Poésie révolutionnaire de Dominique

Mon ami le compositeur Dominique B. n’est pas responsable de cette poésie révolutionnaire et, s’il écrivait de la poésie, je n’aurais pas à la traduire car il écrirait sans doute en français.

Ce dont il est question ici, c’est de la Dominique, pays insulaire des Caraïbes de quelque 74 000 habitants et de langue officielle anglaise, où l’on parle également français et créole (kweyol), et dont la capitale est Roseau en français dans le texte. L’île de la Dominique est située entre la Martinique et la Guadeloupe. Les habitants en sont les Dominicais (pour ne pas les confondre avec les Dominicains de République dominicaine ; et l’adjectif est dominicais,-e.)

Ancienne colonie espagnole, puis française, puis anglaise, essentiellement consacrée par les pouvoirs coloniaux à la culture du café par le travail des esclaves d’origine africaine, la Dominique fait aujourd’hui partie de l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique – Traité de commerce des peuples (Alianza bolivariana para los pueblos de nuestra América – Tratado de comercio de los pueblos), initiée par la déclaration conjointe signée en 2004 à La Havane par Fidel Castro et Hugo Chávez. Elle partage cette qualité de membre de l’ALBA avec Antigua-et-Barbuda, dont j’ai déjà traduit quelques spécimens de poésie anti-impérialiste (ici). Les deux nations partagent également le dollar est-caribéen comme monnaie unique.

Pour cette série de traductions, j’ai eu recours à la publication Rampart 1 «As We Aspire» (A production from members of the Frontline Co-Operative, Roseau, Dominica), sans date mais datée «circa 1985» par une bibliothèque dont le catalogue est en ligne ; cette estimation est conforme aux éléments biographiques relatifs aux poètes figurant à la fin de l’anthologie, et qui s’arrêtent à 1985.

Cette anthologie rassemble quinze poèmes de neuf auteurs et a été suivie d’un Rampart 2 «As We Ponder» que je n’ai pu me procurer. L’éditeur Frontline Co-Operative est une librairie créée à Roseau en 1982, qui servait également de centre culturel important de la capitale dominicaise, jusqu’à sa fermeture à la fin des années 2000.

Les fondateurs et animateurs de ce centre sont parmi les poètes représentés dans l’anthologie, à savoir, pour ceux que j’ai ici traduits, Eddie ‘Izar’ Toulon (3 poèmes), Gabriel Christian (3), Christabel La Ronde (2), Dawen Dawey (1).

L’anthologie est illustrée en noir et blanc par Eddie Toulon, si je n’interprète pas la signature de manière erronée. (En photo la couverture de l’anthologie).

Gabriel Christian est entre autres l’auteur du livre Aboard the Comandante Pineres: Dominica, The 11th World Festival of Youth & Students, Cuba July 1978, & the Caribbean Struggle for National Liberation (2016) (À bord du Comandante Pineres : La Dominique, le 11e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, Cuba juillet 1978, et la lutte des Caraïbes pour la libération nationale), dans lequel il décrit sa participation, en tant que syndicaliste étudiant, à la croisière organisée par Cuba à l’été 1978 pour les jeunes élites intellectuelles des nations des Caraïbes ayant récemment obtenu ou étant sur le point d’obtenir leur indépendance.

Un an après ce voyage, Gabriel Christian prit une part active aux événements de mai 1979 en Dominique qui conduisirent à la démission du Premier ministre Patrick John et qui sont le sujet du poème de Dawen Dawey ici traduit. (Pour de plus amples informations sur Mai 1979, voir ma Note à ce poème).

*

Rêves (Dreams) par Izar (Eddie Toulon)

Les espoirs vains et mensongers
…sont pour les sots,
et les rêves mettent les sots en émoi.
Autant essayer d’attraper des ombres
…et de choisir les vents
que d’avoir foi dans les rêves.

Le miroir et les rêves sont choses semblables
…devant un visage,
le reflet de ce visage.
…Qu’est-ce qui peut être lavé par de la crasse ?
Qu’est-ce qui peut être corroboré par le mensonge ?

Divination, augures et rêves
…sont de la sottise,
comme les imaginations diaboliques
…d’une femme enceinte ;
les rêves en ont égaré plus d’un,
…ceux qui placent leur espoir en eux
ont toujours été déçus ……….

*

Complainte du sang noir (Black Kindred Lament) par Izar (Eddie Toulon)

Quand les pirates vinrent la terre était calme
Nouveaux-nés et civilisations fleurissaient intacts
Là où la culture prospérait librement avec la croissance des richesses
Et les peuples étaient justes et chaleureux et leur santé radieuse

…Alors vinrent les pillards européens
…Envahissant et brisant la civilisation noire
…À la recherche de travail humain gratuit
…Pour bâtir des empires occidentaux …..

Traversant les vastes océans bleus vers un pays sans retour
Certains survécurent au voyage pour que ce pays devienne leur
Les familles séparées la dignité humaine dégradée l’intégrité humiliée
Décolorer effacer la culture et la tradition noires devint une priorité
Tandis que les Noirs connaissaient la captivité dans l’affliction et les âpres persécutions

Le sang noir a été versé pour la liberté et l’égalité noire
Le moment est venu à présent unissons-nous façonnons une destinée noire
C’est une nation que nous construisons c’est le problème que nous abordons
Surmontons les différences fondons un vivre ensemble noir

*

Insensibilité mentale (Slumbered Mentality) par Izar (Eddie Toulon)

RÉVEILLE-TOI – MON PEUPLE – RÉVEILLE-TOI
Sors de cette insensibilité mentale
…Regardons la réalité en face
Car être associé à quoi que ce soit d’autre est de la partialité.
…Trop de temps passé en captivité
Travaillons à diriger notre destin

Quand l’esclavage a été aboli
…Nous avons pensé que nous étions désormais libres
Seulement pour apprendre que nous pouvions empocher de l’argent
…Aujourd’hui est encore plus dur pour toi et moi
Qui vivons dans cet esclavage contemporain

Comme l’aveugle qui a des yeux
…et pourtant ne peut voir
Tu ignores ton passé ta vénérable histoire
…Le don que nous avons reçu
Est celui de l’immortalité
…Mais tout ce que tu fais est perversité
Hélas quelle
…Tristesse
Que ceux qui ont des yeux ne puissent voir.
Réveille-toi – RÉVEILLE-TOI MON PEUPLE

*

Le Limbo (The Limbo) par Gabriel Christian

Le limbo
…n’est pas cette danse
regardée
…par le touriste aux dollars,
proche, mais loin de cœur.

Il est la vie
…de ces îles des Antilles
et de leurs gens
…tendus contre l’iniquité de
…ce licou qui s’appelle leur histoire.

Qui la vivent chaque jour
……….sans salaire.

*

Comme c’est fatigant (How Tiresome) par Gabriel Christian

Comme il est fatigant de s’attarder aux comptoirs
de mon pays
qui sont le – toujours identique – chemin
……………………………………tordu
…………………………………..moulu
………………………..en dehors de toute forme

Privé d’espoir par le viol et glissant
le long d’une pente savonneuse
…..vers la haine.

Aigu – parmi le scintillement des bouteilles –
……….est l’esprit transcendant
……….du penseur,
……………debout comme une chandelle de papier
……………poussée près de la flamme
……………d’un briquet voisin
……………et prête à s’embraser.

*

Eux et Nous (Them & Us) par Gabriel Christian

Ce sont des décadents,
des bellicistes,
des hypocrites de la religion,
des bureaucrates incapables,
des profiteurs,
des patrons voyous,
des souteneurs et des prostituées ;
Exploiteurs tous autant qu’ils sont !

NOUS
Ceux qui les haïssent !
Pourquoi ? pour un légitime changement de cap !
Nous les balaierons … dans
les poubelles … de l’histoire

Pour les remplacer par
la justice,
la paix,
le progrès,
la démocratie, et …

… peut-être pour devenir très cyniques,
arrogants, gras du collier, limousines et villas,
au milieu d’une escorte de laquais porte-clés,
oppresseurs à l’esprit de caste comme eux.
Spirituellement handicapés, comme eux !

*

Ma chérie [en français dans le texte] par Christabel La Ronde (dont le nom est à lui seul un poème)

Note. Dans le poème, le nom Dominique, au premier vers, est également en français dans le texte (le nom anglais est Dominica), ainsi que « Ma chérie » au quatrième vers (comme le titre). Waitukubuli, au deuxième vers, est le nom de l’île dans la langue des Caraïbes ou Kalinagos, ses premiers habitants.

DOMINIQUE
Waitukubuli
Mon cœur
Ma chérie
Cette sévère
Cette étrange passion est
Pour toi
Grandis avec moi
Entrelace ta beauté physique
À ce dont je rêve
Tiens-moi bien
Ô aime-moi
Ô
Terre vierge
Âme préservée
Serre-moi fort
Avant que je parte
Ah
Sois bonne
De peur que je ne revienne jamais

*

S’il te plaît souris-moi (Smile Please to Me) par Christabel La Ronde

À la mémoire de Jean Rhys

Note. Jean Rhys (1890-1979), de son vrai nom Ella Gwendolen Rees Williams, est une femme de lettres (blanche) née à la Dominique pendant le colonialisme britannique. Elle est surtout connue en France pour son roman La prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea, 1966).

Même quand les lys sont écrasés
Leur parfum ne meurt pas
Parmi l’ancienne philosophie
Où les lys se tournent vers le soleil
Comme un lys dans l’ombre

Je suis celle qui t’appelle à minuit au téléphone
S’il te plaît souris-moi …. Jean Rhys
Tu vis encore ici
Lys écrasé
Ton parfum n’est pas mort

Une chanson incomplète est dans mon cœur
Ta photo sur mon mur devrait être
Sous des arbres
Pas sur les murs de la froide Angleterre
Ou de Vienne
Là où tu laissas pour eux ton souvenir

Des fleurs garnissent le cercle de mes mémoires
La colombe pleure encore ses petits
Dans la nuit engravée
Tout va bien
Ce qui est fait est fait

Mona Lisa sourit
Mais vaguement
Dans le jardin
Les pampres ont poussé

Dans le jardin
Ma Jean Rhys
Ella Gwendolen Rees Williams
Ne souriait pas

S’il te plaît souris-moi ….. Jean Rhys
Tu vis encore ici
Et non dans les cénacles accueillants de France
Tu vis toujours ici
Dans le Verger

*

Aujourd’hui et le 29 mai (Now and the 29th) par Dawen Dawey

Note. Le 29 mai 1979, le Premier ministre de Dominique, Patrick John, ordonnait la répression sanglante des manifestations populaires qui visaient à protester contre l’adoption de mesures réprimant la liberté de la presse et la liberté syndicale. En 1974, P. John avait déjà témoigné de sa tendance répressive, dans sa lutte acharnée contre ce qu’il considérait et appelait une « rébellion rasta » (Dread rebellion) (le mouvement rastafarien a connu en Dominique un développement assez considérable), avec l’autorisation de tuer sans justification de légitime défense tout rasta présent sur une propriété privée. Patrick John fut contraint de démissionner à la suite des événements de mai 1979.

Aucun phénix
…ne renaît des cendres
du 29 mai
Mais bien plutôt un vautour sanglant
qui officia comme infâme
…..juge et bourreau
…..de la jeunesse,
…..fleur vénérée
…..de l’avenir de ce pays,
…..à présent prisonnière de la
…..gueule du pillage économique
…..dont le nom est FMI.
En ce moment,
…..aujourd’hui
……..comme hier
……….nombreux encore tombent
……………sous les balles
Est-ce là le phénix ?

Ou bien juste le même vautour
……..prêt pour de nouveaux
mauvais tours macabres de sa mascarade ?

Che Anonymo !+

+ Tel quel dans le texte.

*

Courte note sur le rastafarisme

Comme indiqué dans ma note introductive au poème de Dawey, le rastafarisme a connu en Dominique un développement relativement considérable, et l’anthologie Rampart 1: As We Aspire comporte le texte d’au moins un rasta, identifié par son titre de Ras, Ras Albert Williams, et en évoque un autre, Ras Moses, comme membre du comité directeur de Frontline.

Le poète et écrivain dominicais Ras Albert Williams est l’auteur d’une histoire du rastafarisme en Dominique, Dread, Rastafari and Ethiopia (2010).

Le rastafarisme est principalement connu en Amérique du Nord et en Europe par le biais de la musique reggae à laquelle il est associé. Il s’agit d’un mouvement à la fois spirituel et identitaire afrocentriste invoquant une filiation avec l’Église chrétienne autocéphale d’Éthiopie. Dans ce cadre, l’empereur d’Éthiopie, le Négus Ras Tafari Haïlé Sélassié (1892-1975), est revêtu d’un caractère messianique. Cette double caractéristique du bibliocentrisme et de l’allégeance à un autocrate féodal (dont le régime pratiquait encore l’esclavage jusqu’à l’invasion italienne et n’a jamais autorisé aucun parti ni aucune activité politique) finalement renversé en 1974 par un mouvement marxiste-léniniste, me conduit à penser que les puissances impérialistes occidentales ont cherché dans ce courant, et dans la musique reggae qui le porte au plan de la culture de masse, un allié objectif, ou un instrument commode, dans leur anticommunisme entendu au sens très large et dans leur entreprise d’étouffement du mouvement anti-impérialiste des peuples.

La mort dans des circonstances troubles de l’artiste reggae charismatique Peter Tosh, principal représentant dans le milieu du reggae, après sa rupture avec le disque d’or Bob Marley, d’une tendance véritablement anti-impérialiste assumée, mort qui semble à bien des égards un assassinat politique, semble confirmer une volonté de la part des pouvoirs impérialistes de maintenir le reggae et le rastafarisme dans une ornière spiritualiste-escapiste et petite-bourgeoise.

Ce n’est là qu’une hypothèse de ma part, qui ne cherche par ailleurs nullement à nier ou minimiser les divers courants ou conceptions pouvant exister au sein du rastafarisme.

Quant à la légalisation de « l’herbe », ou ganja, dont la consommation revêt dans le rastafarisme un caractère rituel, j’y suis entièrement favorable, au même titre qu’à la légalisation de toutes les autres substances psychotropes aujourd’hui interdites, dont certaines ont elles aussi un caractère rituel pour d’autres religions, telles que les religions amérindiennes (peyote, psilocybine, ayahuasca…). La pénalisation de ces substances est incompatible avec la liberté de culte impliquée dans le principe de laïcité.

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