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L’art poétique sophistique de Paul Valéry
« J’ai toujours fait mes vers en me regardant les faire, en quoi je n’ai jamais été proprement poète. » (Cahiers : Ego scriptor)
On ne saurait mieux dire. Seulement cette attitude a fait école en poésie, et c’est ce qu’on appelle aujourd’hui poésie, improprement. Le poète romantique se regardait vivre, le poète contemporain se regarde écrire.
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De l’inspiration à l’œuvre
« Le poète n’obéit au mètre qu’en sacrifiant sa pensée initiale. » (Cahiers : Poésie)
Il n’y a pas de pensée initiale, seulement une idée dans le mode par défaut de l’intellect : la pensée est donnée par l’inspiration au cours de l’écriture et n’est pas initiale.
Dans son mode par défaut, l’intellect ne « pense » pas : il brasse toutes sortes de perceptions immédiates mêlées de souvenirs, d’impressions plus ou moins fortes et de cogitations plus ou moins informes. Et toute concentration sur un objet dans l’intellection n’est pas encore non plus de la pensée : souvent il s’agit d’une simple rêverie éveillée. La forme, dont la présence permet seule de parler de pensée, n’apparaît qu’au cours d’un travail de l’intellect : c’est son œuvre qui est la pensée du poète.
L’œuvre résulte d’une inspiration mise en forme par un travail. Ainsi, l’art n’est jamais spontané car c’est un travail. Le travail du poète se caractérise par une « idée initiale » qui est l’inspiration première. Cette idée n’est pas encore une pensée, et le mètre de la poésie versifiée n’oblige à aucun sacrifice à cet égard : il sert au contraire à donner forme à l’idée pour qu’elle devienne une pensée, une œuvre. Le vers est une forme préétablie : en coulant l’inspiration dans la forme du vers, on parvient à une œuvre. En jetant son inspiration sur le papier par écriture automatique, dans le cas extrême des expérimentations du surréalisme, on ne fait que transcrire le mode par défaut de l’intellect ; l’intérêt d’une telle démarche est purement expérimental et n’est culturel qu’au sens secondaire d’objet de commentaire pour les spécialistes.
ii
« J’observais que : de même que les opérations purement abstraites, algébriques, aboutissent, dans beaucoup de cas, à de bons résultats de physique, la pensée « physique » n’ayant joué aucun rôle pendant l’intermède analytique, ainsi, des combinaisons verbales essayées et effectuées, sans grand égard à une idée initiale à exprimer, mais avec souci de leur efficacité propre – et, au besoin, avec toute liberté de changer l’idée mère – permettaient de former les objets poétiques les plus « parfaits ». » (Cahiers : Ego scriptor)
Ici, Valéry parle d’idée initiale plutôt que de pensée initiale. Il ne fait pas de différence entre un objet de cognition avant et après une mise en forme, faute d’avoir compris qu’il existe un mode par défaut de l’intellect. Une fois cette remarque faite, on peut dire que la prémisse, dans ce passage, n’est pas complètement fausse, mais une « idée initiale à exprimer » est néanmoins, dans le sens où Valéry l’entend, erronée. Nous avons dit précédemment qu’un poète se caractérise par une idée initiale qui est l’inspiration. Or il ne s’agit pas d’une idée en tant que pensée, comme l’entend Valéry qui emploie indifféremment les deux termes : cette idée n’est pas un programme à exécuter (que le mètre empêcherait de conduire à bien tel quel et obligerait à modifier) car un programme est déjà une pensée. Dans l’idée « je veux exprimer ‘ça’ », ce « ça » n’est pas déterminé dans la phase antérieure au moindre travail de conception. Ce « ça » n’est pas encore une pensée, laquelle résultera du travail consécutif à la volonté ainsi exprimée ; c’est une simple stimulation qui, aussi intense qu’elle puisse être, est de l’ordre le plus vague, c’est quelque chose d’informe entre l’image et le langage. Si le poème est réussi, le « ça » existe en tant que forme et par là même en tant que pensée, œuvre.
La prémisse de Valéry n’est pas fausse mais l’auteur se méprend sur la démarche qu’il préconise : il ne s’agit nullement d’une innovation ou d’une rupture avec la pratique littéraire antérieure, mais de la nature même du travail littéraire. Jamais le travail littéraire ne part d’une « idée » au sens de programme à réaliser. Quand je veux exprimer « quelque chose » en poésie, cette chose ne m’est donnée qu’au terme de mon effort d’expression. (C’est pourquoi le qualificatif « didactique » s’applique à une œuvre ratée : est ratée, entre autres, l’œuvre qui s’est voulue la transcription d’une forme dans une autre forme.)
iii
« Grandeur des poètes de saisir fortement les mots, ce qu’ils n’ont fait qu’entrevoir faiblement dans leur esprit. » (Tel quel I)
Oui : c’est la notion de mode par défaut de l’intellect qui l’explique. L’esprit ne « fait qu’entrevoir faiblement » tant qu’il n’entre pas dans un processus de pensée, c’est-à-dire tant qu’il ne sort pas, au moyen d’un effort, du mode par défaut de l’intellection. Le poète est celui qui se met à penser dans la forme du poème, forme qui fait appel à l’inspiration. Le poème est réussi quand ce qui est entrevu faiblement mais intensément dans une impression ne perd pas en intensité quand il est saisi fortement, exprimé.
« L’inspiration est l’hypothèse qui réduit l’auteur au rôle d’un observateur. » (Ibid.)
Valéry prévient certes son lecteur qu’il trouvera des contradictions dans ce volume, Tel quel : il s’y trouve d’abord un esprit faible. L’inspiration n’est pas quelque chose d’extérieur à l’esprit du poète : c’est purement et simplement la modalité de la pensée dans le travail poétique, une modalité différente du calcul de la pensée mathématique ou du raisonnement de la pensée spéculative. Le mathématicien et le dialecticien sont tout autant des observateurs des processus de pensée auxquels ils se soumettent en vue des fins qui sont les leurs ; dire qu’un poète pourrait se distinguer à cet égard en n’étant plus l’observateur des processus d’inspiration qu’il suit, devenir véritablement poète en étant acteur et non plus simple observateur, est une fausseté. En tant que fausseté, convertie en prescription elle est mauvaise. En réalité, cette « observation » est une pure et simple observance, le respect de certaines conditions pour obtenir un résultat. Si bien que, alors que nous avons reproché plus haut au poète contemporain de se regarder écrire, nous ne nous contredisons pas par les présentes réflexions : c’est Valéry qui se contredit en considérant qu’il n’est pas proprement poète du fait de se regarder faire ses vers puis de vouloir rabaisser l’inspiration comme faisant du poète un simple observateur de processus mentaux et non un acteur. Nous répondons à cela que l’observance (observation active) qu’il appelle observation (passive) est la nécessaire attention au travail qu’on est en train de mener.
Pour Valéry, la règle poétique est contraire à l’inspiration. Or c’est l’opposé. Le mode par défaut de la pensée, que le vulgaire appelle sa spontanéité, est une bouillie insignifiante, même chez les meilleurs esprits. Seule la contrainte crée l’inspiration, et c’est la vraie définition de la poésie : une contrainte pour maintenir l’inspiration et lui faire produire des résultats. (Le vulgaire valorise l’impression plutôt que l’expression car son expression est défaillante en termes d’intensité : il recherche dans la littérature l’intensité dans l’expression qu’il ne connaît dans son quotidien que par les impressions ; et la littérature est justement pour lui une impression reçue par le moyen de l’expression.)
Le principe est le suivant : la pensée étant une tension hors du mode par défaut de l’intellect, en dehors de toute stimulation utilitaire dans le monde concret pour maintenir une tension (laquelle stimulation utilitaire a des fins utilitaires car elle est une réponse à un problème concret), la contrainte du mètre poétique a pour but de maintenir cette tension en considération de fins non utilitaires, esthétiques.
iv
« Ce que nous voyons très nettement, et qui toutefois est très difficile à exprimer, vaut toujours qu’on s’impose la peine de chercher à l’exprimer. » (Ibid.)
Ceci décrit une impossibilité. Schlegel : « Pas de pensée sans langage. » D’où résulte que cela seul est net qui est exprimé sans difficulté. – C’est d’ailleurs, avant de l’être de Schlegel, une pensée de Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Un énoncé clair manifeste une conception parvenue à un degré de maturité suffisant dans la pensée, c’est-à-dire dans un travail de pensée, une tension hors du mode par défaut de l’intellect.
Ce que Valéry appelle « voir très nettement » ne peut être qu’une sensation intense, mais sentir intensément n’est pas encore « voir » quelque chose, car le « voir », ici », dans la mesure où Valéry n’a pas écrit « ce que nous sentons très nettement », a rapport à l’esprit. À vrai dire, Valéry ne parle même pas de ce que produit un objet des sens sur l’esprit, mais d’une « pensée » autonome et cependant inarticulée encore à laquelle il considère avoir le droit de conférer un statut programmatique, alors qu’il jongle avec un objet paradoxal : une expression avant toute forme d’expression.
Nous ne prenons pas pour un esprit supérieur celui qui prétend que ses obscurités tiennent à la particularité, à l’originalité de sa pensée profonde, car nous savons qu’il est à lui-même obscur. L’homme se parle à lui-même comme il parle aux autres.
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Les connaisseurs selon Valéry
« [J]e n’ai visé que des esprits faits, capables de résistance, auxquels je puisse demander de l’effort en récompense du mien, et qui m’inspirassent une certaine crainte de leur jugement. (…) Architectes, peintres, médecins, militaires, géomètres, physiciens, économistes, voire philosophes ; et même (avec toutes les réserves qu’il fallut) ecclésiastiques ont approuvé mes propos et cité mes formules. Je ne parle pas des politiques, car ceux-là n’ont pas d’importance. Ma « gloire » est là : n’avoir pas cherché à enivrer, mais à échanger honnêtement mes produits contre attention réfléchie, en présence d’une susceptibilité critique redoutable, celle de connaisseurs. » (Cahiers : Ego scriptor)
Absurde. Un architecte etc. n’est le « connaisseur » de rien du tout, en tant que tel, en dehors de sa spécialité. En poésie, c’est donc monsieur tout-le-monde, et si sa critique est redoutable, c’est qu’est redoutable la critique de monsieur tout-le-monde. Or Valéry veut ici nous expliquer pourquoi il n’a pas recherché à être lu par « la masse indéterminée des lecteurs possibles ». Ces « esprits faits », cependant, ne sont pas faits de telle façon qu’ils puissent fournir un jugement spécialisé sur la production poétique ; ils sont précisément la masse de ceux qui reçoivent une grande partie de leurs opinions en la matière par la critique professionnelle, au jugement desquels se fie la masse. Ce ne sont donc pas des connaisseurs mais, si l’on examine la liste ici dressée, des notables.
Il ne s’agit pas de dire qu’un architecte ne peut avoir des idées sur la médecine ou un médecin sur l’architecture mais leurs idées dans les domaines où ils ne peuvent être appelés a priori des connaisseurs, à moins que l’architecte ait fait des études de médecine d’une façon ou d’une autre, etc., n’ont pas le caractère d’idées de connaisseur mais appartiennent à l’ensemble des idées d’une « masse indéterminée » avec laquelle Valéry prétend ne rien vouloir affaire. Puisque Valéry introduit de cette manière la notion de « connaisseurs », il faudrait dire qu’il n’y a pas de masse indéterminée mais uniquement des connaisseurs, dans la mesure où un architecte, un médecin, un militaire est tout aussi connaisseur de sa propre spécialité que l’est de la sienne un ouvrier tourneur, un employé de banque, un concierge. Aucune de ces spécialités ne touche de près ou de loin au travail poétique et chacun de ces spécialistes a la même légitimité en tant que public de la poésie, c’est-à-dire qu’ils forment tous à cet égard une « masse indéterminée ».
Tous les spécialistes sont égaux devant le domaine non utilitaire, l’esthétique. Ce domaine requiert cependant lui-même un certain apprentissage, une certaine « culture » qui est la culture du goût, mais précisément cette culture du goût ne s’acquiert par aucune spécialisation utilitaire, par aucun apprentissage spécialisé en dehors de l’esthétique elle-même. Les différences, des hiérarchies en la matière ne peuvent se rapporter à aucune connaissance utilitaire spécialisée de « connaisseurs » dans tel ou tel domaine, mais à la seule culture du domaine esthétique. Les notables cités par Valéry ne pourraient avoir un sens critique redoutable en la matière que s’ils consacraient plus de temps que d’autres aux préoccupations esthétiques. Cela pouvait être le cas aux temps d’une « classe de loisir » mais elle n’existait déjà plus guère à l’époque où Valéry écrivait, et de toute façon sa réflexion ne porte pas sur ces « connaisseurs » en tant qu’ils l’étaient devenus par du temps libre consacré aux préoccupations non utilitaires mais en tant qu’ils possédaient des savoirs spécialisés.
(Nous laissons de côté la mention des peintres dans la liste de Valéry, qui ne fait que montrer l’incohérence du propos général. Nous nous bornerons à dire que gagner sa vie, un fait utilitaire, en étant peintre, activité esthétique, donc, selon notre catégorisation, non utilitaire, n’est pas nécessairement contradictoire : c’est parce que les hommes ont des préoccupations esthétiques non utilitaires que certains peuvent gagner leur vie en alimentant ces préoccupations.)
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Scientisme et Poésie
« Un poème est pour moi un état d’une suite d’élaborations. Ceux que j’ai publiés sont à mes yeux des productions arrêtées par des circonstances étrangères. Et, gardés, je les eusse transformés indéfiniment. » (Cahiers : Ego scriptor)
Valéry n’a donc pas la notion de perfectionnement, les transformations dont il parle ne visent aucune perfection esthétique. C’est pleinement conforme à (1) sa conception mesquine de l’œuvre comme contingente, où le développement personnel du mortel Paul Valéry est présenté comme l’essentiel, et (2) son scientisme, c’est-à-dire l’idéologie du scientisme en général, pour laquelle, la science étant une synthèse inductive continue qui n’a et ne peut avoir de fin, l’idée même de fin et de finalité est rabaissée autant que possible. Et le (1) découle du (2) : à défaut d’une finalité de l’art explosée par une approche scientiste de l’esthétique, le fait d’écrire devient une simple hygiène, une façon d’exercer des aptitudes le temps d’une vie.
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« L’esprit clair fait comprendre ce qu’il ne comprend pas. » (Tel quel I)
Paradoxe médiocre mais significatif : le scientisme, qui est l’idéologie de Valéry, est toujours sceptique. Et les honneurs d’une société scientiste ne sont dus qu’à ceux qui ne pensent rien et le disent.
iii
Les mathématiques seraient plus totales, seraient plus « l’esprit total » que la poésie ! Il y a une complète absence de culture philosophique chez Valéry, qui l’empêche de saisir les limites des mathématiques, la circonscription de leur domaine dans le champ de la pensée humaine. Cet aveuglement précritique est une caractéristique fondamentale de l’idéologie scientiste.
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Mallarmé : une atrocité sans lendemain. Valéry, son plus fidèle disciple, sans lendemain.
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« Quand le vers est très beau on ne songe même pas à comprendre. » (Cahiers : Poésie)
Comme si un vers pouvait être beau indépendamment de son sens. Comme si pouvait être dite belle en poésie une simple succession de sons. C’est la musique et elle seule qui est belle par le son sans l’entendement.
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Dessèchement de la fibre morale :
Un art poétique de squelette
« Je considère le sujet comme aussi peu important à un ouvrage littéraire que le sont les paroles de l’opéra (généralement non saisies par l’auditeur – et toujours purement indicatrices). » (Cahiers : Ego scriptor)
Ce paradoxe est un appauvrissement. Fondé sur une observation juste – le caractère secondaire du sujet dans une œuvre d’art –, il tire une conclusion fausse. L’observation elle-même n’est du reste guère nouvelle : qui peut penser un seul instant que les sujets mythologiques de la peinture et de la poésie classiques sont plus qu’un simple prétexte ? Mais il y a un sujet dans le sujet, et c’est ce sujet-là qui importe, en poésie, plus que les résonances acoustiques ou les autres considérations « scientifiques » d’un Valéry. Ce sujet dans le sujet est la connaissance de l’homme en tant qu’être moral.
ii
« J’aime la majesté des souffrances humaines. »Valéry prétend que ce vers de Vigny « n’est pas pour la réflexion ». Or ce vers est pour le sens moral et, s’il est beau, ce n’est pas parce que majesté et souffrance sont « des mots importants », ce qui ne veut rien dire, mais parce qu’il exprime une vérité morale. Ce vers ne parle pas de « rage de dents » mais des souffrances humaines, c’est-à-dire morales.
iii
Ce scientiste froid répudie l’émotion. Or « l’étalage de l’émotion » n’est pas forcément de l’« impudeur », ce qui est le reproche de Valéry à Musset, qu’il trouve vulgaire. Il existe des émotions proprement morales, conformes à la vocation la plus haute de l’humanité, et les appréciations de Valéry trahissent la sclérose de son sens moral, le dessèchement scientiste de cette fibre chez lui.
iv
Poète ou hygiéniste ? : L’immortel, moyen du mortel
Pour Valéry, l’œuvre n’est pas une fin mais un moyen, et la finalité de l’œuvre est le « développement » de cet individu qui s’appelle Paul Valéry. L’immortel (au sens où l’on parle d’œuvres immortelles) est ainsi un moyen pour le développement fini d’un mortel. En quoi cette conception est-elle plus élevée que « j’écris pour me sentir bien » ? C’est une conception parfaitement méprisable. L’œuvre est le moyen de l’immortalité dans l’Histoire et c’est pourquoi les contingences de la vie de l’auteur ne sont la finalité et son œuvre le moyen de quelque chose dans cette vie que pour les âmes méprisables.
Si Valéry avait parlé d’un développement en vue de la vie après la mort (l’immortel, moyen de l’immortel), le jugement serait évidemment très différent, mais c’était un bel et bon matérialiste de l’école française.
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Quand Valéry distingue vers trouvés et vers faits, il prétend que sont donnés par Dieu (c’est pour lui une simple façon de parler) ou par la Muse les vers trouvés et que partant de là le poète fait les autres vers. Mais un vers n’est jamais trouvé par quelqu’un qui n’est pas familier avec la contrainte : il faut connaître les règles pour savoir qu’un vers est un vers. Par conséquent, même ce donné (ce « trouvé ») résulte d’un apprentissage et d’un travail, d’un « faire » préalable.
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L’idée d’un écart entre une pensée et le résultat dû à la règle est fausse : il n’y a d’écart qu’entre une conception informe et une forme. La différence entre la prose et la poésie est que la prose produit de la forme dans la considération de l’utilité, tandis que la poésie produit la forme pure et c’est pour cela qu’elle a besoin de règles plus complètes et contraignantes, parce que l’utilitaire occupe le milieu entre l’informe et la forme.
La forme pure est l’Idée platonicienne. On ne l’atteint pas dans la langue utilitaire, et la langue ne peut véritablement cesser d’être utilitaire (tout en se hissant hors du mode par défaut de l’écriture automatique) que par une contrainte gratuite du point de vue de l’utilité. (Cette contrainte n’est d’ailleurs pas absolument gratuite puisqu’on trouve plus gratuit, et absurde, comme de n’employer jamais la lettre « e », par exemple. La contrainte poétique ne supprime aucune des ressources de la langue.)
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Valéry pense que s’il avait écrit en prose il aurait produit des beautés que la contrainte du vers ne lui a pas permis de produire. Or c’est ce qu’un poète ne saurait dire, parce que le poète sait qu’une telle idée est fausse.
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L’art poétique du behavioriste Paul Valéry, La Mettrie au petit pied, est une faible pensée matérialiste appliquée à la poésie : « idée atomique » de Mallarmé, « la matière littéraire qui est langage », « par analogie avec la chimie »…
Son « absence de culture scientifique » fut une gêne pour ce que voulait faire Mallarmé ! Toute la scientificité du monde ne sert ici de rien : elle n’est qu’utilitaire, empirique. Les formes pures sont métaphysiques.
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Un médiocre acousticien
« Dans le vers c’est la résonance qui importe. Le langage en tant que résonance. » (Cahiers : Poésie)
Soit Valéry parle de la notion physique de résonance et il rabaisse alors le vers à une question de mécanique empirique, soit il entend autre chose et c’est alors du charabia recourant à des notions hétéroclites. Mais c’est bien la réalité de l’art poétique de Valéry qu’il tend à réduire la poésie à une branche de l’acoustique.
Or, même comme mécanicien-acousticien, Valéry est médiocre.
Il semble que ce soit lui le responsable de la fixation des commentateurs contemporains sur l’assonance et l’allitération. La « poésie pure » que Valéry cherchait à créer manquait nécessairement de fond (le réel concret est impur), les jongleries formelles prenaient donc la première place et pour ces jongleries la rime offrait le principe à étendre, celui de la « résonance », qu’il produirait alors en écrivant et récrivant ses vers de façon que « résonnent » entre elles des voyelles et des consonnes. Travail absurde et contraire à l’euphonie, laquelle demande la plus grande variété de sons possible, c’est-à-dire à supprimer des résonances plutôt qu’à en rajouter. Les résonances excessives introduisent de la monotonie et de la lourdeur.
La résonance à la rime est toujours suffisante dans un vers jusqu’à l’alexandrin de douze syllabes (c’est le savoir légué par la tradition française) ; toute autre résonance sacrifie l’euphonie, et ce sacrifice : 1) n’est permis que parce que toute langue comporte un nombre limité de phonèmes et que des résonances sont donc inévitables, et 2) n’est souhaitable, en tant que figure de style, que pour créer un effet déterminé. Dans le célèbre vers de Racine, les serpents sifflants sont présents par le son sifflant des « s » accentués. Or on aurait tort de croire que le vers n’est pas venu naturellement à Racine pendant l’écriture et qu’il a dû beaucoup y réfléchir pour le produire. On aurait tort parce qu’une langue présente un certain caractère onomatopéique : le serpent siffle, en français, plutôt que miaule, parce que « siffler » est une approximation onomatopéique d’un sifflement tandis que « miauler » l’est d’un miaulement. Autrement dit, il n’y a pas d’allitération plus naturelle et nécessitant moins de travail que le spontané « serpent siffle ». Qu’il faille louer Racine d’avoir renforcé dans son texte ce trait de la langue naturelle, au détriment de la langue poétique qui demande quant à elle, à l’intérieur des vers résonnant entre eux par les rimes, la plus grande variété, est en réalité parfaitement douteux au point de vue de l’art.
Quant à ceux qui se livrent à ce genre de petites constructions dans le vers « libre », ils sont au plus haut comiques car le vers était dit libre parce qu’on prétendait avoir fait litière des contraintes. Or ce n’est pas une liberté que de s’astreindre à l’ajout d’assonances et allitérations, même si cette contrainte-là n’obéit à aucune règle prédéfinie (sinon le principe primitif « plus y en a, mieux ça vaut »). C’est une pure et simple absurdité qui nécessite, du côté du récepteur, un professeur de lettres contaminé par les Cahiers de Paul Valéry. En réalité, pour trouver des assonances et des allitérations, il suffit d’ouvrir le journal : quand on se met à chercher l’inévitable, on est sûr de ne jamais être déçu mais aussi, et de ce fait, ce genre de recherche n’a aucune valeur.
Voyez de même ces ingénus commentateurs ingénus qui parlent de leur poète comme d’un pourfendeur de formes désuètes, carcans, corsets, quand ce poète est par exemple Victor Segalen qui, dans ses Odes, remplace l’alexandrin 6+6 par un alexandrin 5+7… Il est certain que cet alexandrin 5+7 est une nouveauté, mais qu’un tel remplacement d’une forme imposée par une autre présente le moindre intérêt, c’est ce que le commentateur est bien en peine d’expliquer. Quel commentateur dira jamais comment un poète a pu en venir à la haine (c’est ce que prétend le commentateur) d’une forme 6+6 en raison d’une préférence pour une forme 5+7 ?
Nota Bene. Quand nous parlons du langage poétique opposé au langage courant, nous nous plaçons au point de vue de Valéry lui-même, qui dit avoir recherché la difficulté dans son activité littéraire et pour lequel, par conséquent, une langue littéraire se distingue forcément de la langue courante en raison d’une difficulté la produisant. (Recherche de difficultés qui ne l’a pas empêché de publier et republier des vers faux, dans l’Album de vers anciens, qui avaient d’abord paru en revue.)
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« Un ouvrage littéraire se propose comme une spéculation linguistique » : c’est de l’autisme. Et cet autisme est devenu la marque de l’exégèse littéraire.
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On rend célèbre celui qui, dans son Monsieur Teste, dit qu’il ne faut pas le devenir, parce que c’est ce que veulent entendre ceux qui ne le peuvent.
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« La syntaxe est une faculté de l’âme. » (Tel quel I)
Cela n’avait pas été relevé avant Valéry parce que c’est la moins importante des facultés de l’âme.
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Les arguments du scepticisme philosophique sont tout aussi rigoureux que la science, ses paradoxes sont insolubles, mais n’empêchent pas la science d’obtenir des résultats. Cela s’explique par l’idéalisme transcendantal. La vérité du scepticisme philosophique, c’est qu’un matérialiste ne peut en effet rien connaître. C’est ne rien connaître que ne pas connaître le tout car on ne peut connaître les parties que par le tout qu’elles forment et qui commande leur existence de parties. Or pour le matérialisme la connaissance est la science, une synthèse inductive continue.
Prenons ce que dit Valéry de l’esprit « capable de saisir la complication de son cerveau » et qui est « plus complexe que ce qui le fait être ce qu’il est » (Tel quel I). Valéry veut dire que le fonctionnement empirique du cerveau est plus complexe que la pensée, et c’est vrai parce que le monde des objets, la nature est une synthèse en cours dans l’intuition et que cette synthèse s’opère sur une échelle métrologique infinie dans toutes ses directions et dimensions. C’est justement pourquoi la nature n’est pas le domaine propre de la raison prééminente, laquelle est la raison pratique morale.
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Une exégèse scientifique, c’est-à-dire l’application de la méthode scientifique à la poésie, à l’esthétique, relève du stade précritique de la pensée : son produit est aussi vain et aussi stérile que la vieille métaphysique précritique. La Critique de la faculté de juger, troisième et dernier volume de la Critique de Kant, a précisément été écrite pour mettre en garde contre un tel travers.
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Des réflexions critiques antérieures sur la pensée de Valéry se trouvent à Philosophie 7 : « Spectacle de Variétés : Paul Valéry ».
Les Fleurs du Bien : La poésie de José María Pemán
Il peut paraître hallucinant qu’un poète du vingtième siècle ait nommé un recueil en contrepied de l’un des plus célèbres volumes de la poésie mondiale, Les Fleurs du Mal de Baudelaire, considéré comme un pilier indépassable de la modernité poétique. Quelle hubris de polémiste farouche se cache derrière une telle entreprise ?
En lisant ce recueil, ce qui frappe d’abord le lecteur est la complète absence du caractère polémique qu’un tel titre laissait attendre. Il s’agit de l’expression d’une foi religieuse si complètement absorbée dans ses préoccupations métaphysiques et mystiques qu’on en viendrait presque à croire que l’auteur n’avait pas la moindre conscience de prendre son titre en dehors de soi.
Au moment où, en 1946, il publiait ce recueil, José María Pemán (1897-1981) parvenait au sommet d’une carrière littéraire qui lui valut le titre de « doyen des lettres » espagnoles de son vivant. Il fut membre de l’Académie royale espagnole de 1936 à sa mort et son directeur pendant quelques années, chevalier de la Toison d’or ainsi que des plus hautes distinctions du Pérou et de l’Équateur, reconnu comme un des plus grands par les auteurs espagnols qu’en France nous connaissons un peu (voyez ci-dessous l’éloge d’Antonio Machado), repose dans la cathédrale de Cadix aux côtés du compositeur Manuel de Falla, et n’en est pas moins resté parfaitement inconnu de ce côté-ci des Pyrénées. Je ne crains pas d’être détrompé en disant que les poèmes qui suivent n’ont jamais été traduits dans notre langue, même si l’on trouve traduits en français quelques textes d’une œuvre surabondante dans tous les genres, du théâtre au roman en passant par l’essai et le traité.
Cette carrière stellaire dans son pays et le monde hispanophone pouvait bien donner à ses compatriotes, quelque peu isolés, sous le franquisme, d’une Europe politiquement libérale, le sentiment que ces Fleurs du Bien étaient le coup de grâce porté aux tendances lancées un siècle auparavant par Baudelaire, un sublime coup d’épée dans la reconquête morale de l’Occident par l’Espagne de la tradition et les sentiments chrétiens. Ceci – ce « traditionalisme » – explique peut-être cela – l’incognito de Pemán en République française. Et si, bien évidemment, son nom n’est pas des plus consensuels aujourd’hui en Espagne puisque cette carrière d’astre se produisit en grande partie pendant le franquisme, il n’en reste pas moins que les seules considérations politiques ne peuvent pas toujours prévaloir et que l’on continue dans son pays de rendre hommage à cette figure des lettres par des prix littéraires portant son nom et d’autres formes de commémoration, si l’on déboulonne aussi de temps à autre des bustes et des plaques de rue ici et là. (Car le devoir de mémoire a deux faces : de l’autre côté, c’est une injonction d’oblitération.)
Mais venons-en à Antonio Machado, traduit en français depuis longtemps et que nous continuons à lire. Voici ce qu’il écrivait de Pemán : « Il faut placer son nom à côté de ceux de Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Luis de Leόn, Lope de Vega pour ses poèmes religieux. Et ses qualités, tant de sentiment que d’expression, sont exactement les mêmes que celles des maîtres du genre. (…) Enfin, parachevant toute l’œuvre de Pemán, Les Fleurs du Bien, sommet de son œuvre lyrique. Et sommet de la poésie espagnole de tous les siècles. C’est l’œuvre classique et mûre de la poésie contemporaine. » Une telle recommandation fait oublier les dévissages de plaque.
Les poèmes qui suivent sont tirés d’un volume de 1997 paru chez Edibesa (Madrid), le n° 5 des Obras de José M. Pemán, volume recueillant Les Fleurs du Bien de 1946, le premier recueil poétique de Pemán, De la vida sencilla (De la vie simple), publié en 1923, ainsi qu’un choix de poèmes à thématique religieuse tirés d’autres sources, voire restés inédits. Il n’y a pas dans le présent billet de textes tirés du recueil de 1923 (peut-être plus tard).
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Les Fleurs du Bien
(Las Flores del Bien, 1946)
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Centre de ma peine (Centro de mi pena)
Ce jardin existe seulement
parce qu’il existe dans ma tristesse.
Sa beauté
lente et triste,
splendidement à moi,
est colonie subjuguée
de ma haute mélancolie.
Hors de ma peine, rien !
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Soliloque et paradoxe de la Mort (Soliloquio y paradoja de la Muerte)
Si je ne vais pas à la vie immortelle,
la mort n’existe pas ;
car ce ne serait qu’un non-être,
cela que je suis à présent.
La mort, qui est tant, n’est rien
si elle termine toute vie :
car avant, elle n’était pas là,
après, n’est point remémorée.
Si c’est au néant que je dois retourner,
qu’est-ce que la mort pour moi ?
Je ne fus rien tant que je vivais ;
et en mourant je cessai d’être.
Et la mort qui m’attend,
je ne peux même pas l’appeler « mienne »
si l’être que je possédais
cesse d’être quand il meurt.
Sans la vie, rien n’existe :
aussi, sur quoi peut bien arriver
le moment de mourir,
la vie étant terminée ?
Si une autre vie n’est point certaine,
vivre est une peine
affligeant l’âme étrangère
mais pas moi puisque je suis déjà mort.
Mais non, car il est si certain
que ma mort est une grande vérité
que je dois encore vivre après,
selon ma mort.
La mort existe car, la sentant,
je la sentirai « mienne » :
car sur le point de mourir
déjà je commence à lui survivre.
La mort existe car naître et mourir
sont la même chose : de sorte que
je suis certain de ma mort
dans la mesure où je me sens immortel.
*
Récréation dans le jardin (Recreaciόn en el jardín)
1
Lecture. Fioretti (Lectura. Florecillas)
Moi, frère François, je ne suis qu’un poète…
Toi, saint de Dieu, avec des paroles divines
tu commandas de rester tranquilles
à la troupe ailée des hirondelles
afin qu’elles ne troublassent point ta prédication.
Tu savais que la perfection
de ta voix méritait
le céleste silence du jour.
Je ne connais pas ces paroles de fleurs.
Si je devais faire mon oraison,
je cèderais ma pauvre chanson
aux hirondelles, aux rossignols.
À la troupe ailée je ne dirais point
de se tenir pacifique et calme.
Je me tairais…
Et en elle se trouverait
l’harmonie limpide
du chant
le plus doux et le plus complet.
Parce que tu es saint.
Moi, frère François, je ne suis qu’un poète.
2
Fleurs… quel orgueil que votre compagnie !…
quels soins de Dieu, votre beauté !
Cieux… cette grandeur
si grande et silencieuse… toute à moi !
Midi… quelle ingénue transparence !
Soir… quelles hautes raisons !
Silence… quels chants !
Solitude… quelle présence !
Nuit chaste et soumise,
si muette à mes côtés !
et la lèvre en fleur avec laquelle le printemps
pose sur ma lèvre le baiser de la brise !
Je ne veux pas comprendre. Je veux m’appuyer
sur ton épaule pour marcher.
Et marcher, Seigneur, marcher,
remettant entre tes mains l’étonnement
de mon âme jeune comme la mer…
3
Ils voletaient des troncs aux fleurs.
Chantaient et riaient sur mes mains.
J’allais leur dire comme saint François : Frères !…
Mais les oiseaux ont-ils
des frères pécheurs ?
Seigneur, je les voyais
sur la lumière du jour
si gracieux, si beaux,
que me dire leur frère
me parut de la présomption.
Moi, dépourvu de sensibilité, frère
de ceux qui chantaient ainsi,
comme des fontaines de plumes, pour Toi,
sur les roses et les blés ?
Frères, non. Je les suppliais : Amis…
si vous chantiez pour moi !
4
Oraison de la nouvelle année
Seigneur, pour ce jour
de la nouvelle année je te demande
– plutôt que l’allégresse,
plutôt que la joie claire et vive,
plutôt que le lys
et les roses –
une curiosité vaste et sereine,
un étonnement puéril devant les choses…
Je souhaite que devant la soif de mon regard
amoureux et pur
tout ait un mystère d’aube
m’illuminant à force de blancheur.
Je veux être le miroir avec lequel le fleuve
change la rive en joie nouvelle,
je veux admirer l’été
et tomber amoureux du printemps.
Seigneur et mon Père,
donne-moi la fraîcheur de cette prairie comblée,
irrore-moi de la rosée
de ton meilleur matin.
Rends-moi nouveau, Seigneur ;
et devant le ciel
et les champs et la fleur, fais
que mon étonnement éveillé dise :
Seigneur, ceci est la rose, ceci est l’épine…
et ceci qu’elle porte en soi, l’amour !
*
Romance de la divine joie (Romance del divino gozo)
La joie du monde pénètre
dans mon cœur.
Étroite joie que celle qui
entre en si étroite demeure !
La joie qui entre en nous
est le plaisir de qui goûte peu de plaisir.
Je veux une joie qui m’enveloppe
d’être plus grande que moi.
Quelle joie sera celle qui apporte
tant d’espace et tant de soleil ?
Dieu dit au fidèle serviteur :
« Entre dans la joie de Dieu »…
Non des joies qui entrent en moi,
je veux une joie où j’entre !
*
Retour. Paix (Retorno. Paz)
1
Accueille-moi encore une fois, port et refuge
de mes plus belles années :
la blanche maison, les premières fleurs,
l’amour simple et le vers limpide.
Dans mon âme, avec des voix d’aurore
pour moi chante la joie
d’une fidélité confiante
où je peux encore me sauver.
Car, étant fidèle, je me sens héritier
de ma part de lumière dans la campagne ;
frère de l’hirondelle… et de cette enfant
couronnée d’azur dans le romarin.
Mises en déroute les voix de la sirène,
vers moi est revenue la gloire
d’une ancienne et comble sérénité
de la meilleure part de ma mémoire.
Avec autant de sang qu’en ce ciel
derrière le haut nuage rougi
le soleil se couche, et dans ma vie
la douleur s’efface aussi, après l’insomnie.
2
Du temps où j’étais enfant me reste
dans l’âme la voix d’un arbre à grenades
qui chantait touché
par le vent ; l’affection
de cette tonnelle
tapissée d’ombres et de soleils ;
et ce puits vert pressé
de tournesols
et de jacinthes sauvages…
Seigneur, je te remercie pour ces choses simples
– l’obscure frondaison
des rossignols ! –
qui donnent à ma vie noble figure
et lointaine semence de fleurs.
*
Épouse (Esposa)
1
Car Dieu me l’a donnée, je peux
en elle aimer une par une chaque étoile,
une par une chaque fleur.
Dieu me l’a donnée car il savait
qu’elle me suffisait pour le vers :
Dieu me l’a donnée avec toute la poésie
de tout l’Univers.
Car j’étais affamé et triste
d’une totalité que je pressentais,
Seigneur, Tu me l’as donnée,
la paix faite entre elle et l’Harmonie.
Tu peux l’aimer – m’as-tu dit –
tu peux l’aimer dans l’ordre et la joie :
tu peux la chercher dans toutes les couleurs,
tu peux la trouver dans toute la présence ;
avec la grâce et la permission du soleil,
avec l’ovation des rossignols.
Par la haute paix de son beau regard,
Seigneur, tu as pacifié la querelle
de l’ordre et de l’amour où je brûlais.
Seigneur, merci pour ce don, elle !
et en elle merci pour la lumière du jour !
2
Merci, Seigneur,
pour avoir à ta parole vivante
donné la forme de l’amour.
Non le tonnerre : non la voix farouche
de la tempête sauvage.
Tu as pris pour messagère
de ta Vérité la Joie.
Avec quelle tendresse tu laboures,
laboureur, tes domaines !
Vêtues de charités
me sont venues tes paroles.
Tu aurais pu donner à ta pondéreuse
doctrine, Seigneur, la forme de l’orage,
mais tu voulus qu’elle me vienne dans un baiser !
Voix ferme et claire, bénie,
message de mon devoir
qui pour ne point m’effrayer
prit la forme d’une femme !
3
Ma femme, sentinelle
de mon foyer ; lumière et sanctuaire…
Je fus le vent contraire
dans la paix de ta voile.
Demain, déjà, faite d’oublis
une autre paix au cœur,
la Voile et le vent unis…
quel chant !
Mon foyer pur, comme l’Arche
de Dieu, entre les vagues…
Tout le gréement, cithare !
Tout le vaisseau, promesses !
*
Solitude dans la mort (Soledad en la muerte)
On doit mourir sans compagnie…
ô mon épouse et ma compagne,
ma vie tout entière est à toi
mais ma mort est à moi seul !
Toute la grâce de ce qui se vit,
je te l’ai donnée à pleines mains ;
mais le bourgeon de la rose
ne peut être partagé.
Tu possèdes la vie et la vérité
du compagnon et de l’ami.
Mais ce jour-là… moi-même avec moi
dans mon infinie solitude !
Deux âmes ont un seul Dieu
et deux étoiles un seul Ciel.
Deux vies vivent une même aspiration.
Mais il n’y a pas de mort pour deux !
Par cette porte tu ne passeras point,
sur ce chemin tu ne seras plus
mon conseil et mon maître.
Toute ma vie fut nous deux.
Ma mort n’est qu’à moi !
*
Chanson du benjamin (Canciόn del benjamín)
Parce qu’un soir, innocent,
mon œillet eut soif,
je rêvai que j’étais fontaine
et devenais rivière.
Parce que, marchant sur la berge,
il me dit qu’il était fatigué,
je rêvai qu’était légère
la brise qui le portait.
Parce qu’il pleurait demandant
une rose, son illusion,
je rêvai que mon cœur
se changeait en roseraie.
Parce qu’il me raconta, innocent,
son premier amour endolori,
je rêvai que j’étais l’oubli
déposant un baiser sur son front.
*
Le noviciat d’une enfant (La hija novicia)
Augure blond de Marie,
droite comme un lys,
si sereine
dans l’obstination
de l’Amour avec l’Aimé !
Tu as parlé,
mon lys, pour nous deux.
Ce qui manquait à mon courage,
ton courage l’exprima
devant Dieu.
Tu parlas pour toi et moi.
Quand tu disais Oui
mon cœur était
tout renoncement
à tes côtés.
Mon âme était prisonnière.
Le Seigneur la demandait.
Car je n’osais pas,
tu fus ma messagère :
et tu parlas pour toi et moi.
Je me consumais
de chagrin disant Oui
sans un mot, à tes côtés
quand tu le disais.
Quand tu fus si sereine
à la recherche de ta persistance
– augure blond de Marie !
droite comme un lys ! –
tu me montras la voie
où me voulait le Seigneur.
Toi, ma fille,
ma fille dans la joie…
ma mère dans la douleur !
*
Le petit-fils (El nieto)
Mon blé a donné une fleur,
une fleur pleine de charme ;
couleur de pain brun
et de mains de laboureur…
Ce n’est pas un petit prince,
rose et neige,
fleur de lys…
Celui-ci est d’un autre tour,
plus hardi :
il saura monter un poulain
et tuer une perdrix.
Sous ses sourcils épais,
dans ses yeux sombres
passent des paysages durs
de fermes et de prairies.
Impérieux dans le regard,
dans l’attitude
et dans la main…
Il n’était rien
et voilà qu’il fut tout,
le tyran, par sa naissance !
Le monde devint plus grave
et plus comblé d’harmonies…
Comment tant de vie peut-il entrer
dans seulement une poignée de jours ?
Sa bouche de roses pures
dictait la loi,
sa mère prodiguait des tendresses
pour nommer son roi.
Toutes les choses, toutes,
étoiles, vents et roses,
celles du ciel et celles de l’homme,
s’offrirent
pour lui trouver un nom.
Les mots vinrent,
cherchant, à sa suite,
parmi les perles et les fleurs,
pour trouver les meilleures
louanges à l’œillet.
Et du soleil à la lune,
de l’étoile à la fleur,
son berceau se remplit
de litanies d’amour.
Tige de jasmin et de nard !
rose d’éclatante lumière !
duvet du chardon
de la vie !
Montagne verte, méandre
de la vallée, abîme profond,
lys, rossignol… il fut tout
pour les trois règnes du monde !
Et le grand-père ?
Le grand-père foule le sol
d’un pied ferme et sûr,
cachant sa tendresse
si muette, secrète…
Je vais m’acheter un coffret
de bois de camphrier
pour garder sa fleur,
son tambour
et sa trompette…
ces choses de grand-père poète !
folies de l’amour !
Car je veux
refaire tout le chemin
des ans et des jours,
reparcourir les imaginations,
raccourcir l’air et la distance
de la racine à l’œillet,
et me diplômer en enfance
pour m’entendre avec lui.
Ma bouche fanée donne des baisers
d’une nouvelle façon toute simple,
et je pense à un château
pour enfermer la Princesse ;
car dans l’âge le plus fleuri
de la vie,
dans une vallée
entre des sommets ensoleillés,
les fées m’attendaient,
et le géant et le dragon :
et chassant les pensées,
voix graves, livres savants,
un automne de contes
aux lèvres m’est monté !
Et tout cela parce qu’un berceau
a dans ses neiges
une nouvelle fleur ;
qui est la profondeur de l’amour,
la grâce du chemin
et l’horizon de la mer :
beau, fort, dur, sain
et brun comme une plaine
de terre à céréales.
Clair comme l’aurore
et comme le ciel, profond.
Deux mains, comme deux fleurs,
soutenant un monde !
Et quelle grande sagesse
dans son silence !… Il y avait
un balbutiement dans sa voix
et là se trouvait toute la science,
parce que c’était l’innocence,
qui est la parole de Dieu.
Tout a fleuri cet hiver-là
d’une passion de printemps :
l’attente confiante de l’éternel
remplissait tout ;
tout, parce que fleurissait
cette fleur de la joie,
de lumière, de grâce, d’amour,
de vie et de plaisir serein.
Que de fleurs dans la fleur
qu’a donnée mon blé brun !
*
Poèmes ayant Dieu en toile de fond
.
Neuf considérations ascétiques : 3 (Nueve consideraciones ascéticas: 3)
Il existe une douleur aussi de la pensée :
virile et sans larmes,
pleine d’austérité, de silence !
Douleur pour les choses infinies :
celles pour qui le cœur est infime.
Des choses qui n’entrent,
comme le vent,
que dans la vastitude de l’air
ou l’ampleur sereine de l’océan.
Seigneur, ce n’est pas que j’aie
le cœur aride
comme un sarment sec.
C’est que mon cœur est fatigué
d’aimer les choses…
Et pour Toi je veux,
Seigneur, l’intacte et jeune
et sereine ampleur de la pensée !
*
Sur la mort de ma mère (En la muerte de mi madre)
Une mère est toujours aimée
d’une égale tendresse ;
et l’on est à tout âge un enfant
quand meurt notre mère.
Quelle solitude angoissée
à présent que le Seigneur m’enlève
l’immense force infinie
de cette fragilité !
Elle n’était plus déjà qu’une plume ; était
une manière de sourire ;
une brise légère,
un souffle d’air, un rien… et tout !
Cette existence légère,
quelle immense vie elle possédait !
Comme elle vit encore,
faite conseil et prudence !
Elle me dit encore « par ici »,
entre les pierres et les ronces.
Avant de fermer les yeux,
elle voyait tout pour moi.
Contre l’erreur qui m’assaille,
son noble désir me garde encore.
Une moitié de vie dans le ciel,
comme est assurée l’autre moitié !
…
Il y a deux mondes. L’un, horreur,
guerre, mort, sang, enfer.
L’autre, cette douce et maternelle
connaissance d’amour.
Là, un destin tragique
et le subtil penser obscur.
Ici, un chemin sûr
et leur nom au pain et au vin.
Un mensonge d’hommes et de vies
jaillit en éternel torrent.
La Vérité va sur un pont
de mères aux cheveux blancs.
…
De ce fauteuil profond
qu’elle ne quittait plus,
comme elle souriait, supérieure
aux affaires du monde !
Comme était ferme sa voix
et forte sa douceur ;
comme elle était sûre
de sa Vérité et de son Dieu !
« Je ne comprends pas » disait-elle
devant tous les faux éclats,
et dans ce simple « je ne comprends pas »
quelle immense compréhension !
…
Son hier a tracé à mon aujourd’hui
un chemin si clair et ajusté
que je vis sa vie
à chaque pas que je fais.
Et il n’est nulle part où
ma certitude émue ne voit
comme elle m’a fait la tâche
facile et bien avancée.
Ma science n’est point de cette terre,
elle est plus haute, plus élevée ;
la cathèdre de ma vie
était un fauteuil et c’est à présent un Ciel.
Mère, je veux que soient accordés
mon pas et ma vie
à l’exacte mesure
que tu m’as tracée.
Chaque chose aura le nom
que la première tu lui donnas,
et ce que tu défendis à l’enfant
à l’homme sera défendu.
Fais, Seigneur, que je puisse dormir
sur ce soutien béni.
Quelle haute tour de granit,
ce fauteuil de ma mère malade !
…
Campé dans cette tour,
je vaincrai l’heure funeste.
Ma capitaine et ma dame,
je serai bientôt à tes côtés.
Toi, seule, avec de douces manières,
face au monde avili !
Moi, Mère : de ton parti !
À tes côtés, contre tous !
*
Christianisme (Cristianismo)
Hommage à Miguel de Unamuno
Cette blanche Vénus, dans son regard
en amande, hier sans éclat, a maintenant une triste
langueur, car on lui fit savoir qu’existent
la mort, l’espoir et le péché.
C’est irrémédiable. Durement,
grâces, rires et baisers
furent écrasés par l’Éternel et l’Infini,
ces deux poids que peut seul supporter l’esprit.
Depuis que l’âme connaît sa propre existence,
il n’y a plus d’autre savoir ni d’autre science
que cette connaissance. En vain les roses
m’appellent comme autrefois.
J’ai oublié jusqu’au nom de ces choses
depuis que je sais qu’il en existe qui n’ont point de fin.
*
Le corps pressent sa gloire (El cuerpo presiente su gloria)
Corps, ne sens-tu pas l’exquise
certitude de ta résurrection ?
Ne sens-tu pas ta future
fraternité avec les vents et les eaux :
et dans les cinq cocons des sens ne perçois-tu pas
une plénitude de fleurs ?
Comme dort muette
dans l’humide obscurité des fûts
la fleur pourpre des vins doux,
ne dort-il pas en toi une certaine
exaltation pressentie ?
Ne portes-tu pas un tremblement de danse et de saut
à fleur de peau, comme les petites cornes
d’un satyre, en poussant,
au soleil ?
Mon corps, délecte-toi dans la sûre
sécurité de ta résurrection.
Quand tu auras les nuages pour tapis
et le soleil ne blessera plus tes yeux,
facile, léger, clair, lumineux,
tu seras frère des roseaux verts
que font murmurer les vents.
*
Conscience de ma liberté et de mon être (Conciencia de mi libertad y mi ser)
Cette pleine vérité d’être, cette certitude
de n’être ni ce jonc ni cette fougère
en moi ne se résigne pas à voler, nue
de soi – vapeur, parfum,
soupir et néant dans le Tout –
absorbée par la faim infinie des astres.
Ne me pousse pas, ô vent :
je ne suis ni épi de blé ni feuille d’acacia,
tu ne m’emporteras pas !
J’ai mon profil et ma frontière
avec son propre drapeau,
devant cette mer totale et sans rivage.
Je suis moi devant la rose,
devant l’étang et la rivière :
tu ne m’emporteras pas !
Je peux remonter, ma barque libre,
d’un coup de rame sûr et musical
tous les fleuves à contre-courant :
contre le vent ma voile
est blanche de plénitude et de libre arbitre.
Tout est dans l’expectative sur mon seuil
et moi en moi-même avec moi :
avec mon Être, avec mon pouls,
mon bruit souterrain
de puits profond
avec un tremblement d’eau et de soleil dans la conscience.
Moi, distinct de cette lumière
qui lèche mes sens :
tu ne m’emporteras pas !
Et quand je franchirai les ultimes frontières,
je ne me confondrai pas avec la tourbe des atomes,
ne serai ni vent ni nuée
ni brouillard du soir sur le fleuve,
je serai moi, toujours moi, avec mes frontières
et mon propre drapeau :
île d’Être entre tous les êtres.
Et parmi l’herbe et les mottes de terre
des prés sans lumière marchera mon Âme faite furie,
donnant des coups de corne dans les fossés
à la recherche de son doux compagnon :
pour redevenir cette sereine
certitude de n’être pas cet acacia
ni cette rose ni cette étoile.
*
Oraison (Oraciόn)
Je sais que tu es avec moi car toutes choses
me sont devenues clarté :
parce que j’ai tout à la fois la soif et l’eau
dans le jardin de mon désir serein.
Je sais que tu es avec moi car j’ai vu
dans les choses ton ombre, qui est la paix ;
et que me sont devenues claires les raisons
des faits humbles, et que la marche
sur le blanc chemin m’est devenue
un exercice de bonheur.
Je n’ai pas été emporté sur des nuages
ni n’ai entendu ta voix, ni n’ai quitté
le pré verdoyant où j’ai pour habitude de marcher…
de nouveau, comme hier, je t’ai reconnu
à la manière dont se rompt le pain !
*
Poésies inédites
.
Les hirondelles du Seigneur (Las golondrinas del Señor)
(À l’occasion des noces d’argent
du Collège des Esclaves du Sacré-Cœur)
Il est dit dans un vieux conte
que lorsque le Sauveur
rendit l’âme dans la douleur
de son amère agonie,
comme s’éteint une fleur
que brise en passant le vent,
quelques hirondelles en chantant
vinrent sur la croix
et doucement arrachèrent
les piquants et les épines
que les bourreaux avaient enfoncées
dans les tempes divines…
Et voyant aujourd’hui notre époque
si pleine de vaines stupidités,
de misérables vilenies
et de grandeurs mensongères,
je me demande avec douleur
si le monde perfide et faux,
les hirondelles parties,
n’a pas accablé d’épines à nouveau
les tempes du Sauveur…
D’épines, oui, de rancœurs,
d’éloignements ingrats,
d’hypocrites affectations,
d’amours fallacieuses ;
épines plus trompeuses
car cachées parmi des roses
de mille vertus feintes ;
épines d’ingratitude,
qui sont les plus douloureuses…
Car il n’est de poignard qui blesse
avec plus de force et de douleur
que l’épine avec laquelle meurtrit son père
le fils parjure… !
…
Ainsi le monde pécheur
meurtrit-t-il le front divin
du Divin Rédempteur…
Et il n’y aura plus d’hirondelles
pour retirer les épines
du front du Seigneur ?
Si : dans cette Maison, des âmes
ont entendu Tes reproches ;
cette Maison qui a suivi
tes traces comme une esclave
souhaite, Seigneur, être un nid
d’hirondelles comme celles-ci…
Tant que le monde, goguenard,
continuera d’enfoncer
ses piquants et ses épines,
nous, tes hirondelles,
les enlèverons !
Tu auras pour chaque poignard
caché perçant ton sein
un sein douloureux et blessé ;
un amour pour chaque oubli ;
pour chaque ingrat une esclave ;
pour chaque abandon un nid ;
un bien pour chaque douleur ;
pour chaque pécheur infidèle
une âme bonne et chrétienne ;
et une larme d’amour
pour chaque rire mondain.
Ainsi, chaque hirondelle,
en soignant tes plaies,
saura, Seigneur, susciter
dans ta grande âme divine
tant d’amour… qu’il y aura
plus d’amour qu’il n’en faut pour pardonner
à celui qui t’enfonce l’épine !

*
Mâtines (Maitines)
(Miniature)
L’air tremble au badonguement des mâtines
avec une grande plainte pitoyable et sonore.
L’aube point… et dans un siège du chœur
un frère encapuchonné murmure du latin.
Ses yeux ont des éclairs d’extatiques amours
inondant son visage de quiétude béatifique ;
à travers son corps débile paraît l’âme
comme le soleil derrière les vitraux de couleurs.
Tout invite à la dilection des grands délires :
la voix des cloches, l’odeur des cierges,
le silence du cloître, la montée du soleil…
Et dans la lumière mystérieuse conviant à l’extase,
comme par miracle paraissent prendre vie
les anges taillés dans le bois du vieux lutrin.
*
Acte de foi (Acto de fe)
Au nom du Dieu des amours,
je chante la foi qui remplit mon âme
en lui tendant un tribut de poésie
ayant fleuri sur mes lèvres pécheresses.
À la face du monde, sans crainte,
comme les hommes de ma race un jour
je confesse avec courage et fermeté
la Foi que mes ancêtres m’ont léguée.
Et comme en elle je vis, en elle j’adore et
en elle je place ma plus haute espérance,
mon bouclier intact et mon plus grand trésor.
Devant cet âge incrédule et sardonique,
je la confesse et l’affirme avec la plume…
et la confesserai, si besoin, en donnant ma vie !
