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L’angoisse de Don Juan et autres poèmes de Menotti Del Picchia

Menotti : c’est un prénom, donné par ses parents au poète après que Garibaldi surnomma son fils aîné Menotti en hommage au patriote italien Ciro Menotti. Cependant, comme une autre partie de la famille du poète voulait un prénom chrétien pour l’enfant, son nom complet est Paulo Menotti Del Picchia. On voit que les racines de ce poète brésilien, né en 1892 et mort en 1988, sont italiennes.

Menotti Del Picchia fut l’un des principaux promoteurs, avec Cassiano Ricardo et Plínio Salgado, du mouvement moderniste Verde-Amarelo (voyez ici). Selon certains, il est même la véritable figure de proue de la modernité poétique au Brésil : « Menotti Del Picchia, et non Mario ou Oswald de Andrade, fut le chef du modernisme » (« Foi Menotti Del Picchia e não Mário ou Oswald de Andrade o chefe do Modernismo »), affirme le critique Wilson Martíns, auteur d’une Histoire de l’intelligence brésilienne en sept volumes.

Comme Cassiano Ricardo, Del Picchia commença par des vers parnassiens puis sa longue carrière littéraire refléta les évolutions de la poésie au vingtième siècle. Il est par ailleurs l’auteur d’une œuvre en prose considérable, comprenant notamment de la science-fiction. Il fut également haut fonctionnaire, parlementaire et membre de l’Académie brésilienne.

Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Melhores poemas de Menotti Del Picchia (Global Editora, São Paulo, 2004). Cette anthologie comporte le « poème dramatique » L’angoisse de Don Juan entier, poème paru en plaquette en 1922 et que nous avons traduit intégralement. L’anthologie comporte également en entier la plus célèbre œuvre poétique de Del Picchia, Juca Mulato, de 1917 ; il s’agit d’une œuvre en neuf chants de longueur variable, dont nous avons traduit le huitième.

Dans L’angoisse de Don Juan, Del Picchia imagine un dialogue entre le célèbre séducteur et Faust. Le chant de Don Juan, au commencement, est le texte dont la position de Faust est le commentaire : « et je t’aime peut-être / de ne jamais t’avoir trouvée », « parce que cette âme devine / que je l’adore, peut-être, de n’avoir pas été mienne ». Le poème est en vers classiques, et les répliques courtes (stichomythies) sont, comme c’est l’habitude dans le théâtre classique imprimé, en forme d’escaliers sur la page, ce qu’il est difficile de reproduire dans WordPress, que le lecteur nous excuse.

Quant au cycle Juca Mulato, il raconte l’histoire d’amour impossible d’un homme pauvre, ledit Juca, pour une femme riche, fille du propriétaire terrien pour lequel il travaille. Le nom du personnage, Mulato, peut vouloir dire « mulâtre », c’est-à-dis métis de Noir et de Blanc, ou bien simplement « à la peau mate », selon le dictionnaire Priberam.

A Angústia de D. João, par Menotti Del Picchia.
(L’omission de l’article défini “A” sur cette couverture est une négligence.)

*

L’angoisse de Don Juan : Poème dramatique (A Angústia de D. João: Dramático, 1922)

La nuit est blanche de lune et le jardin blanc de marguerites. FAUST attend son amour sous le balcon de MARGUERITE. Venu de la nuit et de la distance, un chant se rapproche.

LA VOIX

Je n’ai jamais goûté ton baiser :
un étrange amour me fait trembler ;
je marche et mes pieds saignent.
Tu existes – mais je ne te vois pas ;
tu es belle – je ne te connais pas ;
je t’aime – et ne sais qui tu es !

Dans les villes, dans les campagnes,
j’ai pour destin de te chercher.
Où es-tu ? où vais-je ?
Je sens que tu m’entoures,
mais bien que tu sois partout,
tu n’es jamais là où je suis !

Je te sens répandue
dans la splendeur de la nature,
toi l’Aimée que je n’ai jamais vue.
Je sais que tu es dans la vie,
et où se trouve un peu de beauté
se trouve toujours un peu de toi…

Ô mon vague rêve obscur,
tu ne viens pas malgré mes appels…
Où donc es-tu ? Je ne sais pas !
Cachée, je te cherche
et ne te trouve pas, et je t’aime peut-être
de ne t’avoir jamais trouvée !

Ombre rêvée, divine,
à jamais sois seulement rêvée…
même pas entraperçue !
Fuis ! car notre destin
est de sentir que meurt l’Aimée
quand on trouve la Femme !

La voix s’arrête, DON JUAN paraît.

FAUST

Qui es-tu ?

DON JUAN

Je suis Don Juan.

FAUST

Qu’est-ce qui t’amène ?

DON JUAN

Mon destin.

FAUST

D’où viens-tu ?

DON JUAN

Je viens de la vie.

FAUST

Où vas-tu ?

DON JUAN

À la mort !

FAUST

Que cherches-tu ?

DON JUAN

L’amour…

FAUST

L’as-tu trouvé ?

DON JUAN

Il n’existe pas…

FAUST

Tu chantes parce que tu es heureux ?

DON JUAN

Je chante parce que je suis triste…
Et toi, es-tu un ménestrel ?

FAUST

Moi ? Je suis presque un suicidé…

DON JUAN

Que fais-tu au clair de lune ?

FAUST

J’attends Marguerite…

DON JUAN

T’a-t-elle donné un baiser ?

FAUST

Don Juan !

DON JUAN

T’a-t-elle souri ?

FAUST

Non…

DON JUAN

T’a-t-elle parlé ?

FAUST

Non…

DON JUAN

Pour quoi es-tu si étrange, cette nuit ?

FAUST

Parce qu’elle m’aime et ne le dit pas ; parce que cette âme devine
que je l’adore, peut-être, de n’avoir pas été mienne…
Parce que je n’ai pas encore goûté dans mon fol désir
la chaleur de ses lèvres, la saveur de son baiser.
Parce que je ne sais si en elle cet ardent égarement
trouvera l’amour que cherche mon âme.

DON JUAN

Tu aimes l’indécision ?

FAUST

Je ne sais pas…

DON JUAN

Tes propres chagrins ?

FAUST

Je ne sais pas… dans l’amour je n’aime peut-être que l’amour…
Comprends-tu ?

DON JUAN

Non. Tout cela est très singulier…

FAUST

Pauvre Don Juan ! Tu n’as jamais su aimer !

DON JUAN

Moi ? Moi, je n’ai pas su aimer ? Va donc demander
si je n’ai pas goûté l’amour de toutes les femmes !
Demande-le à la lune ! Demande à la fleur, au nid
combien de passions j’ai semées sur mon chemin,
combien de corps j’ai possédés, ardents de désir,
qui m’ont donné à fleur de bouche la gloire de leur baiser !

FAUST

Et puis ?

DON JUAN

Et puis ?… Cette soif sans remède…

FAUST

Et après le baiser ?

DON JUAN

La possession.

FAUST

Et après la possession ?

DON JUAN

L’ennui…

Un silence. Les marguerites paraissent plus blanches au clair de lune.

FAUST

(d’une voix sourde, pleine de compassion)

L’ennui est à l’amour la même chose que l’absinthe :
celle-ci empoisonne le corps, celui-là tue l’instinct…
Tes amours, Don Juan, en somme ne vont guère au-delà
de l’aveugle exaltation de tes sens.

DON JUAN

(pensif)

Je crois que tu as raison… Dans cette vie pleine d’agitation
j’ai possédé beaucoup de corps, à la recherche d’une âme.

Pour moi l’amour était un vin rosé
dans la coupe humide et fleurie de lèvres de femme !

(abattu)

Toujours la même liqueur ; et dedans, la même léthargie ;
très douce au début, à la fin très amère.
Lasse, notre lèvre cherchait l’amour au hasard ;
je changeais de calice et la liqueur était la même…
Que d’ennui j’ai ressenti ! Je voyais bien, avec tristesse,
qu’aucune femme n’incarnait mon rêve.
Jour après jour grandissait cette angoisse incomprise,
et fatigué d’aimer… je n’ai jamais aimé dans cette vie !

(étreint par l’angoisse)

Je me sens si vide… l’ennui me consume…

FAUST

Raconte-moi ton histoire. Je te raconterai la mienne.

DON JUAN

Mon histoire ? Elle est vulgaire… Un sourire qui vole…
une silhouette qui me suit… une femme qui passe…
une phrase qui va… un regard qui désire…
un corps qui se livre… une bouche qui reçoit un baiser…
une fièvre… un délire… et, après un moment,
un bâillement… une lassitude et un repentir !

FAUST

Non ! Ce n’est pas ça, l’amour ! L’amour est peut-être
dans la douleur d’aimer tout ce qui n’existe pas…
L’angoisse de voir disparaître à l’horizon
le rêve né de nos soifs…
Tout est néant ! L’illusion d’une âme qui se jette en avant,
chantant, après le signe bleu d’un mensonge
pour finir en sang, convaincue
que le mensonge de l’amour est la vérité de la vie !

Silence… Tous les deux s’absorbent dans la beauté du clair de lune. Puis, d’une voix faible, DON JUAN demande :

DON JUAN

Ne doit-on pas cueillir le baiser quand, follement,
pleine d’amour sourit la rose d’une bouche ?

FAUST

On ne le doit pas.

DON JUAN

Pourquoi ?

FAUST

Parce que, pour qui aime,
le baiser est comme la fleur au bout d’une branche.
Quand ta main nerveuse sépare
la fleur de sa tige, ne vois-tu pas que cela tue la fleur ?
Le baiser est la fleur étrange de la mystique amertume :
quand des lèvres le cueillent, il agonise sur les lèvres…

DON JUAN

Le baiser ? Le baiser est tout ! Un contact sublime
qui a goût d’amour et goût de crime !
Cri vivant de l’instinct, alléluias, rugissements
de l’aveugle exaltation de tous les sens !
Rebelle clameur de chair où l’âme folle,
pour trouver une autre âme, nous affleure à la bouche
et attend, et désire, et gémit, et pleure, et crie, et hurle !

FAUST

(ironique)

Un baiser ? Soupir suave qui se défait dans le néant…

DON JUAN

(en colère)

Tu mens ! Le baiser est tout ! Le baiser est la fièvre. Le baiser
est la vie de l’espérance…

FAUST

…la mort du désir.

(rappelant ses souvenirs et dans une profonde méditation absorbé)

Pauvre Don Juan ! Quand sur ton cheval noir,
jetant tes chants à la brise, les cheveux au vent,
mettant un peu de rêve à la fleur d’un boulingrin
comme dans une corolle un peu de miel ;
quand, frère fatal et jumeau de la séduction,
tu partis chanter, rêveur et bohème,
dupe et heureux, insouciant et rieur,
dans l’espoir de trouver la gloire de ton rêve,
j’eus pitié de toi car en chantant tu partais
chercher un bien qui sur la terre n’existe pas…

DON JUAN

Que de lèvres j’ai baisées ! Que de bouches en fleur
j’ai fait frémir d’amour, sans jamais trouver l’amour !
J’ai eu entre les mains des corps soumis comme des esclaves
où, glacée, s’insinuait l’angoisse de mes nerfs…
Et quand, ardente de fièvre, la femme folle et brûlante
s’enlaçait à moi comme un serpent,
me plaquant son baiser sur la bouche, et que sa chair de neige
frissonnait d’amour et de lasciveté,
dans la suprême éclosion de mon effrayant ennui
j’abandonnais la femme… et cherchais mon rêve !

FAUST

J’ai été plus heureux que toi.

Un jour, reflétée dans le miroir, j’ai vu Marguerite.
Folle d’amour, tout agitée trembla
dans mon corps de vieillard mon âme de jeune homme.
On dit que c’est Satan qui, plein de pitié,
rendit ma jeunesse à mes vieux jours…
Mensonge ! Quand l’amour réchauffe la poitrine,
notre existence tout entière exulte et refleurit !
S’il m’a donné un corps, c’est chose bien mesquine
car pour aimer il suffisait d’une âme égale à la mienne…

(se rappelant peu à peu, tandis que DON JUAN s’absorbe dans ses pensées)

Puis je la rencontrai, cette femme étrange,
effeuillant au clair de lune une marguerite.
Elle voulait savoir, peut-être, si je l’aimais ! Pourtant,
la terre, le ciel, la mer, la lumière, l’obscurité, tout
devait lui dire, la voyant si chaste et belle,
qu’aucune femme n’était comme elle aimée !
Pétale après pétale, nerveuse, elle effeuillait la fleur :
« Il m’aime un peu… beaucoup… » Elle sourit… Soupirait…
Tremblante, continuant de dégarnir la corolle.
La réponse de la fleur…

DON JUAN

(concluant)

… elle la trouva dans tes yeux !

(avec un bâillement)

Une histoire courte et sans sel. Comme toutes les autres, vulgaire :
Marguerite… une fleur… un soupir… un regard…
Fade, éternel amour qui, dans le sein où il se pose,
répète la même phrase, redit la même chose.
Sous quelques cieux que tu le cherches,
cet amour est toujours le même dans toutes les femmes !

FAUST

Mais enfin, Don Juan, que veut ton rêve ?

DON JUAN

Quelque chose de si subtil que je ne sais même pas ce que c’est…
Ce rêve mien veut une chose si grande
que cela ne peut être contenu dans un corps de femme.

FAUST

Tu te leurres, Don Juan. Dans nos pauvres vies,
les Faust auront toujours leurs Marguerite.
La fuir, ne point l’aimer, vain égarement :
celle qui doit venir, dans notre destin se montre !
Un jour, par hasard, tu la vois, blonde et belle,
et tu la reconnais alors : « Est-ce toi ? – C’est moi… » C’est elle !
Qui est-ce ? D’où vient-elle ? De l’ombre ou de l’aurore ?
Qui sait d’où vient la femme que l’on adore ?
Personne ne le sait… Du ciel ? de la mer ? des vagues tumultueuses ?
Non ! Tu sais seulement que c’est celle que tu attendais.

DON JUAN

Je l’ai attendue en vain…

FAUST

Nombreux sont ceux dont le destin
est d’attendre celle qui ne vient pas…
Et dans leur passion de la trouver, abusés, ils gesticulent,
croyant qu’ils aiment possédant la femme qu’ils désirent…
Esclaves de l’illusion qui tronque leur bonheur,
ils blasphèment contre l’amour sans avoir jamais aimé !
Ils sont comme toi qui erres dans la vie,
aimant les femmes les unes après les autres, et les détestant toutes !

DON JUAN

(transfiguré)

Non ! Tu ne peux comprendre le plaisir que procure
aimer, comme j’aime, un être qui n’existe pas !
Je l’ai façonnée en moi, en ai fait mon Élue.
Cette femme s’appelle la Beauté Parfaite !
L’aimée de Don Juan, qu’elle est belle ! Au fond,
elle résume tout ce qu’il y a au monde de plus beau !
Devant sa splendeur les étoiles pâlissent :
c’est un poème de chair, un cantique de courbes !
Je l’ai façonnée joignant ensemble au hasard la perfection
que renferme, morcelée, dispersée, la beauté de la terre…
Jamais tu ne comprendras mon rêve exalté :
comme Osiris, l’amour existe mutilé…
Je vois l’élue dont j’ai rêvé, mais – que veux-tu ? –
elle vit éparse dans toutes les femmes.

Je sens, en la voyant dans un sein ou la courbe d’un bras,
que la femme que j’aime est faite de fragments…
Elle existe partout, et chaque belle femme
en cache une part dans son corps !
Celle-ci a son regard, celle-là ses chairs blanches,
l’une la forme du torse, une autre la fuite des hanches.
Prenant à l’une la couleur, à l’autre un trait indécis,
à celle-ci l’ourlet des lèvres, à telle autre un sourire,
bout à bout je recompose une amante,
car en chaque femme se trouve un peu de mon rêve !

*

Juca Mulato, 1917

.

La voix des choses (A voz das coisas)

Et Juca entendit la voix des choses. C’était un cri :
« Tu veux donc nous quitter, fils dénaturé ? »

Un cèdre le morigéna : « Ne sais-tu pas, renégat,
que c’est avec une de mes branches qu’on fit ton berceau ? »

Et le torrent qui roulait dans l’abîme :
« Juca, c’est moi qui donnai l’eau de ton baptême. »

Une étoile, en scintillant, dit depuis les hauteurs éthérées :
« C’est moi qui éclairais ta chaumière obscure
le jour où tu es né. Tu étais fragile et dolent…
Et ton père te prit dans ses bras en pleurant de joie…
– Il sera docteur, dit ta mère, et ton père, raisonnable :
– Notre fils sera paysan de ces bois,
fort comme le perobᆠet libre comme le vent ! –
depuis ce jour tu as été à nous
et nous t’avons aimé, suivant ton chemin incertain
avec des tendresses de mère protégeant son enfant ! »

Juca entendit la forêt : les branches en l’air
semblaient vouloir le serrer dans leurs bras :
« Enfant de nos taillis, viens ! N’avons-nous pas été, Juca,
la fourche de ton lance-pierres, les cloisons de ton piège pour oiseaux,
la perche de ta barque, et ce bois sec
qui la nuit craquait dans le feu de la cuisine ?
Ensuite, homme fait, ta main déterminée
n’a-t-elle pas fait d’un rameau rude un manche pour la houe ? »
« Ne t’en va pas », lui dit le ciel. « Mes étoiles parfaites,
tu ne les verras pas sous un ciel étranger.

Hostiles, à ton regard des astres ignorés
fulgureront comme des pointes d’épée.
Leurs sœurs d’ici, inquiètes,
te chercheront en vain de leurs yeux de feu…
Mesure la douleur de ces pauvres étoiles
courant après celui qui les fuit… »

Juca regarda la terre, et la terre muette et froide
par la voix du silence parlait aussi :
« Juca Mulato, tu es à moi ! Ne fuis pas, car je te suis partout…
Où seront tes pieds, je serai avec toi.
Tout est néant, illusion ! Sur toute la sphère
s’ouvre un fossé, mon ventre attend…
Dans ce ventre est une nuit obscure et sans limites,
et dans cette nuit le sommeil et dans ce sommeil le néant.

Alors à quoi bon partir, comme un fugitif et au hasard,
pour trouver partout la même douleur car tu la portes en toi ?
Tu veux oublier ? Ne fuis pas le tourment…
C’est grâce à la douleur qu’on parvient à l’oubli.
Ne t’en va pas. Ici passeront tes jours les plus sereins
car sur la terre natale la douleur fait moins souffrir…
Reste, car il vaut mieux mourir (ah, je le sais bien !)
sur le bout de terre où l’on est né ! »

perobá : espèce d’arbre.

*

Poèmes d’Amour
(Poemas de Amor, 1924)

.

Musique (Música)

Le destin qui pleure,
la clameur des crapauds,
un lointain klaxon,
le boniment d’un vendeur ambulant,
le Chopin romantique de la triste voisine,
longues syncopes de silence absolu…

Et dans le silence, plus suave qu’un arpège,
mon baiser, ton baiser, notre baiser…

*

Désillusion (Desilusão)

Qu’est-ce, aimer ? L’étrange douleur
de l’âme qui se brise dans la tendresse…
C’est cueillir au hasard une fleur
pour l’effeuiller sur le chemin.

Et que reste-t-il après tant de soupirs ?

La nostalgie ? Peut-être… Ô âme abusée,
de la fleur et de toi ne reste presque rien :
une poignée de pétales sur la route,
un parfum sur les doigts… – Rien de plus.

*

République des États-Unis du Brésil
(República dos Estados Unidos do Brasil, 1928)

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Sonnet (Soneto)

Sonnet ! Qu’importe si les pervers parlent mal de toi,
je t’aime et te lève comme une coupe.
En toi chante l’oiseau de la grâce,
dans le nichoir de tes quatorze vers.

Combien de rêves d’amour sont immergés
en toi qui es douleur, peur, gloire et malheur ?
Tu fus l’expression sentimentale de la race
d’un peuple qui vivait en faisant des vers.

Ton lyrisme est la tristesse nostalgique
de cette saudade atavique et tendre
que dans le fond de la race nous a versée

la première guitare portugaise
gémissant sur une plage brésilienne,
cette nuit où le Brésil est né…

*

Le Dieu sans visage
(O Deus sem rosto, 1968)

.

Le cadavre de l’ange (O cadáver do anjo)

Sous les débris de l’avion l’ange était écrasé.

Les hommes de Cap Canaveral
conclurent que c’était l’habitant d’une planète morte.

Les ailes de plumes et la structure de volatile
étaient cependant d’un oiseau monstrueux
avec un visage de beau jeune homme
aux yeux très bleus, comme la poussière céleste
qui habillait son cadavre fluide.

Les savants étaient fiers d’avoir brisé le ciel
et fait se disperser les anges.

Celui-ci, cependant, était venu protester contre l’invasion de son royaume
et dénoncer les hommes qui assassinent les mythes et les rêves.

Il heurta l’aile du jet supersonique qui fusait vers la lune

et tous les deux
l’Icare belliqueux et le Messager des dieux
roulèrent dans l’espace
et s’écrasèrent dans la boue.

*

Le Dieu sans visage (O Deus sem rosto)

Fabriquons, frères, un Dieu qui soit fluide
qui n’ait ni visage ni temple
qui vive caché dans l’illusion de ses fidèles
car les iconoclastes sont lâchés.

Nous avons besoin d’un appui dans le vide,
d’une lumière dans l’abîme.

Mythes et dieux sont détruits,
une science triste et froide vide le ciel d’anges.

À leur place dans des missiles d’acier
volent des astronautes pistant la mort
cherchant avec des yeux mécaniques
la cachette où pourrait s’abriter le dernier rêve.

Nous renonçons aux ultimes valeurs
qui rattachaient la vie au rythme et à l’ordre.

Le miroir artistique des écrans ne reflète plus
notre image car ils nous renvoient
des spectres et des monstres que sans le savoir nous sommes déjà devenus.

Nous rions comme des hyènes
sur des monceaux de cadavres.

Serait-ce que nous sommes morts et ne le savons pas encore ?

Le dieu terrestre a pour trône une capsule.

C’est terrible ! Elle explose !

Ne l’émouvront ni notre panique ni nos suppliques
ni l’offrande des os du monde.
Il veut étendre son empire
jusqu’aux galaxies
pour répandre dans le cosmos
mort et fange.

Réfugions-nous dans les catacombes, frères !

Cachons le Christ.

Prions le Dieu sans visage.

*

Le crépuscule (O crepuscúlo)

À cette hauteur
ma tête frappe du front contre les étoiles.

Ce sont d’immenses mondes de pierre qui roulent dans l’espace
et non des lumières de songe.

On veut arracher mes pieds à la terre et me catapulter dans les nuages
comme un projectile
chose désuète et étrangère à l’ordonnancement du monde.

Sera-t-il nécessaire d’éradiquer la compréhension du paysage terrestre, inutile déjà,
refroidir dans l’homme la chaleur de sa famille humaine
détruire les racines de son passé
le tuer ou

transmuter son essence
l’adapter au style mécanique créé par la machine ?

Je ne suis plus moi-même et mon univers n’est plus mon univers.
Mon voisin ne joint plus ses pas à mes pas
dans l’ennui quotidien des mêmes rues.
Il va par d’autres routes renonçant à son passé
à la recherche d’une chose nouvelle
dont il ne sait ni ce qu’elle est ni où elle se trouve ni quand il la trouvera.

Tout explose !

Dans la fuite vers le nouveau jour
chaque déserteur porte sur le dos le vide d’une idéologie frustrée
les cendres d’une science morte qu’il apprit pendant des millénaires
et qui ne structure plus son esprit
n’éclaire plus ses pas.

Dans leur soif de dépassement
des hommes de toutes les régions du globe
accourent pour édifier la Babel astrale.

Ils mettent le cap sur les galaxies,
chaque peuple tentant de laisser la marque de sa possession
sur l’olympienne innocence d’une étoile.

*

La Babel astrale (A Babel astral)

La malédiction de Jéhovah foudroie l’audace de notre aventure.

La nuit tombe. Les langues se confondent.
Depuis les nuages roulent des ouvriers débandés
balbutiant des choses que nul ne comprend.

Peut-être projetaient-ils
de déchiffrer parmi les astres la langue perdue des anges
tentant de renouveler le message de l’annonce aux bergers
dans la nuit de l’étoile pérégrine
pour apaiser
les convulsions du monde.

Cependant chaque peuple a perdu dans la confusion sa propre langue
et s’est mis à bredouiller un idiome étrange
et les plus savants bégayent des phrases qui n’ont pas de sens
des mots sans connexion
dilués dans une sémantique qui les rend plurivoques
énigmatiques
inopérants
creux.

Qu’est-ce que fascisme communisme démocratie dictature, liberté ?

Les Russes brandissent devant le monde des poings fermés pleins de sable.
La fanatique enfance des Chinois
menace l’univers avec des mains couvertes de sang.

Sur toute la terre descend et circule la vague de l’incompréhension et de la peur.

La peur la peur la peur
La peur…

Un policier se poste dans chaque recoin de l’âme.

La ronde des pressions irrationnelles patrouille notre anxieuse insécurité.

Nous nous sentons tous coupables d’un crime que nul n’a commis.

Tous attendent innocents une monstrueuse sentence.

Tous craignent un absurde et inique châtiment.

Quand finira la nuit ?

*

Message (Mensagem)

Mon cantique est inutile.

Les hommes n’ont pas d’oreilles
pour le langage des pierres.

Mon univers est du passé.

Mes frères se changeront en statues.

Les vieux poèmes
sont des hiéroglyphes que les barbares
déchiffreront avec des instruments électroniques.

À la fin ils se convaincront
qu’hier et aujourd’hui seront toujours la même chose
alors, épouvantés,
ils verront que nous avions nous aussi
beauté, espoir.

*

Lunik

Ndt. Lunik était le nom d’un programme soviétique de sondes spatiales.

Silencieuse
Séléné
somnambule
nuit blanche
vêtue de tulle
foulant sur les nuages
avec des pieds d’albe neige
un gravier d’étoiles.

But de désirs
et de rêves.

Dans la nuit numineuse
tu berces mon ange.

Vierge immaculée.

Soudain
– camélia nocturne –
le maladroit amour des hommes
crache sur ta peau
avec des lèvres de feu
son baiser de fange.

L’éléphant qui s’échappa du cirque et autres poèmes de Cassiano Ricardo

Cassiano Ricardo (1895-1974) était, avec une œuvre presque exclusivement poétique, agrémentée de quelques essais, principalement d’histoire et de théorie de la littérature, membre de l’Académie brésilienne (qui, contrairement à ce que pourrait penser le public français, n’est pas une académie de carnaval). C’est un des grands poètes brésiliens du vingtième siècle.

Il fut un des principaux représentants du mouvement Verde-Amarelo (Vert-Jaune), créé en 1925, dont nous avons déjà dit un mot dans notre billet consacré au poète Eduardo Guimaraens (ici), lequel resta d’ailleurs étranger aux manifestes modernistes brésiliens, que ce soit celui de Verde-Amarelo ou celui de « l’anthropophagisme » d’Oswald de Andrade. Pour les deux manifestes en question, il s’agissait de « nationaliser » les lettres brésiliennes, mais les signataires du premier, dont Cassiano Ricardo, avec entre autres Menotti Del Picchia, reprochaient au mouvement d’Andrade d’être « afrancesado », sous influence française, c’est-à-dire dans une continuité d’influence avec le modernisme brésilien pré-nationalisé ou pré-verde-amarelisé (prononcer préverdamarelisé) et par conséquent non authentiquement national.

Précurseur en 1925, Cassiano Ricardo accompagna par la suite les évolutions de la poésie occidentale, en renouvelant son écriture en fonction des divers avatars de l’avant-garde, si bien que son œuvre présente à peu près toutes les facettes de la poésie au vingtième siècle, du parnassisme de ses débuts à la poésie concrète, ni bonne ni mauvaise, ni même traduisible, de ses derniers recueils.

Les traductions qui suivent ont été faites à partir de l’anthologie Os melhores poemas de Cassiano Ricardo (Les meilleurs poèmes de C. R.) publiée par Global Editora en 2003 (2e éd. 2008). Le premier poème ci-dessous, qui donne son titre au présent billet, est tiré d’un recueil du même nom, de 1950. Les autres sont classés par ordre chronologique de leur sortie en recueil.

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L’éléphant qui s’échappa du cirque
(O elefante que fugiu do circo, 1950)

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L’éléphant qui s’échappa du cirque (O elefante que fugiu do circo)

« … si beau, étant tellement laid que c’en était plaisant à voir. » (Doc. cité par Jorge de Lima dans Anchieta)

I

Vieil éléphant couvert d’oripeaux
et d’affiquets, quel féroce déterminisme
a pris possession de ton corps tel un démon,
que tu n’obéisses plus à personne
et déboules comme un fou
dans la rue 15, interrompant la circulation ?

Contrefait, la peau mal ajustée au corps
comme un vêtement que nul ne porte,
en loque et démodé, les yeux encore bibliques
au vingtième siècle. Encore africain
dans ta conception du mouvement propre
aux parades royales, avec une échelle
de soie verte grâce à laquelle les valets
montent sur ton dos – dos d’or et d’argent.
Combien de fois as-tu toléré le gouvernement
des histrions et des empereurs ?
Tu étais un cœur de colombe. Les oiseaux
pouvaient gazouiller sur ta trompe.
À toute heure dès l’aube.
À présent, quelle surprise quand tu serres
les policiers dans ta trompe.
Avec quelle rage, quel sans-gêne
tu écrases sous tes pattes, un à un,
l’un ou l’autre d’entre nous, pauvres lys.
Agitant les plis et les feuilles
de ta peau flasque, vieille cape noire
dans laquelle tu marchais libre dans la forêt
ou bien parmi des déesses dans les banquets assyriens.

Tu fus un des animaux préférés
de Noé pour son arche. Ne te rappelles-tu pas ?
Peut-être la plus aimée des créatures
en raison de ce que tu as de magique, d’allégorique.
Il y a même quelque chose d’un monstrueux
jouet dans ta silhouette, ton être corpulent,
laid mais beau à regarder.

II

J’étais accoutumé de te voir calme.
Courte queue, oreilles fabuleuses.
Des oreilles que, cousues, on pourrait donner
pour qu’il s’en fasse des ailes à un archange
noir. Rassemblé sur tes pattes, comme
sur quatre corolles de caoutchouc.
Solitaire, ou en troupeaux, agile
contre la persécution des chasseurs.
Éléphant né dans l’origine
de la grande nuit, où les arbres ont
les cheveux aspergés d’étoiles…

J’étais accoutumé de te voir, mais
dans la bacchanale des maharadjas, paré
de selles luxueuses, ou déguisé
avec des cartes à jouer, pour divertir les gens dans les fêtes foraines.
Ou sur le feston des sonnets de marbre.
Ou en bas-relief. Ou sculpté
sur le piédestal des rois et des héros ;
et en effigie sur les médailles des Césars.
Ou dans les billes blanches qu’ils arrachent
à tes défenses (de quel éléphant absurde
et mystérieux peuvent bien être les trois lunes,
les trois lunes obéissant à toutes
mes intentions – sous-intentions –
de précision, sur le rectangle vert ?1)

Je suis surpris de te voir à présent égaré
dans la confusion grisâtre de la rue, où
tu provoques la panique et le désordre.
Désobéissant aux feux tricolores.
Comme si tu avais fabuleusement
sauté, la trompe en l’air, de l’illustration
ou du déluge au milieu des automobiles,
et justement à une heure de pointe.
Détachant les nœuds bleus
de ruban avec lesquels l’homme avait décoré
ta férocité, jetant
au sol les grelots qui tintinnabulaient
joyeusement à tes chevilles ; secouant
les carreaux et les piques de ton manteau
de tissu estampé de couleurs vives.

Sur ton corps, où demeure la plus nocturne
des nuits – une nuit cubique – il y a une Lune
chinoise, celle du commerce d’ivoire.
Il y a des centaines de lunes, attachées les unes
aux autres comme dans un collier,
ta calme longévité taciturne.
Je n’aurais jamais cru qu’il y eût dans ton corps
une telle insoumission apocalyptique.

III

Car ne vois-tu pas que cette époque
n’est pas assez lyrique
pour te comprendre ? qu’elle n’est pas la tienne,
cette époque des choses minuscules ?
La petite mais incommensurable époque
des investigations les plus minutieuses ?
Époque où tous font une seule
et même chose : accepter tout, sauf
un éléphant ? N’as-tu pas compris
que dans l’ordre légal, où il est seulement question
d’écritures au bureau de l’état civil
ou de jouer avec des titres en Bourse,
il n’y a pas de place pour un éléphant ?
Qu’y a-t-il de plus impertinent, en réalité,
qu’un éléphant bloquant la rue ?
en cette époque où nous ne faisons que
circuler, rien d’autre que circuler ?
Même si c’était le fait d’un ange, ce serait déjà
une subversion de l’ordre, quelque chose d’insolite,
au milieu de la hâte caractéristique des affaires
et de l’heure fixée, de l’urgence.
Même si de temps en temps la mère de l’or2
descendait sur la voie aérienne, au milieu du jour,
ce serait « un acte incompatible avec
(comme on dit en langage policier)
l’ordre public », avec la circulation,
avec les mille et unes obligations qui tissent
d’or ou de vile boue notre vie
civile – alors un éléphant !
Ce serait, oui, la subversion de la méthode ;
ou du rythme paisible et harmonieux
qui n’est pas celui de ce poème, certes
(chi poria mai pur con parole sciolte
dicer a pieno…?
3), écrit en vers presque blancs,
pour lequel, devant ta trompe en fleur,
j’ai jeté par terre les fleurs que je portais
pour un sonnet, une ode, une élégie.

On ne donne pas une rose en paiement
d’une dette. Jamais une attente
n’est débitrice, au contraire elle est créancière.
Il y a des attentes qui attendent, et des attentes
qui n’attendent pas, sinon par politesse,
jusqu’à telle heure, à la porte de telle banque.
Il y a des attentes terribles qui n’arrêtent pas
et exigent qu’on les accompagne presto
dans toutes leurs démarches,
même si les os et les muscles nous font souffrir
de tant marcher, à l’heure où le monde
se fait petit, bien trop petit
pour que puissent y trouver place nos divergences
et exigences, et encore moins un éléphant.

IV

Ah, si je pouvais traverser la foule
et m’approcher tout près,
je te raconterais mon secret
à l’oreille, doucement,
en t’offrant des roses rouges :
es-tu fâché ? sois raisonnable, écoute.
Calme-toi, mon frère, ne te souviens-tu pas
du temps où tu jouais avec les enfants
au cirque ? l’un d’eux – ton meilleur ami,
moi – surnommé « l’incorrigible ».
Écoute, les autorités sont déjà en train
de parler à la radio et déploient des machines
lacrymogènes, des clairons, des tambours –
elles vont t’envoyer – mort ou vif,
au dépôt – ne le vois-tu pas ?
où il n’y aura pas d’espace pour ton corps.
Excellent, excessif, désoccupé,
tu ne trouveras de place nulle part vivant.
Tu es de trop, comme une charge, et tu mourras
pour tomber à terre car la terre a de la place
pour tout ce qui est de trop et doit finir.
Quand tu pourrais être la grâce, c’est logique,
d’un jardin non pas zoologique mais logique.

Monstre d’innocence, ne soupçonnes-tu pas
que tu as eu tort de t’échapper de ton cirque ?
Ne soupçonnes-tu pas que ta place n’est pas
dans la forêt d’Afrique, ni dans la rue 15 ?
ni au dépôt où tu seras jeté parce que tu es
excessif, du seul fait d’être en vie ?

Il y a des vitrines brisées dans les quincailleries
et les magasins de porcelaine. Les fleuristeries
ont été envahies, et maintenant
les hommes d’affaires craignent
que d’autres éléphants ne viennent.
Les banques tirent leurs rideaux métalliques.
Un peloton de la police spéciale
se prépare à te donner la chasse en pleine rue,
dans la forêt des hommes, et tu charges encore ?
Tu continues de charger dans la rue 15 ?
unilinéairement et irréversiblement,
interrompant la circulation, les promenades ?
Serais-tu le monstre de la désespérance,
de l’Apocalypse, du jugement dernier ?
Le monstre que les prophètes annonçaient ?
Un signe devait apparaître…

Ta place, éléphant, n’est plus
dans la forêt d’Afrique ni dans la rue 15.
Elle est au cirque, où tu vis actuellement.
Au cirque d’où, bernant le gardien,
tu t’es échappé ; elle est au cirque
où demeure l’ultime vestige
du monde magique, où tu es quelque chose
de tragicomique, de merveilleux,
parmi ceux qui ont besoin de la joie.
Ceux qui cherchent des choses différentes
de celles qui ont rempli d’ennui les fleurs elles-mêmes.
Quelque chose qui leur semble fabuleux.
Pas ce pour quoi, au détriment d’être vu,
l’œil s’est prostitué d’avoir tant regardé ;
mais quelque chose au-dessus de son horizon
présent et qui – bien que très laid –
sois, comme toi, beau à regarder.

Retourne au cirque, éléphant ; aie pitié
du peu d’enfance qui nous reste
sur cette planète, sale fin de terre.
Retourne au cirque, éléphant… Sois obéissant
comme la force qui croit en elle-même ; et permets-moi,
permets-moi par conséquent de renouer
sur ta trompe, bleus, les rubans
et, fauves, aux chevilles
les grelots d’or, tintinnabulant d’or.
Mais surtout, voici le grand secret
que je voulais te dire au creux de l’oreille.

Il est l’heure de tous mourir ; tous.
Le déluge arrive et le cirque est l’arche
de Noé, ancrée dans l’asphalte
pour sauver les enfants seulement
et la poignée de ceux à qui Dieu
a fait la grâce de leur ressembler…

1 sur le rectangle vert : le passage est une allusion au billard français ou carambole, à trois billes. Les billes de billard étaient en effet en ivoire. (Un si grand nombre d’objets étaient faits en ivoire, lequel entrait aussi dans la composition de substances industrielles, que c’est un miracle si l’espèce des éléphants a survécu.)

2 la mère de l’or : A mãe de ouro. Légende du Brésil, selon laquelle une boule de feu, qui peut prendre l’apparence d’une femme, indique les gisements d’or.

3 Citation à peu près correcte de L’Enfer de Dante, XXVIII.

*

Allons à la chasse aux perroquets
(Vamos caçar papagaios, 1926)

.

Le chant de la juriti (O canto da juriti)

Ndt. La juriti est une espèce de colombe du Brésil.

Je marchais sur le chemin
dans le sertao, la plantation de café était loin…
C’est alors que j’entendis son chant,
qui me parut comme les sanglots sans fin de la distance…
Le désir de tout ce qui est haut comme les palmiers.
La mélancolie de tout ce qui est long comme les rivières…
Les lamentations de tout ce qui est rouge comme le soir…
Les larmes de tout ce qui pleure d’être loin… si loin.

*

Ainsi soit-il, alligator (Deixa estar, jacaré)

Alligator du lac,
tu n’as jamais été triste.
Tu as tout ce que tu veux.
Tu as une bonne eau, tu es le maître du lac.
Tu vas voir au cinéma la lune prendre un bain
quand la lune, si nue, ressemble
à un corps blanc de femme.

Tu as grandi mais les lézards et les geckos verdâtres n’ont pas grandi…

Ils sont devenus des animaux de jardin.

Tu es le seul, alligator,
qui ait grandi comme ça !

Mais écoute une chose :
quand le bonheur est si fou
qu’il dépasse les bornes,
il faut se méfier.

Ainsi soit-il, alligator…
Le lac doit s’assécher.

*

La panthère noire (A onça-preta)

Ô ma nuit sauvage
au pelage barbare et doux !

Ô ma panthère noire
qui vas à travers les trous des frondaisons
boire l’eau du fleuve Cassununga
où le vent maugrée.

Ô ma panthère noire
toute mouchetée de lucioles !

Quand tu te montres dans la forêt
pour aller boire l’eau du fleuve,
tous les arbres tremblent de peur…
Tous les hommes tremblent de froid.

Ô ma nuit sauvage
toute mouchetée de lucioles !

*

Un jour après l’autre
(Um dia depois do outro, 1947)

.

L’ange cireur de chaussures (O anjo engraxate)

Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que j’ai des pieds
de crocodile ?

Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que mes chaussures
vivaient autrefois dans les lacs ?
et que j’ai besoin aujourd’hui
d’être illustre ?

Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que je veux avoir
(pour que personne,
aujourd’hui, ne m’éclipse)
des pieds d’argile
resplendissants
comme ceux des anges
de l’Apocalypse ?

II

J’ai péché avec mon âme,
j’ai péché en pensée,
j’ai péché avec mon corps.
Mais avec mes pieds je n’ai pas péché.

Je vis les pieds sur terre
et la tête dans le ciel.
(Dans le ciel ou dans la lune ?)
Aujourd’hui encore j’ai senti
un certain goût de ciel,
comme si j’avais embrassé
une sainte, dans la rue.

J’ai des pieds innocents
mais dans ma tête
vivent mes péchés
bleus et dorés.

Il n’y a pas de mal
à avoir des pieds innocents.
Le Christ n’a-t-il pas lavé
les pieds de ses apôtres ?

Je vis les pieds sur terre
et la tête dans le ciel.
Mais ce n’est pas mon chapeau
que je suspends derrière la porte
dans la nuit de la grande
innocence.

Ce sont mes chaussures.

(Réflexions que je fis, debout, pécheur tranquille, arrêté à un coin de rue, tandis que le petit cireur de chaussures ambulant, un garçonnet italien aux yeux bleus, cirait mes chaussures en crocodile.)

*

Sonate pathétique (Sonata patética)

I  

Le visage de mon portrait,
jeune, par ma mère
placé sur le mur
de cette chambre où j’habite,
fait face au visage du miroir.

Celui du miroir ne paraît pas
être le même que celui du portrait.
Si triste : différent.
On dirait plutôt un parent
affecté par de nombreux chagrins
mais encore en vie, revenu
d’un voyage de trente ans.

Comment ai-je pu tant mourir,
changer de couleur, et de costume,
sans un cri, sans un soupir,
entre un miroir et un portrait ?
Demandant seulement à mon père.

Sur le moment je n’ai rien senti…
À présent je ne me résigne pas
à la rude métamorphose
qui m’a laissé sa marque.
Qui m’a tiré sans bruit
et placé nu devant le miroir
piaillant comme un oisillon.
Comme si la vie n’était pas déjà
si chiche, si avare.
Quelle fée exigeante, mauvaise
a demandé mon visage au tétrarque ?

Les gens seulement riant.

Je ris, déçu
de voir qu’il ne sert plus à rien
de pleurer puisque tout est fini.

Et je vais du miroir au portrait
(les cheveux séparés par une raie)
et du portrait au miroir
(éclat de miroir brisé)
pour savoir auquel des deux je ressemble.
Dehors les arbres dansent
dans le crépuscule rouge…

II

Le temps, vautour aux longues pattes,
jouait du violon
en suçant mon sang
par une nuit de sérénade.

Il a bu dans mes yeux.
M’a déplumé. Arraché
les plumes de mon corps et de mes ailes.
Il vole avec mes plumes.
Et tourne maintenant mon visage
du côté du soleil couchant.

À chaque pas que je fais
aujourd’hui, entre le miroir et le portrait,
je me divise moi-même.
Quand un pied va vers le futur,
l’autre est déjà dans l’oubli.
Et, sans ressentir quoi que ce soit
(car je m’agenouille rarement),
je marche divisé,
mi-ange, mi-bête,
entre les deux : portrait et miroir.

Je marche partagé
entre le poète du portrait
et le philosophe du miroir.
Entre mon visage absent déjà
et ce moi, présent par le corps.

Sur le moment je n’ai rien senti.
Ce n’est rien… ce n’est rien…
C’est après que j’ai senti le ravage.
Le temps a passé d’un seul coup,
m’a plumé, et avec mes plumes
s’est fait ses ailes.
Quand j’ai entendu son pas dur
– car il marchait vers l’avenir
avec le talon tourné vers l’est –
il allait déjà vers le soleil couchant
où il enterrera mon visage.
Je vois tout dans le miroir.
Il pleut des braises ! il pleut des braises !

Les gens seulement riant
du spectacle fini.
Dehors les arbres dansent
dans le crépuscule rouge…

III

« Ce qui m’étonne, toutefois,
dans ce grand soir écarlate,
ce n’est pas d’avoir été
lapidé en silence
par un ennemi secret
qui habite sûrement avec moi
sans que je l’aie jamais découvert.
Ce n’est pas la gifle
que le temps, au ralenti,
m’a donnée, je n’ai rien senti.
Ce n’est pas le tremblement de terre
qui est passé sur mon sol de chair et d’os
inaperçu du sismographe,
je n’ai rien senti.
Ce qui m’étonne, encore maintenant,
ce n’est pas la distance qui va
de mon visage du miroir
à mon visage du portrait.
C’est le temps, le temps qui moud
dans le ciel les étoiles elles-mêmes
comme une farine d’or ;
c’est le temps, le temps qui ronge
jusqu’au visage des portraits ;
c’est le temps qui nous détruit
complètement, tout-tout-tout,
sans m’avoir le moindrement fait mal.
C’est cela, à présent, qui me fait mal.
Cette insulte que je revis.
Comment ai-je pu tant mourir,
tant, sans avoir eu mal ? »

(Trouvant drôle seulement
ce qui est triste, bien triste.)
Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir :
« Comment se fait-il qu’une gifle
ne m’ait pas fait mal, cruellement, immensément,
au moment de faire mal ?
Pour que je puisse réagir
sur le moment, à la hauteur de l’offense ?
Car je n’ai pas senti cette gifle…
C’est ça, maintenant, qui me fait mal. »

« Quel anesthésiant céleste
a bien pu employer le vil vautour
qui a subverti en trente ans
toute ma géographie ?
Il a mangé des roses, laissé des œillets
au sol avec tant de dégoût
que c’est aujourd’hui la carte de mon visage4 ?
Et tout tellement sans bruit,
tout tellement sans m’avoir fait mal
que je n’ai pas senti le coup de bec ?
C’est ce fait-là que je revis.
Cela qui maintenant me fait mal. »

« Comment guérir de telles blessures
rétroactivement,
à la machine à coudre,
si les pierres qu’une main occulte
m’a jetées étaient muettes ?
Si je n’ai pas senti le jet de pierres ?
C’est ça qui me fait mal. »
Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir :
« Je veux trouver l’agresseur,
mais comment ? Il est caché
dans le court espace
entre un miroir et un portrait.
À qui, alors, demander conseil ?
Il est divisé
entre les deux : portrait et miroir.
Je veux le chasser mais ne le peux.
Sa bouche est celle d’un moment
caché sous ses ailes
mais il a une grande figure,
n’entre pas dans une photographie.
Il a deux visages, de même taille,
l’un de nuit, l’autre de jour. »
(Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir.)

« Une petite chose de rien du tout
au milieu des secousses
écorchure sur le doigt
piqûre de piranha bleu
morsure de moustique
chute pendant la promenade
simple égratignure
au moment d’ouvrir la fenêtre,
m’oblige à faire piètre figure.
Comment, donc, pourrais-je
accepter (moi, l’agressé)
une douleur qui ne m’a pas fait mal
au moment de faire mal ?
Ce n’est pas juste, ce n’est pas honnête.
C’est contre ça que je proteste.
Tout est perdu, y compris
ma vocation de héros :
c’est ça qui me fait mal ! »
Et je ris sans le vouloir.

Car il ne me reste
(du fait de n’avoir rien senti),
à l’heure de l’avis de décès,
qu’à rire de ce qui est triste
et… regarder ma montre.

4 Jeu de mots intraduisible. En portugais, cravos peut désigner (1) des œillets, (2) des points noirs sur le visage. Le vautour du temps, en ne mangeant pas les « œillets », a laissé des « points noirs ».

*

La face perdue
(A face perdida, 1950)

.

Ndt. En portugais, « perdre la face » (perder a face) a le même sens qu’en français.

.

Testament (Testamento)

Je laisse mes yeux à l’aveugle
qui vit dans cette rue.
Je laisse mon espérance
au premier suicidé.
Je laisse à la police mes empreintes,
à Dieu mon dernier écho.
Je laisse mon feu-follet
au plus triste voyageur
qui se perdra sans lanterne
dans une nuit de pluie.
Je laisse ma sueur au fisc
qui m’a couvert d’impôts ;
et le tibia de ma jambe gauche
à un joueur de flûte
pour avec son gazouillis
charmer la femme et le cobra.
Aux belles choses de ce monde
je laisse l’œil céruléen et doux
avec lequel sur les photos
je les regarderai toujours…
Aux nocturnes assistants
de la dernière heure – à ceux qui restent,
le sourire intérieur et sage
qui ne m’est jamais venu sur les lèvres.

*

Le gratte-ciel de verre
(O arranha-céu de vidro, 1954)

.

Le gratte-ciel de verre (O arranha-céu de vidro)

L’eau du Déluge

Impossible de décrire la tempête
sur la ville, sur le gratte-ciel de verre.

L’heure de la panique.

Une scintillation crue et les fils de l’éclairage public et de la circulation
syncope des mots.

Les rues sont des fleuves, les maisons des pauvres
nagent comme des poissons dans les marais, une rose d’eau
tombée du ciel en pétales de feu.

(Les journaux, naturellement, publieront demain la photographie du passant que le torrent a fait disparaître dans une bouche d’égout.)

Mais l’arc-en-ciel apparaît, grande fleur céleste,
tournesol fantastique sur le gratte-ciel de verre.

Arc-en-ciel échappé de la fable et de la Bible.

L’arche5 d’alliance, le signal de l’armistice
conclu entre Dieu et ses créatures.

Arc dans le ciel et iris dans nos yeux
pour nous rappeler que nous sommes encore des naufragés.

Dans le ciel l’arc de triomphe, dans notre iris
l’eau du Déluge
qui coule de nos yeux, aujourd’hui encore.

Fête nautique

Ou pourquoi la tempête, aujourd’hui,
a perdu le prestige de la colère.
Ou pourquoi une étincelle électrique
inattendue n’est pas plus lugubre
qu’une chaise électrique à l’heure prévue.
Ô belle barbare devenue sainte,
ô saint frère du loup.

Ou pourquoi les grandes colères
de la nature seront toujours petites
devant la tempête
que les laboratoires d’étincelle anticéleste
fabriquent en silence.

La tempête sur le gratte-ciel de verre
est un seul mot, sphérique.

Qu’auront de plus mille et une nuits
que le gratte-ciel de verre
étincelant – que chaque éclair
transforme en rosace d’or ?
On dirait qu’il y a dedans
une fête nautique.

5 L’arche : en portugais, l’arche d’alliance est arco de aliança, une expression recourant au même terme (homonymique) arco que dans « arc-en-ciel » (arco-íris). Le poète continue ensuite les jeux de mots avec l’iris de l’arco-íris.

*

Le matin difficile
(A difícil manhã, 1960)

.

Trophée (Troféu)

Le masque dont je me suis servi, en plâtre
– le masque pour gagner ma vie –,
est à présent abandonné parmi des babioles sans usage
dans un coin.

Le masque de la faim, celui de la soif. Masque
qui rit à l’extérieur et pleure à l’intérieur.
À présent inutile comme un oiseau mort.
Métaphore faciale, sans plus de sens.
Sans muscles, faute d’oxygène.
Réduit à la condition de simple objet
ambigu.

Mais le monde n’est-il pas une façon de donner d’autres noms aux choses ?
Un catalogue de figures et de prix ?
Masque qui pourra servir, encore, à la noire Innocence
à garder dedans sa pelote (bleue) de laine,
son bouquet d’œillets des morts, ses
lunettes.

Ou, jeté dans un coin – comme celui-là –
il pourra être le subterfuge, peut-être, d’une araignée rouge,
ou d’un rat argenté.
De ceux qu’on trouve toujours dans une maison pauvre.
Et qui entreront et sortiront par l’œil qui fut un œil.

Ou – qui sait ? – il sera, même, un vase
pour le liquide doré, en jet vivant,
qu’un gamin des rues versera là
(en sifflant).

*

La méduse de feu (A medusa de fogo)

À Cândido Mota Filho

Le simple bruit sourd
de mon cœur qui bat
peut te réveiller.
Même le duvet de la lune
qui tombe sur l’épaule nue
des arbres, si légèrement,
peut te réveiller.

La simple chute de la goutte
d’eau sur la feuille,
car elle est froide comme la neige,
peut te réveiller.
Simplement parce que la rose rappelle
un cri rouge,
je l’ôte de devant le miroir
car – sa couleur étant si vive –
elle peut te réveiller.

Et quand naît le matin
je le chausse de pantoufles de laine,
parce qu’avec ses oiseaux
il peut te réveiller.
Même mon plus grand silence,
qui marche muet sur la pointe des pieds,
pour muet qu’il soit,
ne te réveillera-t-il pas ?

Ô méduse de feu,
reste endormie.
Avec ton feu roux et le mien,
quelle monstrueuse blessure.
Comme une date oubliée.
Comme une araignée cachée
dans un angle du mur.
Comme une aigue-marine
morte pour cause de soif.

Et je serai si bref
qu’un jour j’arrêterai
même, aussi, de respirer,
pour ne pas te réveiller.
Ô méduse de feu,
endormie sous la neige !