Gérard Blua : Anthologie (Suite)

Pour quelques mots de présentation du poète Gérard Blua, voyez Gérard Blua : Une brève anthologie (ici), dont le présent choix de textes est la suite. Une présentation un peu plus longue que j’ai écrite doit paraître dans un prochain livre de Blua réunissant des textes de lui ainsi que sur lui et son œuvre.

Il s’agit ici d’un choix que j’ai fait dans quatre autres recueils de Gérard, soit au total, sur le présent blog, soixante poèmes tirés de neuf recueils publiés entre 1975 et 2021.

J’ai choisi pour illustrer ce choix de textes trois tableaux de Jean-Paul Moya, qui collabora avec Gérard dans plusieurs groupes pluridisciplinaires comme Expression Delta, création de Blua, et le groupe Janus, création de Moya. Un tel choix a donc du sens. Avec ces mouvements d’artistes, Blua et Moya contribuèrent au rayonnement de la culture française à l’étranger, dont je note en particulier les échanges avec la République dominicaine (à l’occasion desquels Blua se lia d’amitié avec Pedro Mir), mais on pourrait encore citer Monaco, l’Espagne, le Québec, la Belgique…, en plus de nombreuses expositions à Marseille et Paris.

Ys (1997) par Moya

*

Être Moi (1975, Éditions de la Revue Moderne ; 2021, Éditions Campanile, 2de éd.)

Où es-tu ma force
Ma lutte avec les autres
Où es-tu mon socle
Mon espoir
Pourquoi les fourmis
Grossissent-elles
Soudain ?

Où sont mes fiertés
Mes orgueils
Mes désirs de vaincre
Où sont les temps
Des mondes immenses
À la mesure
De mes vérités ?

Suis-je donc devenu
Si petit ?

*

On se masse à mes pieds
Et on m’aspire
J’entends hurler
Depuis le fin fond des âges
Égalité Égalité Égalité !
Espérance de revanche
Du vaincu sur son vainqueur
Égalité Égalité Égalité !
Promesse d’Harpagon
Qui a caché son or
Égalité Égalité Égalité !
Opium de l’opprimé
Qui ramasse une miette
Sous la table des repus

Des sourires anonymes
Satinent mon néant
Mais j’entends murmurer
Grandissant
Depuis la nuit des temps
Fraternité Fraternité Fraternité !
Prière d’aristocrate mourant
Pour qu’on meure avec lui
Fraternité Fraternité Fraternité !
Prière de l’impuissant
Qui veut jouir des fils des autres
Fraternité Fraternité Fraternité !
Prière du bâtard
Pour qui le fruit
Vaut mieux que son arbre

Je sens la haine sourdre
Qui me cherche et m’écrase
Mais que peut-on contre un mort ?
Et j’entends vomir depuis toujours
Liberté Liberté Liberté !
Masque des profiteurs
Pour maintien d’ignorance
Liberté Liberté Liberté !
Masque des criminels
Fruits de notre justice
Liberté Liberté Liberté !
Masque ramassé par le fou
Libéré aussitôt
Puisqu’il paraît humain

Égalité Fraternité Liberté !
Pleure mon cœur
Pleure
Tu es dévoré par une société
De chaînes

*

Société immonde
Qui se délecte
De ses propres immondices
Société immonde
Dans mes pensées
Société de bassesse
Souviens-toi de l’histoire de l’Homme

Je vois un Homme
Qui avance et qui parle
Je vois un Homme seul
Et qui dit
Je suis la Vérité !
Et la foule s’incline
Car seuls les dieux
Peuvent l’être
Mais quel nuage de pourpre
Le protège ?

Je vois un Homme qui s’arrête
Au bord d’un fleuve
Je vois un Homme qui fixe les eaux
Et apaise leurs tourbillons
Et la foule s’y baigne
Mais quelle étrange puissance
L’habite ?

Je vois un Homme qui longe la mer
Je vois un Homme
Qui marche sur elle
L’infini lui appartient
Et les autres pêchent
Dans son miracle
Mais quels rayons d’éternel
Le soutiennent et le guident ?

Je vois un Homme qui ouvre les yeux
À la souffrance
Je vois un Homme qui appelle
Et guérit d’un geste
Et les autres dansent
Sur leurs béquilles
Mais quel amour
Est sa vie ?

Je vois un Homme
Jugé par les hommes
Je vois un Homme
Qui dit
Je suis Homme !

Je le vois sur sa croix
Crachant son sang
Et sa vie
Et qui dit
Homme pardonne-leur
Ils ne sont que des hommes !
Et la foule le perce
Car sa chair
Ressemble à la sienne !

Je vois un monde fou
Qui a tué un Homme
Parce qu’il n’était pas Dieu

*

Ma vie
Je sens ton souffle sur mon visage
Ton haleine qui me caresse
Ta tiédeur qui me confond

Ma vie
T’ai-je au moins appelée ?
Est-il un vrai besoin
De tes beautés inutiles ?

Étrange amour
Qui me torture
Toute une vie

Ma vie
Lequel de nous s’agrippe à l’autre
Voit ses doigts distordus
Sur le sens du mystère
Lequel s’étouffe déjà
D’une séparation
Recréant le vide ?

Ma vie
Pourquoi m’offrir ce que tu offres à tous ?
Voudrais-tu m’appâter
D’un secret de Polichinelle ?

Je t’aime ma vie
Avec l’avidité de tous les démunis
Il te faudra pourtant être nouvelle
Pour moi qui t’aime tant

Ou bien partir

*

Regardez l’horizon
Ses reflets
Couleurs sublimes
Perceptibles des seuls cœurs
Vos nuances se ressentent

Regardez la fine couche
De beauté
Qui recouvre les arbres
Comme neige
Le soleil ne la fera pas fondre

Humains vous retrouvez-vous
Dans l’arc-en-ciel ?
Y a-t-il un peu de vous
Dans la mélancolie des automnes ?
Communiez-vous avez votre conscience ?

Retrouvez-vous la vie
Dans la fleur éclose ?
Pouvez-vous vous enivrer
Des tiédeurs salines
Ou de pluie ?

Insensibles humains
Pierres que l’on croit pensantes
Quelle décadence apprise avec amour
A creusé sous vos pieds
Le gouffre de l’indifférence ?

*

C’est ton eau noire
Qui sera mon dernier drap
C’est ton sel
Ma dernière nourriture
Les poissons et les algues
Mon dernier convoi
Je l’ai voulu

C’est ta voix
Qui dira ma dernière prière
C’est ton rivage
Qui sera mon dernier refuge
Tes phares
Mon dernier regard
Je l’ai voulu

C’est ta plage
Qui sera mon dernier repos
Ton ciel
Mon dernier sourire
Toi
Qui sera mon éternité
Je l’ai voulu

Mer
N’aie aucune crainte
Aucune haine
Tu me tueras
Tu m’aimeras
Je l’ai voulu

Tu me navigueras
Au gré des vents
Vers tes secrets magnifiques
Tes palais inconnus
Ton corail rose
M’étreindra
Je l’ai voulu

Ô que vienne
La dernière seconde
Le dernier grain de sable
Ma dernière goutte de vie
Le temps que je me suis fixé
Est là
Je ris d’aller plus vite
Que les heures

L’instant m’appelle
Est-il impatient
Lui aussi ?
Ma mort
Sera ma mort

Je l’ai voulu

*

Ondine (1976, Éditions de la Revue Moderne ; illustrations par Pierre Gennat) : « À une petite fille morte dans les bras de sa vie »

Non !
Ne regarde pas !
Image
après
image
on achète ta vie
et ta peau
et ton ventre.
Non !
Ne regarde pas !
Miroir
après
miroir
on impose à ta vie
à ta peau
à ton ventre.
Non !
Ne regarde pas !
Le feu
brûle partout où ta main
se dirige
stigmate
après
stigmate
ils auront
ta beauté.
Non !
Ne regarde pas !
et
garde à ton esprit
l’hymen
de tes yeux
visionnaires

*

Viens
Il n’y a plus de fleurs
ce ne sont que des bouches
en bouquets
affamés
guettant ta chair naïve
bavant
le sang des muses
en rosée
maquillée
ondulant
langoureuses
et gourmandes
en des hymnes rythmés
par les vents.

Viens
tous les arbres sont morts
leurs branches sont des bras
en grappes
cadencés
cachant leurs griffes raides
traquant
tes éveils tendres
et suant
leurs envies
en humus
d’artifices
attendant
l’ordre que donneront les enfers.

Viens
tous les cieux sont éteints
ce ne sont que des trappes
piégées
oubliettes
rêvant ta vie jetée
voulant
ta vie jetée
disloquée
et vaincue
si brisée
de ténèbres
pourrissant
en des fanges tissées
de l’en-haut.

Viens
de cette enfance reine
où rien n’est impossible
viens
réelle
bouche fleur à éclore
si vraie
branches à ton corps
et enfin
guidant tout
étant lu
et lisant
ton regard
vivant des deux dernières
étoiles.

*

Ils sont là
déformés
déformant
miroirs tourbillonnants
reptiles silencieux
les épaules voûtées
du poids du monde
mais
pesant
sans regret
sur des épaules
en bas
cyclopes
aux aguets
derrière la lorgnette
infirmes
aux abois
sur le rail des béquilles
crevant
de rêves fous
et fous
à la folie
de ne point les vouloir
assez
pour qu’ils deviennent enfin
quotidiens
happant
tout de leurs langues
distillant
tout de même
ignorants
à mourir
et à faire mourir
qui
hors la perversion
fait pousser
dans ses traces
des songes inhumains
ils sont là
invisibles
mais voyant
tout
tout ce qu’ils veulent voir
tout ce qu’il leur faut voir
tout ce qu’ils doivent voir
pour que tout soit ainsi
leurs désirs
et leur ordre
et leurs contradictions
leur monde
et leur système
sans question
sans réponse
sans amour
mais
le viol à leurs lèvres
et leurs lèvres
si près
si prêtes…

Ils sont là
œil noir
dans le tombeau
d’une voûte céleste

déjà tout entière
en ce qu’elle croit
en ce qu’elle pense
en ce qu’elle veut
drapée dedans l’enfance
Ondine
sommeille.

*

La verdad (1998) par Moya

Amniotiques (1992, Autres Temps ; 2021, Éditions Campanile, 2de éd.)

Derrière le miroir
Je décomptais
Sur les doigts de ma nuit
La distance mythique
Entre deux morts semblables

Sur mes lèvres
Un baiser de marbre
Brûlait
Cette étape

*

Ailleurs
La caverne gouttait
Les sueurs de la terre

À cette musique
De sang tiède
Je confiais mes sommeils
Pétrifiés

*

Sans nom
Il me fallait bien aller
Vers ce jour utopique
Que la vie
M’avait promis :
Une aube de fausse couche

Un forceps dans le cœur
Je vibrais encore d’un cri
Mal défini

*

J’ai accroché
Mes stigmates anachroniques
Au bec de la Résignation
Jamais
Personne ne viendra plus visiter
Le serment que je Te fis

Tu vivras
En marge de Ta mort
Dans l’intimité de ma chute

*

J’entendais pourtant
Le tumulte des silences
Exhalés
Par les suiveurs de cadavres
Ils placardent
Des avis de recherche
Sur tous les cimetières
Et vomissent
Des affections acides
Sur une enfance naturalisée

Qui avait dû choir
De mon dernier bagage

*

Je me suis étendu
Sur des fleurs oniriques
Derrière mes paupières
Closes
Un arc-en-ciel pansait
Les plaies
D’une pluie pâle

Les visages attendus
Jamais
N’émergèrent des moisissures

*

Me glisser
Dans la grimace béante
Qui aurait su
Bercer mon enfance
Y flotter
D’un rire clair

Ces simples hallucinations
Toujours
Furent frappées du sceau
De l’interdit

*

J’allais
Dans ce bonheur mordant
D’être Ton souffle
D’être Ton chemin
D’être Ton être

D’être
Entre nos deux reflets
Ton dernier spectateur

*

Du troupeau
Ne restaient
Épars dans l’espace mortuaire
Que les pointillés d’un passage
Fœtus de cervelles brunes
Déjectés
Pour n’avoir su atteindre
Les sommets destinés

Je foulais
Leur étrange mélange
À mes larmes d’échec

*

Sans doute
Les extérieurs véhiculaient-ils
Une biographie officielle
Lambeaux de peau racornie
Arrachés à mes défenses

Jusqu’au bout
Je n’ai rien dit du puits
Qui traversait mon corps
Jusqu’à Ta source

*

Cela dut prendre
L’intervalle d’une vie
Au sablier humain

Mes vingt ans dans les yeux
Je traînais
Une horloge castrée
De ses deux aiguilles
Dans mon périple fou

*

Un souffle aussi
Vint
Parole confuse
Bâillonnant
Le vide profond
Dont j’avais fait le leurre
De mon existence

Je vivais violemment
Derrière leurs miroirs

*

J’étais arrivé à Notre frontière
Le trajet m’abandonnait
Sur l’autre berge d’un fleuve
De pierre
Ma main se vidait de la Tienne
Comme suspendue
À une déchirure

À tout hasard
Je T’ai vêtu
De ma dernière blessure

*

Plier le mystère
Dans la poche du Temps
Raboutir
Les éclats de deux vies
En une ombre profonde
Suaire qui désespère
Masque qui rêve

Toi au bout de ma route
Moi si douce falaise

*

Vont-ils te reconnaître
En moi
Me reconnaître
Sans Toi ?
D’ailleurs
Y a-t-il encore
Quelque chose à reconnaître
Dans la Douleur
Qui vêtira ma marche ?

Sachez-le
Chaque rire était un clou
Craché par mon cœur
Au travers de ma gorge

*

Fragments du Silence (2012, Autres Temps)

Qui de l’ombre ou de l’arbre
Projette l’autre
D’hier ou de demain
Porte le sens du vrai ?
Et croire en sa marche
Est-ce pour autant
Aller ailleurs
Que vers sa propre naissance ?

Les dunes impavides
Jalonnent leurs regards
Des noires carcasses
De convictions et d’évidences.

*

Il n’est pas d’ailleurs
Dans le train démentiel
Entre deux gares
Que nous sommes.
S’écarter de la voie
Ou bien stopper son cours
Ne sont au dictionnaire
Du langage du rail.

Si ce n’est peut-être
Ce songe d’Icare
Fenêtre ouverte
Écrasé dans le soleil.

*

Ce que je crois savoir
M’égare
Dans tout ce que j’ignore
Du rêve.
Jusqu’aux mots
Dans leur imperfection
Qui dénient
Tout ce qui fait leur sens.

Le silence
Comme un linceul
M’étreint
De sa vérité inconnue.

*

L’imaginaire glace la pensée
Dans l’opaque éternité
Et dérivent
Les banquises de l’erreur.
De soleils froids
En givre sans tain
Le gel des certitudes
En oublie jusqu’au feu.

C’est la cendre pourtant
Qui portera peut-être
Mais si loin
La présence d’une idée.

*

Déplacer sa présence
Est-ce rire du temps
Sinon momifier l’espace
Dans sa respiration ?
La fumée qui nous fuit
Ne traîne pas son âtre
La source n’est réelle
Qu’au lointain de ses chutes.

En sa marche immobile
Le dernier tremblement
Fige l’ultime étoile
De l’enfin avenir.

*

Où accrocher ses mains
Aux falaises du doute
Et poser son esprit
Dans les volcans du Verbe ?
Demeure en la survie
Pour quelle attente
Pour quel voyage
La force du refus.

L’espace
M’habite alors
D’une étreinte amniotique.
J’approche.

Cléopâtre (1998) par Moya

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