Category: poésie
Les saisons sous-marines : Poésie de Corrado Govoni II
Pour compléter le billet de traductions « Poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni » (ici), déjà complété précédemment par l’ajout d’un poème de Govoni dans le billet « Poésie futuriste 2 » (ici), nous venons de travailler sur d’autres textes du poète italien, à partir cette fois d’une Antologia poetica personnelle compilée par Giacinto Spagnoletti et sortie en 1953.
Ci-dessous, les poèmes apparaissent sous le titre des recueils respectifs dans lesquels ils ont paru. Spagnoletti publie à la fin de son anthologie plusieurs inédits, dont nous avons repris quelques-uns ; certains de ces poèmes ont peut-être été insérés dans les recueils publiés ultérieurement par Govoni (1884-1965) de son vivant ou figurent autrement, sans doute, dans le volumineux recueil posthume La ronda di notte (La ronde de nuit) publié en 1966.
Corrado (c’est-à-dire Conrad) Govoni, bien qu’il ait fait partie des premiers membres du mouvement futuriste italien et publié dans ce cadre quelques poèmes expérimentaux, notamment des poèmes dessinés (qui sont moins des calligrammes que des sortes de planches de fiumetto ou bédé), est cependant resté à la périphérie de l’avant-garde, préférant cultiver, sur l’ensemble de sa trajectoire, une poésie moderniste pré-futuriste. L’inspiration est, comme on le verra ci-dessous, volontiers terrienne.
*
Feux d’artifice
(Fuochi d’artifizio, 1905)
.
Promenade romantique (Passeggiatta romantica)
Un trio de moniales scrupuleuses
se sont assises parmi les roses.
Au bord de la route, elles ont mangé de la pâte d’amandes
et des figues fraîches avec du pain,
et cueilli des primevères
pour les faire sécher dans leurs livres de prières.
Elles font à présent la sieste dans la cour pavée
d’un rouge château en ruines,
non loin d’une petite ferme
où vit une jeune fille qui s’appelle peut-être Adeline.
« Ah, si elle était à nous, cette belle vache
qui nous fait du si bon lait ! Et cette courge,
comme elle doit être bonne, frite à l’huile ! »
« Ne sais-tu pas que tu pèches par convoitise ? Chut !
Allons plutôt visiter les salles
du château ! Attention en montant les escaliers ! »
Les couloirs sont pleins de boiseries fanées
et de lambeaux de tentures colorées.
Dans une salle elles trouvent une cage où fait sa toile une araignée
et des fragments de miroir encore avec le tain.
La plus jeune, à l’insu des autres,
en cache deux dans son mouchoir de batiste,
tout heureuse. Une chouette s’enfuit
au plafond. En bas, dans le pré, on entend meugler.
« Regardez : une perruque ! » « Jette-la,
tu vas attraper des maladies ! »
Les heures descendent doucement les côteaux du Carmel
du jour comme des brebis au blanc lainage.
Dans la chambre la plus abandonnée,
la poussière et les mouches ont tant corrompu l’air
que pour mieux respirer
les sœurs ouvrent une fenêtre donnant sur la mer.
*
Les fausses couches
(Gli aborti, 1907)
.
Les parfums (I profumi)
De grandes roses de couleurs éclosent
comme des feux de bengale fabuleux
allumés un soir de fête
aux fenêtres d’étranges demeures.
L’une exhale une humide et profonde fraîcheur
d’eau sylvestre au fond des bois ;
comme le noir de la nuit l’autre tombe
ou bien s’élève comme les premières lueurs du jour.
Belles comme des aérostats, singulières
comme des peaux-rouges poussant de grandes clameurs,
comme de paisibles golfes bleus de canicule.
Délicates et douces comme des chevelures,
tristes comme des fontaines sanglotantes,
passionnées comme des ritournelles.
*
Les douceurs (Le dolcezze)
Les dimanches bleus de printemps.
La neige sur les maisons comme une perruque blanche.
Les promenades des amoureux le long du canal.
Faire le pain le dimanche matin.
La pluie de mars qui bat contre les tuiles grises.
La glycine en fleur sur le mur.
Les rideaux blancs aux fenêtres du couvent.
Les cloches de samedi.
Les cierges allumés devant les reliques.
Les miroirs illuminés dans les chambres.
Les fleurs rouges sur la nappe blanche.
Les lampes d’or qui s’allument le soir.
Les crépuscules de sang qui meurent sur les remparts.
Les roses effeuillées sur le lit des malades.
Jouer du piano un jour de fête.
Le chant du coucou dans la campagne.
Les chats sur le rebord des fenêtres.
Les blanches colombes sur les toits.
Les mauves dans les casseroles1.
Les mendiants qui mangent sur le seuil des églises.
Les malades au soleil.
Les petites filles qui peignent l’or de leurs cheveux au soleil sur le seuil.
Les femmes qui chantent à leurs fenêtres.
1 Cette fleur, la mauve, est consommée et se prépare, dit-on, comme les épinards.
*
Poésies électriques
(Poesie elettriche, 1911)
.
Les vieux seuils (Vecchie soglie)
Les vieux seuils des portes vermoulues
qui ne s’ouvrent plus ; le mendiant fatigué
s’y reposait, attendant l’aumône ;
les domestiques y sommeillaient
les jours de vacances ;
les amoureux s’y appuyaient
en se mangeant la bouche
une dernière fois avant de se séparer ;
sur ces pierres était versé
le vin convivial
en l’honneur des invités,
et l’on effeuillait des roses
en hommage aux mariés.
Celui qui s’en allait au cimetière
s’arrêtait un instant pour dire adieu
à sa maison
et aux biens qu’il abandonnait.
À présent, avec leurs murs posés de champ
que le gel effrite et que pourrit l’eau
ruisselant des gouttières rouillées
tout l’automne, ils donnent sur des cours fermées,
des jardins ceints de murailles que recouvre
la verte gélatine des lichens.
Dessus, l’été, à la saison du froment,
quelque luciole lourde de rosée
fait de la lumière au triste grillon chanteur
qui ne se fatigue pas de proclamer
combien ils sont dans sa famille.
Y viennent s’abriter de la pluie
les beaux paons avec les arcs-en-ciel
de leur queue repliée et les dindes
avec leurs pesantes et rustiques
parures de corail ;
les chats s’y prélassent au soleil ;
les champignons leur ouvrent leurs ombrelles vénéneuses
et les cyclamens y étalent des couronnes de rois en exil.
Après une vie fantastique et brève,
les seuils deviennent muets et déserts ;
le compatissant Noël les recueille
dans le blanc sépulcre de la neige.
*
Voyage interrompu (Viaggio interrotto)
Ô la quotidienne illusion
de lever l’ancre avec les voiles des rideaux
vers l’azur limpide qui s’étend
comme une mer infinie au-delà du balcon !
Court mirage, car bientôt le vent retombe
et les fenêtres affalent leurs voiles ;
et la mer d’azur en un moment se couvre
de maussades nuages couleur de fiel.
Comme des échassiers rhumatismaux
perdant leurs plumes, à l’intérieur des vases assoiffés,
s’effeuillent, fleurs posthumes annonciatrices
de neige, dans l’encadrement rigide
du verre, les chrysanthèmes malades
à la triste odeur de mort et de vernis.
*
Inauguration du printemps
(Inaugurazione della primavera, 1915)
.
Rome (Roma)
Toutes les places portent un toast
au ciel d’Italie
avec la flûte levée
et pétillante de leurs fontaines.
Ironiques monuments d’eau.
Les paysannes de la Ciociaria qui disposent leurs fleurs,
foulard blanc sur la tête,
semblent les camérières
de quelque printemps
académique officiel.
Jardins publics avec étangs de cygnes
n’ayant rien à voir
avec celui de Lohengrin.
Ô la mélancolie
de ce cimetière écroulé
du forum romain !
Ossements blanchis
et caveaux horriblement grands ouverts.
Et de toutes parts des couronnes de fleurs
les plus tristes et les plus funèbres
aux inscriptions mortuaires
délavées par la pluie
qui reprennent des couleurs chaque printemps.
Je pense avec regret
aux temps bénis
où les bœufs blancs
s’étendaient mollement
sur la Voie Sacrée
ou meuglaient près du Palatin.
Alors le bohémien et sa famille
campaient sous l’Arc de Titus.
D’un violon sale qu’on accordait
sortaient des notes stridulantes et sauvages
accompagnées du gargouillement
de la marmite arrosant de vapeur
les jambes de quelque gladiateur.
Un garçon de bronze patiné
apportait un harmonium au soufflet de cuir rapiécé ;
les étincelles jaillissaient de l’âtre improvisé
tandis que le chaudronnier battait joyeusement ses cuivres.
Le soir, à la lumière économique de la lune,
une jeune fille
dansait parmi les curieux
une danse effrénée, pieds nus,
sur les pierres qui gardèrent jadis
le feu des Vestales.
Aujourd’hui tout est propre,
cimetière payant ;
on montre les squelettes
dans les tombeaux ouverts
comme des bijoux dans un trousseau de mariage ;
les colonnes en morceaux des chapiteaux
sont recueillies et défendues
comme les reliques d’un reliquaire.
Et les grenouilles ne chantent plus
dans la fontaine de Juturne.
Au fond, le Colysée s’élève
comme un gigantesque
gazomètre explosé.
Dans les thermes de Caracalla
une fresque étrange et fascinante vous frappe
comme l’entrée improvisée
de mille femmes inconnues.
Dans la campagne, autour de la Voie Appienne,
on aperçoit les trains déraillés des aqueducs.
*
Le cahier des rêves et des étoiles
(Il quaderno dei sogni e delle stelle, 1924)
.
La petite trompette (La trombettina)
C’est tout ce qui reste
de la magie de la fête :
cette petite trompette
en étain vert et bleu
dont joue une fillette
marchant pieds nus dans la campagne.
Mais dans cette note laborieuse
il y a tous les clowns blancs et rouges,
le bruyant orchestre d’or,
le manège avec les chevaux, l’orgue, les lumignons.
Comme dans les ruissellements de la gouttière
il y a toute la frayeur de l’orage,
la beauté des éclairs et de l’arc-en-ciel ;
et dans l’allumette humide d’une luciole
qui s’éteint sur une feuille de bruyère,
toute la merveille du printemps.
*
Pendant l’orage (Nella tempesta)
La porte est grande ouverte sur la nuit ;
et je suis assis, voûté, fatigué
sous le poids de nouvelles déceptions
comme un vieillard de mille ans :
l’orage me laisse indifférent,
tout comme la musique triste de la pluie ;
solitaire, étranger à ce monde
que les éclairs font une seule mer d’argent
qui brille et s’éteint silencieusement
devant le seuil de la maison.
*
Chanté la bouche fermée
(Canzoni a bocca chiusa, 1938)
Ndt. Le titre du recueil est une référence à la technique du « chant à bouche fermé », comme le coro a bocca chiusa dans Madame Butterfly de Puccini, dit chœur des murmures.
.
C’est l’heure (È l’ora)
C’est l’heure où tu entends,
depuis l’amphithéâtre de lune et de toits,
dans leurs masques de plumes
souffler les jeunes hiboux ;
c’est l’heure où font mal aux arbres
leurs racines, comme des dents.
Dans les maisons où les hommes
dorment en strates horizontales
comme les vers dans les canisses
en tissant une bave de rêves silencieux
desquels ne reste au réveil
qu’une couche de neige ridée dans le ciel,
le grillon du foyer
commence à striduler,
rossignol des cendres.
*
Pèlerin d’amour
(Pellegrino d’amore, 1941)
.
Feuilles de sang… (Come foglie di sangue…)
Feuilles de sang
d’un arbre violent en marche
furent mes paroles terribles,
que tu reçus comme une statue
marchant dans l’éblouissement d’août.
Elles me revenaient déçues et furieuses,
plus amères que l’odeur du chanvre.
Tu continuas indifférente et sombre
comme en un vent hostile
telle une jeune bête
qui ne sait qu’elle est nue
et qui dans l’éblouissement d’août
flaire seulement, avec avidité,
une âcre promesse de moût.
*
Hirondelles d’Italie (Rondini d’Italia)
Comme des ciseaux d’ébène et d’ivoire
infatigablement
découpent les hirondelles
de lumière, de pierre, d’arbres en fleurs
le doux visage de mon premier amour.
Je voudrais que soit un saule piégé de glu
cette pluie d’avril
pour vous capturer toutes et empêcher
qu’au retour de chaque printemps
dans le vent blond et fou
vous ne répandiez vos graines joyeuses
sur le monde.
*
Govonigiotto, 1943
.
Tu avais tellement peur… (Tanto fu la paura…)
Tu avais tellement peur de mes baisers
dans la maison plongée tout à coup dans le noir
que tu restas pendant l’orage,
tressaillant aux lueurs du tonnerre,
sur le seuil, les pieds dans la pluie.
Retourné à mes vingt ans par le souvenir,
je te dédie le corail de ces éclairs.
*
Gerbes, meules de foin… (Biche e pagliai…)
Gerbes, meules de foin, l’été venu,
encombrent les routes de mon pays.
Dans un nuage de poussière gris, nuit et jour,
elles vont sur des roues ardentes : haut perchées
sur les chars débordants, les paysannes
répondent par des refrains mélancoliques
aux claquements de fouet des bouviers.
On dirait que toute la Padanie émigre
vers des contrées inconnues, et d’or fulgurantes,
traînant derrière elle, dans un grand vent
docile et paresseux, le Pô, comme un cheptel.
*
Choix d’inédits
(Inedite varie)
.
Un soir au Val di Chiana (Sera in Val di Chiana)
À la vie trépidante de Rome
ne me relient plus ici que des fils ténus
et calmes : le fil
de la fraîche lumière du ruisseau là-bas
qui serpente à val
sur la poussière verte
des pins et des cyprès ;
les trilles des oiseaux, le coucou
des Apennins et le rossignol
des asiles humides ;
la fumée des toits du terroir
s’enlaçant à la fumée cavalcadante
du train silencieux qui coupe
à la base lointaine
d’une enfilade de vignes
le nuage céleste de l’Amiata ;
le bruit de cascade
que de temps en temps fait, en bas,
monument de feuilles,
reine tempétueuse,
l’yeuse centenaire du domaine.
Ces fils un à un se briseront
dans le noir silence des grillons,
quand la ronde folle des hirondelles
prendra fin tout à coup
au-dessus de la maison rouge
dans le crépuscule de sang ;
et toutes les voix, les cris d’enfants,
les sons de cloches
qui résonnent au loin
viendront mourir ici doucement
dans l’Angélus roucoulé par les colombes.
*
Poissons (Pesci)
Il cria des noms de poissons et de coquillages,
apportant le fleuve et la mer aux seuils des maisons,
le vieux poissonnier enroué
sautillant avec ses paniers dans la ruelle,
au bord d’un demi-sommeil.
Les lames des stores aux fenêtres
devenaient brûlantes de soleil, le calme revint.
Mais ce cri suffit à ce que le matin
fût plein d’odeurs de trains et de bateaux
et de lumières de perle de Venise2.
2 Les perles de Venise, artisanat réputé inscrit au patrimoine de l’Unesco, sont en verre coloré de Murano ou en verre peint.
*
Les saisons sous-marines (Stagioni sottomarine)
Peut-être qu’avec ses eaux la mer produit de la drêche
dans les profondeurs : une moisson glauque
mûrie à l’été de la lune
ou aux invisibles saisons des rayons cosmiques ?
Quels groseilliers vendange-t-elle en secret
de coquillages, de gemmes et de perles ?
Autour de vieux rochers
mousse une boisson si savoureuse qu’elle
rend ivre rien qu’à en flairer l’arc-en-ciel,
qu’à la regarder de loin.
Des moissonneurs magiques aux cheveux de méduses,
des vendangeuses aux paniers en filets
chantent alternativement leurs couplets,
berçant les rêves des marins.
Le long de la plage déserte, la mer
rejette triturés tant de débris d’algues
et un marc si pressé
qu’on en pourrait faire cent rangées de meules.
L’armoire aux squelettes : La poésie de Pío Baroja
Le célèbre écrivain espagnol Pío Baroja (1872-1956), auteur d’une monumentale œuvre romanesque, n’a publié qu’un seul recueil de poésie, à plus de soixante-dix ans, Canciones del suburbio (Chansons des faubourgs), sorti en 1944. Malgré son âge avancé et son inexpérience en matière de versification, Baroja a écrit là des vers classiques, pour lesquels il demande, en exergue, l’indulgence du lecteur mais qui sont remarquables par leur fraîcheur et leur spontanéité : preuve supplémentaire du grand talent de cet écrivain.
Le titre du recueil fait penser aux œuvres de Jean Richepin (La chanson des gueux), Jehan Rictus (Le cœur populaire), voire François Coppée (Les humbles, Le Noël des pauvres). Or, si l’on trouve dans le recueil de Baroja des poèmes de cette veine, y compris avec force argot, le livre est divisé en cinq parties dont la plus longue, la deuxième, Souvenirs de vagabond, se passe hors de la ville et des faubourgs, évoquant les campagnes du Pays basque et d’autres contrées ibériques. La première partie, Jeunesse, correspond le mieux au titre du recueil, avec divers tableaux urbains et faubouriens d’Espagne. Les trois dernières parties évoquent quant à elles le séjour parisien de Baroja à la veille de la Seconde Guerre mondiale, qu’il vit éclater alors qu’il se trouvait dans la capitale française. C’est donc aussi une évocation de la ville, mais avec le regard plus distancié d’un étranger ; ces derniers chapitres ont une coloration moins « costumbriste » qu’introspective et mélancolique. Les deux derniers poèmes du présent choix font revivre les débuts de la Seconde Guerre ; le dernier, en particulier, rapporte les sentiments de Baroja quand il vit des soldats français partir au front en chantant Auprès de ma blonde, un poème pressentant la débâcle imminente de l’armée française.
Poète espagnol ou poète basque de langue espagnole, nous ne saurions dire ; toujours est-il que la partie Souvenirs de vagabond s’intéresse particulièrement à la culture terrienne basque, ce dont notre choix rend assez bien compte. En revanche, les poèmes à la manière de Richepin ont moins retenu notre attention.
Comme nous l’avons dit, c’est le seul recueil de poésie de Pío Baroja, et il ne paraît pas avoir été traduit en français. Tous ses romans, du reste, ne sont pas non plus encore traduits, loin de là, dans notre langue.
Dans le présent choix, les poèmes figurent sous le titre des sections correspondantes du recueil.
*
*
Jeunesse
(Juventud)
.
Café-concert (Café cantante)
Le guitariste monte
circonspect sur l’estrade
et s’assoit sur une chaise,
pas franchement décontracté ;
le chanteur, à côté de lui,
va se placer sur un banc,
et avec une courte baguette
qu’il tient dans la main droite,
à sa manière, sans doute,
marque le rythme.
Le guitariste est de teint cireux,
brun, velu, maigre.
Le chanteur est un gros homme
avec un air de gitan.
Les fioritures commencent,
les arpèges compliqués
sur la guitare, et bientôt
le gros se met à chanter.
Une plainte étrange s’élève,
ainsi qu’un oiseau,
puis retombe
comme une bécasse tirée en plein vol ;
elle remonte à nouveau,
encore plus haut,
et c’est alors une plainte
d’une excitation toute théologique,
qui parvient presque à avoir
l’émotion de quelque chose de sacré,
comme peut le paraître une plaisanterie
ou un commentaire particulièrement fruste.
Les lamentations s’arrêtent,
on voit le gros suffoqué,
enflé, rouge
comme une lanterne vénitienne.
Les deux canailles se lèvent,
reçoivent acclamations, applaudissements,
puis sont remplacées par un bougre
spécialiste de tango.
Il chante avec une petite voix
un répertoire de jadis :
chansons de tauromachie,
de guerres et de soldats,
des saillies sur les politiciens
et sur les us et coutumes
propres à Madrid
ou aux gens de Cadix.
Ensuite viennent danser des séguedilles,
sévillanes et fandangos
quelques femmes brunes
aux grands yeux peints
dans des robes à falbalas
qui leur tombent jusqu’aux pieds.
Certaine étoile de l’art
se démène comme un diable
et danse avec tant de force
un rigaudon si barbare,
avec un tel fracas,
que toute l’estrade tremble.
*
Opéra italien (Ópera italiana)
Fioritures, roulades,
grands duos, grands arias,
saccharines violentes
de l’opéra italien.
La Favorite, Lucia,
Rigoletto et La Traviata,
vous nous avez donné le virus
d’une maladie romantique
dont ne pourra nous guérir
aucune thériaque.
Nous sommes embourbés
jusqu’au cou
dans les morceaux de bravoure,
les romances clinquantes,
les ritournelles classiques,
les cavatines compliquées
où la diva déploie sa voix
brillante dans la salle.
Aucun Haendel ne pourrait nous sauver
ni aucun Bach refermer la blessure,
car il nous plaît, à nous autres,
quand ça se présente, de l’élargir.
Nous laisserons les gens
de la tribu wagnérienne
se consacrer à ce travail
d’hygiène ou de gymnastique
et attendrons que, demain,
des mélomanes ils fassent
une foule savante
appliquant à la musique
les formules mathématiques.
*
Le mitron du boulanger (El pinche del panadero)
Pauvre garçon de l’orphelinat,
dont la vie fut si misérable !
Le boulanger de la rue,
Monsieur Blas, l’adopta.
Personne ne connaissait son nom ;
quand il fallait l’appeler,
on disait seulement : « Mitron ! »
et lui répondait : « J’arrive ! »
Il travaillait de longues heures,
vivait sans repos,
dormant sur quelques sacs
au fond du vestibule.
La boulangère, une grosse femme
mauvaise, basse et soupçonneuse,
tenait le mitron pour malhonnête,
hypocrite et déloyal,
lui attribuant toutes sortes
de friponneries et méchancetés.
Lui ne savait que faire
pour se disculper ;
il parlait à tort et à travers,
n’étant guère sagace.
Parfois il s’embrouillait
dans les comptes.
Chaque année, le mitron
attrapait une maladie,
dont il guérissait par hasard,
ou restait sans guérir.
Un jour, au cours d’un hiver bien froid,
ce pauvre travailleur
eut la mauvaise idée
de sortir avec d’autres
et se saoula si bien
qu’il retourna chez lui mal en point
après avoir titubé par les rues
dans le froid et l’humidité.
Le lendemain,
il pouvait à peine respirer
à cause de douleurs suraiguës,
une inflammation des bronches.
Une semaine plus tard,
on le portait en terre
dans une pauvre petite voiture
tirée par un cheval spectral,
un soir triste et noir
du jour de Noël.
*
Souvenirs de vagabond
(Recuerdos de vagabundo)
.
Veilles de sabbat (Vísperas de aquelarre)
Juana, Chiqui, Petra Motza,
la Gerona, l’Asunciόn,
la Churriqui, la Roshari,
la servante du recteur
et quatre ou cinq autres vieilles,
les unes veuves, les autres non,
les unes grêles, squelettiques,
une autre comme un dragon,
sont réunies un dimanche
– un soir de canicule –
à l’ombre des arbres
qui les protègent du soleil,
pour faire quelques parties
de mus et truquiflor1.
Pendant qu’elles battent les cartes
et jouent avec passion,
elles vident une bouteille
qui n’est pas du sirop d’orgeat.
Le liquide transparent
enflamme leur furie,
et entre rires et quolibets
et quelque plaisanterie féroce,
elles deviennent frénétiques
et parlent avec véhémence
des vieux, des jeunes,
de la vie, de l’amour,
des maléfices qu’il y a
dans la laine d’un matelas,
dans les flaques et sur les chemins,
et de tout le reste.
On tremble de voir un sabbat
en train de se former,
les balais apparaître
par quelque art déloyal,
et les vieilles monter dessus
en sauvage équipée
au cri de : « Hue, sorginas2 ! »
et après avoir dit : « Adieu ! »
voler comme des flèches
à la recherche du Tentateur
en un proche Zugarramurdi3
ou quelque autre coin
où leur apparaîtra Jaun Gorri4
avec son air de grand seigneur
ou bien un bélier noir
à la barbichette atroce.
1 mus et truquiflor : Jeux de cartes. Le mus est d’origine basque. Le truquiflor est une variante du truque ou truco joué dans tout le monde hispanophone.
2 sorgina : Mot basque désignant une sorcière. Baroja l’hispanise en sorguiña, mais ni l’une ni l’autre forme n’est reconnue par le Dictionnaire de l’Académie royale espagnole. Le terme employé pour « sabbat », aquelarre, est en revanche d’usage ancien en castillan et lui-même emprunté à la langue basque (akelarre).
3 Zugarramurdi : Voyez le poème suivant. Il s’agit d’une localité du Pays basque espagnol.
4 Jaun Gorri : ou Jaunagorri, le « seigneur rouge », figure des légendes basques ; identifié ici au diable du sabbat.
*
La grotte de Zugarramurdi (La cueva de Zugarramurdi)
Grotte de Zugarramurdi,
fameuse en sorcellerie !
Tu es pleine de secrets,
comme une caverne antique
dédiée aux mystères
de Cérès, Dionysos ou Mithra.
Ton sol est traversé
le long de la vaste galerie
par l’eau claire d’un ru
qui s’écoule, furtive.
Le ruisseau de l’Enfer,
c’est ainsi qu’on nomme l’onde
limpide qui parcourt
l’antre des sorcières
et raconte dans l’obscurité
qui règne en ce lieu
les illusions qui furent
les vérités et les mensonges
d’époques aussi reculées
que le Paléolithique.
Cet antre des lamies,
ainsi qu’un autre un peu plus loin
où se trouve un pupitre de pierre
et qui s’appelle Berroberria,
furent les étranges anthologies
de cultes anciens.
Là se maria la nuit
avec la clarté du jour,
là se réunit le grand bouc
avec les cruelles Érinyes,
et c’est là qu’il poussa une queue
aux aimables ondines.
Là se rassemblaient
sibylles et prophétesses
pour célébrer leurs mystères
de magie et d’incantations ;
là concocta ses philtres
quelque vieille Canidie,
et là, au son du tambourin,
quelque bénédictine dansa
une danse frénétique
au milieu de la calegira5.
Aujourd’hui, après tant de siècles,
dans ton sein rigide ne nichent plus
que le silence et l’obscurité,
la solitude et la mélancolie.
5 calegira : Néologisme castillan formé à partir du basque kalegira, désignant une troupe de musiciens ambulants.
*
Les forges (Las ferrerías)
Dans les provinces du nord,
près de ruisseaux aux ondes claires,
j’ai vu qu’il y avait encore
des forges dans les campagnes.
Elles ont un aspect de ruines,
et leurs murs pleins de lichen
et de pierres leurs toits
servent de refuge aux lézards.
Posées au-dessus de l’eau,
elle sont si couvertes d’herbes folles
que l’on dirait des rochers
plutôt qu’une œuvre humaine.
À l’intérieur elles sont toutes noires,
et quand quelque chose est fondu,
la forge allumée,
les vieux forgerons basques
s’agitent comme des diables
au fond des flammes.
Les étincelles brillantes sautent
en l’air jusqu’au plafond
et les marteaux résonnent
avec un tintement acharné.
Le tableau, dans cette caverne,
a quelque chose de magique,
évoquant des images passées
de ces travaux fantastiques
dans une époque déjà lointaine,
plus noble et plus belle.
*
Confusion ethnographique (Confusiόn etnográfica)
Magie, tabous, amulettes,
rhombes, fétichisme,
cultes d’arbres et de plantes,
de rochers et de rivières.
Carnavals et déguisements,
masques et totémisme,
jugements de Dieu, matriarcat,
les Pygmées, les Négritos,
les Aruntas, les Bechuanas,
les Papous, les Dravidiens,
représentants d’un monde
mystérieux et primitif ;
le culte des serpents
et des vieux crocodiles
chez les peuples africains,
qui conservent encore leurs mythes ;
exogamie et endogamie,
couvade, cannibalisme,
anthropophagie sacrée,
confusion et labyrinthe,
vengeance contre les choses,
contre les animaux, châtiments,
danses au milieu des forêts,
liberté des instincts.
Zarathoustra en chemise de nuit,
exaltant le corps ;
crécelles et castagnettes,
tam-tam, grosses caisses et cymbales,
magiciens et prêtres
tatoués jusqu’au nombril,
agitant des clochettes,
couverts de plumes et d’anneaux,
dansant avec autant d’art
que la belle Chichito6 ;
peintures et clubs rupestres,
étude de l’agriculture,
des huttes, des céramiques,
des tenailles et des marteaux ;
tout un monde extravagant
qui s’agite en délire
entre les rives du Niger
et les bords du Nil.
Ce feuilleton de l’humanité,
de sa vie et de son destin,
est le plus extraordinaire,
singulier et suggestif
qui se puisse trouver dans les pages
d’un livre sérieux,
et en comparaison est tellement pauvre
ce monde maniéré,
bien pompeux et bien ridicule,
mi-romain mi-sémitique,
que les professeurs nous présentent
comme quelque chose de définitif
et qui n’est ni très ancien
ni même intéressant.
6 La Chichito : En note, le commentateur Manuel García indique qu’il s’agit d’une danseuse espagnole de flamenco de la fin du dix-neuvième siècle.
*
Le Lac noir (La Laguna negra)
Au sommet de cette montagne,
dans une gorge étendue
couverte toute l’année
par le triste linceul
qu’y laissent les neiges
des grandes avalanches,
au milieu de la blancheur
et tout au fond du ravin,
comme une goutte d’encre
un cercle se dessine.
Ce cercle noirâtre, cette tache,
c’est le lac que les gens d’ici
appellent le Lac noir,
et dont ils disent que par temps d’orage
il exhale d’épais nuages
et rugit, s’agite
et brame comme un démon.
On croit que cet abîme obscur,
en dépit de son grand calme,
est peuplé dans ses eaux mystérieuses
d’habitants monstrueux
qui dévorent tout ce qui tombe dedans,
les gens et les vaches,
les agneaux et les chevaux,
les brebis et les chèvres,
et ne laissent que les poumons
flottant à la surface,
matière indigeste
de peu de substance.
Ces pauvres imaginations,
ces inventions diverses,
il y en a qui veulent les combattre
comme de futiles mensonges,
et ces bons pédagogues
pour mettre la farce en évidence
entrent dans le lac,
y plongent, se baignent.
Mais bien qu’ils démontrent ainsi
que rien ne leur arrive
d’une manière décisive
ayant presque force axiomatique,
ils ne parviennent à convaincre
la malice des paysans.
*
Le défilé de Pancorbo (El desfiladero de Pancorbo)
En arrivant depuis la France
à Pancorbo,
on a l’impression d’entrer
dans un lieu de légende
qui pourrait être l’entrée
de quelque enfer d’Orcus.
Le défilé se fait
par endroits plus étroit
et prend un air sombre,
désolé, majestueux.
Un ruisseau, l’Oroncillo,
court entre les pierres, au fond,
et le terrain devient
de plus en plus impraticable.
Le soleil brille haut dans le ciel
avec de grands traits d’or.
Sur les falaises sauvages
aux durs contours,
on voit quelques ruines
d’ermitages et de petites auberges,
et il y a des formations de rochers
à l’apparence mystérieuse
qui ressemblent aux antres
de toutes sortes de monstres,
Pégases aux pieds ailés,
Polyphèmes n’ayant qu’un seul œil,
comprachicos ceints de poignards
et contrebandiers féroces.
Quand on parvient au sommet,
au bout du chemin scabreux,
l’imagination se calme
et l’on se sent un peu ridicule
d’avoir eu peur
d’un danger illusoire.
*
Le rhabdomancien de Trebejo (El zahorí de Trebejo)
À Puerto del Caballo
comme au château d’Almenara,
à San Martín de Trebejo
et parmi les cailloux du Jálama,
sur la colline du Berraco,
et du Duero au Guadiana,
il existe une légende très répandue,
dans la plaine comme dans la montagne,
selon laquelle des trésors sont cachés
dans des pots et des amphores
pleins d’or en poudre
ou bien en grands lingots.
Dans une caverne resplendissante
comme le soleil du matin,
la nymphe Lutidès habite
parmi les fleurs et le faste,
et dans un superbe palais
de marbres et de statues,
où vivait le consul Lentulus,
il y a des bijoux ciselés d’or.
On raconte dans ces pays
qu’il y a des mosquées sous les eaux,
où priaient des émirs,
des sages mauresques et des sultanes.
Moi, qui suis bon rhabomancien
par tradition et par hérédité,
avec de grandes connaissances
d’une science vaste et profonde,
je n’ai jamais trouvé d’or
ni d’argent ;
mais je vis de ma science,
laquelle est chose noble,
et mène ma barque avec art
dans cette dure vie,
sans nuire à personne
ni déranger une souris.
Il se peut que d’aucuns affirment
que je suis un inepte
trafiquant de supercheries
et marchand d’impostures,
mais ceux qui disent cela,
s’ils ne sont insensés,
savent bien que je ne suis pas le seul
à jouer cette carte.
*
Impressions de Paris
(Impresiones de París)
.
Mélancolie d’hôtel (Melancolía de hotel)
La chambre vieille et défraîchie
n’est pas sans un certain air aristocratique,
avec ses bouquets de roses
sur le papier peint à moitié flétri ;
il y a un canapé-lit,
un miroir et un lavabo,
une cheminée centenaire,
une table et une armoire.
Par la fenêtre on peut voir
au fond de la cour,
entre les murs noirs,
le sol plein de flaques.
Là-haut se montre le ciel
entre les gouttières et les toits,
morceau d’espace gris
qui parfois devient bleu.
Dans cette petite chambre,
en hiver comme au printemps,
je passe presque tout mon temps
à lire un peu et à rêver.
Le jour je peux tolérer
les bruits du voisinage,
mais la nuit il n’y a pas moyen
de les éviter ni de les supporter.
Ce sont des agitations absurdes,
des tapages et des chahuts,
qui montent par l’escalier
jusqu’au couloir devant ma chambre.
Ce sont des ramdams constants
de bottes et de chaussures,
de pattes de plantigrade
qui doivent être de quelque barbare,
et les pas de quelque nymphe,
souples comme ceux d’un chat ;
c’est la voix rauque et brutale
d’hommes grossiers et lourds,
et des bavardages de femmes,
long vacarme d’oiseaux.
Puis ce sont, pendant un moment interminable,
les robinets, les lavabos, les canalisations,
et des heures durant
les bruits des salles de bain.
Cette existence de la ville
me donne un tel dégoût
qu’il me vient l’illusion
de vivre à la campagne
et d’avoir pour tout meuble
un banc calé contre un arbre ;
mais la campagne est morte,
elle se trouve elle aussi livrée
à la vengeance, à la colère,
à la passion et au saccage ;
aussi le seul espoir qui me reste
est-il d’en finir avec cette comédie
et son détestable tohu-bohu
sous une couche de terre
de deux ou trois empans.
*
Les tristes rues de Paris (Las calles tristes de París)
Il y a ici des lieux noirs et tristes
entre les grands monuments,
des rues silencieuses, mortes,
d’une tristesse hostile.
Il y en a d’autres majestueuses,
avec des murs de jardin
et des façades baroques,
comme sur l’île Saint-Louis.
Il y a des ruelles étroites
d’une misère sénile,
avec un commerce miteux
et une couleur entre noire et grise ;
il y a des rues avec hôpital,
où je me sens malheureux,
mélancolique, écrasé,
sans autre volonté que de sortir de là ;
il y a aussi des rues sinistres
vers le canal Saint-Martin,
et celles qui débouchent
sur les cimetières d’Auteuil et de Bercy,
de Montmartre et des Batignolles,
de Montrouge et de Gentilly,
ou encore celle du triste cimetière
près de Vitry,
où l’on emmène les condamnés
exécutés à Paris.
*
L’armoire aux squelettes (El armario de los esqueletos)
Dans l’atelier compliqué
de l’anatomiste expert
en dissections savantes
et conservation de fœtus,
à l’intérieur d’un cagibi profond
avec une étroite fenêtre,
se trouve une vieille garde-robe
de trois à quatre mètres carrés,
entièrement occupée
par des squelettes
de femmes et d’hommes,
de jeunes et de vieux.
Ces carcasses de blancs ossements
pendent à quelques crochets enfoncés
dans le bois du plafond ;
les uns semblent rire
avec une grimace espiègle ;
d’autres ont un emballage
de spectres fatidiques ;
il y a celui qui a l’air sévère
et celui qui a l’air grotesque,
spécimen de danse macabre
comme en peignait le moyen âge.
Quand la rue tremble
au passage tonitruant
d’un de ces énormes camions
qui portent des charges colossales,
la garde-robe occulte
se met à trembler tout entière,
ébranlant l’assemblée
de cette armoire sinistre.
Il y a un squelette qui bouge
les phalanges de ses doigts
et dont le crâne grince
avec un accent lamentable.
Un autre semble jovial,
un autre paraît en verve,
un autre encore se balance
en un mouvement obscène.
On croirait distinguer,
même sans peau ni cheveux,
l’idiot et le sage,
le vaurien et l’imbécile ;
et sans chair ni graisse,
sans les bourrelets et sans les fesses,
ces restes d’Homo sapiens
font rire et en même temps font peur.
*
Promenades (Paseos)
Je sors tous les matins
sans autre dessein majeur
que d’attendre que soit terminé
le ménage dans ma chambre.
Je traverse des rues et des places
et j’entends la rumeur confuse
des camions et des voitures
qui, comme l’éclair,
passent avec des hurlements rauques,
une vitesse atroce.
Et puis la multitude
bout comme dans un creuset,
hommes, femmes et vieillards
vont à leur lutte féroce
pour le pain de chaque jour
avec une persévérance infatigable,
sous la pluie ou dans le brouillard,
qu’il neige ou que se montre le soleil,
transis de froid
ou asphyxiés de chaleur.
Les esclaves du travail
sont légion.
Personne ne fait attention à son prochain,
tous vont à leur labeur,
entraînés par une seule volonté,
la faim ou la passion ;
l’employé à son bureau,
le boutiquier à sa boutique,
la modiste à son atelier,
chacun à ses obligations.
Du fond du métro surgit
la fourmilière envahisseuse
qui se répand dans les rues,
tandis que continue la chanson
des voitures et des camions
qui dans leur marche précipitée
font un bruit de ruche,
ronflent comme une toupie.
Je m’approche à pas lents du fleuve,
qui a l’air menaçant,
emportant dans son courant tranquille
une alluvion printanière.
J’aspire la fraîcheur et l’odeur
de l’eau trouble
et me prépare à rentrer
m’assoir dans mon fauteuil.
Quand je suis dans la chambre,
je pense, pris d’une certaine stupeur,
qu’il est sot de vivre
sans qu’aucune illusion ne nous anime.
Et qu’il n’est pas non plus très sage,
voire peut-être que c’est pire,
de passer sa vie entière
confiné dans un coin.
*
Noirs dimanches (Domingos negros)
Bien souvent j’ai pensé
que la vie n’a pas de sens
et que nous allons et venons
sur une planète galvaudeuse.
Le travail me distrait
comme un charme magique ;
le divertissement, au contraire,
me paraît ennuyeux,
je le crois une invention stupide,
la trouvaille de quelque andouille,
l’idée d’un imbécile
ou d’un pédant.
Il n’est pas trop de dire
que dans cette question des jeux
subsiste encore l’influence
des esthètes hellènes.
Mais qu’elle soit de ces derniers ou du diable,
dans cette sotte supercherie
ne se trouvent que les pensées
d’un parfait crétin.
On comprend bien que dans un village
il y ait peu de choses
pour le loisir et pour l’oubli ;
mais dans une ville magnifique
comme Paris, il est étrange
de ne rien trouver de décent
qui puisse satisfaire
les enfants comme les vieux,
les messieurs et les dames,
les malins comme les niais.
Quels ennuyeux dimanches !
Quelles avenues, quelles promenades !
Quels visages stupides et tristes !
Quelle hostilité, quels gestes !
Et c’est là ce qu’il y a de meilleur au monde,
la crème de l’univers.
Qu’en sera-t-il du reste
quand tout est si fruste ici !
Je me rappelle avec horreur
ces longs dimanches noirs
que j’ai passés en marchant
sans trouver le moindre attrait
capable de me faire
un peu tuer le temps.
*
Mélancolies grotesques
(Melancolías grotescas)
.
Le pêcheur de la Seine (El pescador del Sena)
Ce pêcheur à la ligne
au bord de la Seine
me cause un tel étonnement,
comme s’il pêchait dans la terre.
Je l’ai vu cent fois
avec sa canne à pêche et son panier
sans jamais observer
qu’il tirât le moindre poisson.
Le temps passé en vain
ne le préoccupe ni ne le chagrine.
C’est un cas d’optimisme
qui me paraît tellement étrange.
Leibniz et le docteur Panglosse
sont des enfants à la mamelle, à côté de lui.
Il est si persuadé
qu’il n’y a pas de fleuve sans poissons
qu’il apprête toujours son hameçon
avec une parfaite assurance,
un espoir admirable,
une illusion de poète,
sans jamais penser qu’il tirera
des eaux troubles,
au lieu d’un beau poisson,
d’une truite ou d’une tanche,
quelque guenille de caleçon
ou la semelle d’une chaussure.
En ces jours de danger
où menace la guerre
avec ses terribles désastres
et ses visions sinistres,
où les gens s’entassent
dans les gares pleines
et les autos filent à toute vitesse,
dévorant la route,
ce pêcheur reste impavide
dans son aimable indifférence,
contemplant le large fleuve
et ses rives désertes.
Les terreurs de la foule angoissée
ne le troublent guère,
pas plus que ne l’agitent
les bombardements et les alertes ;
il garde l’espoir
de voir pris à sa ligne
un magnifique saumon
tout brillant et frétillant.
Pauvre pêcheur à la ligne
des bords de Seine !
Nous ne te demanderons jamais
la démonstration de ton habileté ;
mais tu pourrais nous prêter
un peu de ta confiance éternelle,
une petite dose d’optimisme,
de cette espérance si sereine
qu’elle serait comme un trésor
d’une splendide récolte
pour des gens morts de faim,
consumés dans le malheur.
*
Épilogues de l’époque
(Epílogos de la época)
.
La chanson des soldats (La canciόn de los soldados)
Les soldats, en traversant
les rues de Paris,
chantent une vieille chanson,
au moment de partir
pour la guerre, une chanson
avec ce refrain :
« Auprès de ma blonde,
qu’il fait bon dormir ! »
Aucun enthousiasme féroce,
aucune frénésie maniaque,
pas d’inquiétude, ni la crainte
d’une fin malheureuse,
seulement un stoïcisme triste,
décadence sénile.
« Auprès de ma blonde,
qu’il fait bon dormir ! »
Pourquoi La Marseillaise
ne parvient-elle à resurgir,
ou Le Chant du départ,
avec une juvénile ardeur ?
C’est l’âme d’un peuple
qui se sent décliner.
« Auprès de ma blonde,
qu’il fait bon dormir ! »
Nostalgie paysanne
de vie pastorale :
plutôt le dégoût de tuer
que la peur de mourir.
Sérénité, amertume,
résignation et spleen.
« Auprès de ma blonde,
qu’il fait bon dormir ! »
La victoire n’est pas pour ceux
qui veulent vivre
sans tragédies brutales,
sans travail fébrile ;
ni pour ceux qui entonnent, pacifiques,
avec un accent puéril :
« Auprès de ma blonde,
qu’il fait bon dormir ! »


