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L’éléphant qui s’échappa du cirque et autres poèmes de Cassiano Ricardo
Cassiano Ricardo (1895-1974) était, avec une œuvre presque exclusivement poétique, agrémentée de quelques essais, principalement d’histoire et de théorie de la littérature, membre de l’Académie brésilienne (qui, contrairement à ce que pourrait penser le public français, n’est pas une académie de carnaval). C’est un des grands poètes brésiliens du vingtième siècle.
Il fut un des principaux représentants du mouvement Verde-Amarelo (Vert-Jaune), créé en 1925, dont nous avons déjà dit un mot dans notre billet consacré au poète Eduardo Guimaraens (ici), lequel resta d’ailleurs étranger aux manifestes modernistes brésiliens, que ce soit celui de Verde-Amarelo ou celui de « l’anthropophagisme » d’Oswald de Andrade. Pour les deux manifestes en question, il s’agissait de « nationaliser » les lettres brésiliennes, mais les signataires du premier, dont Cassiano Ricardo, avec entre autres Menotti Del Picchia, reprochaient au mouvement d’Andrade d’être « afrancesado », sous influence française, c’est-à-dire dans une continuité d’influence avec le modernisme brésilien pré-nationalisé ou pré-verde-amarelisé (prononcer préverdamarelisé) et par conséquent non authentiquement national.
Précurseur en 1925, Cassiano Ricardo accompagna par la suite les évolutions de la poésie occidentale, en renouvelant son écriture en fonction des divers avatars de l’avant-garde, si bien que son œuvre présente à peu près toutes les facettes de la poésie au vingtième siècle, du parnassisme de ses débuts à la poésie concrète, ni bonne ni mauvaise, ni même traduisible, de ses derniers recueils.
Les traductions qui suivent ont été faites à partir de l’anthologie Os melhores poemas de Cassiano Ricardo (Les meilleurs poèmes de C. R.) publiée par Global Editora en 2003 (2e éd. 2008). Le premier poème ci-dessous, qui donne son titre au présent billet, est tiré d’un recueil du même nom, de 1950. Les autres sont classés par ordre chronologique de leur sortie en recueil.
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L’éléphant qui s’échappa du cirque
(O elefante que fugiu do circo, 1950)
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L’éléphant qui s’échappa du cirque (O elefante que fugiu do circo)
« … si beau, étant tellement laid que c’en était plaisant à voir. » (Doc. cité par Jorge de Lima dans Anchieta)
I
Vieil éléphant couvert d’oripeaux
et d’affiquets, quel féroce déterminisme
a pris possession de ton corps tel un démon,
que tu n’obéisses plus à personne
et déboules comme un fou
dans la rue 15, interrompant la circulation ?
Contrefait, la peau mal ajustée au corps
comme un vêtement que nul ne porte,
en loque et démodé, les yeux encore bibliques
au vingtième siècle. Encore africain
dans ta conception du mouvement propre
aux parades royales, avec une échelle
de soie verte grâce à laquelle les valets
montent sur ton dos – dos d’or et d’argent.
Combien de fois as-tu toléré le gouvernement
des histrions et des empereurs ?
Tu étais un cœur de colombe. Les oiseaux
pouvaient gazouiller sur ta trompe.
À toute heure dès l’aube.
À présent, quelle surprise quand tu serres
les policiers dans ta trompe.
Avec quelle rage, quel sans-gêne
tu écrases sous tes pattes, un à un,
l’un ou l’autre d’entre nous, pauvres lys.
Agitant les plis et les feuilles
de ta peau flasque, vieille cape noire
dans laquelle tu marchais libre dans la forêt
ou bien parmi des déesses dans les banquets assyriens.
Tu fus un des animaux préférés
de Noé pour son arche. Ne te rappelles-tu pas ?
Peut-être la plus aimée des créatures
en raison de ce que tu as de magique, d’allégorique.
Il y a même quelque chose d’un monstrueux
jouet dans ta silhouette, ton être corpulent,
laid mais beau à regarder.
II
J’étais accoutumé de te voir calme.
Courte queue, oreilles fabuleuses.
Des oreilles que, cousues, on pourrait donner
pour qu’il s’en fasse des ailes à un archange
noir. Rassemblé sur tes pattes, comme
sur quatre corolles de caoutchouc.
Solitaire, ou en troupeaux, agile
contre la persécution des chasseurs.
Éléphant né dans l’origine
de la grande nuit, où les arbres ont
les cheveux aspergés d’étoiles…
J’étais accoutumé de te voir, mais
dans la bacchanale des maharadjas, paré
de selles luxueuses, ou déguisé
avec des cartes à jouer, pour divertir les gens dans les fêtes foraines.
Ou sur le feston des sonnets de marbre.
Ou en bas-relief. Ou sculpté
sur le piédestal des rois et des héros ;
et en effigie sur les médailles des Césars.
Ou dans les billes blanches qu’ils arrachent
à tes défenses (de quel éléphant absurde
et mystérieux peuvent bien être les trois lunes,
les trois lunes obéissant à toutes
mes intentions – sous-intentions –
de précision, sur le rectangle vert ?1)
Je suis surpris de te voir à présent égaré
dans la confusion grisâtre de la rue, où
tu provoques la panique et le désordre.
Désobéissant aux feux tricolores.
Comme si tu avais fabuleusement
sauté, la trompe en l’air, de l’illustration
ou du déluge au milieu des automobiles,
et justement à une heure de pointe.
Détachant les nœuds bleus
de ruban avec lesquels l’homme avait décoré
ta férocité, jetant
au sol les grelots qui tintinnabulaient
joyeusement à tes chevilles ; secouant
les carreaux et les piques de ton manteau
de tissu estampé de couleurs vives.
Sur ton corps, où demeure la plus nocturne
des nuits – une nuit cubique – il y a une Lune
chinoise, celle du commerce d’ivoire.
Il y a des centaines de lunes, attachées les unes
aux autres comme dans un collier,
ta calme longévité taciturne.
Je n’aurais jamais cru qu’il y eût dans ton corps
une telle insoumission apocalyptique.
III
Car ne vois-tu pas que cette époque
n’est pas assez lyrique
pour te comprendre ? qu’elle n’est pas la tienne,
cette époque des choses minuscules ?
La petite mais incommensurable époque
des investigations les plus minutieuses ?
Époque où tous font une seule
et même chose : accepter tout, sauf
un éléphant ? N’as-tu pas compris
que dans l’ordre légal, où il est seulement question
d’écritures au bureau de l’état civil
ou de jouer avec des titres en Bourse,
il n’y a pas de place pour un éléphant ?
Qu’y a-t-il de plus impertinent, en réalité,
qu’un éléphant bloquant la rue ?
en cette époque où nous ne faisons que
circuler, rien d’autre que circuler ?
Même si c’était le fait d’un ange, ce serait déjà
une subversion de l’ordre, quelque chose d’insolite,
au milieu de la hâte caractéristique des affaires
et de l’heure fixée, de l’urgence.
Même si de temps en temps la mère de l’or2
descendait sur la voie aérienne, au milieu du jour,
ce serait « un acte incompatible avec
(comme on dit en langage policier)
l’ordre public », avec la circulation,
avec les mille et unes obligations qui tissent
d’or ou de vile boue notre vie
civile – alors un éléphant !
Ce serait, oui, la subversion de la méthode ;
ou du rythme paisible et harmonieux
qui n’est pas celui de ce poème, certes
(chi poria mai pur con parole sciolte
dicer a pieno…?3), écrit en vers presque blancs,
pour lequel, devant ta trompe en fleur,
j’ai jeté par terre les fleurs que je portais
pour un sonnet, une ode, une élégie.
On ne donne pas une rose en paiement
d’une dette. Jamais une attente
n’est débitrice, au contraire elle est créancière.
Il y a des attentes qui attendent, et des attentes
qui n’attendent pas, sinon par politesse,
jusqu’à telle heure, à la porte de telle banque.
Il y a des attentes terribles qui n’arrêtent pas
et exigent qu’on les accompagne presto
dans toutes leurs démarches,
même si les os et les muscles nous font souffrir
de tant marcher, à l’heure où le monde
se fait petit, bien trop petit
pour que puissent y trouver place nos divergences
et exigences, et encore moins un éléphant.
IV
Ah, si je pouvais traverser la foule
et m’approcher tout près,
je te raconterais mon secret
à l’oreille, doucement,
en t’offrant des roses rouges :
es-tu fâché ? sois raisonnable, écoute.
Calme-toi, mon frère, ne te souviens-tu pas
du temps où tu jouais avec les enfants
au cirque ? l’un d’eux – ton meilleur ami,
moi – surnommé « l’incorrigible ».
Écoute, les autorités sont déjà en train
de parler à la radio et déploient des machines
lacrymogènes, des clairons, des tambours –
elles vont t’envoyer – mort ou vif,
au dépôt – ne le vois-tu pas ?
où il n’y aura pas d’espace pour ton corps.
Excellent, excessif, désoccupé,
tu ne trouveras de place nulle part vivant.
Tu es de trop, comme une charge, et tu mourras
pour tomber à terre car la terre a de la place
pour tout ce qui est de trop et doit finir.
Quand tu pourrais être la grâce, c’est logique,
d’un jardin non pas zoologique mais logique.
Monstre d’innocence, ne soupçonnes-tu pas
que tu as eu tort de t’échapper de ton cirque ?
Ne soupçonnes-tu pas que ta place n’est pas
dans la forêt d’Afrique, ni dans la rue 15 ?
ni au dépôt où tu seras jeté parce que tu es
excessif, du seul fait d’être en vie ?
Il y a des vitrines brisées dans les quincailleries
et les magasins de porcelaine. Les fleuristeries
ont été envahies, et maintenant
les hommes d’affaires craignent
que d’autres éléphants ne viennent.
Les banques tirent leurs rideaux métalliques.
Un peloton de la police spéciale
se prépare à te donner la chasse en pleine rue,
dans la forêt des hommes, et tu charges encore ?
Tu continues de charger dans la rue 15 ?
unilinéairement et irréversiblement,
interrompant la circulation, les promenades ?
Serais-tu le monstre de la désespérance,
de l’Apocalypse, du jugement dernier ?
Le monstre que les prophètes annonçaient ?
Un signe devait apparaître…
Ta place, éléphant, n’est plus
dans la forêt d’Afrique ni dans la rue 15.
Elle est au cirque, où tu vis actuellement.
Au cirque d’où, bernant le gardien,
tu t’es échappé ; elle est au cirque
où demeure l’ultime vestige
du monde magique, où tu es quelque chose
de tragicomique, de merveilleux,
parmi ceux qui ont besoin de la joie.
Ceux qui cherchent des choses différentes
de celles qui ont rempli d’ennui les fleurs elles-mêmes.
Quelque chose qui leur semble fabuleux.
Pas ce pour quoi, au détriment d’être vu,
l’œil s’est prostitué d’avoir tant regardé ;
mais quelque chose au-dessus de son horizon
présent et qui – bien que très laid –
sois, comme toi, beau à regarder.
Retourne au cirque, éléphant ; aie pitié
du peu d’enfance qui nous reste
sur cette planète, sale fin de terre.
Retourne au cirque, éléphant… Sois obéissant
comme la force qui croit en elle-même ; et permets-moi,
permets-moi par conséquent de renouer
sur ta trompe, bleus, les rubans
et, fauves, aux chevilles
les grelots d’or, tintinnabulant d’or.
Mais surtout, voici le grand secret
que je voulais te dire au creux de l’oreille.
Il est l’heure de tous mourir ; tous.
Le déluge arrive et le cirque est l’arche
de Noé, ancrée dans l’asphalte
pour sauver les enfants seulement
et la poignée de ceux à qui Dieu
a fait la grâce de leur ressembler…
1 sur le rectangle vert : le passage est une allusion au billard français ou carambole, à trois billes. Les billes de billard étaient en effet en ivoire. (Un si grand nombre d’objets étaient faits en ivoire, lequel entrait aussi dans la composition de substances industrielles, que c’est un miracle si l’espèce des éléphants a survécu.)
2 la mère de l’or : A mãe de ouro. Légende du Brésil, selon laquelle une boule de feu, qui peut prendre l’apparence d’une femme, indique les gisements d’or.
3 Citation à peu près correcte de L’Enfer de Dante, XXVIII.
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Allons à la chasse aux perroquets
(Vamos caçar papagaios, 1926)
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Le chant de la juriti (O canto da juriti)
Ndt. La juriti est une espèce de colombe du Brésil.
Je marchais sur le chemin
dans le sertao, la plantation de café était loin…
C’est alors que j’entendis son chant,
qui me parut comme les sanglots sans fin de la distance…
Le désir de tout ce qui est haut comme les palmiers.
La mélancolie de tout ce qui est long comme les rivières…
Les lamentations de tout ce qui est rouge comme le soir…
Les larmes de tout ce qui pleure d’être loin… si loin.
*
Ainsi soit-il, alligator (Deixa estar, jacaré)
Alligator du lac,
tu n’as jamais été triste.
Tu as tout ce que tu veux.
Tu as une bonne eau, tu es le maître du lac.
Tu vas voir au cinéma la lune prendre un bain
quand la lune, si nue, ressemble
à un corps blanc de femme.
Tu as grandi mais les lézards et les geckos verdâtres n’ont pas grandi…
Ils sont devenus des animaux de jardin.
Tu es le seul, alligator,
qui ait grandi comme ça !
Mais écoute une chose :
quand le bonheur est si fou
qu’il dépasse les bornes,
il faut se méfier.
Ainsi soit-il, alligator…
Le lac doit s’assécher.
*
La panthère noire (A onça-preta)
Ô ma nuit sauvage
au pelage barbare et doux !
Ô ma panthère noire
qui vas à travers les trous des frondaisons
boire l’eau du fleuve Cassununga
où le vent maugrée.
Ô ma panthère noire
toute mouchetée de lucioles !
Quand tu te montres dans la forêt
pour aller boire l’eau du fleuve,
tous les arbres tremblent de peur…
Tous les hommes tremblent de froid.
Ô ma nuit sauvage
toute mouchetée de lucioles !
*
Un jour après l’autre
(Um dia depois do outro, 1947)
.
L’ange cireur de chaussures (O anjo engraxate)
Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que j’ai des pieds
de crocodile ?
Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que mes chaussures
vivaient autrefois dans les lacs ?
et que j’ai besoin aujourd’hui
d’être illustre ?
Comment savais-tu,
ô ange de la rue,
que je veux avoir
(pour que personne,
aujourd’hui, ne m’éclipse)
des pieds d’argile
resplendissants
comme ceux des anges
de l’Apocalypse ?
II
J’ai péché avec mon âme,
j’ai péché en pensée,
j’ai péché avec mon corps.
Mais avec mes pieds je n’ai pas péché.
Je vis les pieds sur terre
et la tête dans le ciel.
(Dans le ciel ou dans la lune ?)
Aujourd’hui encore j’ai senti
un certain goût de ciel,
comme si j’avais embrassé
une sainte, dans la rue.
J’ai des pieds innocents
mais dans ma tête
vivent mes péchés
bleus et dorés.
Il n’y a pas de mal
à avoir des pieds innocents.
Le Christ n’a-t-il pas lavé
les pieds de ses apôtres ?
Je vis les pieds sur terre
et la tête dans le ciel.
Mais ce n’est pas mon chapeau
que je suspends derrière la porte
dans la nuit de la grande
innocence.
Ce sont mes chaussures.
(Réflexions que je fis, debout, pécheur tranquille, arrêté à un coin de rue, tandis que le petit cireur de chaussures ambulant, un garçonnet italien aux yeux bleus, cirait mes chaussures en crocodile.)
*
Sonate pathétique (Sonata patética)
I
Le visage de mon portrait,
jeune, par ma mère
placé sur le mur
de cette chambre où j’habite,
fait face au visage du miroir.
Celui du miroir ne paraît pas
être le même que celui du portrait.
Si triste : différent.
On dirait plutôt un parent
affecté par de nombreux chagrins
mais encore en vie, revenu
d’un voyage de trente ans.
Comment ai-je pu tant mourir,
changer de couleur, et de costume,
sans un cri, sans un soupir,
entre un miroir et un portrait ?
Demandant seulement à mon père.
Sur le moment je n’ai rien senti…
À présent je ne me résigne pas
à la rude métamorphose
qui m’a laissé sa marque.
Qui m’a tiré sans bruit
et placé nu devant le miroir
piaillant comme un oisillon.
Comme si la vie n’était pas déjà
si chiche, si avare.
Quelle fée exigeante, mauvaise
a demandé mon visage au tétrarque ?
Les gens seulement riant.
Je ris, déçu
de voir qu’il ne sert plus à rien
de pleurer puisque tout est fini.
Et je vais du miroir au portrait
(les cheveux séparés par une raie)
et du portrait au miroir
(éclat de miroir brisé)
pour savoir auquel des deux je ressemble.
Dehors les arbres dansent
dans le crépuscule rouge…
II
Le temps, vautour aux longues pattes,
jouait du violon
en suçant mon sang
par une nuit de sérénade.
Il a bu dans mes yeux.
M’a déplumé. Arraché
les plumes de mon corps et de mes ailes.
Il vole avec mes plumes.
Et tourne maintenant mon visage
du côté du soleil couchant.
À chaque pas que je fais
aujourd’hui, entre le miroir et le portrait,
je me divise moi-même.
Quand un pied va vers le futur,
l’autre est déjà dans l’oubli.
Et, sans ressentir quoi que ce soit
(car je m’agenouille rarement),
je marche divisé,
mi-ange, mi-bête,
entre les deux : portrait et miroir.
Je marche partagé
entre le poète du portrait
et le philosophe du miroir.
Entre mon visage absent déjà
et ce moi, présent par le corps.
Sur le moment je n’ai rien senti.
Ce n’est rien… ce n’est rien…
C’est après que j’ai senti le ravage.
Le temps a passé d’un seul coup,
m’a plumé, et avec mes plumes
s’est fait ses ailes.
Quand j’ai entendu son pas dur
– car il marchait vers l’avenir
avec le talon tourné vers l’est –
il allait déjà vers le soleil couchant
où il enterrera mon visage.
Je vois tout dans le miroir.
Il pleut des braises ! il pleut des braises !
Les gens seulement riant
du spectacle fini.
Dehors les arbres dansent
dans le crépuscule rouge…
III
« Ce qui m’étonne, toutefois,
dans ce grand soir écarlate,
ce n’est pas d’avoir été
lapidé en silence
par un ennemi secret
qui habite sûrement avec moi
sans que je l’aie jamais découvert.
Ce n’est pas la gifle
que le temps, au ralenti,
m’a donnée, je n’ai rien senti.
Ce n’est pas le tremblement de terre
qui est passé sur mon sol de chair et d’os
inaperçu du sismographe,
je n’ai rien senti.
Ce qui m’étonne, encore maintenant,
ce n’est pas la distance qui va
de mon visage du miroir
à mon visage du portrait.
C’est le temps, le temps qui moud
dans le ciel les étoiles elles-mêmes
comme une farine d’or ;
c’est le temps, le temps qui ronge
jusqu’au visage des portraits ;
c’est le temps qui nous détruit
complètement, tout-tout-tout,
sans m’avoir le moindrement fait mal.
C’est cela, à présent, qui me fait mal.
Cette insulte que je revis.
Comment ai-je pu tant mourir,
tant, sans avoir eu mal ? »
(Trouvant drôle seulement
ce qui est triste, bien triste.)
Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir :
« Comment se fait-il qu’une gifle
ne m’ait pas fait mal, cruellement, immensément,
au moment de faire mal ?
Pour que je puisse réagir
sur le moment, à la hauteur de l’offense ?
Car je n’ai pas senti cette gifle…
C’est ça, maintenant, qui me fait mal. »
« Quel anesthésiant céleste
a bien pu employer le vil vautour
qui a subverti en trente ans
toute ma géographie ?
Il a mangé des roses, laissé des œillets
au sol avec tant de dégoût
que c’est aujourd’hui la carte de mon visage4 ?
Et tout tellement sans bruit,
tout tellement sans m’avoir fait mal
que je n’ai pas senti le coup de bec ?
C’est ce fait-là que je revis.
Cela qui maintenant me fait mal. »
« Comment guérir de telles blessures
rétroactivement,
à la machine à coudre,
si les pierres qu’une main occulte
m’a jetées étaient muettes ?
Si je n’ai pas senti le jet de pierres ?
C’est ça qui me fait mal. »
Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir :
« Je veux trouver l’agresseur,
mais comment ? Il est caché
dans le court espace
entre un miroir et un portrait.
À qui, alors, demander conseil ?
Il est divisé
entre les deux : portrait et miroir.
Je veux le chasser mais ne le peux.
Sa bouche est celle d’un moment
caché sous ses ailes
mais il a une grande figure,
n’entre pas dans une photographie.
Il a deux visages, de même taille,
l’un de nuit, l’autre de jour. »
(Et je vais du miroir au portrait
et du portrait au miroir.)
« Une petite chose de rien du tout
au milieu des secousses
écorchure sur le doigt
piqûre de piranha bleu
morsure de moustique
chute pendant la promenade
simple égratignure
au moment d’ouvrir la fenêtre,
m’oblige à faire piètre figure.
Comment, donc, pourrais-je
accepter (moi, l’agressé)
une douleur qui ne m’a pas fait mal
au moment de faire mal ?
Ce n’est pas juste, ce n’est pas honnête.
C’est contre ça que je proteste.
Tout est perdu, y compris
ma vocation de héros :
c’est ça qui me fait mal ! »
Et je ris sans le vouloir.
Car il ne me reste
(du fait de n’avoir rien senti),
à l’heure de l’avis de décès,
qu’à rire de ce qui est triste
et… regarder ma montre.
4 Jeu de mots intraduisible. En portugais, cravos peut désigner (1) des œillets, (2) des points noirs sur le visage. Le vautour du temps, en ne mangeant pas les « œillets », a laissé des « points noirs ».
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La face perdue
(A face perdida, 1950)
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Ndt. En portugais, « perdre la face » (perder a face) a le même sens qu’en français.
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Testament (Testamento)
Je laisse mes yeux à l’aveugle
qui vit dans cette rue.
Je laisse mon espérance
au premier suicidé.
Je laisse à la police mes empreintes,
à Dieu mon dernier écho.
Je laisse mon feu-follet
au plus triste voyageur
qui se perdra sans lanterne
dans une nuit de pluie.
Je laisse ma sueur au fisc
qui m’a couvert d’impôts ;
et le tibia de ma jambe gauche
à un joueur de flûte
pour avec son gazouillis
charmer la femme et le cobra.
Aux belles choses de ce monde
je laisse l’œil céruléen et doux
avec lequel sur les photos
je les regarderai toujours…
Aux nocturnes assistants
de la dernière heure – à ceux qui restent,
le sourire intérieur et sage
qui ne m’est jamais venu sur les lèvres.
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Le gratte-ciel de verre
(O arranha-céu de vidro, 1954)
.
Le gratte-ciel de verre (O arranha-céu de vidro)
L’eau du Déluge
Impossible de décrire la tempête
sur la ville, sur le gratte-ciel de verre.
L’heure de la panique.
Une scintillation crue et les fils de l’éclairage public et de la circulation
syncope des mots.
Les rues sont des fleuves, les maisons des pauvres
nagent comme des poissons dans les marais, une rose d’eau
tombée du ciel en pétales de feu.
(Les journaux, naturellement, publieront demain la photographie du passant que le torrent a fait disparaître dans une bouche d’égout.)
Mais l’arc-en-ciel apparaît, grande fleur céleste,
tournesol fantastique sur le gratte-ciel de verre.
Arc-en-ciel échappé de la fable et de la Bible.
L’arche5 d’alliance, le signal de l’armistice
conclu entre Dieu et ses créatures.
Arc dans le ciel et iris dans nos yeux
pour nous rappeler que nous sommes encore des naufragés.
Dans le ciel l’arc de triomphe, dans notre iris
l’eau du Déluge
qui coule de nos yeux, aujourd’hui encore.
Fête nautique
Ou pourquoi la tempête, aujourd’hui,
a perdu le prestige de la colère.
Ou pourquoi une étincelle électrique
inattendue n’est pas plus lugubre
qu’une chaise électrique à l’heure prévue.
Ô belle barbare devenue sainte,
ô saint frère du loup.
Ou pourquoi les grandes colères
de la nature seront toujours petites
devant la tempête
que les laboratoires d’étincelle anticéleste
fabriquent en silence.
La tempête sur le gratte-ciel de verre
est un seul mot, sphérique.
Qu’auront de plus mille et une nuits
que le gratte-ciel de verre
étincelant – que chaque éclair
transforme en rosace d’or ?
On dirait qu’il y a dedans
une fête nautique.
5 L’arche : en portugais, l’arche d’alliance est arco de aliança, une expression recourant au même terme (homonymique) arco que dans « arc-en-ciel » (arco-íris). Le poète continue ensuite les jeux de mots avec l’iris de l’arco-íris.
*
Le matin difficile
(A difícil manhã, 1960)
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Trophée (Troféu)
Le masque dont je me suis servi, en plâtre
– le masque pour gagner ma vie –,
est à présent abandonné parmi des babioles sans usage
dans un coin.
Le masque de la faim, celui de la soif. Masque
qui rit à l’extérieur et pleure à l’intérieur.
À présent inutile comme un oiseau mort.
Métaphore faciale, sans plus de sens.
Sans muscles, faute d’oxygène.
Réduit à la condition de simple objet
ambigu.
Mais le monde n’est-il pas une façon de donner d’autres noms aux choses ?
Un catalogue de figures et de prix ?
Masque qui pourra servir, encore, à la noire Innocence
à garder dedans sa pelote (bleue) de laine,
son bouquet d’œillets des morts, ses
lunettes.
Ou, jeté dans un coin – comme celui-là –
il pourra être le subterfuge, peut-être, d’une araignée rouge,
ou d’un rat argenté.
De ceux qu’on trouve toujours dans une maison pauvre.
Et qui entreront et sortiront par l’œil qui fut un œil.
Ou – qui sait ? – il sera, même, un vase
pour le liquide doré, en jet vivant,
qu’un gamin des rues versera là
(en sifflant).
*
La méduse de feu (A medusa de fogo)
À Cândido Mota Filho
Le simple bruit sourd
de mon cœur qui bat
peut te réveiller.
Même le duvet de la lune
qui tombe sur l’épaule nue
des arbres, si légèrement,
peut te réveiller.
La simple chute de la goutte
d’eau sur la feuille,
car elle est froide comme la neige,
peut te réveiller.
Simplement parce que la rose rappelle
un cri rouge,
je l’ôte de devant le miroir
car – sa couleur étant si vive –
elle peut te réveiller.
Et quand naît le matin
je le chausse de pantoufles de laine,
parce qu’avec ses oiseaux
il peut te réveiller.
Même mon plus grand silence,
qui marche muet sur la pointe des pieds,
pour muet qu’il soit,
ne te réveillera-t-il pas ?
Ô méduse de feu,
reste endormie.
Avec ton feu roux et le mien,
quelle monstrueuse blessure.
Comme une date oubliée.
Comme une araignée cachée
dans un angle du mur.
Comme une aigue-marine
morte pour cause de soif.
Et je serai si bref
qu’un jour j’arrêterai
même, aussi, de respirer,
pour ne pas te réveiller.
Ô méduse de feu,
endormie sous la neige !
Delirium tremens : La poésie de Pedro Barrantes
Après la bohème de Lisbonne, avec Gomes Leal (ici), voici la bohème madrilène, avec l’un de ses auteurs les plus mystérieux, Pedro Barrantes (ca. 1860-1912). Mystérieux car à ce jour peu étudié, même si son recueil Delirium tremens de 1890 a fait l’objet d’une réédition récente, en 2014, aux éditions Cangrejo Pistolero. L’année de naissance de Barrantes n’est pas connue avec certitude, et nulle photographie de lui n’est sortie d’aucun tiroir. Bien que le recueil susnommé eût rencontré un certain succès en son temps, Barrantes était surtout connu des générations suivantes par le témoignage qu’ont laissé dans leurs écrits d’autres auteurs de la bohème espagnole tels que Ramόn del Valle-Inclán, Pío Baroja (pour des traductions de cet auteur, voyez ici), Emilio Carrère.
Sa trajectoire, du reste, avait de quoi brouiller les pistes. Il commença par la publication d’un recueil de poésie religieuse. Puis vint son Delirium tremens, suivi d’un recueil anticlérical, Anatemas (1892), et à nouveau d’un recueil aux tendances religieuses et conservatrices (1896). Il renia formellement ses idées anticléricales avant de renier ce reniement, de publier des libelles (comme celui dont la couverture est jointe ci-dessous) et d’écrire pour la presse libérale, où il occupait également une fonction dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, celle de testaferro, consistant à signer dans un journal les articles d’auteurs désireux de rester anonymes et assumer ainsi à leur place les éventuels procès et condamnations. Sa page Wikipédia, en espagnol, raconte qu’il fut torturé lors d’un de ces procès et laissé pour mort, ne reprenant vie qu’au bord de la fosse commune.
Je ne sais ce que vaut cette anecdote, sachant que cette même page cite des vers du recueil qui ne s’y trouvent pas. En l’occurrence, il s’agirait de vers d’un poème à la mémoire du tueur en série José Muñoz Lopera, de Séville : un poème de cette nature, appelé La agonía, se trouve bien dans le recueil (nous ne l’avons pas traduit), mais les vers faisant dire à l’assassin qu’il pratiquait le cannibalisme en mangeant de la chair humaine avec du riz sont apocryphes, si l’on en juge par l’édition de 2014, laquelle présente la seconde édition du recueil, de 1910, avec les variantes de 1890 et les poèmes retirés entre la première et la seconde édition. En écoutant les vers en question, Pío Baroja – nous dit la même page Wikipédia – aurait répondu que cela lui rappelait la paëlla ; ce mot aurait-il fait retrancher le passage à Barrantes avant la mise sous presse du recueil ?
On voit par l’exemple de ce poème que, conformément à l’esprit de la bohème, Barrantes recherchait volontiers les sujets outrés. Le titre même de son recueil en est un indice (bien que, par ailleurs, Barrantes fût un gros buveur ; la plaisanterie courut même, à sa mort, qu’il décéda des suites d’une fièvre contractée après avoir bu un verre d’eau). Or ce sont non seulement ses retournements idéologiques mais aussi la manière de sa poésie « frénétique » (étiquette propre au romantisme noir) qui finirent par l’isoler. Ainsi l’un des grands maîtres de la bohème espagnole, Emilio Carrère, après l’avoir inclus dans une anthologie, le critiqua-t-il vertement, dénonçant par exemple un poème tel que « Le soliloque des filles de joie » (ci-dessous en français) comme entièrement dépourvu du nihilisme propre à la bohème et se classant dans la littérature moralisatrice. On ne saurait, sur cet exemple particulier, dénier en bloc la justesse du propos de Carrère ; cependant, « le soliloque » semble être bien plutôt du naturalisme, et le « nihilisme » revendiqué comme une marque de la bohème n’est guère différent, ainsi entendu, de la mentalité de certains milieux d’argent – les plus sordides (car gagner de l’argent n’a jamais été un gage d’honorabilité).
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Photo : El padre Sanz, 1899. Brochure de Pedro Barrantes publiée après le reniement de sa « reconversion » à l’ordre moral, c’est-à-dire après le reniement de la période pendant laquelle il fut le protégé du père Sanz en question. (Le père Cándido Sanz était directeur de la congrégation San Luis Gonzaga de Madrid.) L’introduction à l’édition de 2014 de Delirium tremens, par Javier Manzano Franco, précise que l’attaque porte contre certains séminaristes gravitant autour du père Sanz plutôt que contre le père lui-même, ce qui n’aurait pas manqué de soulever à l’égard de l’auteur de légitimes critiques pour ingratitude. Le libelle valut à Barrantes une condamnation en justice.
*
Franchise (Franqueza)
Je ne sais ce qui, dans ton sourire glacial,
jeune beauté aux yeux bleus,
à la fois me fascine et me dégoûte,
cause ma répugnance et mon exaltation.
Il s’y trouve quelque chose que je ne puis expliquer ;
une énigme indéchiffrable, un arcane immense
que je n’ai pu percer à jour,
un profond mystère que je ne parviens à sonder.
Ton sourire est étrange. Lorsque tu entrouvres
les roses incarnates de tes lèvres
et, pour provoquer l’admiration, montres
les deux rangées de tes dents blanches,
tu le fais avec une si grande affectation,
d’une manière si hypocrite, si étudiée
que quiconque y prête attention
connaît aussitôt ton caractère infatué,
voit que l’amour-propre te domine,
qu’un orgueil exagéré t’aveugle.
Je te le dis en toute franchise, belle Irène,
en même temps qu’il m’excite, il me fait mal,
cet obstiné sourire où se mêlent
la présomption, la plaisanterie et le sarcasme.
Si tu prétends avec cela susciter l’amour
dans mon âme, tu te trompes :
du désir à l’amour on mesure un abîme.
La même différence existe entre les deux
qu’entre la lueur vacillante d’une bougie
et la splendide irradiation d’un astre.
Aussi, je peux bien dire
que je t’ai désirée de temps à autre,
mais je ne t’ai jamais aimée. Ne t’imagine pas
que je sois pris dans les rets de tes charmes,
ni que tes regards blessent jamais
ma poitrine de leurs ardents rayons.
Je te veux et c’est tout. Comprends-tu ?
Je te veux, c’est certain, mais je ne t’aime pas.
Et si ces rudes paroles te blessent,
si la franchise de mon langage t’offense,
si j’enflamme dans ton cœur vide la haine
toujours prête à se réveiller
parce que je ne te rends pas un culte idolâtre
et que tu ne me vois point à tes pieds humilié,
je dois te dire que cela m’importe peu,
jeune beauté aux yeux bleus.
*
Un baiser et un portrait (Un beso y un retrato)
Une nuit, ta voix perfide
me jura un éternel amour,
tandis qu’une fausse rougeur
transformait en pivoine la neige
de ton séduisant visage.
Ton accent harmonieux était
comme un soupir du vent ;
tes yeux brillaient
comme les astres étincelant
au vaste firmament.
Je te regardais sans plaisir
en écoutant tes serments
et devais retenir
un rire voltairien
qui me voulait venir aux lèvres.
Cependant, je t’adorais
malgré moi, excessivement ;
ta pupille étincelait
et ta lèvre trépidait
comme suppliant un baiser.
Ta beauté m’attirait
avec l’attraction de l’abîme.
Ta fausseté m’était flagrante,
tout comme ta vilenie et ton cynisme,
mais je ne t’en aimais pas moins !
Je passai mon bras autour de ton cou,
ma tempe effleura tes cheveux ;
avec un désir véhément j’approchai
mon visage de ton beau visage
et te donnai un baiser sur la bouche.
À ce baiser tu répondis,
et après cet épanchement
tu feignis de la honte :
en te voyant si triste, je crus
presque à cette fiction.
En larmes, agitée,
dans un élan étudié,
ta main déposa,
ainsi qu’une mystérieuse amulette,
un objet dans la mienne : ton portrait.
Prends, me dis-tu,
cette véridique preuve
de ma frénésie d’amour
que je te donne ; qu’au moins tu aies
un souvenir de moi !
Et avec des rougissements feints
tu fixas dans les miens tes yeux
comme des étoiles sinistres,
grandes comme mes douleurs,
noires ainsi que mes chagrins.
……….
……….
Le temps passa. Un jour,
par lettre tu m’appris
qu’un homme qui t’aimait
avait demandé ta main
et que tu l’épousais.
Ta conduite mesquine
ne m’étonna point ; non, rien de tel.
Entre un pauvre raté
et cet illustre potentat,
le choix ne faisait guère de doute.
L’orgueil t’avait aveuglée.
Cet homme, Sira bien-aimée,
ne t’as pas chérie comme moi.
Il t’a séduite et quittée,
souffrante, abandonnée.
Ma pitié s’éveilla
en apprenant ton châtiment ;
et, pensant à ta détresse
et sinistre solitude,
je courus à ta rencontre.
Tu ne feignais plus ; la lie
de ton esprit recouvrait
les lys de ton teint.
Le vice se montrait en toi
dans toute sa nudité.
Plein d’anxiété secrète
de te savoir sur la voie du dérèglement,
mon âme, comblée de douleur,
trembla de voir la prostituée
succéder à la coquette.
Je voulus passionnément
t’arracher au tourbillon
qui t’entraînait par sa violence,
mais à mes conjurations
tu répondis : « C’est mon destin. »
Et comme j’insistais, dans le but
d’élever une idée honorable
dans ta conscience endormie,
tu fuis de ma présence
en lançant un éclat de rire.
……….
……….
Je ne t’ai plus jamais revue
et ne sais quel peut bien être ton sort.
Peut-être ton destin fatal a-t-il voulu
que dans un misérable hospice
tu trouvasses la mort,
ou que, comme une feuille détachée
que poursuit l’aquilon,
avilie par l’infamie,
tu sois plongée
dans la plus sordide abjection.
Or, malgré tout,
– si ce n’est pas insensé ! –
je garde, fixés dans mon angoisse,
sur mes lèvres ton baiser
et ton portrait sur mon cœur !
*
Le soliloque des filles de joie (El soliloquio de las rameras)
Pour Carlos Miranda
Nous sommes la lie de l’univers,
nous offrons le plaisir et le mal.
Jeunesse vicieuse, ivre de gloire,
viens jouir des plaisirs de la matière !
Plongées dans l’immondice de la boue,
nous avons le cœur sec et froid ;
nous maudissons nos propres mères ;
nous sommes l’abjection et la fétidité.
Nous subissons les injures et les coups,
la stupidité du peuple brutal,
et nous acclamons par d’imbéciles éclats de rire
les grossières plaisanteries de la racaille.
Notre existence se passe dans l’orgie ;
nous vivons sans repos ni santé,
et l’agonie de la souffrance nous ronge
au milieu de la belle jeunesse.
De notre sein stérile, infécond,
nos enfants héritent de terrifiantes maladies.
Nous sommes le réduit immonde
où la société se vide le ventre.
Implacable et féroce, notre destin
nous abreuve d’un fiel répugnant
quand des taches couleur de vin,
sanglantes, sur notre peau paraissent.
Descendues de la pureté du ciel,
nous ne voyons plus le jour ;
notre beauté dure un instant,
et la croix expiatoire commence.
D’abord, l’illusion nous trompe,
nous vivons dans un lupanar doré ;
mais bientôt notre teint se brouille,
nous commençons à décliner.
Le baiser éternel, toujours palpitant
fait perdre aux lèvres leur éclat,
et la pression constante des doigts
fait tomber les formes, flasques.
La turgescence du sein réduite à néant,
notre beauté touche à sa fin ;
avec une rude, glaciale indifférence,
à la tourbe alors nous nous livrons.
Nous déménageons ; nos lits
ne sont plus couverts de magnifique dentelle.
La paye est devenue infime
et nous n’avons plus à offrir qu’une paillasse.
Notre logis est un misérable galetas
aux murs effrités et noirs.
La canaille vient ici quand l’embrase
la soif du grand désir hydropique.
Ici vient le vaurien, la crapule,
tout ce que la société rejette.
En un grotesque amalgame,
tout le rebut se retrouve ici.
En offrant notre poitrine avilie
aux baisers enflammés de la luxure,
nous tombons comme des statues sur la couche
et présentons nos lèvres, sans amour.
Parfois une main calleuse
nous traverse le visage avec un plaisir brutal,
car notre triste vie sordide
est une constante pluie de honte.
En recevant l’outrage infamant,
il nous monte au visage un flot de sang
et nous subissons avec des cris de rage
les moqueries, l’insulte, les gifles.
Nous cachons notre couleur de mortes
sous de grossiers carmins,
dissimulons ainsi les cernes
pour continuer de plaire.
Chacun peut nous louer, vieillard, gamin
ou adolescent, pour le vil métal ;
nous traitons chacun à égalité,
tous avec la même caresse.
Les folies, le vin, les excès
nous transforment de manière si atroce
qu’une fois introduit le virus dans nos os
nous perdons jusqu’au timbre de la voix.
Elle devient si rauque qu’il semble
que nous souffrions d’un catarrhe incurable ;
l’éclat de notre pupille ternit
et notre figure se creuse de sillons profonds.
Quand nous revoyons en pensée, parfois,
la douce enfance heureuse,
notre âme léthargique se convulse
et notre cœur tremble jusqu’à la racine.
Nous sommes des bêtes humaines ; nous ne savons pas
ce qu’est l’amour, la décence, l’honneur,
ni ne prétendons pouvoir l’apprendre,
n’ayant jamais appris que l’ordure.
Quand nous ne servons plus à rien,
on nous chasse de l’infâme bordel
et nous traînons une existence dégradée
sans toit, sans lit.
Nous errons sur les promenades publiques
à la recherche de soldats, de paroissiens,
dont nous satisfaisons le désir pour trois fois rien,
et nous maudissons Dieu par habitude.
Nous haïssons avec une rage folle
tout ce qui rit ou répand lumière et beauté.
Pour nous toute chose au monde
est couverte d’un crêpe funèbre !
La faim bien souvent nous tenaille ;
nous en subissons la torture infernale ;
et dans les moments de vertige et de démence
nous pensons au vol, au poignard.
La tuberculose lentement nous dévore ;
nous éprouvons dans la poitrine une douleur lancinante…
Le poids accablant de tant de chair
nous assassine à petit feu !
Enfin vient un moment où nos jambes
ne peuvent plus soutenir ce corps,
et nos forces cèdent, dans l’angoisse ;
nous savons l’agonie commencée.
Alors, sur une misérable civière,
on nous emporte, rongées par le mal,
et notre lie délectable est dévorée
par l’abîme final de l’hospice.
*
Le fossoyeur et moi (El enterrador y yo)
Pour Daniel Pérez Vizcaíno
Je me trouve devant celle qui fut mon amante,
me trouve devant son cadavre rigide.
Vois, croque-mort abominable,
jusqu’où va mon cynisme :
je souhaite qu’en présence de ce corps
tous deux fassions bonne chère.
Pose cette table ici. Que les mets soient servis !
Mon appétit n’est point diminué
par le regard de cette morte abjecte,
par ses yeux vitreux et révulsés.
Dînons ! Mais invite-la,
qu’elle goûte ce xérès exquis ;
cependant, qu’elle ne le boive pas dans la coupe,
ce serait trop d’honneur pour elle :
remplis de vin cette portion de crâne
et approche-la de ses lèvres jaunies.
Très bien… qu’elle la vide !… non… impossible…
Bon, alors place le crâne entre ses doigts rigides,
lève-le à hauteur de sa bouche
comme si elle portait un toast… Voilà, magnifique !
Quelle attitude grotesque ! Tu ne ris pas ?
Ris, fossoyeur, tout comme je ris.
……….
……….
Le souper est terminé. Continue de boire,
je te donnerai l’exemple, ferai de même.
À présent, tue la morte. Tu ne comprends pas ?
Par ma foi, c’est pourtant simple :
plonge ton couteau dans son cœur
comme s’il s’agissait de tuer un être vivant.
Une incision bien faite… mais vite !
Qu’est-ce qui te rend si timide ?
Ah, tu veux de l’argent ? Tiens, misérable !
remplis tes poches.
Maintenant, frappe… Joli !
Tu as donné un coup superbe, l’ami !
Un coup de maître ! Je vois que tu connais
à la perfection le métier d’assassin.
Le sang ne coule pas, il est coagulé.
Veuille à présent retirer délicatement les entrailles…
tout entières… fais très attention…
continue, vaurien… Bravo, bon travail !
Enfin !… Apporte-moi, pour que je puisse le fouler, l’écraser
sous mes pieds, son cœur maudit !
Mon ressentiment à présent un peu apaisé,
apaisé mais nullement éteint
car ma haine durera tant que je vis,
donne une sépulture à son misérable cadavre.
Que me parles-tu, imbécile, d’enterrement somptueux ?
Pas de caveau ni d’enfeu !
À la fosse commune, dans le grand trou
où vont les filles de joie, les assassins
et les voleurs : ses ossements
doivent être confondus avec ceux du crime !
Un cercueil seulement, et presque à fleur de terre,
c’est ce que demande mon caprice,
pour que je puisse, palpitant, tremblant,
dans le délire de ma jouissance insensée,
écouter le festin que les vers
célèbreront sur son corps vil.
*
Dans l’obscurité (En la sombra)
Je le jure sur l’arc de tes sourcils.
(Traduit de l’arabe)†
Je t’adore, femme ! Je t’idolâtre !
Je le jure sur l’arc de tes sourcils !
Comment est-ce arrivé ? Je l’ignore. Je sais seulement
que cette passion, née de l’absence,
par les desseins fatals de la Destinée
eut pour berceau l’épouvantable catastrophe.
Son berceau fut une prison ; mais qu’importe,
puisque mon amour en lumière transforma
les ténèbres du cachot. Que peut
l’esclavage du corps derrière les grilles
et les cadenas, quand l’âme libre
et passionnée rêve
et par-delà les cieux lointains
se livre à sa profonde extase ?…
Comment est-ce arrivé ? Je ne sais. Demande aux vagues
la cause qui les engendre ;
demande ses secrets à l’abîme ;
essaye de savoir
pourquoi le vent est perfide ; pourquoi s’ouvrent,
quand la nuit tombe,
certaines fleurs qui brillent dans l’ombre
avec une vive lumière de luciole ;
interroge la paix des tombeaux
et tu recevras le silence pour toute réponse.
L’énigme insondable,
seul Dieu la pénètre,
et l’esprit de l’homme est un mystère
que ne peut explorer l’intelligence.
Comment est-ce arrivé ? Je l’ignore.
Je sais seulement qu’une nuit, dans l’obscurité
de ma cellule, alors que j’entendais
tomber la pluie glacée sur le carreau,
comme un point d’or
devant moi apparut une étoile merveilleuse.
Ton souvenir me blessa ; je sentis en mon esprit
comme un choc d’idées,
un grand froid dans le cœur ; et, en même temps
que ton image sereine
se détachait lumineuse et pure
sur le crêpe noir des ténèbres,
ton nom dans mes oreilles
vibrait avec la cadence
d’un rythme musical. Ainsi se forgea
la chaîne tragique
de cette passion, née
à la chaleur de l’absence,
et qui par l’impiété de la Destinée
eut pour berceau l’épouvantable catastrophe.
Comment c’est arrivé, je ne sais, mais je t’adore !
Je le jure sur l’arc de tes sourcils !
† Traduit de l’arabe : Le commentateur de l’édition 2014 du recueil nous informe que le vers est tiré des Poesías asiáticas puestas en versos castellanos (1833) (Poésies orientales mises en vers castillans) de Gaspar María de Nava, comte de Noroña. – En introduisant le goût orientaliste en Espagne, le comte de Noroña souhaitait l’opposer aux influences de la « fade » poésie française.
*
Toi et le chaos (Tú y el caos)
Dieu, avec la lumière et la splendeur des cieux,
forma ton beau visage,
mais Satan, prince pervers,
en voyant si belle œuvre,
avec envie et colère s’exclama :
« Merveille de beauté
que ton corps, mais de ton esprit je ferai
un objet d’admiration en tout temps
pour son horreur et sa difformité »,
et, roulant des yeux pleins de sang,
il laissa de son sein
s’exhaler un rauque soupir. Nul ne sait
ce que le sinistre monarque
à ses légions ordonna, mais il est certain
que du fond noir
du barathrum les ombres montèrent
à son commandement impérieux
et retombèrent toutes ensemble sur ton âme
comme une tempête d’automne,
en un essaim si lugubre et horrible
que, malgré sa haine
de l’humanité, Satan sur son trône
frissonna d’épouvante.
……….
……….
C’est pour cela, femme, que dans ton sein
se mêlent tous les vices
et que depuis ce jour,
rejeton des furies,
les antres ténébreux de l’enfer
sont moins obscurs qu’ils n’étaient.
*
Rancœur (Rencores)
Un jeune et pâle névrosé
jeta d’une voix rogue :
« Sonneur de cloches, lance à la volée
les campanes de l’église,
sonne allègrement tes cloches
comme aux jours de fête. »
Le sonneur le regarda
d’un air ahuri.
– Avez-vous perdu la tête ?
– lui répondit-il, effrayé –
alors que vient de mourir votre fiancée…
– C’est justement parce qu’elle est morte
que je demande que chantent joyeuses,
avec leurs langues de métal,
ces cloches auxquelles tu souhaites
faire retentir un glas pour elle !
Le monde ne doit pas pleurer
quand meurt une hyène !
– Mais, monsieur… – Ne réponds pas
et sonne sans plus tarder
ou bien j’irai de ce pas à l’église,
en présence des fidèles,
jeter bas le catafalque, l’arracher
du cercueil qui l’enveloppe,
et je la traînerai, gravissant les marches
du clocher avec ma charge fétide,
au battant je l’attacherai
et de mes propres bras
mettrai la cloche en branle,
pour voir, avec les délices d’un tigre
quand il déchire sa proie,
son corps disloqué
voleter furieusement de-ci de-là,
et entendre le bruit que produit
en heurtant les pierres
l’horrible tête sanglante.
*
La marche des vaincus (La marcha de los vencidos)
Pour D. José María Matheu
Voilà les estropiés, les vaincus ;
malheureux anéantis, misérables déchus,
ceux qui, après une longue période de luttes incessantes,
privés d’énergie, tremblants, vacillants,
sans étoile au ciel ni direction sur la terre,
renoncent aux dures lois de la guerre.
La société leur crache dessus, les rejette
comme un inutile fardeau, ainsi qu’on élimine
la boue souillant le seuil de marbre d’un palais.
L’un après l’autre, les vaincus avancent lentement
sur différents chemins, mais tous vont au même point
qui sur eux exerce l’attraction de l’abîme.
Ils ne luttent plus, se laissent entraîner. Dans leur regard
sans éclat, toute la tristesse d’un soir nuageux :
leur visage, qui trahit la fatigue, n’est plus animé
par la contraction sauvage que prête la haine
à ceux qui se révoltent encore contre d’injustes affronts.
La commissure de leurs lèvres livides tombe
de manière sinistre, et leur marche dénote
le tumulte des luttes passées et la déroute.
Il y en a de jeunes, dignes d’un sort meilleur,
et des vieillards chancelants près de la fin ;
en tous vibre, avec un creux de tombeau,
l’anéantissement de ce qui s’écroule.
–
Voilà les estropiés, les vaincus ;
vers l’hospice marchent les malheureux déchus.
L’hospice ! la seule maison qui les accueille
et recueille amoureusement leurs spectres pâles ;
l’hospice qui, ouvrant sa gueule dans l’obscurité,
semble les nommer avec compassion,
puis, quand la funèbre énigme le demande,
avec une impiété de bête jette au trou profond
les restes disloqués de cette masse humaine
composée de reptiles et de larves du marécage.
Et dans le jour splendide versant une éclatante lumière,
avec ses golfes aériens de topaze et de rose,
devant la foule qui dans la rue s’agite
et rit, désordonnée, et chante et remue et crie,
avec des vibrations profondes, la porte de l’hospice,
toujours ouverte à la douleur humaine et au malheur,
dévore lentement, fatidique, insatiable,
monstre jamais repu, la lie délectable
de ceux qui, luttant contre un sort contraire,
ont sombré dans la mort, la bataille perdue.
–
Voilà les estropiés, les vaincus ;
malheureux anéantis, misérables déchus.
*
Inscription de sang (Inscripciόn de sangre)
Depuis que j’ai dit à jamais
adieu à mes belles illusions,
le froid de l’hiver glace mon sein et,
enveloppé dans le crêpe des ténèbres,
solitaire j’erre à travers le monde
comme une âme échappée de l’enfer
effrayant et magnifique de Dante.
Au loin je contemple un ciel noir ;
autour de moi je ne scrute que la nuit,
aucune lueur d’espoir n’atteint mon esprit,
je n’aspire ni au bonheur ni au plaisir.
Au-dessus de mon front, je vois, agitée,
la nuée menaçante qui s’avance furieuse ;
le monstre du désir ronge ma poitrine
et, bête féroce, la vengeance se nourrit de moi
comme le vautour affamé de Prométhée.
Où vais-je ?
Quels terrifiants mystères le destin
cache-t-il dans son sein fatidique ?
Quand parviendrai-je au bout de mon chemin ?
Pourquoi, quand j’appelle Dieu, ne me répond
qu’un écho glacial ? Pourquoi le sort
met-il devant moi, avec une obstination farouche,
les noirs horizons de la mort ?
Pourquoi le rêve bienfaisant ne vient-il pas
me fermer les yeux ? Pourquoi le printemps
ne refleurit-il pas dans mon esprit fatigué ?
En des abîmes d’ombre enseveli,
je continuerai d’aller je ne sais où,
sans foi, sans illusion, désespéré,
lançant au milieu de mon angoisse féroce
le soupir déchirant du condamné
qui se convulse sur un bûcher.
Comme les vagues de la mer irritée,
dans mon imagination exaltée passent
les souvenirs d’amour et de joie
que n’ont point effacés les neiges de l’oubli.
Perfides remembrances !
Fuyez ! Laissez ma pensée étale !
Ne me rappelez plus les bonheurs éphémères,
les délires d’un moment,
les fleurs d’un jour, les succès fugaces,
les feuilles mortes qu’emporte le vent !
Et toi, vierge radieuse
aux boucles noires, au front de neige,
dont les yeux resplendissants
ont l’éclat du diamant,
viens à mes côtés et, pleine de tendresse,
détruis cette mortelle mélancolie
qui m’enchaîne dans ses anneaux de fer,
et passée la nuit horrible et froide,
comme un messager de paix et de joie
que brille l’aube sereine !
Viens ! Répands l’essence bienfaisante
de la consolation dans mon âme dilacérée !
Qu’apaise mon anxiété dévorante
le torrent de lumière de ton regard
et que ta voix rythmique, ta voix harmonieuse
vibre à mon oreille, douce et compatissante,
pour que dans son ineffable enchantement
mes yeux tristes sèchent leurs larmes
et mon cœur referme ses blessures !
Mais, vain délire !
ne viens pas, non, car en me voyant infortuné
tu feindras les tourments du martyre,
sentant mon cœur inepte et sans défense,
et tu mentiras en croyant me tromper,
alors que brillera dans les fils de lumière
de tes cils une larme indifférente !
Je veux être seul ! Seul avec le chagrin
brûlant qui me consume !
L’âme libère son torrent
et la vague rugissante de la douleur
soulève sa crinière hirsute.
Si je te voyais, peut-être maudirais-je
mon affection et ton nom…
Mais non, pardon, pardon, ma beauté !
Malgré ton infamie, le poète
t’aime et l’homme t’idolâtre encore !
Ainsi m’exclamais-je ; alors, avec cynisme,
ensevelissant mon tourment dans mon âme
et me déchirant la poitrine des ongles,
je me lançai dans le tumulte de l’orgie.
……….
……….
Les années ont passé mais rien n’a pu faire
que j’oublie ma passion idolâtre ;
et aujourd’hui, en un mélange de joie et de dépit,
de mon aimée je vois écrit le souvenir
dans les sanglants sillons de ma poitrine.
*
Impulsion secrète (Impulso secreto)
La tuberculose marque
de son signe incontestableson visage, qu’embellissent encore
ces nuances pâles.
Elle a les yeux bleus
en amande, grands et tristes,
un regard mélancolique
qui ne se fixe pas ;
des cheveux blonds bouclés
tombant en vagues aériennes
sur son dos cotonneux
et sa gorge de cygne.
Sa figure amaigrie,
le teint jaunâtre
de sa peau transparente
et sa toux sèche, disent bien
que dans ce corps la vie
comme une flamme s’éteint.
L’habit noir qu’elle porte
la rend plus vaporeuse encore,
enveloppant dans ses plis
ses belles formes de vierge
et caressant sa taille
gracieuse, svelte et souple
qui se déplace avec la légère
ondulation d’un esquif.
Quand je la vois, au bal,
passer agitée et tremblante,
fantasmagorique sylphide,
une profonde douleur m’accable,
les larmes me viennent aux yeux
et je sens mon cœur opprimé.
Elle ignore qu’elle se meurt,
elle chante, s’enivre et rit,
et sa vie de folie
se passe dans le délire.
Je ne sais si c’est l’irascible tempête
de l’infortune qui l’a plongée dans la boue,
ou si le vice, de sa force invincible,
l’a saisie comme les vagues
qui poussent contre les syrtes
le vaisseau, faible jouet
de la terrible bourrasque.
C’est un cadavre qui marche,
c’est une morte qui vit,
un soleil expirant au crépuscule
avec une lumière vacillante et triste,
une vision qui s’éloigne,
quelque chose qui ne se laisse définir…
Et je l’adore !
Incompréhensibles mystères de la destinée !
Mais ce n’est pas le désir grossier
qui me séduit par ses attraits,
ce n’est pas la passion de la chair
qui me soumet à son influence,
c’est un amour de l’esprit !
C’est une tendresse sans limites !
C’est un délire que l’âme
a forgé dans une extase sublime
et qui me pousse continûment,
avec une force irrésistible
à laquelle je ne puis rien opposer,
vers ce pâle sphinx !


