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Lettre be-bop et autres poèmes de Cola Debrot (Curaçao)

Nous avons déjà cité le nom de Nicolaas « Cola » Debrot sur ce blog, dans un billet de traduction consacré à sa nièce, la poétesse Aletta Beaujon (ici).

Cola Debrot (1902-1981) est un écrivain et poète né aux Antilles néerlandophones, à Bonaire, et particulièrement associé à Curaçao, dont il fut gouverneur de 1962 à 1970. Un prix portant son nom est remis chaque année à Curaçao depuis 1968 à une œuvre littéraire, musicale ou scientifique.

Les traductions qui suivent sont tirées des œuvres complètes de Debrot, Verzameld werk. Deel 2. Gedichten (1985) (Œuvres complètes, 2e partie : Les poèmes), et sont classées par recueil. Debrot a pratiqué la versification classique tout au long de sa vie, et le vers libre est la partie congrue de son œuvre poétique : des poèmes par nous ici traduits, seul celui qui donne son titre au présent billet est en vers libres dans l’original.

Auteur néerlandophone, Debrot écrivit occasionnellement en papiamento, le créole des îles ABC (Aruba, Bonaire, Curaçao), et en espagnol. Il a également traduit en néerlandais de la poésie de ces deux langues, par exemple des poèmes du Curacien Pierre Lauffer, de Pablo Neruba, du Portoricain Luis Palés Matos.

Portrait de Cola Debrot par Carel Willink
Palais des gouverneurs, Willemstad, Curaçao

*

Confession à Tolède
(Bekentenis in Toledo, 1945)

.

Jérôme Bosch (Jeroen Bosch)

C’est la souffrance des souffrances,
le cœur, hâve, glacé,
est ensorcelé de rayons de lune,
fantomale lumière de la onzième heure.

Sur une arantèle de rayons de lune
est suspendu le crucifié.
La canaille, sauvage, livide,
tout autour, l’outrage.

Ô Christ, Homme de Douleur,
délivre-nous de l’enfer,
protège les cœurs humains
du jeu dément du diable,

où, souffrance des souffrances,
ils se consument dans le feu
des froids rayons de lune,
fantomale lumière de la onzième heure.

*

L’anachorète mourant (De stervende kluizenaar)

Je suis libéré des poussées de Satan,
cause motrice du duel intérieur,
tandis que le dépôt du dernier Amen
protège mon âme du trou béant de l’enfer.

Qui n’espère, quand vient sa dernière heure,
que l’orage, la nuit et le péril
feront place à la clarté céleste d’un éternel printemps
où l’on trouve une harmonie de fleurs ?

Ou bien le crâne aux orbites ténébreuses
que j’ai si souvent tenu dans la main
contemplera-t-il bientôt un anachorète mort,

et verra-t-il, avec un choc glacé,
dans le silence de la chambre, à la mort semblable,
le rictus de qui voulait échapper à la mort ?

*

Portrait tolédan (Toledaans portret)

Où Satan et la Nonne blanche préméditent
de faire du monde un enfer de souillure,
je suis né de l’adultère
et porte un des plus vieux noms de Tolède.

Que je sente la mélancolie plonger toujours plus
profondément dans les puits de mon âme obscure,
cela ne signifie, même si je tombe à genoux fanatiquement,
que mon incapacité à réfléchir la lumière de l’œil divin.

Si n’était, il y a plus de mille six cents ans,
né, pleurant, l’enfant à Bethléhem,
la sombre angoisse n’aurait guère poussé mon cœur

à tenter de vivre une vie pure et noble,
bien que constamment en péril
d’écouter Satan et la Nonne blanche.

*

Véronique (Veronica)

Ce n’est point parce que la Face que je contemplais,
ayant à nouveau le suaire devant les yeux,
était déformée comme celle d’un désespéré,
que son image ne me quitte plus.

Mais ce n’est pas non plus sa douceur
qui m’est restée, depuis l’heure de mon infortune,
car ce qui revient toujours devant mes yeux,
ce sont ses yeux seulement, un court instant levés.

Ils me regardaient comme criant
la parole devant laquelle mes sens ont défailli :
« Bien que je paraisse accablé de désespoir,

bien que je semble compter parmi les réprouvés,
Véronique, Véronique, je suis
la Voie, le sombre, ensanglanté Signe de Dieu. »

*

La mort de Marie (Maria’s dood)

Quand je tendis les bras au ciel,
car pour moi aussi l’heure de la mort avait sonné
– je n’avais plus qu’un instant à vivre
séparée du cœur souffrant de mon fils –,

quand les bancs de nuages s’ouvrirent
– entendais-je déjà les chœurs angéliques ? –
je revis les jours de ma jeunesse : vertes prairies,
quelques fossés, les vaches au pré, les toits de ferme.

Alors, répétant continuellement le Notre Père,
je vis comment un point blanc au loin
enfin me soulagea de mon angoisse de mère.

Il s’approcha, j’en aurais pleuré.
Je sentis sur ma joue la fraîcheur de sa lèvre
quand mes bras s’ouvrirent à Lui.

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Été navrant
(Navrante zomer, 1946)

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Blanches floraisons (Witte bloesems)

Je vais bientôt voir les plis de sa robe de bal,
quand elle émergera de l’ombre.
Et je regarde à présent l’agitation de ses lèvres,
l’éclat de la lune sur sa joue et son cou.

Nous voudrions sangloter passionnément,
touchés par la faveur du bonheur,
jusqu’à ce que je cueille pour elle,
illuminé de lune, un blanc rameau de jasmin.

Gages d’amour sont échangés,
bien que nous soyons silencieux sous le clair de lune,
car c’est seulement avec l’écho des paroles
que s’assortit la solitude de notre existence ennuagée.

*

Le fumeur d’opium (De opiumschuiver)

Je ne vis plus des événements
qui nous viennent du monde extérieur.
Si quelque chose de triste, ou de merveilleux comme un conte,
m’arrive, cela vient de mon âme, où les frontières se confondent.

Je croyais, mais j’étais alors dans l’erreur,
que le bonheur jamais ne reviendrait,
or je ne me laisse pas blesser par la vie
et je ne me passerai plus, même, de liberté.

Qui me revoit ne voit plus le laborieux chercheur
d’un idéal éternel, ce par quoi, dans le passé,
je tentais de me garder du désespoir.

Je n’espère plus résoudre aucun dilemme,
même si je vois, soupirant parmi mes visions,
me regarder l’œil de la Folie.

*

Fin de la chanson (Einde van het lied)

Je ne fis guère preuve de saine raison
en nouant des liens d’amour avec toi.
On ne peut forcer un soldat à la fidélité ;
celui qui ne meurt pas retourne dans son pays.

Où ton baiser s’est posé, s’ouvre à présent
une plaie au bord rouge et charnu,
un trou constamment purulent, parce que
je t’aimais sans pouvoir espérer.

Bien que mon corps aux baraquements soit attaché,
bien que je paraisse atteint au plus profond de mon âme,
je ris parfois de la folie de ton destin.

Chantes-tu, maintenant, au milieu d’autres femmes,
ou bien le soleil, dans l’aube grise, te trouve-t-il
gisant, tout aussi pourrie, au milieu des chardons ?

*

Venus Kalipygos

Callipyge Aphrodite des Grecs,
sois équitable envers qui, dans un siècle ultérieur,
est ébranlé par son angoisse et le cri
des oiseaux aveugles aux ailes d’or.

Ce n’est plus ton Hellas ni l’aurore
de la lumière qui nous enveloppe.
Le chant qui monte de cœurs serrés
fuse comme une flèche vers des sommets de neige.

Sois équitable, nous aspirons de même
à ce moment où nous quittera la peur,
et ce qui reste sera la fraîcheur d’un monde hellène,

bâti d’après les nombres de Pythagore.
Sois équitable, Vénus. Non pas bientôt mais tout de suite,
pour que retentissent aussitôt les chants nouveaux.

*

Souffrance (Pijn)

Ah ! tous les chemins des hommes
mènent à la souffrance.
Je dois la soigner,
moi qui voulais qu’on me soigne.

J’écoute ses sanglots,
bruyants comme ceux d’un enfant :
« Tout le monde ne peut s’adapter,
on ne vit pas toujours aveugle.

Jamais ne se laisse saisir
le rêve de flamme et de péché
qui rayonne devant les yeux
comme s’il était pur azur. »

Elle dit bien d’autres choses encore,
parfois avec violence, parfois presque calmement,
de temps en temps interrompue
par le silence comme par un écho.

Ah ! tous les chemins des hommes
mènent à la souffrance.
Je dois la soigner,
moi qui voulais qu’on me soigne.

*

Awa sa

Ndt. Awa sa, contraction de Awa salu, « eau salée » en papiamento, est le nom local du front de mer dans le quartier Otrobanda de la capitale de Curaçao, Willemstad.

1

Préparé à mourir, j’ai quitté
celle qui ne m’a donné que des chagrins,
mais, parce que je l’aimais,
je ne suis pas préparé à ruminer mes souvenirs.

2

La place où, avec des amis paisibles,
j’avais l’habitude de discuter les questions du jour,
j’y ai de même entendu les ricanements
de ceux que ma jalousie insensée n’épargna point.

3

De longues années vivant loin l’un de l’autre,
nous nous sommes emmêlés dans nos rêves,
bien décidés, mon amour, à la pire des vengeances,
celle qu’on accomplit dans un torrent de larmes.

4

Nous étions jeunes, commencions à peine à mûrir,
nous étions beaucoup trop jeunes pour comprendre
que jouer avec le feu des mots d’amour
était un dangereux aiguisement de couteaux.

5

À l’approche des amertumes de l’heure ultime,
puisse Dieu, qui éteint le feu torturant de la vie,
nous accorder de sentir encore sur nos lèvres
le premier baiser, durant enfin éternellement.

*

Un amour (Een liefde)

Pour E.

C’était le début d’un amour
n’allant à l’encontre d’aucune loi.
Prudents irréfléchis
ils allèrent de l’avant.

Ils ne parlaient pas,
mais entendaient, avec insistance,
presque pas discontinuée,
une belle voix profonde,

qui parlait de sombres contrées,
avec des reflets dans le ciel,
comme si brûlaient les maisons
d’un hameau tout proche,

et où les eaux brillaient
sous les grands nuages,
et ils coulèrent ensemble
au plus profond tourbillon.

Prudents irréfléchis
ils marchèrent dans le soir,
eux qui trouvèrent en l’amour
leur désespoir intact.

.

Les absents
(De afwezigen, 1952)

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En mineur (In mineur) [trois fragments sur cinq]

Bohème

Tu es cette femme aux traits fins
que j’adore jour et nuit, heure après heure.
Nous vivons sans parler dans la ruelle humide.
Tant de gens passent et lèvent les yeux
sans avoir idée du bonheur insensé
que je tire jour et nuit de ta tristesse.

Le septième commandement

Les lianes noires pendent comme autant de nœuds torves
qui doivent étrangler ceux qui restent pour s’embrasser.
Nous marchons à travers, le désir brûlant nos os,
et dans le cœur l’envie de pleurer sur notre destin.
Qui sait ? il est peut-être un Dieu sachant quelque chose de la vie
et qui, le jour du jugement, à tous pardonnera.

Le poète

Le monde n’est pas un endroit où rester plus longtemps,
bien qu’à l’occasion se laisse écarter ce chagrin
que tu aies, tard en une nuit profonde, disparu,
une nuit argentée par un doux clair de lune,
qui désormais éclaire le papier
sur lequel j’écris, entre les lignes grises.

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Entre les lignes grises et autres poèmes
(Tussen de grijze lijnen en andere gedichten, 1970)

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In memoriam

Cela dure une éternité, la lune est basse,
pâle comme la mort, déjà vouée à ne plus exister bientôt.

Nous marchons dans le brouillard l’un vers l’autre,
tandis que son vague éclat gagne un halo surnaturel.

Toujours l’un vers l’autre, il n’y a pas de fin à ce jeu,
qui flotte entre la revoyure et un déchirant adieu.

*

Lettre be-bop (Be-bop brief)

Au Dr. Christiaan Engels à Curaçao

Ndt. Chris Engels (1907-1980), médecin de formation, était peintre, poète et musicien, et le fondateur en 1948 du Musée de Curaçao (Curaçaosch Museum, Museo di Kòrsou).

Que fais-tu, Engels, quand les jours viennent à toi
avec une irritation des yeux,
avec une enflure
à la patte arrière,
avec une pensée
de paille
et de poutre
dans son œil irrité ?
Car, tu le comprends bien, Engels,
c’est la question primordiale
qui se pose chaque jour
et, chaque jour sans réponse,
est de nouveau remise
au vieux petit tiroir
où sont gardées
les choses étranges,
les choses les plus étranges ;
la douteuse chevalière
(preuve de ton marquisat),
la transparente coquille mauve
de l’araignée de mer
(preuve de tes délassements sur la plage),
le fin,
fin comme un fil, bikini
(preuve d’ennuyeuse immoralité),
le plan quinquennal manuscrit sur un bout de papier
(preuve de mégalomanie).
Je ne donne que quelques exemples
pour ne rien dire du reste
et ne pas me répéter.
Que dois-tu faire ?
Que dois-tu faire ?
Quo vadis
sur le dos du jouet de verre ?
La réponse est toute prête,
si tu n’en connais pas de meilleure,
si tu sais la wittern1,
comme disent les Allemands
(non sans complaisance).
La réponse est prête.
Il te faut juste composer :
des tumbas, des rumbas,
des punyas,
des marches militaires, des poèmes
et d’autres objets interchangeables.
La réponse est prête.
Il s’agit de réparer :
des patients, des hôpitaux,
des maisons de campagne
et d’autres sujets interchangeables.
La réponse à la fin
se vide.
Il s’agit de concevoir
des jumeaux robustes
et des êtres uniques équivalents.
Ainsi soit-il2,
disent les Français
avec leur Pernod et leur argot.
Ta importami un bledo3.
C’est du papiamento
de Conseil insulaire4.
Het mot maar,
dit l’Amstellodamois
des logements pauvres.
Mais sois attentif,
c’est le moment du tour de magie.
De tout ce composer,
réparer
et concevoir,
il ne reste rien
que la mince fumée,
la plus mince fumée,
la presque invisible fumée
du sacrifice d’Abel
l’après-midi
où les bêtes du troupeau
sont renfermées dans le kraal.
Peut-être vois-tu dans la lointaine distance
les mots encore
de l’Ecclésiaste.
Vanité des vanités
ou la bien plus belle parole
de Paul Verlaine :
Je suis plus pauvre que personne
mais tout ce que j’ai je vous le donne
5.
Des mots prononcés
à Sodome.
Aussi sont-ils faux,
mais sur le tas de fumier de Job
ils sont vrais.

1 wittern : « Flairer » en allemand ; le terme possède un sens plus intellectuel, qui fait l’objet de la remarque entre parenthèses deux vers plus loin, sur une certaine complaisance des Allemands à employer ce terme pour l’intellect humain, ce qui sous-entend, semble-t-il, que l’on ne saurait imputer à notre intellect l’acuité du flair animal – qu’il faille entendre ceci de manière philosophique ou simplement humoristique.

2 En français dans le texte.

3 Une note de l’auteur explique que cela signifie « Je m’en fiche » en papiamento. Ce qui signifie que le « Ainsi soit-il » français, précédemment, est entendu dans ce sens-là, à savoir dans un usage colloquial un peu suranné aujourd’hui. La citation du parler amstellodamois populaire qui suit, « Het mot maar », s’entend dans le même sens : « Faute de mieux », « On fera avec »…

4 Conseil insulaire : Traduction de « Eilandsraad », gouvernement local dans les Antilles néerlandaises.

5 Citation approximative d’un poème du recueil Sagesse. En français dans le texte.

Musée de Curaçao, Willemstad.

*

Quatrains depuis le fort Amsterdam (Kwatrijnen uit Fort Amsterdam)

Ndt. Le fort Amsterdam est la résidence des gouverneurs de Curaçao. Debrot était gouverneur en 1969, au moment des événements du Trinta di Mei, dont nous avons parlé dans notre billet de traduction de « Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones » (ici).

Son portrait en tête du présent billet, par Carel Willink, est allé rejoindre ceux de ses prédécesseurs dans la galerie dont il est question au dernier quatrain.

Pardon

Pardonnez-moi quand je refuse ceci ou cela.
Pardonnez-moi quand je réfléchis avant d’agir.
Chacun tend au moment sublime.
Mais un moment ne dure qu’un instant.

Décembre 1969

Île triste peuple triste
île triste dans le tourbillon
du maelström du maelström
île triste sans interprète

Le jardin

Ancien bastion, devenu jardin luxuriant
avec des tuiles grises de grès et de pierre bleue.
Le troupiale chante son amour et sa peine.
La vue est encore celle d’une ville en ruine.

La galerie

Le gouverneur marche dans la galerie.
Là sont ses prédécesseurs, côte à côte,
presque oubliés sans distinction.
Il rêve toujours plus de néant.

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Poèmes épars
(Verspreide gedichten)

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Sans titre

Depuis longtemps j’en ai assez du Sein zum Tode6.
En tant que mort, je tends toujours vers ces portes
dont nous entendons si souvent parler sur la terre
quand, de la chaire, avec son gazouillis insouciant,

le prêtre, moitié furibond, moitié voyou,
incite les dimanches au meurtre
du Christ, après une belle résurrection
de Dieu, comme avant mais avec une tête de Baal.

Ce n’est pas si déplaisant, ici, dans l’Hadès,
bien qu’on y soit évidemment sans conjoint.
On y connaît la mélancolie, le tourment.

Mais si l’on réfléchit sérieusement sur soi-même,
on parvient même à trahir les lombrics.
L’âme reste fidèle à soi-même, ne cherche que l’étourdissement.

6 Sein zum Tode : Concept heideggérien : « l’être-pour-la-mort ».

*

À l’enterrement du ministre Kernkamp (Bij de begrafenis van Minister Kernkamp)

Bilthoven, 21 juillet 1956

Ndt. Le chrétien-démocrate Willem Kernkamp était ministre néerlandais des colonies au moment où les Pays-Bas conférèrent leur autonomie au Suriname et aux Antilles néerlandaises, en 1954. Cette autonomie, il convient de le relever, n’était pas l’indépendance. Le Suriname ne devint indépendant qu’en 1975, et les Antilles néerlandaises continuent de faire partie du royaume des Pays-Bas. À l’époque où il écrivit ce poème, Debrot était « ministre plénipotentiaire » des Antilles néerlandaises à La Haye, c’est-à-dire qu’il représentait ce territoire au Conseil des ministres des Pays-Bas. Il prit une part active à la préparation du statut de 1954.

Qu’il serait bon
de rester encore un moment ici,
entre les rangées de pins
dont le sommet décrit

des mouvements délicats
dans le bleu du ciel,
un balancement d’avant en arrière
de la tête, en signe de deuil

pour celui qui nous a quittés,
un homme comme rarement
on en voit paraître
dans les milieux politiques,

au milieu de la menace constante
d’explosion atomique,
et de l’aspiration à l’autonomie
qui ne se tait point

et qui, dans les heures du soir,
s’exprime avec une douce assurance
en faveur d’une administration honnête,
en faveur, même si succombe

un combattant, intègre et droit,
du nouveau statut
– le droit à l’autodétermination ! –
au Parlement néerlandais,

malgré la perfidie
de la fourbe clique d’affairistes,
misérable écholalie
de politique corrompue…

Mais silence, ne sied ici
qu’un hommage chaleureux.
La parole qui choque et trouble,
personne ne la tolérera

à présent que tombe le soir
et que les pensées deviennent audibles
dans cette verte vallée,
avant de s’estomper à nouveau

entre les rangées de pins
qui, dans leur odeur de baume,
portent le rouge soleil vespéral
de la mémoire…

Nous retournons en hâte
aux affaires de l’État,
et te laissons seul,
où l’on doit rester seul.