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La tête de Vasco et autres poèmes de Gaspar Octavio Hernández

Le poète afro-panaméen Gaspar Octavio Hernández (1893-1918) est mort à vingt-cinq ans d’hémoptysie. Malgré la brièveté de sa vie et la grande pauvreté de son milieu familial, il laisse une œuvre poétique reconnue.

Il est l’auteur d’un des poèmes les plus marquants de la littérature hispano-américaine, son poème La tête de Vasco, évoquant le conquistador Núñez de Balboa qui traversa les forêts vierges de l’isthme de Panama et fut le premier Européen à voir le Pacifique. Exemple hallucinant de « légende rose » de la Conquête espagnole (par opposition à la beaucoup plus répandue « légende noire »), introduisant le fantastique le plus débridé des Lusiades et de l’Antiquité dans cette évocation historique à visée nationaliste, le poème est entièrement subaquatique et met en scène une tête tranchée, celle du conquistador éponyme, ainsi que des sirènes et monstres marins, tout en donnant une âme à la flore, aux minéraux des fonds océaniques, aux vents, à toute la nature de l’Amérique centrale dans le chœur de cette tragédie. Signe de sa place dans l’imaginaire du Panama, ce poème a inspiré une toile au peintre Humberto Ivaldi, autre Afro-Panaméen, tableau que nous avons inséré à la suite de notre traduction. Alors que nous avons purgé ce blog de toute nudité picturale, le poème suscite en nous un tel labyrinthe de pensées que nous avons décidé de faire une exception pour ce tableau qui s’en inspire (et qui représente les sirènes, non avec des queues de poisson, mais comme des naïades nues).

Les poèmes qui suivent sont tirés de deux anthologies différentes, l’une de poésie du Panama où, avec dix poèmes (intégralement traduits ci-dessous), Octavio Hernández occupe une place de choix, l’autre du poète lui-même. L’anthologie de poésie panaméenne est l’Antología general de la poesía panameña, réunie et commentée par Agustín del Saz, avec l’aide du poète panaméen Rogelio Sinán, et publiée en 1974 (ci-dessous au ch. I). L’autre volume est En un golpe de tos sintiό volar la vida: Gaspar Octavio Hernández, Obras escogidas, anthologie réunie par Johnny Webster, avec une préface de ce dernier, et publiée en 2003 (ch. II).

*

I

Ego sum

Vous ne verrez orner mes traits
ni teint de nacre ni cheveux d’or,
ni ne verrez briller dans mes yeux
l’éclat du saphir, céleste et pur.

Avec la peau basanée d’un Maure de bronze,
avec des yeux noirs d’une fatale noirceur,
dans la ceinture vert-obscur de l’Ancon1
je suis né face au Pacifique sonore.

Je suis un enfant de la Mer… Car en mon âme
il y a – comme sur la mer – des nuits de calme,
d’indéfinissables colères sans nombre

et le désir véhément de lutter avec moi-même ;
lorsque je m’abîme en des tourments cachés,
je crois être une mer changée en homme !

1 L’Ancon : nom de la colline qui surplombe la capitale du Panama.

*

Aria de gratitude (Aria de gratitud)

À Demetrio Korsi

Tu te trompes ! Mon adoration
n’est point pour tes cheveux d’or
ni pour ton teint de neige,
ni pour les mélodies
de grelots
qu’il y a dans ton rire bref…

Je t’adore parce que tu sais
oindre l’âme brisée
des baumes suaves
nés de ta tendresse.

Je t’adore car tu désires intensément
verser tes harmonies
dans les nefs sombres
du temple de mon âme
où depuis si longtemps,
dans un calme sinistre,
gisent mes joies.

Âme céleste et triste,
âme qui as souffert,
comme le doux Jésus,
d’extraordinaires outrages
– les lèvres abreuvées de fiel –
clouée sur une croix ;

âme qui, détachée
de la croix de la Douleur,
offris à ma vie
ton amour comme une fleur ;

je t’adore car, une nuit
que mon âme évoque
avec un déchirement infini,
tu fus comme un rayon d’or
fendant les ténèbres ;
tu fus un arc-en-ciel de lune
souriant dans mon ciel !

*

L’agonie du guerrier (La agonía del guerrero)

Avec des yeux trahissant le chagrin,
prostré, le capitaine contemple, suspendue
au mur décrépit, la splendide épée
avec laquelle il réduisit des peuples en esclavage.

Il lui semble revoir le mont moussu
– baigné de sang frais et de larmes –
où son poing armé de fer
inspirait la terreur à la foule ennemie.

– Inutile d’espérer ! s’exclame-t-il,
et, comme un serpent saisi par la colère,
il se retourne brusquement dans son lit.

La patrie, avilie ; ma dame, infidèle ;
ma lame, immobile ; ma couronne, brisée…
Du fer de mon épée transpercez-moi le cœur !

*

Havoc

Tous ! tous sont tombés dans la fosse,
précipités avec rage par le Sort :
ma mère, reine de bonté, mon père,
homme fort, ainsi que ma grand-mère affectueuse.

Arbuste brisé par la catastrophe
déchaînée, je restai timide, inerte,
ô maison ! ô nid de mon bonheur, en te voyant
pleine de poussière, obscure et silencieuse…

Accablé de tristesse, je regardai
les courtines du lit maternel
où je poussai mon premier cri.

Et au moment de partir je fondis en larmes,
car la douleur profondément réprimée
comme un poignard me lacérait la poitrine !

*

Ballade du sonneur de la cloche d’or (Balada del campanero de la campana de oro)

À Guillermo Andreve

What a world of merriment
their melody fore tells!
(Poe)

I

Gloire, sonneur de cloches ! Cours
à la tour la plus haute
et de la tour la plus élevée
appelle à la joie, à la fête !
Fais vibrer dans le sonore
lever du jour nouveau
ta cloche d’or ! L’or
chante seulement la joie !
Sonneur, sonneur,
sonne ta campane d’or,
pour que sa mélodie
chante mon triomphe sonore :
aujourd’hui – comme un magicien de jadis –
d’une femme toute acier
je fis une femme en or !

II

Sonneur, monte vite
à la tour la plus déserte
pour, avec une cloche gémissante,
sonner le glas !

Sonne ! sonne ! Dans le sombre
commencement de l’aube,
fais interpréter ma peine
à la voix de ta cloche.

Sonne ! sonne, sonneur !
Ma foi se meurt…
Sous une dolente étoile,
un oiseau de mauvais augure gémit,
car agonise ma foi.

La belle qui hier était acier
est restée la même, étant en or…

Sonne, sonne, sonneur,
car je m’abîme dans le désespoir
en voyant que l’or est pareil
à l’acier !

Dis, dans ton battement sonore,
que ni le Mal ni le Bien n’existe,
et que l’étoile d’or
que les Rois mages virent
monter au loin
dans le ciel de Bethléem,
plus que messagère de joie
fut messagère de l’agonie
du Roi de Jérusalem.

Dis qu’un poignard poli
du plus poli argent,
tue
autant qu’un poignard de cristal
ou qu’un poignard d’agate ;
que le métal précieux tue
comme tue le vil minéral.

III

Ah ! La femme qui fut acier
est restée la même, étant en or !
Conte mon affliction, sonneur de cloches !
Raconte, dans ton battement sonore,
qu’une femme toute en or
est pareille
à une femme toute acier ;
et que par destinée fatale
une femme toute en acier
ou une femme toute en or
est rivale
d’une femme de cristal !

IV

Écoute maintenant, sonneur :
ne laisse pas gémir ta cloche
quand s’éteindra l’étoile
d’une vie humaine, fugace.

Fais sonner à ta cloche
un chant de victoire ;
fais-la chanter d’une voix libre
et toujours : Gloire !

Qu’elle ne prenne pas une voix funèbre
mais soit une volée sonore,
car les cloches d’or
sont faites pour l’hymne triomphal !

Chante joyeuse ! Que le jour nouveau
entende ton chant sonore,
ô cloche d’or ! L’or
chante seulement la joie !

*

Chant au drapeau (Canto a la bandera)

Le jeune homme s’immobilisa sur la côte, devant la mer transparente. Le matin commençait de répandre ses lumières. Sur l’un des bateaux d’Aguadulce2 ancrés dans le port, un marin herculéen couleur de bronze – chantant une joyeuse chanson populaire – hissait le pavillon tricolore de l’Isthme.

Le jeune homme se sentit soulevé d’enthousiasme : l’enthousiasme le fit poète et lui inspira ce chant.

Voyez comme au-dessus de la mer s’élève l’étendard
qui reflète dans ses couleurs vives
la mer et le ciel de l’isthmique patrie !
Regardez ! C’est le drapeau du Panama,
splendide comme un beau manteau de fleurs !

Voyez comme s’élève le mât du voilier
ondulant en languide harmonie
à la lumière de l’astre matinal,
tandis que chante un robuste marin
à la voix rude des chants de joie !

Le zéphyr de l’Ancon, pur et parfumé
comme un baiser de vierge, caresse
la soie ténue du pavillon flottant,
et le drapeau commence une tendre idylle
avec le vent sur la mer sonore.

Drapeau de la patrie ! Avec des nuages colorés
de pourpre, avec des fragments
de ciel des paysages de l’Isthme
et d’écume marine en dentelle,
nos vierges ont tissé ton étoffe !

Drapeau de la patrie ! Les étoiles
sur tes couleurs répandent leur éclat,
pérennement vives. Par leur présence
les hommes durs, les belles femmes
s’enflamment de fervent patriotisme !

Dans nos cœurs forts,
elles aviveront la flamme de l’héroïsme
quand au cri martial des canons
un clairon ennemi fera retentir ses notes
sous le soleil ardent de notre Isthme !

Elles raviveront dans nos âmes
l’amour de nos fertiles campagnes
semées d’orangers et de palmiers,
où – après le combat – des filles nubiles
nous ceindront le front de myrte et de palmes…

Drapeau de la patrie ! Monte…, monte
jusqu’à te perdre dans l’azur… Alors,
quand tu flotteras dans le pays des chérubins,
quand tu flotteras près du voile des nuages,
si tu vois que le Destin aveugle
a mis de la couardise dans les cœurs panaméens,
descend, en feu converti, sur l’Isthme
et détruis avec fébrilité
ceux qui aimèrent ta splendeur un jour !

2 Aguadulce : Localité du Panama.

*

La tête de Vasco (La cabeza de Vasco)

Ndt. Voir en introduction quelques remarques au sujet de ce poème.

Détachée du tronc, la noble tête
du noble Vasco Núñez de Balboa
à la mer fut jetée par Pedrarias. Et le sang
qui coulait en gouttes purpurines,
– devenant solide dans le gouffre –
en rameaux de roses marines se transforma,
en faisceaux de coraux nitides,
brillants et roses coquillages.

De leurs alcazars de perles
montèrent des sirènes mélancoliques,
et dans le marbre du visage ensanglanté
imprimèrent leurs bouches.

Imprimèrent leurs bouches comme un maître orfèvre
incruste dans des coupes ciselées
d’or et d’ivoire ou d’ivoire et d’or
des cornalines de pourpre flamboyante.

Les sirènes chantèrent ! Et leur chant
fut une averse de notes si dolentes
qu’en écoutant leurs tristes vibrations
les rochers de douleur tremblèrent.

Vasco ! dirent les Sirènes, Vasco !
réponds à notre voix.
Te souviens-tu de notre voix ? ne te souviens-tu pas
que dans tes funèbres nuits d’angoisse,
lorsque tu maudissais ton inclémente destinée
parce que ton étoile avait naufragé dans les ténèbres,
en nos doux chants nous recueillîmes
les éplorés échos de tes plaintes profondes ?
Baise nos lèvres, les baisers de ta bouche
retentiront comme un hymne de gloire !
Parle-nous, tes paroles de vaincu
nous diront ta douleur à chaque note !
…..
Pas de baisers… pas de paroles… Quelle cigüe
a empoisonné ta bouche rose ?
…..

Alors, emprisonnant dans leurs mains pures
la tête du Héros, rigide et blonde,
les aimantes sirènes du Pacifique
disparurent sous les vagues.
Et, le chœur des sirènes se submergeant,
dans les ondes claires se répercuta,
comme un ramage de plaintes et de baisers,
la crépitation du battement de leurs queues.

Quand, sous le fouet des éclairs,
la mer se hérisse dans les nuits tempétueuses,
du fond de l’abîme surgissent des accents
de sainte indignation et de sainte colère.

Accents qui paraissent venir
d’une harpe de fer gigantesque et rauque ;
accents qui paraissent la protestation
des vaincus qu’immole la souffrance ;
accents plus terribles que les tonnerres
qui font trembler la voûte de saphir
dans les moments d’horreur ; accents rudes
comme la rumeur de la tempête sonore !

Nobles cris sans doute ! Peut-être les cris
de sainte indignation et de sainte colère
par lesquels protestent les monstres de la mer
parmi les rochers sous-marins
en voyant détachée de son tronc la noble tête
du noble Vasco Núñez de Balboa !

.

La cabeza de Vasco (1945) par Humberto Ivaldi

.

*

Les arbres au bord du chemin (Árboles de la orilla del camino)

Enfant !

Lorsque sur un chemin isolé
tu ne vois qu’épines et cailloux,
quand sur un chemin lugubre tu soupires
après un aimable compagnon,

pense qu’au bord de la route sombre
il se trouve toujours un être qui protège ton destin :
c’est l’arbre qui sur le bord du chemin
à tous offre sa sympathie.

Pense qu’au bord de la route calme
où tu vas, prostré de craintes,
le bel arbre tend des arcs de fleurs
pour t’offrir dans chaque fleur son âme.

L’arbre est amour ! Sous ses frondaisons,
sous ses vertes branches fleuries,
qui sait combien de vies endolories
trouvèrent consolation à leurs peines profondes !

Ah, combien de fois, en regardant le nid
dans les branches de l’arbre du chemin,
la nostalgie d’un voyageur n’a-t-elle évoqué
les ruines augustes du foyer perdu !

Et l’affligé ne s’est-il abrité, dans son chagrin,
sous la ramure ombreuse de l’arbre haut,
et n’a-t-il mêlé de gouttes de rosée
les gouttes pures de ses larmes ?

Combien de fois l’arc-en-ciel de la lune
ne fut-il un sourire au voyageur
qui à l’ombre de l’arbre du chemin
rêva d’épouser la Fortune !

L’arbre est amour ! N’ignore jamais
que sur la route qui connaît tes fatigues,
tandis que d’autres versent mandragores et orties,
lui dans un paisible labeur répand des fleurs !

Enfant, prend soin de l’arbre ! De son fort
tronc vigoureux et de ses branches prend soin !
C’est un berceau : l’arbre a protégé ta vie !
C’est un cercueil : l’arbre t’aimera dans la mort !

Arbre ! pur symbole d’une aspiration
que l’illusion maintient dans nos âmes,
nous voulons vivre comme toi sur la terre
et comme toi le visage tourné vers le ciel.

*

Le pressentiment de l’arbre (El presentimiento del árbol)

La nuit tombait. Je m’arrêtai sur le chemin. Le vent humide secouait les ramures. Je m’arrêtai sur le chemin, devant un arbre sans fleurs. Haute comme le chêne le plus haut, sa frondaison se perdait dans les nuages. De cet arbre venaient des voix mélancoliques. Je les comprenais. Car l’arbre souffrait, et il faut savoir que tous ceux qui souffrent parlent la même langue, d’où qu’ils soient et même s’ils appartiennent à différents règnes de la Nature.  L’arbre souffrait. Cependant, il gardait espoir. Il pressentait qu’une colombe viendrait se poser sur ses branches et…

L’arbre dit : « Je suis un arbre sans fleurs
qui dans le jardin natal a grandi dans l’oubli ;
jamais, jamais les oiseaux chanteurs
– en voyant mes branches orphelines de fleurs –
sur mes branches n’ont fait leurs nids.

Tous les cers m’ont fustigé. Il fallut
que, faible, j’incline ma ramure,
bien qu’elle montât comme nulle autre
(si près des nuages, des nuages qui
sont aujourd’hui nuage et demain seront source).

L’éclair voulut me foudroyer. Un jour,
quand passa la tempête en criant
au-dessus du murmure de ma cime ombreuse,
tandis que l’éclair rugissait devant moi,
je chuchotais, chuchotais…

Qu’il est doux de répondre avec un doux accent !
Qu’il est doux de répondre avec douceur
aux rudes apostrophes du vent !
Quand m’offense la tempête violente,
que de musique je verse dans l’espérance !

Je suis un arbre orphelin de fleurs,
orphelin de nids. Il n’y a encore
dans ma ramure ombreuse ni floraisons
ni passereaux chanteurs ;
mais demain, au lever du jour,
parmi les rayons colorés du matin,
une colombe égayera ma pénombre ;
ses ailes seront comme deux fleurs,
deux ailes comme des lys tremblants,
deux lys d’une blancheur d’eucharistie…

Et la colombe, en se voyant mienne,
saura que mes murmures sont des caresses ;
et quand elle verra que dans mon tronc, un jour,
une hache a ouvert une plaie douloureuse,
elle m’oindra du miel de son harmonie ;
et dans la désolation de mon agonie,
pour égayer mes ultimes souffrances,
à elle seule elle répandra plus de musique
qu’une joyeuse troupe de rossignols… »

*

Berthe de l’Alcazar (Berta del Alcázar)

Dans la pénombre
d’un matin d’hiver,
la pluie sanglote
et chante d’une voix douloureuse
à son aimé le cers une chanson funèbre.

D’un piano
lointain
on entend les romances…
Ah, le clavier gémit
avec un son tremblant
une longue histoire désespérée,
l’histoire d’une illusion perdue.
Oui, le clavier gémit profondément, gémit
avec le son dolent d’un sanglot humain,
le sanglot d’une enfant malade, de qui
d’inclémentes sorcières oppriment l’âme et le cœur.

Berthe de l’Alcazar, la blonde phtisique
qui dans ses jours de plaisir fut une beauté triomphale,
regarde depuis son lit les gouttes de pluie
laver les carreaux de la fenêtre ;
et Berthe, en entendant
cette voix soupirante et monotone
avec laquelle parle la pluie, se met à gémir,
adresse à Dieu des phrases de supplique…
Puis, elle tousse… tousse… et sa toux est singulière.

Berthe de l’Alcazar fut actrice, la plus belle de toutes…
Sur scène
elle semblait une étoile,
semblait une étoile de grâce et de génie.

Il n’y avait point de fraises
plus belles que celles
qui donnaient à ses lèvres le carmin des cerises.
Lèvres qui avaient le parfum des lys,
lèvres tentatrices
où les promesses
étaient d’intangibles oiseaux chanteurs
jouant dans une corolle de couleurs rouges.

Nul ne vit cheveux
plus blonds que ceux
qui la couronnaient de soie et d’étincelles.

Quand Berthe paraissait sur scène,
la muse Harmonie venait à elle,
lui soufflant des roucoulements de paix et de joie…

Et les vocalises de la célèbre actrice
étaient comme les notes d’un chant mystérieux
dormant sur de fins pétales de rose.

Mais, écoutez : l’actrice
par une nuit fatale tomba
en faiblesse d’amour ;
cette âme idéale
fut malheureuse.

Nul ne sait quel jeune homme
fut le premier à souiller
d’une passion cruelle
cet œillet luxuriant
qu’apportait le jardin de l’art.

Ah ! Mais personne n’ignore
que depuis cet instant tragique
Berthe souffre, Berthe pleure,
en voyant que son visage
rapidement perd ses couleurs.

En voyant que, pauvre et malade,
elle n’aura bientôt
pas même un lit où puisse dormir
sa silhouette faible et stérile
dont l’aspect épouvanterait la Mort.

La nuit tombant, et la pluie suspendant
sa longue chanson funèbre,
Berthe de l’Alcazar, la blonde phtisique,
sentit en elle une fatigue mortelle.
Elle toussa… Et dans sa toux
il y avait de vagues suppliques à Dieu.

Berthe se souleva sur le lit
dans un geste de confusion
et, se souvenant de son bien-être détruit,
elle sentit en son sein
un profond désespoir.

Elle cacha son visage
dans ses mains tremblantes
– dont la Beauté
avait fait deux roses légères –
et s’exclama tristement :

Pourquoi s’enroule en moi le serpent noir
des souffrances ? Quelle infamie, quel crime
souille mes mains de sang ?

Quel blasphème plein de fiel vous a jeté ma bouche
pour que vous me blessiez ainsi,
Seigneur qui endeuillez le monde ?

Vous qui pouvez tout, vous qui, un jour,
vîtes Marie Madeleine vous caresser
pour que vous la nimbiez de pureté.

Vous qui à la manière d’un astre brillant
avez traversé le ciel des siècles
en répandant de sereines clartés ;
rendez-moi la paix – la paix seulement !

Ce n’est pas la beauté des pompes triomphales
que je demande. Car je hais à présent
cette beauté qui m’a valu des lauriers,
beauté mensongère. Je ne désire plus rien
sinon que vous rendiez la quiétude à mes entrailles.

Oh Dieu !… Berthe se tut… Puis son corps fragile
avec une soudaine violence trembla…
Elle toussa beaucoup… toussa… et des flots de pourpre
dissolution imitèrent les rubis
sur l’exsangue blancheur de sa beauté.

*

II

Chanson d’arbres (Canciόn de árboles)

Arbres en fleur
sur le lointain sentier,
je suis votre frère,
arbres frais et fleuris.

Comme en vous, adhère
en moi le désir sacré
d’avoir – déchirant le voile de l’air –
le front à fleur de ciel,
les pieds à fleur de terre.

Et tout comme vous,
en fraternelles amours
je laisse tomber sur d’autres êtres,
qui sont mes frères, mes fleurs.

Arbres en fleur
qui, dans le pré bleu,
êtes des nids de fleurs tissés
par la Fée Printemps.

Dans vos ramures j’ai vu
s’ébattre les rossignols
comme batifolent en moi
les pensées d’amour.

Arbres en fleur
sur le lointain sentier,
arbres frais et fleuris,
je suis votre frère.

Et tout comme vous répandez aux vents
vos fleurs, vos feuilles,
au vent je donne mes pensées,
mes souvenirs et mes angoisses.

Je viens d’en bas,
de l’obscurité où commence
toute montagne. Mon âme n’a point
porté la triste grandeur

de l’être qui naît sur les sommets
et, dans l’oubli de soi,
se perd parmi la multitude
comme une rivière dans l’abîme.

Je viens d’en bas. Mais il me fallut
comprendre que vaut mieux
l’arbre qui jusqu’aux nuages
élève sa ramure en fleur,

vaut mieux que le ruisseau
qui, né sur un glacier
– tout près du ciel –,
s’en va mourir dans la mer.

Arbres en fleur
sur le sentier lointain,
arbres frais et fleuris,
je suis votre frère.

Ah ! je serai votre frère
jusqu’à la nuit glorieuse
où de la grossière chenille
naîtra le bleu papillon.

*

Guirlandes pour une morte (Guirnaldas para una muerta) [Est ici traduit le premier de trois sonnets.]

Je l’appelle en mes heures de silence et chagrin,
quand en moi ressuscitent de douloureuses rancœurs
en pensant que, douce et bonne comme elle était,
les dieux la couchèrent – sur un lit de fleurs.

Je l’appelle en mes heures de silence et fatigue,
quand sous le coup du deuil mon orgueil se dissipe ;
quand brille dans les brumes de ma pensée
le candide éclat d’un souvenir de son esprit.

Je l’appelle d’une voix où vibre le gémissement
le plus dolent et le plus profond, le plus sincère et le plus triste
jamais né de poitrine affligée.

Et, l’appelant sans entendre sa belle voix, je me suis mis à croire
qu’elle m’attend, qu’elle tremble encore de passion, qu’elle existe encore,
mais cachée et silencieuse, pour voir si je l’oublie.

*

Douleur de sirène (Dolor de sirena)

Avec toi, muette et pâle voyageuse
qui de cet océan où tu partis
à la recherche de corail ramenas seulement
tes illusions et ton drapeau détruits ;

avec toi, errante et jeune enchanteresse,
sœur de ce qui est grave et triste,
qui depuis un rivage stérile as conduit
ta barque en lent voyage vers ma rive,

avec toi est venue sur la plage de saphir et d’or
une agile sirène à la queue argentée ;
et, comme elle vit que, versant des pleurs

d’amour, je posai ma main à ta ceinture,
elle chanta : « Moi seule connais l’amertume
d’être pour toujours amoureuse et… seule. »

*

Le cercueil aux fleurs (La caja de las flores)

Il n’idolâtra point les charmes de sa chère femme
sauf une nuit, quand il la trouva exsangue, sans vie
sur le misérable lit d’un hôpital de folles
où l’avaient conduite son amour et ses souffrances ;
où meurent tant de bouches exaltées
en comprimant de pauvres et puérils bouts de phrases amoureuses ;
où meurent tant de seins ayant du miel de fleurs
sans donner leurs gouttes à des lèvres d’enfants.

Et quand il la trouva morte, il gémit en la voyant
si pâle, comme une perle claire
sans éclat. Elle ressemblait à la statue
d’une femme taillée dans un ivoire brillant…

Quand elle était chair vivante,
quand elle était femme entre les hommes,
elle gardait toujours le silence, pensive…
Elle fut la sœur des lys que répand sur le bord
du ruisseau le printemps.

Et vécut comme une colombe timide
dans le sombre jardin de la souffrance ;
et se dissipa comme une note,
et se dissipa comme un parfum
qui s’en va poussé par le vent
à travers la mer, la vallée, la colline…

Personne ne lui donna d’affection. Elle idolâtrait
celui qui soupirait après une autre et ne parlait que de celle-là.

Il ne l’aima point. Cependant, quand il vit le solitaire
cadavre, il versa des larmes. (Il était son bourreau.)

Et il alla dans les champs à l’odeur de réséda ;
et il alla dans les jardins de jasmin. Et il alla
chercher dans la pénombre d’un bois épais
des roses blanches et des roses de rubis et des roses-thés.

L’amant voulait, délirant dans sa douleur,
couvrir la dépouille non d’un linceul de soie
mais d’un frais manteau de fleurs naturelles.
Il les apporta. Et de fleurs il borda le corps fané…

Une lumière blanche et ténue, de l’azur infini
descendit. Elle mit un éclat de nacre sur la bouche
de la morte ; se répandit sur elle tout entière ;
et cette lumière était comme un impalpable voile
nuptial ; et cette lumière était comme un voile
subtil ; et cette lumière était comme un voile
à l’orient de perle, à la blancheur d’étoile.

L’amant devint fou. Il voulut dans sa démence
fabriquer un cercueil avec les fleurs les plus albes et de la plus riche essence.
Je ne sais comment l’amant fabriqua ce blanc cercueil
ni ne sais comment l’amant produisit un linceul
avec les fleurs les plus albes à l’odeur la plus véhémente.

(Et la lumière blanche et ténue se fit plus transparente
pour briller plus pure sur le front pur.)

Et dans le linceul étrange et dans la bière rare
la femme était le symbole de la beauté transie
disparue en pleine jeunesse…

Et dans ce linceul et cette bière
il l’enterra… Et ce frénétique avec elle enterrait
l’enthousiasme de sa jeunesse.

…..

Quand un jour on exhuma les restes
de la malheureuse méprisée, quand
sans cacher leurs intimes ressentiments
vinrent à son sépulcre, en pleurant,
des amis pleins de bonté
et d’affection, ils virent avec stupeur
des lys et des jasmins sur le sein endormi,
des jasmins et des roses sur les dormantes épaules !

Elle était intacte, belle. On aurait dit
que la mort elle-même vénérait
cette chair indestructible et rare.
Sur ce tombeau fleurissent encore
le jasmin et la marguerite ;
et quand l’étoile vespérale paraît,
quand déployant le satin et l’or
le soir couleur de rose va dans son char,
l’étoile murmure dans sa langue
de lumières :

« La pauvre…
elle est morte comme une colombe languide
qui meurt malade d’un tourment ignoré.
Ni marbre ni croix, personne ne pose
des couronnes de myosotis
sur l’albe sépulture de la belle ;
le souvenir du monde l’abandonne,
mais sur sa tombe ma lumière étincelle
et… une lumière vaut mieux qu’une couronne. »

*

Châtiment olympien (Cástigo olímpico)

Et tu méprisas le nid, le pauvre nid
de roses où je voulus te retenir
et… tu t’envolas en riant, pour te perdre
dans les cieux d’un pays inconnu.

À présent que tu reviens au verger florescent,
effrayée par des rafales mortelles,
mon amour peut seulement compatir
et te laisser voler jusqu’à l’oubli.

Ô malade hirondelle ! hirondelle
qui méprisas mon nid de fleurs
pour partir en quête de pompes inaccessibles !

En quittant mes collines bleues,
tu ne rencontras que des oiseaux perfides
qui arrachèrent des plumes à tes ailes…

*

Un oiseau blessé chante pour un bouton de rose blanche (Un pájaro herido le canta a un botόn de rosa blanca)

I

Je suis un oiseau sombre, tombé
dans les ronciers qui sur le bord du chemin
entremêlent leurs branches d’épines…
Un soir, un chasseur habile me blessa
à l’instant même où je quittai le nid
chantant la chanson de mon premier amour…

Mon nid était une branche en fleur
sur un grand acacia… Le vent me disait
en échevelant la ramure dans l’ombre :
« Vers d’autres cieux l’Amour t’appelle…
Sous un autre soleil une amante inconnue
avec d’érotiques accents te réclame
et murmure – palpitante de désir –
qu’elle te pressent seulement et… t’aime déjà ! »

À la lumière d’un crépuscule
qui mettait aux châteaux dorés de l’Occident
son dais de velours carmin,
dans un élan jubilatoire je pris mon vol…
Je tendis les ailes vers le ciel lointain,
pensant à l’amour et répandant mes chants…

Destin fatal de celui qui naît avec des ailes !
Les coups secs des projectiles imprévus
m’envoyèrent à terre, les ailes brisées !…

II

Depuis les ronciers aigres de mon affliction,
je te voir surgir, sur la branche ombreuse,
parmi les dépouilles de corolles fanées,
ô pâle et beau bouton de rose !

Délicat bouton de rose blanche !
Que jamais ne te frappe le vent furieux,
le vent des chagrins, celui qui arrache
les feuilles et les fleurs avec violence…

Délicat bouton de rose ! Que jamais
ne vienne le temps de te changer en rose !
La main du jardinier coupe toujours,
plutôt que la branche débile, la fleur luxuriante.

Dans les pétales fins et tendres
qui déploient des pompes de beauté florale,
les hivers font de grands ravages
et la tristesse paraît plus triste…

Continue de répandre ton parfum subtil !
et prie pour que l’oiseau tombé
ne soit point consumé de souffrance intérieure ;
pour qu’il recouvre sa vigueur perdue
et reprenne sa quête de la belle colombe
qui chante pour lui depuis un arbre au loin.

*

Excelsior

Ne construis pas ton nid dans les ruines
de temples ou d’alcazars décrépits
ni dans les branches de fragiles arbustes
où pour chaque fleur on compte cent épines.

Fais ton nid sur les sommets des montagnes,
d’où tes yeux puissent contempler
les cieux, les mers désertes, les horizons !
Où puissent tes colères sacrées
lancer des cris en chœur
qui retentiront comme un puissant clairon doré
ou comme la rumeur de formidables lyres
de fer et d’ivoire, de bronze et d’or !

Fais ton nid sur les sommets
des montagnes aux neiges lumineuses,
qui dans l’éclat des crépuscules
sont jaunes, violettes et roses ;
sur les sommets des lumineuses montagnes
qui semblent des colonnades éclatantes
où soutiennent les toits célestes
des arches de saphirs et de diamants !

Fais ton nid sur la crête
de la montagne ; là où s’entend,
comme les vibrations d’un orchestre infernal,
le battement d’ailes des condors : voix de combat,
le rugissement de la tempête : voix de protestation !

Seules les hirondelles
font leur nid dans les ruines,
sous le dais frais du lierre glauque ;
pour exhaler soupirs et plaintes,
elles s’abritent dans les humides retraites
qu’offre le mur de vieille pierre.

Seuls les rossignols
font leur nid parmi les fleurs
qui répandent des parfums dans la roseraie tremblante ;
sur des troncs débiles et dans les ruines
chantent les rossignols, chantent les hirondelles,
et avec les hirondelles soupirent les colombes.

Mais le condor et l’aigle impavides
ayant l’habitude de planer autour des nuages
doivent ériger leurs nids dans les hauteurs,
loin des bourbiers et près du ciel ;
sur les monts dressés des inatteignables cordillères,
qui voient, au-dessus de leurs sommets altiers
dans des nuages d’azur, des triomphes d’ailes
comme les triomphes d’autant de hauts drapeaux.

Vis toujours sur les sommets. Et si quelque jour
tu éprouves la tentation de l’abîme,
de ton sein une mélodie jaillira,
te disant : ne tombe pas encore,
victime de ta propre imagination :
l’abîme fatal n’est autre que toi-même.

*

Inadaptabilité (Inadaptabilidad)

Né sur un bord de mer sonore et claire,
toujours je contemple la distance de l’horizon,
attendant l’heure où dans un jour lumineux
un esquif ami m’apportera l’encens et l’or.

Né sur un bord de mer vibrante, j’aime
les îles qui resplendissent comme de vertes pierreries
et les perles qui semblent dans leur mélancolie
les larmes gelées de sirènes vierges.

Je voudrais quitter le rivage, partir loin
des amis, et des ennemis, vers les purs reflets
de la lune où la solitude est effrayante,

et là-bas me souvenir, seul, que j’étais
dans les forêts humaines un oiseau perdu,
un esprit désolé, étranger sur la terre.

*

Chanson de l’âme errante (Canciόn del alma errante)

Je suis une âme qu’un vil destin a condamnée à toujours errer,
toujours errer à la poursuite d’une clarté fantasmagorique ;
je ne crains rien des pierres ni des ombres du chemin,
mon bâton est l’espoir, ma lampe est le soleil.

Mon bâton est l’Espoir, et le Soleil une lanterne dorée
avec laquelle j’éclaire les sentiers que mes pieds fouleront
jusqu’au jour où m’appellera vers la vie éternelle
celui qui donne leur nectar aux fleurs et le sel et l’iode à la mer.

Je sais lire dans les étoiles les énigmes de l’avenir ;
et, par une nuit lumineuse, la Croix du Sud m’annonça
que si j’erre aujourd’hui sur une route aride, obscure,
demain je trouverai des chemins de fleurs et de lumière.

Laissez-moi… Je vais seul ; je ne veux ni ne vous demande rien.
Seulement un peu de silence, c’est tout ce que je désire !…
Et demain ?… Sur mes traces viendra peut-être l’oubli.
Et demain ?… Les étoiles vous diront peut-être qui j’étais.

Je suis une âme qu’une mauvaise fée a condamnée à toujours errer,
à toujours errer à la poursuite d’une fantastique clarté de chimères…
Mais il importe peu car j’ai l’Espoir pour bâton
et sur les chemins lugubres le Soleil est ma lampe d’or.

*

Atavisme (Atavismo)

Je fus dominé par le désir de tout connaître,
d’être à la fois trouvère et paladin ;
ivre de mon exaltante curiosité,
je portai l’épée à la ceinture et la mandoline à la main.

Mes pieds foulèrent les fleurs, marchèrent dans la boue,
j’entendis des soupirs de lyre et des cris de clairon ;
et tandis que j’avais la furie d’un belliqueux Ostrogoth,
je gémissais en entendant les trilles d’un violon.

En folles aventures je passai près de la mort
portant une amulette que la Fée du Sort
m’avait donnée pour que jamais maux ne m’atteignent.

Et maintenant que je regarde, inutiles, ma cithare et mon glaive,
alors que commence l’angoisse de mon agonie, je meurs
en modulant les notes d’un chant de triomphe.

Le dernier Don Juan et autres poèmes de Guilherme de Azevedo

Guilherme de Azevedo (ou Guilherme d’Azevedo, selon l’ancienne orthographe) (1839-1882) est un poète portugais, qui s’est également fait un nom, certes moins noble aux yeux des Panites, dans le journalisme, pour laquelle activité il vécut quelques années en France, à Paris, comme correspondant de journaux portugais.

Il fut au Portugal un des plus saillants avocats de la Commune française, un fait conforme à la tendance sociale de sa poésie. Dans le recueil dont nous avons extrait les poèmes suivants, recueil intitulé A Alma Nova (L’âme nouvelle) et publié en 1874, Azevedo se montre un véritable Sénèque, avec une critique sociale moralisatrice. Que l’on ne se méprenne pas sur le sens que nous donnons à ce terme : nous sommes loin d’adhérer au sens commun des écrivains de carrière en la matière. Selon le mot d’André Gide, « avec les bons sentiments on fait de la mauvaise littérature ». N’est-ce pas dire qu’avec la bonne littérature on fait des sentiments mauvais ? Si c’est le cas, il faut admettre avec Platon que les « poètes », les gens de lettres, sont un fléau qui doit être banni. Or la pensée révolutionnaire peut être fondée sur de « bons sentiments » sans avoir à rougir ; et nous invitons notre lecteur à parcourir nos traductions de poésie révolutionnaire des quatre coins du monde, où il trouvera des poètes de réputation internationale, dont nous sommes prêts à parier que le nom continuera d’exister quand celui de Gide n’intéressera plus que les historiens de la littérature. Je parle d’un homme qui régna comme un bonze, avec Cocteau dont il partage plusieurs traits, sur les lettres françaises une grande partie du vingtième siècle. La lumière de son nom pâlira comme, malheureusement, celui de la France aujourd’hui dans le monde.

*

Je chante peu souvent… (Eu poucas vezes canto…)

Je chante peu souvent les cas mélancoliques,
les élégantes léthargies, les bucoliques extases
et les cruels malheurs du cœur ;
mais je ne célèbre pas non plus le vice et je hais le débraillement
de la Muse sans pudeur montrant sur les chemins
ses jarretelles à la foule.

La poésie sacrée, la pérégrine éternelle,
souffre, ai-je entendu dire, d’un mal moderne,
de lassitudes sans nom, d’ennuis idéels ;
et qu’elle s’essaye présomptueuse à l’attitude romanesque
et, vaine de soi, badigeonne son col éburnéen et froid
de crèmes vulgaires !

Qu’ils jugent mal de toi, de ta chasteté !
Aveuglés par l’éclat des étoiles de la ville,
par les faux oripeaux des élégantes courtisanes,
ils se voient déjà toucher ta robe somptueuse,
ô déesse virginale aux célestes colères,
aux charmes juvéniles !

Quand retentit la chansonnette joyeuse des bacchantes
saluées dans les wagons, sur les quais, au restaurant,
apparitions au regard coquin, au pied provocant,
ils croient déjà entendre les voix du paradis,
aimant ce qu’il y a d’obscène et de faux dans le sourire
des muses de café-concert !

Oh, tu n’es pas, c’est certain, la vierge fragile,
étiolée, muscadine qui va, après la messe,
montrer par toute la ville son élégant dédain,
ni la belle éprouvant un vaporeux ennui
en rêvant au riche et gros fiancé
qui la payera bien !

Et je ne peux non plus croire, archange, que tu sois
la gente demoiselle qui, à la porte des églises,
tandis que la foule galante adore la croix,
pour le pauvre malade fait la quête
dans les pompes sublimes de la mode, qui la console
des souffrances de Jésus !

Et, dans les temps de combat, quand pleurent les peuples
et que la guerre massacre tout et que les rois dévorent tout,
je ne pense pas que tu seras
la gente dame qui prodigue ses languissantes fatigues
dans les salons pompeux à faire de la charpie
à la lumière éclatante des becs de gaz !

Tu es la noble apparition, à moitié sauvage,
au regard profond et bon, à l’habit blanc,
au front immaculé, au sein virginal,
qui dessine une clarté dans l’espace
et porte sur son front une chaste parure
de feuilles naturelles.

Tu possèdes la ligne parfaite des figures candides,
des courbes divines, les couleurs saines et pures
d’une austère virginité, de belles manières,
et tu suis ton chemin majestueusement
en laissant flotter ta tunique de lin
dans la fraîcheur des brises !

Quand s’arme ta sœur la Justice,
tu accours au combat et pointes dans la lice
une épée de lumière contre le Mal dominateur ;
et tu penses à la beauté harmonieuse des choses,
sentant qu’un monde se meut sous les tombes,
dans le germe d’une fleur !

D’un sourire cruel, une cuisante ironie,
tu sais aussi faire claquer, sereine, altière et froide,
le fouet fébrile des grands châtiments ;
et, te voyant sourire, la génération dolente
pense peut-être ouïr la note décadente
des chants morbides !

Oh, vole sans t’arrêter, ayant sur tes épaules
le manteau constellé, déesse des émerveillements,
jusqu’à parvenir aux régions de lumière
où dans la poussière aurifère des astres,
contrit, Satan à genoux étanchera
les plaies de Jésus !

Place à ma fée, dames languides !
Et, vous qui aimez les nuits tentatrices du cirque,
les voiles flottants, les gestes divins,
voyez-la passer dans un tourbillon fantastique,
volant sur le coursier frémissant, nerveux et souple
du nouvel idéal !

*

Là-bas j’ai vu passer… (Eu vi passar, além…)

Là-bas j’ai vu passer, qui voguait sur les mers,
le cadavre d’Ophélie : l’écume du tourbillon
et les algues tièdes servaient de robe
à cette triste apparition des nuits séculaires !

Cette dépouille allait tristement vers les régions polaires
dans le limon des marées ; et le dur cartilage
emportait, tremblotant aux haleines du vent,
dans le sein rongé, de grands nénuphars !

Oh ! je me souviens que toi aussi, mon âme, en de certains jours
tu souriais dans les vagues harmonies
des choses idéales ! mais, aujourd’hui, à la lumière finissante

des astres sous lesquels tu chemines, les ruines
de tes créations fantastiques, divines
ne servent plus que d’aliment aux lys de la justice !

*

Vieille farce (Velha farsa)

Un tambour bat au loin. On dirait le dernier soupir
d’un monde qui s’écroule ; tous arrivent en foule !
Ils viennent voir passer un vieux saltimbanque
avec une bête qui danse attachée à la corde.

Ô vils funambules, comédiens en haillons,
votre rire stupide plaît à la multitude !
Et quand vous passez, l’ange des égouts
vous jette la fleur qu’il trouve à portée de main !

Tout le monde accourt aux danses grotesques
des vieux animaux naguère féroces
et qui subissent désormais les rires des enfants,
les cris de la foule, pour dix réaux.

Un vieil histrion, chauve et pâle,
raconte l’instinct bas et mauvais de la bête sanguinaire
et fustige un ours à moitié invalide
qui lèche les mains du peuple et pratique l’escrime avec un bâton.

Puis il incline la tête et oblige à lui baiser la joue
la bête légendaire regardée avec effroi
tandis qu’une élégante déesse, de barège vêtue,
annonce le prodige aux roulements du tambour !

Et les mères prennent dans leurs bras des enfants rachitiques
qui n’ont jamais vu la lumière des oripeaux ;
et la foule s’accroît de la troupe des soldats
– l’ilote de la ville est rejoint par l’esclave des casernes. 

Le funambule crie. Cette représentation
en impose à la foule extasiée, comme un évangile.
Et sur un chien malade un vieux singe
promène noblement des gestes de bouffon.

Accourez de toutes parts, pressez le pas,
laissez là vos travaux et venez voir dehors
les talents d’une bête, les affiquets d’un clown,
un ange qui sue et demande à boire !

Tu vois, ô peuple fabuleux, ta propre image
dans ce bal comique que peut à peine payer ta bourse,
car en ce monde tu es encore le vieux dromadaire
que l’histrion fait danser à la baguette sur les places !

*

Misère sainte (Miséria santa)

Entré ce matin dans une église de la ville
ouverte à tous, mais triste et presque solitaire,
en voyant l’abandon de cette vieille majesté
de trône croulant, j’en ressentis une certaine douleur.

Il ne restait que quelques vieilles dorures
de la splendeur passée, et il ne me fut pas difficile de voir
qu’une couche de poussière couvrait les évangiles
ainsi qu’une chose oubliée et peu propre à la lecture !

La Vierge, surtout, la mère prédestinée
qui lava le Golgotha dans les larmes de fiel
que devra pleurer toujours la femme aimée,
qu’elle soit la mère du Christ ou celle de Rossel1,

je la trouvai, triste, désolée, dans un coin
sans pompes ni lumière, couverte d’oripeaux
aussi vieux que le manteau déchiré, déteint
qu’elle devait – c’était il y a longtemps – à la foi des fidèles !

Celui dont les affections sont bonnes et pures peut bien me dire
qu’il est encore possible de trouver de belles cathédrales
où les Christs simples et les martyrs obscurs
brillent dans l’éclat des splendeurs théâtrales.

Je le sais ; mais, comme je l’ai dit, le hasard, ou quoi que ce fût,
me conduisit dans un temple pauvre, et c’est là que je vis
qu’il y a des mendiants du ciel au regard calme et doux,
des prolétaires de l’autel, à qui nul ne sourit !

En voyant cette humilité – j’ai de cela parfois –,
je ne sais pourquoi je pensai aux morbides visions
qui ne sont que des filles de bourgeois
mais parent leurs robes de dentelles françaises.

1 Rossel : Louis Rossel, communard français, fusillé en 1871 à l’âge de vingt-sept ans. Le poète Gomes Leal semble s’être souvenu de ce vers dans son recueil Claridades do Sul de 1875, où l’on trouve également un vers nommant ensemble le Christ et Louis Rossel : « tu vas ivre du sang de mille justes, / de mille sages… du Christ et de Rossel » (voyez ici le poème Le vieux monde).

*

Le grand temple (O grande templo)

Je ne porte point la bure du maigre cénobite
ni ne suis capable de m’infliger de cruelles macérations,
mais je ne ris pas de celui qui cherche la paix bénie
dans le sein chaste et bon des grandes solitudes.

Je sais qu’il y a sur la montagne des arômes pénétrants
et de certaines vibrations qui peuvent faire mal
mais, si Dieu est nécessaire, je dis qu’il vaut mieux
avec ferveur l’aimer dans le temple universel !

Tandis que sur l’autel des sierras bleues
mille lampes répandent leur lumière depuis le ciel,
dans les vieilles cathédrales, à moitié ruinées déjà,
le Temps – ce grand ver ! – dévore même la croix.

Et puis il est facile de voir, entre les arabesques
que l’art sensuel a tracées avec tant d’amour,
le sourire, parfois, des satyres grotesques
affliger cruellement la face du Seigneur.

Et, même, pouvons-nous planer dans l’attraction
de l’idéal serein, du bien suprême,
en voyant si souvent les faunes lascifs
tourner d’obliques regards vers la Vierge notre mère ?

Et mille autres trahisons : les musiques, les fleurs,
les beaux séraphins voletant nus,
les languides rumeurs de la soie qui traîne,
les spirales de l’encens, les tourbillons de lumière !

Oh, puisqu’il y a là de tout, parfums et décolletés,
le vin scintillant, la vive lumière du gaz,
que votre voix rauque, prêtres pompeux,
ne se contente pas de louer Dieu mais lance aussi des hourras !

La fumée de cette fête m’impressionne peu :
si je veux fuir la poussière, m’envoler,
j’ai le val profond ou la forêt auguste,
les montagnes, le ciel, et la belle et vaste mer !

Ô gigantesque sanctuaire de la chaste nature,
tu es plus vaste, oui, mais surtout beaucoup plus libre !
Le tendre et doux regard d’un Christ romanesque
n’appelle point la multitude élégante sur ton seuil.

*

À un certain homme (A um certo homem)

Ndt. Cet homme est l’empereur des Français Napoléon III, qui venait de mourir en Angleterre à la suite d’une opération chirurgicale (« Le bistouri t’achève »). Le poème est une condamnation du Second Empire. 1) Lambèse, au deuxième quatrain, désigne un bagne en Algérie, qui servit à punir les révolutionnaires de 1848 et ceux de la Commune. 2) Les aigles de Bologne et le vautour de Sedan évoquent la campagne militaire d’Italie de 1859, victoire italienne contre l’Autriche grâce au soutien français, et la guerre franco-prussienne de 1870, défaite française. 3) Pétrone-Sardou associe au nom de l’auteur licencieux du Satyricon celui de Victorien Sardou, en vogue sous le Second Empire : Sardou est notamment l’auteur de La famille Benoiton (1865), ce qui permet de saisir le dernier vers du poème. Azevedo fait de Sardou une sorte d’auteur officiel du régime de Napoléon III. 4) Rigolboche était le surnom d’une danseuse française, Amélie Marguerite Badel, qui « fit la gloire du cancan sous le Second Empire ».

À présent tu es tout à nous : la rude voix de l’histoire
peut aujourd’hui parler
et dresser le bilan des indignités et de la gloire,
Roi-Soleil de boulevard.

Quels jours de splendeur ! cependant que commençait
la pourriture et la nuit !
Ce fut Dieu qui t’envoya dans le Lambèse
de l’éternel châtiment !

Remballe ta gloire, emporte-la car c’est une honte
que l’on puisse voir
les aigles de Bologne déplumées
par le vautour de Sedan !

Et puisque, tout autour, nulle étoile ne brille
et que la nuit est longue et mauvaise,
sur le chemin de l’opprobre, allumant un cigare,
écoute, César :

Que la France est fière et belle ! cette Gaule ardente
qui de Valmy porta,
déchaussée, demi-nue, la Marseillaise à sa tête,
notre âme jusqu’à Moscou !

Ses fils ont la faucille, portent en outre la chlamyde grossière,
ils marchent seuls ;
et tout en fauchant des rois ils réveillent dans les Pyramides
l’âme des Pharaons !

Ils vont pleins de foi, leur drapeau claquant au vent,
sur la glèbe des nations,
croyants qui sèment la nouvelle pensée
dans le sillon des canons !

Mais tu viens un jour : tu étouffes sa grandeur2
et, la tenant à tes pieds,
tu célèbres la victoire avec les hymnes de Thérèse,
la muse des cafés !

Tu donnes des banquets au crime, et tes héros de rue
l’avilissent un peu plus,
changeant la Marseillaise en Messaline obscène
d’un cirque de chacals !

Et sur des monceaux de cadavres encore chauds
tu te campes enfin, toi
qui donnas à la consécration des choses dissolvantes
un Pétrone-Sardou !

Cependant, alors que pour prendre un baiser de plus à la Renommée
tu t’avances encore, un jour
ton char triomphal se renverse dans la boue,
la tête que tu fais alors !…

Tu roules dans l’horreur des eaux infectes
de boue et de pourriture,
et, ton manteau en loques, les habits puants,
tu vas chercher l’obscurité !

Au lieu d’incliner ton front au soleil brûlant
de la lutte qui sourit,
tu fuis la fumée des canons et aussitôt…
un bistouri t’achève !…

Quelle entrée que la tienne aux funèbres demeures,
foulant, incertain, la poussière
à la lumière d’une lanterne, à l’entrée d’un carrefour,
sinistre, sale, et seul !

Des cendres un hurlement monta parmi les caveaux
des bons et des fidèles ;
tu découvris la marque des châtiments seulement
dans les faces vulgaires !

Et tandis que t’effrayait le regard altier de Hoche
et le geste de Danton,
dans l’ombre te souriait l’amour de Rigolboche,
mon César-Benoiton !

2 sa grandeur : La grandeur de la France.

*

À l’heure du silence (À hora do silêncio)

Hier je voulus rêver, sentir en romantique
la douce ivresse du pâle clair de lune,
écouter passer dans l’azur l’immense cantique
des astres en leur ronde et la mer en sa lutte !

La ville dormait du sommeil des libertins,
sommeil trouble, infect et sensuel ;
et la lune, fée antique, dressait dans l’espace,
ingénue et tranquille, un front de vestale !

Dans l’assoupissement des choses extravagantes et viles,
on sentait les respirations fébriles, cruelles
des tristes hospices et des vierges chlorotiques,
des amants fatals de la fièvre et des passions !

La nuit était silencieuse, l’atmosphère douce,
la nature riait aux baisers d’un Dieu bon.
Soudain, j’entendis au loin je ne sais quel chant
que je supposai descendre du ciel.

Attentif à ce son vague, peu à peu, cependant,
je me rendis compte que c’était une voix difforme et sensuelle,
chantant avec cet accent rauque
de la triste inspiration alcoolique et brutale !…

Ô tendre vagabonde, amoureuse lune !
tandis que tu m’apparaissais ainsi, diaphane et sans un voile,
une triste femme passait dans la rue,
crachant un monceau d’infamies au ciel !

*

Les petites vieilles (As velhitas)

Je ne professe guère le culte des ruines
et préfère un atelier aux croulantes barbacanes ;
mais des vieilles fanées, ratatinées
je n’insulte jamais les cheveux blancs.

Qu’elles continuent, courbées et lentes,
avec leurs chapelets bénis, leurs falbalas ramollies,
de se rire de nous, cruelles, malicieuses,
sagaces commentatrices de nos illusions !

Ah, vieilles sans couleur ! têtes refroidies,
volcans dont ne reste que la cendre,
vous fûtes peut-être l’apparition de blanches fées
quand vous fouliez l’herbe des roseraies humides.

Vous aviez dans les yeux les beaux reflets magiques
de lacs idéaux couverts de clairs de lune,
des courbes sensuelles, de belles mains tragiques,
les roses mauvaises de l’enfer, les lys bons de l’autel !

Vous penchiez des fronts mélancoliques
sur les terrasses, la nuit, amantes des Titans
du bel amour antique ! ô Marcias des bucoliques !
et vous n’êtes plus aujourd’hui que les mères de nos mères !

Allez votre chemin : les nymphes gracieuses,
les belles de la ville, anémiques, élégantes,
sourient peut-être des rubans décolorés,
des chapeaux surannés, de vos atours !

Oh ! montrant les trophées de vos vieilles roses,
dites-leur, en souriant, la futilité de leurs illusions ;
que vous fûtes naguère galantes et nerveuses vous aussi
mais que vous avez laissé tout cela à d’autres cœurs !

Peu de choses vous restent : quelques lamentations
à notre propos, plaintes sans valeur !
et vos testaments importent beaucoup au monde
mais très peu votre immense douleur !

Vous aurez beau frapper à la porte, vos beaux jours,
petites vieilles, vous le savez, ne peuvent revenir !
Il vous faut apporter à la terre, en tristes ossements,
le résidu fatal des choses vierges !

*

Le vieux monde (O velho mundo)

Je vois couvrant le monde un vaste cimetière,
la nécropole immense, le sépulcre des colosses,
où repose en paix le vieux Mégathère
parmi la faune morte et les os rongés !

Et les grands Léviathans des mers primitives,
les terribles reptiles, cruels, démesurés,
célèbrent en silence les noces singulières
de leurs vils résidus avec les riches minéraux !

Et les squelettes nus de ces géants livides
s’embrassent plus étroitement, se serrent dans la fosse
pour faire de la place aux vieux éléphants
fuyant la lumière de la nature nouvelle !

Dans le monde intérieur aussi les âmes se suivent
dans le courant de la vie en mille circulations ;
et l’abîme profond, infini de la conscience humaine
cache depuis longtemps des créations difformes !

Elles dorment dans l’ombre immense du passé
où doivent bientôt, en transes douloureuses,
la vieille Monarchie et l’égrotante Papauté
sans forces reposer leurs membres corrompus.

Quand viendront les générations futures,
elles évoqueront ces deux spectres vains dans leur trou,
tout comme notre voix oblige les grandes créatures
du monde primitif à se réveiller.

Et les enfants auront leurs noms en mémoire,
comme exemples dans la vie, à tous moments,
et les verront debout dans les pages de l’histoire,
grotesques, machinaux, pesants, somnolents,

donnant à réfléchir, remplissant d’étonnement,
subissant le rire imbécile du niais et de la plèbe,
comme le mastodonte reconstitué pour son étude
exposés aux sarcasmes dans les musées !

*

La fosse commune (A vala)

Apportez des morts à la fosse commune ; l’hydre a faim
et le temps qu’elle passe sans aliment lui paraît long !
Regardez comme elle montre à ceux qui viennent la voir,
inerte, sans pudeur, gueule grande ouverte,
l’amertume cruelle de sa bouche édentée
qui demande à manger !

Lancez au monstre informe une fraîche pâture !
Apportez-lui de la chair humaine ; jetez-lui le peuple,
transi de froid ou mort au soleil !
Et puisqu’il y a dans cette bête d’insondables abîmes,
envoyez-lui les vastes légions de misérables
qui meurent sans linceul !

Je veux la voir rassasiée, cette lugubre panthère
qui, tapie dans l’ombre, aux aguets, attend
la proie que lui envie la voracité des chacals.
On commence d’entendre au loin la marche lente
d’une triste procession cruelle et douloureuse
venant des hospices.

Un vieux cercueil arrive : entre deux planches grossières
un pauvre demi-nu, déjà couvert de mouches,
dans un rire laisse voir je ne sais quels accents cruels !
Tandis que nous souriait la lumière des belles nuits,
peut-être balayait-il la fange des rues,
les ordures des bordels !…

Il peut dormir enfin, sur le bon sein de la mort !
Puis, telle une compagne livide
à cette misérable dépouille, au même moment arrive,
ayant pour tout suaire sa robe en haillons,
une triste femme tombée dans le ruisseau
sans la bénédiction de personne !

Dévore-les tous deux, ô bête ! engloutis-les ensemble :
réunis-les dans ce mariage et fais-en présent
à la larve qui partage les désirs de ton être !
Aiguise ton appétit ! – Lance ta griffe infecte
sur le corps tendre et nu d’un bel enfant
que sa mère vient d’apporter !

Redouble de rapacité ! À ton bord s’allonge
la file ténébreuse ! Le spectre du soldat
et celui de qui ploya, fatigué de creuser,
le mineur de fond sans lumière, du martyr héroïque,
et, se soutenant difficilement contre le vieux prolétaire,
celui de la fleur du lupanar !

Mastique cette tourbe et élargis ta gueule !
Tu vois bien qu’arrive encore un corps de jeune fille,
qui semble par sa pâleur une vestale !
Dans un sourire s’est envolé son dernier soupir
et elle tient, frais encore, un grand lys blanc
sur son sein virginal !

Ô monstre sensuel, dans l’ombre réjouis-toi !
Célèbre en silence la ténébreuse orgie
car les Déesses arrivent au festin lubrique !
Collant le baiser de ses lèvres sur l’épiderme froid,
que le Don Juan de la mort, le chevalier lombric,
vive et jouisse !

Je veux te voir rassasiée, en respirations profondes
dormir le vil sommeil des animaux immondes,
le ventre à l’air, serpent infect et mauvais !
Demain, à la saison des candides amours,
nous verrons éclore sur un tapis de fleurs
l’ordure qui est en toi !

La sainte jeunesse, les femmes langoureuses
viendront cueillir les belles marguerites,
te foulant sans crainte et pleines de dédain
en danses sensuelles, l’habit négligé,
te composant des chansons, t’arrosant de vin,
sans chagrin pour personne !

Et toi qui es monstrueuse, infâme, basse, horrible,
qui n’as aucune pudeur, ne ressens nulle honte,
qui es tombe et fumier et ne peux être rien de plus,
ceinte, enfin, de roses humides de rosée,
tu donneras aux âmes amoureuses des parfums
et leur pâture aux animaux !

*

Ô silhouettes parfaites… (Ó vultos ideais…)

Ô silhouettes parfaites, fantastiques et belles,
qui parfois virevoltez dans les salles éblouissantes,
en une grande mer de tulle, éthérées, flottantes,
aux soupirs fatals des tendres violoncelles,

qu’il était bon rêver dans les pâles châteaux,
la nuit, au bord de la mer, dans les lointaines solitudes,
aux temps où la fleur des timides amants
confiait à la lune ses vœux intimes !…

Aujourd’hui, vous êtes élégantes, dyspeptiques, somptueuses ;
vous payez à prix d’or les plus étranges roses
et faites le tour du monde en véloces wagons.

Mais exténuées par la danse, froissant vos gants,
quand tombe dans la rue une pluie somnolente,
vous rêvez au Dieu-Million, – au Créateur de la mode !

*

Je vois sur ta bouche… (Eu vejo em tua boca…)

Je vois sur ta bouche les pétales rouges
d’une rose de feu où viennent butiner
le miel des illusions, comme des abeilles timides,
quelques vieux idéaux que je tente en vain de chasser.

Peux-tu me dire de quel ovule spontané
touché par le soleil sut en moi naître
cette cruelle troupe qui dans mon crâne
depuis longtemps ne fait que ronger, ronger ?

Parfois elle s’envole au loin, vers les montagnes, les campagnes,
monte vers les astres bons, puis redescend des cieux
pour continuer de démolir les ruines branlantes
du temple où crépite la lumière de mes jours !

Ô grande fleur suave, en cela se résume
le combat constant, la sempiternelle aspiration !
Mon essence aspire à ton adorable parfum,
naufrage l’aujourd’hui pour le demain.

Oh, revenons sur la terre, aux lieux paisibles
où les hymens féconds et réels
produisent jour après jour les fœtus singuliers
et les saines végétations des candides rosiers !

Et que ce qu’il y a d’éthéré en nous suive les phases brèves
d’un fluide transitoire, s’élevant dans le ciel,
dans les grandes étendues de gaz fugitifs
où parfois, en langues de feu, parle Dieu.

Il est nécessaire de séparer les deux antiques rivaux
dans la bataille cruelle qui se reproduit en nous ;
que sourie ce qui vient de la terre aux végétaux amis,
que brille ce qui vient du ciel dans les réfractions de la lumière !

*

Le dernier Don Juan (O último D. Juan)

De celui dont je parle, les quiètes sépultures
pourraient vous conter la violence brutale !
La voracité avec laquelle il mord les choses les plus sacrées
fait reculer d’horreur les chacals frissonnants.

Il ne chante pas, la nuit, au luth ses passions :
il vit dans l’ombre et je sais aussi,
élégantes beautés d’aujourd’hui, étoiles des Promenades,
que vous ne lui lancez pas, discrètement, l’échelle de soie.

Mais bien qu’il ait très soif de vierges sans désirs,
de religieuses virginales, de dragons de vertu,
fermez vos cols de neige aux vents de ses baisers
et vos cœurs dans les nuits de lune ;

un jour doit venir où, informe, grossier,
sans grâce, sans pudeur, grotesque, infâme et vil,
dans les grandes solitudes il ira dormir avec vous,
mordant en chaque sein le lys le plus noble !

Et ce qu’il aime par-dessus tout, ô vierges romanesques,
ce n’est pas ce que vous possédez de virginal et d’éthéré :
il adore les corps nus, les belles chairs fraîches,
laissant le reste aux damnés de l’idéal !

Il ne vit pas comme nous de candides mensonges,
ne communie pas avec ce pain illusoire de l’amour :
il dévore avec ferveur les pâles Elvire,
dans des seins parfaits trouve sa pâture !

Il a des palais dans l’ombre, où son trésor
est plus grand que celui des rois ; il adore les solitudes ;
il n’use point de l’épée, ne porte pas d’éperons d’or ;
mais comme les rois il vit des grandes corruptions !

Fleurs sentimentales, craignez le paladin,
le vieux Don Juan, féroce conquistador
qu’une haleine divine de votre bouche
en cette vie fait peut-être fuir plein d’horreur

mais qui viendra un jour dans le candide épiderme,
dans la nudité sacrée des gorges virginales,
avec des hymnes de triomphe, grand César-Ver,
récolter ce qui reste de tant d’idéal !

*

Thème antique (Antigo tema)

Vous passez, ombres élégantes, dans les rues
où grouille la tourbe fainéante ;
la nuit est âpre, humide,
mais il faut à l’ennui mortel l’éclat
de vos yeux, spectres du macadam !

Statues sans chaleur ! vous êtes des grandes vases
d’une mer corrompue les moins viles déesses !
Si vous abandonnez la nuit, dans votre vol, vos pauvres maisons
pour dans la rue vous embourber les ailes,
qui sait la faim, la soif occultes qui sont les vôtres !

La pâle Misère dans son triste cortège a besoin
des grelottements de maintes épaules nues,
et vous souriez au désir lubrique,
du char du malheur jetant un baiser
de fange au lieu d’être de lumière !

Pourtant vous laissez une grande empreinte
d’étranges émotions, de parfums sensuels,
et le malheureux qui mendie la pâleur d’une étoile,
celui qui rêve des visions et des archanges de blancheur,
vous le précipitez dans les grands bourbiers !

La muse des vieilles idylles dort depuis longtemps
et la rivière en vain soupire et pleure près de nous !
La grande multitude, l’instable, énorme lame de fond
qui oscille sans cesse et tourne, multiforme,
aux corridas, au cirque, à l’église, aux cafés,

peut-être en pressentant que tout décline,
adore en vous, constellations, l’immense lumière
qui ne descend du ciel mais sort du coin de la rue,
errant dans les rumeurs d’aériennes mousselines,
en pleine bacchanale se faisant passer pour des rêves ?

Ô vous êtes de notre temps ! L’existence languide
se consume d’ennuis, se sent des fièvres mauvaises !
Elle aspire à l’étrange, à la bizarre essence
qu’émane la fleur sur le point de flétrir
et quand à toute lumière succède celle du gaz !

La grossière voix du siècle dit seulement : travaille !
Au poteau vil s’amarre le lubrique idéal
qui expire taillant un suaire funèbre
dans vos cheveux usés, ô muses de la canaille,
qui volez de l’Olympe à l’hospice !

*

Sainte simplicité (Santa simplicidade)

Dans la sereine mission que tu vins accomplir,
ô suave Jésus, doux Galiléen,
quelle sainte simplicité et quel triste parfum
de ton chaste profil sont descendus sur le monde !

Il y avait dans ton verbe cette onction divine
que répandait la harpe de Job dans les solitudes,
et le beau, le pur soleil de l’antique Palestine
contourait de lumière harmonieusement tes traits !

Quelques pauvres pêcheurs, âmes droites et saines,
composaient ton cortège ; tu allais à pied
et souriais, parlant aux gueux et aux bergers,
assis sous les portiques de la pauvre Nazareth.

Tu parcourais les vallées de ta Galilée,
apportant une bonne mesure d’amitié dans chaque foyer,
et sans y penser tu troublas, bien sûr, souvent
le grand regard doux des juives !

Et, plus simple dans la mort, seule ton âme
fut transportée aux régions pures du soleil ;
toi qui cueillis la palme immortelle,
tu n’avais pas même un drap pour ton corps !

Console-toi, Jésus ! Tu dois bien le voir
qu’à présent, sur la terre, ceux qui fidèles à ton nom
se disent apôtres du Christ
n’ont pas besoin de porter l’humble froc.

Ils ne macèrent point leurs pieds, ne vont, pauvres et brisés,
enveloppés dans la bure, lapidés, seuls,
dans les déserts vivre de miel et de criquets,
convertissant les gentils au son de la voix.

Devant eux, au contraire, s’ouvrent les portes
des palais royaux lors des grandes réceptions,
et leur font cortège les voitures brillantes
derrière lesquelles sonne un trot d’escadrons.

Leur couvrant en outre la soutane de distinctions
afin de mieux honorer la foi primitive,
redoublent les vieilles étiquettes ;
les gens à livrée se poudrent mieux !

On leur offre des festins dans la grande vaisselle,
des étincellements fatals de vins et de rubis,
des gorges parfaites, de belles et longues épaules,
des lustres de cristal, des pièges de satin !

Oh, je crains, bon Jésus, que tant de pierreries
ne pèsent lourd dans la barque du Seigneur
quand il est certain que les mains de Pierre, un peu froides,
peuvent à peine assurer le salutaire gouvernail !

C’est pourquoi, quand je vois le ciel s’assombrir
et la mer s’agiter, j’ai peur que demain
du vaisseau fissuré de ta vieille Église
ne reste plus, à la proue, qu’une fiction païenne !