Tagged: poésie

Noblesse et Décadence : La poésie de Josef Weinheber

Freunde? Keinen davon.

.

Pratiquement inconnu en France en dehors des cercles germanistes, le poète autrichien Josef Weinheber (1892-1945) est l’un des derniers maîtres de l’écriture poétique classique en langue allemande. Au sein des règles vénérables, il a même enrichi la prosodie, par exemple avec des cycles de quinze sonnets dont le dernier vers de l’un sert de premier vers au suivant, les quatorze vers ainsi doublés servant à produire, à nouveau répétés, le quinzième et dernier sonnet du cycle. Ceux qui connaissent un peu la versification se doutent du travail que cela représente. Deux exemples de cette technique de cycles de sonnets se trouvent dans son recueil Adel und Untergang (Noblesse et Décadence), de 1934, dans lequel nous avons puisé les poèmes qui suivent.

C’est ce recueil qui a rendu célèbre Weinheber (son premier recueil avait été publié en 1920). L’Autriche était alors, depuis 1933, sous le régime « austrofasciste », à savoir un État corporatiste (Ständestaat) et nationaliste opposé aux projets d’annexion de l’Autriche par le Troisième Reich, et où tant le parti communiste que le parti national-socialiste étaient interdits. Weinheber s’aligna sur les positions du régime ; un poème qu’il écrivit à la suite de l’assassinat par un militant national-socialiste du chancelier Dollfuß en 1934 fut lu devant le gouvernement dans son ensemble, dans la grande salle de la Wiener Musikverein. Weinheber était par conséquent, dans ces années-là, opposé à l’Anschluß, au rattachement de l’Autriche à l’Allemagne. Quand l’Anschluß eut lieu, en 1938, et que l’Autriche devint partie du Troisième Reich, Weinheber s’accommoda cependant de la situation.

La noblesse dont il est question dans le titre du recueil est celle de l’âme. Passablement dégoûté, peut-on déduire du contenu des poèmes, par l’insuccès de ses précédentes publications, c’est-à-dire par la quinzaine d’années passées dans une obscurité qui pourrait avoir été totale, le poète, dans le sentiment romantique exacerbé d’être incompris de son temps, exalte sa vocation jusqu’à des hauteurs assez vertigineuses, dont le choix restreint qui suit ne donne sans doute qu’un faible aperçu car on y trouve aussi par endroits l’accent de la résignation. Un critique a décrit Weinheber comme « un cultiste du moi en amok » („Amokläufer des Ich“) ; la formule est amusante mais manque l’essentiel, à savoir que cette « frénésie » s’inscrit dans l’histoire de la littérature, de la surdité de Beethoven isolé à la figure du poète maudit, en passant par la philosophie de Schopenhauer, que Weinheber cite dans son recueil : « Une vie heureuse est impossible : le point le plus haut auquel un homme puisse prétendre est une vie héroïque. » (Ein glückliches Leben ist unmöglich: Das Höchste, was der Mensch erlangen kann, ist ein heroischer Lebenslauf) (en exergue de la « Trilogie héroïque » insérée dans le recueil, trilogie qui comprend les deux cycles de sonnets dont nous avons parlé plus haut ; pp. 55 sq. de l’édition dont nous nous sommes servi, chez Hoffmann et Campe, 1978) et la philosophie de Nietzsche, que Weinheber avait également lue. Dans une telle conception, un étalonnement kierkegaardien dans lequel l’esthétique occupe le bas de l’échelle des valeurs spirituelles est écrasé par un pan-esthétisme grécisant où le feu sacré de l’inspiration poétique a quelque chose de surhumain, divin, accoucheur de mondes. C’est la figure de l’artiste en surhomme, dont, encore une fois, il nous semble voir dessinés les linéaments dans l’histoire de la culture, avec le « poète maudit » comme embryon. Il y a aussi la conception wagnérienne de l’art total, un art total qui ne serait pas simplement la totalité des arts dans un art mais un art couvrant totalement le monde, le monde de l’âme, un art totalitaire, donc, si l’on nous passe ce jeu de mots, lequel pourrait être éclairant. Tout cela, chez Weinheber, se mélange du reste à des sentiments religieux sincères, bien que vécus dans le trouble (si l’on en juge par sa conversion du catholicisme au protestantisme puis son retour au catholicisme).

Buste de Josef Weinheber à Vienne.

*

Des amis ? Aucun… (Freunde? Keinen davon…)

Des amis ? Aucun. Plût au ciel que j’eusse tourné le dos au receleur,
au voleur ! Le cœur commence à peine
d’accomplir son devoir : aller au fond
de sa solitude dans le silence.

Ce que vous lui avez fait, infamies ou gestes charitables,
fut fait à moitié, votre peur secrète ne l’a point vaincu ;
mon cœur meurtrier n’a laissé aucun choix
à votre dignité de pauvres.

Ô comme je suis entouré ! Parmi les morts,
comme je respire plus fort. Héroïque, sans m’agenouiller ;
et toujours dans l’admiration propre au respect,
en rêve parmi les miens.

*

Conduis-moi, chanson à l’ascension facile… (Führ, leicht steigendes Lied…)

Conduis-moi, chanson à l’ascension facile, conduis-moi, l’oiseau en vol,
ô rêve, hors de ce temps ! Trilles lointains et toi,
vent arqué, séduisez-moi, et
toi, nuage, prête secours à ma nostalgie.

Avec douceur ! Jamais, si dans les profondeurs
d’une rivière souterraine ne grondait la douleur noire,
ton front ne brûlerait avec une telle violence,
avec un tel amour.

Ce que la terre commande, l’entendre. Être patient,
souffrir : devoir qui doit échapper à ceux pour qui le chemin suffit.
Mais la liberté des dieux
se paye de chair et de sang.

*

La vocation du chanteur (Sache des Sängers)

La part du héros est de mourir, comme c’est
la part du serviteur de rester. Mais pour celui
à qui une peine plus profonde
dévoile notre étoile,

pour lui est prononcé l’appel, l’accusation, l’avertissement.
Et le voyant aux sombres visions éprouve
son don dans la souffrance qui en résulte,
mesure son amère victoire :

« Ce qui se produit est plus violent que ce que l’on voit.
Où bat un cœur, il sera brisé. Chaque
monde s’engendre du meurtre.
Et l’éphémère triomphe. »

Le deuil lui intime de parler ;
la mort de la valeur, de pleurer ; toujours,
que cette voix, ces larmes
reçoivent ou non une couronne dans les ténèbres.

*

À la jeunesse (An die Jugend)

Comme le voyageur qui, à son retour, le soir
devant la porte se retourne encore une fois,
encore une fois embrasse le paysage serein avant
que la nuit ne le lui prenne ;

vers ce plus beau pays, cette plus forte
vie, la pauvre âme harcelée par la peur
soupire de nostalgie, écoutant la pulsation
du cœur battre dans un silence plus profond.

C’est ainsi, jeunesse, que t’aimant plus fort car
tu n’es plus, à jamais n’es plus, et t’aimant pour la première fois
pleinement, douloureusement comme seul se peut aimer ce qui est mort
et ne reviendra pas –

je contemple, dans leur éclat éternisé,
ta douce compréhension de l’amère loi, ta joie,
ta puissance, tes forces,
ta sainte beauté.

Toujours mûrit et devient doux dans l’harmonie
âcre des chansons de la jeunesse le clair retour
d’Apollon, et s’élève le fils de Sémélé
dans des yeux ivres, bruns,

sauvages et doux comme un regard de biche.
Inaltérable résonne la séduction lointaine 
d’une harpe ; le toujours-aimé
chemine dans la campagne solitaire ;

ton charme atteint profondément celui qui vieillit ;
et, par la douleur de sa perte enflammé,
ah, il devine, frémissant,
un plus long automne pour l’humanité.

Où – gémit-il alors – demeures-tu, printemps attique,
jeunesse de l’homme, si bleue, qui enfanta des dieux
avant que l’obscur démon de la souffrance corrompe
en toi ton désir de lumière :

les dieux sont morts. Seule reste la faible trace
de leur mesure sereine ; et dans la solitude,
résonnant encore après la dernière strophe, la nostalgie chante
ce qu’elle reçut d’une plus noble origine.

*

Mourir sur son bouclier (Auf seinem Schild sterben)

Vous, combattants immobiles de plus noble patrie !
vous couronnez-vous déjà ? La sainte odyssée
n’est pas encore finie. Jamais notre part
n’eut pour nom vivre et revenir.

Une pauvre existence se sauve toujours
dans le vénal héritage d’un jour vénal : seul
notre sacrifice est grand. Même la terre
disparaît, même les dieux meurent.

Mais la mort a la durée. Ce qui se fait en vain
a la durée. La nuit qui nous enveloppe a la durée.
Il ne nous sied pas de poser des questions. À nous autres
il convient de tomber, chacun sur son bouclier.

*

L’arbre dans le givre (Baum im Frost)

Sur les monts revient la lune sereine.
Des tombeaux dans le val s’élève un son plaintif.
Mais la grande aile de glace tinte
redoutablement au-dessus de la tête. Les siècles

en murmurant l’ont mûri. Longtemps, longtemps, devant la maison
et le gué, il a lancé ses antennes dans la terre, devint mystère, fut
grand et plein dans les étés,
et des générations l’ont bercé de leurs vagues.

Ô la peur solitaire ! Ô l’abandon,
quand sur la pensée et la sève se répand une blanche immobilité.
Une ultime tempête réduira soudain ses racines au silence
et le ploiera vers le sol inexorablement.

Dans la frondaison habitée s’effraient les oiseaux dormants,
sans raison, s’élevant lourdement dans le ciel
nocturne en cercles confus
chassés loin vers la lune.

*

Es-tu femme… (Ob du ein Weib bist…)

Es-tu femme – je ne sais.
Ce qui en toi est corps, je ne veux point le savoir.
C’est ton immortalité que je souhaite sonder.
De loin je te pressens lumière,
toi qui de mon âme fourvoyée
es le second visage,
que je me tourmente à chercher.

*

Debout pour que le rêve… (Auf daß der Traum…)

Debout pour que le rêve puisse toujours te revivre.
Comme un paysage vu naguère dans l’enfance
rayonne plus profondément, dans un voile de vapeur,
car l’âme en tisse une image plus grande –

ainsi commencé-je d’être avec toi seulement quand je m’extirpe.
Et quelles retrouvailles quand, avec la douceur des larmes,
un rêve contrit, par son ample vol,
regagne une plus belle réalité ?

Le ciel n’était-il pâle, le paysage sombre
et incertain dans le souffle du crépuscule ?
L’arbre et la maison ne se mêlaient-ils ainsi que des spectres ?

À présent tout le pays respire dans une étincelle de lumière,
et le long du chemin gorgé de parfums d’été
brillent des roses rouges en la feuillée pensive.

*

Le chemin est dégagé… (Der Wegt liegt klar…)

Le chemin est dégagé, même si le cœur tremble souvent ;
il me conduit héroïquement à travers la solitude
vers ton sein. Ce siècle désert fait silence,
ton bras trace un cercle et, vois, je vis

dans un havre de paix :
quatre murs, foyer et lampe, laine et lin,
veille et sommeil, embrassement, pain et vigne
signifient un monde car tu les as consacrés.

L’ancienne patrie, nation des clans,
est devenue distance, étrangeté. – Comme le vent depuis la mer
l’agite, me cherchant autour de la maison tranquille.

Qu’était-elle, qui s’écoule comme le vent autour de la maison ?
Je m’accroche, apaisé, à tes yeux, à ta lèvre.
La patrie se ferme aux horizons étrangers.

*

Embrasser en maître la rotondité de la terre… (Das Rund der Erde meistern zu umfahnen…)

Embrasser en maître la rotondité de la terre
avec l’épée et le feu, l’amour et ses présents :
Ah, le vain songe, ah, l’outrageux dessein d’enfant –
L’homme a depuis longtemps rejeté ces rêves.

Il ne veut plus qu’un coin de terre
où vivre, semer, récolter.
Et, le soir, après la fatigue et la sueur,
le bonheur d’un repos réparateur.

L’ombre d’un banc devenu cher,
un vieux livre, un chemin loin du bruit,
et parmi des feuillages sombres au crépuscule

ta robe claire dans cette paix d’Arcadie.
C’est un don bien suffisant ! Mon amour, merci !
Les bras audacieux ont appris à se satisfaire.

*

Les bras audacieux ont appris à se satisfaire… (Die kühnen Armen haben sich beschieden…)

Les bras audacieux ont appris à se satisfaire.
Le monde plein de grâce qu’ils enserrent est mien.
Le vol dans le néant, la chute de l’Icaride
sont entrés dans le ciel de cette terre.

Et la variété de cette terre, de cet ici-bas,
est toujours grande, extraordinaire ;
et digne de s’y façonner un destin
et suffisamment douce pour y respirer.

Certes, j’entends encore parfois des bruits disparus
et je sens des ailes, de grandes ailes me caresser –
Alors je m’ébahis dans la nuit et ne peux dormir.

Comme avant, quand nous nous retrouvions dans l’obscurité
et que sur la colline mystérieuse
une lune silencieuse montait, que nous regardions timidement.

*

Une lune silencieuse montait… (Ein stiller Mond stieg…)

Une lune silencieuse montait, que nous regardions timidement.
Un été rayonne – Seigneur, laisse-nous le vivre !
Une mer sombre paraît, lisse comme un miroir.
Un bateau s’avance, blanc, dans le bleu profond.

Des fruits aigres-doux, et les roses sombres,
les roses emperlées de la rosée des larmes, aux feuilles claires,
c’est ce que tu nous as offert, Seigneur, sur le chemin
auquel, depuis cette lune, nous nous sommes donnés.

Commande, Seigneur, aux nuages, au vent !
Vois notre frêle esquif avec miséricorde !
Conduis-nous vers un automne clément !

Et quand tu nous auras blanchi les tempes,
fais-nous trouver ensemble notre accomplissement !
C’est le dernier mot contre toute folie.

*

Encore une fois, avant que… (Noch einmal, eh…)

Encore une fois, avant que s’éteigne la lumière du cœur,
flambe, volonté d’éternité !
Sois rêvé encore, noble rêve, dans la souffrance,
toi le pain bénit de la vie plus grande !

Et quand, aussi, le joug de la nécessité
menace d’écraser l’homme nu,
accroissez, ô dieux, par une détresse plus grande
la dignité de cet héroïsme !

À ceux qui rayonnent, réduits au silence dans la rumeur des tièdes,
dévorés par l’outrage, brûlés par le néant,
dans le vertige de ce siècle aliénés à soi –

donnez de redresser plus haut ce qui n’est que décombres,
donnez-leur – encore une fois –, dans le martèlement du poème,
la force fière, le farouche courage de faire face à l’horreur !

*

Michelagniolo

Ndt. Michelagniolo est le nom que se donnait Michel-Ange.

J’ai servi de nombreux maîtres et n’ai jamais servi.
Aucune gloire au monde ne peut acquitter l’injustice.
J’ai façonné le genou puissant et terrestre de Moïse
pour moi seul. C’est assez. J’ai créé, j’ai souffert.
J’ai vécu du feu qui m’enveloppait.
Pourtant dans ces flammes eux sont morts.

Je suis allé fièrement jusqu’à la limite de la nuit.
Ils voulaient, loque, envieux, mite et ver,
arrêter la tempête et voilà qu’ils se retrouvent dans la tempête.
Ils élevèrent leurs cierges vite allumés
tandis que les éclairs faisaient trembler le dôme et la tour,
et crièrent : C’est par nous que la lumière a été faite !

Trois vies durant j’ai été seul avec moi-même.
La tempête s’est dissipée, le tourment et la souffrance restent.
Ne rien voir, ne rien entendre : ultime bonheur. Cela suffit :
tant que l’outrage et l’humiliation prospèreront,
j’aimerai le sommeil, être absolument pierre,
comme les blocs dont j’ai tiré des rêves.

*

Chemin (Weg)

Non, nous ne mourons pas : encore
et toujours nous réveille l’horreur.
Nous ne devenons jamais muets : des chansons,
la souffrance omnipotente fait jaillir des chansons.
Nous ne devenons jamais aveugles : la nuit,
toute la vie nous devons regarder la nuit.
Nous ne devenons jamais sourds : les trompettes
du Jugement dernier retentissent
avec force à notre oreille.
Nous ne tombons pas malades : le cœur
est recouvert de terre et guérit –
Non, nous ne mourons pas : plus loin,
plus haut nous pousse la volonté –
sans attendre,
depuis toujours.

*

Pro Domo

Je ne cherche pas à rendre les hommes heureux.
Je ne cherche pas à élever des anges.
Je ne veux abattre aucun ciel.
Je veux l’art.

Les larmes nues sont laides.
Le bégaiement de l’ivresse est laid.
L’image d’un paysage est dépourvue de Dieu
sans la forme.

Tout mouvement est mauvais.
Dieu est le repos éternel.
Au plus profond atteignent les morts.
Que l’œuvre soit immobile !

Une seule vertu sied à l’artiste :
qu’il attende jusqu’à ce qu’il soit un homme.
Les enfants jouent et font du bruit,
l’art est silencieux et dur.

*

Fleurs (Blumen)

Vous qui vivez plus profondément que nous, plus près de la terre,
et plus loin que nous de son tourment, votre vie est pure.
Vous ressuscitez : pour nous la mort
est une douloureuse séparation à jamais.

Mourir, pour vous, est seulement un moment de repos. Et vos ailes
montent plus belles dans les brises caressantes,
et votre émail immortel nous fait profondément trembler,
nous, ombres mauvaises.

À vous ne fait pas peur la nuit, qui de nos péchés sans nombre
est la silencieuse accusatrice. Vous, calmes étoiles,
flottez, reflétées en grand dans l’aube
d’un regard d’enfant.

Parmi vous se trouve l’harmonie. Timides, vous pouvez
vous ouvrir à la rosée comme à la tempête des demandes d’amour.
Nous restons en dehors, au loin ;
orgueilleux, pleurant –

Et puis errant, tandis que vos racines, gardées
intactes, s’abritent fraternellement dans le sein de Dieu,
et votre recueillement baise Son front, au milieu
de notre abîme.

*

Dent-de-lion (Löwenzahn)

Aucun vase ne veut de toi. Aucun
amour n’est par toi illuminé.
Mais de tes graines la pure
et blanche boule rêve comme
un nuage, comme le noyau de la terre.

Souris ! sens-toi compris !
Fleuris ! C’est ainsi que le silence devient grâce.
Lait amer et duvet qui glisse :
Ô pas la haine – la sagesse élargit
le ciel. Immobilité. Patience.

Si tu étais né haut,
loin, rare, tôt,
devant le cours indifférent des Horae
tu ouvrirais, non pas perdue
mais tout grand, ta merveille.

*

Autoportrait en lan 1926 (Selbstbildnis aus dem Jahre 1926)

Esclave et lâche : trente-quatre ans
d’amère pauvreté que je porte sur le dos.
Un joug qui ne se laisse pas secouer, un véritable
et total enfer : flammes, martyre, perfidies,

déshonneur, raillerie, pitié, honte !
Le pain saumâtre de la patience muette.
Rester éternellement accroupi au bord de la route.
Dans le soir prématuré, la folie et la mort pointant.

Autour de moi un peuple de pygmées fantomatiques
conduits par des gredins et des analphabètes :
aussi ai-je le droit chaque matin d’entrer sur la pointe des pieds
dans le cercle saint de l’art.

Aussi ai-je le droit chaque matin de me préparer de nouveau
pour être le diligent laquais d’un laquais quelconque ;
et chaque soir de m’enorgueillir d’une liberté
qui dans le vin savoure son droit délirant.

Un haussement d’épaules de rigide fierté bourgeoise,
paysan encore par le sang, déjà dépendant des usines :
j’ai déployé toute une force de ramures et de tronc
pour une motte de racines.

Né dans un siècle impuissant,
je me débats à travers un rêve créateur ;
cyclope de quelque gris paganisme perdu
en ce monde égaré de vapeur et d’écume.

La foi, l’espoir, l’amour,
j’ai dû les étrangler et les ensevelir.
Dans la stérile tragédie de l’instinct de prestige,
c’est le rôle d’un assassin que je dois jouer.

Pierrot crucifié : La poésie de George Sylvester Viereck

Le poète nord-américain d’origine allemande George Sylvester Viereck (1884-1962), de New-York, présente plusieurs points communs avec l’écrivain Hanns Heinz Ewers qui fait l’objet de notre récent billet de traductions ici.

Tout d’abord, les deux ont écrit de la poésie mais restent surtout connus pour de la prose dans le genre fantastique. En l’occurrence, le roman le plus connu de Viereck est The house of the vampire (1907), dont certains prétendent que ce serait le premier roman évoquant une forme de vampirisme psychique plutôt que par absorption de sang. Le roman de science-fiction Rejuvenation: How Steinach makes people young (1923) est son autre œuvre la plus connue.

Par ailleurs, la poésie de Viereck comme celle d’Ewers sont volontiers blasphématoires (et pas seulement anticléricale, comme dans le cas de Victor Hugo). Cela n’apparaît guère dans notre choix de textes d’Ewers et peut-être pas non plus tellement ici, à moins que le « Pierrot crucifié » que nous prenons comme titre, et qui est celui d’un des poèmes traduits ci-dessous, ne le soit déjà, soit que cela laisse entendre que Jésus est un clown triste soit que cela détourne le sens mystique de la crucifixion pour un objet tout autre, indigne de la même révérence. Selon nous, cette image est avant tout une représentation du poète.

Enfin, tant Ewers que Viereck furent propagandistes de la cause allemande aux États-Unis pendant la Première Guerre mondiale. Nous en donnons ici deux exemples pour Viereck, avec les poèmes « Le Germano-Américain parle à son pays d’adoption » et « Le neutre », parus en 1916. Nonobstant avoir été exclu, en raison de cet engagement, de la Poetry Society of America, en 1919, Viereck recommença le même genre d’activité pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui valut cette fois d’être interné, de 1943 à 1947. Une première condamnation en 1942, pour avoir omis de s’être déclaré aux autorités américaines comme agent nazi, fut cassée par la Cour suprême américaine en 1943, mais les autorités trouvèrent d’autres raisons de l’envoyer derrière les barreaux, intelligence avec l’ennemi, espionnage, sédition ou autre.

Viereck était un ami proche du célèbre inventeur Nikola Tesla. Par ailleurs, l’occultiste Aleister Crowley fut éditorialiste de l’un des deux journaux fondés par Viereck, The International (l’autre journal étant The Fatherland). C’est apparemment à peu près tout ce qu’on peut citer de ses fréquentations intellectuelles, compte tenu de l’ostracisme qu’il subit du fait de ses prises de position, malgré le succès de ses débuts. Une autre amitié littéraire fut cependant la poétesse new-yorkaise Blanche Shoemaker Wagstaff, dont la poésie est dans la même veine moderniste et liberty.

Il nous semble certain que la poésie de George Sylvester Viereck n’a jamais été traduite en français.

*

Ninive et autres poèmes
(Nineveh and other poems, 1907)

.

Prémonition (Premonition)

Voici venue pour moi la saison des chants, la disette
de musique est terminée ; je suis fécond
en sons comme en couleurs, et mes poèmes
réclament à grands cris leur naissance.
Peut-être, s’élevant au-dessus de la terre dissonante
pour répandre sur nous les doux présents du rythme,
quelque véhément frère de Théocrite
inspire-t-il sa valeur, plus divine, à mes lèvres.

Ou bien l’haleine fantomatique d’un barde, mon aîné,
flotte-t-elle jusqu’à moi, et d’étranges voix résonnent
à l’oreille de mon âme avec un avertissement pressant :
« Bâtis, maintenant ou jamais », disent-elles, apportant
avec elles la prémonition d’une mort prématurée
qui m’intime de hâter ma récolte.

*

La cité qui est un empire (The empire city)

Des monstres géants aux squelettes d’acier élèvent
leurs tours babyloniennes tandis que,
comme des serpents aux écailles d’or, planent les trains rapides dans le ciel1
ou bien rampent sous terre dans leur antre secret.
Ce millier de lumières sont des joyaux dans sa chevelure,
la mer est sa ceinture, et sa couronne, le ciel ;
son sang vital pulse, les palpitations de la fièvre volent ;
immense, rebelle, haletante,

elle est à l’écoute, dans le bruit incessant,
attendant son amant qui doit venir,
dont les lèvres chantantes réclameront leur dû
et feront résonner ce qui en elle était muet :
la splendeur, la folie et le péché.
Ses rêves d’acier et ses pensées de pierre.

1 les trains rapides dans le ciel : Il semble évident qu’il s’agit des lignes aériennes du métropolitain, le vers suivant évoquant les lignes souterraines.

*

Quand tombent les idoles (When idols fall)

Ndt. Certains veulent lire ce poème comme décrivant une relation homosexuelle, parce que la personne aimée est dite « un dieu » ; nous contestons cette interprétation. Le poète se situe dans un contexte religieux où ce sont des dieux, non des déesses, qui sont adorés ; en l’occurrence, le contexte étant même fortement chrétien, il aurait été absurde de comparer l’amante à une déesse, dans la relation d’adoration ainsi posée. Le poète veut dire que son dieu est une femme. On rappellera que Viereck était marié et père de famille ; si cela ne suffit pas à écarter toute relation ou tendance homosexuelle, cela permet cependant de dire que l’interprétation homosexuelle devrait être étayée par d’autres éléments. Selon nous, c’est un argument de bonne poésie qui fait que le poète parle ici de son aimée comme d’un dieu. – Que d’autres poèmes puissent confirmer une tendance homoérotique dans la poésie de Viereck n’est pas impossible (voyez la note 6 au poème « Le fantôme d’Oscar Wilde » ci-dessous). Mais si, toutefois, les références à la poésie grecque, par exemple, étaient déterminantes à cet égard, c’est toute la littérature européenne classique, et au-delà, qui serait homoérotique. La fréquentation du susnommé Aleister Crowley nous paraîtrait en réalité un indice de plus de poids.

D’immondes oiseaux de nuit surplombent en essaims effrayants
le chemin qu’il me faut parcourir :
tu n’es pas ce que j’ai longtemps cru, hélas,
et je voudrais être mort.
Moins amère fut l’éponge qu’on s’empressa
de présenter au Christ sur la croix
ou les larmes salées qu’il versa pour les hommes,
abandonné à Gethsémani.

Car tu étais l’unique dieu pour moi,
tout ce temps, mois après mois ;
le doux parfum de tes lèvres me donnait autant de joie
que les saintes cloches à la tombée de la nuit.
Oui, pour toi, mon dieu sur cette terre,
je me réjouissais de souffrir tout ce qu’il m’était possible
et comptais comme de moindre importance
le calice contenant le sang du Sauveur !

En transe je me prosternais devant ton sanctuaire
et remplissais d’amour les coupes, moi ton prêtre ;
De fleurs pourpres comme le vin
je couvrais notre autel pour la célébration.
Je te donnais plus que ce que peut donner l’amour,
les premiers fruits du chant, vérité, honneur –
je t’aimais trop, et je dois vivre
pour que la terrible justice de Dieu soit faite.

Je saigne par une blessure que les années
qui guérissent toute peine ne guériront pas ;
ô stérile désert, ô larmes inutiles !
je t’ai donné mon bonheur éternel.
Mon idole s’est effondrée dans la poussière
(Hélas, avoir vécu pour voir ce jour !)
Une commotion me foudroya soudain
et toute ma vie fut morte en moi !

Tu prononças une seule, hideuse parole.
Et cette parole devint le tombeau
de tout ce qui me rendait chère la vie, effaçant
la frontière du bien dans mon âme.
Mieux eût valu être couvert de bubons pestilentiels
ou que le bourreau fît le signe fatal
plutôt qu’entendre cette parole monstrueuse
dans une bouche que je jugeais divine !

Un voile de ténèbres recouvrit le soleil,
la nuit tomba, les étoiles furent jetées hors du ciel.
Car lorsque cette chose effroyable s’accomplit,
elle prononça la ruine d’un monde.
La corde dont la musique me gagna mes lauriers
se brisa dans un aveuglant claquement de douleur ;
et dans le temps qui me reste à vivre
je n’entendrai plus sa note.

Dans la noire tristesse, à tâtons je cherche un chant ;
les feux qu’alimentait la passion se meurent :
tu n’es pas ce que j’ai longtemps cru, hélas,
et je voudrais être mort !
Pourtant, pire que le chagrin de cette perte,
que le sourire scellant une intention traîtresse,
ceci : que, connaissant cet or pour de l’ordure,
je n’ai d’autre choix que de t’aimer.

*

La fleur écarlate (The scarlet flower)

C’était aux jours, aux jours des roses,
quand sous tes baisers s’envolait ma peine ;
à présent le jardin enclot des fleurs d’automne
et des fleurs d’automne coiffent nos têtes –
l’amour, la joie et le mois de mai sont morts.
Et le monde est une tempête dans un grand désert :
le temps des roses est depuis longtemps fini.
Et la fleur écarlate de l’amour a péri.

En ce temps je souhaitais laisser sur tes lèvres
des baisers impérissables, rouges comme les manteaux des reines,
en ce temps je pensais qu’aucun amour n’était pareil à celui-là,
ô bel amour, ô ce rêve qui n’est plus –
mais le vent souffle dans les frondaisons, toutes les feuilles sont tombées,
ont roulé sur les flancs de la montagne ;
toutes les bonnes choses s’en vont, comme l’été s’en est allé.
Et la fleur écarlate de l’amour a péri.

Ensemble nous avons goûté le miel de l’amour,
en gorgées longues nous avons bu la lumière d’or du soleil,
mais la clé du jardin où c’était notre habitude de nous retrouver,
où cette fleur rouge comme le vin était éclose,
elle est perdue dans quelque divine contrée mystique. –
Notre amour n’a plus aucun refuge, nulle part où aller :
c’est l’automne dans le jardin, au milieu des bois et des vignes –
et la fleur écarlate de l’amour a péri.

L’envoi

Aucune fée ou reine des elfes ne peut changer notre destin.
Le mot magique nous est à jamais refusé ;
le passé est mort, le charme est dissipé,
et la fleur écarlate de l’amour a péri.

*

Les chants d’Armageddon et autres poèmes
(Songs of Armageddon and other poems, 1916)

.

Le Germano-Américain parle à son pays d’adoption (The German American to his adopted country)

À notre oreille retentit l’écho lointain
des canons crachant leur colère.
Nous prions pour ceux dont la vie
au-delà des mers nous est chère.

Nous percevons le sourire d’une mère, nous pressons
à nouveau la main d’un père, en pensée.
Nous voyons la maison et, à travers les arbres,
un visage de jeune fille à la fenêtre.

Que Dieu étende Sa main sur eux,
car les hommes sont fauchés comme les blés des champs.
La destruction galope sur la terre et l’océan
ou tombe comme la foudre depuis le ciel.

Columbia, même si tes yeux sont secs,
laisseras-tu attiser la haine, d’un souffle malsain,
par ces écrivaillons imbéciles qui ricanent
quand ceux qui sont nos frères vont à la mort ?

Sur le papier, avec une joie infernale,
ils étalent leurs transports en rouge et noir.
Tandis que les Teutons se battent pour la liberté
et que les mères teutonnes comptent leurs morts.

Tandis que la Mort et les Kérubs guerriers
planent au-dessus des sanglants champs de bataille,
sur la cotte de mailles de celui
qui conduit les légions de Dieu, ils vomissent leur ironie.

Tes enfants lanceront-ils
leurs railleries sur les blessures de nos frères ?
Nous avons appris tes chants à nos cœurs,
nous avons, oui, combattu tes guerres.

Nous avons combattu pour toi quand la griffe
de la Grande-Bretagne était sur ton cœur,
quand la serre d’acier de l’aigle française
agitait l’ombre du grand Moctezuma2.

Les os blanchis de nos parents pourrissent
à Gettysburg. Était-ce pour cela ?
Schurz et Steuben sont-ils oubliés ?
Non ! ton baiser n’est pas celui d’un traître.

Ne laisse pas tes paroles démentir le droit,
ne te détourne point de ceux qui sont ta famille !
Ta couronne d’étoiles sera moins brillante
si les hommes libres sont vaincus, si le cosaque triomphe.

La moisissure du Tsar rouge ne couvrira jamais
la terre, la liberté ne s’effacera pas.
Tant que l’épée blanche de Parsifal
gardera le Saint Graal teutonique !

2 l’ombre du grand Moctezuma : Si le vers précédent est une allusion à la guerre d’indépendance américaine, ce vers rappelle l’intervention américaine auprès du Mexique pour détrôner l’empereur Maximilien, soutenu par les zouaves français de Napoléon III. Plus loin sont nommés Carl Schurz, officier germano-américain de la guerre de Sécession, du côté de l’Union, et Friedrich Wilhelm von Steuben, officier allemand envoyé par Louis XVI, roi de France, pour aider George Washington dans la guerre d’indépendance.

*

Le neutre (The neutral)

Toi qui peux arrêter ce massacre si tu le veux,
regarde comme nous envoyons des cargos de mort sur la mer dégoûtée!
Fais entendre ta voix pour mettre un terme à cette infamie :
les mains qui n’ont pas répandu le sang, néanmoins peuvent en être rouges.
C’est dans la poitrine d’un peuple, oui, jusqu’à la garde,
qu’est plongée l’épée de ta neutralité.
Quand bien même chaque vague nous apporterait un trésor,
de chacune notre âme reçoit une nouvelle mesure de culpabilité.

Des malédictions contre nous se mêlent aux larmes
des mères angoissées. Homme, n’as-tu point d’oreilles ?
Sur nos rivages se répand une marée rouge,
depuis le carnage européen. Dans cette longue nuit,
ne vois-tu point marcher vers toi, serrée,
la silencieuse, accusatrice armée des morts ?

3 nous envoyons des cargos de mort sur la mer dégoûtée : « with death we freight the unwilling sea » : c’est un appel à l’embargo sur les biens à destination des puissances ennemies de l’Allemagne.

*

Venus Americana

Tannhäuser parle :

La bouche affamée du temps est pleine de sable
mais moi, ton chevalier, je n’ai pas fait le moindre gain,
si ce n’est quelques tribulations pour ma main
et de féroces caresses du cerveau.

Une fois de plus la Montagne magique est déchirée ;
je quitte, mais non pour Rome,
les passions fiévreuses mourant non dépensées,
les stériles orchidées de ton cœur.

Dix mille ans, et les amants fatiguent
même les dieux. Ils ont apporté tant de changements
que le vin grec de ton désir
a tourné en absinthe, opiacée, étrange.

Tu es prisonnière de ton spleen
chez les heureux du monde4 ;
emmenée dans une scintillante Limousine,
jamais ton petit pied ne touche le sol.

La peur et des fibres nerveuses étrangères à la terre
retiennent tes affections par un fil invisible
loin de la réalisation pleine et entière
de l’extase amoureuse. Seule ta cervelle est de feu.

Mais bien que la beauté de ton corps
soit capable d’épingler le cœur d’un homme comme un papillon,
je ne vendrai pas mon âme pour moins
que l’amour pour l’amour, pour moins qu’œil pour œil.

Aussi grands que soient les plaisirs du Prince Paris
pour qui ton pouls bellement chantait,
et de plus d’un jeune Sicilien brun –
la ceinture dénouée, les pieds baisés par le soleil !

Mon amour est trop précieux, dis-je,
pour servir à titiller la vacuité de tes états d’âme,
noyé comme cette perle que la reine bistre
dissolvait dans un vin d’Égypte à robe sombre.

Vénus névrosée, sors de ta caverne,
profite de l’air créé par Dieu, frais et salé,
ou bien exhume de quelque tombeau hellénique
le splendide courage de la chair !

4 chez les heureux du monde : « within thy golden House of Mirth », d’après le titre d’un roman d’Edith Wharton, traduit en français « Chez les heureux du monde ».

*

L’amour en zeppelin (Love in a Zeppelin)

À nos pieds roulait la terre. Nous étions
comme des nuages au-dessus de la poussière et du bruit.
Nous entendions le violon de saint Pierre
car les portes du Paradis n’étaient pas loin :
nous allions en zeppelin,
le dauphin des airs, au puissant thorax.

La plaine était un tapis volant,
les gens rampaient comme des fourmis assoupies.
Un millier de peupliers formaient leurs lignes
comme des soldats marchant sur une route.
Ta bouche, dont la rose est jalouse,
buvait la lumière du soleil comme une coupe de champagne.

Alors les verres brillèrent pour nous
de vin. Comme jouvenceau et jouvencelle,
nous bûmes à tous les cœurs sans peur
qui vont courageusement sur les dangereuses
voies de l’air pour humilier les mânes
d’Icare et Phaéton.

Léandre, pour son amour, se jeta
dans l’abîme, mais moi,
plus chanceux que l’amant de Héro, je vole
au-dessus des vertes prairies emperlées de rosée
en serrant dans les airs
la plus belle femme du monde.

Doigt levé de Dieu, une tour paraît,
puis les fenêtres de la ville brillent.
Notre ombre fait la course avec le fleuve
tandis que le vaisseau monte toujours plus haut.
Mais pas aussi haut que mon rêve,
pas aussi vite que mon désir.

Ma dame rit. Ô cruelle,
tous les bateaux payent tribut à la mer,
mais je peux, moi, construire pour vous un navire
allant plus vite que la terre elle-même,
et porter sur des ailes de musique
le désir de mon cœur jusqu’au soleil.

Tous les bateaux payent tribut à la mer
et c’est la mort qui sonne la dernière cloche du plaisir ;
l’adorable visage de l’amour à la fin sera
comme la terre, poussière, et comme la nuit ;
Mais celle qui partage le vol d’un poète
peut aussi partager son immortalité.

*

Pierrot crucifié (Pierrot crucified)

Dans quelle prairie lunaire recueillerons-nous
le miel de Théocrite ?
La terre a peu de joies à nous offrir,
et toutes les tendres fleurs qui nous sont chères,
la vie les foule comme un taureau enragé.
Aussi ta bouche n’est-elle amoureuse
que d’un étrange rêve passionné qui fut,
ô ! infiniment beau.
Mais infiniment pitoyable.

Quels vagues progéniteurs affirment
à travers toi certain art oublié de Circé
et cachent la fatale chenille
dans la rose blanche de ton cœur ?
Demande, dans les banquets de mon esprit,
à la récitation de quel souffleur ancestral
se hâtent ces figures encapuchonnées de péché, de chagrin,
avec leur horrible cortège.

Quelle jeune fille dont les lèvres étaient douces à payer,
meurtries par quels baisers destructeurs,
quel pâle et frêle garçon jouant avec le feu
et qui fit de l’amour un jouet stérile,
quel voluptueux, sinistre et grisonnant,
dont le plaisir était le gibier,
vida la coupe de mon désir
et laissa se perdre le vin de la joie ?

Est-ce d’une vague heure prénatale
que des imaginations armées de lances ont jailli
comme des prêtres de Baal pour déflorer
ton innocence impollue ?
Quelle déesse, folle de quelle étrange colère,
remplit le cœur sans tache des jeunes gens
de la lassitude d’aimer de Tyr
et de toutes les secrètes passions de Troie
qui se consument dans le bûcher lugubre de la vie ?

Madone clouée sur la croix
d’une fatalité perverse
pour des péchés il y a longtemps commis par d’autres,
tu es ma Colombine tragique,
je suis ton larmoyant Pierrot !
Mais étant humains et non des dieux,
il est deux maîtres assez forts
pour nous contenter : l’un c’est l’Amour,
l’autre a l’haleine fétide…

Ah, laisse-le vivre ! Ne choisis pas – la Mort.
Depuis mon propre Calvaire j’ai scruté
ton chagrin. Je suis amour. Ma main
tient la grande coupe de vin,
et ma jeune âme est aussi desséchée que la tienne !
La même épée a percé mon flanc,
des mêmes désirs mon sang regorge,
et je dois t’aimer pour tes blessures
car moi aussi je suis crucifié.

*

Trahison (Betrayal)

La vie m’a trompé, de sa bourse dorée
a tiré une promesse à moitié tenue,
les dés que jeta l’amour étaient pipés
et chaque amitié fut une malédiction.
Aussi, mes rêves sont devenus gris comme des fantômes,
les yeux hagards mes chants se sont fatigués :
notre pacte spirituel, libre de tout désir terrestre,
était le dernier soutien de ma foi combattue.

Puis, pour un battement des cils, tu retiras
ta main ; tu hésitas, faiblement, et nous tombâmes ;
un moment de doute peut envoyer une âme en enfer,
il suffit d’un instant pour qu’un tremblement de terre dévaste un pays.
Et ni la contrition la plus profonde ni aucun artifice
ne peut remettre sur pied la maison en ruines de mon cœur.

*

Le bouc émissaire (The scapegoat)

Ainsi, tu lui parles souvent de moi
quand il serre dans ses bras le trésor
qui fut mien ? Quels souvenirs
errent dans ta mémoire ? Le fantôme de quels plaisirs ?

Mais dois-tu lui raconter chaque frisson
et lui dévoiler ma nudité ?
Ah, tu es subtile, car il sera ainsi
l’amant par procuration

de ton passé plein de passion. Mais peut-il entendre
toute l’étrange vérité sans en être troublé ?
Murmureras-tu à son oreille
la Messe noire de l’amour et le secret Psautier ?

Nous avons évoqué d’entre les morts opiacés
Hécate et les rêves concoctés par elle.
À présent, tous ces péchés sont sur sa tête à lui,
comme sur le bouc émissaire des Hébreux.

Bien qu’il gagne pour fiancée Lilith,
il reçoit aussi le cauchemar écarlate
qui accablait mon âme, tandis que, libre,
je conduis dans l’aurore ma jument blanche.

*

Les trois sphinx et autres poèmes
(The three sphinxes and other poems, 1924)

.

Le fantôme d’Oscar Wilde (The ghost of Oscar Wilde)

Dans le cimetière de Montmartre
où couronnes sur couronnes sont empilées,
où Paris serre sur sa poitrine
son génie comme un enfant,
le fantôme d’Henri Heine rencontra
le fantôme d’Oscar Wilde.

Le vent hurlait, affligé ;
le visage mort de la lune brillait ;
le fantôme d’Henri Heine salua
le triste spectre dans une effusion de joie :
« Est-ce le toucher lent et visqueux du ver
qui te pousse à sortir la nuit ?

« Ou bien te reste sur le cœur la raillerie amère
des sots et pharisiens
quand les anges pleuraient à cause de la loi d’Albion
qui te cloua sur la croix,
lorsqu’elle arracha de son front la rose
de l’art doré des ménestrels ? »

Le fantôme d’Oscar Wilde répondit
tandis que criait l’engoulevent :
« Doux chanteur de la race qui enfanta
Celui qui fut blessé au côté droit
(je ne les aimais pas sur terre, mais
les hommes changent après leur mort5),

« Au Père-Lachaise ma tête repose,
mon lit dans le cercueil est frais,
le tertre au-dessus de ma tombe
défie le mépris de la canaille et des sots,
mais Dieu me garde, en sa miséricorde,
de l’École psychopathique6 !

« J’ai beau serrer mon linceul contre ma tête,
j’entends leur vacarme
quand avec couteaux et arguments
là-haut ils percent mon âme
parce que j’ai tiré du cœur de Shakespeare
le secret de son amour.

« Abstiens-toi de citer Krafft-Ebing et son armée
de lépreux à mon aide :
je suffisais, comme les fleurs de Dieu
et tout ce qu’Il fait.
Avec la moisson de mes chants,
je vais sans crainte devant Lui.

« Les fruits de la vie et de la mort Lui appartiennent ;
Il crée la moelle et l’écorce… »
La voix dorée semblait faible et fêlée
(le ver n’épargne personne),
tandis qu’à travers le cimetière de Montmartre
le vent hurlait, désespéré.

5 les hommes changent après leur mort : Le poète fait manifestement allusion à des sentiments antisémites chez Oscar Wilde, puisque « Celui qui fut blessé au côté droit » n’est autre que le Christ, né juif. L’œuvre d’Oscar Wilde n’est pas connue pour abonder en passages antisémites mais il doit s’en trouver puisque, avons-nous entendu dire, d’aucuns rééditent (de quel droit ?) son Dorian Gray en effaçant la qualité de juif d’un personnage, directeur de théâtre.

6 l’École psychopathique : « the Psychopathic School ». L’expression « École psychopathique » ne paraît renvoyer à aucune appellation connue, et serait donc une raillerie (une altération visant l’école psychanalytique ?). Cela pourrait désigner, dans le contexte, une certaine critique littéraire pour qui Oscar Wilde aurait été coupable d’avoir « révélé » l’homosexualité de Shakespeare. Ensuite, le passage semble être une critique de la psychologie scientifique, et en particulier, puisqu’il est nommé, de Richard von Krafft-Ebing (1840-1902), pionnier des études de sexologie, dont les recherches sont volontiers saluées dans les milieux homosexuels. Le poète fait parler Oscar Wilde, condamné de son vivant pour homosexualité, contre l’étude scientifique des comportements sexuels (« Abstiens-toi de citer Krafft-Ebing et son armée de lépreux »). – Pour revenir à notre propos introductif au poème « Quand tombent les idoles », nous avons ici, clairement, une dénonciation de la condamnation d’Oscar Wilde pour homosexualité, mais serait-ce là encore suffisant pour trouver dans le propos une tendance homoérotique caractérisée plutôt qu’un simple choix de tolérance, et le parti pris littéraire selon lequel seule l’œuvre, la poésie compte, ou rachète tout le reste (« avec la moisson de mes chants, je vais sans crainte devant Lui ») ?

*

La cité ensevelie (The buried city)

Mon cœur est comme une cité de gens joyeux
bâtie sur les ruines d’une autre, anéantie,
où mes amours défunts se cachent du soleil,
comme des rois vêtus de blanc, pharaons d’un jour.
La cité ensevelie est plongée dans le silence,
si ce n’est le bruit de la chauve-souris, oublieuse du bâton,
perchée sur le genou de quelque dieu abandonné,
et le murmure de rivières souterraines.

Ne t’aventure pas, mon amour, parmi les sarcophages,
ne tente pas le silence – car les destins sont mystérieux –
de peur que ceux qui rêvent, croyant venu le jour du jugement,
terrifiés ne se réveillent de leur sommeil hanté ;
et que, comme le battement d’une cloche maudite,
ta voix n’invoque les spectres de choses mortes, depuis l’enfer !

*

La maison du vampire, par G. S. Viereck, traduction française de Jean Marigny, aux éditions La Clef d’Argent, 2003