Category: poésie

L’angoisse de Don Juan et autres poèmes de Menotti Del Picchia

Menotti : c’est un prénom, donné par ses parents au poète après que Garibaldi surnomma son fils aîné Menotti en hommage au patriote italien Ciro Menotti. Cependant, comme une autre partie de la famille du poète voulait un prénom chrétien pour l’enfant, son nom complet est Paulo Menotti Del Picchia. On voit que les racines de ce poète brésilien, né en 1892 et mort en 1988, sont italiennes.

Menotti Del Picchia fut l’un des principaux promoteurs, avec Cassiano Ricardo et Plínio Salgado, du mouvement moderniste Verde-Amarelo (voyez ici). Selon certains, il est même la véritable figure de proue de la modernité poétique au Brésil : « Menotti Del Picchia, et non Mario ou Oswald de Andrade, fut le chef du modernisme » (« Foi Menotti Del Picchia e não Mário ou Oswald de Andrade o chefe do Modernismo »), affirme le critique Wilson Martíns, auteur d’une Histoire de l’intelligence brésilienne en sept volumes.

Comme Cassiano Ricardo, Del Picchia commença par des vers parnassiens puis sa longue carrière littéraire refléta les évolutions de la poésie au vingtième siècle. Il est par ailleurs l’auteur d’une œuvre en prose considérable, comprenant notamment de la science-fiction. Il fut également haut fonctionnaire, parlementaire et membre de l’Académie brésilienne.

Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Melhores poemas de Menotti Del Picchia (Global Editora, São Paulo, 2004). Cette anthologie comporte le « poème dramatique » L’angoisse de Don Juan entier, poème paru en plaquette en 1922 et que nous avons traduit intégralement. L’anthologie comporte également en entier la plus célèbre œuvre poétique de Del Picchia, Juca Mulato, de 1917 ; il s’agit d’une œuvre en neuf chants de longueur variable, dont nous avons traduit le huitième.

Dans L’angoisse de Don Juan, Del Picchia imagine un dialogue entre le célèbre séducteur et Faust. Le chant de Don Juan, au commencement, est le texte dont la position de Faust est le commentaire : « et je t’aime peut-être / de ne jamais t’avoir trouvée », « parce que cette âme devine / que je l’adore, peut-être, de n’avoir pas été mienne ». Le poème est en vers classiques, et les répliques courtes (stichomythies) sont, comme c’est l’habitude dans le théâtre classique imprimé, en forme d’escaliers sur la page, ce qu’il est difficile de reproduire dans WordPress, que le lecteur nous excuse.

Quant au cycle Juca Mulato, il raconte l’histoire d’amour impossible d’un homme pauvre, ledit Juca, pour une femme riche, fille du propriétaire terrien pour lequel il travaille. Le nom du personnage, Mulato, peut vouloir dire « mulâtre », c’est-à-dis métis de Noir et de Blanc, ou bien simplement « à la peau mate », selon le dictionnaire Priberam.

A Angústia de D. João, par Menotti Del Picchia.
(L’omission de l’article défini “A” sur cette couverture est une négligence.)

*

L’angoisse de Don Juan : Poème dramatique (A Angústia de D. João: Dramático, 1922)

La nuit est blanche de lune et le jardin blanc de marguerites. FAUST attend son amour sous le balcon de MARGUERITE. Venu de la nuit et de la distance, un chant se rapproche.

LA VOIX

Je n’ai jamais goûté ton baiser :
un étrange amour me fait trembler ;
je marche et mes pieds saignent.
Tu existes – mais je ne te vois pas ;
tu es belle – je ne te connais pas ;
je t’aime – et ne sais qui tu es !

Dans les villes, dans les campagnes,
j’ai pour destin de te chercher.
Où es-tu ? où vais-je ?
Je sens que tu m’entoures,
mais bien que tu sois partout,
tu n’es jamais là où je suis !

Je te sens répandue
dans la splendeur de la nature,
toi l’Aimée que je n’ai jamais vue.
Je sais que tu es dans la vie,
et où se trouve un peu de beauté
se trouve toujours un peu de toi…

Ô mon vague rêve obscur,
tu ne viens pas malgré mes appels…
Où donc es-tu ? Je ne sais pas !
Cachée, je te cherche
et ne te trouve pas, et je t’aime peut-être
de ne t’avoir jamais trouvée !

Ombre rêvée, divine,
à jamais sois seulement rêvée…
même pas entraperçue !
Fuis ! car notre destin
est de sentir que meurt l’Aimée
quand on trouve la Femme !

La voix s’arrête, DON JUAN paraît.

FAUST

Qui es-tu ?

DON JUAN

Je suis Don Juan.

FAUST

Qu’est-ce qui t’amène ?

DON JUAN

Mon destin.

FAUST

D’où viens-tu ?

DON JUAN

Je viens de la vie.

FAUST

Où vas-tu ?

DON JUAN

À la mort !

FAUST

Que cherches-tu ?

DON JUAN

L’amour…

FAUST

L’as-tu trouvé ?

DON JUAN

Il n’existe pas…

FAUST

Tu chantes parce que tu es heureux ?

DON JUAN

Je chante parce que je suis triste…
Et toi, es-tu un ménestrel ?

FAUST

Moi ? Je suis presque un suicidé…

DON JUAN

Que fais-tu au clair de lune ?

FAUST

J’attends Marguerite…

DON JUAN

T’a-t-elle donné un baiser ?

FAUST

Don Juan !

DON JUAN

T’a-t-elle souri ?

FAUST

Non…

DON JUAN

T’a-t-elle parlé ?

FAUST

Non…

DON JUAN

Pour quoi es-tu si étrange, cette nuit ?

FAUST

Parce qu’elle m’aime et ne le dit pas ; parce que cette âme devine
que je l’adore, peut-être, de n’avoir pas été mienne…
Parce que je n’ai pas encore goûté dans mon fol désir
la chaleur de ses lèvres, la saveur de son baiser.
Parce que je ne sais si en elle cet ardent égarement
trouvera l’amour que cherche mon âme.

DON JUAN

Tu aimes l’indécision ?

FAUST

Je ne sais pas…

DON JUAN

Tes propres chagrins ?

FAUST

Je ne sais pas… dans l’amour je n’aime peut-être que l’amour…
Comprends-tu ?

DON JUAN

Non. Tout cela est très singulier…

FAUST

Pauvre Don Juan ! Tu n’as jamais su aimer !

DON JUAN

Moi ? Moi, je n’ai pas su aimer ? Va donc demander
si je n’ai pas goûté l’amour de toutes les femmes !
Demande-le à la lune ! Demande à la fleur, au nid
combien de passions j’ai semées sur mon chemin,
combien de corps j’ai possédés, ardents de désir,
qui m’ont donné à fleur de bouche la gloire de leur baiser !

FAUST

Et puis ?

DON JUAN

Et puis ?… Cette soif sans remède…

FAUST

Et après le baiser ?

DON JUAN

La possession.

FAUST

Et après la possession ?

DON JUAN

L’ennui…

Un silence. Les marguerites paraissent plus blanches au clair de lune.

FAUST

(d’une voix sourde, pleine de compassion)

L’ennui est à l’amour la même chose que l’absinthe :
celle-ci empoisonne le corps, celui-là tue l’instinct…
Tes amours, Don Juan, en somme ne vont guère au-delà
de l’aveugle exaltation de tes sens.

DON JUAN

(pensif)

Je crois que tu as raison… Dans cette vie pleine d’agitation
j’ai possédé beaucoup de corps, à la recherche d’une âme.

Pour moi l’amour était un vin rosé
dans la coupe humide et fleurie de lèvres de femme !

(abattu)

Toujours la même liqueur ; et dedans, la même léthargie ;
très douce au début, à la fin très amère.
Lasse, notre lèvre cherchait l’amour au hasard ;
je changeais de calice et la liqueur était la même…
Que d’ennui j’ai ressenti ! Je voyais bien, avec tristesse,
qu’aucune femme n’incarnait mon rêve.
Jour après jour grandissait cette angoisse incomprise,
et fatigué d’aimer… je n’ai jamais aimé dans cette vie !

(étreint par l’angoisse)

Je me sens si vide… l’ennui me consume…

FAUST

Raconte-moi ton histoire. Je te raconterai la mienne.

DON JUAN

Mon histoire ? Elle est vulgaire… Un sourire qui vole…
une silhouette qui me suit… une femme qui passe…
une phrase qui va… un regard qui désire…
un corps qui se livre… une bouche qui reçoit un baiser…
une fièvre… un délire… et, après un moment,
un bâillement… une lassitude et un repentir !

FAUST

Non ! Ce n’est pas ça, l’amour ! L’amour est peut-être
dans la douleur d’aimer tout ce qui n’existe pas…
L’angoisse de voir disparaître à l’horizon
le rêve né de nos soifs…
Tout est néant ! L’illusion d’une âme qui se jette en avant,
chantant, après le signe bleu d’un mensonge
pour finir en sang, convaincue
que le mensonge de l’amour est la vérité de la vie !

Silence… Tous les deux s’absorbent dans la beauté du clair de lune. Puis, d’une voix faible, DON JUAN demande :

DON JUAN

Ne doit-on pas cueillir le baiser quand, follement,
pleine d’amour sourit la rose d’une bouche ?

FAUST

On ne le doit pas.

DON JUAN

Pourquoi ?

FAUST

Parce que, pour qui aime,
le baiser est comme la fleur au bout d’une branche.
Quand ta main nerveuse sépare
la fleur de sa tige, ne vois-tu pas que cela tue la fleur ?
Le baiser est la fleur étrange de la mystique amertume :
quand des lèvres le cueillent, il agonise sur les lèvres…

DON JUAN

Le baiser ? Le baiser est tout ! Un contact sublime
qui a goût d’amour et goût de crime !
Cri vivant de l’instinct, alléluias, rugissements
de l’aveugle exaltation de tous les sens !
Rebelle clameur de chair où l’âme folle,
pour trouver une autre âme, nous affleure à la bouche
et attend, et désire, et gémit, et pleure, et crie, et hurle !

FAUST

(ironique)

Un baiser ? Soupir suave qui se défait dans le néant…

DON JUAN

(en colère)

Tu mens ! Le baiser est tout ! Le baiser est la fièvre. Le baiser
est la vie de l’espérance…

FAUST

…la mort du désir.

(rappelant ses souvenirs et dans une profonde méditation absorbé)

Pauvre Don Juan ! Quand sur ton cheval noir,
jetant tes chants à la brise, les cheveux au vent,
mettant un peu de rêve à la fleur d’un boulingrin
comme dans une corolle un peu de miel ;
quand, frère fatal et jumeau de la séduction,
tu partis chanter, rêveur et bohème,
dupe et heureux, insouciant et rieur,
dans l’espoir de trouver la gloire de ton rêve,
j’eus pitié de toi car en chantant tu partais
chercher un bien qui sur la terre n’existe pas…

DON JUAN

Que de lèvres j’ai baisées ! Que de bouches en fleur
j’ai fait frémir d’amour, sans jamais trouver l’amour !
J’ai eu entre les mains des corps soumis comme des esclaves
où, glacée, s’insinuait l’angoisse de mes nerfs…
Et quand, ardente de fièvre, la femme folle et brûlante
s’enlaçait à moi comme un serpent,
me plaquant son baiser sur la bouche, et que sa chair de neige
frissonnait d’amour et de lasciveté,
dans la suprême éclosion de mon effrayant ennui
j’abandonnais la femme… et cherchais mon rêve !

FAUST

J’ai été plus heureux que toi.

Un jour, reflétée dans le miroir, j’ai vu Marguerite.
Folle d’amour, tout agitée trembla
dans mon corps de vieillard mon âme de jeune homme.
On dit que c’est Satan qui, plein de pitié,
rendit ma jeunesse à mes vieux jours…
Mensonge ! Quand l’amour réchauffe la poitrine,
notre existence tout entière exulte et refleurit !
S’il m’a donné un corps, c’est chose bien mesquine
car pour aimer il suffisait d’une âme égale à la mienne…

(se rappelant peu à peu, tandis que DON JUAN s’absorbe dans ses pensées)

Puis je la rencontrai, cette femme étrange,
effeuillant au clair de lune une marguerite.
Elle voulait savoir, peut-être, si je l’aimais ! Pourtant,
la terre, le ciel, la mer, la lumière, l’obscurité, tout
devait lui dire, la voyant si chaste et belle,
qu’aucune femme n’était comme elle aimée !
Pétale après pétale, nerveuse, elle effeuillait la fleur :
« Il m’aime un peu… beaucoup… » Elle sourit… Soupirait…
Tremblante, continuant de dégarnir la corolle.
La réponse de la fleur…

DON JUAN

(concluant)

… elle la trouva dans tes yeux !

(avec un bâillement)

Une histoire courte et sans sel. Comme toutes les autres, vulgaire :
Marguerite… une fleur… un soupir… un regard…
Fade, éternel amour qui, dans le sein où il se pose,
répète la même phrase, redit la même chose.
Sous quelques cieux que tu le cherches,
cet amour est toujours le même dans toutes les femmes !

FAUST

Mais enfin, Don Juan, que veut ton rêve ?

DON JUAN

Quelque chose de si subtil que je ne sais même pas ce que c’est…
Ce rêve mien veut une chose si grande
que cela ne peut être contenu dans un corps de femme.

FAUST

Tu te leurres, Don Juan. Dans nos pauvres vies,
les Faust auront toujours leurs Marguerite.
La fuir, ne point l’aimer, vain égarement :
celle qui doit venir, dans notre destin se montre !
Un jour, par hasard, tu la vois, blonde et belle,
et tu la reconnais alors : « Est-ce toi ? – C’est moi… » C’est elle !
Qui est-ce ? D’où vient-elle ? De l’ombre ou de l’aurore ?
Qui sait d’où vient la femme que l’on adore ?
Personne ne le sait… Du ciel ? de la mer ? des vagues tumultueuses ?
Non ! Tu sais seulement que c’est celle que tu attendais.

DON JUAN

Je l’ai attendue en vain…

FAUST

Nombreux sont ceux dont le destin
est d’attendre celle qui ne vient pas…
Et dans leur passion de la trouver, abusés, ils gesticulent,
croyant qu’ils aiment possédant la femme qu’ils désirent…
Esclaves de l’illusion qui tronque leur bonheur,
ils blasphèment contre l’amour sans avoir jamais aimé !
Ils sont comme toi qui erres dans la vie,
aimant les femmes les unes après les autres, et les détestant toutes !

DON JUAN

(transfiguré)

Non ! Tu ne peux comprendre le plaisir que procure
aimer, comme j’aime, un être qui n’existe pas !
Je l’ai façonnée en moi, en ai fait mon Élue.
Cette femme s’appelle la Beauté Parfaite !
L’aimée de Don Juan, qu’elle est belle ! Au fond,
elle résume tout ce qu’il y a au monde de plus beau !
Devant sa splendeur les étoiles pâlissent :
c’est un poème de chair, un cantique de courbes !
Je l’ai façonnée joignant ensemble au hasard la perfection
que renferme, morcelée, dispersée, la beauté de la terre…
Jamais tu ne comprendras mon rêve exalté :
comme Osiris, l’amour existe mutilé…
Je vois l’élue dont j’ai rêvé, mais – que veux-tu ? –
elle vit éparse dans toutes les femmes.

Je sens, en la voyant dans un sein ou la courbe d’un bras,
que la femme que j’aime est faite de fragments…
Elle existe partout, et chaque belle femme
en cache une part dans son corps !
Celle-ci a son regard, celle-là ses chairs blanches,
l’une la forme du torse, une autre la fuite des hanches.
Prenant à l’une la couleur, à l’autre un trait indécis,
à celle-ci l’ourlet des lèvres, à telle autre un sourire,
bout à bout je recompose une amante,
car en chaque femme se trouve un peu de mon rêve !

*

Juca Mulato, 1917

.

La voix des choses (A voz das coisas)

Et Juca entendit la voix des choses. C’était un cri :
« Tu veux donc nous quitter, fils dénaturé ? »

Un cèdre le morigéna : « Ne sais-tu pas, renégat,
que c’est avec une de mes branches qu’on fit ton berceau ? »

Et le torrent qui roulait dans l’abîme :
« Juca, c’est moi qui donnai l’eau de ton baptême. »

Une étoile, en scintillant, dit depuis les hauteurs éthérées :
« C’est moi qui éclairais ta chaumière obscure
le jour où tu es né. Tu étais fragile et dolent…
Et ton père te prit dans ses bras en pleurant de joie…
– Il sera docteur, dit ta mère, et ton père, raisonnable :
– Notre fils sera paysan de ces bois,
fort comme le perobᆠet libre comme le vent ! –
depuis ce jour tu as été à nous
et nous t’avons aimé, suivant ton chemin incertain
avec des tendresses de mère protégeant son enfant ! »

Juca entendit la forêt : les branches en l’air
semblaient vouloir le serrer dans leurs bras :
« Enfant de nos taillis, viens ! N’avons-nous pas été, Juca,
la fourche de ton lance-pierres, les cloisons de ton piège pour oiseaux,
la perche de ta barque, et ce bois sec
qui la nuit craquait dans le feu de la cuisine ?
Ensuite, homme fait, ta main déterminée
n’a-t-elle pas fait d’un rameau rude un manche pour la houe ? »
« Ne t’en va pas », lui dit le ciel. « Mes étoiles parfaites,
tu ne les verras pas sous un ciel étranger.

Hostiles, à ton regard des astres ignorés
fulgureront comme des pointes d’épée.
Leurs sœurs d’ici, inquiètes,
te chercheront en vain de leurs yeux de feu…
Mesure la douleur de ces pauvres étoiles
courant après celui qui les fuit… »

Juca regarda la terre, et la terre muette et froide
par la voix du silence parlait aussi :
« Juca Mulato, tu es à moi ! Ne fuis pas, car je te suis partout…
Où seront tes pieds, je serai avec toi.
Tout est néant, illusion ! Sur toute la sphère
s’ouvre un fossé, mon ventre attend…
Dans ce ventre est une nuit obscure et sans limites,
et dans cette nuit le sommeil et dans ce sommeil le néant.

Alors à quoi bon partir, comme un fugitif et au hasard,
pour trouver partout la même douleur car tu la portes en toi ?
Tu veux oublier ? Ne fuis pas le tourment…
C’est grâce à la douleur qu’on parvient à l’oubli.
Ne t’en va pas. Ici passeront tes jours les plus sereins
car sur la terre natale la douleur fait moins souffrir…
Reste, car il vaut mieux mourir (ah, je le sais bien !)
sur le bout de terre où l’on est né ! »

perobá : espèce d’arbre.

*

Poèmes d’Amour
(Poemas de Amor, 1924)

.

Musique (Música)

Le destin qui pleure,
la clameur des crapauds,
un lointain klaxon,
le boniment d’un vendeur ambulant,
le Chopin romantique de la triste voisine,
longues syncopes de silence absolu…

Et dans le silence, plus suave qu’un arpège,
mon baiser, ton baiser, notre baiser…

*

Désillusion (Desilusão)

Qu’est-ce, aimer ? L’étrange douleur
de l’âme qui se brise dans la tendresse…
C’est cueillir au hasard une fleur
pour l’effeuiller sur le chemin.

Et que reste-t-il après tant de soupirs ?

La nostalgie ? Peut-être… Ô âme abusée,
de la fleur et de toi ne reste presque rien :
une poignée de pétales sur la route,
un parfum sur les doigts… – Rien de plus.

*

République des États-Unis du Brésil
(República dos Estados Unidos do Brasil, 1928)

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Sonnet (Soneto)

Sonnet ! Qu’importe si les pervers parlent mal de toi,
je t’aime et te lève comme une coupe.
En toi chante l’oiseau de la grâce,
dans le nichoir de tes quatorze vers.

Combien de rêves d’amour sont immergés
en toi qui es douleur, peur, gloire et malheur ?
Tu fus l’expression sentimentale de la race
d’un peuple qui vivait en faisant des vers.

Ton lyrisme est la tristesse nostalgique
de cette saudade atavique et tendre
que dans le fond de la race nous a versée

la première guitare portugaise
gémissant sur une plage brésilienne,
cette nuit où le Brésil est né…

*

Le Dieu sans visage
(O Deus sem rosto, 1968)

.

Le cadavre de l’ange (O cadáver do anjo)

Sous les débris de l’avion l’ange était écrasé.

Les hommes de Cap Canaveral
conclurent que c’était l’habitant d’une planète morte.

Les ailes de plumes et la structure de volatile
étaient cependant d’un oiseau monstrueux
avec un visage de beau jeune homme
aux yeux très bleus, comme la poussière céleste
qui habillait son cadavre fluide.

Les savants étaient fiers d’avoir brisé le ciel
et fait se disperser les anges.

Celui-ci, cependant, était venu protester contre l’invasion de son royaume
et dénoncer les hommes qui assassinent les mythes et les rêves.

Il heurta l’aile du jet supersonique qui fusait vers la lune

et tous les deux
l’Icare belliqueux et le Messager des dieux
roulèrent dans l’espace
et s’écrasèrent dans la boue.

*

Le Dieu sans visage (O Deus sem rosto)

Fabriquons, frères, un Dieu qui soit fluide
qui n’ait ni visage ni temple
qui vive caché dans l’illusion de ses fidèles
car les iconoclastes sont lâchés.

Nous avons besoin d’un appui dans le vide,
d’une lumière dans l’abîme.

Mythes et dieux sont détruits,
une science triste et froide vide le ciel d’anges.

À leur place dans des missiles d’acier
volent des astronautes pistant la mort
cherchant avec des yeux mécaniques
la cachette où pourrait s’abriter le dernier rêve.

Nous renonçons aux ultimes valeurs
qui rattachaient la vie au rythme et à l’ordre.

Le miroir artistique des écrans ne reflète plus
notre image car ils nous renvoient
des spectres et des monstres que sans le savoir nous sommes déjà devenus.

Nous rions comme des hyènes
sur des monceaux de cadavres.

Serait-ce que nous sommes morts et ne le savons pas encore ?

Le dieu terrestre a pour trône une capsule.

C’est terrible ! Elle explose !

Ne l’émouvront ni notre panique ni nos suppliques
ni l’offrande des os du monde.
Il veut étendre son empire
jusqu’aux galaxies
pour répandre dans le cosmos
mort et fange.

Réfugions-nous dans les catacombes, frères !

Cachons le Christ.

Prions le Dieu sans visage.

*

Le crépuscule (O crepuscúlo)

À cette hauteur
ma tête frappe du front contre les étoiles.

Ce sont d’immenses mondes de pierre qui roulent dans l’espace
et non des lumières de songe.

On veut arracher mes pieds à la terre et me catapulter dans les nuages
comme un projectile
chose désuète et étrangère à l’ordonnancement du monde.

Sera-t-il nécessaire d’éradiquer la compréhension du paysage terrestre, inutile déjà,
refroidir dans l’homme la chaleur de sa famille humaine
détruire les racines de son passé
le tuer ou

transmuter son essence
l’adapter au style mécanique créé par la machine ?

Je ne suis plus moi-même et mon univers n’est plus mon univers.
Mon voisin ne joint plus ses pas à mes pas
dans l’ennui quotidien des mêmes rues.
Il va par d’autres routes renonçant à son passé
à la recherche d’une chose nouvelle
dont il ne sait ni ce qu’elle est ni où elle se trouve ni quand il la trouvera.

Tout explose !

Dans la fuite vers le nouveau jour
chaque déserteur porte sur le dos le vide d’une idéologie frustrée
les cendres d’une science morte qu’il apprit pendant des millénaires
et qui ne structure plus son esprit
n’éclaire plus ses pas.

Dans leur soif de dépassement
des hommes de toutes les régions du globe
accourent pour édifier la Babel astrale.

Ils mettent le cap sur les galaxies,
chaque peuple tentant de laisser la marque de sa possession
sur l’olympienne innocence d’une étoile.

*

La Babel astrale (A Babel astral)

La malédiction de Jéhovah foudroie l’audace de notre aventure.

La nuit tombe. Les langues se confondent.
Depuis les nuages roulent des ouvriers débandés
balbutiant des choses que nul ne comprend.

Peut-être projetaient-ils
de déchiffrer parmi les astres la langue perdue des anges
tentant de renouveler le message de l’annonce aux bergers
dans la nuit de l’étoile pérégrine
pour apaiser
les convulsions du monde.

Cependant chaque peuple a perdu dans la confusion sa propre langue
et s’est mis à bredouiller un idiome étrange
et les plus savants bégayent des phrases qui n’ont pas de sens
des mots sans connexion
dilués dans une sémantique qui les rend plurivoques
énigmatiques
inopérants
creux.

Qu’est-ce que fascisme communisme démocratie dictature, liberté ?

Les Russes brandissent devant le monde des poings fermés pleins de sable.
La fanatique enfance des Chinois
menace l’univers avec des mains couvertes de sang.

Sur toute la terre descend et circule la vague de l’incompréhension et de la peur.

La peur la peur la peur
La peur…

Un policier se poste dans chaque recoin de l’âme.

La ronde des pressions irrationnelles patrouille notre anxieuse insécurité.

Nous nous sentons tous coupables d’un crime que nul n’a commis.

Tous attendent innocents une monstrueuse sentence.

Tous craignent un absurde et inique châtiment.

Quand finira la nuit ?

*

Message (Mensagem)

Mon cantique est inutile.

Les hommes n’ont pas d’oreilles
pour le langage des pierres.

Mon univers est du passé.

Mes frères se changeront en statues.

Les vieux poèmes
sont des hiéroglyphes que les barbares
déchiffreront avec des instruments électroniques.

À la fin ils se convaincront
qu’hier et aujourd’hui seront toujours la même chose
alors, épouvantés,
ils verront que nous avions nous aussi
beauté, espoir.

*

Lunik

Ndt. Lunik était le nom d’un programme soviétique de sondes spatiales.

Silencieuse
Séléné
somnambule
nuit blanche
vêtue de tulle
foulant sur les nuages
avec des pieds d’albe neige
un gravier d’étoiles.

But de désirs
et de rêves.

Dans la nuit numineuse
tu berces mon ange.

Vierge immaculée.

Soudain
– camélia nocturne –
le maladroit amour des hommes
crache sur ta peau
avec des lèvres de feu
son baiser de fange.

Sortie d’un recueil bilingue italien-français d’Eloisa Ticozzi

La maison d’édition Il Convivio Editore, dont le siège est en Sicile, vient de publier en version bilingue italien-français le recueil Nell’acqua Nel fuoco (Dans l’eau Dans le feu) de la poétesse italienne Eloisa Ticozzi. La traduction française est de Florent Boucharel. C’est le sixième recueil d’Eloisa, dont l’œuvre a été couronnée par plusieurs prix littéraires, notamment le prix Lorenzo Montano et le prix Pietro Carrera.

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Préface

Le recueil est préfacé par Angelo Manitta. Voici cette présentation, suivie de la traduction correspondante.

«L’acqua e il fuoco sono due dei quattro elementi primordiali che i Greci hanno considerato quale parte dell’universo-caos, poi uniti dall’Amore per creare la vita, insieme all’aria e alla terra. Mettere in posizione evidenziale di una raccolta di poesie questi due elementi, assume un profondo significato per la loro peculiarità, indicata già dall’antica sapienza cinese dello Shujing, in quanto «l’acqua consiste nel bagnare e nello scorrere in basso e il fuoco consiste nel bruciare e nell’andare in alto». In questi due movimenti, infatti, si può estrinsecare il pensiero di Eloisa Ticozzi, quello ascensionale del fuoco, che mira verso l’infinito e quindi verso l’aria, al quale è collegato quello discensionale dell’acqua che, lasciando percepire alla poetessa la sua “verticalità”, si collega alla terra, nel tentativo di mettere a nudo la propria personalità, scandagliandola nei diversi sensi pluridirezionali, orizzontali e verticali.

Tale scandaglio non si ferma all’apparenza, bensì penetra nella profondità delle proprie emozioni, inducendo ad una riflessione sullo stretto rapporto tra la vita e la morte, quali elementi essenziali dell’esistenza, direzionati in una continua ricerca della vita, che si intride di sublime pensiero nell’incessante contrapposizione tra l’essere e il non essere, tra l’aspirazione verso il futuro e le remore del passato, di cui non ci si riesce a liberare e della cui espressione il lessema come, che nella silloge ricorre 56 volte, è una palese indicazione. I continuati paragoni, infatti, sono espressione di una impercettibile biunivocità tra il mondo esteriore e quello interiore che inducono ad un’analisi della propria personalità e della propria condizione umana senza concedere nulla al rimpianto, se non che a quel richiamo all’infanzia, quale età felice, spensierata e piena di sogni e di aspirazioni: «le stelle creavano la loro anima / come nell’infanzia / quando l’orgoglio infantile si nutre di fantasia».

L’infanzia diventa quindi luogo di mito e di fantasie, ma pure giardino edenico primordiale che permette la formazione dell’essere umano sia dal punto di vista fisico che emozionale e cognitivo. Gli elementi appaiono così quali entità preformate, ma che danno origine alla vita, la quale è anche sofferenza, condizione quest’ultima che, attraverso le lagrime, si ricollega all’acqua, ponendo l’essere umano nella condizione di «una foglia rinsecchita / che si rompe in frantumi». E se essa appare menzognera, si ha comunque la coscienza che «la verità sta nel fuoco, nell’acqua / due elementi che imprimono la vita ancestrale».

Se i quattro elementi si uniscono per dare la vita, dall’altra parte il tempo li separa, riproducendo quella condizione di caos originario che può essere espresso dalla morte. Ma il caos non è definitivo e neppure permanente, da esso nascerà nuovamente la vita, in un ciclo eterno. In questo contesto l’acqua e il fuoco appaiono quale mezzo di purificazione e rigenerazione, inducendo alla lucida coscienza di affrontare la propria esistenza con coraggio e con forza. Il richiamo alla condizione primordiale dell’infanzia appare perciò di vitale importanza, è un tornare in se stessi, un ripercorrere il cammino fatto nel tentativo di percepire dove, quando e perché si sia smarrita la via, nel costante confronto dell’essere e del divenire che talvolta può tramutarsi in incubo, in quanto entrambe le condizioni «preparano la vita alla morte», ma con la coscienza che la «morte è la vita che prosegue». Non per nulla questi due lessemi appaiono più volte nelle poesia di Eloisa Ticozzi, ma con la prevalenza della vita, proprio perché la poetessa giunge alla conclusione che «la vita sia il sole» e che «(quello che rimane) è l’amore per la vita».»

Angelo Manitta

Traduction française de la préface

L’eau et le feu sont deux des quatre éléments primordiaux que les Grecs considéraient, avec l’air et la terre, comme parties constitutives de l’univers-chaos, unis par l’Amour pour créer la vie. Mettre en évidence ces deux éléments dans un recueil de poésies revêt une signification profonde en raison de leur spécificité, déjà indiquée dans l’antique sagesse chinoise du Shu jing, pour laquelle « l’eau descend, le feu monte ». De fait, on peut exprimer la pensée d’Eloisa Ticozzi par ces deux mouvements, celui ascendant du feu, qui regarde vers l’infini et donc vers l’air, auquel est lié le mouvement descendant de l’eau qui, faisant percevoir sa « verticalité » à la poétesse, se rattache à la terre, dans la tentative de mettre à nu la personnalité, en la sondant dans les différents sens pluridictionnels, horizontaux et verticaux.

Un telle exploration ne s’arrête pas à l’apparence mais pénètre au contraire dans la profondeur des émotions, induisant une réflexion sur le rapport étroit entre la vie et la mort comme éléments essentiels de l’existence, dirigés dans une continuelle recherche de la vie, qui s’imprègne de pensées sublimes dans l’incessante opposition entre l’être et le non-être, entre l’aspiration vers l’avenir et les freins du passé, desquels on ne parvient pas à se libérer et dont le lexème come (« comme »), qui revient 56 fois dans le recueil, est une indication manifeste. Les comparaisons continues sont de fait l’expression d’une imperceptible biunivocité entre les monde externe et interne, qui conduisent à une analyse de la personnalité et de la condition humaine ne concédant rien au regret bien qu’elle fasse fond sur l’évocation de l’enfance, cet âge heureux, insouciant, plein de rêves et d’aspirations : « les étoiles créèrent leur propre âme / comme quand, dans l’enfance, / l’orgueil puéril se nourrit d’imagination. »

L’enfance devient le lieu du mythe et de l’imagination, jardin édénique primordial qui permet la formation de l’être humain, au plan tant physique qu’émotionnel et cognitif. Les éléments apparaissent ainsi comme des entités préformées donnant naissance à la vie, laquelle est aussi souffrance, une condition qui, par les larmes, se rattache à l’eau, plaçant l’être humain dans la condition d’« une feuille morte / qui tombe en miettes ». Et si cette condition paraît mensongère, il y a tout de même la conscience que « la vérité est dans le feu, dans l’eau / deux éléments reproduisant la vie ancestrale ».

Si les quatre éléments s’unissent pour donner la vie, par ailleurs le temps les sépare, reproduisant la condition du chaos originel, qui peut être exprimé par la mort. Mais le chaos n’est pas définitif, permanent ; il en naîtra de nouveau la vie, en un cycle éternel. Dans ce contexte, l’eau et le feu apparaissent comme moyens de purification et de régénération, conduisant à la claire conscience d’avoir à faire face à sa propre existence avec courage et force. Le rappel de la condition primordiale de l’enfance apparaît pour cette raison d’une importance vitale : c’est un retour sur soi, un moyen de reparcourir la voie faite dans le but de percevoir où, quand et pourquoi on a perdu le chemin, dans la constante confrontation de l’être et du devenir qui peut parfois se transformer en cauchemar, dès lors que les deux conditions « préparent la vie à la mort », mais avec la conscience que « la mort est la vie continuée ». Ce n’est pas pour rien que ces deux lexèmes apparaissent à plusieurs reprises dans la poésie d’Eloisa Ticozzi, mais avec la prévalence de la vie parce que la poétesse parvient à la conclusion que « la vie est le soleil » et que « (ce qui reste) est l’amour de la vie ».

Extraits

J’ai imaginé un arbre qui ressemblait
à un être humain insipide
sans feuilles ni branches

Mais ce n’était que mon corps nu
nourri seulement par deux yeux
qui étaient des gendarmes
et disposaient à leur gré
les couleurs dans les orbites.

*

Une fois j’ai été somnambule,
c’était quand j’oubliai d’exister
et que ma personne se perdit
dans un épicentre étranger à la raison,

l’âme était loin de chez elle
et de ma voix intérieure.

*

Je pense au fait qu’un jour je n’existerai plus
mais vivrai dans les souvenirs silencieux
de ceux qui ont l’air de vivre,

et je serai une âme véridique
de celles qui, avant de prononcer une parole,
gardaient par devers elles le monde entier

et le contractaient pour se l’assimiler dans les narines
dans la gorge pour enfin le pousser dans les poumons
ainsi qu’un quartier de lune.

*

(un enfant) sait qu’il doit rester attaché
par les fils invisibles de la terre

sait que le feu en lui est l’existence,
sait qu’il devra dans la vie courir après
la maturité encline à tomber.

*

Et puis il y a mon âme désaccordée
comme la voix qui parvient à la couvrir,
il y a mon chant épique
d’une aventure sans destination.

Mon esprit pourrait demander à l’instinct
sa raison spirituelle
comme dans les paradoxes de la vie,

c’est pourquoi j’ai laissé mon âme
retourner dans le ventre du mythe.

*

La pluie ne sort pas mais tombe,
elle suit la force de gravité comme les larmes
qui descendent en grappes.

Je pleurerai comme une feuille morte
qui tombe en miettes.