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Lumière méditerranéenne : La poésie du Brésilien Raul de Leoni

Pour qu’un poète brésilien nomme l’unique recueil publié de son vivant Lumière méditerranéenne (Luz mediterrânea, 1922), il faut qu’il ait été bien loin des tendances qui commençaient à se faire jour à l’époque dans la littérature du Brésil et des autres anciennes colonies d’Amérique latine, tendances qui entendaient « nationaliser » la littérature produite localement. Raul de Leoni (1895-1926), mort à trente et un ans, est l’auteur de ce seul recueil « méditerranéen », publié en 1922 et qui connut huit éditions entre sa parution et la mort du poète, témoignage de son succès.

Raul de Leoni fit à la veille de la Première Guerre mondiale un long voyage en Europe, où les impressions d’Italie furent particulièrement fortes.

Sa poésie, que d’aucuns veulent décrire comme de transition, pour la raison, semble-t-il, qu’elle reçut les faveurs jusques et y compris de la critique acquise aux notions d’avant-garde, peut être comparée à celle de Paul Valéry en France au même moment (avec La jeune Parque de 1917, l’Album de vers anciens en 1920, Charmes en 1922…) : les deux renouent avec l’inspiration de l’Antiquité dans un esprit moderniste. Cette approche qui fit de Valéry le poète le plus en vue en France me paraît, je dois le dire, moins intéressante chez ce dernier que chez le poète brésilien. La poésie de Valéry tend en effet vers l’abstrait, voire l’abscons ; ses vers intellectuels et soporifiques paraissent témoigner d’une époque où, en France, la poésie devenait pâture de professeurs, avec, devant quelque texte littéraire que ce soit, cette principale préoccupation : « Comment ceci se laisse-t-il commenter par l’exégèse scientifique ? » (« La matière poétique qui est langage etc. »)

Les textes qui suivent, traduits pour la première fois en français ici, sont tirés de l’anthologie Melhores poemas de Raul de Leoni, publiée en 2002 par Global Editora. Le premier poème, Ode à un poète mort, parut en plaquette en 1919 avant d’être inséré dans les éditions ultérieures du recueil Lumière méditerranéenne. Les deux derniers poèmes, Décadence et Eugenia, sont posthumes.

Raul de Leoni (à gauche) Source : Academia Brasileira de Poesia – Casa de Raul de Leoni

*

Ode à un poète mort (Ode a um poeta morto)

À la mémoire d’Olavo Bilac

Ndt. Olavo Bilac (1865-1918) est un des grands poètes parnassiens du Brésil. L’ode est un portrait du personnage du Poète à travers les âges.

Semeur d’harmonie et de beauté
qui reposes en glorieuse sépulture,
ton âme fut un chant varié
plein de l’éternelle musique des choses :
une voix supérieure de la Nature,
une idée sonore de l’Univers !

Où tu passais, le long des routes,
des trames d’images rutilantes
tissaient en filigrane, comme le regard des fées,
dans les plus belles et nobles perspectives
le panorama des idéaux de cette Terre
et le paysage onduleux de l’âme humaine.

Toute l’émotion qui vit dans les choses parle
avec ses différents accents, reflets et couleurs
par ta voix irisée d’opale
faite de rayons et fines tessitures :
depuis la vie subtile du papillon
jusqu’à l’âme légère de l’eau et des fleurs,
l’exaltation du soleil et le rêve des créatures :
toute la diffuse sensualité de notre planète.

Dans ton art frémit le sang de Dionysos
mélangé aux vertus apolliniennes ;
et de son sein voluptueux pleuvent
d’albes âmes païennes, des frises ardentes,
bas-reliefs, camées, sanguines,
dans une palpitation de jeune chair.

Dénudant un destin splendide,
le toucher de ta main possède
la subtilité platonicienne et la douceur
d’un Florentin de la Renaissance
tourmenté d’élans romantiques
travaillant l’émail du Piémont,
dans son burin lascif et fin
le rêve capiteux d’Anacréon
et le lyrisme sensuel du Cantique des cantiques.

Tu viens de loin pour aller loin. Ton âme
s’incarna dans d’autres entités,
peuples, temps et pays,
et poursuit éblouissante,
plastique, mobile, irisée et nue,
sa longue pérégrination à travers les âges,
laissant ses fruits et ses racines après elle.

Tu fus l’Homme de toujours, dans un prestige
de poète sensualiste traversant les siècles,
retrouvant partout tes propres vestiges :
un jour, dans l’Inde védique, rêvant
au seuil des éternels printemps
– les mains pleines de roses et d’améthystes –,
tu fais des offrandes lyriques et des vœux
aux puissants génies avatars
et composes tes poèmes animistes
sur la feuille du lotus et du nymphéa,
sur la somnambule fleur du nénuphar…
Et tes vers dans lesquels un vaste rêve est embrassé,
en chantant descendent le Gange.

Puis, pasteur dans l’Argolide ou l’Épire,
vivant en paix parmi les troupeaux,
au clair de lune, sur les montagnes, une à une
tu vas comptant les étoiles dans le ciel,
et la sonate subtile de ta flûte
a la saveur du miel d’abeille
et la mélodie simple et sereine
de l’âme errante et docile des brebis.

Plus tard, en Thessalie, entre forêts et rivières,
compagnon des satyres vagabonds,
tu modules ton chant étourdissant
et vas chercher le son de tes rimes
dans l’intermezzo des sources, au levant,
dans la chanson de l’eau fraîche,
l’orchestre nostalgique des vents,
les cavalcades des centaures sauvages,
les rires faunesques,
la pourpre rayonnante des vendanges.

Dès que le soleil dore la feuille de vigne
et que tu entends le bruit des premiers pipeaux,
tu sors guetter, des heures durant,
sur le sable argenté des rives
les oréades turbulentes et imprudentes
aux bras entrelacés,
ourdissant la toile d’or des aurores
dans la fantasmagorie de leurs danses.

Après tant d’existences, tu réapparais
avec le même cœur immense et sonore
dans les cours bibliques et chantes
sur la longue harpe rituelle, parmi les spirales de l’encens,
les triomphes des rois et les moissons bénies,
les légendes du Jourdain et le regard des Moabites.

Tu retournes en Grèce, où tu appartiens
au peuple, es le poète de la ville.
Tu fais honneur à la vieille race des rhapsodes ;
ta voix a la sublimité
du parfum des parcs athéniens :
et c’est une expression de la patrie et l’évangile de tous.
Tu portes des myrtes et des pampres au front,
entonnes des hymnes à Phébus
et danses avec Anacréon
dans l’arabesque de la ronde des éphèbes.

Ensuite, à Mytilène, tu es le seul homme
dans cette île extravagante de femmes.
Les épithalames que tu profères,
parmi des bruits de crotales et de coupes
s’élèvent et se consument dans l’air ;
ils éveillent de nouveaux désirs
et tu parviens à posséder pour tes caresses
Sappho elle-même, une nuit – avant de partir.

Tu te rends à Rome, au sommet de l’Empire,
où te favorise la prédilection des Césars.
On te donne à Tibur des domaines et des villas ;
tu fréquentes à Capri la cour de Tibère ;
tu bâtis ton palais sur l’Aventin ;
des eunuques éthiopiques gardent ta porte
et tes litières d’étoffe damasquine ;
tu es l’âme délirante des tricliniums,
exhortes aux jeux du cirque,
chantes aux bains bleus des courtisanes impériales,
es l’intime des chambres nuptiales patriciennes
où tes vers sacrés et profanes
sont gardés dans les urnes légendaires
sur de précieux papyrus africains.

Plus tard, à l’époque alexandrine,
tu conquiers à nouveau la terre hellénique
et, doux poète ironique,
dans le ton élégant et frais des bucoliques,
tu chantes les chants appris de Théocrite.

Je te revois alors
à Cordoue comme à Bagdad, presque en secret,
dans ton destin idéal de citharède :
chanteur du califat, parmi les trésors
de l’Islam et les mystères de l’Orient.
Tu dors au harem royal et combats dans les guerres,
continuant d’être, au milieu des Maures,
le même qu’en d’autres temps sur d’autres terres.

Dans la Germanie féodale tu trouves au loin
un groupe d’harmonies communiant
avec ton cœur de poète hellène.
À ton oreille, en écho murmure
la légende païenne des Niebelungen.
Tu es tout l’amour des châtelaines du Rhin
et ta voix de minnesinger résonne
tantôt véhémente et profonde, tantôt en suaves trémolos :
avec Tannhäuser elle visite le Venusberg
et chante dans les châteaux des margraves.

Plus avant,
tu renais dans la Florence bleue de la Signoria1.
Florence exhale dans le chant de ses cloches
son âme de Vénus et de Marie.
C’est un rêve d’amour dans les Apennins.
La cité des fleurs et des poètes,
des passions élégantes et discrètes,
des fontaines, des jardins et des duchesses,
des chefs-d’œuvre et des raffinements.
C’est tout un peuple aimable qui s’anime
pour aimer et sourire, de l’aube au crépuscule.
Elle fait de la Vie un chef-d’œuvre
de sensibilité et de bon goût…

Il y a des guirlandes votives
d’acanthes et de lauriers dans les rues !
Le grand Pan est revenu ! Les formes vivantes
de la Grèce réapparaissent, brillantes et nues !
Dans les maisons seigneuriales et les villas bourgeoises
égayées par les fêtes, tout le monde
apprend la langue homérique,
s’entretient d’Érasme et de Boccace,
d’humanistes et de lettrés,
et des derniers marbres retrouvés
sous la catholique poussière de Rome.
Sur les belvédères de l’Arno les grandes dames se promènent,
Esmeralda, Lucrèce, Simonetta,
parmi les roses, les sourires et les épigrammes…
Botticelli contemple le ciel couleur de violette ;
on lit Platon dans les églises ; et je te vois,
serein et beau,
dans un cortège devant le Ponte Vecchio
récitant des sonnets dorés à des princes,
Laurent de Médicis écoutant !

Tu composes aussi de ton génie audacieux,
dans l’antique forme cristallisée,
certains vers du dix-huitième siècle,
quand Watteau peignait au cœur du printemps
l’Embarquement pour Cythère
et Jean-Jacques écrivait la Nouvelle Héloïse.

Poète cosmopolite, âme moderne,
avec Leconte2 et Banville du Paris des années soixante-dix
tu cherches tes motifs d’art dans les voyages,
passes l’hiver à Nice, le printemps à Lucerne,
et ton ombre périodique paraît
dans les salons de Mathilde Bonaparte.

…..

Dans l’amplitude de ton embrassement
– hors du temps et de l’espace
dans l’humanité et dans le monde –
je te vois partout présent
où un homme éprouve
que la vie est un sentiment bel et profond !
Les âmes comme la tienne, à qui les considère,
transmettent l’émotion de la vie souveraine.

En tous lieux on peut les comprendre
car, sans fin, sans patrie et sans limite,
elles possèdent dans le concept éternel de l’âme humaine
l’universalité des étoiles.
Si l’humanité était faite d’elles,
dans le doute auquel elle n’appartient pas
et dans lequel elle se rétrécit,
peut-être ne serait-elle pas plus heureuse, qui sait,
mais elle serait plus belle et plus parfaite…

Tu as dignifié l’Espèce, dans la noblesse
des grandes sensations d’harmonie et de beauté ;
tu as dit la gloire de vivre, et désormais
ton écho, en chantant dans les siècles à venir,
dira aux hommes que le destin le meilleur,
le sens de la Vie et son arcane,
est l’immense aspiration d’être divin
dans le suprême plaisir d’être humain !

1 la Signoria : Piazza della Signoria, à Florence.

2 Leconte : Leconte de Lisle. (On trouve « Lecomte » dans le texte, une coquille.)

*

Portique (Pόrtico)

Âme d’origine attique, païenne,
né sous le ciel bleu
qui azura les divines épopées,
je suis frère d’Épicure et de Renan,
je connais le plaisir subtil de la pensée
et la sereine élégance des idées…

Il y a dans mon être des crépuscules et des aurores,
tous les florilèges du génie aryen,
et mon ombre aimable et douce
passe dans l’écoulement universel des heures
en cueillant les fleurs de la destinée humaine
dans les athéniens jardins de l’Ironie…

Ma pensée libre, qui s’unit
aux idéologies claires et spontanées,
c’est une suave cité grecque
dont le souvenir
est splendide vision dans l’histoire
des civilisations méditerranéennes.

Cité de l’Ironie et de la Beauté,
elle repose dans le pli bleu d’un golfe pensif
entre des ceintures de plages cristallines,
coupant des enluminures de collines
avec la grâce ornementale d’un chromo vivant :
d’antiques eaux la baignent, délirantes,
bleues, kaléidoscopiques et délectables,
où se reflète en lointaines réfractions
la forme panoramique d’Athènes…

Entre les dieux et Socrate elle apparaît
et contient dans l’amplitude de son génie
toute la grandeur grecque dont je descends ;
de l’Hellade des héros à la fin de Rome,
des cités illustres d’Étrurie
au mystère des îles de l’Hellespont…

Cité des vertus indulgentes,
fille de la Nature et de la Raison
– déjà corrompue par la luxure orientale –,
elle sourit au Bien, ne croit pas au Mal,
se fie à la vérité de l’illusion
et vit dans la volupté et le savoir,
jouant avec les idées comme avec les formes…

Par le passé elle pensait beaucoup,
tenta de pénétrer le monde des essences ;
elle souffrit tant de cet effort inutile
qu’à la fin elle perdit foi
en la pensée ; si elle pense encore,
c’est dans une indifférente sérénité
et elle trouve peut-être son agrément
dans la joie des belles apparences bien plus
que dans la contemplation des idées éternelles.

Aimable ville où la vie passe
en défaisant un collier de réticences :
elle a l’âme ironique des décadences
et les cristallisations d’une fin de race…

Elle conserve dans la mémoire des sens
l’expression de ses origines séculaires,
et parmi ses habitants des milliers sont
les descendants des dieux oubliés ;
et tous les autres ont encore bien vivant
dans la noble géométrie de leur crâne
le plus pur profil dolicho-blond…

Les dieux de la cité sont morts…
Mais les aimant toujours, avec joie
elle les garde dans le désir et le souvenir ;
et ce fut vers elle (son destin est grand !)
que Julien l’Apostat en expirant
dirigea son dernier espoir,
par la bouche d’Ammien Marcellin…

Cité d’harmonies délicieuses
où souriant à la ronde des destinées
les hommes sont humains et divins
et les femmes fraîches comme les roses…
Des jardins aux perspectives enchantées
– bustes de faunes aux carrefours –
ouvrent à l’or du soleil leurs éventails de longues
promenades arborées : éphèbes, poètes, sages
s’y croisent, conversant avec délectation
de la plus bienveillante des philosophies.
Avec aux lèvres les coupes lesbiques,
et des émotions dionysiaques dans les yeux…

Comme sont lumineux ses jardins
aux joyeuses colorations musicales !
Sur la rive fleurie des étangs parés
de roses et d’aloès, d’anémones et de myrtes,
boivent des colombes blanches et chastes ;
et, limpides et scintillantes,
irisées, joviales et transparentes,
les eaux aromatiques, souriantes,
tombent de la bouche austère des tritons,
glougloutant de furtives ritournelles…

Dans la moulure de feu des aurores
aux plages d’opale et d’or, antiques,
sur la mollesse du sable, en farandoles
dansent leurs rondes saines et sonores
adolescents et jeunes filles,
copiant la frise des Panathénées…

Au bord de la mer, suivant la courbe onduleuse
du vieux quai long, éblouissant,
quand l’horizon et le ciel entre chien et loup
montent dans la porcelaine des crépuscules,
des silhouettes furtives
de belles courtisanes d’Agrigente et de Chypre,
comme en rêve regardent recueillies
le retour des trirèmes et des vaisseaux
qui leur apportent l’esprit de l’Orient
en pierreries, en légendes, en parfums…

Alors ondoient dans l’air diaphane et fluide
des suavités d’idylles, des accords
de flûte, de cornemuse et d’ocarina
qui viennent de loin, de l’âme blanche des bergers,
apportées par les vents d’outre-mont
et spiritualisés en sourdines…

Terre qui entendit Platon dans les temps anciens…
Son peuple spirituel, lyrique et généreux
qui sourit au monde et à ses secrets
n’entend plus l’oracle d’Éleusis
mais aime encore, presque avec ingénuité,
la glorieuse nostalgie de ses dieux
dans les chants ancestraux des citharèdes
et les épithalames de l’Orient…

Ses fils aiment toutes les idées,
dans l’œuvre des sages et les épopées,
dans les formes claires et celles obscures,
cherchant dans les choses le moyen de les comprendre
– fugues de sentiment et de subtilité –
et les comprennent dans la nature elle-même,
entendant Homère dans la rumeur des ondes,
lisant Platon dans l’éclat des étoiles…

Ses poètes, hommes forts et sereins,
produisent un art royal, subtil et fin,
la douceur des ultimes Hellènes
stylisée dans l’éloquence latine…

Et les vieillards de la cité, gracieux ponants
de radieux rhéteurs et sophistes,
passent en regardant les choses et les créatures
avec de pieux sourires indulgents
où leurs longs renoncements optimistes
s’ouvrent, au milieu de l’ironie,
à tous les rêves de l’Univers…

Se revoyant dans une époque engloutie,
ma pensée, toujours très humaine,
est une cité grecque décadente
du temps de Lucien
qui, glorieuse et sereine,
souriant de la parole nazaréenne,
a disparu lentement
dans le plus aimable crépuscule des choses…

*

Florence (Florença)

Matin d’automne…
À travers la gaze humide du brouillard,
ton panorama, tremblant, hésitant,
furtivement se dessine
dans une blanche délicatesse de dentelle…

Du balcon fleuri de San Miniato,
comme dans un cosmorama imaginaire,
je vois se révéler peu à peu ton paysage
en sérénissime appareil…

Avec des tons changeants de nacre,
aux reflets d’un arc-en-ciel fugace,
dans l’air transparent et le ciel doux
s’ouvre en lumière le coquillage coloré
de la vallée de l’Arno…

Au loin, où le brouillard bleu se dilue entre les lignes
aimables des collines
en capricieuses courbes serpentines
d’oliviers en fleur, d’ormaies et de vignes,
de pins royaux et d’amandiers paisibles,
Fiesole, bucolique et galante,
montre dans une rafraîchissante expression de couleurs
l’émail seigneurial de ses villas
et le chromo pastoral de ses domaines
dans les bois du Décaméron…
Des coupoles de mosaïque se dressent, profils durs
d’arrogants palais gibelins,
des silhouettes de basiliques votives,
des tours mortes et de suaves perspectives,
ainsi que le long méandre de tes murs
coupant le cadre bleu des Apennins…

Tes cloches chantent en lent prélude
l’élégie des heures immortelles ;
c’est la chanson de ton propre sentiment
dans la voix somnambule des cathédrales…

C’est alors que je franchis tes portes
et, entendant tes ruines pensives,
je me sens de corps et d’esprit à Florence :
la plus humaine des villes vivantes,
la plus divine des villes mortes…

Florence, ô mon refuge spirituel !
subtile vignette de ma pensée !
C’est avec la même affection humaine que je t’ai aimée
depuis que tu fus la commune guelfe
idéaliste, rebelle et sanguinaire,
jusqu’au jour
où ton âme, fleur liturgique et sombre
de l’esprit chrétien,
fuyant du « Jardin des Écritures »,
allant chercher la lumière d’autres hauteurs,
s’assit au « Banquet de Platon » !

Noble, aimable Florence !
douce fille du Christ et d’Épicure !
fleur de Volupté et de Connaissance !
dans ton âme de Vénus et de Marie
se trouve une étrange harmonie ambiguë, indescriptible :
la chaste mélancolie des lys
et la grâce aphrodisienne des roses ;
la mansuétude ingénue de Fra Angelico !
et la joie piquante du Boccace !

Je t’aime ainsi, indéfinie et variée !
chaste et lascive – gothique et païenne,
harmonie entre l’Acropole et le Calvaire.
Ô Patrie sérénissime
des formes pures, des idées claires ;
des églises, des fontaines, des jardins ;
des mosaïques, des dentelles, des brocarts ;
des coloristes limpides et délectables ;
des âmes versicolores et de la grâce perverse ;
du discret esthétisme des raffinements ;
des vices rares, des perversions élégantes ;
des poisons subtils et des poignards lascifs ;
délicieuse dans le crime et la vertu,
où l’existence était une belle attitude
de sensibilité et de bon goût,
et qui passas dans l’histoire en farandole
méditative et brillante
de fête galante3 !…

…..

Je t’apporte ma gratitude latine
car c’est dans ton sein qu’eut lieu
la résurrection de la Vie de lumière :
Ô Florence ! Florence !
la plus humaine des villes vivantes,
la plus divine des villes mortes…

3 fête galante : En français dans le texte.

*

Machiavélien (Maquiavélico)

À de certaines heures mon âme songe
à des temps altiers qui n’existent plus,
incarnée en prince humaniste
sous le Lys rouge4 de Florence.

Je la vois alors, dans cette présence historique,
harmonieuse et subtile, égoïste et sensuelle,
fille de l’idéalisme épicurien,
formée par la morale de la Renaissance.

Je la vois telle, aimable fleur de l’Hellénisme,
virtuose – restaurant les vieilles cartes
du génie antique, entre exégète et artiste.

En même temps, par dilettantisme,
trempant dans l’intrigue des papes
avec l’élégante perfidie d’un sophiste…

4 Lys rouge : Blason de la ville de Florence. Voyez le roman d’Anatole France Le Lys rouge (1894).

*

Histoire ancienne (Histόria antiga)

Dans mon grand optimisme ingénu,
je n’ai jamais su pourquoi… un jour
elle me regarda d’un air indifférent.
Je lui en demandai la raison… Elle ne savait pas…

De ce moment notre intimité sans réserve
passa d’un coup
aux salutations de pure courtoisie,
et la vie suivit son chemin…

Nous avons cessé de nous parler… elle va distante…
Mais quand je la revois, toujours un vague moment
son regard muet croise le mien,

et j’éprouve, sans pourtant la comprendre,
qu’elle tente de me dire quelque chose,
mais qu’il est trop tard pour le dire…

*

Platonicien… (Platônico…)

Les idées sont des êtres supérieurs
– âmes cachées de sensitives –
pleines d’intimités fuyantes,
de scrupules, délicatesses, pudeurs.

Où que tu ailles, où que tu sois,
fais attention à ces fleurs pensives
qui ont pollen, parfum, organes et couleurs,
et souffrent plus que toute autre chose vivante.

Cueille-les dans la solitude… ce sont des chefs-d’œuvre
venus d’autres temps et d’autres climats
pour les jardins de ton âme dans lesquels je pénètre.

Pour tisser avec elles, sur le versant,
la couronne votive de ton Rêve
et la légende impériale de ta Vie.

*

Imagination (Imaginação)

Schéhérazade de l’esprit, qui brodes
sur un fil idéal de vraisemblances
le Symbole et l’Illusion, les seuls biens
que nous ont laissés les dieux en héritage !

Transformant nos tentes en Alhambras,
par ta voix notre regard atteint
les Mille et Une Nuits de l’Espérance
et la sphère bleue des rêves et des légendes !

Quand le réveil de la Réalité
nous blesse, c’est toi qui de nouveau nous persuades,
avec tes consolations qui ne trompent pas toujours.

Car dans ta splendide éloquence
tu es le sixième sens de l’Existence
et la mémoire divine de l’âme humaine !

*

Sincérité (Sinceridade)

Homme qui penses et dis ce que tu penses,
si tu veux que parmi les hommes et les choses
tes idées vivent en ce monde,
crois d’abord en elles, souffres-en,
fais en sorte qu’elles vivent dans ton âme,
dans la sincérité la plus intime de ton être !

Il y a des idées que nous cultivons dans la vie
pour l’inutile volupté de penser,
pour leur simple beauté, leur grâce
florale, pour le plaisir qu’elles nous donnent…
Pour cet état d’illusion chinoise5
dans lequel elles endorment notre conscience :
éphémères aquarelles de l’esprit,
adorables paysages de l’imagination,
belles idées qui ne créent rien !
Elles passent, rayonnantes, colorées,
dans la fluctuation superficielle de la pensée ;
oui, ce sont des plantes aquatiques, des nénuphars
d’or équatorial, des nymphéas enchantés
par l’argent des clairs de lune sédatifs,
légères végétations aux teintes lumineuses,
rêves des eaux tremblantes qui passent
– racines flottant sur le miroir des rivières –,
avec des musiques de couleurs dans les plumes,
des vanités féminines dans les palmes,
mais sans un grain de vie ni le moindre fruit
dans cette éblouissante stérilité…

Les idées qui créent, les idées
vivantes qui bâtissent des religions et des empires,
qui font les génies et les héros et les martyrs et les saints ;
les idées organiques, éternelles
qui donnent leur nom aux siècles, leur destinée
aux races, la gloire aux hommes, force à la Vie,
qui nourrissent l’âme et guident les peuples,
fécondent les générations, engendrent les dieux
et sèment les civilisations,
ces idées devront venir de notre source humaine,
jetant des racines profondes
dans l’esprit généreux où elles naissent :
elles devront être humaines, ce qui veut dire
être notre énergie et notre foi,
être des semences cachées, être des douleurs,
des sentiments, des passions, presque des instincts,
être la voix des abîmes transcendants
de la conscience profonde… être nous-mêmes…
Car les arbres les plus féconds sont ceux
qui vont au plus profond dans les entrailles du sol
et font le plus souffrir le cœur de la terre.

5 illusion chinoise : Allusion à l’opium (compte tenu du vers suivant, où il est question d’un endormissement de la conscience).

*

Décadence (Decadência)

C’est l’habitude de vivre, au fond,
qui fait que nous continuons de vivre.
Aucune autre intention que, simplement,
la tendance mélancolique de l’être…

On continue de vivre… c’est le vice de vivre…
Et si ce vice donne quelque plaisir aux gens,
comme tout plaisir vicieux il est triste et douloureux,
car le vice est la douleur du plaisir…

On continue de vivre… et l’on vit trop,
et vient un jour où ce que l’on est
n’est plus que la nostalgie de ce que l’on fut…

On continue de vivre… et souvent on ne sent même pas
qu’on est une ombre, qu’on n’est déjà plus rien
que le survivant de soi !…

*

Eugenia

Nous sommes nés l’un pour l’autre, de cette argile
dont sont faites les créatures rares ;
tu as dans tes chairs limpides des légendes païennes
et moi, l’âme des faunes dans ma pupille…

Tu es comparable aux beautés héroïques,
en moi la flamme olympienne flamboie.
En nous crient toutes les nobles tares
de la Grèce splendide et tranquille…

La gloire qui nous guide est telle,
dans notre amour d’élite, profond,
que (j’entends au loin l’oracle d’Éleusis)

si j’étais tien un jour et mienne toi,
notre amour concevrait un monde
et de ton ventre naîtraient des dieux…

À un bouledogue et autres poèmes de John Collings Squire

Le poète anglais John Collings Squire (1884-1958) n’est guère connu en France – bien qu’il ait traduit plusieurs poèmes des Fleurs du Mal de Baudelaire – et sa renommée en Angleterre a de surcroît passablement pâli avec le temps. Directeur de la revue littéraire The London Mercury de 1919 à 1934, c’était un critique influent attaché à la défense du classicisme contre les tendances avant-gardistes qui se faisaient jour. Il fut ainsi la bête noire du Bloomsbury Group, qui forgea le terme « Squirearchy » (Squire-archie) pour dénoncer les tendances littéraires « conservatrices » réunies autour de sa personne, tendances auxquelles on donne autrement le nom de « poésie georgienne » (Georgian Poetry), du nom du roi George V, qui régna de 1910 à 1936.

Ses poèmes réunis en 1959 (Collected Poems by J. C. Squire, chez Macmillan) sont préfacés par John Betjeman, Poète lauréat de 1972 à sa mort en 1984. C’est de cette édition que sont tirés les textes suivants, traduits pour la première fois en français.

Portrait de John C. Squire par John Mansbridge, 1933. Source : National Portrait Gallery, Londres.

*

Crépuscule en hiver (Winter Nightfall)

Le vieux stuc jaune
du temps du Régent
s’écaille, s’effrite :
les rangées de fenêtres carrées
dans l’édifice jaune et rectiligne
sont vides, muettes ;
les sombres sempervirents grisâtres
gardant le portillon
se drapent d’humides toiles d’araignée,
et par-dessus cette pauvre confusion sauvage,
terne et morne,
domine le plateau de la colline.

On dit qu’un colonel
mort en ces lieux il y a longtemps
fut la dernière personne à y vivre :
un vieux colonel à la retraite,
un Fraser ou un Murphy,
je ne connais pas son nom ;
la mort vint le convoquer ici
et son enveloppe charnelle disparut
au-delà de toute spéculation ;
et le silence régna de nouveau,
le silence et le vide,
plus personne ne vint.

Était-ce humide quand il vivait,
les cieux étaient-ils gris et tourmentés,
la pluie à ce point irrésolue ?
Regardait-il la nuit tomber,
frissonnait-il au crépuscule,
avant sa mort ?
Le vent soufflait-il aussi lugubrement,
en bourrasques glacées
chargées de pluie froide ?
L’épaule levée de la colline
était-elle aussi redoutable et menaçante,
sombre et sinistre ?

Franchissant le vestibule,
entrait-il dans son bureau,
allumait-il des chandeliers ?
Fermant les volets,
remplissant de bûches la cheminée
pour combattre l’humidité ?
Et repensait-il à son enfance,
se demandant si l’Inde
fut jamais réelle ?
À la solitude opposait-il
des souvenirs de chasse exotique
et des collections de timbres ?

Peut-être. Mais il n’est plus, à présent,
lui et ses meubles
sont dispersés à jamais,
et jusqu’au dernier de ses trophées,
les bois de cerf et les photographies
sont Dieu sait où.
Et l’herbe pousse autour du portail,
pousse dans l’allée,
pousse au seuil de sa porte ;
le jardin est envahi,
la chaîne du puits brisée,
les fenêtres nues.

Et je le laisse derrière moi,
pour les lambeaux du jour
échevelés et sans couleur,
pour les collines et les murs de pierre
et une meule oubliée
de foin noirci :
la route pâle et trempée,
sillons de charrette et marques de clou†,
et des flaques frémissant sous le vent,
et le clapotis de mes pas
dans la boue cadavéreuse
de ce pays désolé.

marques de clou : « nail-marks », il s’agit sans doute des clous de roues de charrette, si tant est que ces roues eussent des têtes de clou sur leur circonférence…

*

À un papillon blanc qui volait le long de New Bridge Street, Blackfriars (To a white butterfly seen flying up New Bridge Street, Blackfriars)

Ndt. Blackfriars est un quartier de Londres.

Un jour de grisaille uniforme,
opprimé par le ciel pesant, la foule compacte,
le vacarme des automobiles et des charrettes,
dense et confus parmi la disgrâce agitée
des immeubles laids, je suivais mon chemin vers le nord,
du fleuve à mon bureau. C’est alors que parut,
battant des ailes, triste et las,
s’élevant puis retombant dangereusement à deux doigts de la boue,
un papillon blanc perdu, dont le vol suivait péniblement ma marche,
hésitant à se percher au-dessus de chaque nouvel espace vide
puis se décidant à continuer vers le nord.
Les gens pressés le voyaient. D’aucuns se retournaient
avec des visages souriants ou flegmatiques ; chez certains on voyait brûler
le désir avide et réprimé d’étendre
une main fatale. Dans le Circus, il se posa
sur les annonces de crime d’un crieur de journaux, et ses ailes blanches, verdâtres
tremblaient à moitié ouvertes. Le garçon pointa du doigt, déridé ;
alors il repartit comme une feuille dans une brise tumultueuse,
avec une résolution lasse, à travers la rue
où se rencontrent les quatre voies.
Et je le regardai disparaître en pensant à la route qui lui restait à faire,
à son périple, à ses dangers avant qu’il puisse goûter
la rémission du bruit, la fin de la pierre, une heure
de sommeil sur une fleur,
les ailes en sécurité repliées.

Ah, Psyché ! entre les murs de ce monde errant
avec le souvenir de vertes prairies et d’un air plus pur
tu ne sais où !

*

Une nouvelle génération (A New Generation)

C’est une femme comme une graine,
c’est un homme en embryon,
dont l’esprit, le visage, le sexe même
sont inconnus de leurs propres mères.

Seul leur être est révélé.
Ils sont : tout le reste est dans le noir,
fixé par autorité mais scellé
profondément dans l’avenir et dans la matrice.

Cependant ils sont préordonnés à devenir
l’un une femme et l’autre un homme,
et ils verront la lumière
et téteront et mordront leurs poings et pleureront.

Et ils pousseront à travers l’enfance émerveillés encore
par toutes les beautés de la terre,
ils apprendront l’exercice de la volonté,
la pitié, la vérité, les larmes et la gaîté.

Saison de la jeunesse ! ils vivront dans la joie
à leur tour nos jours passés insoucieux,
mais laisseront derrière eux le petit garçon, la petite fille,
leurs secrets les plus chers toujours gardés.

Encore séparés, ils ne se connaîtront pas,
insatisfaits bien que la vie leur soit légère,
ne trouveront pas, sages ou doux,
les compagnons nés pour être leur groupe,

jusqu’à ce que la destinée, sous la forme du hasard,
fixe le moment avec une épingle d’argent,
décrète un dîner ou une danse,
une maison, un jardin, une auberge,

où ils seront seuls tous les deux un moment,
étrangers, et se parleront ; et elle le trouvera
semblable à elle, et lui trouvera que son visage
est le langage d’un esprit parfait.

Puis ils rejoindront les autres
ensemble, et se sépareront amis,
leur congénialité confessée,
chacun avec un trouble au cœur.

Encore un jour et ils connaîtront
une blessure définitive, frappés par l’amour :
le dieu enfin a tendu son arc
et décoché la flèche qui ne bougera plus.

Lui passera toute la nuit éveillé,
humilié, désemparé, cherchant ses mots,
par la violente douleur de son cœur désespérant
de demander une chose hors de portée.

Elle, toute tremblante dans son lit,
appellera son étrangeté, désirera et pleurera,
éprise, possédée par une virginale terreur,
et verra l’aube sans avoir trouvé le sommeil.

Pressés par le tonnerre ils se lèveront,
et quand quelques heures de plus auront passé
elle, par ses joues brûlantes et ses yeux languides,
lui dira que la guerre de l’homme est gagnée.

Ah, mais je connais leurs mois de bonheur,
leurs silences heureux, leurs heureux dialogues,
comment ils vagueront, s’arrêteront, s’embrasseront,
confesseront, découvriront, tout en marchant ;

comment ils seront debout près de la rivière et de l’étang
puis continueront de marcher, comme s’ils échangeaient leurs vues,
à travers des bois de jacinthes sauvages, des bosquets de primevères,
trouvant en chaque chose de nouvelles délices ;

et ils regarderont le coucher de soleil depuis un portillon,
verront le crépuscule s’effacer, et alors
ils apprendront tout d’un coup à haïr
le mal commis par les hommes…

Ainsi s’uniront-ils et ils auront
un merveilleux enfant, puis plusieurs autres,
la plus belle, forte et gaie ribambelle
que mère ait jamais portée,

et ils aimeront regarder leur nichée
grandir, bien qu’eux-mêmes vieillissent,
et riront de voir leurs premiers cheveux blancs,
car en rire est tout ce qu’on peut faire…

Chaque pensée que tu gardes, chacune de mes pulsations
s’éveilleront en eux mais ils ne devineront pas
que nous avons partagé naguère le vin immortel
de leurs bonheurs et de leurs détresses,

nous qui, sans contredit, étions aussi
les plus sages des êtres humains,
un couple simplement compréhensif,
unique, depuis les commencements du monde.

*

À un bouledogue (To a Bull-Dog)

(W. H. S., Capitaine [Commandant suppléant] de la Flotte royale auxiliaire ; tué le 12 avril 1917)

Mamie, nous ne reverrons plus Willy,
il ne viendra plus :
il est revenu une fois et bien d’autres encore
mais cela ne lui sera plus possible.

Nous regardions par la fenêtre, c’était son taxi,
comme l’éclair nous dévalions alors l’escalier,
et il disait « Bonjour, mauvais chien ! » et tu t’aplatissais au sol,
paralysé de l’entendre parler.

Et puis tu te jetais contre son visage et sa poitrine,
au point que je devais te retenir,
tandis qu’il retirait sa casquette, ses gants et son manteau,
posait son sac et son baudrier.

Nous montions à l’étage, au studio,
tous les trois, comme avant,
tu te couchais et je m’asseyais, et lui parlait
en allant et venant dans la pièce.

Dans cette pièce où, il y a des années,
avant que la vie d’autrefois prît fin,
il travaillait tout le jour pantoufles au pied, fumant sa pipe,
le voilà qui ramassait les bribes qu’il avait jetées,

caressant les dessins laissés derrière lui,
content de les retrouver tels quels,
ouvrant les tiroirs pour regarder ses affaires…
chaque fois qu’il revenait.

Mais à présent je sais ce qu’un chien ne sait pas,
quand bien même tu poses ta tête sur mes genoux
et tentes de me tirer de cette distraction
que tu trouves si ennuyeuse chez moi.

Et de toute ta vie tu ne sauras jamais
ce que je ne te dirais pas même si je le pouvais,
que la dernière fois que nous lui avons dit au revoir
Willy s’en est allé pour de bon.

Mais parfois quand, couché sur le tapis,
tu dors à la chaleur du poêle,
même à travers ton vieux cerveau confus de chien
des formes du passé reviennent.

Tu ne te souviens guère, même en rêve,
qu’un jour nous avons ramené à la maison un chiot follet
avec une petite tête carrée et de petites jambes tortes
qui pouvaient à peine le porter,

mais ta queue remue au souvenir
d’un homme dont tu étais l’ami,
qui était toujours gentil bien qu’il t’appelât méchant chien
quand il te trouvait sur sa chaise ;

qui brandissait un doigt réprobateur
et te sermonnait solennellement
au point que tu baissais la tête, l’air contrit !
Et tu rêves à tes triomphes aussi.

Aux poursuites les soirs d’été dans le jardin,
quand tu nous esquivais avec un os dans la gueule :
nous étions trois garçons et tu étais le plus malin,
mais maintenant nous ne sommes plus que deux.

Quand l’été reviendra,
dans les longs couchers de soleil
nous jouerons encore à deux ce faible jeu
que nous jouons depuis la guerre.

Et bien que chaque fois tu coures plein d’espoir
vers les uniformes que nous croisons,
tu ne trouveras jamais Willy parmi les soldats,
même sur la route la plus longue.

Ni dans aucune foule ; pourtant – étrange, amère pensée –
encore aujourd’hui si les mots d’hier étaient redits,
si je te rejouais le même tour qu’autrefois, disant « Où est Willy ? »,
tu sentirais un frisson d’excitation et lèverais la tête,

et tes yeux bruns me demanderaient si je suis sérieux,
attendant un mot pour t’élancer.
Dors en paix : je ne le dirai plus,
pauvre chose innocente.

Je dois rester muet sur le sofa
tandis que tu dors par terre ;
car il a subi une chose auquel les chiens ne peuvent rêver
et ne reviendra jamais plus nous voir.

*

Mort d’un chien (A Dog’s Death)

La terre molle tombe sur la sépulture comme une calme respiration régulière ;
trop pareille, car je fus trompé un moment par ce bruit ;
elle a recouvert le tas de fougères que le jardinier avait posé sur lui ;
la pelle va et vient tranquillement : c’est ici qu’est à présent son tumulus.

Une motte de terre fraîche sur le sol de la chambre renouvelée des bois ;
tout autour, l’herbe et la mousse et les bourgeons vert foncé des jacinthes ;
et les chênes au-dessus de ma tête qui étaient déjà vieux quand son cinquantième ancêtre était un chiot ;
et loin dans le jardin j’entends les cris des enfants.

Leur joie est distante à la manière d’un rêve. Étrange comme nous acceptons notre peine
au contact des choses périssables, passivement, les yeux ouverts ;
comme nous donnons nos cœurs à des bêtes qui mourront dans quelques saisons
et ne nous troublons pas quand nous le faisons, ni ne voulons qu’il en aille autrement.

*

Sonnet à un ami (Sonnet To a Friend)

C’est un appréciateur, pas un critique.
(A Weekly Paper)

Il aurait pu être un critique et percer des trous
dans la gaze, défaire le lit de l’Aurore,
écraser des papillons et décolorer le rouge des roses,
voler leurs auréoles aux anges.

Il aurait pu être un critique jetant avec parcimonie,
la bouche pincée, des hommages aux morts,
s’il n’avait pas choisi de rester
un de ces vulgaires idiots ayant un cœur et une âme.

Il aurait pu parler d’esprit avec affectation,
faire du mont Parnasse une morgue
d’eunuchisme et de logique et de Laforgue,

et repousser avec un amer déplaisir toute grandeur,
criaillant : « Je crains de n’être pas convaincu. »
En fait, il aurait pu être un snob tout ce qu’il y a de moderne.

*

L’esprit de l’homme (The Mind of Man)

I

Sous mon crâne, mes cheveux,
couverte comme un puits méphitique
se trouve une contrée : si tu y regardais,
tu craindrais de dire ce que tu as vu.
Toi qui restes assise là en souriant,
tu sais que ce que je dis est vrai.

Ma tête est toute petite au toucher,
je la sens entièrement de mon front à ma nuque,
c’est une boule de faible masse avec des oreilles,
des yeux, des narines, un intérieur pulpeux :
comme elle est petite, si petite !
comment pourrait-il y avoir des pays à l’intérieur ?

Pourtant, quand je regarde, les paupières fermées,
parfois sombres, parfois clairs, luisent devant moi
la cité de Cis-Occiput,
le marécage et le lac frémissant,
le pays que chaque homme que je vois
connaît en lui mais non en moi.

II

Sur les bords de la forêt
(c’est là que je vais en premier quand je reviens),
parmi les arbres verts et les champs souriants
se trouve la ville, épargnée par le péché ;
de blanches pensées et des vœux purs
vont par les rues d’un pas discret.

Dans les clairs bosquets, les halls spacieux,
les habitants aux yeux calmes
organisent d’innocents festivals enjoués
et se mêlent en danses décentes ;
les choses qui détruisent, déforment, dégradent
n’entrent pas en ces lieux adorables.

Jamais le mal ne pourrait y entrer,
il ne pourrait vivre dans un air si doux,
ici l’ombre des maux ne peut que se faner,
être réduite à néant.
Tu dirais, regardant autour de toi,
qu’en ce pays tout est beauté.

…..

Mais passe les portes,
traverse les bois et la plaine,
franchis la frontière là-bas, et tout à coup
il n’y aura plus d’arbres, plus d’herbe
et tu pénétreras dans une steppe
de bois mort, une stérilité calcinée.

L’intérieur du pays est ainsi,
un désert bistre enfoncé dans les terres,
dénué de toute forme de vie,
hormis la nuit quelques vols de vampires
qui nichent dans les marais
où toutes choses, sauf les plus viles, doivent périr.

Dans ce marécage couvert de joncs,
aux vertes mares huileuses, grouillent de gras insectes,
des oiseaux de proie, des bêtes obscènes,
toutes choses qui font trembler le voyageur,
choses rusées qui rampent et volent
pour sucer le sang de l’homme jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Rarement de ce lieu quelque chose ne s’échappe
vers la lumière du monde extérieur,
mais de temps en temps une forme sombre
jaillit soudain en un vol de fusée ;
et les hommes restent pétrifiés ou consternés
devant cet acte, cette pensée ignoble.

Mais, ah ! au-delà du marais il est
une place purulente plus vile que toutes les autres,
un lac fétide trop immonde pour en pouvoir parler,
putride et noir d’anneaux rampants,
où se tordent avec des cris de rut stridents
des horreurs qui figent le cœur.

Là, sous un ciel malade se trouve
cet étang vivant de vers visqueux,
aux perverses et terrifiantes infamies,
et des meurtres et des formes répugnantes
qui n’ont point de nom mais glissent dans ces profondeurs,
tandis que moi qui les abrite je ne dis mot.

*


Guirlande de l’amitié (Friendship’s Garland)

I

Nous nous sommes revus l’autre soir,
avec des gens ; tu fus très courtois,
serras ma main et discutas un moment
de choses indifférentes avec un sourire prudent,
payant la dette due
à ceux qu’on a connus.
Mais quand nos regards se fixèrent, tu baissas les yeux
et soudain, avec résolution, t’arrêtas,
partis en lançant des syllabes précipitées
engager quelqu’un d’autre.
Je ne les entendis pas, elles devaient dire :
« Laisse les morts enterrer les morts,
les choses étaient alors différentes,
les enfants sont idiots et les hommes sont hommes. »
Plusieurs fois au cours de cette soirée
tu fis de ton mieux pour être poli ;
quand dans la conversation
tu entendais ma voix familière,
tu faisais montre de vouloir
entendre ce que j’avais à dire ;
tu cherchas, avec quelque succès,
à couvrir la nudité de l’abîme.
Mais sur tes yeux était une dure pellicule ;
nul intérêt feint, nulle affectation
ne pouvait voiler ton indifférence ;
et tandis que les pensées venaient rappeler des choses
lointaines, lointaines, de ces anciens printemps
quand sous la lune et le soleil
nos cœurs battaient comme un seul cœur,
tendres pensées vagabondes qui demandaient
à être reçues et qui trouvèrent la porte fermée,
tu les rejetas ; quand j’eus parlé selon le cœur,
avec un rire et signe de tête tu t’éloignas
pour lancer à tes amis une plaisanterie facile
qui me frappa durement.
Aussi sot et vain que cela puisse paraître,
je ne suis pas maître de cette peine,
et quand je te dis enfin bonne nuit
j’espérais ne plus jamais te voir
et me demandais comment l’âme que j’avais connue
avait pu changer à ce point ; ai-je moi aussi changé ?

II

Un homme que j’ai bien connu
avait choisi de vivre en enfer ;
il avait des raisons pour cela,
mais je ne les connais pas.

Il vivait dans une chambre en haut d’une tour
et restait assis là, buvant jour après jour,
buvant, buvant tout seul
devant des chandelles et un mur.

De temps en temps, il redevenait sobre
et passait une soirée en ville avec moi.
S’il me trouvait au milieu de gens,
il se rencognait et ne parlait pas.

Il s’asseyait dans un coin en silence
et les autres dans la compagnie
remarquaient son visage et ses yeux singuliers,
son visage aux tics nerveux, ses yeux farouches.

Quand ils voyaient les yeux qu’il avait,
il pensait qu’il était peut-être fou :
je savais qu’il avait l’esprit clair et sain
mais qu’une horreur le possédait.

Il avait de l’argent et un ami
mais but lugubrement jusqu’à la fin.
Pourquoi choisit-il de vivre cet enfer ?
Je ne le lui demandai pas, il ne me dit rien.

*

Un poète à sa Muse (A Poet To His Muse)

Muse, tu t’es ouverte comme une fleur…

Depuis longtemps je savais que ce tégument brun,
comme une écorce morte, en lui dormant avait la vie,
et j’attendis qu’un point blanc parût
qui se fît un passage, pâle épi nu, rigide,
et poussât.
Je savais que cela n’était pas tout ;
je ne disais rien quand tu verdissais et grandissais,
mais je rêvais solitaire au jour où ton bourgeon s’ouvrirait
et montrerait enfin ta couronne,
remplissant l’air de nuages de couleur et de parfum,
vagues radieuses, odeurs d’immortalité.

Dans un pot je t’arrosais, prenais soin de toi,
brisant les mottes, imbibant d’eau la terre
qui nourrissait tes racines et facilitait ton chemin vers la lumière.
Je te donnais le soleil et la pluie
mais te sauvais des brûlures et de la noyade ;
tu es à moi, je suis le seul qui te connaisses
ainsi que les voies de ta croissance et les jours.

Mais tu ne viens pas de moi.
Je ne suis qu’une plume pour une main,
un lit pour une rivière,
une fenêtre pour la lumière.
Et je m’incline avec respect devant ce pouvoir
qui t’a faite fleur.

*

La Muse absente (The Muse Absent)

La sœur jumelle de l’Amour, enfant de l’Indolence,
m’a depuis longtemps abandonné ;
Le devoir, la routine et le bon sens
m’ont battu, m’ont enlevé.

La nécessité, qui ne connaît point de loi,
m’opprime de sa férule d’airain ;
les anciennes fontaines de l’émerveillement sont scellées,
plus aucun vent lointain ne me caresse.

Mais quand cette route inflexible sera parcourue,
peut-être que les zéphyrs souffleront pour moi
avec leur vieille tendresse enfin
et me tresseront des lauriers d’automne :

les clairons d’une ultime aurore
me réveilleront, m’appelleront peut-être ;
quand tout ce qui hait, aime ou flatte,
oublieux, m’aura laissé.

*

Ballade de la vie poétique (Ballade of the Poetic Life)

Les gros hommes vont et viennent dans la rue,
les politiciens jouent à leurs jeux,
les cauteleux évêques sonnent la retraite,
trouvent que les martyrs sont à blâmer ;
Honneur, Amour sont vils et boitent,
la Cupidité, le Pouvoir sont déifiés,
les farouches sont domptés par les soumis ;
c’est pour cela que les poètes ont vécu et péri.

Shelley est le nom d’une marque de draps ;
haut dans le ciel, en lettres de feu
nous lisons : « Quel porridge prenait John Keats ?
Le porridge Brown ! Le même depuis cent ans ! »
Arcadie est une armature de parapluie,
Milton un dentifrice ; dans les ondes
a été draguée Sappho pour maquiller Madame –
c’est pour cela que les poètes ont vécu et péri.

Pourtant, c’était pour lancer des flottes idéales
à la conquête des régions perdues dans les étoiles,
pour faire front à toutes les ruines, toutes les défaites,
pour faire honte par leurs chants à un monde épuisé,
pour maintenir les buts brillants et impossibles
au fond du cœur ; pour fièrement mourir de faim
au service de la renommée et ne jamais la connaître –
c’est pour cela que les poètes ont vécu et péri.

Envoi

Princesse, inscrivez sous mon nom :
« Il ne mendia jamais, jamais ne soupira,
il prenait son remède où il le trouvait » –
c’est pour cela que les poètes ont vécu – et péri.