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Documents. „Platinkrieg“ : La guerre du platine en Colombie pendant la Seconde Guerre mondiale

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Opération « Poussière d’argent » :
La guerre du platine en Colombie

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Traduction française par l’auteur du présent blog d’un compte rendu en allemand du livre Unternehmen Silberstaub. Deutsch-amerikanischer Platinkrieg im Dschungel Kolumbiens (Druffel, 1984) (Opération « Poussière d’argent » : La guerre du platine entre Allemands et Américains dans la jungle de Colombie), par Arturo Molinero. Le compte rendu fut publié sur une page n’existant plus du site nexusboard.net, où nous l’avons trouvé en octobre 2007. La page ayant disparu, nous ne pouvons, faute de l’avoir noté en son temps, dûment créditer l’auteur de ce compte rendu ; il se pourrait être agi d’une opération de promotion du livre par son auteur lui-même ou la maison d’édition. Ayant eu ce livre entre les mains, nous pouvons confirmer que le compte rendu en est fidèle. Le livre n’est pas un travail d’historien : il s’agit d’un récit sous forme romancée, comme il n’est pas rare d’en trouver dans le monde de l’édition du livre historique quand il s’agit de viser le grand public. Dans une partie « Commentaires » à la fin de la traduction, nous comparons le contenu du livre avec des travaux sourcés, et cette comparaison nous paraît plaider pour la véracité des faits relatés dans le livre de Molinero.

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TRADUCTION

Au commencement de la guerre, de nombreux Allemands d’Amérique du Sud se rendirent en Allemagne afin de s’enrôler. D’autres qui ne pouvaient faire le voyage s’engagèrent dans des organisations allemandes dont le but était de garantir l’approvisionnement de l’Allemagne en matières premières importantes.

L’Amérique du Sud fut de cette façon organisée dans le grand style comme une colonie géante. Le nombre d’Allemands immigrés en Amérique du Sud au cours du temps se montait à quelque cinq millions. Depuis Berlin furent posées les bases pour qu’après la victoire militaire la plupart de ces pays devinssent des partenaires. L’Argentine suivie du Chili étaient de loin les États dont la probabilité aurait été la plus grande qu’ils devinssent des alliés de l’Axe.

L’une des plus importantes missions du réseau d’agents allemands pendant la guerre fut l’approvisionnement en platine de Colombie [la seule source d’approvisionnement en platine de l’Axe], pays où opérait un groupe étoffé, le « cercle des seize » (Ring der Sechzehn). Se procurer le platine colombien et le transporter via l’Équateur jusqu’aux fonderies d’Argentine était la tâche principale de ce groupe, à laquelle s’ajouta par la suite la contre-offensive armée contre les agents nord-américains.

Une importante priorité des opérations d’agents allemands en Amérique du Sud fut ainsi le maintien de l’approvisionnement du Troisième Reich en platine. En 1936 déjà, un Allemand établi en Colombie, Theodor A. Barth, fut chargé de garantir pour l’Allemagne la production de platine des orpailleurs (Platinwäscher) travaillant en Colombie. Theodor A. Barth s’était installé en Colombie après la Première Guerre mondiale d’abord comme marchand d’émeraudes. Par la suite, il était parvenu à recruter un groupe d’orpailleurs parmi les quelque 30.000 indigènes qui, avec un équipement des plus rudimentaires, se livraient à l’orpaillage de l’or et du platine dans les nombreux affluents du Rio San Juan et du haut Rio Cauca. Il parvint en quelques années à réunir dans ses mains, avec seize points de contact, le monopole de l’orpaillage de platine. Pour cela il payait ses ouvriers 20 % plus cher que les comptoirs d’État. Le paiement se faisait en dollars depuis des comptes allemands aux États-Unis.

Quand, en juin 1941 [quelques mois avant l’entrée en guerre des États-Unis], les avoirs allemands aux USA furent gelés, le marché colombien du platine semblait devoir échapper au Troisième Reich. Cependant, le financement nécessaire put rapidement être assuré par le biais de banques argentines, ce qui permit d’entamer une nouvelle phase d’approvisionnement pour le Reich.

Ce n’est qu’en octobre 1941, quand la Wehrmacht commença d’avancer vers Moscou, que les achats allemands de platine furent stoppés d’un coup. Ceci fut la conséquence de l’acquisition par les Nord-Américains de l’ensemble de la production minière de platine que la Choco Pacific Company réalisait avec ses excavatrices géantes, lorsque les États-Unis décidèrent d’acheter purement et simplement la compagnie. Deux tiers de l’exploitation ne pouvaient plus désormais parvenir en Allemagne ; il ne restait que les orpailleurs. Les activités de ce réseau furent par conséquent amplifiées, avec l’aide de l’Allemagne. Par la route Madrid-Bogota furent envoyés à Theodor A. Barth des assistants et du matériel, tels que des postes radios, des bateaux hors-bord, des armes (mitrailleuses MG, 2-cm-Flak 38), et même un petit sous-marin de fabrication italienne.

Après l’achat de la Choco Pacific Company par les États-Unis, s’ensuivit encore un traité entre la Colombie et les États-Unis par lequel ces derniers devaient recevoir l’ensemble du platine colombien. Ce qui incluait le platine des orpailleurs, qui étaient ainsi exposés, désormais, à la répression d’État. Les orpailleurs furent menacés de lourdes sanctions s’ils étaient pris en train de vendre du platine aux Allemands.

Le groupe de Barth établit alors des points clandestins de collecte dans l’arrière-pays et continuait de payer entre 20 et 30 % plus cher que l’État colombien. Les orpailleurs continuèrent par conséquent de vendre du platine aux collecteurs allemands. En quelques semaines, la tension sur l’approvisionnement de platine fut résorbée et les contrebandiers de Barth réunirent une quantité de platine satisfaisante. À des prix toujours plus élevés cependant. Au début de l’année 1942, un kilo de platine coûtait 4.600 dollars ; un dé de 10 x 10 cm de côté (21,45 kilos) coûtait ainsi 98.670 dollars.

C’est alors que commença l’intervention d’agents du SIS [Secret Intelligence Service] états-unien en Colombie en vue d’annihiler le cartel allemand du platine. Le platine était utilisé dans l’aviation et d’autres industries équipementières en Allemagne. Un arrêt des livraisons de platine aurait conduit à une chute brutale de la production.

Les agents du SIS avaient donc pour mission de « démanteler la contrebande allemande et détruire ses points de collecte par tous moyens, même illégaux ». En cas de problème, ils étaient livrés à eux-mêmes et ne pouvaient compter sur l’aide des USA. Dans ce contexte, il arriva que les Allemands en Colombie réalisèrent un échange de prisonniers avec les agents du SIS. Cela resta cependant quelque chose d’exceptionnel : la situation normale de part et d’autre était de ne pas faire de prisonniers.

L’organisation allemande avait entre-temps établi de nouvelles routes et la guerre des espions entra quelques mois plus tard, en 1943, dans une nouvelle phase. Cependant, en dépit d’importants moyens mobilisés, les Nord-Américains ne parvinrent pas à stopper l’approvisionnement en platine du Reich, tout en subissant de rudes défaites dans les jungles de Colombie.

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COMMENTAIRES

Le livre d’Arturo Molinero (ce nom est sans doute un pseudonyme ; il ne s’agit pas d’un nom d’auteur connu) n’est pas un livre d’historien et ne présente pas de sources. Dans la mesure où certains faits rapportés ne sont pas connus des historiens, il s’agit nécessairement (si tout n’est pas inventé) du témoignage de personnes impliquées dans ces événements, par exemple le personnage principal lui-même, Theodor Barth, ou ses anciens collaborateurs. Que la source ne soit pas précisée, c’est-à-dire que les témoins restent anonymes, est nécessité par le fait qu’il s’agit de faits illégaux, vis-à-vis de la législation économique, notamment de la Colombie (trafic clandestin), comme, surtout, du droit de la guerre (il est dit que la pratique normale, dans l’un comme dans l’autre camp, était de ne pas faire de prisonniers). Pour juger de ce récit, il convient donc d’examiner sa plausibilité au regard des faits connus. Une cohérence avec ceux-ci indiquerait au moins la possibilité que les faits fussent vrais.

Première chose, voir si le Troisième Reich subit pendant la guerre des chutes de production en raison de platine insuffisant. Sur ce point, il est certain que le Reich subit à la fin de la guerre des chutes de production, mais celles-ci sont présentées par les historiens comme le résultat des bombardements alliés sur les sites de production et les réseaux de transport de marchandises à l’intérieur des territoires sous contrôle allemand. Nous n’avons pas trouvé mention d’une chute de production faute de platine colombien. Cela ne signifie pas qu’une telle carence ne s’est pas produite, car notre recherche est tout de même relativement sommaire, mais il est probable que, si l’effort de supprimer l’approvisionnement du Reich en platine colombien avait été couronné de succès, l’histoire serait davantage connue (par exemple, il existerait un film hollywoodien tiré de ces faits).

La page Wikipédia en anglais « Colombia During World War II » comporte deux paragraphes sur le platine. Nous les traduisons ci-dessous. La source en est Latin America During World War II, 2007, par T. Leonard et J. Bratzel.

« Les réserves en platine de Colombie étaient un autre sujet important. La Colombie était la seule source de platine pour les industries de guerre allemande et japonaise, et les États-Unis agirent rapidement pour acheter l’ensemble de l’offre via la Metals Reserve Company, une agence de la Reconstruction Finance Corporation. Dans la mesure où les États-Unis nécessitaient eux aussi une quantité croissante de platine pour leur effort de guerre, ils assistèrent la Colombie en vue d’augmenter la production, via la Foreign Economic Administration.

Parce que le platine était si important, même en petites quantités, et que les agents de l’Axe étaient prêts à le payer au prix fort, la contrebande devint un problème. En conséquence, la Colombie tenta de contrôler les exportations de platine en exigeant de tous les producteurs de vendre leur production à la seule Banque centrale. Cependant, des producteurs des régions isolées furent capables de contourner le contrôle gouvernemental et de vendre leur production sur le marché noir en Argentine. La contrebande de platine resta un problème durant la plus grande partie de la guerre, mais elle était devenue ‘résiduelle’ à la fin de 1944. »

On voit donc que le scénario décrit par Molinero dans son livre s’inscrit sans difficulté dans le cadre présenté par l’historiographie à ce jour (cadre peut-être, la source étant de 2007, mis en lumière de manière plus tardive que le livre de Molinero qui date de 1984). Avec une légère différence de perspective quant au résultat de cette guerre du platine : selon l’historiographie, l’effort nord-américain contre la contrebande finit par porter ses fruits vers la « fin de 1944 », l’existence d’une contrebande « résiduelle » semblant indiquer un résultat satisfaisant, tandis que Molinero est moins convaincu de l’efficacité des actions nord-américaines au final.

On notera aussi le brouillard que laisse planer la page Wikipédia sur deux points, compte tenu des éléments avancés par Molinero. (1) D’une part, cette page affirme que la Colombie contraignit ses producteurs à vendre à la Banque centrale colombienne pour lutter contre la contrebande, après avoir dit que les États-Unis intervenaient pour accroître la production de platine colombien en vue d’alimenter leur propre effort de guerre : il va de soi que la Banque centrale de Colombie n’était qu’un intermédiaire et que le véritable client étaient les États-Unis, qui s’érigeaient en monopsone. (2) D’autre part, la rédaction du second paragraphe n’est pas extrêmement rigoureuse quant au fait que la contrebande en question est une organisation de l’Axe, voire purement allemande.

Il convient de bien noter que la Colombie était la seule source d’approvisionnement en platine des pays de l’Axe. La question n’est pas sans intérêt aujourd’hui. En cas de conflit entre grands blocs tels que, par exemple, l’OTAN contre la Chine et la Russie, ce dernier bloc possède avec les territoires qu’il contrôle un monopole ou quasi-monopole sur diverses matières premières, terres rares et autres, nécessaires pour mener une guerre. Au cas où le bloc de l’OTAN serait coupé de cet approvisionnement par l’éclatement d’un conflit, la question serait nécessairement de savoir dans quelles conditions un approvisionnement clandestin serait possible.

Que la contrebande de platine colombien en direction du Reich fût pour les Nord-Américains « un problème durant la plus grande partie de la guerre » paraît décrire une véritable prouesse des Allemands, compte tenu des moyens mis en œuvre pour empêcher la livraison de platine à l’Axe depuis juin 1941.

Pour conclure, un mot des mesures hostiles prises par les États-Unis non belligérants contre l’Axe. Les États-Unis ne sont entrés en guerre qu’en décembre 1941, après Pearl Harbor. Quand, en juin 1941, ils gelèrent les avoirs financiers allemands, ils commirent envers l’Allemagne un acte hostile non militaire. De telles mesures hostiles non militaires furent également prises par les États-Unis vis-à-vis du Japon avant Pearl Harbor. Cela signifie concrètement que, sans être belligérants avant décembre 1941, les États-Unis n’étaient cependant pas restés neutres. C’est la même politique conduite par l’administration Biden et l’Union européenne vis-à-vis de la Russie de nos jours. Sur les principes de droit international relativement à ces questions, voyez notre essai « Casus Belli : Réflexions sur la guerre en Ukraine » dont le PDF est disponible sur notre page Academia (ici).

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COMPLÉMENT

Le document suivant, traduction française d’une interview d’août 2007 dans le journal colombien El Espectador, est ajouté comme complément afin d’apporter un éclairage à l’affirmation de l’auteur des lignes ci-dessus, au début de son compte rendu, sur la loyauté envers le Troisième Reich des émigrants allemands en Amérique du Sud. Dans l’entrevue en question, Enrique Gómez Mejía, un homme de la presse régionale de Santander, journaliste et propriétaire de journal, d’ascendance allemande, donnait à connaître son attachement aux principes du national-socialisme, en 2007, quelque soixante ans après les événements.

On observera à cette occasion que, si l’Allemagne fut « dénazifiée » au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un tel processus ne pouvait être étendu à l’ensemble des communautés allemandes à l’étranger, qui avaient pourtant plus ou moins fortement adhéré à l’idéologie nationale-socialiste elles aussi.

On peut d’ailleurs douter du réalisme d’une politique de dénazification, au-delà de la condamnation des crimes de guerre et d’une interdiction et répression générale du parti, de ses symboles, etc. En effet, comme il s’agissait forcément – outre cette prohibition générale et la condamnation par des tribunaux d’un certain nombre de personnes pour crimes de guerre – d’une dénazification des structures institutionnelles, il n’était pas possible de maintenir le moindre État en Allemagne en menant cette politique de manière parfaitement cohérente puisque précisément l’État national-socialiste avait adopté pour politique de ne confier de responsabilités institutionnelles qu’à des membres du Parti national-socialiste. Si cette dénazification avait été absolue, il n’aurait plus existé d’État en Allemagne. Ceci intervenait certes dans des zones sous administration étrangère et lesdites administrations pouvaient purement et simplement se substituer à l’administration nationale-socialiste. Menée de façon absolue, encore une fois, une telle politique impliquait un transfert de souveraineté de l’Allemagne vers ces pays occupants. Comme ce ne fut pas le choix retenu, par aucun des pays occupants, un grand nombre de membres du NSDAP continuèrent de porter les structures institutionnelles à des postes de responsabilité dans l’Allemagne (les deux Allemagnes) d’après-guerre. Dès lors, la « dénazification » a forcément été, pour tout ce qui ne relevait pas de la condamnation de crimes de guerre ou crimes contre l’humanité, un processus plus ou moins arbitraire, avec des limogeages selon de vagues critères de profondeur ou d’intensité de l’engagement national-socialiste, voire de psychologie.

Quoi qu’il en soit de la situation en Allemagne, le contrôle des populations d’origine allemande dans les pays d’Amérique latine, dont la Colombie, et notamment leur internement dans des camps de concentration quand ces pays eurent déclaré, sous la pression des États-Unis, la guerre à l’Allemagne, ne s’étendit pas au-delà de la situation de guerre qui avait justifié de telles mesures.

Venons-en à notre document. En août 2007, le journal colombien El Espectador publia une interview d’Enrique Gómez Mejía (1918-2009), copropriétaire avec ses deux frères du journal El Frente à Bucaramanga, dans la région de Santander, et auteur d’éditoriaux et d’articles dans ce journal. L’interview intervenait après que Gómez Mejía eut fait paraître dans le journal El Frente, en deux articles, une apologie du national-socialisme hitlérien.

Le journal El Frente est un journal colombien local ancien, qui continue d’exister et est présent sur les réseaux sociaux. Voyez par exemple son site internet ici.

Nous avons traduit (de l’espagnol) la plus grande partie de cet entretien, en laissant de côté des déclarations pouvant aller à l’encontre de la législation française. C’est aussi pourquoi nous ne donnons pas de lien vers le texte original, ne sachant si le simple fait de produire ce lien ne serait pas en soi une infraction (sait-on jamais). L’interview de 2007 n’est plus sur le site du journal El Espectador mais a été reprise par des blogs où elle est toujours.

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Le général Juvenal Díaz Mateus, représenté sur cette photo, n’a certainement rien à voir avec les idées de l’interview qui suit, pas plus qu’avec les faits qui précèdent. Mais comme il va être assez question de la région de Santander en Colombie, nous avons voulu montrer l’actuel gouverneur de Santander (depuis janvier 2024) avec son écharpe aux couleurs officielles de la région. C’est une illustration de l’article 1er de la Constitution de 1991, selon lequel « la Colombie est un État social de droit organisé en République unitaire et décentralisée ». La source de la photo est le site officiel du gouvernorat de Santander.

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Traduction de l’entretien d’Enrique Gómez Mejía dans El Espectador, août 2007.

Enrique Gómez Mejía a publié, avec deux récents éditoriaux dans le journal El Frente de Bucaramanga, une vigoureuse défense d’Hitler, dans laquelle il affirme que, comme de nombreuses personnes dans la région de Santander qui disent descendre d’Allemands, il porte la croix gammée – le svastika –, symbole de l’Allemagne nazie, dans son cœur.

« Hitler, grand entre les grands. Hier, aujourd’hui et toujours », écrit Gómez Mejía, qui avec ses frères Gustavo et Ciro fut copropriétaire du journal El Frente au milieu du siècle dernier.

Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce genre de déclarations si controversées ?

Le fait que je sois un grand admirateur d’Adolf Hitler et du peuple allemand. Je suis de Zapatoca et nous, les fils de cette terre, avons un passé allemand et sommes de race allemande. Mais même sans cela Hitler me plaît beaucoup, et mon père aussi était un nazi convaincu. À San Vicente de Chucurí, nous étions très anxieux de la façon dont la Seconde Guerre mondiale tournerait et avons vécu des moments très intenses. Pour toutes ces raisons, j’aime beaucoup Hitler.

Ne craignez-vous pas, en vous déclarant sympathisant d’Hitler en plein vingt et unième siècle, de recevoir des lettres ou des coups de téléphone injurieux ?

Non, pas du tout. Et personne ne m’a écrit ou appelé. Je dois dire que dans la région de Santander beaucoup de gens admirent Hitler, bien qu’ils soient également nombreux à ne pas oser parler car ils regrettent que l’Allemagne ait perdu la Seconde Guerre mondiale.

Le journal El Frente vous fit-il quelques difficultés à vous exprimer de cette manière ?

Au contraire. Son directeur, mon compatriote [de Santander] Rafael Serrano Prada, est également conservateur et en général, ici, les conservateurs sont de cette tendance hitlérienne. Il m’a dit être très content et m’a demandé de publier d’autres articles sur le sujet. J’ai même l’intention d’écrire un livre sur Hitler, évoquant l’époque agitée de la fin de la Seconde Guerre. Avec la défaite, mon père et moi souffrîmes beaucoup. Il mit le drapeau en berne et personne ne lui dit rien car c’était un homme important et respecté. Nous considérions que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale avait été injustes avec Hitler, qu’ils l’avaient insulté, lui et son peuple, et nous nous sentions nous-mêmes blessés par cela.

Vous attendiez-vous à ce qu’Hitler, acculé dans son refuge, se suicide avec sa maîtresse et demande à ses subordonnés d’en faire de même, pour ne pas tomber entre les mains des soldats russes en 1945 ?

Non, je ne m’attendais pas à une telle fin. Et quand la guerre était déjà perdue, j’espérais jusqu’au dernier moment qu’Hitler quitterait l’Allemagne et se réfugierait au Brésil, en Argentine ou au Chili, comme firent beaucoup d’autres. Je fus très affecté par son suicide.

Pourquoi cela vous a-t-il irrité que la Chancellerie allemande rende récemment hommage à des personnalités telles que Ludwig Beck et le lieutenant-colonel Claus von Stauffenberg qui, de manière infructueuse, le 20 juillet 1944 attentèrent à la vie d’Hitler, lequel ne sortit malheureusement qu’avec quelques brûlures superficielles du centre d’opérations de Prusse orientale ?

C’est de mauvais goût et en outre c’est une injustice, ils n’auraient pas dû. Heureusement, il survécut à l’attentat et ils ne purent se moquer de lui. Ceux qui attentèrent contre sa vie étaient des traîtres, tous les attentats contre lui furent une grossière erreur, et comme je le dis dans mon article : « Bonne ou mauvaise, la personne du dirigeant, comme celle de toute personne, mérite le respect de chacun. » La déclaration des autorités allemandes était aberrante, monstrueuse.

(…)

Vous aventureriez-vous à dire que ce que vous avez dit dans El Frente et dites dans cet entretien si vous étiez dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? Comment seraient reçues vos déclarations ?

L’Allemagne est aujourd’hui contre la politique d’Hitler mais il ne laisse pas de s’y trouver de nombreux sympathisants qui l’apprécient et gardent sa mémoire. Je le ferais mais j’ignore quelle serait la réaction dans ce pays.

(…)

Est-il raisonnable d’affirmer que les habitants de Zapatoca, à Santander, descendent de Geo von Lengerke et que pour cette raison ils peuvent se considérer de race aryenne ?

Dans notre grande majorité, nous autres habitants de Zapatoca sommes de race aryenne, et nous nous sentons allemands.

D’où tirez-vous qu’à Bucaramanga « ne vivent pas moins de 30.000 descendants de l’Allemagne impériale » et que « la majorité, si ce n’est même tous ont le svastika au cœur » ? Où sont-ils ?

C’est un calcul un peu à vue de nez. Je ne sais pas où ils sont… ils doivent être comme moi dans leurs quartiers d’hiver. Mais beaucoup de gens à Santander pensent et sentent comme moi. Ils voudraient qu’Hitler domine le monde car ce n’était pas l’homme que croyaient ses ennemis ; c’était un homme sain, un homme d’idées.

Le nazisme peut-il être vivant dans un pays ?

Il l’est. Et de surcroît en Allemagne se sont manifestés des mouvements nationaux-socialistes de jeunesse qui souhaitent se renforcer.

J’insiste : êtes-vous fou ?

Non. Au contraire, de nombreux nazis me loueraient pour mon courage à dire ces choses. Je n’ai aucune crainte.

Que disent vos proches quand ils vous entendent parler de cette façon ?

Je ne parle pas de ces choses avec eux.

Vous considérez-vous chrétien, athée ou autre chose ?

Je suis chrétien par héritage mais ne suis pas très lié à l’Église. Je ne vais pas à la messe et n’éprouve aucun intérêt pour le catholicisme. Au contraire, je ne crois pas grand-chose de la religion catholique, comme l’impartialité de Dieu, car comment est-il possible que nous soyons en Colombie dans une telle situation de guerre, de narcotrafic et de misère ? Mais je ne suis pas athée.

Alors sous votre oreiller ce n’est pas la Bible que vous avez mais Mon Combat, le pamphlet écrit par Hitler quand il était enfermé à la prison de Landsberg, en Bavière ?

J’ai Mon Combat et je le lis et le relis.

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L’auteur de l’interview termine en disant qu’Enrique Gómez se lève pour aller chercher quelques livres, dont Mi Lucha (Mein Kampf en traduction espagnole), et il illustre son article d’une photo de Gómez montrant ce livre, dont la couverture arbore une croix gammée. Il ajoute que Gómez, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, fut journaliste à El Frente, Vanguardia Liberal, El Siglo, El Tiempo, et publia un livre d’essais sous le patronage de l’Assemblée de Santander. Il semble en réalité qu’il ait publié au moins deux ouvrages, car on trouve sous ce même nom et publiés à Bucaramanga les livres Un poco de nada (1989) et Cabos sueltos (1997).

Ecrit avec du sang goth : La poésie de Concha Espina

monumental pergamino
escrito con sangre goda

Concha Espina (1869-1955), femme de lettres espagnole, est surtout connue pour ses romans. Elle fut la première femme en Espagne à vivre de ses revenus d’écrivain [Ajout 24/1/24 : cette affirmation semble fausse : voyez notre note en partie Commentaires de ce billet] ; je ne donne pas ce fait, en soi, comme la preuve d’un mérite littéraire mais comme celui d’un mérite commercial. Dans l’édition de ses poésies (à peu près) complètes (Ediciones Torremozas, 2019), le préfacier explique que la plupart des gens qui lisent les romans de Concha Espina ne savent pas qu’elle a écrit de la poésie.

C’est pourtant par de la poésie qu’elle commença, et c’est en envoyant des poèmes aux journaux, qui les publièrent, qu’elle se vit suggérer, car elle avait une bonne plume, d’écrire des romans. La même anecdote se rencontre chez d’autres auteurs et l’on peut en conclure que le déclin de la poésie dans les lettres occidentales est dû à ceux qui publient de la littérature pour gagner de l’argent, car la prose se vend mieux. Ceux qui vivent de la littérature ont détruit la fibre poétique de ceux qui vivent pour la littérature. Très prise par son activité de romancière à succès, Concha Espina a écrit relativement peu de poésie : trois recueils et quelques poèmes épars dans les journaux. Les éditions précitées ont publié un volume de l’ensemble de son œuvre poétique (ou presque, s’agissant des poèmes épars : on peut lire sur internet des poèmes qui ne se trouvent pas dans ce volume, dont le titre est donc un peu trompeur), Poesía reunida.

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Mes fleurs
(Mis flores, 1904)

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À la Vierge de mon autel (A la Virgen de mi altar)

Image à la beauté si douce
qui demeures parmi les fleurs de mon autel,
ton aimable visage tourné vers les cieux
comme pour de leur grandeur implorer
remède à mes douleurs.

Lorsque j’étais heureuse encore,
je te consacrais mon bonheur et mes chants
et te cherchais aussi, et je t’aimais…
À présent que je souffre et pleure, ma Mère,
apaise mon chagrin !

Ô Vierge à l’immaculée pureté,
au manteau bleu comme le ciel,
rayon de lumière éclairant mon voyage,
de l’âme contrite qui te cherche
exquise consolation !

Je ne sais si sur le chemin de la vie
existe une douleur plus profonde que la mienne ;
pleurant l’absence de ma mère,
je sais seulement que dans mon âme est une blessure
que le monde ne guérit pas.

Et dans le doux enchantement du nom de Mère
je sens grandir ma peine chaque jour ;
cherchant quelqu’un qui puisse adoucir ma perte,
je viens arroser tes pieds de mes larmes,
en disant : Ma Mère !

Je sens, ô Reine, que tu m’accordes
tout ce que de ta pitié je sollicite ;
pour moi tu seras deux fois mère…
Que de raisons pour murmurer dans mes prières
ce nom béni !

Promesse, espoir si riant
comme cette image de toi qui sourit,
étant en ton nom maîtresse de mon autel :
laisse une âme rêvant de toi
se confier à ta pitié !

Que jusqu’au dernier moment de ma vie
m’embrase le feu saint de ton amour ;
que ma pensée te cherche,
t’apportant dans chaque parole un soupir,
un baiser dans chaque phrase.

Dirigeant mon vol vers les hauteurs
où cette affliction en joie se changera,
quand tu me couronneras dans le ciel,
avec quelle passion, avec quel élan béni
je te dirai : Ma mère !

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La Vierge de l’Espérance (La Virgen de la Esperanza)

À l’entrée de mon village,
au pied de vertes collines,
il y a une petite église abandonnée
où dans la nuit silencieuse
s’abritent les colombes.

Ce lieu solitaire
jouit d’une paix si riante
que l’âme en rêve
et souhaite aller trouver
les ruines du sanctuaire.

Il y vit une belle plante
qui de ses fleurs atteint
et couronne, dévouée,
le trône où repose
la Vierge de l’Espérance.

Et cet arbuste exubérant
qui l’entoure de fleurs
est, par un art miraculeux,
l’oracle d’amour
des jeunes filles du village.

Pas une qui, amoureuse,
n’ait, contente, trouvé
dans la petite église abandonnée
pour chaque fleur effeuillée
un rêve couleur de rose…

J’étais la proie du chagrin,
rêvant à mille chimères,
et me rendis un jour à l’ermitage,
mon âme en pèlerinage
cherchait l’espoir.

La plante, indulgente,
me gratifia de la faveur
de son innocent secret,
m’accordant une illusion radieuse
dans les pétales d’une fleur…

À présent que l’amour me comble
de joyeuse sécurité,
je pense à la petite église du village
et dis : Bénie soit
la Vierge de l’Espérance !

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À la Vierge des Douleurs (A la Virgen Dolorosa)

Autrefois, avec ferveur
je venais, ma Reine, à tes côtés
chercher un doux réconfort
sous ton manteau bleu,
manteau couleur de ciel.

Aujourd’hui qu’en lancinante agonie
tu rends tribut à la douleur,
je viens te tenir compagnie :
comme tu es triste, ma Mère,
en ce manteau de deuil !

Noir comme tes douleurs
et tes angoisses mortelles,
s’il n’y a pas de fleurs dans ses plis,
il s’y trouve un trésor d’amour
et de larmes célestes.

Tu portes la palme du martyre
en cet habit mélancolique,
l’âme pleine d’amertume
et, gardant un calme saint, un poignard
enfoncé dans le cœur…

Quand dans mon ciel paraissent,
mêlées de joies,
des tristesses qui l’assombrissent,
comme elles me paraissent petites
auprès des tiennes !

Si tu lèves vers le temple
tes yeux fatigués de pleurer,
tu le trouveras triste,
comme la lumière de ton autel
et le manteau dont tu te couvres.

La pure lumière de tes yeux
résiste aux ténèbres ;
tu peux, Mère sans bonheur,
égayer l’église obscure
et l’âme tellement triste.

En ce jour, versant des pleurs amers,
tu me présentes dans ton deuil
la même sainte consolation
que je trouvais sous le manteau
couleur de ciel.

Gardant en ta pitié
l’espoir de la félicité,
les chagrins fuient l’un après l’autre,
car aucune ombre n’atteint
où parvient ta lumière.

Et je me réjouis dans ta joie
et suis heureuse de tes gloires ;
dans ton agonie lancinante,
ma Mère, je veux poser mes lèvres
sur la frange de ton noir manteau.

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Ce que je souhaite (Mis anhelos)

À mon fils

Espérance bénie qui m’apparais
dans les paisibles lueurs matinales de ma vie ;
fleur parfumée qui croîs à mes côtés ;
illusion embellissant mes heures ;
ange de mes amours.

Enfant dans le candide regard de qui
brillent des joies du ciel ;
tandis que je couvre de baisers ton visage de rose,
entends la voix qui, tendre, affectueuse,
te dit mon souhait.

Écoute, ma vie, le doux accent
par lequel mon affection ardemment cherche
à donner former à ta pensée innocente
et remplir de sentiments d’amour
ton cœur d’enfant.

Aujourd’hui je ne désire rien d’autre, mon petit,
que t’endormir tranquillement contre mon sein,
me voir dans tes yeux couleur de ciel,
attendre que tu récompenses mes veilles
en m’embrassant.

Plus tard, ta bouche de corail
essaiera la douceur d’une phrase,
et en sourires célestes
écloront sur tes lèvres virginales
des paroles de tendresse.

Alors, avec cette maladresse ravissante
qui accompagne les premières années
et possède tant de doux mystères,
te berçant dans mes bras comme à présent
je t’entendrai dire : Espagne !

Espagne ! Saint nom qui résonne
pour moi comme une délicieuse musique ;
nom que j’écoute pleine d’enthousiasme ;
doux souvenir qui transporte
de délectation mon âme…

Bien que Dieu voulût que tu naquisses
loin, bien loin des lares de ta patrie,
sans que tu le comprennes, te parleront
d’Espagne mes agréables caresses
et mes pauvres chants.

Quand tu seras homme, je veux
que tu vives amoureux de ta patrie ;
que sa colossale grandeur t’émerveille ;
qu’à son nom glorieux soit uni
ton orgueil de soldat.

Que tu ceignes l’épée
au service de cette belle patrie
et, s’il le faut, que ce soit ton bonheur
de risquer ta vie avec courage,
jusqu’à mourir pour elle.

Valparaíso – Chili

*

Sourires (Sonrisas)

Quand, fatigué de jouer avec moi,
tu t’endors en souriant contre mon sein
tandis que je te prodigue de douces caresses,
avec quel immense plaisir je te bénis !
avec quel amour je te serre dans mes bras !

Près du berceau plein de mystères,
en veillant j’attends ton sourire
et, le cherchant sur ton visage serein,
je passe ainsi les heures, étrangère à la fatigue,
tenant compagnie à ton ange gardien.

Quand brille dans tes yeux rêveurs
l’aube souriante de ma vie,
comme je suis illuminée par leur éclat
en faisant avec ferveur
le signe de la croix sur ton front !

Et du centre du foyer où elle règne
et qu’elle baigne de chatoiements,
ton charmant sourire accueille
la belle image que vénère ma foi…
la Sanctissime Patronne d’Espagne.

*

Aux mères des soldats espagnols combattant à Cuba (A las madres de los soldados españoles combatientes en Cuba)

Ndt. Évocation de la guerre entre l’Espagne et les indépendantistes cubains, qui dura de 1895 à 1898. Les indépendantistes étaient soutenus par les États-Unis, et l’Espagne perdit au cours de cette guerre, devenue entre-temps la guerre dite hispano-américaine, ses dernières possessions coloniales en Amérique Cuba et Porto Rico ainsi que dans le Pacifique les Philippines et Guam. Cette défaite et ces pertes territoriales provoquèrent un grand traumatisme en Espagne. (L’Espagne ne conservait plus que sa colonie africaine de Guinée équatoriale mais allait bientôt s’emparer d’une partie du Maroc.)

Santiago du Chili, 1896

Mères, vous qui d’un fils
pleurez l’absence,
tremblant à toute heure
pour sa vie ;
vous qui l’avez vu partir
sans verser une larme
pour ne point troubler le calme
du jeune homme vaillant ;
aujourd’hui mon chant veut
souffrir avec vous,
pauvre expression d’une âme
qui vous aime tant !
Pleurant en un pays lointain
vos chagrins,
je vous envoie mon affection
avec mes strophes.
Ce n’est pas une voix seule
qui m’appelle vers vous ;
je vous aime comme mère,
comme Espagnole,
comme amie de l’affligé,
du malheureux,
avec une profonde tendresse,
lien sacré
qui m’unira
à vos infortunes
tant que durent, liées aux vôtres,
celles de ma vie.

…..

Quand vient la nuit,
claire ou sombre
mais toujours touchée
de poésie,
en ces heures pleines
d’un calme doux
où la mère dans un baiser
met toute son âme,
tous mes contentements
deviennent infimes,
car je pense à vous
et à vos fils,
et je dis bien des fois
avec amertume :
« Que peuvent faire ces mères
de leur tendresse ? »

…..

Mais, séchez vos larmes,
donnez du répit au deuil,
car toujours l’espérance
brille dans le ciel
et peut-être, un jour
proche et solennel,
embrasserez-vous ceux
par qui vous vient votre agonie.
À son retour, avec quel orgueil
le soldat déposera
à vos pieds la gloire
qu’il aura conquise !
Que de baisers, gardés
pour ce moment !
Vous n’écouterez plus alors
les phrases consolatrices,
car, prodiguées
à pleines mains,
vos joies seront plus grandes
que vos tristesses.

…..

D’autres mères tristes,
pauvres femmes !
verront leurs souffrances
s’accroître encore.
D’autres fils reviendront
pleins d’honneurs,
mais pas ceux
de leurs amours !
Mères, pour vous
il n’est aucune consolation ;
vous ne donnerez de paix aux larmes
ni de répit au deuil.
Et, pourtant, dans
votre douleur profonde,
le monde versera
ses rayons de gloire.
Les braves que la patrie
a sacrifiés,
en pages éternelles
elles les glorifie ;
dans son livre, même après
que les ans ont passé,
les noms des héros
ne s’effacent pas !
dans ses pages brillantes
elle garde
pour vos nobles fils
un lieu sacré.
Aucun Espagnol n’ignorera
leurs exploits,
tous prieront pour eux,
tous les pleureront ;
et vos larmes peut-être
couleront plus lentes
en pensant à leur gloire,
de savoir que dans votre peine
vous n’êtes pas seules ;
et pensez que vous êtes mères…
mais Espagnoles !

*

Covadonga

Ndt. Covadonga, dans les Asturies, est le lieu où l’avancée des armées omeyyades fut arrêtée en 722 par le roi Pélage (Pelayo en espagnol), qui put alors fonder le royaume d’où devait partir la reconquête de l’Espagne. Le site sert par conséquent de lieu de mémoire. La « sainte grotte » (Santa Cueva) de Covalonga est un sanctuaire. Concha Espina écrit ce poème alors que l’Espagne est « sur son triste chemin » : cela décrit la situation du pays après la défaite de 1898 (voir la ndt [note du traducteur] au précédent poème).

En montant à la grotte

Quand sur ta splendide étendue
je pose mon pied incertain,
j’éprouve sur les piliers
de tes rochers séculaires
le vertige de la hauteur.

En muette contemplation,
surprise, admirative,
je ne sais, dans cette vision,
où fixer mon attention,
où poser mon regard.

Tant de beautés me séduisent
toutes plus les unes que les autres,
et mon imagination vogue
dans l’harmonie silencieuse
de si noble grandeur…

Aujourd’hui, sur son triste chemin,
se tourne vers toi l’Espagne tout entière,
ouvrage d’un artiste divin,
monumental parchemin
écrit avec du sang goth.

Le torrent qui se déchaîne
sur tes escarpements
depuis ton lac d’argent
semble encore conter
les exploits d’autres âges.

En toi brille l’éclair lumineux
de l’histoire de nos ancêtres
qui pour la mémoire éternelle
illuminera de sa gloire
le sépulcre de Pelayo.

Et j’humilie mon front devant Dieu,
à l’éclat immaculé
de la lumière céleste de qui
triompha de l’Arabe le Caudillo
de ta légende immortelle…

Pèlerine que n’arrête point
l’âpreté de la route,
je cherche parmi le lierre
les escaliers de pierre
qui mènent à la grotte…

Covadonga ! il n’est que trop juste
que je porte ton amour dans mon âme,
moi qui dans mes jours meilleurs
cherchais tes fleurs au printemps
et ta neige en hiver.

C’est de la joie, à mes yeux,
que les brumes de ta couronne,
et tes chardons sont des reliques
depuis qu’à genoux j’ai prié
aux pieds de ta Patronne !

*

À la mer (Al mar)

Tu berças le couffin de mon innocence
et désignas leur route à mes destins,
ô mer, des soupirs pérégrins de qui
est plein le chant de mon existence !

En accents de candide éloquence
tu m’apportas de divins contes d’amour,
quand expatriée sur d’âpres chemins
j’aspirais à la présence de mon littoral.

J’ai traversé la surface de ton gouffre
et senti de ta colère les déchaînements
quand le calme était rompu de ta beauté.

Aujourd’hui, que tes rumeurs soient paisibles ou sauvages,
de ma tendresse je te consacre la ferveur
sur la mer cantabrique de mes amours.

*

À Séville (A Sevilla)

Sur les marches de ton autel,
sous ton ciel divin,
je viens pincer les cordes de ma lyre :
voici mon chant
pérégrin, devant tes portes !

Ouvre-moi, Séville :
sur le seuil de ta magnificence
un cœur qui t’aime appelle,
car tu es fleur d’un rameau
qu’il porte en lui enraciné.

Noble cité de Séville
que, seule, j’ai rêvée
merveilleusement couronnée
de la classique mantille
des dames espagnoles.

Bénis soient de tes chants
les sentimentaux accents,
et les châles de flamenco
dans lesquels prennent les cœurs
tes femmes idéales.

Bénies soient, belle matrone,
les riches et fines dentelles
de la gracieuse couronne
qui me livre dans ses rets
à tes pieds ravissants.

Bénies soient les délices
de ta campagne somptueuse,
qui dans ses riantes images
me montre les dents
de ta peineta gitane…

Tu ne trouveras pas en mes chants
ta chaleur méridionale ;
échos de mers lointaines,
ils porteront chez toi
leur tristesse originelle.

Histoires faites en vol
par des échos mélancoliques,
derrière le voile immatériel desquelles
mon ciel pâle est
défait en blancs lambeaux.

Voix dont l’accent possède
des sentiments purs
et dont le rythme s’accompagne
des peines de ma Montagne,
des ombres de mes noyers…

Dans des tendresses que tu ne convoites pas,
laisse-moi jouir des tiennes ;
tu feras bien si tu te fies à elles,
elles valent peu pour être miennes
mais beaucoup pour être cantabriques !…

Des gouttes d’eau salée
de cette mer veulent mourir
de tendresse amoureuse
dans le courant bleuté
du doux Guadalquivir.

Des baisers de brises languides
du trésor de Cantabrie
cherchent les sourires de ton soleil,
volant en aimante hâte
jusqu’à la Tour de l’Or.

Des nuages légers de la plaine,
notes dont le rythme se chauffe
au cers du mont voisin,
dans ton Alcazar souverain
demandent ta Giralda…

Permets donc que fassent la cour
avec douce obstination,
en transports amoureux,
mes pauvres brumes du Nord
à ta lumière du Midi.

*

La maison triste (La casa triste)

Anniversaire

Il y a un an, annonçant
les blandices de l’été,
naissaient en Cantabrie
des milliers de fleurs,
quand la fleur la plus belle
de ma vallée
expira doucement,
rêvant d’amours.

Depuis lors, la maison
où sereine
régnait sa joie,
pur enchantement,
a une vague et plaintive
rumeur de chagrin
qui fait monter aux yeux
des nuages de larmes.

Si la brise matinale
de la montagne
comme avant
pose ici son vol,
c’est qu’elle pleure l’absence
à la fenêtre
de la chambre de l’enfant
qui est au ciel.

Si, pour qu’on ne puisse
le taxer d’ingratitude,
le soleil porte dans la maison
ses rayons magnifiques,
ils sont tous pour le nimbe
de son portrait,
tous pour les traces
de son souvenir.

Et son jardin luxuriant,
son bosquet ombreux
vêtent tristement désormais
leurs opulentes beautés,
car elle est loin
de ma vallée,
la princesse de ses charmes
et de ses fleurs.

Bien que grimpent les fraîches
roses de mai,
escaladant la maison
avec vaillance,
là-haut les attend
une triste déception,
car elles couronnent
une jalousie fermée.

L’hymne que chante
la saison du printemps,
la beauté qu’en elle
Dieu réunit,
est dans la maison triste
une voix monotone,
qui, appelant l’enfant,
soupire et pleure…

Et pendant ce temps les âmes
qui l’adoraient
vont par le monde
sans consolation,
cherchant ces yeux,
qui se fermèrent,
dans les lumières divines
du ciel, là-haut…

De nombreuses années passeront
comme a passé celle-ci,
succession de joies
et de chagrins,
et toujours elles laisseront
triste la maison
où est morte l’enfant
de mes chansons !

*

Entre la nuit et la mer
(Entre la noche y el mar, 1933)

.

Saeta

Ndt. Une saeta est une chanson religieuse composée pour les processions de la Semaine Sainte.

Aie pitié, Seigneur,
de l’oiseau qui chante
et du papillon venu
se poser sur mon nid ;
de la douleur secrète
qui dans mon sang s’effraye
avec un gémissement sourd,
et du vent qui porte dans sa gorge
le son terrible
de la mer qui se lève.
Aie pitié, Seigneur,
de tout ce qui naît,
de toute plante vivante
où le frère Amour
palpite caché.
Tiens dans ta main pure
la rose et l’animal, le squelette
dont un travailleur triture toujours les os
de sa houe inquiète,
pour en donner de meilleures semailles
à la récolte, à la fleur
et à l’enfant.

Pour les choses qui ne veulent point naître,
ni surgir,
et pour tous les êtres tristes
qui doivent souffrir
et mourir,
aie pitié, Seigneur,
de ce monde que tu fis
avec amour !

*

Devant ma statue (Delante de mi estatua)

I

Femme aux yeux qui n’ont point pleuré,
femme dont la chair n’a point souffert,
tu n’as pas une chevelure légère
messagère de rêves merveilleux,
ni lèvres rouges, ni pied blessé.

Tu n’as jamais rugi comme une folle
ni ne t’es enflammée telle un brasier ;
tu n’as pas connu le goût du sang dans ta bouche,
nectar du baiser qui désespère
car il prend fin quand on le touche.

Tu ne connais pas les convulsions
de la caresse enracinée ;
tu n’as pas vaincu les ailes pures ;
tu n’as point enfanté ni éclairé
la peine humaine des enfants.

Tu ne donnes pas tes tresses en nœud ferme
au col ami, comme témoignage
de t’être donnée avec un plaisir muet.
Tu n’offres pas ton sein clair et nu
à la pointe aiguë des poignards.

Tu n’as jamais eu le front enflé
par les douleurs de la pensée
et n’as jamais ouvert, comme une blessure,
la source vive du sentiment,
torrent assoiffé de vie éternelle…

II

Marbre froid qui montres des veines
où ne coule aucune passion forte,
vase aux lignes chastes et sereines
où ne gémit point, triste dans ses chaînes,
l’oiseau rouge du cœur.

Donne-moi ta glace, pour mon esprit ;
pour mon âme, ta rigidité ;
donne-moi ta pierre dure, innocente
pour mes lèvres, pour mon front,
comme un pansement de candeur.

Donne-moi la paix immobile de tes mains
que tu ne veux ouvrir à aucun prix ;
ni à la lecture des mystères,
ni aux roseraies du printemps,
ni au serment de l’avenir.

Donne-moi la frange de ta robe
qu’aucun vent ne peut agiter,
pour mon habit qu’ont secoué
les bourrasques noires et furieuses
sur la terre, sur la mer.

Pour tout un vaste rêve de gloire
donne-moi ton signe de jeunesse ;
inutile emblème de victoire,
donne-moi ta grâce pour ma lie,
donne-moi tes épaules pour ma croix…

*

Mon enfant (Mi niño)

Mon enfant brun
comme un Nazaréen,
tu t’en es allé !

Ton chant perdu,
ta poussière endormie,
quelle tristesse !

Ton sourire était
un vol d’ailes sans le moindre
empressement ;

ton regard, un plaisir,
un puits candide
de lune ;

ta voix une goutte,
séraphique note
du ciel ;

ta grâce, un enchantement
pareil au chant,
pareil au vol…

Plus personne ne dit ton nom ;
ta vie, dans l’ombre
s’achève ;

Ton ombre est une mésange ;
mon chagrin est un cri
qui s’enfuit.

Dans l’obscurité répand
sa cendre blanche
ton argile ;

mais, immobile et muet,
pour moi tu n’es
pas du tout mort.

Que vivent, par une
fortune inouïe
d’abîme,

sur le même sommet
ta neige et ma lumière
ensemble…

La flamme qui crépite
est mon âme infinie
qui supplie ;

ma chaude étoile
allume ta trace
sonore.

Et en moi, fleuri,
joyeux, ailé,
tu subsistes…

La flamme et la glace,
ton rire et mon deuil…
Quelle tristesse !

*

La seconde moisson
(La segunda mies, 1943)

.

Santander

Cest en vain que te persécutent les tempêtes,
les colères de la mer sur les falaises rongées,
toi, vieille terre de capitaines,
bruyère de caravelles et de pilotes.

Flammes, vagues, écumes, éperviers
de ton héraldique sont, génies inconnus,
une aube de rudes clans primitifs,
destin de siècles pour toi lointains.

En vain les éléments rebelles
mordent ta chair avec une violence traîtresse ;
tes forces sont de bronze et de roche,

souffle vital de l’invincible Espagne,
et plus rapide et plus haute que les vents
est l’étoile qui dans le ciel t’accompagne.

*

Complainte (Endecha)

Une goutte de lumière tomba sur la branche
où dormait le rossignol farouche
et l’oiseau réveilla sa mélodie
qui était elle aussi goutte et flamme.

Plus tard, le soleil au zénith alluma
le brasier d’une violente mi-journée,
et l’oiseau cacha son chant
dans l’ombre que le bois prodiguait.

Aube de clarté matutinale,
ainsi la complainte bleue de mes amours,
également à cheval sur le ponant,

fuit-elle les aveuglants midis :
aube et lune pour seules délices,
voix de poètes et de rossignols.

*

Au cœur divin (Al divino corazόn)

Cœur immense,
cœur oint,
qui répands sur le monde
ton saint battement.

Cœur torche,
qui es allumé
dans l’éclat de tous les astres,
pour les créatures, sur les abîmes.

Cœur s’écoulant
comme une source
où sourd la veine profonde
de l’amour infini.

Cœur ouvert,
cœur blessé
qui t’offres comme une promesse
de chemin éternel…

Jésus de Nazareth,
Seigneur qui connais
toutes les misères
de tous les hommes.

Doux voyageur
qui jamais ne déplaces
le triste horizon
de la vie humaine,

car tu cherches toujours
de nos douleurs
les confins où pleurent les enfants,
où souffrent les pauvres,

les obscures ténèbres
des cœurs
qui gémissent pleins de larmes,
malades d’amour…

Permets moi d’aller, sûre et vagabonde,
sur l’humble chemin, dans la marge occulte
où la rumeur de la terre acquiert
un profond mystère de mer insondable.

Permets-moi de te sentir
comme un pouls divin dans ma chair,
dans mon entendement comme une étincelle
qui jamais ne s’éteindra,

sur ma route comme un drapeau
de linge blanc,
qui me conduise au pays des âmes,
vaincue la mort sur la vallée noire.

Laisse-moi te suivre, laisse-moi t’atteindre !…