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Métapataphysique : La poésie d’Augusto Meyer

Un autre poète académicien du Brésil est le « gaucho » Augusto Meyer (1902-1970). « Gaucho » désigne au Brésil les habitants et la culture de l’État le plus méridional du pays, le Rio Grande do Sul. Cet État et les deux autres États du Sud du Brésil que sont le Paraná et Santa Catarina sont marqués par une importante immigration allemande à partir du dix-neuvième siècle : c’est dans ces États que se concentra la plus grande partie des colons venus d’Allemagne, à l’instar de la famille du poète. (Meyer – « métayer » – est un des noms allemands les plus répandus : dans son roman Siegfried et le Limousin, Jean Giraudoux écrit que « le premier Américain qui fit un prisonnier en 1917 s’appelait Meyer, et son prisonnier aussi ». Mais il s’agit probablement d’une boutade.)

Après avoir commencé sa carrière littéraire au Rio Grande do Sul, Augusto Meyer fut appelé en 1937 à Rio de Janeiro pour diriger l’Institut national du livre (Instituto Nacional do Livro, INL), l’institution en charge de la politique en matière de livres et de bibliothèques. Cela se passait pendant la dictature de Getúlio Vargas. D’autres intellectuels de renom, à l’instar du célèbre auteur de Macunaíma, Mário de Andrade, remplirent des fonctions officielles à cette époque, Augusto Meyer n’est pas un cas exceptionnel. Il dirigea l’INL jusqu’en 1956 et fut élu à l’Académie en 1960.

En tant que critique, il s’est particulièrement illustré par des travaux sur Machado de Assis, la culture gaucho, ainsi que la littérature française.

Sa prose poétique, qui occupe la plus grande partie du présent billet, nous rappelle certaines œuvres, que nous avons traduites, du futurisme italien (ici). Le titre du billet, « Métapataphysique », est celui d’un de ces textes en prose ; c’est un hommage à la pataphysique d’Alfred Jarry.

Pour les présentes traductions, nous nous sommes servi de l’anthologie Melhores poemas consacrée à Augusto Meyer et parue en 2002 chez Global Editora, maison d’édition dont nous saluons à nouveau le travail d’anthologisation des poètes brésiliens.

Portrait d’Augusto Meyer
par Cândido Portinari, 1937

*

Cœur vert
(Coração verde, 1926)

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Poète (Poeta)

Laisse couler cette rosée pure
sur tes épaules douloureuses.

Vois comme la terre est douce :
même dans les branches les plus rudes,
regarde, il y a des caresses amicales.

Tout a plus de cœur, car tu as plus de cœur.

Rosée… Rosée… Il semble
que dans ta vie quelque chose mûrit.

Laisse choir, laisse rouler ton poème
comme un fruit mûr au sol.

*

Ombre verte (Sombra verde)

Sur l’herbe couverte de rosée, odorante…

Douceur des pâquerettes,
épine des petites roses,
cricris subtils dans ce monde immense,
si menu…

Volupté de goûter ces sensations,
de sentir près de moi le cœur de la terre
dans son travail millénaire et silencieux,
comme si j’étais, longtemps, une racine profonde…

Mère verte…

Je me suis couché dans son giron,
où sont poisons et parfums.

Et toute l’odeur de ses feuillages,
toute la sève de ses fruits,
fraîcheur d’eaux claires et de feuilles vertes,
baignent comme un baume mes paupières fermées.

*

Ironie sentimentale (Ironia sentimental)

Le coassement des crapauds quand la nuit est calme,
sans jardins symbolistes, sans fontaines chantantes,
ni roses mystiques dans l’ombre, ni douleur en vers…

Le coassement des crapauds, longtemps,
quand le ciel palpite dans le cadre de la fenêtre,
en un doux mystère, un mystère infini,
et dans chaque étoile est une lèvre, une lèvre pure qui tremble,

et un secret dans la lumière qui palpite, palpite…

*

Giraluz, 1928

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Chanson de la minute puérile (Canção do minuto pueril)

Un nuage passa.
Toute la maison plonge
dans le halo noir de l’ombre,
dans la pénombre de l’autre monde.
La fenêtre illunée du salon…

Il pleut de la cendre.

Et le tapis agonise
dans la pénombre du monde.

Personne ne parle.
Le vase brille sur la table,
de même qu’une partie du miroir.
J’ai peur…

Il pleut l’ombre du monde
sur le nid de l’ombre.

Ô la chanson des vergers !
Donne-moi le soleil !
Donne-moi l’enfance perdue
comme un rayon de soleil !

*

Littérature et poésie
(Literatura e poesia, 1931)

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Métapataphysique (Metapatafísica)

Lucidité du matin quand les idées volent avec des ailes de lumière et ne se posent pas : toute idée qui se pose est morte. Au moment de fermer ses ailes, mon ombre descendra sur moi. Toute idée dont je m’empare est une poignée de cendre.

Et le joli mot s’est fané sur le papier ; que voulait-il dire ?

Quand je m’arrête, j’agonise. Mon destin est de marcher. Joie ! Les chemins ne vont nulle part, ils portent la joie de marcher.

Si je dis je dis, je dis que je ne dis pas je dis, je dis que je dis : je dirais.

Qu’en serait-il de moi si je trouvais le chemin ? Les docteurs subtils traçaient des itinéraires. Mais ils arrivaient toujours sur un nouveau chemin. Alors ils conseillèrent aux gens d’utiliser des œillères comme les bêtes de trait, car les œillères apprennent à ne pas voir les raccourcis. Mais ce n’est pas pour autant qu’on a détruit les raccourcis.

Depuis que mon regard apprit à voir, j’ai perdu le préjugé des routes royales. Elles conduisent au repos mou, à la paix dominicale, et je n’aime pas la paix dominicale.

Toute certitude fait grossir. Et un voyageur ne doit pas grossir.

Je t’apprendrai à ne pas croire ; alors tu comprendras pourquoi la joie existe en ce monde, pourquoi les eaux courent, pourquoi les hommes meurent et les feuilles tombent.

Pense aux vies qui vont naître.

Pense au chant des souffrances à venir.

Où serons-nous tous les deux dans cent ans ?

Les coqs chanteront : vive le soleil !

*

Antonello

Ndt. Antonello était le nom d’un café à Porto Alegre (Rio Grande do Sul) fréquenté par des écrivains et des artistes.

Les dés roulent. Confusion de voix mêlée aux trémolos du ténor dans le tourne-disque. De la cigarette monte le ruban bleu de la pensée.

Les dés roulent embrouillés sur la table. Pour quoi ? Le hasard est un trio des Parques. Des Allemands sanguins à l’âme d’hydromel boivent et reboivent trois cents barils. Glouglou des gorgées blondes dans le gosier. Le gringo dévore une pile de sandwichs, mâchant les tranches roses de salami avec des mandibules d’acier. Pour quoi ? Après la faim vient la faim. La serveuse, sans mystère dit : pas avec moi… La pluie tombe dehors, les doigts de l’eau lavent la vitre et le reflet des lampes. La nicotine et l’odeur des imperméables se mêlent à la chaleur digestive des corps. Mon chapeau fait une triste mine de portemanteau : il me regarde depuis le mur comme un rêve égorgé.

Que de voyages j’ai faits dans ce coin, ici dans ce bar ! Mes compagnons pensent que je suis là et discutent avec mon apparence. Mais je me suis perdu dans les miroirs et ne me suis jamais retrouvé. Je laisse dans le monde des phénomènes, oui, mon corps vide comme un pardessus qui se plie et pend méticuleusement. Je trouve ça très drôle quand quelqu’un demande à ma simple apparence : comment vas-tu ? Car je ne suis là pour personne, je suis toujours ailleurs…

Il y eut des moments où j’étais pleinement un ange, et eux ne voyaient pas la clarté qui m’entourait tout entier, ils traversaient ma lumière comme la terre traverse la queue d’une comète : sans le savoir.

Les dés roulent. La pluie bat contre la fenêtre, imitant l’assonance d’un poème plein de murmures timides, poème que je n’ai pas lu depuis longtemps et ne veux pas relire – car je suis beaucoup plus intéressant.

Ce bar est un monde. Des imbéciles gravitent autour des tables. Comme tout est étrange dans les visages banals ! L’ange Azraël va et vient entre les groupes avec une épée noire et personne ne voit comme est fin le fil qui nous attache à nos amours, à nos affaires, à nos vices de chaque jour. Les hommes souffrent d’une cataracte opportune. Le disque tourne, les dés roulent, les bouches boivent. Seu Nunes coupe des tranches de jambon cru. Ça c’est Paris1. When day is done. Il peste.

Ma pensée ouistiti fait des grimaces :

Eh, ouistiti !
qu’est-ce que tu viens faire ici ?
– Je saute par ci,
je saute par là.

1 En français dans le texte. Titre d’une chanson interprétée par divers artistes français, à l’instar de Maurice Chevalier et Mistinguett.

*

L’autre (O outro)

L’homme opaque marche dans l’ombre. La rue humide reflète le sommeil des lampadaires, et à chaque pas un reflet s’en va sur la chaussée mouillée, un autre reflet arrive, monotonement. Comme les amours qui meurent et se répètent, comme les idées, comme tout. Des maisons fermées de banlieue sont les témoins muets de ce moment, des chats souples dans l’obscurité, aux pattes de velours, la fraîche clairière d’un jardin saturé de pluie printanière ouvre son affectueux giron, l’haleine de la sève dans la nuit. L’homme passe.

Au pied des foyers de lumière, l’ombre de l’homme s’étend, longue, interminable, avec de fantastiques jambes de bois, jusqu’à toucher l’autre côté de la chaussée et grimper au mur. Mais il ne voit pas le délire de sa propre ombre, il voit seulement les autres ombres attardées dans sa mémoire…

Mille et un visages du passé arrivent sur la pointe des pieds et se penchent sur son épaule avec la malice du mystère. Ils apportent un avis de décès, un « salut ! » indéchiffrable. Et ils pèsent tellement lourd que, pour alléger ce fardeau, l’homme soupire, comme un malade qui change de position dans son lit pour déplacer le poids de la fièvre.

Des nuages de poix pesaient si bas que la silhouette se fit bossue. Les pas éveillaient des pas sur la chaussée. La pluie devint plus drue, longue respiration rafraîchissante. Plic-ploc et froissis de l’imperméable. Puis, la clé dans la porte, la montée de l’escalier obscur, en catimini comme un voleur.

L’index sur l’interrupteur fit la lumière. Son paletot enlevé, défaisant son nœud de cravate, il alla jusqu’au miroir.

De l’autre côté, dans le lac encadré, le même Autre, qui était et n’était pas lui…

*

Ne fais pas ça (Não faça isso)

C’était peut-être le poids de ces nuages bas qui écrasait l’air tiède. Ou le poids de la vie ? Il sentait dans sa tête couverte de sueur un tas de plomb. Il avançait sans savoir comment.

Les rues nocturnes titubaient à chaque pas. Torpeur : les fenêtres curieuses, épiant cet homme dans la nuit, devaient avoir l’air d’une pupille ironique et attentive. Elles imitaient son attitude ridicule. Douloureux sentiment d’abandon : il était, à cette minute, le seul homme qui ne… Bêtises ! Tout était comme avant. Il rentrerait chez lui, et, après une veille inquiète, le plongeon dans le sommeil, tout simplement. Ah, c’est vrai, qu’il n’oublie pas de prendre un comprimé…

Qu’était ceci ? La porte de la maison. Clé. Deux tours. Entrer. Il monta dans le noir, palpant le mur. Il devait être humide, ce mur. Une masse veloutée lui frôlant les jambes : le chat de la pension.

Il entra dans sa chambre et alluma. Le miroir était en face de la porte et, en allumant, son image, dans la clarté soudaine, lui parut plus réelle que son propre corps.

Il approcha, regarda. L’autre regardait, pâle, pâle, regardait dans l’infini des pupilles réfléchies. Était-ce lui ? En y pensant, quelle chose étrange que ce dédoublement sans fin, ce dialogue d’un homme avec son ombre. Sur la surface lisse, l’image vivait : grands yeux fixes, la tête pesant sur le visage fin.

Lentement, l’expression s’altéra. Un frémissement ironique parcourut les lèvres, dans le regard passa un rien de folie, dans la main crispée quelque chose brilla…

Le coup de feu partit de l’image dans le miroir. L’ombre avait tué l’homme.

*

Poème (Poema)

La première porte céda finalement sous mes coups : c’était un bar. Des milliers de lumières se réfléchissaient dans des milliers de bouteilles. Au plafond, l’histoire de tous les vices. Enseveli dans des abîmes de coussins, on faisait ses adieux à la vie tandis que des houris triées sur le volet servaient des poisons. De temps en temps une pluie de pétales, et la magie du parfum aidait à la beuverie subtile. Je reconnus des gens qui m’étaient familiers dans la vie réelle, et qui paraissaient des habitués du lieu.

Et je dis : je refuse !

La porte suivante me révéla un jardin merveilleux où le soleil illuminait la corolle unique et pure d’une rose.

– Cette rose, dit le Génie, est ton enfance.

Je m’approchai, aspirai l’âme de la rose, mais une bestiole était cachée dans son sein en chou pommé, et atchoum ! à tes souhaits.

La troisième porte s’ouvrit lugubrement : il faisait noir. Nous entrâmes. L’obscurité remplit mes pupilles vides, j’eus peur. Seule la main d’Arhat me retenait à moi-même. Obscur comme avant le soleil. Enfin, loin dans le fond apparut une lueur bleue. Nous marchâmes, marchâmes, la lueur grandissait, grandissait. – jusqu’à ce que parvînt à mon oreille une étrange, une profonde mélodie… De près, cette vision : l’abat-jour turquoise rendait plus livide la tête ridée où les sourcils traçaient deux accents circonflexes, la main maigre arrachait des cordes le chant suprême.

– C’est le violoncelle du Diable, expliqua le Génie.

Et je dis :

– Arrête, créature, ne m’explique pas…

La dernière porte s’ouvrit sur la Galerie des Miroirs. Plafond, murs, sol, tout était miroir. Mon image était si multipliée que j’en perdis le compte. J’étais moi mais mille moi et derrière ceux-là mille encore. Je fus épouvanté à l’idée d’avoir à supporter la compagnie douteuse de tant de moi, quand un seul, franchement, me suffit… Arhat ouvrit la bouche pour détruire le mystère des images mais fut pris d’une crise de hoquet : hic ! hic ! hic ! et je profitai de la confusion pour me déguiser en garçon distrait et sortir par l’escalier dérobé, à l’arrière – jusqu’à ce que je tombe en moi.

*

Autoportrait (Auto-retrato)

Visage à la lumière avec deux yeux alertes
corps et fantôme, le miroir est ton royaume, roi.
Narcisse sourit à l’ombre des moments,
ombre, qu’est-ce qui me regarde comme ça ? Je ne sais pas.

Ici le poète s’arrête et, comme le peintre qui examine la toile depuis une certaine distance en fermant un œil et en inclinant la tête de côté pour trouver l’angle de vision parfait, voit que l’autoportrait est peut-être très ressemblant mais que ce n’est pas pour autant qu’il connaît mieux le modèle. Où est l’original ? Je ne sais pas. Pourtant, c’est la seule retouche juste, ce saillant je ne sais pas tombant à la fin du dernier vers, comme le haussement d’épaules de quelqu’un reproduisant le geste de l’ignorance.

Cela vaut-il la peine de continuer, alors ? Oui, parce qu’au milieu de ce jeu absurde il se peut que quelque négligence illumine cette figure et que le halo inespéré apparaisse. En creusant, qui sait, l’or brillera peut-être ? Le voyant est perdu dans son aveuglement, parfois oui, parfois non.

Autoportrait, que de fois j’ai recommencé ton ébauche entêtée, comme quelqu’un qui dessine sa propre ombre sur le sable ! Tu me surprends dans la tache d’humidité sur le mur, dans le nuage passager, sur la page vide. Tu étais dans le premier livre que j’ai lu, caché derrière les mots, et tu m’appelais par mon nom du fond du puits inversé, d’une voix caverneuse qui n’était déjà plus ma voix. Parfois, tu paraissais sur la vitre illuminée contre la nuit, mais, quand je regardais de plus près, la forme chaude de cette image s’effaçait dans l’ombre.

Soleil dans les cheveux, tête haute
et la ligne sensible de la bouche…

Seulement le masque, ami, le jeu de la lumière ourdissant l’apparence. Là-bas, au fond, la clarté frémit :

Regard profond dans mon regard – est-ce moi ?
Regard vide, plein d’ombre,
regard de qui s’est regardé trop longtemps et s’est perdu.

Sans fin l’effort du peintre. Ouvrier fidèle penché sur l’incertitude inévitable, peins et retouche, efface et recommence. Les yeux dans les yeux, l’image inhumaine sourit.

Tu vieilliras à la recherche de l’évidence masquée. Les veilles attentives et la nuit puissante. Au fond de la toile, il y a toujours un triangle bleu, la feuille verte et une fleur qui va parler. Tandis que la vie t’appelle, Ève mâchonnant un brin d’herbe, tu continues de creuser le sol du souterrain multiplié en galeries ouvrant de nouvelles galeries. Au loin brille la lueur, mais elle ne supporte pas le regard qui s’approche. Il m’arrive parfois de penser qu’elle se trouve au centre de mes pupilles comme le disque négatif que laisse la fulguration du soleil.

Alors :

Efface ta forme dans le sable,
ferme ces yeux traîtres
et retourne à l’ombre originelle.

*

Encore de la métapataphysique (Mais metapatafísica)

La tête fut créée pour les maux de tête, disait un philosophe constipé. Mais c’est là une opinion personnelle (avec la licence du pléonasme) et je pense quant à moi que la tête a été créée pour ne pas avoir d’opinion, car la vie est si grande et si belle qu’elle accepte et contredit toute opinion. Au même moment, avant que quelqu’un me contredise, je me sens contraint d’ajouter deux qualificatifs : mesquine et laide.

Magali, cela m’a rendu triste de t’entendre dire que tu croyais à ceci et cela : croire veut dire – vouloir que les choses soient comme nous le voulons. Derrière la croyance se trouve l’égoïsme, une idole ventrue adorant son propre nombril. Derrière l’incrédulité se cache toujours un peut-être.

Gratte un peu la foi, tu verras l’estomac. Force le scepticisme, l’oraison paraît. Ainsi, tout est si embrouillé qu’il est difficile de trouver un falsetto dans l’harmonie complexe. La dissonance sert l’assonance. À y regarder de près, comme les contraires se ressemblent ! La connaissance s’acquiert en mettant noir sur blanc.

Tout cela est bien connu, Magali, pourtant les hommes continuent d’éructer des opinions. Et un autre fait plus curieux encore : même les opinions ont leur utilité, elles servent à savoir de quel côté souffle le vent. Dis-moi quel vent souffle et je te dirai qui tu es…

*

Psitt (Psiu)

La clairvoyance voit dans toutes choses une correspondance profonde.

Mon univers : formes, couleurs, vue. Dans toute vue, aussi simple soit-elle, il existe un principe de vision. Voir c’est intégrer la forme pour percevoir l’essence. Un paysage avec sa diversité reflétée dans la rétine cherche en nous l’unité. Arbre, colline, maison, nuage, ciel. De temps en temps un oiseau passe, signe rapide qu’il convient de déchiffrer. Mais tout cela est seulement la matière que j’emploie pour construire le monde.

Mon univers ! Mes yeux se réveillaient matinaux et lavés par la rosée de la vie. Lyncée ouvre les fenêtres de la tour et le matin entre dans ses pupilles affamées de lumière. Je devais prononcer ton nom dans mon cœur clair comme un lac où l’évidence bleue de la lumière contemple le ciel. Je devais prier ton nom sans penser qu’il y a d’autres paroles, anciennes ou nouvelles, dans ma dévotion. Car je ne suis pas un poète, je suis l’homme. Je viens de la chair et retourne à la terre.

Matin, quand pourrai-je enfin disparaître dans le royaume de ton silence, me dissoudre dans ton harmonie comme ce nuage qui vient de passer et dont personne ne sait où il est ? Silencieuse est la beauté, et nous parlons tant… Il y a un moment où toute parole semble mensongère : c’est quand la beauté de la vie s’entremontre, minute fuyant la vue.

C’est pourquoi je préfère rester dans le paysage comme un lac passif. Aucune pierre ne rayera d’ondulations mon miroir : je suis une pupille innocente et profonde. Je reflète la pureté naturelle des choses sans le moindre tremblement. Je suis la rose au soleil et l’humble jardin au pied du mur. Je suis la trame argentée de la toile d’araignée humide de rosée.

Ma flûte s’appelle silence. Et j’entends dans le mensonge de la bouche le ban du psitt.

*

Feuilles arrachées
(Folhas arrancadas, 1940-1944)

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Place du Paradis (Praça do Paraíso)

Cela s’est passé place du Paradis, un jour.

Le rire était dans l’air, hirondelle. Entre les plates-bandes vertes, des vagabonds tétaient la béatitude du septième sommeil, à l’ombre maternelle des gendarmes. Il y avait une charrette à bras pour le divertissement des prophètes repentis. Et une énorme affiche interdisait de sortir.

La table était mise, le vin servi. Les fenêtres de l’hôpital, épiant entre les arbres, reflétaient le soleil des autres soirées, toutes les mêmes, et un cri très aigu monta au ciel comme un cerf-volant depuis la colline.

Les illusions du bon temps se regardaient sur la rive du lac, sans troubler le calme miroir du sang de leurs blessures. On quittait son nom à l’entrée et les pieds ne laissaient aucune trace dans le sable.

C’est là que j’enterrai le secret des heures qui reviennent, pour un pauvre de cette place, avec la couleur, le son, le goût, le mystère et la torture de l’évocation.

*

Le message perdu (A mensagem perdida)

Une page fut arrachée au livre du temps, seulement elle était irremplaçable, capitale ! En vain cherchai-je à quatre pattes, comme un bibliophile, grognant et flairant sous les meubles. Ô tranches implacables des livres !

Une mite en rêve me visita ; du haut du tome épais elle vomit la page dévorée, du ton cynique d’un speaker de radio. Mon ouïe fonctionnait comme un disque et chaque mot était une fulgurance indélébile, une vérité capitale ! J’applaudissais à tout rompre, avec la peur de fondre en larmes. La page perdue et à jamais retrouvée, le message télégraphique de l’Éternel à soi-même, était simple comme un sujet de journal. Ô sublime reportage, pensais-je, quand je retournerai dans ma peau, je raconterai tout dans les moindres détails.

Mais retour vers la vallée du lit – le bombardier larguait une à une les grandes roses effeuillées – le fil de l’évidence se rompit et les mots roulèrent au sol comme des perles de collier…

Depuis lors, j’ai compulsé les gros tomes vermoulus, parcourant leurs index avec une patience de maniaque. Qui sait… entre deux pages, sur le papier sale et rongé, un jour brillera peut-être le mot que j’attends depuis tant d’années, depuis mes livres cartonnés, à l’école.

*

Cauchemar du pédant (Pesadelo do pedante)

L’ironie des livres… Épars sur la table ou rangés dans la bibliothèque, ils se créaient des yeux sur le dos pour épier mon visage de chasseur sans chasse. Chasseurs, sachez chasser2. Ils me regardaient, et je voyais à travers les couvertures l’expression particulière de l’auteur, une clarté, une flamme qui était à l’intérieur, des feux de toutes couleurs, palpitant. Ces feux étaient les âmes reliées. Je possédais dans mon cabinet, sans le savoir, un dépôt d’explosifs. Je pris inconsciemment l’attitude de l’individu dangereux qui stocke des pétards avant de faire son lit sur eux et de fumer sa pipe.

Ce fut une soudaine illumination de nouvelles galeries intérieures, minées, avec la mèche attendant le briquet.

Mais les livres, pendant ce soliloque, changeaient leurs pages en ailes et volaient jusqu’au plafond, retombant sur moi. De façon que, si je n’étais pas mort en me réveillant, c’est seulement grâce à la belle indifférence des fées. Écrasé par la dure montagne en prose et en vers, je me souvins de moi-même, constatai brutalement mon existence et pris la résolution d’agir.

À coups de poing et de pied, j’ouvris une brèche dans les gravats littéraires. Les auteurs consacrés roulaient le long de mes flancs indépendants, roulaient comme des torrents de chaux écaillée et tombaient en poussière sur le sol. Toute la science de l’homme fut réduite en miettes de biscuit, parce que j’avais découvert cette chose si simple : que j’étais moi, c’est-à-dire que j’étais un monde particulier avec mes cataclysmes, mon centre de gravité, les marées de mon caprice cosmique. La vie que les livres prétendaient posséder dépendait de moi, ils étaient ma création de chaque instant car ils vivaient du sang bu dans mes veines ouvertes.

Soudain je sentis ma pensée se consumer dans sa dernière goutte… Et la terre des livres se conjoignit pour ensevelir mes restes vides. Avec bonté, mes amis d’enfance me faisaient signe du haut du remblai avec des rubriques nécrologiques consolatrices, en gras et majuscules. Que la terre lui soit douce, dit une voix.

J’eus encore le temps de demander ma crémation, par un restant de voix. Mais des trompettes claironnaient. Et de moi s’exhalait à présent un grand soupir de soulagement : sur les lignes claires des stores, rayées d’une amoureuse clarté, j’épelai l’indéchiffrable…

2 En français dans le texte. Du fourchelangue bien connu.

Les Fleurs du Bien : La poésie de José María Pemán

Il peut paraître hallucinant qu’un poète du vingtième siècle ait nommé un recueil en contrepied de l’un des plus célèbres volumes de la poésie mondiale, Les Fleurs du Mal de Baudelaire, considéré comme un pilier indépassable de la modernité poétique. Quelle hubris de polémiste farouche se cache derrière une telle entreprise ?

En lisant ce recueil, ce qui frappe d’abord le lecteur est la complète absence du caractère polémique qu’un tel titre laissait attendre. Il s’agit de l’expression d’une foi religieuse si complètement absorbée dans ses préoccupations métaphysiques et mystiques qu’on en viendrait presque à croire que l’auteur n’avait pas la moindre conscience de prendre son titre en dehors de soi.

Au moment où, en 1946, il publiait ce recueil, José María Pemán (1897-1981) parvenait au sommet d’une carrière littéraire qui lui valut le titre de « doyen des lettres » espagnoles de son vivant. Il fut membre de l’Académie royale espagnole de 1936 à sa mort et son directeur pendant quelques années, chevalier de la Toison d’or ainsi que des plus hautes distinctions du Pérou et de l’Équateur, reconnu comme un des plus grands par les auteurs espagnols qu’en France nous connaissons un peu (voyez ci-dessous l’éloge d’Antonio Machado), repose dans la cathédrale de Cadix aux côtés du compositeur Manuel de Falla, et n’en est pas moins resté parfaitement inconnu de ce côté-ci des Pyrénées. Je ne crains pas d’être détrompé en disant que les poèmes qui suivent n’ont jamais été traduits dans notre langue, même si l’on trouve traduits en français quelques textes d’une œuvre surabondante dans tous les genres, du théâtre au roman en passant par l’essai et le traité.

Cette carrière stellaire dans son pays et le monde hispanophone pouvait bien donner à ses compatriotes, quelque peu isolés, sous le franquisme, d’une Europe politiquement libérale, le sentiment que ces Fleurs du Bien étaient le coup de grâce porté aux tendances lancées un siècle auparavant par Baudelaire, un sublime coup d’épée dans la reconquête morale de l’Occident par l’Espagne de la tradition et les sentiments chrétiens. Ceci – ce « traditionalisme » – explique peut-être cela – l’incognito de Pemán en République française. Et si, bien évidemment, son nom n’est pas des plus consensuels aujourd’hui en Espagne puisque cette carrière d’astre se produisit en grande partie pendant le franquisme, il n’en reste pas moins que les seules considérations politiques ne peuvent pas toujours prévaloir et que l’on continue dans son pays de rendre hommage à cette figure des lettres par des prix littéraires portant son nom et d’autres formes de commémoration, si l’on déboulonne aussi de temps à autre des bustes et des plaques de rue ici et là. (Car le devoir de mémoire a deux faces : de l’autre côté, c’est une injonction d’oblitération.)

Mais venons-en à Antonio Machado, traduit en français depuis longtemps et que nous continuons à lire. Voici ce qu’il écrivait de Pemán : « Il faut placer son nom à côté de ceux de Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Luis de Leόn, Lope de Vega pour ses poèmes religieux. Et ses qualités, tant de sentiment que d’expression, sont exactement les mêmes que celles des maîtres du genre. (…) Enfin, parachevant toute l’œuvre de Pemán, Les Fleurs du Bien, sommet de son œuvre lyrique. Et sommet de la poésie espagnole de tous les siècles. C’est l’œuvre classique et mûre de la poésie contemporaine. » Une telle recommandation fait oublier les dévissages de plaque.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’un volume de 1997 paru chez Edibesa (Madrid), le n° 5 des Obras de José M. Pemán, volume recueillant Les Fleurs du Bien de 1946, le premier recueil poétique de Pemán, De la vida sencilla (De la vie simple), publié en 1923, ainsi qu’un choix de poèmes à thématique religieuse tirés d’autres sources, voire restés inédits. Il n’y a pas dans le présent billet de textes tirés du recueil de 1923 (peut-être plus tard).

*

Les Fleurs du Bien
(Las Flores del Bien, 1946)

.

Centre de ma peine (Centro de mi pena)

Ce jardin existe seulement
parce qu’il existe dans ma tristesse.

Sa beauté
lente et triste,
splendidement à moi,
est colonie subjuguée
de ma haute mélancolie.

Hors de ma peine, rien !

*

Soliloque et paradoxe de la Mort (Soliloquio y paradoja de la Muerte)

Si je ne vais pas à la vie immortelle,
la mort n’existe pas ;
car ce ne serait qu’un non-être,
cela que je suis à présent.

La mort, qui est tant, n’est rien
si elle termine toute vie :
car avant, elle n’était pas là,
après, n’est point remémorée.

Si c’est au néant que je dois retourner,
qu’est-ce que la mort pour moi ?
Je ne fus rien tant que je vivais ;
et en mourant je cessai d’être.

Et la mort qui m’attend,
je ne peux même pas l’appeler « mienne »
si l’être que je possédais
cesse d’être quand il meurt.

Sans la vie, rien n’existe :
aussi, sur quoi peut bien arriver
le moment de mourir,
la vie étant terminée ?

Si une autre vie n’est point certaine,
vivre est une peine
affligeant l’âme étrangère
mais pas moi puisque je suis déjà mort.

Mais non, car il est si certain
que ma mort est une grande vérité
que je dois encore vivre après,
selon ma mort.

La mort existe car, la sentant,
je la sentirai « mienne » :
car sur le point de mourir
déjà je commence à lui survivre.

La mort existe car naître et mourir
sont la même chose : de sorte que
je suis certain de ma mort
dans la mesure où je me sens immortel.

*

Récréation dans le jardin (Recreaciόn en el jardín)

1
Lecture. Fioretti (Lectura. Florecillas)

Moi, frère François, je ne suis qu’un poète…

Toi, saint de Dieu, avec des paroles divines
tu commandas de rester tranquilles
à la troupe ailée des hirondelles
afin qu’elles ne troublassent point ta prédication.

Tu savais que la perfection
de ta voix méritait
le céleste silence du jour.

Je ne connais pas ces paroles de fleurs.
Si je devais faire mon oraison,
je cèderais ma pauvre chanson
aux hirondelles, aux rossignols.

À la troupe ailée je ne dirais point
de se tenir pacifique et calme.
Je me tairais…

Et en elle se trouverait
l’harmonie limpide
du chant
le plus doux et le plus complet.

Parce que tu es saint.

Moi, frère François, je ne suis qu’un poète.

2

Fleurs… quel orgueil que votre compagnie !…
quels soins de Dieu, votre beauté !
Cieux… cette grandeur
si grande et silencieuse… toute à moi !

Midi… quelle ingénue transparence !
Soir… quelles hautes raisons !
Silence… quels chants !
Solitude… quelle présence !

Nuit chaste et soumise,
si muette à mes côtés !
et la lèvre en fleur avec laquelle le printemps
pose sur ma lèvre le baiser de la brise !

Je ne veux pas comprendre. Je veux m’appuyer
sur ton épaule pour marcher.
Et marcher, Seigneur, marcher,
remettant entre tes mains l’étonnement
de mon âme jeune comme la mer…

3

Ils voletaient des troncs aux fleurs.
Chantaient et riaient sur mes mains.
J’allais leur dire comme saint François : Frères !…

Mais les oiseaux ont-ils
des frères pécheurs ?
                            Seigneur, je les voyais
sur la lumière du jour
si gracieux, si beaux,
que me dire leur frère
me parut de la présomption.

Moi, dépourvu de sensibilité, frère
de ceux qui chantaient ainsi,
comme des fontaines de plumes, pour Toi,
sur les roses et les blés ?
Frères, non. Je les suppliais : Amis…
si vous chantiez pour moi !

4
Oraison de la nouvelle année

Seigneur, pour ce jour
de la nouvelle année je te demande
– plutôt que l’allégresse,
plutôt que la joie claire et vive,
plutôt que le lys
et les roses –
une curiosité vaste et sereine,
un étonnement puéril devant les choses…

Je souhaite que devant la soif de mon regard
amoureux et pur
tout ait un mystère d’aube
m’illuminant à force de blancheur.

Je veux être le miroir avec lequel le fleuve
change la rive en joie nouvelle,
je veux admirer l’été
et tomber amoureux du printemps.

Seigneur et mon Père,
donne-moi la fraîcheur de cette prairie comblée,
irrore-moi de la rosée
de ton meilleur matin.

Rends-moi nouveau, Seigneur ;
et devant le ciel
et les champs et la fleur, fais
que mon étonnement éveillé dise :
Seigneur, ceci est la rose, ceci est l’épine…
et ceci qu’elle porte en soi, l’amour !

*

Romance de la divine joie (Romance del divino gozo)

La joie du monde pénètre
dans mon cœur.
Étroite joie que celle qui
entre en si étroite demeure !

La joie qui entre en nous
est le plaisir de qui goûte peu de plaisir.

Je veux une joie qui m’enveloppe
d’être plus grande que moi.

Quelle joie sera celle qui apporte
tant d’espace et tant de soleil ?

Dieu dit au fidèle serviteur :
« Entre dans la joie de Dieu »…

Non des joies qui entrent en moi,
je veux une joie où j’entre !

*

Retour. Paix (Retorno. Paz)

1

Accueille-moi encore une fois, port et refuge
de mes plus belles années :
la blanche maison, les premières fleurs,
l’amour simple et le vers limpide.

Dans mon âme, avec des voix d’aurore
pour moi chante la joie
d’une fidélité confiante
où je peux encore me sauver.

Car, étant fidèle, je me sens héritier
de ma part de lumière dans la campagne ;
frère de l’hirondelle… et de cette enfant
couronnée d’azur dans le romarin.

Mises en déroute les voix de la sirène,
vers moi est revenue la gloire
d’une ancienne et comble sérénité
de la meilleure part de ma mémoire.

Avec autant de sang qu’en ce ciel
derrière le haut nuage rougi
le soleil se couche, et dans ma vie
la douleur s’efface aussi, après l’insomnie.

2

Du temps où j’étais enfant me reste
dans l’âme la voix d’un arbre à grenades
qui chantait touché
par le vent ; l’affection
de cette tonnelle
tapissée d’ombres et de soleils ;
et ce puits vert pressé
de tournesols
et de jacinthes sauvages…

Seigneur, je te remercie pour ces choses simples
– l’obscure frondaison
des rossignols ! –
qui donnent à ma vie noble figure
et lointaine semence de fleurs.

*

Épouse (Esposa)

1

Car Dieu me l’a donnée, je peux
en elle aimer une par une chaque étoile,
une par une chaque fleur.

Dieu me l’a donnée car il savait
qu’elle me suffisait pour le vers :
Dieu me l’a donnée avec toute la poésie
de tout l’Univers.

Car j’étais affamé et triste
d’une totalité que je pressentais,
Seigneur, Tu me l’as donnée,
la paix faite entre elle et l’Harmonie.

Tu peux l’aimer – m’as-tu dit –
tu peux l’aimer dans l’ordre et la joie :
tu peux la chercher dans toutes les couleurs,
tu peux la trouver dans toute la présence ;
avec la grâce et la permission du soleil,
avec l’ovation des rossignols.

Par la haute paix de son beau regard,
Seigneur, tu as pacifié la querelle
de l’ordre et de l’amour où je brûlais.

Seigneur, merci pour ce don, elle !
et en elle merci pour la lumière du jour !

2

Merci, Seigneur,
pour avoir à ta parole vivante
donné la forme de l’amour.

Non le tonnerre : non la voix farouche
de la tempête sauvage.
Tu as pris pour messagère
de ta Vérité la Joie.

Avec quelle tendresse tu laboures,
laboureur, tes domaines !
Vêtues de charités
me sont venues tes paroles.

Tu aurais pu donner à ta pondéreuse
doctrine, Seigneur, la forme de l’orage,
mais tu voulus qu’elle me vienne dans un baiser !

Voix ferme et claire, bénie,
message de mon devoir
qui pour ne point m’effrayer
prit la forme d’une femme !

3

Ma femme, sentinelle
de mon foyer ; lumière et sanctuaire…
Je fus le vent contraire
dans la paix de ta voile.

Demain, déjà, faite d’oublis
une autre paix au cœur,
la Voile et le vent unis…
quel chant !

Mon foyer pur, comme l’Arche
de Dieu, entre les vagues…
Tout le gréement, cithare !
Tout le vaisseau, promesses !

*

Solitude dans la mort (Soledad en la muerte)

On doit mourir sans compagnie…
ô mon épouse et ma compagne,
ma vie tout entière est à toi
mais ma mort est à moi seul !

Toute la grâce de ce qui se vit,
je te l’ai donnée à pleines mains ;
mais le bourgeon de la rose
ne peut être partagé.

Tu possèdes la vie et la vérité
du compagnon et de l’ami.
Mais ce jour-là… moi-même avec moi
dans mon infinie solitude !

Deux âmes ont un seul Dieu
et deux étoiles un seul Ciel.
Deux vies vivent une même aspiration.
Mais il n’y a pas de mort pour deux !

Par cette porte tu ne passeras point,
sur ce chemin tu ne seras plus
mon conseil et mon maître.
Toute ma vie fut nous deux.
Ma mort n’est qu’à moi !

*

Chanson du benjamin (Canciόn del benjamín)

Parce qu’un soir, innocent,
mon œillet eut soif,
je rêvai que j’étais fontaine
et devenais rivière.

Parce que, marchant sur la berge,
il me dit qu’il était fatigué,
je rêvai qu’était légère
la brise qui le portait.

Parce qu’il pleurait demandant
une rose, son illusion,
je rêvai que mon cœur
se changeait en roseraie.

Parce qu’il me raconta, innocent,
son premier amour endolori,
je rêvai que j’étais l’oubli
déposant un baiser sur son front.

*

Le noviciat d’une enfant (La hija novicia)

Augure blond de Marie,
droite comme un lys,
si sereine
dans l’obstination
de l’Amour avec l’Aimé !

Tu as parlé,
mon lys, pour nous deux.
Ce qui manquait à mon courage,
ton courage l’exprima
devant Dieu.

Tu parlas pour toi et moi.
Quand tu disais Oui
mon cœur était
tout renoncement
à tes côtés.

Mon âme était prisonnière.
Le Seigneur la demandait.
Car je n’osais pas,
tu fus ma messagère :
et tu parlas pour toi et moi.

Je me consumais
de chagrin disant Oui
sans un mot, à tes côtés
quand tu le disais.

Quand tu fus si sereine
à la recherche de ta persistance
– augure blond de Marie !
droite comme un lys ! –
tu me montras la voie
où me voulait le Seigneur.

Toi, ma fille,
ma fille dans la joie…
ma mère dans la douleur !

*

Le petit-fils (El nieto)

Mon blé a donné une fleur,
une fleur pleine de charme ;
couleur de pain brun
et de mains de laboureur…

Ce n’est pas un petit prince,
rose et neige,
fleur de lys…

Celui-ci est d’un autre tour,
plus hardi :
il saura monter un poulain
et tuer une perdrix.

Sous ses sourcils épais,
dans ses yeux sombres
passent des paysages durs
de fermes et de prairies.

Impérieux dans le regard,
dans l’attitude
et dans la main…

Il n’était rien
et voilà qu’il fut tout,
le tyran, par sa naissance !

Le monde devint plus grave
et plus comblé d’harmonies…
Comment tant de vie peut-il entrer
dans seulement une poignée de jours ?

Sa bouche de roses pures
dictait la loi,
sa mère prodiguait des tendresses
pour nommer son roi.

Toutes les choses, toutes,
étoiles, vents et roses,
celles du ciel et celles de l’homme,
s’offrirent
pour lui trouver un nom.

Les mots vinrent,
cherchant, à sa suite,
parmi les perles et les fleurs,
pour trouver les meilleures
louanges à l’œillet.

Et du soleil à la lune,
de l’étoile à la fleur,
son berceau se remplit
de litanies d’amour.

Tige de jasmin et de nard !
rose d’éclatante lumière !
duvet du chardon
de la vie !

Montagne verte, méandre
de la vallée, abîme profond,
lys, rossignol… il fut tout
pour les trois règnes du monde !

Et le grand-père ?

Le grand-père foule le sol
d’un pied ferme et sûr,
cachant sa tendresse
si muette, secrète…

Je vais m’acheter un coffret
de bois de camphrier
pour garder sa fleur,
son tambour
et sa trompette…
ces choses de grand-père poète !
folies de l’amour !

Car je veux
refaire tout le chemin
des ans et des jours,
reparcourir les imaginations,
raccourcir l’air et la distance
de la racine à l’œillet,
et me diplômer en enfance
pour m’entendre avec lui.

Ma bouche fanée donne des baisers
d’une nouvelle façon toute simple,
et je pense à un château
pour enfermer la Princesse ;

car dans l’âge le plus fleuri
de la vie,
dans une vallée
entre des sommets ensoleillés,
les fées m’attendaient,
et le géant et le dragon :

et chassant les pensées,
voix graves, livres savants,
un automne de contes
aux lèvres m’est monté !

Et tout cela parce qu’un berceau
a dans ses neiges
une nouvelle fleur ;
qui est la profondeur de l’amour,
la grâce du chemin
et l’horizon de la mer :

beau, fort, dur, sain
et brun comme une plaine
de terre à céréales.

Clair comme l’aurore
et comme le ciel, profond.
Deux mains, comme deux fleurs,
soutenant un monde !

Et quelle grande sagesse
dans son silence !… Il y avait
un balbutiement dans sa voix
et là se trouvait toute la science,
parce que c’était l’innocence,
qui est la parole de Dieu.

Tout a fleuri cet hiver-là
d’une passion de printemps :
l’attente confiante de l’éternel
remplissait tout ;
tout, parce que fleurissait
cette fleur de la joie,
de lumière, de grâce, d’amour,
de vie et de plaisir serein.
Que de fleurs dans la fleur
qu’a donnée mon blé brun !

*

Poèmes ayant Dieu en toile de fond

.

Neuf considérations ascétiques : 3 (Nueve consideraciones ascéticas: 3)

Il existe une douleur aussi de la pensée :
virile et sans larmes,
pleine d’austérité, de silence !

Douleur pour les choses infinies :
celles pour qui le cœur est infime.

Des choses qui n’entrent,
comme le vent,
que dans la vastitude de l’air
ou l’ampleur sereine de l’océan.

Seigneur, ce n’est pas que j’aie
le cœur aride
comme un sarment sec.
C’est que mon cœur est fatigué
d’aimer les choses…

                        Et pour Toi je veux,
Seigneur, l’intacte et jeune
et sereine ampleur de la pensée !

*

Sur la mort de ma mère (En la muerte de mi madre)

Une mère est toujours aimée
d’une égale tendresse ;
et l’on est à tout âge un enfant
quand meurt notre mère.

Quelle solitude angoissée
à présent que le Seigneur m’enlève
l’immense force infinie
de cette fragilité !

Elle n’était plus déjà qu’une plume ; était
une manière de sourire ;
une brise légère,
un souffle d’air, un rien… et tout !

Cette existence légère,
quelle immense vie elle possédait !
Comme elle vit encore,
faite conseil et prudence !

Elle me dit encore « par ici »,
entre les pierres et les ronces.
Avant de fermer les yeux,
elle voyait tout pour moi.

Contre l’erreur qui m’assaille,
son noble désir me garde encore.
Une moitié de vie dans le ciel,
comme est assurée l’autre moitié !

Il y a deux mondes. L’un, horreur,
guerre, mort, sang, enfer.
L’autre, cette douce et maternelle
connaissance d’amour.

Là, un destin tragique
et le subtil penser obscur.
Ici, un chemin sûr
et leur nom au pain et au vin.

Un mensonge d’hommes et de vies
jaillit en éternel torrent.
La Vérité va sur un pont
de mères aux cheveux blancs.

De ce fauteuil profond
qu’elle ne quittait plus,
comme elle souriait, supérieure
aux affaires du monde !

Comme était ferme sa voix
et forte sa douceur ;
comme elle était sûre
de sa Vérité et de son Dieu !

« Je ne comprends pas » disait-elle
devant tous les faux éclats,
et dans ce simple « je ne comprends pas »
quelle immense compréhension !

Son hier a tracé à mon aujourd’hui
un chemin si clair et ajusté
que je vis sa vie
à chaque pas que je fais.

Et il n’est nulle part où
ma certitude émue ne voit
comme elle m’a fait la tâche
facile et bien avancée.

Ma science n’est point de cette terre,
elle est plus haute, plus élevée ;
la cathèdre de ma vie
était un fauteuil et c’est à présent un Ciel.

Mère, je veux que soient accordés
mon pas et ma vie
à l’exacte mesure
que tu m’as tracée.

Chaque chose aura le nom
que la première tu lui donnas,
et ce que tu défendis à l’enfant
à l’homme sera défendu.

Fais, Seigneur, que je puisse dormir
sur ce soutien béni.
Quelle haute tour de granit,
ce fauteuil de ma mère malade !

Campé dans cette tour,
je vaincrai l’heure funeste.
Ma capitaine et ma dame,
je serai bientôt à tes côtés.

Toi, seule, avec de douces manières,
face au monde avili !
Moi, Mère : de ton parti !
À tes côtés, contre tous !

*

Christianisme (Cristianismo)

Hommage à Miguel de Unamuno

Cette blanche Vénus, dans son regard
en amande, hier sans éclat, a maintenant une triste
langueur, car on lui fit savoir qu’existent
la mort, l’espoir et le péché.

C’est irrémédiable. Durement,
grâces, rires et baisers
furent écrasés par l’Éternel et l’Infini,
ces deux poids que peut seul supporter l’esprit.

Depuis que l’âme connaît sa propre existence,
il n’y a plus d’autre savoir ni d’autre science
que cette connaissance. En vain les roses
m’appellent comme autrefois.
J’ai oublié jusqu’au nom de ces choses
depuis que je sais qu’il en existe qui n’ont point de fin.

*

Le corps pressent sa gloire (El cuerpo presiente su gloria)

Corps, ne sens-tu pas l’exquise
certitude de ta résurrection ?

Ne sens-tu pas ta future
fraternité avec les vents et les eaux :
et dans les cinq cocons des sens ne perçois-tu pas
une plénitude de fleurs ?

Comme dort muette
dans l’humide obscurité des fûts
la fleur pourpre des vins doux,
ne dort-il pas en toi une certaine
exaltation pressentie ?

Ne portes-tu pas un tremblement de danse et de saut
à fleur de peau, comme les petites cornes
d’un satyre, en poussant,
au soleil ?

Mon corps, délecte-toi dans la sûre
sécurité de ta résurrection.

Quand tu auras les nuages pour tapis
et le soleil ne blessera plus tes yeux,
facile, léger, clair, lumineux,
tu seras frère des roseaux verts
que font murmurer les vents.

*

Conscience de ma liberté et de mon être (Conciencia de mi libertad y mi ser)

Cette pleine vérité d’être, cette certitude
de n’être ni ce jonc ni cette fougère
en moi ne se résigne pas à voler, nue
de soi – vapeur, parfum,
soupir et néant dans le Tout –
absorbée par la faim infinie des astres.

Ne me pousse pas, ô vent :
je ne suis ni épi de blé ni feuille d’acacia,
tu ne m’emporteras pas !

J’ai mon profil et ma frontière
avec son propre drapeau,
devant cette mer totale et sans rivage.

Je suis moi devant la rose,
devant l’étang et la rivière :
tu ne m’emporteras pas !

Je peux remonter, ma barque libre,
d’un coup de rame sûr et musical
tous les fleuves à contre-courant :
contre le vent ma voile
est blanche de plénitude et de libre arbitre.

Tout est dans l’expectative sur mon seuil
et moi en moi-même avec moi :
avec mon Être, avec mon pouls,
mon bruit souterrain
de puits profond
avec un tremblement d’eau et de soleil dans la conscience.

Moi, distinct de cette lumière
qui lèche mes sens :
tu ne m’emporteras pas !

Et quand je franchirai les ultimes frontières,
je ne me confondrai pas avec la tourbe des atomes,
ne serai ni vent ni nuée
ni brouillard du soir sur le fleuve,
je serai moi, toujours moi, avec mes frontières
et mon propre drapeau :
île d’Être entre tous les êtres.

Et parmi l’herbe et les mottes de terre
des prés sans lumière marchera mon Âme faite furie,
donnant des coups de corne dans les fossés
à la recherche de son doux compagnon :
pour redevenir cette sereine
certitude de n’être pas cet acacia
ni cette rose ni cette étoile.

*

Oraison (Oraciόn)

Je sais que tu es avec moi car toutes choses
me sont devenues clarté :
parce que j’ai tout à la fois la soif et l’eau
dans le jardin de mon désir serein.

Je sais que tu es avec moi car j’ai vu
dans les choses ton ombre, qui est la paix ;
et que me sont devenues claires les raisons
des faits humbles, et que la marche
sur le blanc chemin m’est devenue
un exercice de bonheur.

Je n’ai pas été emporté sur des nuages
ni n’ai entendu ta voix, ni n’ai quitté
le pré verdoyant où j’ai pour habitude de marcher…
de nouveau, comme hier, je t’ai reconnu
à la manière dont se rompt le pain !

*

Poésies inédites

.

Les hirondelles du Seigneur (Las golondrinas del Señor)

(À l’occasion des noces d’argent
du Collège des Esclaves du Sacré-Cœur)

Il est dit dans un vieux conte
que lorsque le Sauveur
rendit l’âme dans la douleur
de son amère agonie,
comme s’éteint une fleur
que brise en passant le vent,
quelques hirondelles en chantant
vinrent sur la croix
et doucement arrachèrent
les piquants et les épines
que les bourreaux avaient enfoncées
dans les tempes divines…

Et voyant aujourd’hui notre époque
si pleine de vaines stupidités,
de misérables vilenies
et de grandeurs mensongères,
je me demande avec douleur
si le monde perfide et faux,
les hirondelles parties,
n’a pas accablé d’épines à nouveau
les tempes du Sauveur…

D’épines, oui, de rancœurs,
d’éloignements ingrats,
d’hypocrites affectations,
d’amours fallacieuses ;
épines plus trompeuses
car cachées parmi des roses
de mille vertus feintes ;
épines d’ingratitude,
qui sont les plus douloureuses…
Car il n’est de poignard qui blesse
avec plus de force et de douleur
que l’épine avec laquelle meurtrit son père
le fils parjure… !

Ainsi le monde pécheur
meurtrit-t-il le front divin
du Divin Rédempteur…
Et il n’y aura plus d’hirondelles
pour retirer les épines
du front du Seigneur ?

Si : dans cette Maison, des âmes
ont entendu Tes reproches ;
cette Maison qui a suivi
tes traces comme une esclave
souhaite, Seigneur, être un nid
d’hirondelles comme celles-ci…

Tant que le monde, goguenard,
continuera d’enfoncer
ses piquants et ses épines,
nous, tes hirondelles,
les enlèverons !
Tu auras pour chaque poignard
caché perçant ton sein
un sein douloureux et blessé ;
un amour pour chaque oubli ;
pour chaque ingrat une esclave ;
pour chaque abandon un nid ;
un bien pour chaque douleur ;
pour chaque pécheur infidèle
une âme bonne et chrétienne ;
et une larme d’amour
pour chaque rire mondain.

Ainsi, chaque hirondelle,
en soignant tes plaies,
saura, Seigneur, susciter
dans ta grande âme divine
tant d’amour… qu’il y aura
plus d’amour qu’il n’en faut pour pardonner
à celui qui t’enfonce l’épine !

«Ecce Homo, Mestre Desconhecido, c.1570, Cópia de um original do século XV?, Óleo sobre madeira de carvalho, Proveniência desconhecida.» (Museu Nacional de Arte Antiga, Lisboa)

*

Mâtines (Maitines)

(Miniature)

L’air tremble au badonguement des mâtines
avec une grande plainte pitoyable et sonore.
L’aube point… et dans un siège du chœur
un frère encapuchonné murmure du latin.

Ses yeux ont des éclairs d’extatiques amours
inondant son visage de quiétude béatifique ;
à travers son corps débile paraît l’âme
comme le soleil derrière les vitraux de couleurs.

Tout invite à la dilection des grands délires :
la voix des cloches, l’odeur des cierges,
le silence du cloître, la montée du soleil…

Et dans la lumière mystérieuse conviant à l’extase,
comme par miracle paraissent prendre vie
les anges taillés dans le bois du vieux lutrin.

*

Acte de foi (Acto de fe)

Au nom du Dieu des amours,
je chante la foi qui remplit mon âme
en lui tendant un tribut de poésie
ayant fleuri sur mes lèvres pécheresses.

À la face du monde, sans crainte,
comme les hommes de ma race un jour
je confesse avec courage et fermeté
la Foi que mes ancêtres m’ont léguée.

Et comme en elle je vis, en elle j’adore et
en elle je place ma plus haute espérance,
mon bouclier intact et mon plus grand trésor.

Devant cet âge incrédule et sardonique,
je la confesse et l’affirme avec la plume…
et la confesserai, si besoin, en donnant ma vie !