les Léopards. La jonction avec le parti était assurée par le dirigeant conservateur Gilberto Ázalte Avendaño, El Capitán (Le Capitaine). Il s’agissait en un mot de fasciser le vieux Parti conservateur bourgeois, jugé inadapté aux nouvelles menaces. L’effort pour extraire le parti de sa tradition bourgeoise en vue de le transformer en organisation du type des faisceaux italiens avait d’autant plus de sens que le Congrès national du parti avait opté en 1935 pour une stratégie d’abstentionnisme intégral, c’est-à-dire qu’il refusait de continuer de participer aux élections. C’est ainsi que le candidat libéral Eduardo Santos fut élu Président lors d’une élection sans opposants en 1938. Les raisons invoquées par le Parti conservateur étaient entre autres que la violence politique empêchait de tenir des élections impartiales. (Le même argument fut invoqué en 1949 à leur tour par les libéraux, dont l’abstentionnisme conduisit Laureano Gómez à la Présidence de la République.)

Dans le nom du Faisceau goth, nous avons à la fois (1) le Faisceau emprunté au fascisme italien et (2) le vieux nom des conservateurs colombiens, affublés depuis longtemps de ce sobriquet voulu injurieux par leurs opposants et réapproprié ici par les conservateurs dans le sens d’une fierté identitaire. Le nom avait été donné aux conservateurs pour sous-entendre, alors que les guerres d’indépendance n’étaient pas si loin, qu’ils n’auraient jamais vraiment rompu avec l’Espagne ou la mentalité espagnole. Le peuple des Goths établit en effet la dynastie régnant sur la première Espagne, à la chute de l’empire romain, dont l’Ibérie n’était jusque-là qu’une province : c’est le royaume wisigothique de Septimanie, qui, après la bataille de Vouillé contre les Francs, fut réduit à la péninsule.

On peut se demander si, de la part des fondateurs du Faisceau goth, il ne se mêlait pas dans le choix de ce nom quelque volonté de maintenir présent un élément germanique dans l’identité revendiquée par eux, à la suite de l’arrivée au pouvoir en Allemagne du Parti national-socialiste. La puissance industrielle allemande pouvait en effet donner aux sympathisants fascistes, de Colombie et d’ailleurs, la voyant passer aux mains d’un mouvement partageant à bien des égards la même philosophie que le fascisme originaire, une assurance nouvelle : dans ce cadre, insister sur un héritage germanique de l’Espagne et de ses anciennes colonies, dont les conservateurs restaient indubitablement plus proches que les libéraux par leur insistance sur une civilisation ou culture commune (c’était avant que la droite latino-américaine ne devienne un sous-produit de la culture états-unienne), pouvait avoir un sens. D’une telle motivation il n’est rien dit dans le texte qui suit, et nous ne la présentons qu’à titre de spéculation. Toujours est-il que le « gothisme » est depuis Charles Quint une donnée constante, même si elle n’est pas toujours centrale, du nationalisme espagnol : les Wisigoths font partie de l’héritage civilisationnel transpyrénéen.

Un dernier mot sur notre traduction. Comme en français, il existe en espagnol deux adjectifs dérivés du nom des Goths : godo (goth, -e) et gótico (gothique). Ce dernier n’est jamais employé par les personnes dont il est ici question et n’apparaît donc pas non plus dans notre traduction, même si l’adjectif « goth » et a fortiori son féminin « gothe » sont plus rares dans notre langue.

Les notes entre crochets [ ] dans le texte ainsi que les notes, plus longues, en fin de texte sont du traducteur.

Gilberto Álzate Avendaño

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La presse conservatrice d’Antioquia et de Caldas annonça le 21 septembre 1936 la création du Faisceau des jeunesses gothes (Haz de Juventudes Godas) dans le but de donner « un alignement belligérant à l’avant-garde du conservatisme antioquien ». C’était le point d’arrivée où confluait l’effort de Página Universitaria (Page Universitaire) de 1929 et de Jerarquía (Hiérarchie) l’année précédente. Le mouvement fut formé au terme de deux réunions constitutives, la première avec quarante participants, la seconde, quatre-vingts. Les bureaux de la revue Tradición (Tradition) servirent pour les délibérations. Les jeunes revendiquèrent le nom de Goths. « En plus d’avoir un enracinement populaire, il comporte en soi une définition programmatique, car les partisans de Bolivar à la Convention d’Ocaña, les premiers hommes de droite dans le pays, furent affublés de ce vocable qui a maintenu à travers le temps sa noble signification historique. » Ses organisateurs parlèrent dès lors du Front goth (Frente Godo) pour l’opposer au Front populaire, et le définirent comme une opposition intégrale, antilibérale et contre-révolutionnaire.

Álzate Avendaño participa aux réunions constitutives du nouvel organisme politique. Il fut reconnu comme chef et caudillo des droites et salué à la romaine. Au cours de l’une de ces réunions, il dressa le tableau historique du Parti conservateur et présenta les nouvelles méthodes tactiques ainsi que la nouvelle plateforme programmatique du mouvement. Il suggéra qu’au syndicat rouge devaient être opposées des corps de métiers (gremios de oficios) et à la violence exercée par le pouvoir des brigades de défense du conservatisme. Pour la première fois fut proposée la formule « Pas d’ennemis à droite »1 pour attirer toutes les forces politiques congénères. Les membres du Faisceau goth seraient identifiés par une « carte gothe » (carné godo) et le nouveau mouvement se doterait d’un ordre hiérarchique : un Conseil suprême du Faisceau (Consejo Supremo del Haz), un secrétariat général, ainsi que des commissions techniques. Des filiales seraient créées dans toutes les municipalités de la région et les personnes de toutes les classes sociales pourraient rejoindre le mouvement. Le Conseil suprême fut formé par Juan Roca Lemus, José Mejía Mejía, Abel Naranjo Villegas, Guillermo Fonnegra Sierra, Víctor Carvajal Ortega, Manuel Betancur et Gabriel Congote, et Gabriel Aramburo fut élu secrétaire général. Pour l’organe du mouvement, la parution de l’hebdomadaire El Clarín (Le Clairon) fut annoncée ; le journal serait placé sous la direction de Juan Roca Lemus, José Mejía Mejía et Víctor Carvajal Ortega. Entre-temps la revue Tradición serait le porte-parole du mouvement. Au cours des premières réunions fut étudiée la possibilité de convoquer au mois de novembre à Medellín un Congrès national des droites réunissant la jeunesse conservatrice de tout le pays. Le Faisceau goth adopta une proposition de salutation à Laureano Gómez [sur ce dernier, voyez notre introduction] et au général Pedro J. Berrío, « les plus éminents chefs de l’opposition ».

José Mejía Mejía, l’idéologue de Jerarquía, fit partie du Faisceau goth. Il s’y sentait à l’aise et avait toutes les qualités requises pour éclairer le groupe. Il apporta purement et simplement dans la nouvelle maison les vues qu’il exprimait dans Jerarquía. Il introduisit notamment parmi les piliers du nouvel édifice le décalogue idéologique connu sous le nom de « Positions et Propositions ». C’est ainsi que s’établit le vase communicant entre les deux, Página Universitaria (1925) et Jerarquía (1935) d’un côté et le Faisceau goth (1936) de l’autre.

Dans les trois, Mejía Mejía comptait avec la supervision et collaboration d’Álzate Avendaño. Les deux se sentaient travailler dans la même direction. Ainsi, à la fin du programme du nouveau mouvement, Mejía écrivit la chose suivante : « Gilberto Álzate Avendaño et l’auteur de ces lignes ont établi depuis l’année 1931 une nouvelle mentalité dans le parti [conservateur]. Fondateurs, animateurs, luminaires d’une brillante geste de droite, nos actions manquaient, peut-on dire, de résonance, le parti était plongé dans la sensibilité gouvernementiste de la période hégémonique [sur ladite période hégémonique du Parti conservateur, voyez notre introduction]. Des intelligences insulaires comme celle d’Álzate Avendaño et la nôtre ouvrirent la voie à l’agitation dure et cimentée que nous voyons aujourd’hui. Les prémisses de cette époque, posées contre le chœur presque tout entier de notre génération pusillanime, forment le statut mental des présentes journées. Sur nos épaules pèsent ces commandements audacieux. Telle est la responsabilité de ceux qui par le sang et l’esprit peuvent répondre avec la sincérité de ces principes. »

Le soutien du journal El Colombiano (Le Colombien) au Faisceau goth fut immédiat. Mejía Mejía y reprit sa colonne « Rubrique » et put même bénéficier de l’espace de l’éditorial pour diffuser et amplifier la voix du nouveau mouvement. « Convention nationale gothe » fut le titre d’un de ses éditoriaux, publié le 12 septembre 1936. Dans ce texte, l’idéologue définit une supposée extrême gauche colombienne comme l’adversaire du Faisceau goth. Selon lui, il fallait opposer à cette force politique belligérante un autre style, distinct du lyrisme et de la poésie. Témoin de la vocation poétique et littéraire du conservatisme, il pensait que sans changements il serait impossible que le parti reconquît le pouvoir : changer de tactique était nécessaire. Il fallait être clair : « Les nouvelles générations de droite doivent aller chercher l’homme anonyme et non l’intellectuel prétentieux et pédant. Descendre dans la place publique pour aller vers les masses, qui attendent un programme de certitudes. »

Mejía invitait à « opérer avec la matière première de la restauration nationale » qu’étaient les masses conservatrices, mais sans manifestes littéraires et bien plutôt par l’action, « l’extraordinaire réalité des bras en mouvement ». Il demandait d’oublier l’homme pusillanime qu’est le littéraire, « débilité par les jouissances intellectuelles sans avoir jamais contracté un muscle pour l’action ». C’était là la proposition du principal idéologue du Faisceau goth pour la convention qui devait être programmée à Antioquia afin de recevoir les jeunesses gothes de tout le pays. Il déclarait cette région [Antioquia] forteresse de la droite et se disait assuré que sortiraient d’elle les conditions de la restauration nécessitées par « l’heure présente ». Il concluait avec un appel : « Lançons-nous dans l’action sans préambules lyriques. Les masses gothes et catholiques nous attendent. »

Mejía Mejía et avec lui le Faisceau goth souhaitaient que le conservatisme accueillît leur point de vue, qui était celui du fascisme : « C’est une véritable impertinence rhétorique que de nous croire situés dans le sous-sol des principes fascistes qui régissent aujourd’hui la vie d’autres peuples […] Le Faisceau goth aspire justement à une adaptation rigoureuse des idées aux faits, et à ce que le parti conservateur travaille l’histoire au corps avec une doctrine à sa hauteur. »

Le Faisceau goth s’organisait rapidement. L’épicentre du mouvement était Medellín. L’éclatement de la guerre civile espagnole renforçait ses membres dans leur façon de penser. Dans les bureaux du mouvement, les mêmes que ceux de la revue Tradición, située dans la salle 14 de l’Edificio Comercial, au centre de la ville, au moment de s’inscrire les jeunes signaient une déclaration d’adhésion au gouvernement provisoire de Burgos [franquiste, en Espagne], considéré « le restaurateur de la civilisation espagnole menacée par le bolchévisme ». Les commissions furent constituées : orientation sociale, relations extérieures, organisation et statuts, mobilisation, finances, propagande, universités, salariés, et la création de commissions ouvrière et rurale fut annoncée. Les places furent occupées par des hommes qui avaient de l’expérience dans le militantisme de droite. Juan Zuleta Ferrer et Abel Naranjo Villegas intégrèrent la commission d’orientation sociale, Juan Roca Lemus la commission des relations extérieures, Jorge Luis Arango la commission des finances, et Mejía Mejía la commission de la propagande. La commission de la mobilisation convint de mettre en place la formation d’une brigade composée de mille hommes répartis entre dix sous-brigades, de même qu’une milice infantile et une arrière-garde gothe. C’était un leadership masculin ; les femmes apparaîtront plus tard. Le mouvement diffusait de façon quotidienne des bulletins d’information généreusement relayés dans les pages principales d’El Colombiano, qui publiait en outre des entretiens avec ses animateurs. L’enthousiasme était délirant, tout le monde proposait des initiatives : ajouter une photo à la carte de membre, dédier une page spéciale dans un journal, convoquer une grande convention des jeunesses de droite des pays de la Grande Colombie2, organiser une brigade de volontaires pour défendre le Parti conservateur.

En novembre, le Faisceau goth féminin fut lancé. Juan Roca Lemus s’adressa à un auditoire de trois cents femmes, réunies pour entendre la mission historique qui leur incombait dans l’organisation : le culte des héros. « Rubayata » [pseudonyme de J. Roca Lemus] leur parla d’une Colombie passée qui fut bolivarienne, auguste et aristocratique. Il les invita à jouer un rôle déterminant dans cette époque de nivellement des classes sociales que le pays était en train de vivre. Les femmes, premier élément national, devaient intervenir pour conserver ce qui restait de l’esprit aristocratique de la société d’hier, éviter, enfin, les abus propres à ce processus. Le célèbre « Rubayata » notait que des hordes barbares (« hordas cafreras ») étaient répandues sur le monde, fusillant des images saintes, blasphémant contre Dieu et contre un sentiment vigoureux de la patrie, réclamant des lois qui dégradaient la morale du foyer, créant un milieu de libertinage et de vandalisme. Il déclara les femmes prédestinées et les enjoignit à instiller le sentiment catholique dans les usines et les ateliers, à enseigner des préceptes de moralité. « Les nations dans lesquelles le sentiment nationaliste n’existe pas s’effondrent », disait-il, et les femmes du Faisceau goth devaient donc travailler dans ce sens : « Intronisez dans vos foyers, si possible au cours d’un acte solennel, le portrait de Bolivar de façon qu’il reste devant la sacro-sainte image du Seigneur. La force divine et la force nationaliste ainsi jointes, la patrie gagne en santé. » Dans le schéma idéologique du Faisceau goth, les femmes de l’organisation devaient se joindre aux travailleuses, « en leur enseignant qui fut le Libertador [Bolivar], qui furent nos autres grands hommes, qui sont les héroïnes qui tracèrent la voie que vous suivrez ».

 La conversion d’Álzate en personnage de première ligne au sein du Parti conservateur atténua son rôle dans le mouvement des droites. Il était considéré plutôt comme leur représentant à l’intérieur du parti. Son arrivée au Directoire régional était le résultat de son travail comme organisateur des masses. C’est ce qui paraissait être la stratégie. Mais Álzate était bien présent, influent, donnant des conférences, formulant des directives sur les tactiques du mouvement et ses programmes. Le Faisceau goth se pensait comme l’élément dont le conservatisme avait besoin pour se ranimer et se préparer à la conquête du pouvoir. Une fois reconquis le pouvoir grâce à cette stratégie, les nationalistes deviendraient les hommes du nouveau gouvernement. Un de ses militants disait : « Le Faisceau goth est une légion d’attaque du conservatisme. Celui-ci est le tout, celui-là une partie. Ce qui peut se passer, c’est que la partie se confonde avec le tout. »

Il s’agissait aussi d’une autre stratégie : la sienne propre pour gravir les positions à l’intérieur du Parti conservateur et de la société colombienne. Les idéologues du Faisceau goth reconnaissaient cependant la présence d’Álzate dans le mouvement. C’est comme s’ils travaillaient pour lui. Selon Abel Naranjo Villegas, Álzate était l’homme prédestiné. C’est ce qu’il déclarait en expliquant que la cause à l’origine du mouvement était la menace soviétique qui s’observait dans le pays et le barbare régime libéral qui ne faisait rien pour l’éviter. Il disait qu’Álzate sentait « l’urgence d’adapter notre droite à la tendance universelle et a cherché le contact avec des groupes d’intellectuels qui dans l’ensemble du pays fissent la promotion auprès des cadres du conservatisme des atmosphères d’héroïsme que l’époque et le régime rendent nécessaires pour répondre à leur insolence déchaînée ». Naranjo affirmait qu’il s’agissait d’un noyau d’intellectuels universitaires intéressés à recourir au « gothisme » (godismo) comme fait historique. Ils étaient peu nombreux, certes, mais sur eux pesait l’influence du Christ et du christianisme. Le Christ avait, avec ses apôtres, commencé comme eux et cette action avait converti au christianisme un troupeau immense : « Nous jouons le rôle de Baptistes mais nous sommes confiants en notre mission messianique car nous avons la certitude que ce qui doit advenir est déjà en nous. Nous préparons le terrain. » Il était sans doute question ici d’Álzate.

Le Faisceau goth et l’usage public de l’histoire

En plus de proposer une autre lecture de l’histoire de Colombie, le Faisceau goth entendait réaffirmer ce qu’il considérait être un héritage et un avantage : la tradition historique. Il s’agissait de la renforcer, d’y revenir et de gagner grâce à elle des prosélytes. Le secrétaire de l’organisation l’exprimait de la façon suivante : « Nous, les jeunes qui voulons un meilleur état de chose au sein de notre harmonie historique et d’une conception catholique et conservatrice de l’État, nous prêcherons loyalement à l’électorat national tout le contenu spirituel de la pensée de Bolivar, en cherchant surtout à l’adapter à son esprit et à ses véritables conceptions politiques. Nous serons les véritables exégètes de la politique historique pour harmoniser les conceptions sociales d’aujourd’hui avec celles du voyant Simon Bolivar, père de la Patrie. »

À son tour, Mejía Mejía en appelait à ce que le Parti conservateur saisisse l’histoire avec une doctrine à sa hauteur, soulignant : « Le passé est le meilleur aliment du présent. Nous autres ne le rejetons pas. » Et sur le plan extérieur, comme nous l’avons déjà dit, la nouvelle formule consistait à introduire dans le pays le modèle de l’État corporatiste, « qui est le meilleur pour défendre les intérêts des peuples », selon le secrétaire général, répétant ce que disaient ses pairs. Selon Gabriel Aramburu, qui n’occupait pas pour rien ce haut rang parmi les jeunes nationalistes, « la structure en corporations professionnelles où tous sont des techniciens et connaissent par expérience les problèmes serait une structure idéale de l’État […] Le Parlement actuel pourrait être remplacé par des Chambres professionnelles où les cadres techniques respectifs auraient un vote consultatif sans considération de leur origine sociale ni de leurs appartenances politiques antérieures. »

Juan Roca Lemus, intellectuel de renom qui, comme nous l’avons vu, signait sa rubrique « Périscope » dans El Colombiano du pseudonyme « Rubayata », devint à la fin du mois de septembre le président du Conseil suprême du Faisceau goth. Un cycle de conférences, où était annoncé un exposé d’Álzate sur la politique, lancerait la création d’une école de formation politique. Les premières conférences traiteraient du processus de la guerre civile espagnole, à un moment où les nationalistes se croyaient justement prêts à crier victoire. En octobre, le travail d’organisation du Faisceau goth touchait à sa fin. La commission ouvrière entra pleinement en activité. On imagina une ceinture bleue pour distinguer les personnes inscrites et on lança une campagne dynamique de collecte de fonds pour le mouvement. Un manifeste d’adhésion initia la commission de la femme gothe. Gilberto Álzate Avendaño faisait l’aller et retour de Manizales à Medellín. Il était pleinement engagé dans la configuration du mouvement nationaliste. Le 14 octobre, il participa aux délibérations où le Conseil suprême approuva un « Plan biennal » dressant une trajectoire en trois étapes pour le mouvement : agitation, organisation et mobilisation. Dans la première étape, l’enregistrement des affiliés serait intensifié et le nouvel esprit militant à l’intérieur du parti promu avec acharnement dans les villes et les campagnes ; dans la seconde serait assuré l’encadrement en avant-gardes juvéniles et formations d’adultes dotées d’un potentiel d’organisations de choc ; et au cours de la troisième période on procéderait à la mobilisation des effectifs du Faisceau goth dans la lutte contre la politique du régime. Álzate intervint sur les perspectives tactiques et programmatiques du mouvement. La réunion salua la parution du premier numéro d’El Clarín, l’hebdomadaire de l’organisation, sous la direction de Roca Lemus et José Mejía y Mejía. On approuva l’organisation d’un concours pour les paroles du futur hymne du mouvement, et comme blason fut adopté le même que celui de l’Action nationale de droite (Acción Nacional Derechista) avec le Libertador encadré par la croix latine. On adopta en outre le salut à la romaine, bras levé. Finalement, Álzate, qui devait se rendre sans tarder à Manzanares pour assister à un rassemblement politique, fut salué avec effusion. Ses disciples firent des vœux pour le prompt retour du caudillo et le succès de ses projets politiques.

La parution d’El Clarín, comme il fallait s’y attendre, fut bien reçue dans la communauté des droites. Le Diario del Pacífico (Quotidien du Pacifique), où les jeunes nationaliste de Valle del Cauca, tenaient la page universitaire « Foi et Doctrine », s’exprima ainsi : « Nous accueillons avec un salut romain le nouveau collègue d’Antioquia. Nous suivrons avec ferveur ses déclarations en faveur des principes de la droite. » (…)

En même temps, Fernando Gómez Martínez, directeur du Colombiano, soutint les activités du Faisceau goth. Il répéta et ratifia ce que disaient ses idéologues, à savoir que le Faisceau dotait le conservatisme des éléments de combat qui lui étaient nécessaires en changeant la psychologie du parti pour l’adapter à sa situation de parti d’opposition opprimé et isolé. Le contenu d’un article de sa plume publié dans El Clarín fut reproduit dans son journal en position d’éditorial, rien de moins. José Mejía Mejía publia le programme du mouvement, qui, comme nous l’avons dit, était le même que celui de Jerarquía, sans en changer une virgule. En octobre, peu de temps après la création du Faisceau goth, Álzate donna une interview au journal La Patria (La patrie). Le Capitaine – comme on l’appelait – y fit des déclarations où se confirmait son tempérament. Il se montra tout autant partisan de l’abstentionnisme intégral que l’aurait fait Laureano Gómez. Avec l’expérience des élections qu’il avait, il sourit quand on lui demanda son opinion sur les quelques conservateurs qui considéraient nécessaire de retourner aux urnes : « Personne n’imaginerait ces honorables messieurs de la capitale dans des élections caligineuses de province, devant des foules inertes, affrontant le risque physique et la responsabilité du débat […] Nous refusons de sacrifier des militants sans défense pour donner des emplois à la Chambre à des gens si éminents. Il n’est pas possible de subordonner une tactique de grande envergure à la nostalgie de quelques parlementaires privés de sièges. »

Mais il est ici nécessaire de retranscrire l’entretien pour comprendre l’Álzate Avendaño de ce moment historique.

Journaliste (J) : Quelle est votre opinion sur les négociations politiques entre les deux partis ? (C’est la première question qui fut posée à Gilberto Álzate Avendaño.)

Gilberto Álzate Avendaño (GAA) : Le conservatisme ne coopère ni ne vote. Les notables peuvent s’amuser avec leurs dialogues platoniques, chercher un accord avec une persistance polie ; cela ne changera rien à notre tactique. La politique conservatrice d’aujourd’hui ne se décide pas depuis le confort des divans, en discussions courtoises, loin des masses, sans tenir compte de leurs motivations, de leurs conditions psychologiques, de leur obscure impulsion à quelque chose de mieux. Le parti – pour citer la phrase d’un politicien péninsulaire un peu galvaudée par son usage – n’est pas un navire prêt à lever l’ancre vers n’importe quel port. Il possède une conscience, une discipline, une route, un objectif. Il n’est pas disposé à changer d’itinéraire au prétexte que quelques poltrons s’inquiètent dans l’équipage.

J : Si le gouvernement offre des garanties pour le suffrage, le conservatisme peut-il et doit-il voter de nouveau ?

GAA : Non. Ces garanties ne dépendent pas de la loi électorale. Il n’est pas non plus au pouvoir du gouvernement de les créer. Il existe un divorce entre les lois et les faits, entre la norme et les actes. Même dans l’hypothèse où les hauts pouvoirs souhaiteraient vraiment un retour à la normalité démocratique pour que le conservatisme se place à nouveau dans les cadres constitutionnels de l’État, cela me paraît impossible à réaliser en pratique. La canaille, l’esprit et la chair de ce régime factieux, n’y consent pas. La tourbe a débordé. Ces dernières années, sa brutalité triomphale a été stimulée sans retenue. Le gouvernement et les dirigeants politiques se sont mis à sa remorque, servilement, au lieu de la contenir et de la conduire. La lie du pays, en marées basses sociales, nous noie sous ses torrents, sans digues ni écluses. Personne ne retient cette pègre belliqueuse, dont la force et l’appétit ne font que croître. Elle ne tolère aucune coexistence. Et les petits maîtres libéraux ne le proposent pas non plus loyalement, car nous laisser voter serait pour eux suicidaire, ce serait perdre le pouvoir et les emplois.

J : Que faudrait-il alors pour que le conservatisme retourne aux urnes ?

GAA : Un encadrement de choc. Le conservatisme ne peut se fier à d’autres garanties que celles qu’il peut se donner en vertu de sa propre volonté et efficacité. Ni la piété patriotique ni notre désir nazaréen de concorde n’établiront la paix civile. Le repli de la violence factieuse doit résulter de la tension et de l’équilibre de forces opposées avec un pouvoir égal et une vigueur offensive comparable, et qui se respectent mutuellement. Quand le conservatisme, débarrassé de sa chrysalide de mansuétude et de ses superstitions de prétoire, disposera d’équipes de défense mobiles, il n’y aura plus de massacres impunis ni de nouveaux martyres dans notre panthéon laïque. Pour le moment il faut continuer d’armer les esprits, de maintenir vivante la volonté de revanche.

Tant que la collectivité restera béate, conservera ses vieilles habitudes mentales et tendances volitives, toute organisation d’un nouveau genre restera une structure inerte, une coquille vide. Ce dont le parti a besoin au départ, c’est d’une volonté de dominer, d’une vivace levure psychologique pour effectuer sa métamorphose de confraternité en phalange.

J : Quelques personnalités conservatrices insistent pour dire qu’il est possible et nécessaire de voter…

GAA : Laissez-moi rire doucement. Quelles sont ces personnalités ? Les abstentionnistes, ceux qui ne votent pas et sont à la marge de notre belligérance dramatique. Personne ne les imaginerait dans des élections caligineuses de province, devant des groupes inertes, affrontant le risque physique et la responsabilité du débat. Nombre d’entre eux savent que le parti paye pour le crédit qui leur vient d’un lointain fief politique. Mais nous refusons de sacrifier des militants sans défense pour donner des emplois à la Chambre à des gens si éminents. D’aucuns affirment que le parti doit voter pour se maintenir en activité. La gymnastique électorale peut être remplacée par d’autres stimulants. Au contraire, les masses sont démoralisées par un vain et cruel épisode sans d’autre objet qu’une minorité parlementaire.

J : Que pensez-vous de l’intervention du docteur Gonzalo Restrepo Jaramillo ?

GAA : Le docteur Gonzalo Restrepo Jaramillo est un homme parfaitement sincère qui réunit en lui les qualités et vertus d’une excellente lignée. Orateur et écrivain de grande valeur, capitaine d’industrie, citoyen exemplaire et sans tache. Après la monumentale figure patricienne du général Pedro J. Berrío, guide et sommet du conservatisme antioquien, il n’y a pas de personnalité plus énergiquement façonnée par nos montagnes. Tous ses mobiles sont nobles mais, absorbé par des tâches de nature privée, un peu à la marge de la vie politique, il voit le panorama quelque peu brouillé et a commis des erreurs de perspective. Le docteur Restrepo Jaramillo propose un front national, phonétiquement semblable au Rassemblement national, même si l’étiquette est mise à jour et fait vaguement allusion à un cartel contre-révolutionnaire. Le conservatisme s’est opposé au régime d’Olaya Herrera, qui avait une devise « rassembliste »3, parce qu’il se faisait délabrer, écraser sous couvert d’une phraséologie patriotique diffuse. Le parti ne souhaita pas se convertir en appendice bureaucratique du gouvernement, ni se résigner à des minorités arbitraires, ni consolider le nouveau régime en tant qu’opposition de sa majesté.

Nous avons opté pour une politique d’abnégation et d’intrépidité, sans autre passion et boussole que le pouvoir. Nous avons déjà bien avancé sur ce chemin difficile vers la reconquête et ne voulons pas atterrer nos recrues en trahissant notre destin. Pour prévenir un accord avec le gouvernement nous plaçant dans sa zone d’influence et menant une politique tributaire, il suffirait de faire le compte de tant de morts, de leurs ombres vengeresses, cette brume d’âmes qui nous coupe toute voie de retraite. Le docteur Restrepo Jaramilllo évoque les avancées du communisme, il entend le galop des troupes révolutionnaires dans le pays. Ce n’est pas ça. Le communisme comme collectivité idéologique pure, avec une tactique, un programme et une cause humaine, n’est pas encore présent sur notre scène historique. Ce qui existe, c’est l’invasion verticale des barbares, la prolifération des instincts antisociaux, un obscur désordre localisé dans le gouvernement et l’ensemble de ses affluents politiques. Ce serait une erreur de faire de subtiles distinctions scolastiques et de planter le décor de façon abstraite. On ne peut séparer le libéralisme des autres forces anarchiques. Carlos Barrera Uribe, chef honoraire du libéralisme de Caldas, est socialement un animal plus nuisible que ceux qui prêchent l’évangile marxiste.

Nous sommes aujourd’hui la réserve politique du pays, intacte et compacte. Tout compromis avec des groupes, petits ou grands, d’une autre devise que la nôtre nous ferait perdre notre cohésion interne et notre dynamique, sans bénéfice équivalent. Ce que certains appellent le libéralisme d’ordre ou la droite libérale, avec un défaut de rigueur expressive ou de sagacité politique, n’est rien d’autre qu’un minuscule cortège « apenin »4, une abjecte bourgeoisie qui a fomenté la révolution par ses votes, parce qu’en elle la haine historique à l’encontre du conservatisme, ou la panique, ou le snobisme, était plus fort que son propre intérêt et sa responsabilité patriotique. Ces gens croient qu’on ne se sauve qu’en capitulant. La même chose se passe dans tous les pays. Politiquement, la bourgeoisie est un club de suicidaires. Un pacte avec elle servirait seulement d’entrave, de boulet, car elle manque de toute force numérique et de belligérance.

J : On ne peut nier qu’il existe au sein du conservatisme certains secteurs disposés à faire la paix avec le régime.

GAA : Évidemment. Personne n’ignore que certains bourgeois conservateurs sont « olayistes »5, ouvertement ou souterrainement. Ils sabotent l’opposition mais c’est en vain. Dans leur sordide conception de la vie, ils considèrent que nous pouvons pardonner nos morts au candidat sanguinaire en considération de ce que c’est la réaction ploutocratique, un serviteur de la haute finance. Pour eux le conservatisme n’a d’autre mission que de monter la garde pour la défense de leurs bourses.

Eh bien ils se trompent. Le conservatisme a un concept de la propriété exposé dans ses programmes, mais ce n’est pas une simple patrouille apenine [voyez la note 4]. Il existe une pensée sociale de droite, une doctrine qui n’a pas vocation à servir de tranchée à la ploutocratie pour ses privilèges mais qui cherche des moyens non catastrophiques d’expier le désespoir dramatique de ceux d’en bas. Le conservatisme préconise que l’État intervienne en faveur du travail, qui n’est pas une marchandise inerte mais quelque chose qui sue, qui souffre et qui pense. C’est pourquoi il condamne la candidature d’Olaya Herrera non seulement pour des raisons politiques, car elle emporte avec elle la guerre civile, mais aussi parce que c’est une avancée du capitalisme apatride.

J : Où l’opposition et l’abstention intégrales conduisent-elles le conservatisme ?

GAA : Au pouvoir. À la marge de la vie civile, le parti maintient ses effectifs intacts, il les organise et les entraîne. Le chômage, si grave dans les années de la crise économique, est en voie d’être résolu au moyen d’une adaptation progressive des activités privées. Déjà commence à naître dans le parti, qui n’était jusqu’alors qu’une foultitude d’employés au chômage, une énergique volonté de domination, un sentiment militant de la vie et la responsabilité d’une mission. Pendant ce temps, ce cartel des gauches qu’on appelle libéralisme, sans le ciment de notre présence dans les bureaux de vote, se divise en opposition et gouvernement contraint de nous remplacer au sein du mécanisme démocratique. C’est une fatalité historique, supérieure à l’opportunisme de leurs chefs. Quand une collision interne les aura démantelés et anéantis, aucune des forces de gauche restantes ne pourra résister devant notre charge au pouvoir.

J : Mais cela affecterait le pays.

GAA : C’est ce que pensent certaines âmes timorées et ce qu’assurent aussi les écrivains du régime. Or le pays ne souffrira aucun préjudice dans son rythme historique, car nous autres conservateurs ne sommes pas des citoyens mais des sujets, des animaux de charge publique. Mais en outre ce petit interrègne de chaos est nécessaire pour provoquer un subit et violent retour à l’ordre. C’est seulement de cette manière que deviendra possible une nouvelle étape créatrice. Ce pays doit être refondé, transformé de fond en comble, parce que la république libérale l’a désorganisé moralement et socialement, dans son économie et son esprit. Aussi un précaire accord de partis n’a-t-il pour nous aucun attrait, c’est le projet désespéré et voué à l’échec de nous faire coexister dans des zones hermaphrodites (« zonas epicenas ») au centre. Les douleurs nationales d’aujourd’hui ne se guérissent pas avec des emplâtres mais requièrent la chirurgie du fer. Ce cataplasme verbal rassembliste [voyez la note 3] transformerait l’abcès en gangrène. La dernière tentative des politiciens centristes a échoué.

Et cela vaut mieux. Toute l’ambigüité de la politique contemporaine est un intérim. À présent, nous allons nous définir et nous situer, car il n’y a pas de pont-levis entre l’ordre et la révolution. Nous savons que surviendront quelques temps hasardeux de chaos mais nous sommes prêts à affronter le fleuve de feu des événements. Il faut suivre la logique de ce destin extraordinaire. Quelqu’un a dit qu’on ne peut être un incendiaire professionnel avec une âme de pompier…

J : Que dites-vous des droites ?

GAA : Dans le prochain numéro, je parlerai des perspectives tactiques et programmatiques du mouvement. Pour le moment il me suffit de dire qu’à mon avis le conservatisme au pouvoir devra appliquer le programme politique et social des droites. Nous sommes nécessaires et inévitables. Nous devons nous préparer à entrer dans l’histoire à dos de cheval et à participer de l’agonie des créateurs.

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Notes du traducteur

1 « Pas d’ennemis à droite » : C’est la réponse au « Pas d’ennemis à gauche », une formule qui aurait été forgée par l’homme politique radical-socialiste français René Renoult et qui fut le mot d’ordre de tous les « Fronts populaires » voyant le jour à cette époque dans différents pays. La formule « Pas d’ennemis à droite » est ici le mot d’ordre d’un « Front goth » en opposition au « Front populaire » colombien. À l’époque, la politique de front populaire, d’alliance des partis de gauche du centre jusqu’aux extrêmes, pouvait d’autant plus inquiéter à droite que nul ne savait quelles tendances l’emporteraient dans ces alliances. Par ailleurs, si l’on se plaît en France à rappeler ce qu’une telle politique, le Front populaire élu en 1936, a produit de réformes sociales importantes, certains, sans doute de mauvais esprits, soulignent que nombre de ces réformes avaient déjà été adoptées dans l’Allemagne voisine après 1933, sans qu’il fût question de front populaire dans ce cas bien que le mouvement responsable de ces réformes eût le mot « socialiste » dans son nom.

2 Grande Colombie : Il s’agissait donc d’externaliser autant que possible le mouvement vers les pays voisins qui avaient constitué de 1819 à 1831, avec la Colombie, une République de Grande Colombie, l’Équateur, le Venezuela, le Panama, ainsi que des parties du Pérou, du Brésil et du Guyana, sans doute avec l’idée à plus long terme d’une reconstitution de la Grande Colombie.

3 « Rassembliste » : Pour comprendre ce passage il faut développer un peu l’histoire de la fin de « l’hégémonie conservatrice » en Colombie. Cette hégémonie prit fin en 1930 avec un gouvernement dit de Concentración Nacional (d’où le néologisme concentracionista employé par Álzate dans l’interview), gouvernement bipartisan avec pour Président le libéral Henrique Olaya Herrera. Cette « concentration » bipartisane fut rendue possible par le ralliement de certains conservateurs dont les affaires dépendaient des échanges économiques avec les États-Unis, car ces derniers soutenaient Olaya (qui avait été ambassadeur à Washington). Parce qu’une partie du Parti conservateur avait ainsi soutenu la candidature d’Olaya, après la victoire de ce dernier le dirigeant du parti, Laureano Gómez, lui apporta son soutien. Cette période « concentracionista » dura jusqu’en 1934, date à laquelle le Parti conservateur fut, après qu’il eut exercé une hégémonie totale dans le pays pendant quarante-cinq ans, rejeté purement et simplement dans l’opposition et où le Parti libéral se montra davantage enclin à former un « Front populaire » avec les partis à sa gauche. Le Parti conservateur ne revint au pouvoir qu’en 1946. – Dans notre traduction, nous parlons, de manière plus conforme à l’usage de la langue française, de Rassemblement national, et forgeons par conséquent le néologisme « rassembliste ».

4 « apenin » : Traduction de « apenino » forgé par les conservateurs colombiens à partir du nom de l’Action patriotique économique nationale (APEN), un mouvement politique « rassembliste » (voir n. 3) colombien des années trente.

5 « olayistes » : Partisans d’Olaya Herrera (voyez n. 3).