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Gérard Blua : Une brève anthologie

Le poète Gérard Blua, écrivain, éditeur (Le Temps Parallèle, avec Jean Siccardi et Jean Aron, Autres Temps), animateur culturel (mouvement Expression Delta, échanges culturels internationaux dans le cadre du Centre culturel de Marseille…), et dont j’ai chez moi six recueils, me fait l’honneur de publier sur ce blog une anthologie poétique de mon choix.

Les origines à la fois grecques et italiennes de Gérard Blua le prédestinaient à vivre à Marseille, « seconde Athènes » sous la plume de Joachim du Bellay, aux fondements et florissement plus anciens (et peut-être plus durables) que ceux de Lutèce. Ce choix de poèmes montrera cependant que la poésie de Gérard Blua ne fait pas dans la couleur locale. Dans cette poésie qui va du vers libre au vers blanc (sous l’influence de l’écriture musicale, car Gérard Blua est également l’auteur-compositeur d’une centaine de chansons enregistrées à la Sacem), la culture est une ouverture sur le monde : latinité américaine (Pedro Mir), latinité orthodoxe (les poèmes à la Roumanie), Méditerranée nord-africaine (les poèmes à l’Algérie), Québec (avec un recueil publié à la fois en France et au Canada), etc. En tant qu’éditeur Gérard Blua a fait une large place à ces littératures.

Dans sa poésie onirico-politique, marquée par la répression des intellectuels en différents pays, notamment dans son recueil de 1982, j’aime voir, bien qu’il ne m’ait rien dit à ce sujet, la situation de la Grèce au temps des colonels.

Qui plus est, Gérard a nourri le dialogue des arts, car il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’artistes présentant des peintres méditerranéens : Jean-Paul Moya (dont les belles muses masquées servent d’illustration principale à cette anthologie), Georges Briata, Léon Zanella, Pierre Ambrogiani…

Couverture du livre Moya (Autres Temps, 1998) sur le peintre Jean-Paul Moya. Textes de Gérard Blua.

N.B. Dans l’anthologie, les notes en italiques appelées par un obèle sont de ma plume.

Maux-Dire : Jeu Craie au tableau noir
(Le Temps Parallèle, 1982 1e éd. ; Éditions Campanile 2020 éd. revue et augmentée)

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À Richard Martin

Je dédie ces écrits
à toutes les plumes du monde
dans du plomb vil emprisonnées
à celles qui le furent
à celles qui le seront
car c’est la contradiction historique du plomb
de ne pouvoir affirmer autrement
l’incommensurable poids d’une plume

Vu que le nom de Richard Martin apparaît plus d’une fois dans ce choix de poèmes, je crois bon d’indiquer qu’il s’agit du comédien et dramaturge, fondateur et directeur du théâtre Toursky (nommé en hommage au poète Alexandre Toursky) à Marseille, où entre autres Léo Ferré s’est souvent produit.

*

Mais les oiseaux insistent et s’appellent
Furie qui se multiplie
Et pousse leur infini
Dans les limites fragiles
De mon crâne
Craquements sifflements éclairs
Qui ?
Peut-on seulement être sûr de son lit
Qui ?
Ai-je su nager vers la notice d’emploi
Qui ?
Je demande le chemin des issues de secours
Qui ?
Craquements sifflements éclairs
Dans mon crâne
Qui sonne ?
Ma main vient de saisir ton corps mon ancre
Ma femme
Quelque part dans les pierres tranquilles
De chez nous
J’abandonne le navire sans mât aux voiles froissées
Par l’empreinte de nos deux corps
Ne t’effraie point les oiseaux sont partis
Sauf un qui tourne encore dans ma mémoire
Où il me cherche depuis que je suis né

*
Ils m’ont demandé mon nom
Et j’ai répondu
VIVRE
Dans la pièce d’à côté
Le bourreau aiguisait ses dents
Sur la meule du temps
Crissement insupportable
Acide coulé dans mes oreilles
Incandescence du son
Calcinant mon cerveau
J’ai voulu répéter
Mais ils m’ont dit
Que dans le fond
Tout cela
N’avait plus d’importance

*

Je me souviens :
Il y avait des fleurs sur ses lèvres
Et ils asséchèrent sa bouche
Il y avait des fleurs dans ses mains
Et ils guillotinèrent ses doigts
Il y avait des fleurs dans ses yeux
Et ils émondèrent son regard
Il y avait des fleurs dans son cœur
Et ils coupèrent les tiges de sa vie
Je me souviens
Nous trouvâmes ses graines
Dans les boues d’un régime
Les fanges d’un Système
Les déserts despotiques
Ses graines envolées
Dans les râles d’un peuple essoufflé
Nourri sourdement de sa sueur
Ses graines qui nous parlent sans cesse
De Lui mon frère de Lui mon double de Lui moi-même
Mais les fusils ne le savaient pas
Mais les fusils ne le savent pas
Mais les fusils ne le sauront pas

Je me souviens
De toutes mes morts fécondes
Comme Sisyphe de sa pierre

*

Je suis las
De leurs griffes de leur bave de leurs morsures
De leurs insultes de leur cris de leurs coups
La médiocrité m’imprègne me ronge se diffuse
S’insinue dans mes silences brûle mes mots
Les portes claquent les fenêtres battent
Dans mon crâne tout s’effrite se lézarde et entre
Dans la lente agonie de l’abandon définitif
Je cherche cependant sans espoir un repaire
Une marque une tache peut-être un souvenir
Quelque chose qui dise que j’existe
Un lien qui me rattache encore à moi-même
Mais leurs yeux nauséeux derrière leurs bureaux
À l’abri des lumières pointées
Gomment mes tentatives délavent mes efforts
Étirent mon cadavre sous ma peau fatiguée
Je suis las
De mes souffrances de mes résistances de ma vie
De mes errances de mes appels de mon doute
Et quelque part au plus profond de moi-même
Dans les ultimes caches de mes luttes clandestines
Traqué fourbu cerné rampant mais fuyard heureux
Un inconnu qui me ressemble
Et m’a longtemps habité dans mes caves contradictoires
Commence
La grève de ma fin

*

Sans cesse ils m’interrogent
Et je n’ai toujours pas compris
Ce qu’ils veulent savoir
Rien
Je crois   certainement
Rien

Ils font partie
De ces laborieux bureaucrates
Dont le travail est de questionner
Bien
Je crois   certainement
Bien

Mais qu’une seule réponse de ma part
Dérouterait violemment
De leur interprétation de l’aveu

*

Le requiem de mon cœur
Déverse et rythme un flot de musiques
De sang
Mon corps est à l’écoute systématique
De sang
Mes yeux se gorgent de l’intérieur
De sang
Ma bouche pâteuse s’imprègne
De sang
Mon être vibre et s’apaise
De sang
Les chants s’étirent et gonflent mes veines
De sang
Mélodies souveraines royales sous le masque
De la dépouille vaine que je laisserai
Sèche apparence épouvantail et mue rien
Oh hurlez cuivres cordes et percussions
Partition magistrale qui force le passage
Hurlez en moi jusqu’à cette dernière note
De sang
Dont je suivrai le cortège vibratoire
De sang
Jusqu’à l’ultime secret de mon cerveau
Et je me coucherai parmi mes souvenirs
De sang
Enfin tous retrouvés

*

Les journaux étaient silencieux
Ou bien n’étaient pas
Les voix des haut-parleurs
Les images des lucarnes
Tout forgeait un univers qui n’était pas
Mais à l’apparence nécessaire
ELLE
demandait voulait savoir demandait
vertige tourbillon tourmente folie
LUI
n’existait plus n’avait jamais pas
Imaginaire déposé aux pieds du meurtre
Rires des mercenaires
Rires des fonctionnaires
Regards lourds des voisins
Des autres de tous rires
Les libraires eux-mêmes ne connaissaient plus ce poète
Alors assise au bord du trottoir les pieds dans le caniveau
Au plus profond du gouffre de haine creusé par mille regards

ELLE
pensait à sa chance d’avoir créé un rêve
Et d’avoir pu l’aimer le vivre le posséder

*

Ils avaient traîné son corps sans vie apparente comme l’on sort le taureau
De l’arène après le spectacle bouffon et terrible et sanglant et comme l’on
Sortait certainement les esclaves du cirque après que les pouces se fussent
Baissés voilà des millénaires que l’on traîne les mêmes et que les mêmes
Les traînent dans une même ocre poussière qui enveloppe les mêmes rites
Et les mêmes pouvoirs et provoque la même toux de rage dans les mêmes
Gorges qui fixent les mêmes couteaux voilà des millénaires encore que les
Mêmes têtes se tournent pour ne rien voir et cachent les mêmes visages
Dans les mêmes mains agitées d’un même tremblement celui de la même
Peur qui fortifie une même lâcheté et qui perpétue un même Système et
Un même ordre suprême dans une même éternité et voilà des millénaires
Enfin que dans ces mêmes corps sans vie apparente que l’on traîne vers
Des mêmes lieux d’un même inconnu dans un même but s’accrochent les
Mêmes dernières pensées qui se pétrifient dans les mêmes ultimes mots
J’aime
Comme si les mêmes soleils devaient toujours briller et les mêmes lunes
Se satisfaire d’une même aridité d’une même solitude d’un même silence
Ils avaient traîné son corps sans vie apparente en éboueurs consciencieux
des dieux dans un étrange crépuscule vers un égout final où il faudra bien
un jour se décider à fouiller les traces encore palpitantes et chaudes de la
Vraie Beauté

Maux-Dire : Jeu Craie au tableau noir, par Gérard Blua, Editions Campanile, 2020. Couverture : Dessin de Pierre Gennat.

*
Ivre Québec (Écrits des Forges/Autres Temps, 2002)

.

Des tourbes limoneuses
Ruisselant dans mon crâne
Me vint l’idée du feu
Des mangroves secrètes
Au tréfonds de mon être
Le chant de l’inaudible
Mais de quel labyrinthe
Catacombe ou volcan

La lave du poème ?

*

De mes faims infantiles
De mes banquets impies
Quelle famine reste ?
Cannibales amours
Dressées sur autels borgnes
Demeure le remords.
Au ventre du langage
Ferments et borborygmes

La nausée comme une encre.

*

Le rêve mord
Bleu
Les rives de la vie

Bleue mort
Qui se retire
Comme une vague

*

Ne l’a-t-on jamais dit
À vos chaînes ?
Ailleurs est une fleur qui vous aime

.

Une attente vous rêve
Bien au-delà de vous
Vivre renaît de chaque escale

Terre froide terre givre
Bouche estuaire
Qui attend un si long baiser

Balbutiements qui percent
Flots et effluves
De nos étreintes de brumes bleutées

*

Car du saphir qui sourd
En aurores fragiles
À l’améthyste crue
Sertie de crépuscules
Quel souffle rêverait
Sa bleue éternité
Sous l’aile du corbeau
En spirales de jais

D’alabandine de la mort ?

*

Au cœur des trois rivières
Une île si tranquille
Qui se voudrait frontière

*

Est-ce mensonge que revivre
Illusion qu’oublier l’oubli ?
J’affirme l’éternité de l’été.

*

Dernier regard

Je suis d’une mosaïque
De mille exils
Aux couleurs de rêve et de sang

Tout en moi
Est fragment des différences
Qui mêlèrent leurs amours dans le Temps

Trace aussi
Des meurtres qui expatrièrent
Et des crimes qui accueillirent

Car pour être là aujourd’hui
Combien furent ailleurs
À espérer pour moi, l’inconnu de demain

Et si je brûle en ce lieu désormais
Que d’autres voudraient clore
C’est du feu d’entrailles lointaines

Jusqu’à cette quiétude parfois
Voile doucereux de leurs mensonges
Qui ne soit l’écho de mes cris séculaires

Car une lumière sans mémoire
Que serait-elle d’autre
Si ce n’est la récurrence des ténèbres

Et le silence terrible des oublis
La mort infiniment renouvelée
Des vies que je porte en mon ventre

Mon sang n’est pas le mien
Offert par mille hémorragies
Et puisque je te le donne

Je suis de ton visage
Tout autant que tu es du mien
Étrange étranger qui me ressemble tant.

*

Dans le cheminement de l’œuvre (Autres Temps, 2007)

.

Ceci,
à toi qui as les yeux fermés,
à toi qui les ouvres mais ne vois pas,
à toi qui vois mais ne regardes pas,
à toi qui regardes mais ne cherches pas,
à toi qui cherches mais ne trouves pas,
à toi qui trouves mais ne comprends pas,
à toi qui comprends,
mais qui fermes les yeux.

*

D’Algérie

Terres démembrées
après le terrible hurlement de la fracture
que nous racontez-vous ?
Alors que le sable s’engouffre
dans les meurtrissures de la ville
et dans les plaies béantes
d’hier la vie.
Alors que les vents tranchants
étêtent
ce qu’il reste de l’arbre ou de la fleur
assèchent
l’ultime résistance d’une fontaine.

Éboulis de pierre
ravines de béton
masquant les visions d’étages
érigés par des mains d’espérance
blanches ailes-bâtisses
aux yeux bleus dressées vers le soleil
que nous écrivez-vous ?
Alors que le silence
progresse désormais dans ses failles
s’insinue dans cette neuve catacombe.
Alors qu’une mortelle éternité
depuis étouffe la mort.

Ruines écartelées
dans les souffrances d’une mémoire torturée
que nous montrez-vous ?
Alors que le rire d’un enfant
éclate de rouge
sur la roche martyre.
Signature du rut de la bête.
Alors que le sillon s’endort
dans la nuit de l’oubli
et momifie ses graines inutiles.
Cadavre craquelé
d’une terre abandonnée au meurtre.

Renverser le cours de l’oued
Et de l’Histoire
quelle seconde y suffit ?
Tellurisme totalitaire
transformant le paysage de l’homme
en charnier de pierres pourrissantes.
Mais combien de millénaires
pour désenfouir
notre regard complexe sur le monde
et retrouver les traces
d’une si longue naissance ?
Lutte permanente pour une autre existence.

C’est ainsi qu’ils ont cru
ramener un pays de lumière
au stade le plus primitif de la vie.
Peurs qui courent dans les déserts.
Fureurs qui émondent
et règnent sur la famine des faibles.
Doctrines qui rajoutent
deux pattes à l’humain vaincu.
Mais la parole ne meurt jamais
avec la langue coupée.

Les voix savent se poser
et attendre
en marge des gorges tranchées.
Sans visage et sans nom
elles connaissent la permanence du dire.
Cela fait si longtemps
que l’ombre s’obstine à leur silence.
Invente des flots furieux et des cendres impassibles.
Des coulées de tombes.
Mais derrière le linceul terrible
des tremblements de verre
toujours demeure
l’éternité du souffle des poètes.

*

De Roumanie I

Dans la nuit de Breaza
les œufs multicolores
des Pâques byzantines,
lucioles libérées
d’une géhenne inculte,
paroles de terres neuves
portées au bout des lèvres
de l’ami et poète.
Et puis le havre quiet
d’un voyage roumain.

C’était l’espoir
et un ciel sombre
dans les bagages épars
d’une attente en apnée
au profond de l’enfance
de la fête orthodoxe
Grèce entremêlée
au partage constant
d’un Marseille à l’aplomb
du mythe et de son rêve.

*

De Roumanie IV

Breaza cachait dans sa nuit
les œufs multicolores de sa Pâque.
Sans bruit
sans chant
sans lumière
se refermait le cercle
dans la dérive des gestes
et la détresse des esprits.
En un ailleurs introuvé
la cérémonie liait d’autres hommes.

Perdus dans l’âge retrouvé
d’une humanité sans âge,
nous allumâmes nos bougies
aux simples étoiles
du feu de nos regards.
Célébration de l’incandescence
pour qu’un monde s’éclaire
d’entre les boues régnantes
et qu’un songe s’élève
de la pierre meurtrie.

Où êtes-vous églises illuminées
de fidèles connaissant vos routes,
ignorantes obstinées
d’errants et d’égarés
au plus près des vérités qui vous érigent ?

*

Pour survivre
J’ai roulé en moi
La pierre du tombeau.

*

Croire
au tréfonds d’une chair improbable
brodée d’urgence et de présent
que naître n’est qu’être
début de toute chose

Creuser
à fleur d’espace
la dérive de l’origine
en ce rêve fou
de désenfouir la vérité

Et traîner
la mortelle poussière
d’un crâne-lune en ruine
coquille pitoyable d’escargot erectus
sur l’orbite de l’erreur

*

Traces (Éditions Campanile, 2018)

.

À Yves Berger

C’est désormais la boue
Qui perle des voix
Et inonde
Les cerveaux de Panurge

Le poids, le nombre, la quantité
Sont les valeurs suprêmes
Du squelette blanchi
De la démocratie

Le brouhaha étouffe la pensée
Le bruit se veut musique
Les taches sont l’écriture
La langue se dessèche

Le vide remplace le vivre
L’inculture ouvre ses écoles
Quand la médiocrité
Découvre ses tribunaux

Et les petits marquis
Sous leurs bonnets phrygiens
Applaudissent le bal des mâchoires
Qui déjà se délectent

Du festin de leurs propres mains

*

À Pedro Mir

Regarde
    Enfant des terres nôtres
    Homme de l’avenir
    Lové sur ses racines
    Femme espérant le jour
    Venu de ses entrailles
Regarde
    Où les yeux
    Crèvent d’être des yeux
    Ces cages que l’on brise
    Terres vivantes
    Porteuses de peuples vivants
Regarde
    La pierre de naissance
    Le bois de l’existence
    Le sable éparpillé
    De l’autre mort
    Le sel de la misère
Regarde
    Frère lointain
    D’exil en abandon
    De fuite et de censure
    Rêve en persécution
    Tressé de mille gestes
Regarde
    L’immortel drape le poème
    Du chant de ta mémoire
    Les aubes dans ta trace
    Désormais s’obstinent
    À forger l’imaginaire
Regarde
    Le contrepoint de ta musique
    Et la parole viendra après

Ce texte au grand poète de République dominicaine Pedro Mir est déjà paru sur le présent blog, en annexe de mes traductions de poésie dominicaine (ici). Gérard Blua a participé dans les années 70-80 à des échanges culturels entre la République dominicaine et la France, à l’occasion desquels il s’est lié d’amitié avec Pedro Mir.

*

À Jacques Prévert

Il était le plus laid
Elle était la plus laide
Mais ils se plurent
Dès le premier regard
Et l’Amour ce jour-là
Retrouva son vrai visage

*

À Richard Martin

Ouvrez !
              La porte retentit
              Quelque chose
              Est derrière.

Ouvrez !
              Car peut-être
              Est-il temps encore.

Ouvrez !
              Le volet si rouillé
              Ou bien
              Vos yeux.

Ouvrez !
              La terre riche !

Ouvrez !
              Le ciel limité !

Ouvrez !
              Le cœur engourdi !

Ouvrez !
              La porte retentit
              Quelque chose
              Est derrière.

Ouvrez !
              Avant que la main libre
              Dessus
              Ne soit clouée.

*

À Hélène Perret

C’était un jour sans oiseaux sur la mer.

Le froid rongeait les roches avec ce parfum âcre qui sied aux amours impossibles. Un silence opaque habitait les vagues dans leur lent mouvement affectueux vers un rivage méprisant leurs caresses. C’était comme un hiver installé dans un corps blotti au creux d’un rêve inaccessible. Avec des hémorragies de glace au bord des yeux. Et le long frisson de l’immobilité qui installe son sommeil complice. Le vent s’acharnait sur les dernières paroles devenues sans importance. Vieillies par l’absence. Que faisaient-elles là sans l’écrin de leurs lèvres ?

C’était un jour sans demain et sans hier.

L’inertie étirait ses venins sur les heures trop tendres. Une poussière âpre étouffait les désirs dans les ventres de pierre. C’était comme une chair figée dans son refus. Rien n’indiquait pourtant que jamais, ici, dans le ruminement de la séparation, ne fut un sourire de fleur. Car tout n’était qu’inanité sans la moindre sueur d’envie. Mais le sable, qui coagule dans les veines. Alors, quelle larme attendre d’un rocher, si ce n’est cette algue déchirée, arrachée au cœur de l’insondable ?

C’était un jour sans moi, car je l’avais vécu.

*

Funériales (Éditions Campanile, 2021)

.

Pour Richard Martin

C’était un jour comme les autres
Un jour de foule aveugle
Un jour de système qui va
Dans les couloirs de Panurge
Un jour d’incommunicabilité
Et de têtes courbées
Dans leurs mangeoires
Un jour de grève sans fin
Simplement
Un théâtre avait disparu

Sur les ruines de la tragédie
Tu as demandé pourquoi
Pourquoi as-tu demandé
Pourquoi
Et ils t’ont dit
Que tu n’avais pas changé

Il est des systèmes qui tuent
Et d’autres qui regardent mourir
Toi, de ton talent, de ta carrière
Et du marbre de ton verbe
Tu témoigneras de cette différence
De toute l’éternité de ta présence

*

Pour Pierre Gennat

Visage
Au tronc noueux
Sous le scalp des feuillages
Doigts
De pierres dressées
Ou bien lèvres d’argile
S’ouvrant
À l’estomac
D’une terre fétide
Et le vent
Qui te frôle
Mais ne t’éveille pas

Où es-tu où dors-tu

Ne peut-on rien changer
Au cours de toute chose
Au cours de tout ce qui est
Au cours du long torrent
Qu’est le sens de l’Histoire
Ne peut-on rien changer

Où es-tu où dors-tu

Mon œil est impuissant
À saisir les destins
À maîtriser les vies
À offrir le regard
Responsable et si vrai
De l’absence mortelle

L’illustrateur Pierre Gennat, aujourd’hui décédé, était lié au groupe artistique et littéraire Expression Delta animé par Gérard Blua à Marseille dans les années soixante-dix. Victime d’une maladie incurable qui le plongea dans une forme sévère de dépression, il a détruit la plus grande partie de son œuvre, dont il ne reste par conséquent, et malheureusement, que quelques traces trop rares.

Funériales : Poétique du bout de la vie, par Gérard Blua, Editions Campanile, 2021. Couverture : Dessin de Pierre Gennat.

*

L’écho est le reflet du regard (Éditions Maïa, 2021)

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À Richard Martin

Dormez braves gens
Dormez
Le printemps veille
Et tire ses lourdes chaînes
Dormez
Et clôt ses griffes raides
Dormez
Soyez en paix
Les fusils
Sont en fleurs