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Mélodies au crépuscule : La poésie de Vilhelm Ekelund (Traductions)

Vilhelm Ekelund (1880-1949) est un poète suédois, également connu pour des recueils de pensées et d’aphorismes. Proche d’Ola Hansson et influencé par lui, il appartenait comme ce dernier au courant symboliste, tout en adoptant les tendances du temps contre les contraintes formelles de la versification. À côté de vers classiques dans l’original, plusieurs des poèmes (ou des parties de poème) ci-dessous sont ainsi de la prose, d’autres sont en vers plus ou moins libres. L’influence de Swedenborg, soulignée par la critique, n’est pas des plus évidentes dans sa poésie, peut-être l’est-elle davantage dans ses autres livres.

Il existe une Société Vilhelm Ekelund (Vilhelm Ekelundssamfundet) créée en 1939 par les amis du poète pour lui permettre de publier et diffuser ses livres sans subir la pression des maisons d’édition. Il en profita une dizaine d’années, jusqu’à sa mort en 1949. Quelques grands noms de la littérature suédoise ont appartenu à cette société, tels que les Prix Nobel de littérature Pär Lagerkvist et Harry Martinson.

Le recueil sur lequel nous avons travaillé aux présentes traductions est celui qui donne son titre au billet, Melodier in skymning, « Mélodies au crépuscule », paru en 1902.

À l’occasion de la présente publication, nous rappelons au lecteur nos traductions de Strindberg (ici) ainsi que de poésie nord-américaine en langue suédoise (ici).

*

Les châtaigniers las inclinent… (Kastanjeträden trötta luta…)

Les châtaigniers las inclinent
après la pluie leurs blanches
et lourdes fleurs sagittales.
Les grandes, humides
grappes de lilas
doucement se balancent.
Timide, hésitant,
déjà commence
à chanter le rossignol.

Cœur, tu sens
couler sur toi
l’infini réconfort
du renouveau,
du silence :
cœur, mais ta chanson
est en mineur –
c’est le chant muet de la nostalgie.

*

La mort (Döden)

I.

Dans les rêves heureux, paisibles de notre enfance,
en de toujours plus riches,
toujours nouvelles joies ensoleillées
nous étions sans soucis ;
et nous avons irréfléchis laissé
l’un après l’autre nos printemps dorés
s’en aller de nous.

La mort sourit au monde,
ne sait pas
si elle rira ou pleurera,
souhaite à tous du plaisir –
faites un plaisant voyage !
avec un bon rire ironique.

La mort ne dit ni oui ni non…

II.

C’est le mois de juin, la brise souffle
doucement depuis la mer scintillante,
si doucement qu’à peine quelques flocons
de la neige couvrant les merisiers s’envolent.

Et de grands nuages légers
en rangs aériens et blancs
dans la lumière du matin
font voile vers les lointains.

Autour de moi l’herbe interrompt
sa fraîche ondulation silencieuse
et des fleurs bleues
et blanches murmurent.

Comme vers une mer sans rivage
m’emporte cette pensée,
que le même murmure, demain,
passera sur ma tombe.

*

Muse (Sångmö)

Toi partie, pour moi les jours sont vides
et ce qui me réjouissait est gris, stupide et triste ;
c’est en vain que chaque nuit j’écoute
si comme avant ne résonne ta voix.

Et le matin vient, les pâles flots de la lumière
me saluent à nouveau tandis je reste silencieux
et me rappelle l’écho faible et sourd
de ta voix, mais comme un écho des morts.

Tu m’as quitté, mon soleil, mon soutien,
claire étoile de ma mélancolie, et je n’ai plus la force
de supporter le noir de la solitude.

Mon cœur est malade ; malade, mon âme languit
de soif pour toi, seule aimée,
sans qui la vie est angoisse et mort !

*

La ville (Staden)

(À la manière de Theodor Storm)

Ndt. Theodor Storm, poète allemand du dix-neuvième siècle.

Grise sur la côte grise
et loin de tout, la ville :
avec un lourd brouillard pesant sur elle,
dans un silence désolé la mer murmure
son chant monotone autour de la ville.

Pas de forêt murmurante, nul oiseau
n’exhale ici ses trilles au printemps,
seules les oies sauvages passent avec leurs cris navrants
dans les sombres nuits d’automne,
et sur le sable les buissons frémissent.

Pourtant toute mon âme te reste attachée,
grise cité au bord de la mer ;
pourtant ma jeunesse me sourit encore
comme une lointaine lueur magique au-dessus de toi,
grise cité au bord de la mer.

*

Chant muet (Stum sång)

I.

La voix claire de ta juvénile timidité,
comme elle fait du cœur vibrer les cordes !
Ta voix –
une rosée de baume coule
sur mon cœur.

Toute la poussière des jours gris !
Ah, mon âme est comme
une plante fanée au bord du chemin
dont la tête ploie
dans l’étouffante,
blanche et sèche poussière.

Ô miséricordieuse,
douce pluie de printemps,
arrose-moi…

II.

Tu es comme un chant. Comme un chant tu vis dans mon âme ; comme une chanson qui ne trouve jamais ses paroles, je te porte en moi.

Sur ta bouche puérilement trémébonde, toute la peur de ton âme chaste et pure tremble devant l’ordure et l’insoutenable dureté de la vie. Comme quand une pluie légère un matin de printemps tombe à travers la lumière voilée du soleil – depuis de blancs nuages immobiles – et tout le ciel est comme un regard où brillent des larmes : ton regard.

Tu es comme un chant. Je te porte en moi.

*

Humiliation (Förnedring)

C’est le plus dur :
quand éveillé la nuit
je te vois
entourée d’étrangers –
d’un rauque murmure de voix rudes –
vois la détresse de tes regards,
sens en moi les battements de ton cœur,
comme ils deviennent forts des sanglots retenus,
du poids de l’humiliation et de la solitude amère,
et comme les pleurs veulent se répandre
sous tes cils tremblants.
Laisse-les se répandre, mon cœur,
laisse-les !

*

Nocturnes (Nocturner)

I.

En toutes choses je le sens : dans la mince obscurité bleue, dans l’ombre humide, dans le silence de l’air : le premier soir de printemps.

Le premier soir de printemps ! De nouveau c’est un soir avec une fraîche et calme pluie, une bruine tombant lentement comme si elle hésitait, pesait le pour et le contre – un soir de rues silencieuses, de parcs silencieux et solitaires où le ruissellement des branches mesure le silence.

Et le silence de mon âme est comme le silence sous cet arbre encore dénudé, comme le silence dans l’air immobile de cette soirée, si plein d’angoisse, comme si la vie s’était retirée de moi et que mon âme restait seule avec son vide sous ce ciel inquiétant, où rien ne bouge et nul oiseau ne chante.

Ô premier soir de printemps, sombre et silencieux ! Jamais mon cœur ne tremble autant qu’en ta présence, jamais mon âme ne souffre autant qu’en ta présence de sa grise froideur et morte misère. Tu es l’heure amère de la rétribution ; devant moi tu alignes tous mes jours laids et désolés ; tourmenté, chassé par la peur et le dégoût de moi-même, j’erre sans but. Déserts, tous les chemins de ma vie sont déserts et je n’attends rien.

II.

Une étrange vision me hante.

Je suis au bord d’un grand pré nu, gris comme le crépuscule tombant en silence autour de moi, bas et mélancolique crépuscule d’hiver. J’ai devant moi la périphérie d’un cimetière, et plus loin, dans le clair-obscur, se trouvent de sombres arbres avec entre eux de hautes pierres tombales. Sur les mottes hérissées sautille un grand oiseau noir presque aussi gros qu’un choucas, continûment et comme s’il cherchait quelque chose, avec un anxieux battement d’ailes.

Sur mon cœur pèse, dure et suffocante, une grande douleur, et mon âme est comme étourdie, aveugle ; ma mémoire cherche en vain : comment suis-je arrivé là ? Que s’est-il passé ? – Mais tout a été emporté dans un vide insane.

Sur ce sol boueux le pied glisse, avec dégoût je me vois trébucher au milieu des tombes, un petit ensemble de bas monticules éparpillés sans ordre ici et là dans ce lieu de fange désolé, avec des souches pourries pour en marquer la limite.

Alors j’entends un chien gémir dans la nuit ; aplati au sol avec sa truffe contre terre, il est étendu sur un tumulus fraîchement creusé. Paralysé par la peur, je tombe à genoux… et reconnais mon vieux chien, celui qui fut le camarade de jeu de mon enfance. Et sur la croix blanche le choucas s’est posé, c’est le jeune oiseau apprivoisé que j’avais enfant.

Sur le bois blanc… un nom…

*

L’odeur de l’orge humide… (Det våta kornets doft…)

L’odeur de l’orge humide se répand, lourde,
l’air de ce crépuscule d’août est douloureusement humide, tiède
et brumeux, sans vent ; un clair de lune voilé filtre
en lents rayons sur l’espace désolé, blanche écume.

Où que je me tourne, le paysage est comme une mer
d’ambre safran sombre qui ondule, flue, houle,
et d’or vert pâle qui scintille magiquement dans la pénombre
au sommet des épis et sur le foin coupé des champs.

Je m’enfonce plus avant dans ce paysage, plus avant m’enfonce
dans cette clarté qui paraît lentement geler,
faite dure dans le brouillard à mesure qu’il la pénètre.
Mort, l’orge brille ; morte, rayonne la frondaison des arbres.

*

Dérision (Hån)

L’air chaud est immobile, pesant ;
aucun souffle ne bouge dans la sombre ramure,
une main invisible cherche à retenir la respiration,
le cœur bat dans une sourde angoisse.

Et la terre a soif comme une blessure de feu,
et les branches bruissent, fragiles, cassantes
comme si c’était l’automne ; pas d’autre son.
L’une après l’autre les heures passent dans l’inquiétude.

Alors des éclairs zèbrent le ciel. Et, déjà sonore et proche,
on entend soudain le tonnerre dur et sourd.
Bientôt, éclair après éclair déchirent l’obscurité.

Mais pas une goutte ne tombe. De toute la nuit
aucun souffle n’agite la sombre feuillée.
Dans les éclairs bleus luit la dérision du ciel.

*

L’arbre (Trädet)

Bleu comme la mer était l’air derrière l’arbre,
bleu comme la mer et profond d’un calme puissant
et de la grande clarté de l’après-midi.
Un arbre comme tous les autres et pourtant – c’est étrange !
je perçois encore la vibration de chaque ligne
dans le jeu muet de cette lumière ;
et comme un éclair ce me fut une mystérieuse révélation
que cette grande plénitude d’âme,
dont je ne peux comprendre l’être mais que je suis heureux
de pouvoir approcher et deviner.

*

Sans titre

De cette hauteur je l’ai vue, vu la mer comme un chemin de houle brillant à des milles de distance et pourtant si étrangement proche que je m’imaginais sentir son odeur au milieu de cette chaude journée de juillet. Et quelle odeur sur toutes choses ! Merveilles et révélations où que se pose le regard… des mélodies prises dans une sereine félicité, dans une reconnaissante et joyeuse dévotion.

Et toute chose est comme elle était. La mer est le même chemin flottant de lumière sur lequel respire le même rayonnement délicieux ; mes yeux sont enivrés, des créatures, des images vivent pour ma vision comme évoquées par une baguette magique. Et pourtant j’attends. Quelque chose manque, quelque chose qui était là comme une douce note de musique, un timbre calme, un sourire familier… Il est mort pour moi, ce paysage, mort, car il ne parle pas.

Et je pense à la vie. Combien de voix se taisent sur le chemin ! Combien de mélodies cessent et ne font plus battre notre cœur ! Que de paysages restent muets…

*

Stagnelius

Ndt. Erik Johan Stagnelius (1793-1823) est un grand nom du romantisme suédois.

I.

Ainsi me suis-je autrefois assis comme aujourd’hui
pour écouter ta voix douce et mélancolique, ici
où j’ai vu passer ton fantôme silencieux,
où j’ai souvent aperçu ta silhouette.

Ici dans les lointaines, automnales vallées calmes
où le murmure des sources fait silence parmi les taillis,
tu parles encore à mon cœur comme autrefois,
apparition qui me suis depuis l’enfance.

II.

Le mystère qui dans cette vie angoisse notre âme
reste sans dénouement derrière les portes de la mort,
l’aveuglement emprisonnant les regards de l’esprit
là-bas règne éternellement sur nos sens comme avant.

Du rêve profond enveloppant notre vie
notre âme jamais ne se réveillera, aucun tombeau
n’éteint la nostalgie qui nous brûle pour toujours
comme une étoile solitaire sur une mer de brume.

Scalde que j’aime, ceci n’est-il point la réponse
que je déchiffrai cette nuit-là dans le mystère de tes yeux,
quand j’étais assis seul sur une plage obscure ?

Pourtant, que peut la rumination malade, lunatique
tant que la Beauté splendit autour de nous,
tant que les étoiles scintillent comme cette nuit-là !

*

Préparation (Beredelse)

Tu me conduis une nouvelle fois au recueillement,
ô Solitude, mon âme retrouve des ailes,
de nouveau tu pousses l’esprit délié vers l’hymne,
la louange et la joie sur les vagues de la nuit.

À nouveau libre mon âme peut s’élever au-dessus
de la grisaille quotidienne vers de nouvelles,
claires et fraîches rivières à travers la course des sens,
comme le saut d’une source dans un précipice.

Ô jour dont se répandent les premières perles de rosée,
mon âme est prête à plonger de nouveau
dans l’eau de ton courant, chaste, fraîche.

Que de chansons nouvelles fluent à travers l’âme !
Ô Solitude, tu es la source puissante
dont le murmure peut seul parler à mon âme.

*

Tristesse (Sorgen)

Dans le cimetière jacinthes et tulipes fleurissent – jacinthes fraîches brillant dans l’ombre sur le vert sombre des cyprès, tulipes flamboyant comme des cœurs rouges ouverts sur la terre nue. C’est le printemps, des gens meurent chaque jour, et chaque soir les parfums sont plus forts en raison des nouvelles couronnes de fleurs.

Toute cette tristesse ostentatoire, comme c’est grossier ! quelle vocifération !

– Dans le coin le plus reculé de ce cimetière se trouve une sépulture isolée dans ce champ de pierres. Une simple tombe, pas de tumulus richement paré sur elle, une fosse et rien de plus ; – de la terre et de l’herbe jetées sans ordre, à la hâte. Il n’y a pas de couronne sur cette tombe, seulement un bout de bois, une simple planche avec un nom gravé au couteau, mal orthographié :

H É L E N E

Le soir je marche jusqu’à ce coin et mon cœur s’humilie devant cette sépulture solitaire mise là comme par pitié, sans aucune intention d’appeler l’attention des vivants, tellement loin de la tristesse bruyante des riches…

Elle est comme un poème, pour moi, cette tombe. Immobile symbole de la tristesse, si touchant comme la tristesse elle-même – la tristesse qui veut seulement se cacher des hommes, se libérer de toutes les paroles bien intentionnées, mourir en paix, loin, loin dans le coin le plus caché de la forêt comme la bête mortellement blessée. Peut-être n’y a-t-il aucune autre âme au monde qui pense à cette tombe ; il n’y vient jamais personne…

*

D’après la poésie de Stefan George : Le maître de l’île (Ur Stefan Georges diktning: Öns Herre)

Ndt. Le recueil d’Ekelund comporte sept poèmes « d’après la poésie de Stefan George », le célèbre poète allemand. Nous avons ici traduit le premier, « Le maître de l’île ».

Parmi les pêcheurs on raconte cette légende.
Sur une île du Sud, riche en huile
et pierres précieuses scintillant sur le sable,
vivait un oiseau d’une taille si extraordinaire
que lorsqu’il marchait sur la terre il pouvait
rompre de son bec les branches les plus hautes des arbres
et quand il ouvrait ses ailes en vol,
ses ailes brillantes comme la pourpre de Tyr,
on croyait voir un nuage sombre.
Le jour il n’était pas là, restait caché
dans l’épaisseur de la forêt, mais
le soir, quand l’air fraîchissait
et que se répandait l’odeur du sel et des algues,
il descendait sur la plage et chantait
d’une voix exquise, si bien qu’aussitôt
les dauphins, qui sont amis du chant, arrivaient à la nage
depuis la mer couverte de plumes dorées, d’étincelles.
Il aurait vécu là depuis le commencement des temps,
aperçu seulement des marins que drosse la brise,
mais quand pour la première fois des hommes
furent poussés vers l’île par un vent favorable
il monta sur le plus haut sommet
pour dire adieu à son cher pays,
déploya ses ailes de pourpre
et s’en alla, avec une sourde lamentation.

*

Visions et harmonies (Visioner och harmonier)

Ndt. Le recueil se termine par une série de poèmes sous le titre de « Visions et harmonies », douze poèmes dont nous avons ici traduit les cinquième, huitième et dernier.

Sans titre

L’air était à peine bleu :
blanc mat
ou blanc-bleu mat,
comme des seringas sous la pluie.

J’étais assis comme anesthésié,
écoutant de toute mon âme.
Une torpeur ineffablement douce
passa comme une caresse
sur tous mes nerfs.

Ce moment…
ce moment où tout parlait –
se taisait et parlait avec moi,
et mon âme était
comme un lac blanc
réfléchissant toute chose,
en toute chose percevant
toute chose et soi-même…

*

Le rêve (Drömmen)

J’ai peur du sommeil depuis ce rêve,
je ne veux pas dormir, être à nouveau plongé
dans cette noire vallée de la mort et de l’angoisse
où il y a peu j’errai.
Je veux attendre le jour et la libération.

– C’était une contrée comme aucune autre
que je voyais ou rêvais ; des arbres difformes
comme de noirs serpents géants se tortillaient
dans le noir au-dessus de moi, dénudés,
si nus que pas la moindre feuille fanée
ne témoignait d’une vie passée, de sèves disparues.
Pas à pas, et souvent trébuchant,
évitant ces milliers de bras
qui semblaient se tendre pour me saisir
et m’enlacer jusqu’à la mort –
je luttais en vain pour échapper
à cette forêt infernale où de noirs brouillards
exhalaient dans mes poumons leur moiteur empoisonnée
et lentement me vidaient de mon souffle.

– Comment suis-je arrivé là, loin de la route
et des hommes ? ruminait ma pensée, sans réponse,
tandis qu’avec des yeux de séduction jaunes et déments
la folie me regardait, je tremblais d’effroi
des pieds à la tête et priais debout
vers d’invisibles cieux, vers tous
les dieux de mon cœur, air et mer et forêt,
vers toi, ô soleil : ayez pitié !

Au milieu de ces tâtonnements, mort de fatigue je m’effondrai
et pressai mon visage contre la terre.
Les ténèbres de la désolation, lourdes comme la fonte,
pesaient sur mon âme, et dans mon cerveau
tous les souvenirs s’éteignirent, je sombrai dans un sommeil cataleptique
et rêvai dans ce rêve aux eaux du marécage,
yeux tristes au regard silencieux
qui semblaient murmurer de miséricordieuses paroles
de consolation et de repos dans ce grand rêve,
le grand rêve éternel.

De désir je tendis les bras
et me réveillai de nouveau dans mon rêve.

Et je repris mon errance, l’esprit tendu,
et tentai de nouveau pas à pas, à tâtons,
de me frayer un chemin à travers les taillis et les pierres
qui s’agrippaient comme des mains invisibles à mes pieds.
Je m’arrêtais souvent pour écouter,
avidement, le moindre bruit,
mais tout était nuit et mort, muette pétrification
dans cette tombe ; la seule chose
qui semblait vivre et se mouvait sans cesse
était ce noir brouillard où j’étais plongé,
un lent mouvement de vagues
comme d’une lourde draperie, parmi lequel
un rideau gris sale et flou
rendait toute cette ténèbre immense et perceptible.
Je ne saurais dire combien de temps j’errai ainsi,
ni si j’étais encore en train de rêver
quand une vision descendit sur mon âme –

Je vis – je rêvai que je voyais
ces lourdes et noires nappes de brouillard
se mettre à trembler de tous côtés
et petit à petit se remplir
d’un fourmillement infini
de grandes étoiles blanches, plus grandes
et plus blanches que l’étoile du matin elle-même,
et dans cette blancheur brillaient
des rayons argentés
bruinant, tremblant et se balançant
en rubans entre les branches des arbres
et parfois se rassemblant et flottant ensemble
vers une immense Voie lactée en forme de voûte.

Au milieu des étoiles j’étais ébloui,
mon âme fut saisie d’une peur sacrée
et d’adoration pour cette beauté sublime,
trop grande, trop aveuglante et colossale
pour moi.

Et de nouvelles étoiles apparaissaient constamment
comme des pétales de lilas blanc, brillants de rosée.

– Ô vision, révélation et dieu,
tu réduis mon âme en cendre, ta lumière
est trop puissante et ta beauté
trop grande pour moi, trop tonnante et pleine.

Ma poitrine souffrait et pantelait
de nostalgie pour les vieilles ténèbres
et de nouveau je rêvai aux eaux du marécage,
yeux tristes au regard silencieux
qui semblaient murmurer de miséricordieuses paroles
de consolation et de repos dans ce grand rêve,
le grand rêve éternel.

Et soudain je sentis à nouveau
mon sein s’ouvrir et trembler
et me cuire… éclater… et je perdis connaissance –

et me réveillai.

*

La source (Källan)

Sous cet arbre à la haute et vaste couronne,
l’air est lourd, saturé de miasmes vénéneux
s’exhalant des eaux croupies du marécage.
Les putrides roseaux bruissent par intermittence,
sinistrement, agités de bourrasques soudaines
qui rendent soudain les ténèbres vivantes,
comme les ténèbres d’un œil de tête de mort ;
Une source vit au milieu du marais
mais bouge à peine, semblant hésiter avec angoisse
quant à sa route, se fatigue et s’immobilise,
désespérant du salut et de l’issue.

Sombres sont ses eaux, mais cette obscurité
est celle qui reflète les étoiles.
Et cette froide et déserte obscurité
qui semble reposer seulement sur elle-même
et ses propres ténèbres peut parfois
devenir vivante, vivre d’un désir de lumière.

Au milieu du marais vit une source.

Le passage d’Alaric et autres poèmes de James Rennell Rodd

Le poète James Rennell Rodd (1858-1941) appartenait au cercle d’Oscar Wilde à l’Université d’Oxford. L’auteur du Portrait de Dorian Gray, qui n’était à l’époque connu que pour des poèmes, rédigea une longue préface au premier recueil de son ami, Rose Leaf and Apple Leaf paru en 1882, dans laquelle il expose sa propre théorie poétique, un texte qui présente donc un intérêt majeur pour les spécialistes et amateurs d’Oscar Wilde. Cette théorie est d’ailleurs purement et simplement celle de ce qu’on appelle en France le mouvement parnassien, ou de l’art pour l’art, et qui reçut en Angleterre le nom d’« école esthétique ».

Plus tard, Rennell Rodd désavoua cette préface, expliquant qu’elle ne représentait pas ses propres vues, et chercha à la retirer des éditions postérieures de son volume ; il se pourrait que le procès de Wilde en 1895 ne fût pas pour rien dans ce reniement. Il est avéré que Wilde relut les poèmes du recueil et suggéra des changements (il obtint notamment le retrait de deux poèmes). – Bien que les poèmes de Wilde sortis en recueil en 1881 eussent reçu un bon accueil, le célèbre écrivain se laissa dissuader de poursuivre dans la poésie. Cette partie de son œuvre est aujourd’hui relativement méconnue par rapport à son théâtre et à sa prose, à l’exception de la Ballade de la geôle de Reading sortie en 1897, qui passe pour un chef-d’œuvre de la poésie de langue anglaise. Wilde a écrit peu de poésie, pour ainsi dire pas du tout, entre ses premiers poèmes et son chant du cygne qu’est la Ballade. La réussite de ce dernier texte montre à quelles hauteurs il aurait pu élever la poésie anglaise s’il ne s’était laissé dissuader et avait pratiqué le genre plus assidument, mais ce qui est perdu d’un côté est gagné de l’autre puisque son œuvre en prose est certainement l’une des plus intéressantes de la langue anglaise de l’époque. Pour savoir si ce fut dans l’ensemble une perte, il faut avoir un avis sur la supériorité de l’un ou l’autre genre. Toujours est-il que Rennell Rodd était à bonne école.

Certains ont voulu voir dans ce recueil de 1882 des tendances homoérotiques. Il ne nous semble pas que les passages en question aillent au-delà de ce que l’on connaissait à l’époque sous le nom d’« amitiés particulières » entre pensionnaires d’écoles non mixtes, amitiés qui peuvent paraître à des yeux contemporains assez particulières en effet par l’espèce d’intensité sentimentale dont elles témoignent entre garçons et qui était, à l’époque, à la fois découragée, souvent, en raison de ce vers quoi elle risquait de tendre mais aussi entendue, dans des limites vigilantes, comme quelque chose d’entièrement différent de l’homosexualité. Il semble évident que la fin de la non-mixité ainsi que, d’ailleurs, de la réclusion des élèves dans la plupart des établissements scolaires a mis fin entre-temps à ce genre d’amitiés. (La dernière expression littéraire du phénomène pourrait être la pièce de Montherlant La ville dont le prince est un enfant, qui se passe dans un internat catholique et date de 1951.) Cependant, le procès de Wilde ayant levé le voile sur l’homosexualité de ce dernier, il est possible que son intervention littéraire dans le recueil de Rennell Rodd ait également consisté, dans quelques poèmes qui pouvaient s’y prêter, à tirer l’expression de l’amitié vers autre chose. Le procès de Wilde, le scandale furent si retentissants justement parce que – au-delà des poncifs sur le moralisme de la société victorienne – Wilde avait été le mentor d’une génération de poètes de bonne famille et que l’on découvrait soudain ou croyait découvrir qu’il s’était servi de cette position pour introduire dans l’expression littéraire de l’amitié par ses « disciples » des attractions d’une autre nature. De nos jours, qui dit Oscar Wilde et ami de Wilde sera bien sûr conduit sur la voie d’une certaine interprétation biographique en lisant tel ou tel passage d’un poème, mais c’est surtout parce qu’il ne semble plus possible de concevoir une amitié qui soit véritablement source d’investissement affectif entre personnes du même sexe.

À côté de la poésie, Rennell Rodd est l’auteur d’une œuvre historique et critique d’érudit, informée notamment par son activité d’ambassadeur et ses voyages. Il est en particulier l’auteur de travaux sur la Grèce, de l’Antiquité jusqu’à son temps. Ces travaux d’érudition, sa poésie, sa carrière diplomatique lui valurent d’être anobli, avec le titre de premier Baron Rennell, et de siéger à la Chambre des Lords.

Les traductions qui suivent sont tirées de trois de ses recueils, dont celui que nous venons de présenter.

Nous donnons au présent billet le titre d’un des poèmes, à thème historique, paru dans un recueil de 1891. Alaric, roi des Wisigoths, fut responsable, après le sac de Rome en 410, du premier démembrement territorial de l’Empire romain, la Septimanie, qui recouvrait au temps de sa splendeur de vastes contrées de ce côté-ci des Pyrénées, dont celles auxquelles un élu et potentat local voulut redonner le nom de Septimanie il n’y a pas si longtemps, ainsi que de larges parts de l’Espagne. S’il est permis de parler de soi dans une introduction de ce genre, par mes racines l’évocation de cette figure historique est quelque chose qui me touche, en raison de la présence tutélaire de la « montagne d’Alaric » dans les Corbières mais aussi d’un souvenir plus personnel, quand mon grand-père cherchait de temps à autre à intéresser ses petits-enfants à la langue occitane et qu’il lui arrivait alors de réciter des bribes d’un poème qu’il connaissait de quelque félibre que je n’identifie plus (était-ce Jasmin ?), poème dont le refrain ou la chute est un inoubliable Alaric cric cric

Portrait de James Rennell Rodd, lithographie d’après un dessin de Violet Manners, duchesse de Rutland, 1891. Source : National Portrait Gallery, Londres.

*

Feuille de rose et feuille de pomme
(Rose Leaf and Apple Leaf, 1882)

.

Dans le Colisée (In the Coliseum)

Ndt. Le Colisée de Rome était l’amphithéâtre où l’on venait assister aux combats des gladiateurs. Les galères évoquées dans le poème sont celles d’un combat nautique tel qu’il s’en organisait en ce lieu.

La nuit se dissipe ; je suis assis, seul, parmi les ruines.
En contrebas, l’ombre d’arches tombe
du noir contour de murs brisés ;
et le clair-obscur recouvre la pierre rongée par le temps
depuis une arche à mi-chemin à travers laquelle regarde la lune,
bouclier d’argent sur le bleu profond.
C’est l’heure où des fantômes se lèvent
– rangs après rangs de morts silencieux – ;
les nuages leur font un auvent déployé ;
regarde dans l’ombre avec des yeux éblouis de lune
et tu verras les convulsions des corps en souffrance
dans cette tragédie sanglante, encore et encore.
Les galères spectrales se lancent et se heurtent,
l’Empereur est sur son siège d’or,
ses doigts jouent avec les cheveux de ses femmes,
l’eau est rouge de sang à ses pieds –,
jusqu’à ce que le long cri de la chouette meure avec la nuit
quand une dernière étoile attend la lueur de l’aube.

*

La tombe du roi de la mer (The Sea-King’s Grave)

Surplombant la côte sauvage, sur les confins occidentaux se trouve
le vert tumulus de l’homme du Nord, un bosquet d’ifs à son sommet.

Et j’entendis son histoire dans le vent dispersant le sel des vagues,
arrachant des lambeaux aux branches craquantes sur la tombe du roi de la mer ;

fils de ces Vikings vieux comme le monde, farouches seigneurs de la mer,
qui naviguait sur un vaisseau à proue de serpent avec la terreur de vingt épées.

Depuis les fjords de l’hiver sans soleil ils entrèrent dans la tempête glacée
jusqu’à ce que l’ombre d’Odin fût passée sur toute la surface des mers du globe

et qu’ils parvinssent aux mers intérieures, sous le ciel méridional,
et de leurs triomphaux yeux bleus vissent les princes chétifs.

Et l’on dit qu’il était vieux et royal, et qu’il fut un guerrier toute sa vie,
mais le roi qui avait tué son frère vivait encore selon la coutume des îles.

Il sortit d’une centaine de batailles et mourut dans sa dernière quête sauvage,
car il avait dit : « J’aurai ma vengeance et me reposerai après. »

Il expira lors du voyage de retour, le roi des îles étant mort ;
avait bu le vin du triomphe et sa coupe était le crâne du roi des îles.

Il parla du chant, des célébrations et de la joie des choses à venir,
et trois jours durant ils ramèrent sur une mer d’huile.

Alors un nuage se leva de la côte, soufflant la bourrasque,
et l’écume battit les rames, et le murmure du vent était fort,

comme la voix du tonnerre au loin, jusqu’à ce que l’air trépidant se réchauffât ;
le jour était sombre comme au crépuscule et le dieu sauvage cavalait dans la tempête.

Mais le vieil homme riait dans le tonnerre, son casque sur la tête,
brandissant son épée sous les éclairs, l’autre main sur la proue.

Et les flèches du dieu des tempêtes fusèrent dans les cieux saturés de flammes,
tombèrent sur son harnois usé dans les batailles et luisirent dans ses yeux incandescents,

et sa cote de mailles et son casque à cimier, ses cheveux et sa barbe rougeoyèrent ;
ils dirent : « Odin appelle » et il tomba mort.

C’est là que dans son armure ils l’étendirent pour son dernier repos,
avec son casque aux bois de renne, sa longue barbe grise sur sa poitrine ;

Son catafalque était le butin des îles, avec sous son corps une voile pour tout linceul,
et une rame de sa rouge galère, et l’épée dans le fourreau.

Ils enterrèrent son arc avec lui, et plantèrent le bosquet d’ifs
pour la tombe du puissant archer, un arbre pour chaque homme de son équipage ;

là où les falaises sont le plus dénudées, où les oiseaux de mer volent en cercles
et les rochers luttent contre les flots dans la tempête, dents grises et déchiquetées ;

où les énormes rouleaux de l’Atlantique balayent la côte et le brouillard enveloppe
la colline du tumulus herbeux où poussent les ifs de l’homme du Nord.

*

Dans une église (In a Church)

C’est ici que fut dressé le premier autel à la Vierge Marie ;
et je vais m’assoir un moment à ses pieds
car dehors le vent souffle dru dans la rue étroite
et des nuages de tempête s’amoncellent, venus de la mer.

Il est plaisant de regarder ces rustiques prier
tandis qu’à travers les carreaux voilés de pourpre tombe
la longue lumière du soir et que les murs dorés
s’assombrissent, pleins de rêves, dans la fin du jour,

jusqu’à ce que l’éclat marmoréen des colonnes s’estompe
et que leurs lignes deviennent douces, mystiques – fantômes
présidant au service des cultes changeants,
de la cyprienne déesse1 à Marie Reine.

Mais pour moi cette colonnade de l’ancien monde
semble à nouveau s’ouvrir sur des ciels bleus d’été,
ces autels s’évanouissent et sur le sol poli
je vois les lignes en damier de l’ombre et de la lumière.

Il me semble voir le Libyen aux noirs sourcils se pencher
pour rafraîchir les brûlures torturantes du fouet,
je vois les fontaines qui jaillissent et brillent,
le bruissant bercement des cyprès autour.

Mais à présent, là, ce moine aux pieds nus
est devenu l’esprit qui hante les lieux ;
Ah ! moine à robe de bure, au visage rasé,
les saints sont las du marmonnement de ta prière.

Des cloches des mâtines au lent déclin du jour
il reste assis et palpe son infini chapelet,
murmurant la cadence monotone de son credo
en dodelinant de la tête à chacune des phrases familières.

Mais si la déesse dont la blanche étoile s’est éteinte,
dont le sanctuaire fut pillé pour ce sombre autel,
pouvait regarder d’en haut ces lèvres tiennes
et entendre ton chuchotis, regretterait-elle quoi que ce soit ?

Un vague chœur vint frapper mon oreille,
et lentement depuis la distante porte d’entrée
un halo de formes grises s’approcha, telles des fantômes,
portant un mort sur son pourpre catafalque.

Un pauvre, si bien que guère plus qu’une mince fumée de bougies
ne spiralait vers le plafond à côté du suaire sans cercueil ;
un coup de tonnerre retentit soudain,
couvrant le marmottement du prêtre.

Puis les pas traînants repartirent
sous les éclairs, à travers les flaques et le vent,
et tandis que je restais derrière sous le porche
le mort voyagea dans la tempête et la pluie.

Rome, 1881

1 la cyprienne déesse : Vénus, également appelée Cypris, dont le culte était originaire de l’île de Chypre.

*

Sur les collines de la frontière (On the Border Hills)

L’obscurité s’épaississant parmi les arbres
qui couronnent les monts de la frontière,
l’air est plein des images que fait naître la brume,
formées et transfigurées dans les lueurs du crépuscule.
Qui sont ces guerriers fantômes cavalant avec ardeur ?
qu’est ce casque brimbalant, que sont ces cheveux d’or rouge,
ces lances flamboyantes, ce lointain son de cor
qui meurt emporté dans la brise légère ?

Lentement la nuit descend avec ses ailes de brouillard
sur le faîte de la colline où poussent les ifs ;
autour de leur cercle hanté par les ombres s’attarde
la rumeur d’un malheur oublié,
vieux comme la guerre de ces rois de la frontière
dans les sombres vallées en contrebas occis.

*

Longtemps après (Long After)

Je vois planer tes bras blancs
en rythme au-dessus du clavier,
tes longs cils s’abaissent, cachant
l’azur de mers en été,
les douces lèvres séparées
tremblent quand tu chantes :
je ne pouvais qu’admirer,
tu étais si belle.

Et toutes ces longues années,
le rêve est resté vivant,
je peux encore entendre ton rire,
te vois encore à mes côtés,
un lys caché sous
les vagues des cheveux d’or ;
je ne pouvais qu’admirer,
tu étais si étrangement belle.

Je garde les fleurs que tu mêlas
à ces vagues d’or,
leurs feuilles sont sèches, sans couleur,
elles ont vieilli comme notre amour.
Nos vies sont séparées,
les années sont longues, pourtant
je ne pouvais qu’admirer
et ne peux oublier.

*

“Ερωτος” Ανδρος

Le vent d’automne soupire
dans le tremble trémébond,
les hirondelles vont partir
vers les mers estivales ;
les raisins commencent à mûrir
sur la treille au-dessus de moi,
et sur mon front a battu
l’aile de l’amour.
Ô vent, si tu la vois,
murmure-lui mon chant !
Hirondelle, à sa rencontre vole
et rapporte-moi ses paroles au printemps !

*

Un rêve d’étoile (A Star-Dream)

Il y eut une nuit où toi et moi
avions les yeux fixés là-haut,
quand nous étions enfants, et le ciel
alors n’était pas si loin.

Nous regardions le sombre azur profond
derrière les carreaux de la fenêtre
et dans notre rêverie se coula
l’esprit des étoiles.

Nous ne voyions pas le monde endormi –
nous étions déjà là-bas !
Nous ne trouvions pas la pente rude
en gravissant cet escalier d’étoiles.

Et, d’abord faiblement et par instants,
puis doux, sonore et proche,
nous entendîmes l’éternelle harmonie
que seuls entendent les anges ;

Et nous trouvâmes pour te parer
maintes nuances de mainte gemme,
et maint diadème splendissant
à poser sur ta tête.

En bas, lointains et vagues,
nous apercevions les nuages épars ;
je devins une étoile filante
et tu devins ma lune.

Ah ! as-tu trouvé nos cieux étoilés ?
Où es-tu depuis toutes ces années ?
Lune de tant de souvenirs !
Étoile de tant de larmes !

*

Endymion

Elle vint à moi au milieu du jour,
penchée sur les eaux d’un lac de montagne,
où réfléchie dans les jeux des ondulements
je vis cette chose si belle, tout près.

Je vis les eaux clapoter autour de ses pieds,
leurs cercles s’agrandir et mourir,
je vis le miroir et le reflet se rencontrer
et j’entendis cette voix si belle, tout près.

Alors moi, Endymion, qui me baignais là
à moitié caché dans la fraîcheur du lac,
rejetant mes cheveux en arrière je regardai
et sus qu’une déesse parlait.

Une forme blanche, incomparable, supérieure
aux plus belles créatures de l’imagination,
la parfaite vision d’un rêve d’amour
avançait parmi les cercles de l’eau.

Elle murmura des mots doux, m’attira dans ses bras,
ses bras blancs qui longuement m’étreignirent,
et elle me conquit, consentant,
par ses charmes magiques, adorables.

Sur mon sein reposait une poitrine palpitante,
les collines vacillèrent, les bois roulèrent
car la nostalgie de ses yeux glorieux
s’empara de mon âme.

C’est seulement quand la nuit tomba
sur l’argent du lac de la montagne
et qu’entre les pins de l’agreste vallon
monta, froide et claire, la lune

que je me vis seul sur la plage irrorée –,
partie sans mot dire, ainsi qu’elle était apparue – ;
et je passai des soupirs au sommeil
avant l’aube d’un matin d’été.

Quoi d’étonnant si je ne trouve plus belles
les filles qui habitent entre ces monts et ces mers ?
si je n’aime ni ne suis aimé,
sans chercher mon bien parmi elles ?

Quoi d’étonnant si l’éclat de ces grands yeux
fait paraître froides les autres pupilles ? L’amour perdu
pour le rire franc n’a plus que des soupirs
dans les temps à venir.

Pourtant cela vaut mieux, de beaucoup ; aucun regret
en mon cœur ne peut entrer de ce doux souvenir,
seulement des soupirs pour le soleil qui se couche
derrière le lac de la montagne.

***

Mais c’était hier matin, la nuit suivante
descend lentement sur cette côte bleue ;
le silence se fait dans la lumière pâlissante,
il n’est d’autre joie que le sommeil.

– Je ne peux supporter son beau visage dans le ciel
derrière l’ondulation somnolente des arbres –,
une douce brise me baise près des yeux lourds,
reposante brise d’été.

Que signifie cette apathie de sommeil sans rêves ?
– Un brouillard passe sur le lac, sur la rive, indistincts,
jusqu’à ce que mes yeux en se fermant oublient de pleurer –
Oh, ne me réveillez plus !

*

Désillusion (Disillusion)

Ah ! que ne ferait la jeunesse
pour hisser ses voiles pourpres
et quitter les roucoulantes colombes,
le chant des rossignols,
un calme pays de bosquets,
pour les vents mugissants entrechoqués
parmi les vagues qui écument et tumultuent
sur les océans de la vie ?

Depuis les baies calmes aux sables d’argent
des torrents sauvages se précipitent
vers les rochers où sont échoués des navires,
les tourbillons où des hommes se noient.
Au loin, entourées de collines
se trouvent les portes du havre doré,
et au-delà, sans limites,
sans rivages, les mers du destin.

Ils mettent la barre vers ces lointaines contrées
dans les courants de l’été
et rêvent à des îles de fées
de l’autre côté, bien loin.
Ils ne voient que la lumière du soleil,
l’éclat de lingots d’or,
mais l’autre côté est illuminé par la lune
et la lueur pâle des étoiles.

Ils ne prendront pas gare à l’avertissement
que chaque brise rapporte de là-bas,
car l’espoir naît avec le matin,
le secret leur est caché.
Et en tourbillon indescriptible
ils passent la bouque étroite
vers la mer de la désillusion
au-delà des portes.

*

La Madonne inconnue
(The Unknown Madonna, 1888)

.

Nuit de Noël (Christmas Eve)

Étude allemande

Petite mère, pourquoi dois-tu sortir ?
Les enfants jouent près du lit blanc,
le monde à Noël est joyeux,
que vas-tu faire dans le vent et la neige ?

Ils dorment à présent à la lueur des braises,
rêvant dans leur extase d’enfants,
car des miracles se produisent la nuit de Noël :
petite mère, pourquoi dois-tu sortir ?

Les flocons tombent, la nuit est avancée.
Ô frêle figure aux pieds mouillés,
où te conduisent tes pas pressés sous les lanternes,
passant la porte des remparts ?

Il fait triste et froid où les chers défunts reposent !
même s’il fait assez clair pour y voir, grâce à la neige :
que viens-tu faire avec cet arbre de Noël
sur le petit tumulus qui sert à ton bébé de lit ?

Un arbre de Noël avec des décorations dorées ! –
Oh, comment n’aurais-je pas une pensée pour toi
quand les enfants dorment en leurs rêves d’allégresse,
pauvre petite tombe d’un enfant de douze mois !

Petite mère, ton cœur est courageux.
Tu embrasses la croix, dans la neige emportée,
t’agenouilles un moment, te lèves et repars,
laissant ton arbre sur la petite sépulture.

Tandis que les vivants dormaient près de l’âtre
et que la neige tombait sur ton jouet de Noël,
je pense que son ange a pleuré de joie,
car tu te souviens de celui qui est mort.

*

Le sortilège d’une chanson (The Song’s Spell)

Où as-tu appris cette musique ? – elle a transporté
ma rêverie vers le passé sur des chemins d’automne,
touché des cordes longtemps silencieuses, et des larmes oubliées,
rappelé d’indistinctes vallées où poussent des violettes mortes,
m’a pacifié de sa lumière crépusculeuse, comme si elle connaissait
le secret de mon cœur et avait soupiré
de sympathie, et quand elle s’arrêta
il me semblait que mon âme aussi chantait.

Où as-tu appris cette musique, pour ainsi rappeler
des pensées depuis longtemps recluses dans le silence et la résignation ?
Oh, telle devait être la musique de Blondel2 aux portes du donjon ;
ainsi résonna le chant du trouvère captif
en échos le long du rempart baigné de lune
sur un lointain rivage peuplé de légendes.

2 Blondel : Blondel de Nesle, trouvère du treizième siècle qui aurait été attaché au roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion et s’en fit reconnaître, quand ce dernier était captif en Allemagne, en chantant sous les murs de sa prison..

*

À G. L. G. (To G. L. G.)

Moins souvent, à présent, les années qui passent
ajusteront nos pas ensemble,
et rarement désormais la vieille voix
salue l’arrivée de l’hiver.

Mais l’amitié scellée en d’autres temps,
aux jours du naissant espoir,
ne quittera les chemins parcourus
pour les fumées de nouveaux caprices.

L’espoir faisait signe de toute part, mon ami,
et nous avons suivi sa lumière,
et nous avons vu la tombe, aimé les cœurs réjouis,
partagé les larmes et le rire des hommes.

Nous avons placé haut nos jeunes idéaux
et, si le but fut plus haut que notre vol,
ne pas croire était ne pas tenter
et quelque chose nous récompensera :

ce que nous avons trouvé trop difficile à atteindre,
ce que nous n’avons pu gagner,
nous attend sans doute quelque part pour nous apprendre
que la fin est le commencement.

Nous avons commis des erreurs, étant jeunes, mon ami,
mais elles ne nous survivront pas,
le pire que nous ayons fait n’était pas si grave –
le monde peut bien nous le pardonner !

Longues soient les années avant notre séparation !
Le temps fasse paisible notre amitié !
Je n’ai jamais aimé un cœur plus véridique
ni souhaité un meilleur ami.

*

La couronne violette
(The Violet Crown, 1891)

.

Ndt. Ce titre évoque « la ville à la couronne violette », Athènes, ainsi surnommée en raison des collines qui l’entourent. Le recueil est presque exclusivement consacré à la Grèce, soit antique soit plus moderne (avec notamment des chants imitant la poésie des klephtes).

.

Délos (Delos)

Nous sommes venus sur une île de fleurs
reposant dans une transe de sommeil,
dans un monde oublié du nôtre,
loin sur une mer de saphir.

Cette île n’avait point d’habitants,
et aussi loin que portait le regard
du rivage jusqu’aux terres du centre
on n’apercevait pas le moindre arbre ou arbuste.

Ses terres étaient depuis longtemps incultes
et la canicule avait asséché ses ruisseaux,
mais la vesce, la gourde et la mauve
s’étaient répandues sur les collines.

Toute l’étendue de la côte
du haut des falaises au rivage
était couverte de rouge par la profusion
des pavots, jusqu’à la mer ;

Chaque fleur pressait sa voisine,
et les calendulas pointaient au travers,
si bien que l’écarlate et le jaune
sous eux cachaient le vert.

Était-ce là le cœur d’une nation,
le premier des sanctuaires d’antan !
ce jardin de désolation,
cette ruine de pourpre et d’or ?

Au-dessus de la cuvette de roche
toiturée par des mains de Titans,
le berceau du défunt Apollon
contemple encore ses silencieux domaines.

Le lac sacré repose, solennel,
parmi une confusion d’autels tombés,
où le fût de chaque colonne brisée
est enlacé par la vigne sauvage.

Elle vit dans les rêves qui la hantent,
cette île de la naissance du Dieu-soleil,
elle vit dans les chants qui la louent,
terre la plus sacrée de la terre.

Mais les sanctuaires, sans nom, sans souvenir,
sont des ruines sur un rivage inculte,
et les idéaux morts dorment
pour toujours et à jamais.

Aussi le Printemps dans sa pitié
a-t-il caché ce fantôme de marbre,
et répandu sur la cité sainte
la fleur du sommeil et de la mort.

.

Ndt. Comme quelques autres pièces du recueil, le poème Délos est accompagné d’une note en fin de volume. En l’occurrence, il s’agit d’une entrée du journal de voyage du poète en Grèce.

« La Délos mineure, l’île sacrée, est un rocher de granit, d’une hauteur considérable dans la partie centrale du Cynthe, qui fut le berceau des deux enfants de Latone. De loin elle paraissait nue et dépourvue d’arbres, mais en approchant nous découvrîmes que c’était l’île des fleurs par excellence : partout entre les blocs de granit poussaient d’innombrables calendulas et pavots écarlates. À l’exception du gardien solitaire dans sa cabane au milieu des ruines, l’île n’a pas d’habitants réguliers, mais quelques bergers de l’île voisine de Mykonos y viennent de temps en temps avec leurs troupeaux pour les faire paître et récolter une maigre moisson. … À mi-chemin sur la pente du Cynthe se trouve la grotte, ou, plus exactement, le primitif temple troglodyte du Dieu-Soleil, probablement le plus ancien lieu de culte de la Grèce. Devant se trouve une vaste étendue de ruines, les bases et fondations de ce qui a dû former un ensemble de bâtiments aussi grandiose que le monde en pouvait montrer : colonnes tombées, corniches brisées, masses de pierres taillées et travaillées empilées les unes sur les autres dans une confusion indescriptible. … Le grand temple d’Apollon peut encore être identifié, le reste demeure objet de conjecture – De mon Journal en Grèce. »

*

Sylla dans Athènes (Sulla At Athens)

Ndt. Poème historique situé au moment de la guerre entre Rome, dont les légions étaient conduites par le général Lucius Sylla, futur dictateur, et le roi du Pont Mithridate, guerre qui donna lieu en 87-86 avant J.-C. au siège et au sac d’Athènes par l’armée romaine.

Assis sur la roche en terrasse de la Pnyx,
l’effrayant vainqueur, prêt à venger impitoyablement
la gangrène de sa nature dans le sang des hommes,
Sylla aux mains rouges. Le casque romain
obombrait son visage lépreux et ses yeux,
perçants comme ceux d’un aigle, regardaient la fauve fumée
du Pirée en contrebas couvrir le soleil,
les portes de la ville, minées, tombant l’une après l’autre.

D’une rive à l’autre, du Sounion à Thèbes,
le pays était dévasté, en sang. Le long des quais,
sinistres squelettes flottants, aux flancs calcinés,
les carcasses de bateaux fumaient. Des esclaves affamés
suant sous les coups de fouet des légionnaires,
travaillaient pour leurs nouveaux maîtres, abattant les grands murs,
les bras longs et forts d’Athènes que son Thémistocle
avaient étendus pour garder son trône sur les mers.

Car Rome avait parlé. Et la voix du destin
était celle de Lucius Sylla, et ces lèvres finement dessinées
étaient impitoyables comme la mort. Vaine toute requête
en vue d’amnistier l’outrageante rébellion, de renoncer
à sa vengeance froidement préméditée. Trop longtemps
le peuple assiégé s’était battu avec l’énergie du désespoir :
à présent, émacié par la faim, silencieux, courbé, entassé
dans sa cité condamnée, il attendait sa fin.

Quelques rares fois un groupe suppliant s’approchait –
épouses pâlies, faméliques, aux nourrissons pressés contre leurs sèches poitrines,
jeunes vierges aux cheveux dénoués, les yeux hagards – ;
elles se prosternaient à distance respectueuse dans la poussière,
se frappant le sein, lançant des bras blêmes au ciel,
des mains implorantes tendues. Mais aucune ne passa
le barrage des licteurs, et le ciel vide
recevait seul leur supplique inutile.

Les prêtres venaient ensuite, graves et courbés par les ans,
montrant les rides de leurs fronts décatis,
implorant sa pitié pour les temples antiques,
les autels des héros en tous pays renommés ;
de crainte que ne s’offense la déesse au funeste renom,
irritée d’une omnipotence usurpée.
Il écoutait indifférent ; il ne méprisait point le désespoir humain
mais leurs propres dieux n’étaient pas plus sourds aux prières.

Or, tandis qu’allaient et venaient ses capitaines
ou qu’arrivaient des messagers au front ruisselant
pour déposer les tablettes sur ses genoux, une voix,
basse mais insistante, par intermittence se faisant entendre
à travers le tumulte de midi,
toucha le réticent mystique ; une voix étrange
et cependant familière, s’imposant
à cette conscience qui luttait contre sa propre volonté.

« Lève tes yeux, ô Vainqueur, sur le toit,
doré par le soleil, du grand sanctuaire, et dis
s’il existe sur la terre un miracle pareil à celui-ci !
Le travail de la main humaine a-t-il jamais été si beau,
si assuré sur un trône, si royal ? Est-il un pays
aussi saint pour la mémoire de ses fils ?
Hélas pour l’homme, cette poussière qui respire,
dont les travaux survivent à sa prompte condamnation à mort !

« N’est-ce point ici, alors que son esprit encore à moitié informe
tâtonnait dans l’obscurité à la recherche d’un dieu qui le guidât,
tremblait à cause du tonnerre, frissonnait au milieu du jour,
que pour la première fois la pensée vivante fit jaillir le feu
éclairant les ténèbres de l’âme dormante ;
donna aux étoiles un ordonnancement dans le ciel,
fonda les racines profondes de la sagesse, montra la voie
que tous les hommes empruntent à sa suite ?

« N’est-ce pas elle qui, à l’aube des temps,
avant-poste solitaire de l’Occident, demeura ferme
quand les myriades de l’Orient innombrable
se répandirent comme le sable sur ses rives ? Seule,
elle soutint ce choc sur la plaine en croissant
qui s’étend sous ce sommet de marbre là-bas ; seules,
avant que Rome devînt Rome, ses centuries intrépides
renvoyèrent l’Orient sidéré sur les flots !

« N’est-ce pas elle qui, quand une seconde fois
ils vinrent sur des vaisseaux couvrant la mer,
quitta le toit paternel et le foyer, et dans des navires légers,
là où cette île à tes yeux rapproche les golfes jumeaux,
risqua son tout sur des murailles de bois et coula
un millier de galères dans leur charge furieuse,
renaissant ainsi de ses cendres,
elle-même le trophée de Salamine ?

« N’est-ce point ici que, dans son heure de triomphe,
les hommes donnèrent au marbre des formes si belles
que les dieux pourraient les envier, conjurèrent la terre
en teintes de crépuscule et d’aurore,
firent pulser le sang sur ses murs peints,
devinèrent les mystères du son, le rythme
et l’équilibre de l’arc et de l’angle et du motif,
si bien que l’art de l’homme fut digne du divin ?

« Ne fut-ce point ici ? – L’air cristallin n’est-il pas
vivant de voix que nul ne fera taire, voix de ceux qui enseignèrent
à la postérité la somme de ce qu’elle sait ?
Rome n’a-t-elle pas payé son tributaire
mille fois par un tribut du cœur
et usé ces marches par ses pieds révérents de pèlerine ?
Ô Vainqueur, avant que ne s’achève ce triste jour,
pour ceux qu’elle porta, pour tout ce qu’ils furent, adoucis-toi ! »

Le murmure cessa. – À présent le soleil d’automne
qui reposait sur le lointain Cyllène s’y plongea
et l’enchantement du crépuscule
flotta sur Athènes en son cercle de collines pourpres,
trônante et transfigurée. Entre chien et loup
la ville foudroyée sembla soupirer. – Il se leva,
remit l’épée dans son fourreau et : « Qu’il en soit ainsi, dit-il,
je pardonne aux vivants au nom des morts. »

*

Le passage d’Alaric (The passing of Alaric)

Ndt. Poème historique évoquant la campagne militaire du roi wisigoth Alaric Ier en Europe orientale, caractérisée notamment par le sac d’Éleusis et celui d’Athènes, en l’an 396. Or on voit dans le poème Alaric rendre hommage, devant Athènes, à la déesse Athéna et affirmer que celle-ci l’accueille, lui et son armée, en fille des Ases nordiques. Cette vision poétique paraît peu conforme à la version de l’historiographie : « En 396 il [Alaric] passa les Thermopyles et mis à sac Athènes, où les traces archéologiques montrent d’importantes destructions dans la ville. » Ceci est la traduction d’un passage de la page Wikipédia sur Alaric. Je ne sais toutefois s’il est bien permis aux archéologues d’imputer avec certitude des traces de destruction à tel événement plutôt qu’à tel autre, Athènes ayant été assiégée et mise à sac à plusieurs reprises dans l’Antiquité comme aux époques plus modernes.

Vers le Sud – à travers des pays de rêve non ravagés encore,
le long de villes blanches brillant sur les fleuves,
de jardins ombrageant des sanctuaires à colonnades,
le long de rivières habitées par les nymphes, de vallées solitaires
où la révérence des anciennes sacralités
possédait encore un silence de midi
et, inconsciente du choc des empires, la paix
régnait encore sur le monde à demi oublié de la Grèce.

Vers le Sud depuis la Thrace, le rebelle des deux Romes
avançait à travers l’aride plaine thessalienne,
l’homme du Nord invaincu : sur son casque
les ailes d’oie sauvage ouvertes en demi-lune arboraient
leur symbole princier ; ses longs cheveux blonds
tombaient sur le corselet de cuir ; – et ses Goths,
les yeux sur le mont Œta et la mer le baignant,
s’écoulaient à travers le défilé des Thermopyles.

Nul ennemi ne restait après eux. Dans un tumulus couvert d’herbe
dormait le cœur qui savait donner du cœur aux héros,
froid comme le lion rouillant sur son cimier.
Les marées d’Aulis lavaient un rivage silencieux
dont les barques avaient fui vers Chalcis ; seule Thèbes
depuis la haute Cadmée regarda cette armée passer
vers les plis rocheux du Cithéron cachant
un butin plus digne du fer d’Amal3.

À présent Éleusis était à portée du regard ;
les sacrements de la Déesse Mère n’étaient point encore parjurés
et nul rempart imposant ne murait la ville sainte.
Étincelants d’or brillaient les toits du temple, massives
étaient les nefs aux robustes colonnes ; d’antiques jardins
fascinaient les derniers pèlerins d’une foi mourante,
et dans les salles les plus intérieures
la mystique sentait encore son pouvoir de bénédiction.

En transe à demi, Alaric se tenait debout, devançant son avant-garde,
un monde de merveilles dans ses yeux bleus d’acier ;
la magie silencieuse le toucha ; à peine entendit-il
exulter la voix rauque de loup de ses braves,
pressentant le trésor amassé ; jusqu’à ce que le cri
montât des Ariens tonsurés de sa suite –
Que Dieu se lève et que Sa flamme vengeresse
purge cet affront à Son nom éternel !

Hélas pour la grande Éleusis ! sur son autel,
l’admiration d’un millier d’années,
la horde sauvage roula comme une vague fatale.
Hélas ! les merveilles d’ivoire et l’or
s’entassèrent dans les chars grinçants ! Hélas,
les marbres couverts de trophée furent détruits, et le bronze !
tandis que des hymnes de Ménades moquaient la peine de l’ancien monde,
et l’ultime feu du sacrifice se consuma.

La nuit tombée, il laissa Éleusis
faite ruine fumante et lamentation étouffée,
et sous la grande lune d’automne gravit
les degrés flanqués de tombeaux de la voie sacrée
pour atteindre avant l’aube les hauteurs de l’Aigaleo.
Alors, en contrebas, dans la plaine couverte d’ombres,
il vit la cité dont il rêvait, blanche comme l’ivoire,
dont les feux des sentinelles brillaient dans la nuit.

Lentement le jour prévalut et la lune
pâlit à l’occident, les toits à pignon prirent vie,
et sur le haut faîte de la citadelle arc-boutée
le fer doré d’une lance puissante
refléta le soleil – Athéna elle-même se levait,
en défi, défensive – ; et la cadence
d’anciennes sagas, comme des feux depuis longtemps endormis,
enflamma le vieux sang norse des baltiques ancêtres d’Alaric.

« Salut ! Le salut d’Alaric à toi, vierge guerrière de Dieu !
cria-t-il. En quel sinistre jour de bataille
ici descendue apportas-tu la renommée à ce pays !
Arrière, loups de guerre, apaisez vos épées avides,
liguez les chars ! – De cette hauteur devant nous,
la fille des Ases salue les siens !
Les combats ne profaneront point les champs de ses moissons,
et je passerai indemne les portes que défend son honneur. »

3 Amal : Un héros ancêtre des Goths.