La maison d’édition Il Convivio Editore, dont le siège est en Sicile, vient de publier en version bilingue italien-français le recueil Nell’acqua Nel fuoco (Dans l’eau Dans le feu) de la poétesse italienne Eloisa Ticozzi. La traduction française est de Florent Boucharel. C’est le sixième recueil d’Eloisa, dont l’œuvre a été couronnée par plusieurs prix littéraires, notamment le prix Lorenzo Montano et le prix Pietro Carrera.
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Préface
Le recueil est préfacé par Angelo Manitta. Voici cette présentation, suivie de la traduction correspondante.
«L’acqua e il fuoco sono due dei quattro elementi primordiali che i Greci hanno considerato quale parte dell’universo-caos, poi uniti dall’Amore per creare la vita, insieme all’aria e alla terra. Mettere in posizione evidenziale di una raccolta di poesie questi due elementi, assume un profondo significato per la loro peculiarità, indicata già dall’antica sapienza cinese dello Shujing, in quanto «l’acqua consiste nel bagnare e nello scorrere in basso e il fuoco consiste nel bruciare e nell’andare in alto». In questi due movimenti, infatti, si può estrinsecare il pensiero di Eloisa Ticozzi, quello ascensionale del fuoco, che mira verso l’infinito e quindi verso l’aria, al quale è collegato quello discensionale dell’acqua che, lasciando percepire alla poetessa la sua “verticalità”, si collega alla terra, nel tentativo di mettere a nudo la propria personalità, scandagliandola nei diversi sensi pluridirezionali, orizzontali e verticali.
Tale scandaglio non si ferma all’apparenza, bensì penetra nella profondità delle proprie emozioni, inducendo ad una riflessione sullo stretto rapporto tra la vita e la morte, quali elementi essenziali dell’esistenza, direzionati in una continua ricerca della vita, che si intride di sublime pensiero nell’incessante contrapposizione tra l’essere e il non essere, tra l’aspirazione verso il futuro e le remore del passato, di cui non ci si riesce a liberare e della cui espressione il lessema come, che nella silloge ricorre 56 volte, è una palese indicazione. I continuati paragoni, infatti, sono espressione di una impercettibile biunivocità tra il mondo esteriore e quello interiore che inducono ad un’analisi della propria personalità e della propria condizione umana senza concedere nulla al rimpianto, se non che a quel richiamo all’infanzia, quale età felice, spensierata e piena di sogni e di aspirazioni: «le stelle creavano la loro anima / come nell’infanzia / quando l’orgoglio infantile si nutre di fantasia».
L’infanzia diventa quindi luogo di mito e di fantasie, ma pure giardino edenico primordiale che permette la formazione dell’essere umano sia dal punto di vista fisico che emozionale e cognitivo. Gli elementi appaiono così quali entità preformate, ma che danno origine alla vita, la quale è anche sofferenza, condizione quest’ultima che, attraverso le lagrime, si ricollega all’acqua, ponendo l’essere umano nella condizione di «una foglia rinsecchita / che si rompe in frantumi». E se essa appare menzognera, si ha comunque la coscienza che «la verità sta nel fuoco, nell’acqua / due elementi che imprimono la vita ancestrale».
Se i quattro elementi si uniscono per dare la vita, dall’altra parte il tempo li separa, riproducendo quella condizione di caos originario che può essere espresso dalla morte. Ma il caos non è definitivo e neppure permanente, da esso nascerà nuovamente la vita, in un ciclo eterno. In questo contesto l’acqua e il fuoco appaiono quale mezzo di purificazione e rigenerazione, inducendo alla lucida coscienza di affrontare la propria esistenza con coraggio e con forza. Il richiamo alla condizione primordiale dell’infanzia appare perciò di vitale importanza, è un tornare in se stessi, un ripercorrere il cammino fatto nel tentativo di percepire dove, quando e perché si sia smarrita la via, nel costante confronto dell’essere e del divenire che talvolta può tramutarsi in incubo, in quanto entrambe le condizioni «preparano la vita alla morte», ma con la coscienza che la «morte è la vita che prosegue». Non per nulla questi due lessemi appaiono più volte nelle poesia di Eloisa Ticozzi, ma con la prevalenza della vita, proprio perché la poetessa giunge alla conclusione che «la vita sia il sole» e che «(quello che rimane) è l’amore per la vita».»
Angelo Manitta
Traduction française de la préface
L’eau et le feu sont deux des quatre éléments primordiaux que les Grecs considéraient, avec l’air et la terre, comme parties constitutives de l’univers-chaos, unis par l’Amour pour créer la vie. Mettre en évidence ces deux éléments dans un recueil de poésies revêt une signification profonde en raison de leur spécificité, déjà indiquée dans l’antique sagesse chinoise du Shu jing, pour laquelle « l’eau descend, le feu monte ». De fait, on peut exprimer la pensée d’Eloisa Ticozzi par ces deux mouvements, celui ascendant du feu, qui regarde vers l’infini et donc vers l’air, auquel est lié le mouvement descendant de l’eau qui, faisant percevoir sa « verticalité » à la poétesse, se rattache à la terre, dans la tentative de mettre à nu la personnalité, en la sondant dans les différents sens pluridictionnels, horizontaux et verticaux.
Un telle exploration ne s’arrête pas à l’apparence mais pénètre au contraire dans la profondeur des émotions, induisant une réflexion sur le rapport étroit entre la vie et la mort comme éléments essentiels de l’existence, dirigés dans une continuelle recherche de la vie, qui s’imprègne de pensées sublimes dans l’incessante opposition entre l’être et le non-être, entre l’aspiration vers l’avenir et les freins du passé, desquels on ne parvient pas à se libérer et dont le lexème come (« comme »), qui revient 56 fois dans le recueil, est une indication manifeste. Les comparaisons continues sont de fait l’expression d’une imperceptible biunivocité entre les monde externe et interne, qui conduisent à une analyse de la personnalité et de la condition humaine ne concédant rien au regret bien qu’elle fasse fond sur l’évocation de l’enfance, cet âge heureux, insouciant, plein de rêves et d’aspirations : « les étoiles créèrent leur propre âme / comme quand, dans l’enfance, / l’orgueil puéril se nourrit d’imagination. »
L’enfance devient le lieu du mythe et de l’imagination, jardin édénique primordial qui permet la formation de l’être humain, au plan tant physique qu’émotionnel et cognitif. Les éléments apparaissent ainsi comme des entités préformées donnant naissance à la vie, laquelle est aussi souffrance, une condition qui, par les larmes, se rattache à l’eau, plaçant l’être humain dans la condition d’« une feuille morte / qui tombe en miettes ». Et si cette condition paraît mensongère, il y a tout de même la conscience que « la vérité est dans le feu, dans l’eau / deux éléments reproduisant la vie ancestrale ».
Si les quatre éléments s’unissent pour donner la vie, par ailleurs le temps les sépare, reproduisant la condition du chaos originel, qui peut être exprimé par la mort. Mais le chaos n’est pas définitif, permanent ; il en naîtra de nouveau la vie, en un cycle éternel. Dans ce contexte, l’eau et le feu apparaissent comme moyens de purification et de régénération, conduisant à la claire conscience d’avoir à faire face à sa propre existence avec courage et force. Le rappel de la condition primordiale de l’enfance apparaît pour cette raison d’une importance vitale : c’est un retour sur soi, un moyen de reparcourir la voie faite dans le but de percevoir où, quand et pourquoi on a perdu le chemin, dans la constante confrontation de l’être et du devenir qui peut parfois se transformer en cauchemar, dès lors que les deux conditions « préparent la vie à la mort », mais avec la conscience que « la mort est la vie continuée ». Ce n’est pas pour rien que ces deux lexèmes apparaissent à plusieurs reprises dans la poésie d’Eloisa Ticozzi, mais avec la prévalence de la vie parce que la poétesse parvient à la conclusion que « la vie est le soleil » et que « (ce qui reste) est l’amour de la vie ».
Extraits
J’ai imaginé un arbre qui ressemblait à un être humain insipide sans feuilles ni branches
Mais ce n’était que mon corps nu nourri seulement par deux yeux qui étaient des gendarmes et disposaient à leur gré les couleurs dans les orbites.
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Une fois j’ai été somnambule, c’était quand j’oubliai d’exister et que ma personne se perdit dans un épicentre étranger à la raison,
l’âme était loin de chez elle et de ma voix intérieure.
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Je pense au fait qu’un jour je n’existerai plus mais vivrai dans les souvenirs silencieux de ceux qui ont l’air de vivre,
et je serai une âme véridique de celles qui, avant de prononcer une parole, gardaient par devers elles le monde entier
et le contractaient pour se l’assimiler dans les narines dans la gorge pour enfin le pousser dans les poumons ainsi qu’un quartier de lune.
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(un enfant) sait qu’il doit rester attaché par les fils invisibles de la terre
sait que le feu en lui est l’existence, sait qu’il devra dans la vie courir après la maturité encline à tomber.
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Et puis il y a mon âme désaccordée comme la voix qui parvient à la couvrir, il y a mon chant épique d’une aventure sans destination.
Mon esprit pourrait demander à l’instinct sa raison spirituelle comme dans les paradoxes de la vie,
c’est pourquoi j’ai laissé mon âme retourner dans le ventre du mythe.
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La pluie ne sort pas mais tombe, elle suit la force de gravité comme les larmes qui descendent en grappes.
Je pleurerai comme une feuille morte qui tombe en miettes.
Emilio Carrère (1881-1947), dont le nom est le plus souvent orthographié Carrere parce que la langue espagnole ne connaît pas l’e avec accent grave d’un patronyme dont il y a lieu de croire qu’il témoigne d’une plus ou moins lointaine ascendance française, est l’un des principaux représentants de la bohème madrilène, avec laquelle nous avons déjà fait connaissance dans notre billet consacré à l’extravagant Pedro Barrantes (ici). Et comme, avant cela, nous avons publié six billets sur la poésie de Francisco Villaespesa, que le lecteur sache que ce dernier en a lui aussi fait partie.
La bohème espagnole, qui prit ce nom à la suite des lettres françaises, avait pourtant une ascendance bien plus ancienne, dans la littérature picaresque nationale. Il est en effet impossible de ne pas voir dans les picaros d’antan des bohèmes de leur époque. Mais que dire, chez nous aussi, d’un François Villon, par exemple ? Les noms changent mais les réalités sont-elles si différentes que cela ?
Carrère : ce nom est celui de sa mère puisque notre écrivain était le fils naturel d’un sénateur, qui ne l’éleva pas mais lui laissa tout de même, en 1929, une partie de son héritage (à quoi rien ne l’obligeait puisqu’un enfant né hors des liens matrimoniaux n’est pas réputé juridiquement être le fils d’un père en particulier, c’est seulement pour un enfant né dans le mariage que la loi présume une identité paternelle).
D’aucuns – et cela devient habituel pour les poètes que nous traduisons ici – appellent Carrère un poète « oublié ». Or son nom reste important dans la littérature fantastique espagnole, avec des nouvelles et des romans dont le plus célèbre est La torre de los siete jorobados (La tour des sept bossus), de 1920, qui fut adapté au cinéma. C’est plutôt la poésie elle-même qui tombe dans l’oubli, après plusieurs millénaires de bons et loyaux services.
Les poèmes qui suivent sont tirés d’une Antología poética parue aux éditions Vassallo de Mumbert à Madrid en 1971, dans la collection « Biblioteca literaria ‘Tomás Borrás’ ». Le préfacier anonyme explique qu’à cette époque les œuvres poétiques de Carrère, non rééditées, étaient difficiles à trouver. La situation ne s’est guère améliorée entre-temps. Dans ladite anthologie, les poèmes ne sont pas rattachés aux recueils dans lesquels ils ont éventuellement paru, et ne sont pas non plus datés.
El caballero de la Muerte: Poemas, Emilio Carrère
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Portique (Pόrtico)
Je suis un homme triste, altier et solitaire à qui la Lune tend sa visionnaire absinthe et qui, par sa magie envoûté, ne parviens pas à mon sommet. Cygne noir, errant oiseau au chant de cristal en qui palpite la douleur d’un idéal immortel, cachant ma misère aux yeux du jour, enveloppé dans le manteau de ma misanthropie, je vague dans l’inquiétante nuit de la ville car la nuit est douce comme la solitude.
Je sais que ce monde qui dort et rêve en ce moment est un amas de chair triste qui souffre et pleure, et les cloches proclament leur chant de métal comme pleurant la vieille douleur universelle, et le fil tremblant de l’eau des fontaines semble aussi sangloter éternellement : quoi d’étonnant à ce que mon âme émue verse des larmes puisque cette douleur qui passe à côté de moi est la vie même…
Nuit de la ville ! Noire désolation, je t’ai sentie, ô nuit, toute dans mon cœur dans les heures d’ennui, de douleur et d’anémie au bras de la pâle demoiselle Bohème. C’est cette amante triste que dans son berceau a baisée au front le vert vénéfice malfaisant de la Lune et qui vit éprise d’une folie ; c’est cette amante qu’on appelle aussi la Vampiresse, car sa passion fatale jamais ne vous abandonne, si ce n’est sur un lit anonyme à l’hospice.
J’aime ces âmes tristes qui en éternelle errance n’ont pas dormi à l’ombre de l’arbre tutélaire, vagabonds et filles perdues, pittoresques figures, rois du picaresque et de l’imprévu qui dorment, les nuits d’hiver, dans les parcs ou dans l’antre des sinistres cafés, évoquant les temps bénis où dans leur vie ils trouvaient pain blanc et joie divine. Nuits interminables où dans les lits de misère les vaincus joignent leurs amours et leur pénurie, et où il semble que jamais, à l’horizon lointain, ne brillera l’optimisme bleu du matin.
Je suis un homme rongé de cruelle mélancolie, ayant toujours gaspillé mon or et mon imagination, et je jette les floraisons de mon cœur au sot vulgaire culte comme au vulgaire crasse, que je méprise tous, et tandis que la fumée de ma pipe dessine d’onduleuses pattes de mouche, je rêve à des histoires fabuleuses, dans une tour d’ivoire que je me fais sur mon pic sauvage, sourd à la rumeur banale qui monte de la foule.
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La Muse du ruisseau (La musa del arroyo)
I
Nous marchions tristement dans les rues pleines de lune, et la faim dansait dans nos cerveaux une sarabande.
En la voyant triste et douloureuse, je la baisais sur la bouche. « Pourquoi hais-tu la vie, Folle Gaîté ?
Ne pleure pas, rose de chair, car je volerai le trésor de la tiare du pape pour tes cheveux d’or. »
Mais un esprit moqueur qui se trouvait dans l’ombre, entendant ma chanson riait, riait…
II
Dans l’onde sonore de la vieille et belle fontaine, la lune brillait comme un sou d’argent.
Sa petite main tremblait, sa main blanche et soyeuse. « La neige tombe si joliment… et cruellement !
Ne tremble pas ; je ferai pour ton sein triomphal un corset avec l’hermine éclatante des manteaux impériaux. »
Mais un esprit moqueur caché dans les ramures, entendant ma chanson riait, riait…
III
Nuit de désolation, éternelle, car je frappais en vain d’une main tremblante aux portes des maisons fermées.
Au loin pleurait un violon, profondément mélancolique comme notre vie errante. « Ma reine !
Oublie ta douleur ; je te conterai l’histoire d’une illusoire princesse dans un royaume qui n’existe pas. »
Mais un esprit moqueur et cruel dans la rue, entendant ma chanson riait, riait…
IV
Triste volonté abandonnée à la douleur de la pauvreté ! Ô l’infinie tristesse de l’aimée mal vêtue !
Parole d’amour qui cache la plaie qui saigne, et marcher, toujours marcher. Pour aller où ? Et jusqu’à quand ?
« Voici venir le jour… Tu vas voir comme se montrera propice et magique notre mère, l’Incertitude. »
Mais au sombre carrefour du sort impénétrable, l’implacable Misère riait, riait…
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Les enfants (Los hijos)
Pardonnez-moi, mes enfants, si je vous ai donné cette funeste existence en un moment d’aveugle plaisir ; peut-être pressentiez-vous la souffrance de la vie quand vous pleuriez à votre naissance.
C’était au printemps, les roses fleurissaient, et je rêvais aux lauriers. Dans l’harmonie des choses je butinais mon miel lyrique.
J’aimai l’éternelle strophe d’amour de l’univers, la fleur, l’étoile, la femme ; l’inquiétude de ma vie, l’émotion de mes vers, c’est vous qui vouliez être.
Ce fut une soif d’infini et de beauté qui suscita mon chant ; mais aujourd’hui cette vie et cette amère pauvreté me sont comme une sombre dalle sur le cœur.
Je ne peux rien vous offrir de ce que j’ai rêvé, pauvre funambule de l’Idéal ; l’or de mes songes s’est en plomb changé, et sans cesse la faim guette sur le seuil !
Je voudrais que votre route soit bordée de fleurs et que vous ne goûtiez jamais la ciguë ni le fiel ; que vous soyez vainqueurs du Dragon de la vie et amassiez les roses et les lauriers.
Et que vous sentiez l’inquiétude du vers, ivres de mélodie et d’émotion ; que vous écoutiez le rythme cordial de l’univers dans la boîte à musique de votre cœur.
Que vous aimiez voler comme des oiseaux, et chanter et rêver, et les roses plus que les épines ; qu’en regardant l’azur vous ne voyiez marcher à ras de terre les fourmis.
Pardonnez-moi, mes enfants, si je vous ai conduits sur ce vieux globe moisi, pour mon plaisir. Vous pressentiez l’angoisse de cette vie et c’est pourquoi vous pleuriez à votre naissance.
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Oraison à la bohème (Oraciόn a la bohemia)
Trouvères de la bohème aux chapeaux tombants, dans les yeux de qui brille la magicienne illusion ; à la vie errante, braves chevaliers dont l’âme est toute rêve et toute émotion. Pour vous je souhaite dire mon oraison.
Votre jeunesse est pleine d’azur et fleurit en vers au parfum exquis ; j’aime vos rimes et l’orgueil de vos couvre-chefs et de vos chevelures. Pupilles aux flammes visionnaires, mystiques d’un rite de gloire et d’amour. D’un rêve d’or ombres légendaires. Je veux pleurer pour votre douleur. Pour les vagabonds qui vont sur leur chemin sous le sortilège de la noire infortune ; pour les tristes fous aimant la légende des rayons envoûtés de la lune. Pour ceux qui sont tombés sans avoir ouvert le coffre de santal de leur cœur ; pour ceux qui sont morts sans avoir trouvé les paroles de leur chanson. Pour vous je veux prier mon oraison.
Pour le front blanchi du vieux troubadour qui n’a jamais connu les lauriers immortels, et pour ceux qui entament leur dernier exode dans un sinistre appentis d’hospice. Pour vous, princes des haillons et des rimes, lyriques alouettes des hauts sommets que dorent la gloire, l’art et l’amour. Pour vous, pauvres parias vaincus, oints d’un saint chrême d’idéal. Pour votre douleur je veux prier.
Pour tous les rêves qu’a fauchés la mort – le poème inédit et le tableau rêvé – ; pour toutes les aspirations d’amour frustrées par la tragicomédie de la guigne. Pour ceux qui ne laissent aucune trace de leur passage, pour toutes les belles ambitions fracassées, pour les inventeurs moqués par l’échec, les mauvais histrions, les vieilles cocottes. Pour ceux qu’a vaincus la mauvaise fortune et qui demandent à l’alcool une charitable jusquiame ; pour ceux qui se sont un jour envolés vers la lune et dévident leurs rêves dans les asiles d’aliénés.
Pâles troubadours aux piteux chapeaux, qui portent dans leur âme, comme des astres clairs, un vers divin, un rythme immortel ; ceux qui dans la vie vont éblouis parce qu’ils ont les yeux toujours aveuglés par un lambeau miraculeux de l’idéal. Pour les malheureux qui n’eurent jamais la clé d’or de l’inspiration ; pour ceux qui ne triomphent pas, pour ceux qui sont morts… Pour vous je veux dire mon oraison.
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Pardon (Perdόn)
Quand tu t’inclinas en attitude fervente dans la sombre cathédrale déserte, je vis, à la triste lumière qui brillait sur l’autel, la pâleur de lune de ton front.
Et te voyant pleurer amèrement, « Non, elle n’est pas mauvaise », m’écriai-je avec joie. Pardonne-moi, femme : je ne croyais pas que sût pleurer ton âme inclémente.
Hélas ! bien des heures a pleuré aussi, crucifié sur la croix de ton amour, mon cœur qui t’adore malgré lui !
J’oublie ta trahison et tes froideurs ; si tu souffres, viens à moi ; mes bras seront toujours ouverts pour qui pleure.
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Dans l’église (En el templo)
Déserte était l’église ; l’autel, éteint et silencieux. Je crois encore humblement la voir en prière devant Jésus crucifié.
Son visage était caché par l’agrément d’une mantille ajourée. Quand elle releva ses yeux rêveurs, nous nous trouvâmes face à face dans la chapelle.
Qu’elle était pâle !… « Pardon », dit-elle, tombant à genoux devant moi, tandis qu’un nuage de larmes voilait les claires étoiles de ses yeux.
« Pardon ! », répéta-t-elle, d’une voix qui était une plainte éteinte et douloureuse. Et à la fin j’ai pardonné. Qui ne le ferait en voyant pleurer la femme qu’il aime ?
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In memoriam (En memoria)
Les clochers pleurent par toute la ville ; leurs larmes de bronze tombent dans ma solitude. Quelles mains invisibles font retentir les cloches qui sonnent dans la nuit, effrayantes et lointaines ? Personne dans la rue… Ombre, dense, horrible pénombre ; l’âme s’enivre de ténèbres. Distante, on dirait qu’une voix douce me nomme… C’est mon oreille qui rêve. La lumière vacillante des lanternes cligne de l’œil comme une vieille fâcheuse. J’ai peur. On dirait que quelqu’un m’attend, invisible, dans l’obscurité ; de vagues formes astrales montrent sur mon passage leurs traits irréels. Sur chaque seuil quelque chose épie ; de chaque porte me saisit une main squelettique et glacée.
C’est la Nuit, la Nuit sorcière, la nécromancienne au long manteau d’étoiles. La magicienne hallucinante que j’ai tant aimée, qui a dévoré ma vie avec sa fièvre insatiable de vampire du sabbat ; Vénus noire qui envoûte par son philtre lunatique. La Nuit vaste et lugubre fut ma pire amante. Les clochers pleurent dans la ville. Mon pas m’entraîne dans les méandres des rues, au hasard. Comme toutes les nuits, en cette heure calme mon âme fuit de mon corps, mon âme vieille et triste. Dans le profond cauchemar de la nuit, une étoile brille sur mon front. Je pense : « Serait-ce elle ? Les âmes des morts volent-elles jusqu’aux astres ? Depuis quelle étoile lointaine voit-elle ma vie d’horreur ? Sait-elle que je cherche les chemins cachés où n’est que douleur, douleur, douleur ?… »
Je la baisai sur le front… Toute ma jeunesse, mes rêves et mes succès s’en sont allés avec son cercueil. Dans l’alcôve mortuaire flottait une intense puanteur de fièvre et de remèdes. Était-ce cela, mon amour ? Entre les quatre planches, sa beauté parfumée souriait. Ô douleur de ce moment tragique ! Des fleurs sur son corps… Et, caché parmi les fleurs, mon portrait, et mes lettres, et mes premiers vers. Reliques ingénues de mes pauvres amours, l’histoire juvénile de mes strophes sincères ! Le destin n’a voulu m’épargner aucune douleur… À présent j’attends tristement que vienne mon heure… Quelque chose, sous la terre, m’appelle. Quelque chose de moi, avec son corps, dans le tombeau tremble de froid.
Inoubliable nuit ! La lumière des torches éclaboussait les carreaux. On entendait les chants de gens heureux. Et la nuit printanière exhalait dans l’air sa fragrance nuptiale. Je pleurais, pleurais, car Dieu voulut donner à mon chagrin la divine consolation des larmes.
Femmes en deuil, rumeurs de voix. Lourde fatigue dans mon esprit. Des ombres de cauchemar ; l’odeur des roses se mêlait à l’intense odeur de son cadavre ; à la lumière jaune des cierges, avec horreur je voyais pourrir la bouche que j’avais baisée en folie d’amour. Puis on ferma la caisse noire ; dans son cercueil, enlacée à son squelette, gît ma jeunesse.
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Schopenhauer
Vieux Schopenhauer, douloureux ascète, sinistre philosophe et poète acerbe ! Pourquoi m’avoir dit que l’amour est triste, le bien incertain ; pourquoi ne pas m’avoir caché que le monde est si triste ? Même si c’est l’évidence !
J’aimais la vie ; mais tu vins dire que tout est douleur, que l’amour n’est que chair sensuelle et pourrie, et depuis je n’ai plus de plaisir ni d’amour !
Et je vais par le monde ainsi qu’un mort, ta voix empoisonne tout ce qui existe. Dis-moi, horrible vieillard, même si c’est l’évidence, pourquoi ne point m’avoir menti ?
Ô rude philosophe des négations, j’étais rêveur, crédule et fort, mais tu brisas le charme de mes illusions et me donnes la vérité glacée de la mort.
Ta vérité profonde, amère dit : « La vie est douleur et l’amour est angoisse. Triste Humanité, aimer c’est rendre éternelle la souffrance ! »
Sagesse cruelle et malheureuse ! L’amour est souffrance ! Mais sans amour qu’importe la vie ?
Vieux Schopenhauer, triste amant de la Mort, n’as-tu donc jamais aimé ? N’as-tu jamais pleuré de douce émotion ? Ou bien as-tu trop aimé et ton cœur mortifié saigne-t-il encore ?
Amer poète, pourquoi m’as-tu dit que le monde est douleur, le bien incertain ? Désormais, toute ma vie mon âme sera triste. Dis-moi, horrible vieillard : pourquoi ne m’as-tu pas menti ? Même si c’est l’évidence !
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Paix conventuelle (Paz conventual)
Ô si je pouvais être un moine solitaire dans ce cloître bénit de profond recueillement, avec une robe de bure brune, un bréviaire clément, le cœur et la pensée en paix.
Avoir un crucifix, de même un crâne jauni sur les vieilles pages d’un glossaire mystique, et entendre venir la mort, pas à pas, dans le lent égrènement des heures au vieux clocher.
Sentir mon esprit s’enflammer comme un cierge aux pieds de Jésus, et adorer le martyre de la chair, rongée de péché mortel.
Et, la nuit, extasié par la lumière mystique des astres, sentir que de ma pourriture s’envole le mystérieux papillon immortel.
… Les dahlias somptueux et les blancs jasmins ne me troubleraient pas de leur carnation féminine et je n’entendrais pas, en priant les matines, les trilles divins de l’aveugle rossignol.
Pour toute chanson, le carillon cristallin ; la colombe de l’Angélus qui vole dans les jardins chrétiens, dans la blanche estampe vespérale, à l’heure où les enfants voient les chérubins !
Ô si je pouvais être un moine solitaire qui trouve la science tout entière dans son vieux bréviaire et sait voir Dieu à la lumière de sa foi !
Et qui n’aie jamais senti, dans sa grande douceur, sur sa chair d’homme la question de lumière : « À quelle fin suis-je né… pourquoi ? »
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Les enfants (Los hijos)
Ndt. Différent du poème supra portant le même titre.
Quand je regarde endormis mes enfants, ces petits, j’éprouve une grande désolation. « Comme peu dureront vos rêves bleus, la paix de votre cœur ! »
Un enfant, c’est l’amour fait chair parfumée, c’est l’essence du madrigal que dans notre jeunesse odoreuse et lointaine nous avons dit à la bien-aimée virginale.
La nuit, dans la propice ruelle solitaire, entre les fleurs d’un balcon, quand l’amour était poème, musique et prière et lys de l’Annonciation.
Toute la poésie de notre amour sincère et la passion pour la femme, et mes rêves de gloire, dans le premier enfant a fleuri tout ce que je voulus être.
Quand je vois mes enfants endormis, ces petits, sourire et rêver, avec leurs visages de nard, leurs boucles soyeuses, il me vient l’envie de pleurer !…
Dans l’extase aveugle de l’ivresse des sens j’ai tissé la trame de leur destin : douleur, pauvreté, misère charnelle, et puis l’abîme de la mort.
Je savais, en péchant, que la vie n’est point bonne, que vivre est une grande souffrance… Mais je ne fus pas coupable. C’est la sirène qui m’a séduit, la divine sirène de l’amour.
Sa voix hallucinante enchanta mon oreille : « L’amour est la seule raison de vivre ; cet instant divin est la compensation de la douleur de vivre et de mourir. »
Quand je regarde endormis mes enfants, ces petits, mon cœur s’emplit de larmes. « Comme peu dureront vos rêves bleus, la paix de votre cœur ! »
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Voix d’augure (Voces de agorería)
Toute la nuit, toute la nuit, comme une voix incertaine angoissée par l’au-delà ! Toute la nuit, toute la nuit, près de la porte un chien noir pleure !
Quelle ombre passe ?… Quelle ombre couvre les réverbères dans les rues désertes, pleines d’angoisses profondes ? Nul ne la voit !… Mais à son passage sur les chemins froufroutent, macabres, les feuilles mortes.
Toute la nuit les clochers, dans le profond silence, font retentir leurs lointaines voix fantomatiques ; toute la nuit, comme un gémissement de l’autre monde, emplit les vents le De Profundis des cloches !
Quelle horloge noire chante les heures tandis que les vies – les plus fleuries ! – s’effritent dans les ossuaires ? Quelles noires sorcières, quelles noires sorcières contorsionnées battent l’étrange orchestre des clochers ?
Toute la nuit, brille dans la morte ruelle sombre la lumière incertaine d’une fenêtre ! Toute la nuit, avec ses lamentations d’augure, un chien est resté près de la porte.
Elle était si blonde ! Je la voyais derrière les carreaux de cette fenêtre où passent des ombres en pleurs. Elle était si blanche ! Puis vinrent les nuits d’automne qui fanent toutes les roses.
Toute la nuit gémissent les noirs chiens errants !… Ô pauvre vierge, morte dans le parfum de la jeunesse ! Deux hommes noirs hallucinants sont venus, portant sur les épaules un cercueil !
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Les yeux des chats (Los ojos de los gatos)
Que regardent leurs yeux verts, dans l’ombre toujours fixés ? – Elles voient les trépassés, les pupilles des chats !
Yeux sorciers, qui la nuit brillent comme des feux-follets, verts boucliers magnétiques, gemmes aux fulgurances étranges, comme des émeraudes tombées de la couronne du diable. Que voient dans le noir leurs yeux hallucinés ? – Elles voient la danse des morts, les pupilles des chats !
À la lune de février ils soupirent sur les toits et quand sonnent les douze coups dansent dans les beffrois.
Yeux fixes dans l’ombre, énigmatiques, effrayants, qui de la lune recueillent les rayons empoisonnés. Que regardent-ils à minuit dans les nuits de sabbat ? – Elles voient passer les sorcières, les pupilles des chats !
Dans les veillées d’hiver, pelotonnés près du feu, brillent comme des sous d’or leurs yeux extatiques.
Ils entendent les désuètes légendes de voleurs et de lutins, immobiles… et tout à coup leurs yeux dorés se tournent vers le mystère inquiétant d’une chambre inoccupée. – C’est qu’elles ont vu une âme en peine, les pupilles des chats !
Yeux qui connaissent la science ténébreuse des mages ; qui ont vu sainte Walpurgis forger des sorts et des incantations. Ils voient les âmes mordues par les larves des péchés et la chair frivole tomber dans les rets de la luxure. Et quand dans la chambre triste d’un malade on entend un vague gémissement et que s’ouvre une porte toute seule sans bruit, le chat domestique se hérisse, et fulgurent ses étranges yeux verts. Que regardent ses yeux, toujours fixés dans le mystère ? – Elles voient venir la Mort, les pupilles des chats !
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La rose de la Saint-Jean (La rosa de San Juan)
Ndt. La « rose de saint Jean » est en Espagne un des noms du millepertuis, que l’on suspend au-dessus des images saintes la nuit de la Saint-Jean, et qui, au Moyen Âge, était employé dans les exorcismes.
La nuit de la Saint-Jean, à la clarté de la pleine lune, les jeunes filles cherchent des fleurs dans les bois.
Les cloches de la Saint-Jean sonnent les douze coups ; par les sentiers sauvages vont les armées de la chauve-souris Satan.
La nuit de la Saint-Jean, les sorcières dans les bois cherchent des herbes mystérieuses et les jeunes couples torsadent des danses harmonieuses – danse et rite – à la lumière des feux de joie.
« Cloches de la Saint-Jean, dissipez les noirs chagrins, car je souhaite passer la nuit avec une beauté brune. »
Dans le clocher l’horloge égrène des larmes de bronze.
Un hibou nécromantique s’envole, une corneille savante crie. En son grimoire un sorcier cherche ses recettes ténébreuses, et dans une ruelle obscure se trouve une maison hantée qui se remplit, aux douze coups, de visions effrayantes.
Ce sont les rondes des morts qui sur terre descendent célébrer le miracle de la nuit de la Saint-Jean.
main dans la main vont par les bois et comptent joyeux les heures de la nuit de la Saint-Jean.
« Si tu souhaites voir ton amoureux dans tes rêves, sous ton oreiller place un miroir. »
Et tu le verras, parce qu’elle est toute fleurie de miracles, la nuit de la Saint-Jean.
La Légende est passée dans les bois, le front couronné de verveines ; la Légende est passée dans mes rêves, faisant divinement éclore mainte espérance.
Sur le bord d’un ruisseau se trouve la Camarde vêtue de deuil ; jusqu’au lever du soleil, elle ne touchera point sa faux.
Brûle la fleur de fougère1 sur le lin virginal ; cueille la fleur de verveine la nuit de la Saint-Jean.
Tu seras grand comme les rois, riche comme Crésus, puissant et magnifique. La nuit de la Saint-Jean est pleine de vertus d’un pouvoir surnaturel.
De parfums de légendes la nuit est embaumée ; les constellations dessinent des prophéties millénaires. Tout est écrit au ciel et l’homme ne sait rien, soumis à l’absurde noria des jours et des jours…
La nuit de la Saint-Jean, pour qui sait les entendre, des hymnes triomphaux chanteront le Mystère ; les ondines nous diront l’enchantement des perles et les sylphides les grandes symphonies sidérales.
Et les salamandres ignées révéleront les arcanes par lesquels le feu purifie et peut être cruel comme la douleur, et les nains cagneux aux barbes d’argent danseront des rondes joyeuses autour du chêne.
Ce sont les gnomes qui travaillent dans les cavernes mystérieuses et connaissent l’énigme des formes florales, qui mettent le feu du soleil dans le sang des roses et la neige de la lune dans les parfaits lotus.
Alchimistes ignorés, merveilleux lapidaires, avec le soleil et l’eau ils font des joyaux magiques et façonnent dans leurs grottes des encensoirs fabuleux avec des parfums de fleurs d’oranger, de jasmins et d’œillets.
L’âme ouverte au prodige saura tous les mystères qui dans les bois, aux douze coups, lui seront révélés ; mille étoiles le dessineront, mille psaltérions le chanteront, si elle trouve la rose magique de la nuit de la Saint-Jean.
1La fleur de fougère : « la flor del helecho », légende qui serait d’origine slave et relative à la nuit de la Saint-Jean. La fougère, qui n’a pas de fleurs, pendant cette seule nuit de l’année en produirait qui possèdent des vertus magiques. L’écrivain français Henri Pourrat a recueilli la même légende en Auvergne.
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Avila (Ávila)
Les mendiants d’Avila sont couleur de terre et couvrent leurs charognes de bure brune ; leur voix rumine des oraisons et leurs yeux errent sous le romantique linteau d’une église moyenâgeuse. Caryatides jaunies, rongées par le temps, comme deux statues moisies, rêvent près du porche le compère Bartolo, gémissant et guenilleux, et la vieille Mari-Santos, portant rosaire et besace. Des cloches lentes pleurent leur lamentation millénaire ; de noires ombres de robes talaires passent au bord de la place ; les mendiants geignent leur confuse supplique tels des saints vétustes couverts de mousse.
Ceinture de murailles d’un or médiéval, nuages bruns, terres couleur de bure ; théories de moines en procession, et le crépusculaire et funéraire brimbalement de la cloche de la Cathédrale. Silence monastique ; lumière de neige sur les sommets du pays ; jeunes filles pieuses et fanées ; les habits blancs des dominicains et l’humilité des brunes sandales carmélites. Murs croûteux, jalousies touffues… Le long des murs en pisé les noires dévotes marchent au ronron de leurs crédos et avé Maria comme des figures de sabbat d’anciennes légendes.
Le cierge funéraire d’une lune jaune brille sur ce reliquaire de la dure Castille. Blasco Jimeno passe dans une rue obscure (fantôme héroïque avec armure et lance). Dans la nuit d’Avila s’ouvrent les ossuaires et les cohortes des spectres se répandent sur la ville : galants en harnois et mystiques princesses aux belles mains, telles des bouquets de lys, en croix. Comme les caprices de l’écume, ou de lunaires arabesques, resplendissent les plumets des anciens chevaliers ; les croix gothiques saignent sur les suaires blancs ; les yeux sorciers des moines templiers étincellent et les abbés guerriers conduisent leurs mesnies. Des moines noirs trépassés aux horribles têtes de squelette jaunes sous la lugubre coule suivent Thérèse dans des escaliers de lumière, et elle, en des vers à l’odeur de printemps, soupire ses poèmes à saint Jean de la Croix. Alchimistes et incantateurs2 aux longs chaperons cherchent dans leurs grimoires des recettes sataniques, et tandis que passent les fantômes, une chouette grince son chant entre les fissures des tours romanes. Les mendiants d’Avila sont couleur d’argile et parlent avec une voix de moyen-âge ; on dirait des saints taillés dans la pierre jaune du porche de la Cathédrale.
2Incantateurs : Carrère emploie un terme inconnu des dictionnaires espagnols et même d’internet, estrigo, qui semble, compte tenu du contexte, emprunté à l’italien strego (pluscommunément stregone) : sorcier.À moins qu’il ne s’agisse d’une coquille pour estrige, une chouette, en sachant qu’un des autres noms de la chouette en espagnol est bruja, c’est-à-dire sorcière. Le latin striga, l’italien strega dérivent eux-mêmes du mot latin pour une chouette (strix).