La récolte des pommes et autres poèmes d’Eberhard Wolfgang Möller

L’écrivain allemand Eberhard Wolfgang Möller (1906-1972) est l’auteur d’un des thingspiels qui furent joués devant le plus grand nombre de spectateurs : il s’agissait de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Berlin en 1936.

Le thingspiel est une forme de théâtre monumentale de plein air qui se développa au début du vingtième siècle dans le monde germanique. La pièce de Möller représentée aux Jeux de 1936, Das Frankenburger Würfelspiel (Le jeu de dés de Frankenburg), est tirée d’un autre thingspiel, de l’Autrichien Karl Itzinger. Il s’agit d’un drame historique relatant un événement de la guerre de Trente Ans : en 1625, les meneurs des insurgés réformés de Frankenburg en Haute-Autriche furent condamnés à mort mais le stathouder les informa que la moitié d’entre eux seraient graciés suivant le résultat de lancers de dés, deux par deux. Cette macabre parodie de justice conduisit à un soulèvement général connu sous le nom de guerre des paysans de Haute-Autriche (Oberösterreichischer Bauernkrieg).

Si le genre du thingspiel a quasiment disparu, le texte d’Itzinger continue cependant d’être joué de nos jours, tous les deux ans, par pas moins de cinq cents acteurs, à Pfaffing en Haute-Autriche (sur les lieux de l’événement), « sur la plus grande scène naturelle d’Europe » selon les organisateurs. Le texte de Möller pour l’ouverture des Jeux olympiques fut quant à lui représenté sur la scène monumentale de la Dietrich-Eckart-Bühne, étrennée pour l’occasion et qui accueillit plus de 20.000 spectateurs, le maximum de la capacité de cette « Thingplatz ».

Comme le laisse entrevoir le titre du présent billet, les poèmes qui suivent ne se rattachent pas à la veine épique ou historique de ce théâtre monumental. Il s’agit d’une poésie intimiste, terrienne, parfois religieuse, et, dans la seconde partie ici, marquée par les drames humains de la guerre. Elle est de forme classique. Les textes suivants sont tirés de deux recueils, l’un de 1934, l’autre de 1941.

Eberhard Wolfgang Möller

*

La première moisson
(Die erste Ernte, 1934)

.

Chanson d’automne (Herbstlied)

Il fait doux, l’automne
flamboie. Chante haut, mon cœur.
Le soleil est sur le satin bleu
comme une petite bougie pâle.

Ô chante, mon cœur, ta dernière chanson
de l’année. Les choses deviennent plus sérieuses.
De la montagne le berger descend
avec son troupeau rassasié.

De la montagne descend le ruisseau
grossi par les orages,
emportant dans ses tourbillons
tant de feuilles mortes, rouges.

Les nuages n’ont point de repos
et les oiseaux sont partis loin.
Les forêts écoutent la brise,
les champs sont couverts de fils de la Vierge.

Seul reste assis dans le pré,
comme si c’était encore l’été,
un couple d’amoureux,
ayant dans son amour oublié le temps qui passe.

*

Retour en hiver (Heimkehr im Winter)

Quand je partis, c’était le printemps ;
à mon retour, les toits étaient blancs,
le ciel plein de neige,
et les étangs
couverts de glace.

La rue sommeillait
et devant chaque porte se trouvait
du bois à brûler, les lampes
brillaient aux fenêtres
depuis le début de l’après-midi.

Des enfants chantaient, tout respirait
l’Avent et la Saint-Nicolas,
deux vieilles femmes
promenaient leurs petits chiens
gris dehors.

En silence elles regardèrent
l’homme inconnu ;
seuls les petits chiens
s’approchèrent, et de froid
ils se mirent à aboyer.

*

La préparation des gâteaux (Kuchenbacken)

L’aire a été balayée,
les premiers semis effectués,
les feuilles sont tombées,
le gris vent du nord
frappe aux carreaux et dans la cheminée.
Alors nous préparons le pain
pour saint Nicolas,
avec de la farine blanche
et des amandes, de la muscade,
de la cannelle, des œufs, du citronnat,
la brioche aux fruits et
le läckerli de Bâle,
les petites cornes de sucre,
les bretzels et les étoiles à la cannelle,
les quatre-quarts aux noix
et les fougasses aux raisins secs,
les spéculoos
et, avec leur glaçage au sucre,
les gros stollens de Noël
qui doivent longtemps attendre
jusqu’à ce que le saint Christ
soit arrivé
et que les enfants pieux et bons
aient le droit d’entrer.
Pour le moment ils doivent rester à l’écart
et cherchent à deviner
ce que l’on met dans les fours,
ce que mélangent en tintant les cuillères,
et avec leurs petits nez
ils reniflent les odeurs de cuisine.
Mais ceux qui
ont été sages pourront
sur les plaques de four
rompre les croûtes brunes
et sur le bord des saladiers
lécher la pâte sucrée,
et dire si les gâteaux de Noël
sont réussis.

*

Le réveil (Das Aufstehen)

Nous joignons les mains.
Le soleil est à l’est.
Sur les champs encore
le gel du matin.

La table est déjà propre,
la cuisine balayée.
La mère allume le feu
de bois dans l’âtre.

Les enfants, mal réveillés,
engourdis et muets, remuent
le lait dans leurs bols
avec leurs cuillères.

Le père se passe
le dos de la main sur le menton
et ses yeux vont soucieux
de l’un à l’autre.

Il bourre sa courte pipe
de tabac noir, puis
enfile sa veste raide
en cuir

et sort. Les moineaux
pépient sous le toit.
Quant aux poules, elles grattent le sol :
nous sommes depuis longtemps debout.

*

Le tonneau au bord du chemin de fer (Die Tonne am Bahndamm)

Ndt. Dans le passé, le beurre et la margarine se conservaient et vendaient en tonneaux ou tonnelets.

Le tonnelet dans la nouvelle platebande
a été frotté d’ammoniac,
cependant sous ce badigeon, décolorés mais encore lisibles,
on voit les mots « Attention, margarine ».

Il porte cette inscription comme un insigne
du côté regardant le remblai de la voie
et à quiconque passe en train
il se plaint de ce qu’on a fait de sa dignité.

Parfois quelqu’un de retour chez lui
du marché, mangeant son petit déjeuner,
jette par la fenêtre le papier d’emballage de sa tartine,

qui tombe sur la platebande de radis
bien ratissée. On le ramasse alors pour le mettre
dans le tonneau, qui frissonne mélancoliquement.

*

À la clôture (Am Zaun)

Une conversation à la clôture
séparant les deux jardins,
quand le voisin fait brûler
ses vieilles broussailles,

et parler de beaucoup de choses,
quand la main fait tourner le râteau
et que la fumée de mauvaises herbes
monte, haute et mince.

Dans les platebandes,
l’aneth et la marjolaine mouillent les pieds,
et du remblai vient le continuel
bourdonnement d’un chemin de fer.

Et puis le soir tombe, silencieux,
et le monde est bon et vaste.
Dans les buissons le grillon
chante l’infini argenté.

Loin dans le ciel reste
un petit point noir, un ballon dirigeable,
comme si Dieu nous regardait
depuis sa tonnelle.

*

La récolte des pommes (Die Apfelernte)

Le garçon tient l’échelle
sur laquelle est monté son père.
Les platebandes non retournées
sont fumantes de fumier frais.

Le pommier élancé
est tranquille comme un agneau.
Le soir d’automne descend, frais, pâle,
derrière le remblai du chemin de fer.

Le père lève lentement
sa main vers la branche.
La pomme de reinette
tombe dans le sable.

Le père invective son garçon.
Celui-ci a couru
vers la maison
et se moque du vieux.

Dans la pomme est le ver.
La mère la nettoie
et la range dans un tiroir
de son buffet à la cuisine.

*

La besse (Die Birke)

Ndt. Une « besse » est en patois un bouleau ou une bouleraie (plantation de bouleaux). Nous avions besoin d’un nom féminin car Birke est féminin et le poète se sert du genre grammatical allemand pour sa métaphore du bouleau, de la besse comme mariée.

Un cœur tendre doit t’aimer,
petite besse du jardin.
De toutes les fleurs de l’été,
toi seule es restée blanche et jeune.

La terre est moissonnée, affermée.
Seule la sarriette se dessèche, oubliée.
Mais toi tu es comme une belle mariée
et tu attends impatiemment que la nuit tombe

et que des brumes montant du sol
sortent les étoiles et la lune douce,
et que le hérisson qui vit dans le bois mort
s’installe confortablement sous tes branches.

La lanterne solitaire à ta droite
bientôt allumée regarde ta danse,
et avec les derniers amis tu célèbres
tes noces dans les dernières nuits chaudes.

*

Le repas du soir (Das Abendessen)

Apportez les paniers dans la maison,
appelez les enfants et la mère,
apportez le pain, allez chercher le beurre
dans les abris frais du cellier.

Les chèvres ont été traites,
le lait fume dans les tasses.
Ne laissez non plus aucune pomme
d’automne, humide, dans le jardin.

Coupez-les en fines rondelles
ou bien en dés, et là-dedans
râpez soigneusement
les radis frais cueillis,

avant de mélanger le tout en salade
avec de la crème bien épaisse.
Sur le dessus, de la tomate garnit
le plat en parts égales.

Alors asseyez-vous et plutôt que de prier
laissez la porte ouverte.
Si Dieu passe par là,
il entrera chez vous.

*

Promesse (Verheißung)

Ndt. Ce poème et les deux suivants font partie d’une série de « Sonnets de Pâques » (Österliche Sonette).

Avant que la nuit prenne fin
et que le brouillard se lève,
je te le dis, mon cher, tu seras
entré dans la vie éternelle,

et tes blessures comme des roses
rouges écloront,
mais ta tête lasse reposera
sur les vastes genoux de Dieu.

Ce que dans cette vie
tu n’as guère osé penser,
à travers l’espace infini

lancer des racines, des branches
à la manière d’un arbre verdoyant,
le ciel te le donnera.

*

Les anges apparaissent aux apôtres (Die Engel erscheinen den Jüngern)

Ils montèrent à travers les bois
jusqu’en un lieu où se tenaient deux hommes ;
ils secouèrent la poussière de leurs pieds
car le chemin était très sablonneux.

L’un de ces hommes était grand et merveilleux,
comme un arbre sur des jambes humaines ;
il dépassait de beaucoup la taille de l’autre,
un nimbe clair entourait ses cheveux.

Quand ces deux-là demandèrent du feu
pour allumer une pipe de tabac,
ils les regardèrent émerveillés.

Et quand tous furent enveloppés de fumée,
ils dirent que le Seigneur était ressuscité
et que les apôtres devaient l’annoncer au monde.

*

L’incrédule (Der Ungläubige)

Il fit entrer le Seigneur dans sa maison
et lui servit du pain et de la charcuterie,
et, le regardant, il but dans une jatte
pleine de yaourt, y laissant un trou.

Il dit à voix haute ce qu’il voulait garder pour soi :
« Ce n’est pas lui, il ne mange pas comme avant. »
Et il chercha sous la table son orteil
pour voir s’il criait quand on le pique.

Le Seigneur, remarquant tout cela,
alors se leva et se retira sans un mot.
Le sceptique l’appela : « Tu oublies ton chapeau ! »

Et voulut le saisir. Sa main se referma
sur un lacis d’épines qui le piquèrent.
Il vit son sang et resta pétrifié de peur.

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L’année fraternelle
(Das brüderliche Jahr, 1941)

.

Confession (Bekenntnis)

Je fus comme vous un homme plein de doutes,
l’à-peu-près m’angoissait.
Je n’ai rien vu mûrir, vu beaucoup de choses se rider,
mais mon âme aspirait à autre chose.

J’ai vu que les enfants étaient comme des vieillards ;
j’ai vu que les vieillards étaient éternellement enfants ;
j’ai vu l’étranger s’unir à l’étranger
et l’apparenté se détacher.

Je devinais ce qui transformait ce monde
mais ne voyais pas le monde qu’il deviendrait.
Tant agissent mal qui agissent comme il faut,
et tant sont heureux qui font erreur !

Tant vivent sans être jamais nés !
Tant de ce qui naquit est mort !
Rien ne reste inchangé, nous seuls demeurons stupides
et louons ce qui nous a dégradés.

Nous seuls restons dans les flots de l’incertain
et ne voulons rien avoir à faire avec l’absolu,
et, de nous-mêmes arrachés, nous ne devenons
jamais nous-même et jamais un autre.

*

Ce qui dure (Das Beständige)

Les siècles doivent passer et les peuples disparaissent,
là où étaient des rois se trouvent les broussailles et la mousse.
Ah, qu’est-ce qui tempête dans l’orage, et tombe avec la neige,
qu’est-ce qui chez les plus grands était grand, immortel ?

Est-ce, ô forêts qui sans rien sentir et muettes
avez poussé sur les monts, est-ce la pure Nature
qui, se libérant dans la pluie, se découplant dans l’éclair,
passait continuellement à travers ce qui s’en va ?

Est-ce le ruisseau argenté qui se hâte sans se fatiguer,
ou le jardin bourgeonnant, le rameau du sureau ?
Combien ne vous ont pas demandé, jours du printemps : « Restez ! »
sans que rien ne pût retenir votre impatience.

Nous allons de l’avant sans relâche, un mystère nous entraîne :
ô force de septembre qui pousses aussi les grues cendrées,
doux nuages de la nostalgie qui vous écoulez toujours,
tandis que vous, forêts du pays natal, souriez et restez.

Quand je serai couché sans volonté, ruisseaux, jardins, collines,
accueillez-moi, volatils, dans vos royaumes immuables !
Si vous ne le voulez pas, prêtez-moi des ailes, seulement des ailes,
que je vole au-dessus de vous comme les grues cendrées qui partent.

*

Dédicace (Widmung)

Vous viendrez, mes amis, et repartirez
le cœur joyeux, j’espère. En attendant,
la forêt continue de murmurer. Les chansons les plus tendres
se chantent au printemps, quand les cressons fleurissent

et les mauves dans les jardins. Ils saluent encore,
les lointains sommets aimés où nous allâmes
pour sur les vallées amicales à nos pieds
jeter un regard réjoui, dans les années heureuses.

Ah, elles ne sont point taries pour vous, les sources célestes,
et les années heureuses n’ont point passé en vain,
même s’il ne vous en reste que les images, dans une rapide
succession. Les présents de la vie ne sont pas autrement.

Car ce qui dure reste dans la pensée
et même les dieux, que l’on n’oublie pas,
viennent dans l’habit des souvenirs
là où nous sommes souvent allés, sur notre route.

*

La nuit est claire (Die Nacht ist hell)

La nuit est claire et brille comme un lac,
et de blancs nuages y nagent comme des cygnes.
Sèche, ô sèche tes larmes, mon amour ;
car le trèfle embaume les prés.

C’est à nouveau l’été, près de la source
habite le ver luisant sur la mousse irrorée,
et, pâle, belle comme un nénuphar,
la lune aimée de nous éclôt haut dans le ciel.

Sur toi aussi se répand sa douce lumière,
sur toi aussi s’étale une mer d’étoiles,
et quelle que soit la distance entre nous
le même été nous couvre tous les deux.

Notre amour n’est-il pas assez grand
pour traverser la distance
sur les ailes de rossignol de la nostalgie
et nous ramener l’un à l’autre ?

Ne rend-il pas cet été plus beau que jamais,
le vœu qui s’est réalisé dans les étoiles ?
Apprends, mon amour, apprends à espérer :
car le trèfle embaume les prés.

*

Bill

Le voilà qui court dans ces hautes, belles prairies
du ciel où d’autres comme lui batifolent,
il gronde contre les grandes étoiles dorées
qui telles des chiens inconnus souhaitent le renifler.

Il peut gambader à sa guise
sur ces montagnes que nous appelons des nuages,
sans se fatiguer faire la course
avec les oiseaux et les bourdons.

Il peut attendre impatiemment le soir,
quand les cerfs viennent au bord des forêts,
que Dieu sorte de sa pommeraie
et l’appelle pour la promenade.

Alors il prend sa balle et sa laisse
et conduit le Seigneur à la limite des nuages,
d’où l’on peut voir en bas, et il jappe
vers nous, pauvres humains qui pensons à lui.

*

Le mourant (Der Sterbende)

Il était couché sur une carriole,
je voyais sa bouche ;
il tremblait doucement sans se plaindre,
comme une femme en train d’accoucher.

Son corps était sanglant, ouvert,
c’est de la mort qu’il accouchait ;
une trace de sueur perlait
au milieu de ses cheveux en bataille.

Ses yeux tournaient en silence,
comme s’ils se reprochaient sa souffrance.
Un camarade pleurait doucement à ses côtés
et toutes choses pleuraient avec lui.

*

Complainte de jeune fille (Mädchenklage)

Je vais toujours, vais en silence,
comme si je te cherchais,
mais je ne te trouve pas.
Tu es dans le noir,
et le monde est trop grand, trop vaste
pour les fatigués et les aveugles.

Tu es comme une pensée
que l’on rêve et qu’on oublie bientôt
et qu’on veut retrouver.
Ah je pensais à toi
cette nuit funeste
où ils t’ont enterré.

J’allai vers ton cœur
quand il se brisa cette nuit-là,
je voulais te rejoindre.
J’ai couru, couru sans m’arrêter,
j’aurais tellement voulu
te prendre par la main.

À présent je ne cesse d’aller, muette,
en cercle autour de moi,
car je t’entends gémir.
Mais ce n’est peut-être que le vent,
car les yeux de ma fenêtre
sont couverts de larmes.

*

Bienheureuse Certitude (Selige Gewissheit)

Qu’est-ce que la patrie ? Un lopin de terre ?
Une forêt, une route, une pensée amicale
pour un domaine aux vrilles de mûres,
aux jeux d’enfant près de l’âtre maternel ?

Est-elle dans le geste plein de flamme de la jeunesse,
dans le souvenir nu, dépouillé des ancêtres morts,
conservé pour nous d’une longue querelle
pour qu’il soit à nous ?

Ô bien plus que cela ! Ceux qui durent mourir
pour sa gloire, ont su ce qu’elle est.
Ils gisent sous sa bonne garde

et sont sûrs et bienheureux. Car ils ont su
que, si le valet meurt en vain, nous autres
avons un peuple qui n’oublie pas ses enfants.

*

Les morts (Die Abgeschiedenen)

Nous vous saluons depuis ce silence profond,
comme une mare couvert de nénuphars.
Muets sont le rossignol, la grenouille et le grillon,
et celui qui n’a pas de corps n’est qu’un flottement.

Et ce n’est qu’un glissement de lumières blanches
quand nous volons dans la brume à travers la nuit.
Alors nous vous voyons avec des visages de verre
couchés dans vos lits comme les morts.

Et nous vous saluons. À la vie oubliée
le jour vous rappelle, le jour nouveau, identique.
Mais nous ne sommes plus, nous, et nous pouvons flotter
sans mémoire et sans regret.

*

À mon frère tombé au champ d’honneur (An meinen gefallenen Bruder)

Es-tu poirier ou bien un hêtre,
un bois de bouleaux, une petite feuille de lierre ?
Je te cherche, mon frère, je cherche
la chose en quoi Dieu t’a changé.

Ton âme est-elle attachée à une image,
est-elle quelque chose de vivant, un objet ?
Je veux l’aimer telle que je la trouverai,
et même si c’est une pierre elle m’est proche.

Est-ce un brin d’herbe, une grappe de lilas ?
Je veux demander au soleil de te dorer
de tous ses feux en chaque être
qui ressemble à ton être.

Je veux m’apitoyer sur le petit scarabée
qui s’extrait tant bien que mal de ta sépulture,
la croix de bois, le sable, je veux les embrasser,
bénir l’oiseau qui chante au-dessus de la tombe.

Oh tu es une pensée qui, quand nous la pensons,
nous conduit au-delà des limites terrestres,
alors je voudrais m’absorber en elle si profondément
que je te retrouverais dans la pensée de Dieu.

*

La visite (Der Besuch)

Le dimanche, quand glissent les nuages blancs,
je suis parmi vous. Vous ne me voyez pas.
Je suis l’ombre sur vos fenêtres,
dans laquelle votre vie se réfléchit.

Je m’assois invisible sur vos chaises.
Quand le jardin rougeoie et devient silencieux,
je suis la brise qui rafraîchit vos fronts
et l’abeille qui bourdonne autour de vous.

Je suis dans le grand arbre les feuilles des branches,
le crépuscule vert de vos heures vespérales,
les paroles du père, le sourire de vos invités
et la sévère politesse de ma mère.

Je suis l’appel du soir qui remplit les cœurs
d’impatience et d’une douce inquiétude.
Et puis je m’envole dans le clignotement de vos chandelles,
dans le pas léger des amants,

dans la chanson des merles aussi, depuis leurs nids,
et quand la tendre, la nuit vient,
je suis sur la gorge de ma sœur
un collier qui la rend plus belle.

*

Les transfigurés (Die Verklärten)

Mais un jour nous deviendrons légers
et le vent nous emportera,
nous monterons aux domaines de lumière
où les étoiles louent le Créateur.

Et où il y a un tintement éternel
de météores rapides ;
nous serons libérés des ténèbres
et renaîtrons plus heureux.

Nous n’aurons plus de corps, sans poids
comme des nuages, et nous passerons
sans fin devant les astres
en argentines mélodies.

*

Ceux qui ne connaissent que le quotidien (Die nur das Tägliche kennen)

Ceux qui ne connaissent que le quotidien
ne connaissent pas l’éternel ;
leurs âmes brûlent
mais ne brillent pas.

Ceux qui ne veulent que le quotidien
n’ont jamais connu Dieu ;
ce qu’ils bâtissent avec des pierres,
ils l’élèvent sur du sable.

Ceux qui ne servent que le quotidien
n’ont ni but ni étoile ;
pour eux la fatigue est proche,
mais l’accomplissement est loin.

La poésie d’Ernst Norlind : Traductions du suédois

Ernst Norlind (1877-1952) est un peintre et écrivain suédois. En tant que peintre, il est connu pour des œuvres paysagistes et animalières, et, s’agissant de ces dernières, comme « le peintre des cigognes », surnom qu’il reçut en raison du grand nombre de ses tableaux représentant cet animal (voyez un exemple dans le corps des présentes traductions). Son œuvre graphique la plus connue, de renommée internationale, est l’affiche de l’Exposition Baltique de 1914 à Malmö, encore souvent proposée à la vente par les marchands d’affiches (et qui représente des cigognes). Ses tableaux sont exposés dans les principaux musées de Suède.

Il vécut avec son épouse, Hanna Larsdotter, au château de Borgeby en Scanie, dont une aile a servi de musée dédié à sa vie et à son œuvre de 1978 à 2020. Le couple accueillit et hébergea au château de Borgeby de nombreux écrivains et artistes, parmi lesquels Rainer Maria Rilke.

En tant qu’écrivain, il se consacra à divers genres, dont la poésie, de laquelle nous donnons ici pour la première fois en français un échantillon, tiré de deux recueils.

Selon Hansjoachim Bernt, dans son livre Lanz von Liebenfels. Theozoologie und Ariosophie (2010), Ernst Norlind était membre de l’Ordo Novi Templi de Jörg Lanz von Liebenfels, c’est un point commun avec son compatriote Strindberg.

D’après le Svensk biografiskt lexikon, dans les années trente Norlind vécut deux ans et demi à Assise, en Italie, au contact de la communauté religieuse franciscaine, mais sans aller jusqu’à se convertir au catholicisme. Il rejoignit en revanche l’Association pour la réforme religieuse de la Suède (Sveriges Religiösa Reformförbund) du pasteur luthérien Emanuel Linderholm, représentant d’une « théologie radicale » au sein de l’Église nationale.

Portrait d’Ernst Norlind par Einar Nerman, 1910.

*

Poésies
(Dikter, 1907)

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La parcelle de vie qui flambe dans une parole… (Het stycke lif, som brinner i ett ord…)

La parcelle de vie qui flambe dans une parole
quand l’âme est trop pleine pour se taire,
est comme une miette tombée de la table des riches.
À tous ceux qui désirent appartient
de subir les durs liens et fers du chagrin.
Le meilleur de tout est juste un chant
indistinct derrière le refuge des mots
et qui ne deviendra peut-être jamais musique.
Mais dans les heures fatidiques
en chaque œil brille une pauvre larme
muette, trahissant les blessures profondes
qui saignent sans recours dans nos minutes silencieuses.

*

Le moment où l’âme est seule… (Den stund en mänskoande är allena…)

Le moment où l’âme est seule
avec l’orage, le vent, la pluie, le tonnerre et la mer
et des silences comme d’un tombeau scellé
et d’obscures énigmes en des heures qui trop tard arrivées
et douloureuses deviennent une force critique
vers la réclusion ou la liberté – elle sent
que ses prières furent adressées à
une toute-puissance gelée qui ne peut ni ne veut
sauver ce qui brûle au plus profond
de notre amertume. – Le moment où elle sait
que l’orage, le vent, la solitude
sont la seule réponse des dieux à nos prières –
ce moment est le plus grand d’une vie et doit être célébré
par des lumières, des candélabres comme une fête,
ce moment où l’âme pour la première fois
est l’hôte de la vie.

*

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin… (För alla finns en ensam stig att gå…)

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin,
loin de sa mère et du foyer, loin du refuge et des amis,
et chacun doit tout seul atteindre un but
que lui seul et personne d’autre ne voit.
Et tout ce qu’ont apporté les moments de joie
et tout ce qui fut donné par les heures sombres
n’est plus rien, ou bien une dure nécessité,
mais nul ne connaît le chemin des autres vers la vie.
L’un tremble sous l’aiguillon du destin
et son front est marqué d’une ombre ineffaçable
jusqu’à l’heure de sa mort, par la même chose terrestre
qui pour un autre est lumière et paix.
Je n’ai pas connu la plupart des souffrances
amères, affligeantes
qui tout au long des années et des privations
consument aux heures de colère le cœur de mes frères.
Mais innombrables sont ceux qui errent
en disant « connaître », « savoir », « comprendre »
et passent et croient se voir l’un l’autre.

Mais tous ont des nuits et des jours
et le ciel et des étoiles et des lois,
tous connaissent la joie et la peine.
Et tous ont la même destinée :
un temps pour penser et voir
et puis le plongeon dans la mort.
Alors soyons joyeux et chantons,
que passent le temps, les heures,
oublions nos soucis
et soyons-nous bienvenus.

*

À la chanteuse Gudrun Høyer-Ellefsen (Till sångerskan Gudrun Höijer-Ellefsen)

Ndt. La chanteuse norvégienne Gudrun Høyer-Ellefsen était l’épouse du peintre suédois Axel Törneman, pionnier du modernisme pictural suédois et ami d’Ernst Norlind.

En chaque être sommeille une chanson,
et la terre est une pauvre mère seule
qui conçut son enfant pour qu’il lui chante un jour.
Le doux fredon de ses fleuves,
l’indistincte musique du basalte
et le murmure des sapins et des vagues, tout cela
sont les tristes intervalles de sa nostalgie.
Mais comme une idée vient
à celui qui dort, la musique de son être
est avec ce qui monte d’un cœur humain
et cherche les chemins vers une autre poitrine,
et interprète éveillé la joie ou la peine.

*

Ce soir quelqu’un reste assis seul… (I denna afton sitter någon ensam…)

Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne peut dormir, il se tait, il a froid,
il prend le poison qui pour quelques instants
change les pensées en rêves et murmures
jusqu’à ce que l’âme s’éteigne dans la grande nuit.
Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne trouve pas de mots pour cette joie vive
qui frémit à travers son âme comme une vague
de vie qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie.

                                                  Où est mesurée la matière
de la merveilleuse et chaude concoction
d’où les âmes tombent comme des gouttes
avec des énigmes insolubles pour l’un
et pour l’autre des joies surabondantes ?
Ah nos questions ont pour seule réponse
la douce pitié du cœur et la main
avec laquelle le frère rencontre le frère pour se souvenir
qu’ils marchent sur le même chemin vers le même pays.

*

Nous pleurons les morts mais oublions… (Vi sörja döden, och vi glömma gärna…)

Nous pleurons les morts mais oublions
les milliers de destructions dans la vie
qui la rendent pesante comme du plomb
et même plus encore. Les tombes qui se ferment
sur ceux qui nous sont chers
sont, sur la voie de la réconciliation de tout ce qui vit,
de petites lumières vers leur souvenir, eux que nous avons aimés.
Alors le solitaire sait, quand vient le soir
et que le feu de l’âtre ne suffit pas
à réchauffer la glace dans un être,
que celui qui fut avait des mains chaudes
et de beaux yeux où plonger,
et il regrette les heures lointaines
où l’ami était triste et silencieux
mais lui n’était pas le consolateur de sa peine.
Alors, dans les pauvres larmes qu’il pleure,
son âme se renouvelle, faiblement il perçoit
un fleuve du feu de la vie et redevient enfant.

*

Entends-tu la pluie et l’automne ?… (Hör du regnet och hösten?…)

Entends-tu la pluie et l’automne ?
La terre est pressée de larmes.
Le soleil manque, ainsi que la consolation,
et les fleurs pour se réjouir.
Les grues cendrées descendent, ligne infinie
d’oiseaux migrateurs las, au sol,
le vent est lourd, et dans le parc
tombent les feuilles des châtaigniers.
Là-haut brille le monde des étoiles,
le feu flambe dans l’âtre des mas,
envoyant de la fumée au ciel.
Les heures passent comme des fantômes,
la nuit est sans défense.
Alors allume le lourd lustre de fer
et regarde-moi dans les yeux, ma chère !
Tout ce qu’ont gelé le froid et l’automne,
tout ce qui désire le soleil et le réconfort
est chanté par l’orage qui s’approche,
et se reconnaît à nouveau.

*

Je te vois plus grande que les autres… (Jag ser dig ändå större än de andra…)

Je te vois plus grande que les autres
bien que j’aie vu tes yeux lourds de chagrin
et ternes de colère. Ce que j’aime le plus
est l’ombre de légende sur chacun de tes gestes,
qui s’attarde en un lointain pays de cocagne.
C’est la lumière sur tes mains,
et tes mains sont ce que j’aime le plus.
Quand on désespère dans le giron du monde,
oubliant son âme en sa quête et dans la tristesse,
la vie vient à nous et nous veut du bien,
et ce nous est alors une bénédiction, la rencontre amicale
d’une personne qui n’a jamais ployé le dos comme un esclave
mais a souffert puissante et solitaire,
est restée fière figure
hors de la tristesse et misère de la vie.
Et tu fus celle qui bénis mon destin.
Combien de fois ai-je admiré
les gens heureux dont
les jours pesants et gris passent
sans que leur humeur s’en ressente.
Les gens heureux !
Quand la vie vient avec ses richesses
et que le monde entier tremble,
les yeux fermés, dans l’attente d’un dur jugement
qui comme un ciel inexorable imposera
des lois éternelles à toute vie. –
Les gens heureux !
Ils vont d’un pas sûr et, tranquillement,
à bon escient choisissent parmi les fatigues et attendent,
yeux clairs, les minutes lourdes qui
dévorent celles qui les précèdent et meurent en soupirant.
Comme si dans une autre vie déjà
ils en avaient fini de leur quête et des premiers pas
chancelants sur le chemin vers ce qu’il y a de plus grand.
Je suis comme un qui voit pour la première fois
des danses et des chansons et se réjouit
et croyait qu’une vie a tous les droits
mais est devenu dur et lourd sur le chemin
quand l’orage a soufflé, cinglant et froid.
Je suis un feu qui meurt dans les bourrasques
de la tempête, un soir glacé,
et toi, la douce et paisible lumière
d’une chaude chapelle.

Donne-moi la main ! La nuit tombe,
les flammes flamboient faiblement
et les carreaux de la fenêtre s’embuent.
Bénies soient les heures
où ta main est dans la mienne.
Bénies soient les longues années
qui viennent et passent,
les minutes qui de leur consolation
pansent nos plaies.

En cette heure la vie est tout,
et ce qui, dur et froid,
voulut maudire notre destin,
a disparu, est oublié comme la mort,
est loin et terminé.
La grande horloge a sonné lourdement
et la nuit se répand à l’intérieur,
le jour n’est plus qu’un souvenir,
il fait chaud et tout est calme.

*

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré… (Finns det någon att gråta för…)

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré,
oserai-je déranger avec une question un ami ?
La nuit est silencieuse et la flamme de ma lampe
flambe et diminue et s’éteint.
Un feu crépite-t-il dans la maison obscure ?
Quelqu’un à l’intérieur désire-t-il quelque chose,
pense-t-il comme moi et fourgonne-t-il les braises,
me souhaite-t-il pour ami
parmi les milliers d’égarés en ce monde ?

A-t-il suivi le même chemin solitaire,
accablé par la même souffrance aiguë,
transporté par les mêmes joies jubilantes
vers les sommets ensoleillés
hors de la vallée glacée des ombres de la mort ?
Parle, parle dans le noir et dans la nuit,
murmure un commandement à travers les forêts et les eaux,
mon frère, pour moi !

*

Le fleuve des hommes bouillonne, bout… (Det bubblar och kokar i människoströmmen…)

Le fleuve des hommes bouillonne, bout,
je vois leurs yeux qui suivent un rêve.
Tous sont pressés de passer,
tous ont leurs affaires où se cacher,
et personne n’a le temps de rester.
Que mon front brûle comme le feu,
qu’une blessure éternelle creuse ma poitrine,
que j’aspire comme personne au repos et à la consolation,
le courant reste éternellement le même.
Nul n’aperçoit ma flamme,
chacun est à ses affaires et à soi-même.
Mieux vaut se taire et penser et marcher
en silence comme les pierres, en silence comme les autres
muets sur le chemin de la vie.
À quoi sert de pleurer,
à quoi sert de laisser
la porte de ma chambre ouverte ?

*

En chaque destin la solitude… (I hvarje öde slumrar ensamhet…)

En chaque destin la solitude
est le cœur ultime et caché de la vie.
Et chaque homme ayant une étoile,
voit toutes choses à sa lumière,
mais ce qu’il voit n’est qu’à lui.
Je tiens cent choses dans mes mains
qui brillent dans l’éclat de mon étoile.
Ces hommes de tant de pays,
tous me regardent comme si j’étais mort.
Je vais seul avec les pensées qui me charment
et tremble en silence lorsque quelqu’un me croise,
et je cherche une âme où verser
l’étonnement que j’éprouve en marchant
parmi tous ces étrangers comme un condamné.
Souvent je souhaite être mort et oublié.

*

Ces brouillards rendent les jours gris… (Dimmorna som komma, göra dagarna grå…)

Ces brouillards rendent les jours gris
et des hommes les plus sages font des sots.
Les brouillards deviennent des nuages qui vont et viennent,
et les nuages deviennent des larmes qui tombent.
Le monde et l’espace sont froids,
les larmes qui tombent sont du cristal gelé,
le monde est un caveau dans la mort.

*

À chaque destin l’heure de son jugement… (Det finns en domens stund för hvarje öde…)

À chaque destin l’heure de son jugement,
l’heure où dans la peur et la solitude
la terre se taira et nul ne connaîtra
un chemin hors des mondes livrés à la désolation.
Elle est venue pour moi.
Dans le jardin du cloître s’assourdissent les dernier pas
d’une sœur silencieuse qui en pieuse
et vigilante attente fit un sanctuaire
des lumières du couchant sur le terrain.
Et l’obscurité se répand. Si j’ai des amis,
qui sait si l’un d’eux voit ma lumière
dans cette nuit, dans cette maison déserte –
qui sait ce que je sens et ce que sentent les autres ?
C’est l’heure des vêpres. Alors
les rues sont parcourues par une foule confuse –
dans mes oreilles chante leur appel
et leurs yeux brillent vers les miens –
ils vont et vont toujours. Et chacun doit se résigner,
ils se sentent le cœur malade, la pensée paralysée
et se plongent dans ton obscurité, ô Notre-Dame,
pour consacrer une lumière à leurs proches.
Je veux aller vers eux. Mais entre la vie et moi
se pressent des souvenirs morts de temps disparus,
tant de mauvais désirs en lutte
et tant de mots d’amour noyés dans les querelles.
Qui peut arrêter le tourbillon ? Ces minutes,
ces années, ces jours passés comme un rêve,
tas bariolé de haillons sans couture –
qui sait ce qu’est le cœur de la vie ?
Un chez-soi existe. Je le sens dans ces moments
où tout est silencieux autour de moi et l’horloge sonne
et mesure pour de longues années de bonheur
un temps fugace de secondes solitaires.
Je veux m’y rendre. Ce silence est tellement vide.
Ô ange gardien, une nuit sans toi
c’est avancer sur une route déserte,
un mirage sans réalité, une illusion.

Paris, février 1906

*

Nuit (Natt)

Nuit de dimanche, paix du dimanche…
L’horloge approche minuit,
le jour est passé.
Le monde entier est en fleur
comme un sanctuaire de silence
dans la paix taciturne.

Peut-être la seconde qui vient de passer
a-t-elle formé pendant un instant
une destinée d’homme.
Peut-être qu’un esprit muet marche
à travers de grands espaces vides
afin de rejoindre les autres morts.

Années et désirs et tout le reste,
la vie, mille fois
pesante et lourde,
se change en rêve, une nuit de parfums.
Nous qui l’avons vécue deviendrons poussière,
nous et tous les nôtres.

*

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour… (Att jag har lefvat dagarna till nu…)

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour,
que pas plus de choses ne soient en moi brisées,
que ce qui fut brisé méritât de périr,
et que je n’aie pas davantage souffert
dans les nuits calmes avec mes chagrins –
cela me donne le courage de vivre
jusqu’au prochain moment incertain de cette vie
et de croire en une riche transfiguration…

*

Alors ne compte pas mes angoisses et mes plaintes… (Så räkna ej min ångest och mitt knot…)

Alors ne compte pas mes angoisses et mes plaintes
mais apprends-moi plutôt à voir et accueillir
ce qui rêvait au plus profond de chaque souffrance,
la claire éternité qu’elle dissimulait
et la vérité que je n’éprouvais point !
Mon cœur est une porte fermée.
Toute chose est trop pour moi.
Alors délivre-m’en et laisse-moi mourir seul,
seul mais digne de ta réalité, ô vie !

*

Partons loin, nous qui bénissons la vie… (Låt oss gå fjärrande, vi som signa lifvet…)

Partons loin, nous qui bénissons la vie
et voulons du bien au monde et à nous-même,
évitons d’entendre les appels
de cette foule féroce du monde
avec son mépris de celui qui tombe
dans le sinistre combat de tous contre tous
qu’ils appellent la vie !
Laissez-moi lutter en silence
et triompher en silence,
et puis laissez-moi mourir,
que le souvenir de ma victoire ne reste point
parmi les vaincus sans nombre !
Je ne veux pas voir la moindre étincelle
du feu de la vie s’éteindre dans un œil
au moment où j’atteindrai triomphal au but
haut et saint qui brillait dans ma vie.
Béni soit celui qu’ennoblit la lutte,
tendre compassion pour celui qui souffre,
et respect pour tout ce qui veut et croit !

.

Une cigogne d’Ernst Norlind

.

Nouveaux poèmes et chansons
(Nya dikter och visor, 1914)

.

Paroles de César (Cæsariska språk) [second poème]

La plupart des gens suivent dans l’indécision
leur chemin languissant vers la mort
et n’ont d’autre besoin
qu’une dure loi qui guide leur destinée.
Ils vivent muets devant une porte fermée
et ne peuvent décider
du bien et du mal que par la puissance d’autre volonté.
Ils vont en rêve, ne connaissent guère le bonheur.
Mais celui qui sait
que le seul secret de la vie
et la seule route de la vie vers la puissance est que
quand dans la douleur et l’indécision nous trouvons
un point faible parmi les nœuds qui nous attachent
et les tranchons alors avec courage,
nous nous tenons aux côtés des Olympiens et rions –
l’homme qui sait cela comprend
la seule énigme que présente la vie
et connaît la seule véritable réponse sage
à toutes questions, celles des dieux ou les nôtres.
Et quand, alors, tu auras été éprouvé par les dures
luttes amères, de nombreuses années
exposé aux coups, aux tourments, aux blessures
et que ce feu t’aura clarifié dans l’âtre,
ta volonté sera suffisamment pure pour conquérir le monde
et tu te tiendras à jamais au-dessus du cercle du destin :
ou César ou rien !

*

Chants au Seigneur de la vie (Sångerna till lifvets Herre) [I-III complet]

I

Si tu es une puissance
qui des graines que tu as semées prends soin
depuis le commencement des temps jusqu’à ce jour,
alors je ne voudrais pas être Toi
quand tu regardes dans le miroir obscur du monde.
           Tu règnes librement
           dans ton royaume. Ce qui est à Toi est à Toi,
mais ici sur la terre c’est la loi et la règle
que celui qui a péché, celui qui a commis un crime
doit aussi l’expier,
           et celui qui voit
d’un œil calme sévir le mal
sans bouger la main pour aider – Seigneur,
parmi les hommes c’est commandement et coutume
qu’il soit banni jusqu’à la troisième génération,
haï et pourchassé et pire encore.
          Mais Toi tu vois
ton monde avec des yeux calmes et tu souris,
tu laisses des millions d’êtres se lamenter
de ce qu’il est impossible d’endurer.
Et celui qui n’a point commis de faute
est puni par ta main comme un criminel.
          Tu as la puissance – tu règnes
de toute éternité et dans les temps présents –
mais l’esclave dans ton royaume
qui pour son semblable éprouve de la compassion
n’est-il pas un plus grand dieu que Toi ?

II

Je te vois bien, assis
parmi les chants et les rayons du soleil,
au milieu de la chaleur de ta lumière.
Mais les pauvres à qui tu tends
le poison et l’angoisse, que tu conduis
hors de leur maison, sans foyer ?
N’entends-tu pas leurs cris
monter, tâtonnant, de la foule
dans une souffrance qu’ils ne comprennent pas ?
Pesant destin, amer destin
quand ils sombrent enfin dans la mort,
seul but qu’ils puissent atteindre.
La terre se tait, se taisent les cieux,
et monte l’ivresse amère,
l’ivresse du vin de ta colère.
Leur angoisse est toujours plus grande –
À qui la faute, Seigneur ?
est-ce la leur ou bien la tienne ?

III

Tes demandes sont effrayantes, épouvantables.
Seigneur, est-ce Toi que je vis
quand perdant connaissance je demeurai
près du chaos, près de la mort,
et j’entendis toutes les voix
qui me sont chères chanter en moi ?
Quand je fus emporté par des mains d’esprit
à travers des contrées désolées
sous un ciel d’orage et d’automne.
Il faisait froid dans ton royaume
et, désappointé, j’aurais voulu sentir
la chaleur d’une voix.
Pays désolés, pays de brume,
océans sans rivage…
Êtres sans repos ni réconfort
contraints d’errer dans les tourments,
pressés les uns contre les autres.
Quand, épouvanté, silencieux,
je regardai dans l’abîme,
de mon âme monta une voix qui brûlait
plus âprement que toute détresse,
plus forte que la mort et que tout :
tous sont accablés, tous ont froid,
vivant pour demander,
brûlant dans le même feu,
ce qu’ils aiment, ce qu’ils voient.
Entends-les menacer sauvagement, implorer
et maudire la mort elle-même,
qui rédime leur destinée.
Si tu veux être plus qu’eux,
ne cherche ni repos ni foyer,
ne demande pas… donne, donne,
donne jusqu’à ce qu’il ne te reste rien…
Toi qui vas à eux,
les entends et les vois et sais qu’il souffre,
et peux donner – donne-leur tout !

Le monde est redevenu silencieux
mais j’entends encore ma voix.
Était-ce un rêve, une illusion,
ou bien, Seigneur, était-ce Toi ?

*

De la mort (Om döden) [I-III complet]

I

Dans la seconde fiévreuse, embrasée de la mort,
quand une vie est transformée, brisée,
toutes choses se réunissent comme un dernier,
brûlant salut au moment de l’adieu.
Et l’angoisse ne cesse de croître
depuis la nuit qui veille et se tait,
depuis des royaumes plus pesants et plus profonds. –
Une bougie de suif se consume sur le chandelier,
et les souffrances te tiennent éveillé,
on frappe à grand fracas à ta porte.
En silence t’appellent des choses mourantes
qui te veulent près d’elles,
un salut de tous les êtres chers
dans la vie et le monde autour de toi.
Ainsi une tempête passe-t-elle sur la vie
et tout est transformé, effacé, change de forme,
et tu es une brise au-dessus des eaux,
une parcelle de l’orage et de la nuit.

II

L’angoisse de mon cœur a tant de questions
sur ce qui viendra quand mourra ma pensée
comme un murmure dans l’éternité et le vide,
quand tous les atomes de mon cerveau s’effaceront
comme une fumée bleue dans l’espace et le néant.
Ah toutes ces questions sont le cri du prisonnier
aux murs de sa prison, qui ferment éternellement
leur pierre glacée sur la réponse que nous recevrons
quand la terre tombera lourdement sur le cercueil
et que tout sera dissous et l’éternité proche.
Que nous vivants soyons assez faibles
et sombres pour voir la fin de notre sort
dans la peine et les larmes, comme si la joie
et le bonheur étaient le partage de la vie,
l’amertume et la tristesse le lot de l’autre rive –
nous qui entendons la voix de la vie
renfermée entre les murs de nos sens
ne comprenons même pas qu’il faille se réjouir
quand les murs se brisent et notre vie est transformée
pour devenir espace, éternité et Dieu !

III

Béatrice à Dante

Tu demandes étonné où tu es arrivé,
voyageur, étranger en ce monde –
tu es de l’autre côté, tu as atteint
le but ultime de ton long périple.
Et le murmure que tu entends est l’écho
de voyages passés que ton être fit
sur les mers sombres, agitées des douleurs,
dans les pays de colère où s’en fut ton esprit.
Là des humains se battent, comme nous
nous sommes battus, et meurent l’âme assoiffée.
Tu entends un soupir, un appel inquiet, un cri,
puis tout redevient vide et silencieux – et c’est la mort.
Le temps s’arrête dans un éternel présent,
les appels et les paroles dures se taisent.
Un autre s’éveille – et c’est toi,
mais non pas toi comme tu marchais sur la terre,
non pas toi qui vaguais et mordais à belles dents
les fruits de la vie, avide, curieux,
mais toi tel que tu souffrais et pleurais
et fus purifié pour l’éternité.
Alors lève la tête ! Chaque inspiration
vient profonde et fraîche de la salubre source de la vie !
Soleil béni ! Jour heureux !
Sainte, claire puissance de la vie qui nous permet,
permet à tous ceux qui souffrent
de disparaître au monde comme une note de musique,
avec tous les éprouvés de la vie qui sont
transfigurés en lumière du feu purificateur.
Ah, paradis et béatitude et printemps,
résurrection et parfums de jacinthes,
ton temps d’épreuves est achevé, le jour passe,
et le soleil déglace l’hiver de ton cœur !

*

À une amulette (Till en amulett)

Toi qui me permets d’avancer,
de croire, de voir et de vivre
avec l’œil clair, quand les autres
vont en aveugles dans la brume –

laisse mon esprit flamber,
laisse-moi croire et vénérer,
donne-moi courage et force,
à moi, ta servante !
Ténèbres et misère,
brouillard et mort,
donne-moi tout mais permets-moi
de voir et d’avancer,
de parler et prêcher
quand les autres se taisent !

*

Été (Sommar)

Ici est le silence. Les pivoines brillent…
Parfums de fleurs et gazouillis et soleil et chansons…
Bourdonnent les bourdons et les roses sont rouges,
les rayons du soleil traversent l’air et le jour est long.
Là-bas les hommes se battent.
Ici c’est le silence et la béatitude de vaguer
en oubliant que la terre est pleine à craquer.

Entends l’été murmurer dans les tilleuls !
Le murmure des feuilles est comme le murmure de ta voix.
Murmure comme venu de l’éternité, murmure comme si la brise
connaissait la soif de réconfort dans le cœur des hommes.
Enfant, si tu savais comme le son de ta voix
apaise les forces qui m’accablent,
les forces qui habitent ma poitrine. –

Vois-moi comme un homme, défaillant, et ne m’oublie pas
dans les brouillards, vois-moi comme un homme
luttant et souffrant, blessé, mais cache-moi,
cache-moi comme un souvenir de l’été
qui se cherchait soi-même et sa réalité la plus profonde,
avec son désir le meilleur comme but, et les forces
qui poussent l’homme à faire ce qu’il peut dans la vie.

*

Psaume (Psalm)

La souffrance est pourtant passée.
La vie m’a fait comprendre
les forces qui nous fustigent.
Faisait-il gris et froid ?
Le soleil brille sur toutes choses.
De quoi donc me suis-je plaint ?

Éprouvé, tourmenté, durement blessé,
jusqu’à ce que la douleur ait disparu…
La vie n’agit pas autrement.
Quelque chose doit couler au fond,
l’écume flotter par-dessus,
afin que reste le meilleur.

Le ciel est pur à nouveau,
avec des illuminations roses :
flammes qui purifient.
Le bonheur est partout,
dans la plus grande profusion,
plus que je ne mérite.